dimanche 31 mars 2019

[Ponthus, Joseph] A la ligne. Feuillets d'usine




Coup de coeur 💓


Titre : A la ligne. Feuillets d'usine

Auteur : Joseph PONTHUS

Editeur : La Table Ronde

Parution : 2019

Pages : 272






 

 

Présentation de l'éditeur :    

Grand Prix RTL/Lire 2019.
À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de
bulots comme autant de cyclopes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne où il a notamment dirigé et publié Nous... La Cité (Editions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne. 

 

 

Avis :

Ancien élève d’Hypokhâgne puis éducateur spécialisé, l’auteur se retrouve contraint par les aléas de la vie à accepter des emplois intérimaires : les plus durs et les plus ingrats, en usine, la nuit, sur des postes souvent très pénibles physiquement. Il se retrouve d’abord dans une conserverie de poissons, des nuits entières en tête-à-tête avec des tonnes de crevettes, puis des monceaux de bulots, ou encore des tombereaux de sauce pour plats de poissons. Mais ce n’était qu’un préambule au pire du pire : le travail dans un abattoir, dans le froid, le sang et la mort, des nuits entières à charrier des carcasses qui pèsent bien plus que des ânes morts. Un travail très éprouvant physiquement et moralement, répétitif, abrutissant, déshumanisant, qui l’aspire tout entier dans un puits sans fond de fatigue et d’ennui, dans un univers sans horizon, une sorte de trou noir où ne subsiste que la nécessité de tenir encore une nuit, encore quatre heures, encore une heure... 

Ce qui permet à l’auteur de tenir, c’est la camaraderie et l’entraide entre forçats, mais ce sont surtout les mots : les mots qui cascadent dans sa tête pendant ses nuits de vide mental, ceux qui exorcisent par leur poésie et leur humour, ceux qui rendent l’absurde supportable parce que formuler c’est déjà mettre à distance, permettre de partager et de sortir du néant.
Alors jetés sur le papier en offrande à son épouse, ces mots forment un long poème en prose, une seule exhalaison sans ponctuation, une respiration rythmée par la seule scansion, un ruisseau salvateur qui vous emporte irrésistiblement, le long d’une jolie cascade d’émotions et de poésie d’autant plus fragiles et touchantes qu’elles contrastent avec la brutalité du cadre.


Ce roman est une jolie surprise, une œuvre atypique et surprenante, une pépite surgie de ce qui aurait pu être un désespoir, une fleur poussée dans la fange : l’illustration que, si l’homme est capable de créer des enfers sur terre, il sait aussi les sublimer en les transformant en œuvre d’art.



samedi 30 mars 2019

[Farris, Peter] Le diable en personne





J'ai aimé

 

Titre : Le diable en personne (Ghost in the Fields)

Auteur : Peter FARRIS

Traducteur : Anatole PONS

Parution : 2017

Editeur : Gallmeister

Pages : 272





 

 

Présentation de l'éditeur :   

En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets des hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère.
Ce deuxième roman de Peter Farris offre un portrait cinglant d’une Amérique incontrôlable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1979, Peter Farris vit aujourd’hui dans le comté de Cherokee en Géorgie. Après sa licence, la musique prit beaucoup de place dans sa vie, pour le meilleur ou pour le pire. Plutôt que de poursuivre ses études ou de tenter de faire carrière, il est devenu chanteur dans un groupe de rock bruyant du Connecticut appelé CABLE. Le groupe fit autant de concerts et d’enregistrements que possible, et se produisit principalement dans le nord-est des États-Unis. Leur album, disque-concept intitulé The Failed Convict, partage avec Dernier Appel pour les vivants une certaine synergie créatrice, au point que des paroles de certaines chansons ont été placées en épigraphe dans le livre. À bien des égards, l’album est le pendant musical du livre.
En parallèle de ses activités musicales, Petre Farris gagnait sa vie comme guichetier dans une banque de New Heaven, dans le Connecticut. Il y a travaillé quelques semaines avant que la banque ne soit cambriolée.  Même si le braqueur était armé, il ne sortit jamais son pistolet. Inutile de dire que cet événement a profondément marqué Peter Farris, et quand il se mit sérieusement à écrire, il savait qu’une scène de braquage interviendrait dans son premier roman.

 

 

Avis :

Un vieux bootlegger misanthrope est dérangé dans sa vie solitaire par l’arrivée, sur ses terres marécageuses du Sud des Etats-Unis, d’une jeune femme traquée par un gang de tueurs. Le vieux lion retiré des voitures, porté par son sens de l’honneur et son code moral personnel, prend pitié de l’adolescente sans défense, proie d’un proxénète fournisseur des plus puissants de l’État de Géorgie dont elle a malencontreusement capté quelque dangereux secret. S’ensuit un siège de la maison isolée, un combat à mort entre un vieil homme et une presque enfant d’un côté, une bande de malfrats et de ripoux de l’autre.

A partir des ingrédients classiques d’un vieux dur-à-cuir blessé par la vie et en mal de rédemption, d’une jolie jeune femme en danger et de méchants corrompus et sans scrupules rassemblés dans un décor sauvage et inhospitalier, Peter Farris nous livre un polar rural noir, efficace et bien troussé, sans grande originalité peut-être, mais servi par quelques personnages attachants et épicé d’une touche de nature-writing. Des réminiscences d’Edward Abbey et la silhouette de Clint Eastwood ont accompagné ma lecture, et il faut reconnaître qu’on n’a aucun mal à imaginer cette histoire portée à l’écran.

Comme le tout est agréablement bien écrit, sans longueur ni temps mort, pourquoi bouder son plaisir ? (3/5)


Le coin des Curieux :

Caractéristique d’Amérique centrale et du Sud des Etats-Unis, la mousse espagnole, aussi appelée fille de l’air, cheveux d’ange ou barbe de vieillard, est une plante épiphyte de la famille des ananas, qui pousse sans terre, à l'air libre : sans racine, elle s'accroche aux arbres et se nourrit exclusivement de l'humidité qui ruisselle sur ses feuilles. Ses longues tiges souples pendent de leur support sur un ou plusieurs mètres, comme une longue barbe grise. Ce n’est pas un parasite, mais abondante, elle peut réduire la vitesse de croissance d’un arbre en le privant de lumière, et en cas de tornade, peut être préjudiciable à son hôte par sa forte prise au vent. 

Une légende raconte qu’un homme perdit un jour sa fiancée. Fou de chagrin, il suspendit une mèche de cheveux de la jeune femme au chêne sous lequel ils avaient échangé leur serment d’amour. Celle-ci se transforma et se développa sous la forme de la mousse espagnole, symbole de fidélité et d’amour.




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jeudi 28 mars 2019

[Bouysse, Franck] Né d'aucune femme






Coup de coeur 💓💓💓


Titre : Né d'aucune femme

Auteur : Franck BOUYSSE

Editeur : La manufacture de livres

Parution : 2019

Pages : 334






 

 

Présentation de l'éditeur :   

"Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu'y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose."

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres.
Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

 

 

Avis :

Peu d’indices sur le lieu : une brève mention d’Espalion et de la Vézère indique la Corrèze. Quand à l’époque, ce pourrait être il y a plus ou moins une centaine d’années. Un prêtre se voit confier les cahiers rédigés clandestinement par une femme internée dans un asile psychiatrique. La malheureuse y relate sa vie, une effroyable descente aux enfers depuis son adolescence, qui aboutit à sa réclusion forcée quand elle n’avait pas vingt ans.

Ce drame rural est d’une intensité et d’une noirceur telles que, plusieurs fois, au bord du malaise, il m’a fallu interrompre la lecture pour reprendre mon souffle. Véritable secousse tellurique, ce livre est de ceux qui vous aspirent, vous matraquent et vous obsèdent, ne vous laissant pas indemne et vous poursuivant longtemps après la dernière page.

Franck Bouysse écrit merveilleusement bien et c’est avec un profond plaisir que je me suis mise très souvent à relire certains passages plusieurs fois, impressionnée par la beauté de l’écriture et du style, la justesse des mots et des images. Cette histoire sombre et cruelle, mais profondément humaine, est saisissante de réalisme : les personnages y sont croqués dans toute leur vérité avec une acuité et une précision d’orfèvre, leurs paroles frappent par leur justesse de ton et d’émotion.

Rares sont les livres qui allient aussi bien la force d’une histoire, la vérité de ses personnages et la beauté de la langue. Né d’aucune femme est une œuvre magnifique et bouleversante, une lecture d’exception à ne surtout pas manquer. 
Franck Bouysse joue dans la cour des Grands écrivains, en tout cas dans celle de mes auteurs de prédilection. (6/5)


Citations : 

C’était il y a quarante-quatre ans et je me souviens de tout. La flamme vacille à l’extrémité de la bougie torsadée. Elle ressemble à une petite danseuse prise dans la cire. Sa chevelure de fumée balaye une limaille de lettres agglutinées en mots autour de l’axe de l’histoire, cette confession dont me voici le dépositaire. Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparaît, comme un rinceau sur un tombeau. Cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini.

Posées sur des brindilles, des mésanges curieuses agitaient leurs têtes charbonnées en observant la scène qui ressemblait à une toile d’un de ces peintres hollandais, maîtres du clair et de l’obscur, capables d’éterniser le geste dans une aura mélancolique.

Je savais qu’on pouvait pas avoir deux familles dans une seule vie, que les rêves sont rien plus que des rêves, et que ceux qu’on nous vend sans qu’on les rêve soi-même, il faut les fuir à tout prix.

Quand son ombre a fini par me toucher, ça m’a fait un drôle d’effet, comme si elle entrait dans moi, l’ombre, et qu’elle, cette femme, avait pas besoin de faire plus pour que je la comprenne, que son ombre était la seule chose dont elle pouvait me faire cadeau, même si elle en savait rien, parce que cette ombre, c’était la seule chose qu’on lui volerait jamais.

C’est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S’ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu’un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c’est tout.

Une mère, c’est fabriqué pour s’inquiéter, y a rien à faire contre.

Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir.

C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper encore après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Homme obstiné, il avait évité au mieux de se poser les questions encombrantes tout au long de sa vie, car il pensait depuis toujours que les questions font reculer ; et si par malheur, il s’en invitait quelqu’une dans sa caboche, il lui suffisait de se retourner pour avancer d’une autre façon, vers autre chose que ce qu’il avait prévu et que le sort lui refusait. Surtout marcher droit devant. De toute son existence, il n’avait jamais vu un oiseau reculer. Seuls les animaux terrestres s’y résolvaient en maintes occasions, à croire que le contact avec la terre posait déjà la question de savoir s’il était vain ou non de s’en arracher entre deux pas. Et pourtant, il ravivait chaque matin le feu éteint la veille, tout ce que l’on attendait d’un homme fait, parce qu’il savait au fond de lui que seuls les hommes sont des animaux terrestres, et les femmes et les enfants, des oiseaux.

Tout se ralentit dans l’obscurité, vu qu’il y a rien qui indique le temps si on n’a pas de pendule, et il y en a pas dans ma chambre, juste la cloche qui sonne dehors, mais je l’ai perdu depuis longtemps ce compte-là. C’est pour ça que j’aime la nuit, parce que le temps peut s’accrocher nulle part. La nuit, la porte est grande ouverte aux bruits. Je m’endors toujours avec le même sifflement continu qu’au début je prenais pour du silence et qui est pas non plus du bruit. M’est avis que ce que j’entends, c’est la respiration de l’âme en train de trier le vécu pour fabriquer des souvenirs qu’on n’a même des fois jamais vécus, mais qu’on finit par admettre comme des vérités. Le corps a pas son mot à dire dans ces moments-là, je crois même qu’il sait pas que l’âme existe, sinon, depuis le temps, il aurait trouvé un moyen de lui faire arrêter de respirer pour se sentir un peu plus vivant. L’âme, c’est pas ce qui reste quand on est mort, c’est ce qui s’en va quand il reste plus rien à ranger.

Il lui avait au moins appris cela, que tourner le dos à un regard qu'on n'a pas satisfait est bien pire que de continuer de l'affronter.

Nous n’avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l’audace d’inventer le temps, d’en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n’est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n’y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest.



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mercredi 27 mars 2019

[Pamuk, Orhan] La femme aux cheveux roux




J'ai moyennement aimé

Titre : La femme aux cheveux roux 

          (Kirmizi saçli kadin)

Auteur : Orhan PAMUK

Traducteur : Valérie GAY-AKSOY

Parution : turque en 2016, française en 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 304

 




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’il passe quelques semaines auprès d’un maître puisatier pour gagner un peu d’argent avant d’entrer à l’université, le jeune Cem rencontre une troupe de comédiens ambulants et, parmi eux, une femme à la belle chevelure rousse. Il s’en éprend immédiatement, et, malgré leur différence d’âge, se noue entre eux l’esquisse d’une histoire d’amour.
Mais les promesses de cet été sont soudainement balayées lorsque survient un accident sur le chantier du puits. Cem rentre à Istanbul le cœur gros de souvenirs, et n’aura de cesse de tenter d’oublier ce qui s’est passé. C’est sans compter sur la force du destin qui finit toujours par s’imposer aux hommes, et leur rappeler ce qu’ils ont voulu enfouir au plus profond d’eux-mêmes.
Dans ce roman de formation aux allures de fable sociale, Orhan Pamuk tisse à merveille un récit personnel avec l’histoire d’un pays en pleine évolution, et fait magistralement résonner la force des mythes anciens dans la Turquie contemporaine. Avec tendresse et érudition, La Femme aux Cheveux roux nous interroge sur les choix de l’existence et la place véritable de la liberté.

 

 

Avis :

Tout le monde connaît le mythe grec d’Oedipe, qui s’aperçut trop tard avoir tué son père et couché avec sa mère. Mais connaissez-vous son pendant oriental, le mythe Iranien de Sohrab, tué, également en ignorance de cause, par son père Rostam ? Entrelaçant savamment ces deux mythes au récit contemporain de Cem Celik, que l’on découvre adolescent et dont on suit les affres jusqu’à la fin de sa vie, Orhan Pamuk réussit un roman original, parfois déroutant, qui jette une passerelle instructive entre les cultures orientales et occidentales.
Dans les années soixante-dix, alors que, pour financer ses études, le lycéen Cem s’est fait, le temps d’un été, apprenti puisatier dans les environs d’Istanbul, il tombe amoureux d’une femme inconnue, rousse, comédienne dans un théâtre ambulant. Sa relation avec son maître et avec cette femme, interrompue brutalement par un accident, va le marquer sa vie durant, le poursuivant comme un destin auquel nul ne saurait se dérober.
La femme aux cheveux roux est un roman symbolique à plusieurs niveaux de lecture : celui d’un individu, mais aussi celui d’un pays, la Turquie, de plus en plus déchirée entre laïcité et religion, démocratie ou concentration du pouvoir. C’est indéniablement une œuvre de grande facture, qui explore brillamment les thèmes de la quête d’identité et de la filiation, du destin et de la liberté, dans un subtil mélange de références orientales et occidentales. L’intérêt intellectuel l’a toutefois emporté chez moi sur le plaisir de lecture. (2/5)


Citations :

Je rentrai en moi-même, je mis le monde à distance. Le monde était beau, je voulais que mon être intérieur soit beau également. En faisant comme si nulle noirceur, nulle culpabilité n existaient en moi, je finirais peu à peu par oublier ce mal qui m habitait. C est ainsi que je commençai à faire comme s il ne s était rien passé. Si vous agissez comme si de rien n était et que, de fait, rien ne se passe, au bout du compte, il ne vous arrivera rien. 

« Je suis davantage moi-même quand personne ne me voit. » Cette idée était une découverte pour moi. Quand personne ne vous observe, votre double secret peut s’extérioriser et agir à sa guise. Si votre père se trouve dans les parages et vous voit, votre moi intérieur reste tapi en vous.

Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia… Personne ne peut survivre sans père ici.

Nous voulons un père fort, ferme et constant, qui nous dise ce qu il convient de faire ou pas. Pourquoi ? Est-ce parce qu il est difficile de distinguer ce qu il faut faire de ce qu il ne faut pas faire, de discerner un acte juste et moral de l erreur et du péché ? Ou est-ce parce que nous avons sans cesse besoin d entendre que nous ne sommes ni coupable ni pécheur ? Existe-t-il un besoin permanent du père, ou bien recherchons nous le père dans les moments où nous sommes en proie à l incertitude, où notre monde s écroule et où nous sombrons dans la dépression ? 

Les antiques spectateurs grecs de la pièce de Sophocle pensaient que le péché d’Œdipe résidait non pas dans le meurtre de son père mais dans sa tentative d’échapper au destin que les dieux avaient taillé pour lui. (…) De manière similaire, le péché de Rostam consistait non point en ce qu’il avait tué son fils mais en ce qu’il n’avait pu jouer le rôle de père auprès du fils qui lui était né à l’issue d’une seule nuit d’amour. C’est sans doute poussé par la culpabilité qu’Œdipe s’était puni en s’aveuglant de ses propres mains. Mais les anciens spectateurs grecs trouvaient du réconfort à penser que c’était un châtiment des dieux parce qu’il s’était rebellé contre le destin qui lui était dévolu. En appliquant symétriquement cette même logique à Rostam qui avait tué son fils, il m’apparaissait que lui aussi devait être châtié. Mais dans cette histoire venue d’Orient, le père restait impuni et les lecteurs en ressortaient simplement chagrinés. N’y aurait-il donc personne pour condamner le père oriental ? 


Le coin des curieux :

Le Livre des Rois (en Persan : Shāhnāmeh) est un poème épique sur les origines de la Perse, écrit aux alentours de l'an 1000 par Ferdowsi, considéré comme le plus grand poète de langue persane (au-dessus de Rumi, pour ceux qui ont lu sur ce blog ma chronique de Soufi mon amour d’Elif Shafak). Sans doute l'œuvre littéraire la plus connue en Iran et en Afghanistan, elle n’a cessé depuis mille ans d’être lue, copiée, récitée, inspirant de nombreux artistes : peintres, céramistes… Des manuscrits aux somptueuses enluminures ont été calligraphiés pour des princes. Des récitateurs le racontent encore de nos jours dans des cafés populaires en Iran.  
On y trouve notamment l'histoire de Rostam et Sohrab. 


lundi 25 mars 2019

[Collette, Sandrine] Six fourmis blanches






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Six fourmis blanches

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2015

Pages : 288




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le mal rôde depuis toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper?
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

 

Avis :

Les montagnes d’Albanie effraient toujours les habitants de ses vallées reculées : les superstitions ont la vie dure et continuent à faire vivre Mathias, le sacrificateur de chèvres auquel chaque famille à recours pour conjurer l’Esprit du Mal. Ce sont ces mêmes montagnes qu’a décidé de rejoindre un groupe de six Français, que leur guide attend pour un trek de quelques jours sur les pentes enneigées. Ils n’ont encore aucune idée de l‘enfer qui les attend.

Le récit alterne entre l’histoire de Mathias et les aventures des randonneurs jusqu’à ce qu’elles se rejoignent, dans un crescendo dramatique aux multiples rebondissements. Dans ce décor grandiose mais hostile, les faiblesses humaines s’exacerbent dès qu’il est question de la vie et de la mort. Et c’est bien un combat à mort qui s’engage, dans une blancheur glaciale et oppressante : alors que l’expédition comprend bientôt que les conditions météorologiques ne sont pas le seul obstacle à leur survie, Mathias, lui, doit faire face à la vindicte impitoyable de la vengeance à l’Albanaise.


Le suspense happe le lecteur dans un tourbillon de neige, de sang et de peur, au fur et à mesure que les phrases courtes et percutantes instillent un rythme où l’angoisse ne connaît aucune trêve, jusqu’à l’ultime et surprenant dénouement.


Ce thriller impeccablement mené m’a subjuguée de la première à la dernière ligne. Toutefois, en raison de quelques invraisemblances, il m’a semblé moins réussi que l’excellent Animal, qui, avec un certain nombre d’ingrédients similaires, avait été pour moi un immense coup de coeur. (4/5)


Le coin des curieux :

Les sacrifices animaux perdurent bel et bien dans certains coins des Balkans : ainsi, en Mai, à Babaj i Bokesle au Kosovo, des milliers d’Albanais célèbrent une fête ancestrale destinée à saluer la fin de l’hiver et l’arrivée de la belle saison. Afin d’infléchir favorablement le destin, pour éloigner le Mal, obtenir une guérison ou la fertilité, on y sacrifie des moutons par dizaines, pendant que les familles viennent s’incliner sur la tombe d’un derviche local mort il y a deux siècles et demi.


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samedi 23 mars 2019

[Offutt, Chris] Nuits Appalaches




Coup de coeur 💓

 


Titre : Nuits Appalaches (Country Dark)

Auteur : Chris OFFUTT

Traducteur : Anatole PONS

Parution : américaine en 2018, française en 2019

Editeur : Gallmeister

Pages : 240





 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.
Nuits Appalaches, le nouveau roman de Chris Offutt est une histoire amorale de détermination, de vengeance et de rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds.

 

 

Avis :

Nous sommes dans les années cinquante. Tucker a dix-huit ans. Il rentre de la guerre de Corée et, des cauchemars plein la tête, s’apaise en retrouvant sa terre natale du Kentucky, un âpre bout de cambrousse au pied des Appalaches. Taiseux coriace et droit dans ses bottes, il entreprend sa nouvelle vie avec ténacité, fondant une famille tout en exerçant la dangereuse activité de bootlegger. Tout bascule quand, une dizaine d’années plus tard, les services sociaux menacent de lui retirer ses enfants, dont quatre sont nés handicapés. Tucker n’est pas du genre à subir sans réagir.

Le livre est de la même trempe que son principal protagoniste, direct et sans bavardage : alors que transparaît l’attachement viscéral de l’auteur pour ce bout du monde propice à de sombres huis-clos, le récit enferme peu à peu le lecteur dans un récit noir, sans pathos ni complaisance, où le drame, implacable, s’installe silencieusement. Les dialogues sonnent avec une parfaite justesse et rendent extraordinairement vivants les personnages. Gens modestes et attachants que la vie malmène, ils sont de ceux qui ne comptent que sur eux-mêmes. Cachant leur souffrance derrière leur droiture et leur dignité muette, ils s’attachent avec énergie à défendre ce qu’ils ont de plus cher : la famille et l’honneur, selon un code moral qui n’a que faire de la loi. 


Western moderne, efficace et sobre, c’est aussi un livre empreint d’humanité et de poésie : un très beau roman. (5/5)


Citations :

Il s’avança jusqu’au bord de l’eau et admira une tortue qui prenait le soleil sur un érable abattu aux racines érodées. Il se demanda pourquoi un arbre poussait si près des eaux qui allaient causer sa chute. Peut-être les arbres étaient-ils aussi avides que les gens. 

Un grand nuage traversa le ciel, fragmenté en tessons épars qui se regroupaient à la manière d’un troupeau de moutons. 

Pour lui, le tonnerre intervenait quand deux nuages se percutaient. La foudre naissait de leur friction, comme les étincelles lorsqu’on frotte deux cailloux, et la pluie était une sorte de sang qui s’écoulait des nuages blessés.  



Le coin des Curieux :

Situé au Sud-Est des Etats-Unis, le Kentucky représente l’extrémité ouest du massif des Appalaches qui sépare l’intérieur américain de la côte Atlantique. Longtemps zone frontière vers l’Ouest encore sauvage, c’est aujourd’hui un Etat relativement agricole, où la densité de population est généralement faible et le revenu par habitant en dessous de la moyenne nationale. 

Une des principales régions du Kentucky est la Bluegrass region, dans le centre de l'État, ainsi surnommée en raison de l’herbe bleue de ses nombreux pâturages. Le Kentucky est aussi célèbre pour ses chevaux - le Kentucky Derby est une course hippique mondialement connue -, pour ses distilleries de bourbon - l’État est considéré comme le berceau du whisky américain -, et pour ses grandes mines de charbon.
KFC (Kentucky Fried Chicken) est une entreprise originaire du Kentucky.
Cumberland Falls est l’un des rares endroits de l’hémisphère nord où l’on peut observer des arcs-en-ciel lunaires, générés par la réflexion de la lumière de la lune.



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jeudi 21 mars 2019

[Collette, Sandrine] Animal






 

Coup de coeur 💓💓💓

Titre : Animal

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2019

Pages : 288








Présentation de l'éditeur :

Humain, animal, pour survivre ils iront au bout d’eux-mêmes. Un roman sauvage et puissant.
Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.
Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal. Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même. 
Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

 

 

Avis :

Harponnée dès les premiers mots, assommée par les derniers, je ne me souviens pas avoir lu un livre aussi haletant et captivant. Tout au long de l’intrigue, on se cesse de se demander où l’auteur nous emmène. Les rebondissements sont multiples, et si l’on est conscient de se diriger vers un inéluctable auquel il est constamment fait allusion, on se demande bien lequel.

L’écriture, toute en phrases courtes et trépidantes, entraîne le lecteur dans une course, ou plutôt une chute, effrénée. Lior, cette étrange jeune femme aux instincts de sauvageonne, laisse très vite entrevoir l’existence d’une faille dans sa personnalité et son passé. Elle va nous emmener à sa suite dans une succession d’épisodes qui ont tous en commun la quête éperdue de son passé, et qui la dirigeront tout droit dans l’oeil du cyclone, au fond de sa mémoire engloutie, dans le gouffre creusé par son enfance et resté béant malgré toutes ses tentatives de vie normale.

Thriller magistral où la tension ne se relâche jamais, cette histoire où on ne sait plus qui est le chasseur ou le gibier, l’homme ou l’animal, est la terrible illustration de l’immense difficulté de se construire dans l’ignorance de ses racines, surtout lorsqu’elles ont été traumatisantes : les failles intérieures peuvent devenir de véritables trous noirs, qui absorbent tout sur leur passage, dans une folie irrépressible qui laisse l’entourage impuissant.

Il faut absolument lire ce livre d’aventure qui vous prendra aux tripes et vous emmènera au plus proche de la misère et de la nature, dans les bidonvilles, la forêt du Kamtchatka et la jungle népalaise, où survie rime parfois avec sauvagerie et cruauté.
J’avais adoré Il reste la poussière. Cette fois, Animal vient se classer parmi mes lectures les plus marquantes. Je vais m’empresser de me procurer les autres livres de Sandrine Colette, passés et à venir. Très grand coup de coeur.



Citation :

Dans les contes, se dit Hadrien depuis sa somnolence, les personnages n’ont de cesse d’échapper aux monstres qui peuplent la nuit et les bois. Lior, elle, leur court derrière. Elle entre dans les collines obscures, écarte les lianes et les ronces, écoute les bruits vers lesquels elle se précipite en silence – grognements, râles, déchirements. Pourquoi, nom de Dieu, pense Hadrien. Pour voir. Pour éprouver l’effroi. Pour essayer encore une fois de croire que, lorsqu’on les a tués, les monstres ne renaissent pas, nulle part, ni dans la forêt ni dans la tête. 


Le coin des curieux :

Le Népal n'est pas qu'un pays de montagnes, froid et sec. Il y existe aussi une zone de collines tempérées et une plaine subtropicale, où la jungle est peuplée de tigres. 
Sur les dix dernières années, la population de tigres au Népal a d'ailleurs doublé, résultat du programme de conservation de ces animaux, soutenu par le WWF et Leonardo DiCaprio. Si l'on peut s'en réjouir, la promiscuité résultant du grignotage progressif des terres sauvages par l'homme n'est pas sans créer des conflits, les fauves s'attaquant parfois au bétail domestiqué dont dépend la survie de nombreuses communautés.
Il y a parfois des victimes humaines, notamment en Inde, mais pas toutes accidentelles. En 2017, au Nord-Est de l'Inde, à la frontière népalaise, les autorités ont relevé une concentration anormale de personnes, toutes âgées, tuées par des tigres  : il semblerait que des familles très démunies aient sacrifié leurs aînés pour toucher de l'argent de l'Etat en réparation du drame.


Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

 

mardi 19 mars 2019

[Gowda, Shilpi Somaya] Un fils en or





J'ai beaucoup aimé

Titre : Un fils en or (The Golden Son)

Auteur : Shilpi Somaya GOWDA

Traducteur : Josette CHICHEPORTICHE

Parution : originale en 2015, française en 2016

Editeur : Mercure de France, puis Folio

Pages : 480








Présentation de l'éditeur :   

Anil est un jeune Indien qui commence des études de médecine dans le Gujarat puis part les compléter aux Etats-Unis. Sa redoutable mère rêve pour lui d'une union prestigieuse. Or, depuis qu'il est petit, elle le sait très proche de Leena, la fille d'un métayer pauvre. Quand celle-ci devient une très belle jeune fille, il faut l'éloigner, en la mariant au plus vite. 
Les destins croisés d'Anil et de Leena forment la trame de ce roman - lui en Amérique, qui est loin d'être l'eldorado qu'il croyait ; et elle en Inde, où sa vie sera celle de millions de femmes victimes de mariages arrangés. Ils se reverront un jour, chacun prêt à prendre sa vie en main, après beaucoup de souffrances. Mais auront-ils droit au bonheur ?

 

Un mot sur l'auteur :

Shilpi Somaya Gowda est une romancière canadienne née en 1970 à Toronto, où elle a été élevée par ses parents émigrés de Bombay. 
Durant ses études universitaires, elle participe à une mission humanitaire dans un orphelinat indien, ce qui lui donne la matière de son premier roman, paru en 2010 aux États-Unis : La Fille secrète, traduit en français en 2011 ainsi qu'en 24 autres langues, et vendu à plus d'un million d'exemplaires. En 2015, elle publie Un Fils en or, traduit en français en 2016. Elle vit désormais en Californie.
(Source : Wikipedia) 

 

Avis :

Anil et Leena ont grandi dans un village du Gujarat, état indien au nord de Bombay. Lui est l’aîné d’une famille aisée et considérée. Etudiant brillant adulé par ses parents, il partira aux Etats-Unis parfaire sa formation de médecin. Elle est la fille unique de pauvres métayers, qui se saigneront aux quatre veines pour la doter convenablement et lui permettre de se marier. 
Le roman alterne sans cesse entre les deux histoires : alors que la vie de Leena se déroule selon la tradition rurale ancestrale, au rythme du travail de la terre, marquée par le respect des castes, les arbitrages locaux entre villageois, les mariages arrangés et les histoires de dots, Anil découvre la société occidentale, son individualisme, la pression professionnelle et la compétition entre collègues, le racisme et le déracinement. Après bien des épreuves, à force de détermination, tous deux prouveront que rien n’est jamais figé et que chacun peut trouver la voie qui lui convient.
Découverte de l’Inde et de ses traditions, sort parfois dramatique réservé aux femmes, déracinement et déchirement des expatriés, rude apprentissage du respectable métier de médecin sont les points focaux de ce roman initiatique, sensible et agréable à lire, aux personnages attachants et crédibles. Un presque coup de coeur (4/5).


Le coin des curieux :

La pratique de la dot a été interdite en Inde depuis 1961. Pourtant, elle connaît une recrudescence depuis les années quatre-vingts, dans toutes les classes sociales, entraînant un nombre élevé de décès liés à cette coutume : chaque année, 8000 femmes sont assassinées, brûlées vives par leur époux ou leur belle-famille, parce que leurs familles sont incapables de fournir une dot toujours plus gourmande en raison de la croissance économique. Les Nations Unies dénoncent « l’impunité constante dont bénéficient les auteurs de tels actes ».

 

lundi 18 mars 2019

[Zweig, Stefan] Marie-Antoinette





Coup de coeur 💓💓💓

 

Titre en Français : Marie-Antoinette

Titre original : Marie-Antoinette,
                      
Bildnis eines mittleren Charakters

Auteur : Stefan ZWEIG

Parution : originale en 1932, française en 1933

Editeur : Livre de Poche

Pages : 506








Présentation de l'éditeur :   

Vilipendée par les uns, sanctifiée par les autres, l'« Autrichienne » Marie-Antoinette est la reine la plus méconnue de l'histoire de France. Il fallut attendre Stefan Zweig, en 1933, pour que la passion cède à la vérité.
S'appuyant sur les archives de l'Empire autrichien et sur la correspondance du comte Axel de Fersen, qu'il fut  le premier à pouvoir consulter intégralement, Stefan Zweig retrace avec sensibilité et rigueur l'évolution de la jeune princesse, trop tôt appelée au trône, que la faiblesse et l'impuissance temporaire de Louis XVI vont précipiter dans un tourbillon de distractions et de fêtes.
Dans ce contexte, la sombre affaire du collier, habilement exploitée par ses nombreux ennemis à la cour de France, va inexorablement éloigner Marie-Antoinette de son peuple.
Tracé avec humanité et pénétration, ce portrait est assurément un des chefs-d'œuvre de la biographie classique, où excella l'auteur de Trois poètes de leur vie et de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme.

 

Avis :

J'ai passé une semaine en compagnie de Marie-Antoinette, au travers d'une lecture souvent étonnante, parfois drôle, finalement émouvante. 
Stefan Zweig a écrit sa biographie en écartant les sources et témoignages partisans, soit à charge, soit enjolivés, parfois inventés, pour ne retenir que les informations avérées. Il a ensuite recréé un portrait psychologique d'une grande crédibilité et particulièrement vivant. 
J'ai littéralement dévoré ce livre qui se lit de façon aussi fluide et agréable qu'un excellent roman, découvrant de multiples aspects totalement méconnus, tant j'avais en tête auparavant une image d'Epinal pleine de clichés. Je ne m'attendais absolument pas à rire, et pourtant, les décalages entre la perception des personnages et la réalité, tout comme les enchaînements d'évènements et les concours de circonstances, sont tellement stupéfiants, et en même temps si bien expliqués par Zweig, que l'on ne peut que rire d'étonnement. Avant la fin tragique bien sûr, qui n'empêche pas un certain suspense quand on se surprend à espérer ou désespérer de la même manière que Marie-Antoinette. 
C'est ma lecture préférée de Stefan Zweig, un très grand coup de coeur.

dimanche 17 mars 2019

[Chi, Zijian] Le dernier quartier de lune





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier quartier de lune

Auteur : Zijian CHI

Traducteurs : Yvonne ANDRE, Stéphane LEVEQUE

Parution : Originale en 2005, française en 2016

Editeur : Philippe Picquier

Pages : 366









Présentation de l'éditeur :   

Ecoutez la voix d’une femme qui n’a pas de nom car son histoire se fond avec celle de la forêt de l’extrême nord de la Chine. 
Elle partage avec son peuple une vie en totale harmonie avec la nature, au rythme des migrations des troupeaux de rennes et du tambour des Esprits frappé par les chamanes. On y rencontre des hommes vigoureux comme des arbres, à qui il arrive de mourir gelés sur leur renne aux sabots en fleur, un vieillard qui élève un autour pour se venger du loup qui l’a rendu infirme, un chamane qui tisse une mirifique robe en plumes pour prendre au piège la femme qu’il aime, et aussi les guerres et les convoitises extérieures qui viennent menacer ce monde fragile. Sa voix coule comme l’eau, de sa venue au monde annoncée par un renne blanc à son grand âge qui n’attend plus que des funérailles dans le vent. 
Et lorsque sa voix se tait, elle continue à résonner en nous comme si quelqu'un de très lointain nous était devenu très proche et ne voulait plus nous quitter.

 

Un mot sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang (Chine), où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.
(Source : Editions Philippe Picquier) 

Avis :

Nous partons dans l’extrême nord de la Chine. 
Une très vieille femme Evenk raconte sa vie et celle de son peuple, depuis toujours nomade et éleveur de rennes près de la rivière Argun qui sépare la Russie et la Chine. Dans les années soixante, l'exploitation forestière détruit leur environnement et compromet leur mode de vie. Les autorités chinoises entreprennent de les sédentariser. Leur histoire est semblable à celle des Lapons racontée par Frison-Roche dans La dernière migration. Le récit est ici empreint d'une forte poésie, au travers des souvenirs d'une femme âgée qui a vu disparaître grand nombre des siens, emportés par une vie dure et dangereuse ou tout simplement par le temps, et qui refuse de suivre la jeune génération tentée par la vie en ville. Le roman dépeint un quotidien proche et respectueux de la nature, empli de joies et de douleurs, des relations parfois compliquées au sein du clan, l’omniprésence des esprits que savent influencer les chamans. Divisé en quatre parties comme autant de quartiers de lune, symbole des saisons de la vie, c’est un livre dépaysant, triste et touchant, comme la voix d'une grand-mère aimée dont on sait qu'elle s'éteindra bientôt, inéluctablement. 
Coup de coeur. (5/5)

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