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jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

mercredi 30 septembre 2026

Critique : "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme




Coup de coeur 💓

 

Titre : De l'autre côté du lac

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782707358233   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Aux abords d’un lac de haute montagne, à la lisière d’une réserve interdite aux humains, un groupe de chercheurs s’affaire. Parmi eux, une photographe aperçoit sur un des versants quelque chose qui échappe au regard de tous les autres. Les signes étranges s’accumulent, un corps est retrouvé. La photographe décide de rester là-haut, seule. Quelques mois plus tard, c’est elle qui, à son tour, disparaît. 
Avec ce roman tout en tension, Sylvain Prudhomme approfondit plusieurs thèmes qui lui sont chers : le désir d’intensité, l’appel du sauvage, le rêve d’une vie vraie. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

Centré sur la disparition d'une photographe à la lisière d'une réserve alpine interdite aux hommes, le neuvième roman de Sylvain Prudhomme emprunte les codes du thriller naturaliste pour mieux sonder l'attrait du sauvage et la tentation de se retirer du monde.

Pour l'avoir croisée fugacement au débotté d'une randonnée, le narrateur n'en est pas moins resté durablement marqué par la présence et le tempérament entier de la photographe Paola Alba. Aussi, à l'annonce de sa disparition quelques mois plus tard, entreprend-il de retracer ses derniers jours au bord du lac de montagne où elle séjournait seule. De proche en proche, des traces qu'elle a laissées aux projections qu'elle suscite chez lui, se dessine le portrait d'une femme rétive aux compromis, toujours plus fascinée par ce qu'elle observait au-delà de la rive inaccessible.

Cette attirance s'incarne à même les pages par l'insertion de photographies carrées en noir et blanc. Capturées à la chambre sur des plaques de verre, elles matérialisent les cadrages de Paola et son regard sur le monde. Fixer l'inaccessible exige ici de la patience et de l'intensité, mais l'auteur rappelle aussi l'envers de la traque, qui finit par vous absorber. Brouillant les frontières entre document et fiction, ces images ancrent l'intrigue dans ce qui ressemble à s’y tromper à de la non-fiction. Le lecteur se laisse alors prendre au jeu des conjectures, piqué par le mystère de cette disparition autant que par la menace sourde que, renforcée par la proximité de l’interdit, la montagne semble exhaler dans le silence et la solitude d'un hiver naissant. 

La tension du récit doit beaucoup à la plume de Sylvain Prudhomme qui, alternant sobrement descriptions minutieuses, témoignages et notes laissées par Paola, imprègne peu à peu le paysage d'une présence diffuse dont on ne sait mesurer l'hostilité réelle. Blanche et factuelle, l’écriture resserre le texte sur l’intransigeance de la montagne, somptueuse mais exigeante, ne tolérant ni tricherie ni demi-mesure, et paraissant parfois choisir elle-même ceux qu'elle accepte ou rejette. 

Face à cette puissance sélective d'une nature qui, dans la rude indifférence de ses propres lois, nous ramène à la question de la survie sur un mode presque animal, la tentation de s’y réfugier relève de la gageure. Pour autant, les promesses de liberté que l’autre rive du lac semble faire miroiter invitent à réfléchir à la part d'absolu que la société contemporaine malmène en nous, quand l'écart se creuse entre les existences que nous menons et nos convictions profondes. Plus Paola se dérobe, plus elle accueille les aspirations et les manques que chacun projette en elle, faisant progressivement glisser le roman de la poursuite vers la quête d'une fidélité à soi-même.

Ce roman prenant et immersif, qui emprunte au polar, au récit naturaliste et au carnet d'observation, réussit tout à la fois à divertir et à faire réfléchir en entretenant jusqu'au bout la troublante sensation de reposer sur des faits réels. Sa fin ouverte laisse le lecteur face à ses propres interrogations quant au difficile équilibre entre les exigences du monde moderne et l'aspiration, souvent fantasmée, à une existence plus accordée et proche de l'essentiel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En trois mois les choses ont avancé. Sa galeriste a aimé ses photos de septembre. Elle a voulu les montrer sans attendre. Une exposition a eu lieu à Milan. « La conscience », l’a appelée la galeriste. Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé. « Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, / Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l’ombre fixement. » Si tu trouves la référence au poème de Hugo trop pompeuse, on pourra toujours le traduire en italien : « La coscienza ». Elle lui a fait rédiger une note d’intention de quelques lignes. Parle de ce poème, elle a dit. Assume. C’est ça que disent tes photos, non ? Notre responsabilité, notre immense responsabilité de chaque instant. Je me trompe ?  
Paola a écrit un texte. Elle a parlé de l’œil du lac. Elle a essayé de raconter ce qu’elle avait ressenti devant le lac en septembre : Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac. Je le photographiais comme j’avais toujours photographié tous les lacs et toutes les montagnes. Je cherchais la meilleure vue, attendais la meilleure lumière, composais le meilleur cadre. J’étais l’œil qui scrute et cadre, l’œil qui capture et met en boîte. Du matin au soir j’allais et venais à l’affût, j’arpentais, je reconnaissais, je pistais, je prélevais. Et puis je me suis rendu compte que c’était le lac qui me regardait. Un matin j’ai très distinctement senti son œil sur moi. J’ai compris que depuis le début il me surveillait. Je me suis retournée et j’ai vu une marmotte qui me fixait. J’ai compris qu’à chaque seconde j’étais vue.


Depuis vingt ans qu’elle faisait ce métier, elle le connaissait par cœur, ce sentiment d’épuisement. Cette lente et fatale perte de sens, à perpétuellement zapper, à fuir en avant. Cette frénésie qui vous essorait, tellement habitué à déclencher qu’au bout d’un moment les prises de vue devenaient machinales, les choix n’étaient plus que techniques, le désir s’éteignait. Tous les photographes qu’elle connaissait avaient ces moments de trou. C’est pas grave, ça va revenir, elle pensait chaque fois qu’elle en traversait un. Elle annulait tout. Se mettait au vert. Attendait que ça repousse en elle. Que l’appétit soit de nouveau là. Parfois c’était long. Elle doutait. Pensait à tant d’amis photographes qu’elle avait vus se cramer, ne plus parler lorsqu’elle les voyait que de trajets en avion, de nuits d’hôtel ici ou là, de tarifs de piges, de journaux qui leur prenaient ou pas leurs images, de galeristes qui étaient des cons ou des génies. Elle l’avait déjà constaté même d’artistes qu’elle estimait. Après toute une vie à photographier ils mouraient, et que restait-il des milliers de vues prises pendant tant d’années, de tous les avions pris pour se transporter sur tant de terrains. Combien d’images admirait-elle vraiment, entre toutes celles qu’ils avaient faites. En tout et pour tout deux, peut-être trois, prises parfois quarante années avant leur mort. Au point culminant de leur appétit. Au pic d’un désir qui les avait portés avec une intensité inouïe au début, avant de se raréfier peu à peu, de se muer en autre chose, un savoir-faire, une maîtrise. Le métier.


Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac – et puis j’ai compris que c’était le lac qui me regardait. Elle repense aux phrases rédigées pour le cartel de l’exposition. Aux formules qu’elle a trouvées et qui ont ravi tout le monde. À présent elle ne sait plus. Elle se demande si elle n’a pas inventé tout ça. Elle a honte. Elle regarde les montagnes qui de toutes parts l’enserrent. Elle regarde la réserve à la tombée des falaises. La perfection tranquille de la réserve de l’autre côté du lac. Son immobilité muette. Son indifférence. Elle se demande où est passée l’urgence qu’elle éprouvait en septembre. Elle se revoit aimantée, incapable de rester deux heures d’affilée sans faire une nouvelle image. C’est comme si ses sens étaient engourdis. Comme si son désir était mort. Ça va revenir, elle pense. 


Le troisième genre de connaissance est une perception intuitive et globale, immédiate, absolue, écrit un philosophe. Dans le troisième genre de connaissance les choses ne sont plus perçues isolément mais dans leurs relations, leur développement, leur unité. C’est le degré de connaissance le plus élevé auquel un être puisse accéder, indissociable d’un degré de puissance, supérieur lui aussi. C’est un mode d’être presque inaccessible. Un état auquel on accède au mieux fugacement, exceptionnellement, le temps d’un éclair, d’une épiphanie fulgurante, d’un enchaînement de gestes inexplicablement adéquats.  
C’est le mode d’être de Dieu.


Je crois qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours deux sortes de gens, a souri Jérôme après un moment : ceux qui, devant toutes les fumées au loin, font la moue et passent leur chemin. Et ceux qui cherchent le feu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  

mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui imagine la ville d’Enoch, déchirée par le racisme et la violence, en prolongement direct de son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Tandis que ses personnages désespèrent d’échapper à la noirceur de leur destin, l’édification d’une cathédrale semble la promesse folle et fragile d’un espoir de rédemption.

Des années après qu’un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place, une jeune femme disparaît inexplicablement. Restés non élucidés dans le tumulte indifférent de la ville, ces deux drames viennent s’ajouter au poids qui pèse déjà sur la conscience de Jonathan, Paul, Eton et Igor – un flic, un repenti, un dealer et un parrain vieillissant aspirant tous secrètement à une vie plus paisible et amendée. Mais n’échappe pas qui veut à l’emprise de son environnement.

Un épais malaise étreint d’emblée le lecteur qui, comme possédé par une écriture lancinante virant à l’incantation, plonge en apnée dans l’atmosphère de désespoir et d’oppression asphyxiant cette mégalopole en pleine déliquescence. Institutions, criminalité et abandon politique semblant contribuer à parts égales à son effondrement, Enoch n’est plus qu’un lieu à l’agonie, dangereux et malsain, gangrené jusqu’au chaos par la violence et l’injustice. Image de la démesure ne comportant pas moins une certaine idée d’élévation, la cathédrale en construction s’avère la dernière illusion d’un monde qui ne croit plus en rien. Du mirage de grandeur d’un pouvoir déconnecté aux fantasmes mystiques de groupes marginaux et aux projections contradictoires d’habitants en quête de sens, ce monument symbolique hésitant entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, prisonniers d’un déterminisme social inextricable.

L’on referme ce récit dans un égarement proche de celui de ses personnages, impressionné par la puissance et la cohérence de son imaginaire, mais déstabilisé par sa noirceur sans appel et ses visions hallucinées, presque dystopiques, d’un monde poisseux condamnant d’avance tout espoir d’émancipation, en un écho à dessein exacerbé aux dérives sociales et politiques contemporaines. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

mercredi 20 mai 2026

Critique : "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je suis Romane Monnier

Auteur : Delphine de VIGAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073113252  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses romans sont traduits dans le monde entier.

 

 

Avis :

Poursuivant son exploration des fragilités contemporaines, Delphine de Vigan s’attaque cette fois à l’illusion de présence fabriquée par nos traces numériques. À travers la disparition volontaire d’une jeune femme qui ne laisse derrière elle que les fragments de vie contenus dans son téléphone, elle s’intéresse à la manière dont, déléguées aux écrans, nos identités se dispersent dans un flux d’informations qui nous échappe. L’intime, reconstitué à partir de données éparses, sert alors de socle à un récit qui se construit moins sur un mystère policier que sur un vertige existentiel : que reste‑t‑il de nous lorsque nos objets parlent à notre place et que d’autres tentent de déchiffrer le récit même de notre absence ?

Le roman déroule deux trajectoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer : d’un côté Romane, jeune femme discrète dont la disparition ouvre l’intrigue ; de l’autre Thomas, cadre quadragénaire qui découvre par hasard le téléphone qu’elle a abandonné. Tandis que l'une s’efface volontairement du monde, l'autre se retrouve entraîné malgré lui dans les méandres de son existence numérique, lisant ses messages, écoutant ses notes vocales, reconstituant peu à peu le portrait d’une inconnue dont les silences résonnent étrangement avec les siens. Entre enquête intime et introspection, la narration se tend autour d’une quête de l’autre qui, en creux, s'avère aussi une confrontation à soi.

Bâtie sur une idée originale qui fait d'un téléphone portable à la fois le pivot du récit et le seul réceptacle des traces laissées par une personne, la narration s'avère d’une redoutable efficacité critique. Miroir d’une époque où l’intime s'expose et s'entrepose sur des supports techniques qui enregistrent, trient et diffusent nos données à notre insu, le roman met en lumière la porosité croissante entre sphère privée et univers connecté. Montre‑moi le contenu de ton téléphone et je te dirai qui tu es : telle semble la maxime implicite d’un monde où nos identités se lisent désormais dans l’accumulation d’informations plutôt que dans nos gestes ou dans nos paroles. Cette confrontation d'un homme à l’existence d’une inconnue à travers ces micro‑archives souligne la réduction qu’opère cette nouvelle manière d’appréhender l’humain, tout en révélant la vulnérabilité d’individus qui cherchent dans les écrans une cohérence que le réel leur refuse. Jouant de la tension entre exposition et effacement, le roman pointe nos aveuglements contemporains face à une dépendance technologique devenue presque invisible tant elle structure notre quotidien, et laisse surgir l’inquiétude d’un présent qui se laisse peu à peu filtrer par les machines, jusqu’à ne plus renvoyer de nous qu’une image lissée et étrangement factice.

Roman sensible et habile, Je suis Romane Monnier témoigne d’un regard aigu sur les transformations du rapport à l’intime et sur l’emprise croissante du numérique sur nos existences. Delphine de Vigan y déploie une réflexion pertinente sur la manière dont nos usages des technologies connectées 
modifient désormais notre rapport au réel. L’on pourra certes regretter une forme parfois trop sage et une intrigue sans véritable surprise au final. Mais, si l’impact dramatique demeure en deçà de ce que le dispositif laissait espérer, l’ensemble n’en reste pas moins une oeuvre lucide et solidement construite, suffisamment inventive pour porter son questionnement avec conviction. (4/5)

 

 

Citations :

Voilà à quoi songe Thomas, le smartphone calé dans sa paume : aujourd’hui le téléphone d’une jeune femme de trente ans contient bien plus que tous ses placards et tiroirs réunis. Aujourd’hui, son téléphone en dit plus sur elle que les dix cartons d’archives qu’elle n’entreposera jamais dans une cave ou un grenier.


Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui paraît soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils ces traces sans s’y aventurer ? Bien sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.


Je ne suis pas aussi forte que ce qu’ils imaginent. Les gens n’ont pas la moindre idée de ce que ça me coûte, d’être au milieu d’eux, d’entrer en contact avec eux. Je parle de mes amis, de mes collègues, des gens que j’aime, que je côtoie. Oui, ça me coûte. Ça me coûte en énergie, en tension, en émotion. Ils ont l’impression que c’est très simple, que tout est simple. Peut-être que ça l’est pour eux, mais pour moi, cela ne l’est pas… En réalité, cela m’épuise.


Les gens qui partent ne prennent pas le risque de prévenir ou de se retourner parce qu’ils ont peur d’être empêchés. Parce que pour eux, c’est une question de survie.


Je n’ai pas envie d’ajouter des mots aux images, ni des images aux mots. Je n’ai pas envie d’être noyée dans le flot. Je n’en peux plus de ces flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ?


La nuit, quand je me réveille, je me demande dans quel monde nous allons devoir apprendre à vivre.   
Nos smartphones s’enrouleront autour de nos poignets, s’accrocheront comme des pin’s à nos vêtements ou seront implantés dans notre corps. Nous serons en lien avec la terre entière mais nous aurons perdu la capacité de nous parler et de nous écouter. Nous ne serons plus capables de nous accorder sur des connaissances communes, des informations communes, ni même sur des faits simples, minimaux. Nous n’aurons plus aucune certitude, nous ne saurons plus où poser notre regard, ni à qui accorder notre confiance. Nous choisirons nos dieux, nos idoles, nos chapelles et devrons les suivre, aveuglément. Nous ne pourrons plus dire « il faut le voir pour le croire » et nous serons nostalgiques du temps où cette expression signifiait quelque chose. Nous devrons apprendre à vivre dans un monde privé de vérité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

mardi 28 avril 2026

Critique : "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vie est une chose étrange 
            (Strange Flowers)

Auteur : Donal RYAN

Traduction : Sabine PORTE

Parution : 2020 en anglais (Irlande),
                  2025 en français (Albin Michel)    

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782226473653  
                           en librairie

 

   

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le comté de Tipperary, les années se suivent et se ressemblent pour Kit et Paddy Gladney, comme pour leurs parents avant eux. Jusqu’à ce jour de 1973, où Moll, leur fille, disparaît. Elle est montée dans le bus qu’elle prend chaque jour, une valise à la main, et n’est jamais rentrée.
Que lui est-il arrivé ? Est-elle morte ? Et si elle cachait une grossesse ? Paddy Gladney ne saurait dire laquelle de ces deux hypothèses serait la pire.
Lorsque, cinq ans plus tard, Moll réapparaît, elle n’est pas seule. La petite communauté de Nenagh, immuable et recroquevillée sur elle-même, vit son retour comme un bouleversement, voire une trahison, laissant éclater tensions et dissensions.
De son écriture sensible et généreuse, Donal Ryan poursuit l’exploration de l’Irlande rurale et, au-delà, de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, émouvant et insondable.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1976 à Tipperary en Irlande, Donal Ryan a été la révélation des lettres irlandaises en 2013 avec son premier roman, Le Cœur qui tourne (Albin Michel, 2015), élu Meilleur livre de l’année en Irlande, lauréat du Prix de littérature de l’Union européenne et finaliste du Man Booker Prize. Son deuxième roman, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe (Albin Michel, 2017), a confirmé sa consécration auprès des journalistes et des lecteurs. Comparé à William Faulkner et John McGahern, salué par Anne Enright et Sebastian Barry, Donal Ryan est aujourd’hui unanimement reconnu comme l’un des grands noms de la littérature irlandaise contemporaine.

 

 

Avis :

Ancré dans l’Irlande rurale des années 1970, ce roman explore une communauté encore solidement attachée à ses traditions, où le changement social – contraception, émancipation des jeunes, tensions politiques – suscite autant la méfiance que la fascination. Dans ce comté de Tipperary marqué par l’agriculture, le hurling et le poids du catholicisme, chacun vit sous le regard des autres, la moindre entorse aux normes faisant aussitôt naître la rumeur.  

Au sein de ce monde figé, un couple ordinaire voit son existence basculer lorsque leur fille disparaît soudainement, puis revient des années plus tard. Loin d’apaiser les esprits, son retour révèle les tensions souterraines d’une société peu préparée à accueillir l’inattendu. Le roman observe alors, avec une grande délicatesse, comment un groupe social affronte – ou refuse d’affronter – ce qui échappe à son cadre mental.  

Structuré en six parties aux titres bibliques qui rappellent l’emprise du catholicisme sur les consciences, le récit se déroule comme une succession de rites de passage collectifs. Jouant des ellipses, des silences et des regards obliques, il reflète la culture du secret et de la retenue qui imprègne le village. Les personnages, davantage postures que véritables héros, incarnent chacun une manière de réagir à l’inconnu : repli, curiosité, compassion ou jugement.  

Plus qu’une intrigue, c’est une fresque sociale qui se déploie autour des mécanismes de l’exclusion. Le roman montre comment une société se protège en rejetant ce qui la dérange, comment les normes se transmettent de génération en génération, et comment les marges finissent par éroder le centre, le changement s’infiltrant, lentement, obstinément, jusqu’à entamer les certitudes les mieux ancrées. 

Peinture sensible de l’Irlande rurale, ce roman magnifiquement écrit et porté par des personnages d’une grande justesse explore avec une profonde humanité les tensions raciales, religieuses et familiales qui traversent un milieu conservateur. Si la seconde moitié paraît parfois moins maîtrisée, avec quelques choix narratifs discutables, l’ensemble n’en demeure pas moins remarquable de précision d’observation et d’empathie, offrant un regard nuancé sur des existences prises entre immobilisme et désir de transformation. (4/5)

 

dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

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Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld