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jeudi 19 février 2026

Critique de "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour



J'ai aimé

 

Titre : Où les étoiles tombent

Auteur : Cédric SAPIN-DEFOUR

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 400 

Accès au livre : ISBN 9782234097001  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vendredi 12 août 2022, au bout d’une vallée étincelante dans la province de Bolzano, un couple affranchi de toute contrainte s’envole l’un à la suite de l’autre, en parapente. Cédric et Mathilde, deux passionnés de montagne, ont mille fois fait le geste de se jeter dans l’air pur. Cédric se tourne, il ne voit plus Mathilde. Dans le halètement des minutes incertaines le menant jusqu’au lieu de la chute, seules des questions. A-t-elle survécu ? Que faire ?

Découpé en scènes à suspense, ce récit qui vous saisit à la gorge est roman-vrai d’un couple à l’unisson de son désir de liberté et mémoire d’une reconstruction qui prendra plusieurs années. Mathilde doit tout réapprendre. C’est une page blanche que l’amour imbibe, sur laquelle s’écrit une existence à réinventer et qui nous interroge. Tandis que l’autre renaît, qu’est-ce qui meurt en soi ? Comment ensemble se reconstruire ? Ode à la beauté de l’instant, ce livre puissant est avant tout un hymne à la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cédric Sapin-Defour vit en montagne et la parcourt. Il est l’auteur, entre autres, de Son odeur après la pluie, qui fut l’événement littéraire de l’année 2023, traduit dans de nombreux pays, adapté en bande dessinée, au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma.

 

Avis :

Écrivain, alpiniste et professeur d’EPS révélé au grand public par Son odeur après la pluie, Cédric Sapin‑Defour avait jusqu’ici écrit la montagne comme un espace de jeu, de réflexion ou de style. Ce nouvel ouvrage voit ce cadre familier se fissurer, et la montagne, jusque‑là territoire d’élan, devenir le lieu d’un basculement. Confronté au dramatique accident qui a frappé sa compagne, l’auteur délaisse la distance contemplative pour un récit plus direct et vulnérable, où l’expérience intime prime sur la métaphore. Il en résulte un texte qui, sans renier les thèmes qui traversent son œuvre, les expose à l’épreuve du réel et leur confère une gravité nouvelle.

Le récit s’ouvre sur l’accident de parapente qui brise soudain le quotidien du couple et plonge l’auteur dans l’angoisse d’une attente terrible et interminable. Cédric Sapin‑Defour suit alors, presque au fil des heures, le parcours de Mathilde : l’intervention des secours, l’hôpital, les diagnostics qui se précisent, les gestes de survie, puis les premiers pas d’une reconstruction incertaine. Le livre alterne entre la sidération des débuts, les détails concrets de la prise en charge médicale et les moments minuscules qui, malgré tout, continuent de tenir une vie debout. À travers cette chronologie resserrée, l’auteur interroge ce que l’épreuve fait au corps, au couple et à la manière de regarder le monde, composant un récit tendu entre fragilité et résilience.

D’une sincérité bouleversante, le texte se tient au plus près du journal et des notes prises au fil des jours, restituant avec une grande fidélité la peur, l’attente et le temps suspendu. Cette immersion crée une tension réelle, presque physique, mais finit aussi par engendrer une certaine lassitude : rivée au quotidien intime, la narration s’étire parfois en longueurs et n’épargne pas quelques détails très triviaux. Surtout, ce choix de l’immédiateté cantonne le livre au registre du témoignage, avec les limites que cela implique – peu de recul, une temporalité essentiellement linéaire et, de manière presque dérangeante, une focalisation très marquée sur le ressenti de l’auteur, tandis que celui de Mathilde demeure largement en retrait, presque absent.

De cette perspective émergent deux impressions majeures : Cédric Sapin‑Defour fait de son récit un touchant hymne à l’amour, porté par une tendresse et une loyauté qui irriguent chaque page. Mais cette célébration, dans ce qui ressemble parfois à une démonstration un peu appuyée, s’accompagne d’une tonalité étonnamment positive, comme si l’auteur cherchait à contrebalancer les aspects les plus larmoyants de l’épreuve par un optimisme volontariste. Par instants, cette orientation en viendrait presque à frôler la rhétorique du développement personnel, tel un fard lumineux destiné à atténuer les zones d’ombre du vécu.

En choisissant de rester au plus près de l’épreuve, Cédric Sapin‑Defour compose un récit sincère, mais qui émeut autant qu’il enferme, parfois, dans son propre matériau. On y lit la fragilité, l’amour, la peur, la volonté de tenir – autant d’éléments qui donnent au texte sa puissance –, mais aussi une forme de transparence brute qui laisse peu d’espace à la mise en perspective. Reste un ouvrage honnête, vibrant, qui touche par ce qu’il dit de la vulnérabilité humaine, même s’il ne parvient pas toujours à dépasser le cadre étroit du témoignage dont il se réclame. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Nous menions la vie dont nous rêvions, nous errions dans les montagnes d’Europe à chercher ce que nous n’avions pas. Nous n’habitions nulle part, nous traversions. Partout nous ne faisions que passer, ce qui est assez lâche mais fiable en matière de bonheur. Nous allions de découverte en découverte, de petite chose en petite chose, une attirance farouche pour ces endroits où il n’y a rien à voir. Un classique pour un couple au mitan confortable de sa vie qui entreprend l’inventaire de ses richesses et de ses manques et parvient à la conclusion que les seules fortunes valables sont le temps et la liberté d’en disposer. Nous nous étions délestés de nos possessions jusqu’aux centaines de livres bien alignés, nous avions dit au revoir à nos carrières de profs de gym, soldé nos crédits, nous avions dit non aux mots d’ordres : accumuler, briller, réussir, prévoir. Et fait le choix d’une vie grassement nomade. Certains nous disaient audacieux, oubliant que seuls ceux ayant beaucoup peuvent s’offrir l’exploration du peu. Nous, nous ne parlions pas d’audace. Mener cette vie nous suffisait.


Je ne sais pas quoi penser des habitudes, elles resserrent, elles remplissent mais, en cachette, elles conspirent au manque. 


Vivre dans un van, c’est se convertir à l’origami, on ne fait que plier, déplier et replier : les matelas, les cartes et les corps.


Que les conditions de la nature fixent le programme de nos jours est plaisant, cela suppose de dialoguer avec un autre qui décidera plus fort que nous, de croire en l’espoir et d’accepter le refus. Il paraît qu’un jour cela cesse et que tous les vieux alpinistes, marins et autres enfants élevés en plein air en ont assez de scruter les bulletins météo ou l’éclat des étoiles pour savoir quoi faire de leur vie ; ils se satisfont de découvrir le jour comme il vient et de faire avec, ainsi on n’est jamais déçu. C’est peut-être ça, la vieillesse, être las d’espérer. C’est peut-être ça, la sagesse, se féliciter du réel.


Une journée, c’est comme un tracé d’électrocardiogramme, s’alternent des pics et des pauses, des creux volontiers et on recommence ; quand tout se dresse ou s’aplanit, c’est inquiétant.


Tu me demandes : « Et Loulou ? » Je n’ose pas te dire que notre chien est mort il y a cinq ans mais je te le dis, il ne peut y avoir d’autres consolations que la vérité et dans tes demandes à venir, on ne pourra pas échapper aux nouvelles tristes. « Non, pas Loulou, le livre Loulou. » T’est revenu en mémoire que j’écris sur lui alors que le reste, de la couleur de notre fourgon au village où nous habitons, de l’Italie où nous sommes à ton métier de prof, tu n’as plus rien en tête. 
– On verra plus tard. 
– Non, maintenant, c’est important. 
Si tu le dis, c’est que c’est vrai. 
Le soir, je ressortirai mes carnets et j’effacerai mon mail d’abandon aux éditeurs. Les livres, je m’en doutais, peuvent sauver une vie. J’ignorais qu’ils faisaient ça avant même d’exister.


C’est ce que ces maudits accidents, en plus de briser les corps, ont de violent : ils séparent les êtres au moment où ils ont le plus besoin de se tenir l’un près de l’autre.


Il exaspérait ma vie, désormais je le chéris. Je le cherche, je le charge, j’inspecte le bon état de sa coque, je frotte son écran, je m’assure de sa présence dans ma poche cent fois par heure, je ne me sépare jamais de son chargeur, je scrute des prises partout où je me trouve, je m’esquinte les yeux dans ses icônes de charge et de réseau. Il est celui qui me parle le plus de toi, il est ma balise devenu. De temps à autre, je me regarde faire et je ne reconnais pas cette tête penchée sur l’écran, moi qui riais de cette anatomie de la capitulation. C’est un premier pas dans la valse des certitudes qui ne sont, je le découvre, que des habits de fête. Quand la vie se dégrade, on s’en déplume. Les convictions, c’est autre chose, elles, c’est la peau.
 
 
À la terrasse de l’auberge, c’est l’heure du café ou déjà de la bière. La plupart des clients sont accoudés à la rambarde, les yeux tournés vers le ciel et l’hélicoptère reparti. Aux confins de l’Alto Adige, il y aura toujours des inconnus pour examiner notre mort. Tu leur as offert leur animation du matin ; ce soir, de retour en ville, ils en parleront encore et se féliciteront de ne prendre aucun risque. Surtout, qu’il ne leur arrive rien. Les certitudes, il suffit du malheur des autres pour les arroser et elles poussent toutes seules. 


Les poètes ne répondent jamais aux questions, ils sont là pour que jamais nous ne prenions ce pli mortel de ne plus nous en poser.


Mais à 1 heure du matin, après quelques pas dehors, j’ai eu la vision de l’amour comme une planète. Arrive un moment où vous scrutez à ce point le ciel qu’il vous parle. Les autres sentiments, l’admiration ou celui que vous voulez, sont en réalité ses satellites, ils lui tournent autour telles des lunes, alternent leur passage, veillent sur l’astre central, lui confèrent ses brillances et le protègent des pluies noires. Mais ils ne le composent pas, ils le révèlent. L’amour, lui, existe à part, servi par le mouvement des autres mais fait de lui seul. S’il meurt, il le fera tout seul.


Je te demande par des chemins détournés si ces visites te font du bien. « Ça dépend. » Je reçois des dizaines de message de compagnons programmant la leur, nous sommes riches d’eux, d’autres meurent de solitude et d’aucune épaule sur laquelle poser leur tristesse, d’aucun rire dans lequel s’abîmer. Mais une région de moi dit que l’on peut aussi pâtir du monde et de ses gestes estimables. De cette manière qu’ont certains d’entrer dans la peine des autres sans s’essuyer les pieds. Je ne sais pas encore qui ni comment mais je le ressens : certains seront à tel point à côté de la plaque qu’ils te causeront du mal. C’est à moi que va revenir, et pour des mois, le rôle de trieur, de modérateur et pour les plus insistants celui de menteur et de videur. Je ne l’ai pas encore vécu, je ne saurais dire ce que seront les manques ou les outrances mais ça arrive et rien de l’intensité des relations passées ne saura nous l’annoncer.


Ils seront couverts de leurs certitudes, de leurs projections et ne sauront s’en dévêtir. La visite se déroulera comme ils imaginaient qu’elle se déroulerait. Ils nous donneront des leçons d’optimisme forcené ou ils s’effondreront, revendiquant leur part supérieure de chagrin et leurs pleurs comme offrande. Ils n’attraperont rien dans la chambre qui pourrait infléchir leur ligne droite. Et face à ces oublis de l’autre, aussi camouflés soient-ils, aussi chaleureuse soit leur source, aussi charitable soit leur fin, je n’aurai ni patience ni indulgence. Dire non à la bonté est un geste contre nature mais il peut soutenir les vies fragiles.


Nous nous arrêtons en freinant fort, les essieux grincent toujours, on distribue de la poussière à toute la terrasse. Les clients m’observent, leur histoire tient un personnage, ils me plaignent muettement et je les crois sincères. On m’avait décrit cette sensation de l’accidenté, le regard des autres vous place au centre du monde et vous, vous n’y êtes déjà plus.


Dans nos vies, quoi que l’on prétende, la grande part, environ quatre-vingt-quinze pour cent, c’est le sort qui en décide. Ça commence au premier cri. Nous ne faisons que voguer de parcelle en parcelle de l’existence, la fortune, bonne ou mauvaise, ordonne ses azimuts. Mais une fois échoués, il reste un espace ténu où nos actes convaincus peuvent contrer l’inexorable et infléchir la suite. Sur cet îlot, un des pouvoirs, c’est la pensée et les mots précis qu’on lui associe. Ils peuvent jusqu’à modifier la vie, on ne mesure pas leur puissance. Parmi eux, il y a le temps et l’usage qu’on en fait. L’imparfait n’a rien à faire ici, je ne lui concède aucun centimètre. Présent, futur, présent, futur, voilà tout. J’inviterai le passé pour un seul de ses charmes, me souvenir de ce qu’il adviendra de nouveau.


C’est toujours comme ça, les larmes, on les retient fermement et il suffit qu’on vous propose un peu d’amour pour tout lâcher.  
 
 
On t’annonce la venue prochaine d’une diététicienne, d’une psychologue et d’autres spécialistes. Chacun se présente par son prénom et son sourire. On ressent qu’ils ont l’habitude des compagnonnages au long cours et que leur rapport aux jours, aux semaines et aux mois s’est construit au rythme des corps décideurs : tenter d’agir sur le temps mais ne pas prétendre en faire l’économie. Comme s’il était leur pire ennemi et leur plus fidèle allié.


C’est cela voyager, c’est s’ébahir de l’ordinaire des gens.


Si tu avances quelques mètres en déambulateur, le reste du temps tu te déplaces encore en fauteuil. Dans la clinique et surtout dans La Tronche quand, le week-end, nous sortons boire un café. Dans ce coin plein d’hôpitaux, bien d’autres sont en réparation, les gens d’ici pourraient s’y être habitués. Pourtant, deux fois sur trois, ils font pareil : leurs yeux qui n’avaient rien à faire se fixent sur cette femme si jeune et pensent la pauvre. Puis, sur eux, cette moue de pitié qui compatit, tout en craignant la contagion. Quand je les fixe à mon tour, leur tête tourne d’un coup d’un cran comme celle des poules. Avant, nous étions comme les autres.


Je me sens seul. Les accompagnants sont seuls. Boire un café seul, dormir seul, se balader seul, tout ça ne vaut pas grand-chose. Je sais que chez certains, rien n’est plus populaire que jurer son bonheur d’être seul. Ils n’ont jamais essayé mais ils adorent, oubliant que les véritables solitudes sont subies, durables et sans écoute. Je sais qu’entre hommes accoudés au mess des prétentions, les mécaniques roulent mieux si l’on brame son ennui d’avec bobonne. Essayez l’autre voix. Attendez une troisième mi-temps, attendez que l’on frappe fort sur le zinc et dites comme votre femme vous manque. Tous les autres riront, si vous insistez, riront de vous. Toi, tu me manques. Et je t’attends. La vie m’enseigne qu’aimer, c’est surtout ça.


Seul, on remarque plus mais il manque un reflet. Pour être heureux, il me suffit d’une chose : être avec toi. Ce n’est pas beaucoup mais c’est immense. Au point que je me demande s’il est bien raisonnable que la texture de sa propre vie dépende à ce point d’un autre que soi.


Ce qui me soucie davantage, c’est l’utilisation mécanique de ces cinq mots. Pour toute déconvenue, de la plus futile à la plus dégradante, s’il ne s’agit pas de mourir,voilà ce qui sort du cœur puis de la bouche : ce n’est pas grave. Directement, sans plus passer par la pensée. Le plus souvent, comme pour cette affaire de tirs au but, ça va de soi. D’autres fois, il se joue des pertes plus profondes, la vie est intègre mais elle est abîmée et toujours : ce n’est pas grave. Quand plus rien ne l’est, c’est un détachement tel qu’on dirait une débâcle. Considérer que rien n’est grave dès lors que la vie se poursuit, se tient-on là du côté de la sagesse ou de la reddition, je ne suis pas de taille pour répondre. Et ces cinq mots venus de Pavlov me semblent justement à nos côtés pour ne pas que nous nous la posions.


Cyrielle fut la première à mettre des mots sur leurs craintes ; venant juste d’apprendre, les internes expliquent mieux et ne sont pas lassés de le faire. Elle m’a dit syndrome frontal. Notamment après un choc, le cerveau souffre et dérègle l’être qui l’héberge. Ça se traduit de mille façons. Par un tas de mots rares et leur a privatif : aboulie, apathie, anosognosie… Ou par de l’excès : impulsivité, moria, hyperémotivité… Il n’y a pas de lien entre avant et après : des doux deviennent durs, des secs se mettent à aimer, des généreux se replient. Celui qui change ne le sait pas mais pour les autres autour, c’est souvent trop. Rarement la vie s’embellit. L’être médian qu’on a connu s’est éclipsé. L’idée qu’un individu ne soit plus tempéré est séduisante car on en crève, d’être tiède, mais les médecins, eux, le savent : à vivre tous les jours, les trop-pleins et les vides deviennent invivables et cette charmante évaporation de l’être familier fait céder jusqu’au plus aimant. Quelques mois auparavant, on priait tous les dieux pour ne pas le perdre. Il est revenu mais il nous manque. C’est une disparition à retardement et, pour survivre, on se dit que c’est un autre qu’on quitte.


Accompagner, c’est une affaire très précise, on donne à l’autre de l’élan, on donne de l’élan et si l’on insiste, on le pétrifie. Ça se joue à quelques jours, à quelques mots.  
 
 
Quand je remontais le sentier dans la forêt, quand tu as ouvert les yeux à Bolzano, quand tu t’es tenue debout dans l’eau, heureusement, nous ignorions. Ce qu’il restait de batailles. Cet océan à écoper. Tout ce par quoi, espoirs et désillusions, nous allions passer. Sinon quoi ? Sinon rien. Nous aurions poursuivi mais tellement plus désabusés que nous ne serions pas allés si loin. Car l’espérance est une donnée fatigable. 


 

mardi 28 octobre 2025

[Incardona, Joseph] Le monde est fatigué

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le monde est fatigué

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2025 (Finitude)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782363392350  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs.
À travers un destin singulier, Joseph Incardona revisite le mythe de la sirène et nous donne à voir une humanité en passe de perdre son âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Joseph Incardona, dont l’œuvre s’est construite autour de récits noirs et satiriques à forte tension sociale, poursuit son exploration d’un univers rongé par les simulacres et les faux-semblants. Fidèle à son goût pour les personnages cabossés et les marges, il revisite ici le mythe de la sirène dans une tonalité très stylisée, presque onirique, pour mieux dénoncer la violence absurde du monde contemporain.

Êve est sirène professionnelle. Chaque soir, au gré des caprices de ses clients fortunés, elle se glisse dans les bassins chlorés d’un parc aquatique différent, quelque part sur le globe. Mais derrière les paillettes se cachent un corps reconstruit et une soif de justice inextinguible. Laissée pour morte par un chauffard qui l’a privée de ses jambes et de l’enfant qu’elle portait, elle propulse le récit dans une odyssée vengeresse à travers un monde standardisé et saccagé, faisant des aquariums, vitrines d’un divertissement aseptisé, les théâtres d’une revanche aussi muette qu’implacable. 

Entre reflets et silences liquides des bassins, l’esthétique aquatique du roman enveloppe le récit d’un halo étrange, à la fois sensuel et menaçant. Cette atmosphère dense et moite devient le réceptacle sensoriel des violences physiques et psychologiques du réel, qu’elle absorbe et répercute comme une chambre d’écho. Êve, créature bionique aux jambes de titane, incarne une figure hybride, à la fois icône glamour et spectre de la souffrance. Son corps reconstruit témoigne d’un monde qui confond le visible avec le vrai et substitue l’image à la substance.

La dictature des apparences ne façonne pas seulement des corps factices : elle gangrène le réel. Ricanant jaune, le conte poursuit son tableau grinçant d'une planète prisonnière de gestes hypocrites et de postures vertueuses, où le simulacre l’emporte sur l’action. À l’instar des grands sommets climatiques, devenus scènes d’un théâtre diplomatique exhibant plus de bonnes intentions que de véritables remèdes, le monde maquille ses blessures au lieu de les soigner. 

Aussi noire et implacable qu’esthétiquement stylisée, cette fable aquatique fidèle aux obsessions de l’auteur sonde les profondeurs d’un monde qui préfère prendre des vessies pour des lanternes plutôt que d’affronter la réalité. Une manière autant rageuse que jubilatoire de mettre le doigt sur les fissures que la surface miroitante des bassins dissimule avec soin. (4/5)

 

 

Citations :

Tout ça me désole, fait Matt. Toute cette ineptie. Cette machinerie virtuelle qui étouffe le bon sens. L’autre jour, j’étais dans un resto, le serveur était là, mais j’ai dû passer par une application pour commander mon repas. C’est même lui qui m’a montré comment faire sur mon téléphone alors que j’aurais pu lui dire ce que je voulais. L’humanité croit s’alléger, en réalité on s’alourdit.


Qui es-tu, Êve ? Une passagère déterminée par sa destination ou une voyageuse traçant la route du hasard ? 
On nous fait croire que le monde est devenu binaire, zéro et un, que le jeu est à somme nulle, que les bips d’un code-barres sont la voie du réel. 
Mais il y a toujours une troisième voie. 
Au minimum. 
(Songer à la théorie des cordes).

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

dimanche 14 septembre 2025

[Gasnier, Paul] La collision

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La collision

Auteur : Paul GASNIER

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073101228  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

En 2012, en plein centre-ville de Lyon, une femme décède brutalement, percutée par un jeune garçon en moto cross qui fait du rodéo urbain à 80 km/h.
Dix ans plus tard, son fils, qui n’a cessé d’être hanté par le drame, est devenu journaliste. Il observe la façon dont ce genre de catastrophe est utilisé quotidiennement pour fracturer la société et dresser une partie de l’opinion contre l’autre. Il décide de se replonger dans la complexité de cet accident, et de se lancer sur les traces du motard pour comprendre d’où il vient, quel a été son parcours et comment un tel événement a été rendu possible.
En décortiquant ce drame familial, Paul Gasnier révèle deux destins qui s’écrivent en parallèle, dans la même ville, et qui s’ignorent jusqu’au jour où ils entrent violemment en collision. C’est aussi l’histoire de deux familles qui racontent chacune l’évolution du pays. Un récit en forme d’enquête littéraire qui explore la force de nos convictions quand le réel les met à mal, et les manquements collectifs qui créent l’irrémédiable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1990, Paul Gasnier est journaliste. La collision est son premier récit.

 

 

Avis :

Avec La Collision, Paul Gasnier signe un premier livre à la fois intime et politique, un récit percutant qui interroge les fractures de notre société à partir d’un drame personnel : la mort de sa mère, fauchée en 2012 par un jeune motard lors d’un rodéo urbain à Lyon. Ce fils devenu journaliste y mène une enquête sensible qui cherche à comprendre, à relier, à nommer ce qui dépasse l’accident.

Le titre ne désigne pas seulement le choc physique entre deux corps, mais surtout la collision symbolique entre deux mondes : celui d’une femme ancrée dans une vie stable et celui d’un jeune homme pris dans un engrenage de précarité, d’errance et de déterminismes sociaux. Plus ce face-à-face brutal révèle dans son récit les lignes de fracture d’une société où certaines trajectoires ne se croisent que dans la violence, moins l’auteur cherche à opposer, mais à mettre en tension, à explorer ce que cette rencontre dit de nous et de nos institutions.

L’une des grandes qualités du livre réside dans la justesse des réflexions, patiemment élaborées au fil de rencontres avec la sœur du conducteur, les avocats, le juge, un policier, des éducateurs sociaux, autant de voix qui, venant nuancer, éclairer, parfois bousculer les certitudes de l’auteur, nourrissent une pensée en mouvement, magnifiquement exprimée, toujours en quête de sens plutôt que de verdict.

Sobre et pudique, l’écriture évite le pathos tout en exhalant une émotion palpable. La narration avance avec précaution, comme dans la crainte de trahir la mémoire maternelle ou de céder à une colère trop facile. Cette retenue participe à la dignité d’un texte dont chaque mot semble pesé, chaque question posée avec humilité, le transformant au final en espace de réflexion sur la responsabilité, la justice et la mémoire, mais aussi sur le rôle du langage face à la violence et à l’irréparable.

Refusant toute instrumentalisation politique du drame, l’auteur s’inscrit vigoureusement en faux contre la récupération idéologique qui transforme les faits divers en carburant pour discours sécuritaires. Dans son questionnement des trajectoires sociales, des mécanismes judiciaires et des récits médiatiques, il prend garde à ne jamais céder à la simplification et, loin de chercher à imposer une vérité, s’attache à ouvrir des pistes, à faire entendre des voix peu entendues du grand public et à rendre visibles des réalités reléguées hors champ.

Bien plus qu’un témoignage, ce livre qui transforme la douleur en parole s’affirme comme un texte fort, porté par de vraies qualités d’écriture, une réflexion ample et nuancée, ainsi qu’une posture éthique irréprochable. En somme, une bien belle et prometteuse entrée en littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il est coutume d’entendre que ce genre de drame endurcit, rend plus fort face à l’adversité. En réalité, c’est presque l’inverse qui se produit : si l’épreuve crée une armure, c’est une armure qui engourdit les mouvements davantage qu’elle ne les renforce. On est pris dans un formol qui entrave la marche de l’existence et qui ramène toujours au même endroit, à cette petite rue où tout a pris fin, et l’on se retrouve à se poser les mêmes questions pendant dix ans, à imaginer les mêmes scénarios de « si seulement », l’esprit sclérosé par un ressentiment qui se manifeste en rechutes, exactement comme une crise de paludisme peut survenir des années après que l’on a été piqué par le mauvais moustique.


Une citation me revient souvent, que j’ai toujours attribuée à Michel Foucault sans jamais en retrouver la source : « Le fait divers est une sécrétion du temps. »


Contrairement à une image répandue, la colère n’est pas un feu qui consume ; c’est un liquide, qui s’infiltre insidieusement dans nos interstices psychiques, pour emplir notre cave, y moisir les fondations, et corrompre notre édifice entier, en chamboulant tout ce qu’on y avait soigneusement déposé : nos repères, nos bornes idéologiques, les quelques idées directrices que l’on se fait sur la vie.


L’année suivante, en juillet 2023, le gouvernement suivait ses recommandations et proposait la création d’un délit d’« homicide routier » pour remplacer celui d’« homicide involontaire avec circonstance aggravante ». C’est une modification sémantique qui ne change rien aux sanctions pénales, et qui vise surtout à rendre plus supportable aux familles la qualification de l’accident. Je manque d’impartialité pour juger s’il s’agit d’un progrès ou non ; c’est en tout cas une évolution de la perception de la responsabilité que l’on peut élargir à tout acte involontaire. Est-il suffisant de ne pas avoir souhaité une conséquence pour la qualifier d’involontaire ? Quel poids pèse l’intention initiale lorsque l’on prend la décision de réunir toutes les conditions qui risquent de tuer ? Suffit-il de ne pas avoir voulu tuer pour atténuer sa responsabilité ?


Le parcours de Hamza, vingt-six ans au moment du procès, était similaire à celui qu’allait suivre Saïd, emblématique des vies brisées des gamins de la Croix-Rousse, où souvent l’échec scolaire, les mauvaises fréquentations et l’addiction au cannabis déterminent le reste.


Il y avait quelque chose d’exaspérant et de pathétique à voir la fausse nonchalance de ces hommes dont les visages mimaient l’ahurissement leurs mains levées en l’air. À les entendre au tribunal et à les observer dans leur environnement au bas des Pentes, il semblait en aller pour eux de la moto comme de la barre de shit : il fallait impérativement échapper au réel et à son gris. Pour ça n’importe quel opium faisait l’affaire, parce qu’on savait bien qu’on n’aurait jamais la vie dont on rêvait ; et quand cette lucidité fulgure, elle est tellement odieuse qu’il faut absolument la fuir par le moindre sédatif ou comportement ordalique qui nous passe sous la main. La déclinaison la plus inoffensive est la vitrine que permettent les réseaux sociaux, où l’on peut se rêver à la tête d’une fortune, en prenant la pose devant une Audi RS5 dont on s’imagine propriétaire, où l’on fait des têtes de durs, en sachant pertinemment que tout ça ne dupe personne. Et l’on retombe souvent dans une salle de correctionnelle, à jurer que c’est la dernière fois, et que désormais on fera attention.


« C’est royal ! mime Mounir, les bras en croix. Imagine : t’es en bas de chez toi, les gens viennent à toi, prennent leur machin, t’as rien sur toi quand tu te fais contrôler, ça va d’une cave à l’autre, et quand on te chope avec quatre kilos de shit, tu fais que trois mois de prison. Pourquoi s’emmerder à rentrer dans les clous ? Y a pas photo… »
 
 
Mounir voit pourtant le garçon espiègle, choyé par sa famille et apprécié des éducateurs montrer les premiers signaux inquiétants : les après-midi passées à descendre des cannettes de bière et à fumer des joints sur les murets du parc de la place Colbert, et l’indolence qui transforme l’enfant en jeune de plus en plus insaisissable. Saïd va moins souvent en cours, il se met à traîner devant des halls d’immeuble, puis ne se cache plus d’être l’un des nombreux revendeurs de shit des pentes de la Croix-Rousse.            
« Il y a tellement de fric… Tellement de fric… C’est pour ça que c’est difficile de les aider. »


Mais l’analyse du parcours de Saïd raconte aussi les manquements de services publics qui se sont retrouvés désarmés face à la délinquance du quotidien aggravée par le trafic. L’accident n’est pas qu’une imprudence individuelle, il est le résultat d’un lent ravinement collectif qui s’est accompli par étapes, par érosions budgétaires successives, et a permis la dérive toujours plus lointaine d’hommes privés peu à peu de perches solides à saisir.


Alain parle aussi d’une génération qui aurait plus d’aplomb que la précédente, qui choisirait la violence plus facilement que ses aînés, sans qu’il soit capable de l’expliquer, encore moins de le chiffrer. « Les rapports avec les gens sont plus difficiles, plus tendus qu’avant. Il y a vingt ans, on pouvait arriver dans un appartement à deux pour interpeller quelqu’un. On se faisait insulter par les grands frères, mais on n’était pas agressés. Alors que là… »
Il avale son café d’une traite, et termine par une révélation soudaine, qui semble le surprendre au moment même où il la formule : « Pour être complètement honnête, les comportements des flics ont changé aussi. Aujourd’hui, on a des golgoths rasés et harnachés comme des porte-avions… En fait, tout le monde est devenu plus violent. »


Je suis là face à un garçon traversé par un faisceau de causes qui l’ont fait obéir à des nécessités contraintes, plutôt qu’à sa raison. Cela ne signifie pas qu’il n’est pas responsable de son acte, mais qu’à chaque étape de sa vie sa liberté d’agir a été orientée, doucement, subrepticement, dans un sens plutôt que dans un autre, sans qu’il s’en rende vraiment compte.


Ce jour-là, une dizaine d’affaires seront jugées à la chaîne. Une journée qui évoque l’image d’une carotte glaciaire qu’on aurait retirée de la banquise humaine pour offrir aux chercheurs du futur un concentré de la violence ordinaire qui se déchaîne derrière nos portes closes. (…)
Des histoires de coups de sang, d’hommes humiliés par des métiers subalternes, des CDD de commis plongeurs payés six cent cinquante euros par mois, des sursauts de virilité et de fierté qu’on trouve là où il ne faut pas, et qui amènent ces hommes à jurer qu’ils ne recommenceront pas. Ces saynètes mises bout à bout révèlent les ratés collectifs et individuels, les lacunes politiques et les trajectoires déviées par les fatalités et les circonstances.


Sa vie continue donc sa scansion judiciaire, comme s’il n’avait jamais quitté ce palais de Justice, un parcours qui décidément relève d’une lente mise en bière, sous forme de sursis distribués par salves depuis plus de dix ans. Tous les questionnements sur le pardon, sur la difficulté et la pertinence de l’accorder, trouvent là leur dénouement, leur examen de passage dans les conditions du réel, sur cet inconfortable banc en bois. 


À la fin de ce premier quart de siècle, la pensée se trouve de plus en plus empêchée par la saturation de « faits divers », et végète sous la tyrannie de l’émotion immédiate que ces derniers exigent. Ces événements, quand on les prend un à un et qu’on les décortique, peuvent raconter leur époque et l’absurdité tragique qui pend au nez de chacun, mais leur prolifération, accompagnée à chaque fois de conclusions et de solutions clé en main, est devenue si abondante qu’elle a presque l’effet inverse, celui d’annihiler leur possible signification. Les esprits qui croient que l’anagramme d’un mot lui donne son sens caché ne verront aucun hasard à ce que l’anagramme de « fait divers » soit le mot « dérivatifs » : ce qui permet de détourner l’esprit de ses préoccupations. De la même manière que la roue-arrière sert d’échappatoire à la monotonie du réel, le temps d’une envolée à 80 km/h, la passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu.
 
 
C’est aussi une des dernières questions que m’avait posées Hafsia, lorsque nous nous étions quittés place Bellecour. Elle s’était presque excusée de la poser, mais elle y tenait absolument : « Est-ce que… après tout ça… vous n’avez pas un dégoût de la communauté maghrébine ? » Je lui avais répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque. Et qu’il y avait urgence à faire cela au moment où des présentateurs tirés à quatre épingles se repaissaient du moindre fait divers dans lequel de jeunes descendants d’immigrés étaient impliqués. Ce n’est sans doute pas un hasard si je travaille souvent sur l’extrême droite. Non que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser.


Philippe Moreau ne croit pas au libre arbitre. Ce serait trop simple de juger un homme en pensant qu’il a l’entier contrôle de ses choix. Ce qu’il juge, c’est plutôt la capacité à s’extraire des déterminismes, cette extraction qui donne une plus-value à nos existences. C’est toute l’impossibilité de sa fonction : administrer la brutalité d’une règle, tout en adoucissant la dose afin de limiter les dégâts.


Cette fatalité, le magistrat l’impute à tous : aux propres manquements individuels de Saïd, bien sûr, à son inconséquence, mais aussi à l’école, à la famille, aux facteurs sociaux, au mimétisme maladroit des choses vues ; faisant de cet accident une faillite collective. La question n’est pas de savoir si Saïd a agi selon ses désirs, mais s’il avait choisi les désirs qui le déterminaient, s’il était capable d’un tel choix. Comme si Saïd nuisait malgré lui. Philippe Moreau le dit ainsi : « Le décor des pentes de la Croix-Rousse renseigne plus sur la collision que la roue-arrière en elle-même. »


Certains risquent d’entendre dans cette lecture de la Justice une approche de juge rouge, le summum du relativisme et de la culture de l’excuse dont la déploration est devenue rengaine. Si Philippe Moreau n’est pas sourd au vacarme de l’époque, son expérience l’a rendu hermétique à ces accusations et aux appels à la fermeté, qu’il balaie d’un rire sardonique et philosophe : « La Justice n’a jamais fait peur », et il insiste sur le « jamais ».


La malédiction de la Justice est de ne faire que des mécontents. Son rôle est simplement de dire « Non », non aux pentes naturelles des hommes. Et l’absorption de soi dans la vitesse en est une, au même titre que les pulsions de lynchage et la gourmandise de mettre tout le monde en taule. « Si notre office est de dire non, ça implique de servir de punching-ball. C’est le cas et on l’assume, sans en tirer fierté. » À l’entendre parler de fatalité, je me dis que ce n’est pas une mince affaire d’essayer de faire son métier humainement et de tenir cette ligne de crête en entendant des politiques et des éditorialistes vous dénigrer à longueur de matinales. À ceux qui réclament à chaque lendemain de fait divers une simplification de la procédure pénale, Philippe Moreau oppose le ricanement de celui qui entend ça depuis quarante ans. « Simplifier la procédure pénale ? J’adorerais. Mais il n’y a rien qu’on pourrait en retirer sans que ce soit intolérable. Vous savez, j’ai été rédacteur du texte qui a introduit l’avocat dans la garde à vue, au début des années 1990. À l’époque, ça faisait scandale et on criait déjà à la culture de l’excuse. Aujourd’hui, qui en parle encore ? » En homme de scène, Philippe Moreau a le don de ramasser sa pensée en formule : « Mon professeur disait : “La procédure pénale, c’est les mains que la société s’attache dans le dos pour ne pas écraser l’individu.” Quand je juge, je n’oublie jamais cette phrase. » Une phrase qu’il a toujours en tête quand il se retrouve face à des gens écrabouillés par la vie et les mauvais choix, ceux qui font le coq et qui narguent son institution comme ceux qui, les mains tremblantes, sont terrifiés de se retrouver face à lui. D’où la nécessité de juger « à hauteur d’homme », c’est-à-dire de ne pas seulement juger un acte, mais son auteur.


Davantage qu’une sentinelle, c’est peut-être cette image qu’il faut conserver de Philippe Moreau, celle d’un homme qui depuis son bureau prend la loi comme un patron, dont il ajuste en permanence les finitions et les coutures pour ne pas étouffer l’homme qu’il s’apprête à condamner. 

 


 

jeudi 19 juin 2025

[Foenkinos, David] Tout le monde aime Clara

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Tout le monde aime Clara

Auteur : David FOENKINOS

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Clara voit au-delà des apparences. Ceux qui la connaissent la redoutent autant qu’ils l’admirent. Car elle ne prédit pas seulement l’avenir, elle l’éveille.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Foenkinos est l’auteur de nombreux romans, dont La délicatesse, Les souvenirs ou Le mystère Henri Pick, tous trois adaptés au cinéma. Ses livres sont traduits en plus de quarante langues. Son roman Charlotte a reçu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens 2014.

 

 

Avis :

Un enchaînement de circonstances qui plongera ses proches dans la culpabilité conduit à l’accident et aux huit mois de coma de Clara, seize ans, fille unique insouciante et adorée d’un couple désormais séparé. Tandis que le drame et l’angoisse rapprochent le père, Alexis, de son ex-épouse et le poussent à s’inscrire à un atelier d’écriture animé par un certain Ruprez, auteur sans succès d’un seul livre de jeunesse, le réveil tant attendu de Clara transforme bientôt leur vie à tous, à commencer par la sienne, puisque la jeune fille est revenue des portes de la mort avec une hypersensibilité la rendant capable de prescience.

David Foenkinos est un fleurettiste de la plume : il traverse les thèmes les plus sombres avec toujours la même légèreté fluide, délicate et précise, dans une mélancolie teintée d’un humour doux-amer qui, sans avoir l’air d’y toucher, de petites phrases sobres en vérités finement épinglées, fait mouche à chaque paragraphe. Non que ses sujets soient spectaculaires, ses livres sont peuplés de caractères maladroits et inadaptés, tâchant comme tout un chacun de faire face aux tourments ordinaires de la vie, mais le regard de l’auteur, sans pareil pour décortiquer la banalité, suffit à rendre son texte remarquable de sensibilité et de finesse.

Une justesse de vue qu’il partage d’ailleurs avec son personnage Clara, comme lui et au même âge revenue d’une expérience de mort imminente qui l’a, elle aussi, transformée. Lui en est devenu écrivain, une façon de mettre en mots les images naissant dans son imagination tels des flashes, pas si éloignés des visions dont Clara, pour sa part, va se servir pour donner un coup de pouce au destin d’autrui. L’on découvrira alors, dans un récit franchissant le pas de l’irrationnel pour aborder les rivages de l’ésotérisme et du mysticisme, les raisons qui ont eu raison du talent et de l’inspiration littéraires de Ruprez. De l’échec amoureux à la panne d’écriture en passant par toute la palette du chagrin, une occasion de mesurer la part essentielle jouée par l’inconscient dans le processus de création artistique.

Un peu lent et décousu dans sa manière d’explorer tour à tour le sort de personnages ne partageant que le rapprochement dicté par le hasard des circonstances et par la volonté semblablement démiurgique de Clara et de l’auteur, ce vingtième roman de David Foenkinos n’est probablement pas son plus passionnant. Le lecteur décontenancé par l’imbrication de ces récits somme toute assez peu connectés devra se consoler en savourant, dans son ennui relatif, la finesse non démentie de l’écrivain dans son exploration de la banalité et de ses drames. (3,5/5)

 

 

Citations :

On se salua rapidement, en se souhaitant une bonne semaine. Dehors, Alexis resta un instant avec Amélie. Cette femme fuyait à l’évidence les échanges un peu trop personnels. Elle semblait appréhender cet atelier tout comme elle aurait eu un amant. Cela dit, on pouvait parfois considérer l’écriture comme une forme d’infidélité à sa vie. 


« Épuisé. » Alexis s’arrêta sur ce mot, qu’il trouva beau. Un livre épuisé. Quand le corps est épuisé, c’est qu’il n’est plus en mesure d’agir. Pour un livre, c’est qu’on ne peut plus se le procurer.


(…) c’est à ce moment-là que je me suis mis à écrire. J’ai trouvé cela difficile, laborieux, mais excitant. Enfin ma vie valait la peine d’être vécue. Jusque-là, je n’avais été qu’un brouillon de moi-même. Une errance. J’avais trouvé une destination : la littérature. 


On lui demanda quel était le livre qu’il avait évoqué, celui qui avait visiblement changé sa vie. Il refusa d’en donner le titre. « Je n’ai pas envie que d’autres le lisent. C’est le mien. Cherchez plutôt le vôtre. Nous devons tous trouver le roman qui va changer notre vie… »


Les couples adorent décortiquer les premiers gestes, les premières paroles, les premiers éléments de ce qui sera décisif. On trouve dans cette obsession narrative la petite tragédie suivante : la rencontre ne peut se vivre qu’une fois. On revisite avec les mots le bonheur qui s’épuise.


Clara fut élevée comme l’unique citoyenne d’un royaume qui lui était consacré. Ses parents tentèrent d’avoir un autre enfant, mais le propre d’un miracle est de ne se produire qu’une fois. Ainsi, tout tournait autour de cette enfant chérie, sorte de divinité du bac à sable. On ne cessait de lui dire qu’elle était merveilleuse et, en toute honnêteté, c’était vrai.


Si Marie pensait apprécier le calme de la vie conjugale, c’était surtout par fatigue. Au fond, avec Alexis, elle s’ennuyait. Ce qu’elle avait pu aimer par le passé (son côté prévisible) lui devenait vaguement déplaisant (son côté prévisible). Le temps a souvent cette capacité perverse de pousser vers la laideur ce qui avait valeur de beauté. Elle se souvenait d’avoir pensé un dimanche où ils se promenaient tous les trois au bois de Vincennes : « Je préférerais être seule avec ma fille. » Clara avait dix ans, et le trio ne fonctionnait plus.


Clara estimait que son père aimait encore sa mère ; son incapacité à lui parler en était la preuve. Le silence est toujours éloquent. Florence avait deux fils et esquissait parfois l’idée d’emménager avec Alexis dans un élan de famille recomposée. Ils s’étaient organisés pour avoir en même temps leur semaine sans enfants. Ils appréciaient leurs moments ensemble, mais il semblait difficile de construire une histoire sur un rythme bancal. Tous deux blessés par leur passé sentimental, ils vivaient leur couple comme une sorte de convalescence partagée. Il y a des tendresses transitoires, de celles qui consolent, avant d’apparaître finalement un peu dérisoires. 


La cruauté peut être un moteur de survie, une façon de se détourner de sa propre souffrance.
 
 
Il avait rencontré Florence, et on lui avait dit : « Tu as refait ta vie. » La première fois, cette expression, brutale, l’avait comme figé. Il n’avait rien refait, il demeurait défait. 


Ils titubaient légèrement en sortant, prenant du plaisir à la brume. Les autres couples s’embrassaient un peu mécaniquement, tentant de donner un déguisement de spontanéité à cette fête contrainte [Saint-Valentin]. Il y avait une antinomie à encadrer le sentiment amoureux, tout comme on mettrait des arbres dans un musée. 


À leur tour, Alexis et Marie furent bouleversés par la beauté de cette sculpture. Il y avait quelque chose de sublime à traverser les siècles dans la posture d’un chagrin irréversible. On peut mourir, mais la douleur d’avoir perdu l’être aimé ne mourra jamais. Certains sentiments ont le goût de la postérité ; ce sont les œuvres de l’absence.


« Pour écrire, il est plus important de connaître Chagall que Kafka, Botticelli que Proust. » Une théorie assez originale, mais qui n’était pas sans intérêt ; selon lui, écrire c’était transposer une image mentale. Ainsi, il fallait éduquer son œil bien davantage que son esprit ou son oreille.


Ruprez était un cartésien pessimiste. Replié dans une réalité grise, il n’avait jamais été très sensible à ce qui dépassait des contours du normal. Pourtant, le lien entre l’écriture et le mysticisme est un mariage d’évidence. Peut-on vraiment se rapprocher de la beauté sans l’aide de l’indéfinissable ? Dans toute création, la part absente de la raison est toujours la plus active. Il s’agit parfois d’une simple intuition ; le plus souvent, ce sont les sensations qui permettent d’éclairer le long chemin de la confusion. D’ailleurs, il n’est pas rare qu’un écrivain comprenne la dimension intime de son livre après l’avoir écrit. L’inconscient s’épanouit pleinement entre les virgules. En arrêtant d’écrire, Ruprez avait négligé tout ce qu’on ne voyait pas.


Hervé n’avait plus jamais mentionné le livre. C’était comme un tabou entre eux. Ruprez s’était persuadé que son ami l’avait détesté, et qu’il avait préféré le silence à la brutalité d’un avis négatif. Ou alors : était-il jaloux ? Il avait tout de même une façon de parler de son métier avec un enthousiasme excessif, comme s’il cherchait à se rassurer en faisant une propagande outrancière de sa vie. Il faut sûrement se méfier des gens qui vous vendent leur bonheur.


L’écrivain tchèque avait posé les mots exacts sur ce qu’il éprouvait. Le 4 février 1912, il écrivait : « L’enthousiasme ininterrompu avec lequel je lis des choses sur Goethe et qui m’empêche radicalement d’écrire. » Un peu plus tôt, au cœur du mois de janvier, Kafka avait déjà précisé ce sentiment qui faisait écho à ce que traversait Ruprez : « Ainsi court mon dimanche paisible, ainsi court mon dimanche pluvieux. Je suis assis dans la chambre, et j’ai le silence qu’il faut, mais au lieu de me mettre à écrire, activité dans laquelle, avant-hier encore, j’aurais brûlé de me jeter de tout mon être, je suis resté cette fois un long moment à regarder fixement mes doigts. Je crois que j’ai passé cette semaine sous l’influence implacable de Goethe, je crois que je viens d’épuiser les ressources de cette influence et que j’en suis redevenu bon à rien. » C’était donc ça. Kafka en était devenu bon à rien. Voilà les mots d’un homme paralysé par la création d’un autre, tétanisé par l’admiration. Ruprez avait lu et relu ces mots, avant d’aller faire une photocopie de la page du 4 février 1912. Il avait alors posé la feuille sur sa machine à écrire ; et elle y était restée ainsi pendant des années. C’était ce qu’il avait ressenti en lisant L’Amant. Il y a des œuvres qui vous inspirent, vous emportent, mais il existe aussi des œuvres qui vous tuent.


Ruprez avait d’ailleurs lu une citation de William Wetmore Story qui prenait tout son sens à ses yeux :     « Ce qui est laissé inachevé est aussi nécessaire à une œuvre d’art que ce qui est achevé. »     Cette phrase lui parlait profondément. Il avait passé sa vie dans l’inachèvement, et voilà qu’il y voyait maintenant une signification. Ce qu’il avait raté dans le passé lui permettait de réussir ce qu’il accomplissait dans le présent. Il y avait une logique en toute chose, et de nos échecs pouvait naître l’éclat de nos futures réussites. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 18 avril 2025

[Jollien-Fardel, Sarah] La longe

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longe

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Chaque jour, au réveil, Rose lutte pour ne pas être assaillie par la réalité, dans la chambre aux parois boisées où elle vit désormais attachée à une longe. Tout a basculé trois ans auparavant, quand la police est venue lui annoncer l’accident : Anna, sa petite fille, a été fauchée par une camionnette. Depuis lors, Rose interroge le passé, tente d’élucider les circonstances du drame et, chemin faisant, nous révèle celles de son enfermement. Avant, l’existence était simple et belle, scandée par la phrase gravée sur une poutre du bistrot de sa grand-mère adorée : « Tu es d’une espèce qui aime la lumière et déteste la nuit et les ténèbres. » Rose a grandi dans un village haut perché des montagnes valaisannes. C’est là, alors qu’ils étaient encore des enfants, qu’elle a rencontré Camil, devenu bien plus tard son mari et son indéfectible soutien. Leurs lectures, leurs promenades dans une nature âpre et complice, leurs retrouvailles bien plus tard à Lausanne, la naissance de leur fille, leurs métiers qu’ils aiment : Rose, évoquant ce quotidien heureux, s’efforce d’y traquer les failles. Elle cherche désespérément à comprendre quels excès l’ont conduite à sa situation de recluse. Un jour pourtant, quand elle perçoit une présence inconnue derrière sa porte close et croit entendre la phrase d’un livre de Marguerite Duras lu naguère, nous, lecteurs, avons l’intuition que la lumière pourrait gagner.

Toute la force de ce roman est dans la manière dont son autrice parvient à domestiquer la violence de la situation et des personnages qu’elle a imaginés, construisant un magnifique portrait de femme et nous entraînant, à notre grande surprise, dans la plus pudique des histoires d’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine. Journaliste, elle a écrit pour bon nombre de titres en Suisse. Tout comme son premier roman, Sa préférée, qui a rencontré un magnifique succès lors de sa parution en 2022 (prix Fnac, choix Goncourt de la Suisse, Goncourt des détenus), La Longe, qui paraît en janvier 2025, est ancré dans l’âpre et somptueux paysage de montagne où elle vit.

 

 

Avis :

Après Sa préférée, premier roman coup de poing très remarqué sur les traces psychologiques laissées par la violence familiale subie dans l’enfance, Sarah Jollien-Fardel relève le défi d’un très attendu second ouvrage en explorant le sujet de la résilience après la mort d’un enfant.

Il est encore ici question de violence extrême, celle qui frappe une mère à la mort de son enfant. Pas le temps de respirer ni de se laisser aller à l’émotion, le lecteur est cueilli d’emblée par l’implacable brutalité du désespoir de Rose et par le choc d’une scène à peine concevable : cette mère foudroyée vit entravée par une longe dans la chambre où elle est enfermée. Que s’est-il donc passé ? L’on en vient même à se demander si, dangereuse, elle n’aurait pas commis quelque folie qui lesterait sa douleur du poids d’une terrassante culpabilité.

Commence alors, entrecoupé de brefs et douloureux retours au présent, le récit par Rose de tout ce qui a précédé et devait déboucher sur ce tableau d‘épouvante : une enfance heureuse dans les montagnes du Valais, cisaillée à onze ans par la maladie, puis la mort de la mère ; les années suivantes sauvées par les grands-mères quand père et frère n’étaient plus qu’affrontements amers ; les études d’ostéopathie et les retrouvailles, puis l’amour, avec Camil, l’ami d’enfance ; enfin, la naissance impromptue d’Anna, suivie huit ans plus tard de l’accident et de trois longues années à sombrer toujours plus profond dans un désespoir plombé par la culpabilité et la colère.

Forcées par la réclusion, les ruminations de Rose se font peu à peu l’occasion d’un début de prise de recul. Le passé avait ses failles que le drame a ouvertes en grand. Il fallait que Rose le comprenne pour sortir de l’aveuglement de la colère, contre le monde et surtout contre elle-même. L’armure de sa rage une fois fendue, alors seulement pourra-t-elle, avec le soutien résolu de Camil, d’une inconnue passée par les mêmes affres et des mots puisés dans la littérature, chez Duras ou Rilke, entreprendre enfin les premiers pas menant au long chemin de la résilience.

Sarah Jollien-Fardel évite heureusement l’écueil du sensationnalisme auquel sa longe aurait pu faire penser si elle n’en avait fait le symbole du contre-choc nécessaire à Rose pour se sortir de son impasse psychologique, aux confins de la démence. Davantage que le désespoir et la folie, l’on retient au final de magnifiques portraits de femmes, de Rose et de sa presque anonyme consœur dans le malheur, mais surtout des deux grands-mères, si dissemblables et pourtant mues par les mêmes ressorts, l’amour pour leur petite-fille et leur détermination silencieuse face à ce qui, à y bien regarder, relève d’un sort un jour où l’autre universellement partagé : la douleur et la perte.

Un roman court, dense et éruptif, menant progressivement, dans le superbe écrin des montagnes du Valais, à la prévalence de la lumière sur l’ombre, par la dure acceptation que la mort fait partie de la vie. (4/5)

 

 

Citations :

Écrire, c’est écouter. (Jon Fosse)


Contrairement à mes parents bohèmes et naturels, à ma grand-mère avant-gardiste et franche, eux compartimentaient leur existence. Ils avaient une vie domestique, une autre conjugale et une autre publique. Les coulisses et l’avant-scène : j’observais amusée, et aussi peinée pour grand-mère Lucie, cette distribution des rôles.
Partageant leur intimité, je découvre un autre visage à cette grand-maman raffinée et pincée, mais pas émancipée. Elle est plus tendre que son allure étudiée, curieuse, ouverte. Pas à pas, notre nouvelle complicité grandit, elle me raconte des bribes de son enfance, pas aussi flamboyante que je l’imaginais. Nous allons au cinéma une fois par semaine, elle m’inscrit au cercle des nageurs de la ville, elle pourrait s’encanailler, mais son éducation la rattrape toujours. Même ses désirs ne dépassent pas le cadre. Elle a un certain goût, dresse les tables comme personne, suit des cours de cuisine gastronomique, lit « pour se distraire », ne discute jamais les décisions de son mari, alors que, à la maison, débattre nous passionne. Elle avait voulu être fleuriste, son père a imposé une école de secrétariat. Elle a été formatée pour le mariage, élever les enfants, faciliter la vie de l’époux, qui, lui, a grimpé les échelons professionnels pour offrir à sa famille une vie idéalisée. Elle est sans rêves à elle.
 
 
Ce drôle de duo de grands-mères, la citadine dépendante et la fille de la montagne rebelle, m’entoure, me protège, m’encourage à croire que tout, vraiment tout m’est accessible. Sans conditions, elles me soutiennent, défendent mes projets. Elles m’exhortent, me couvent sans me contrôler, m’encouragent à entretenir mes conversations avec mon fantôme maternel. Nous nous sommes aimées. Absolument. Grâce à elles, je pensais survivre à tout.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 10 mars 2024

[Nail, Guillaume] On ne se baigne pas dans la Loire

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On ne se baigne pas dans la Loire

Auteur : Guillaume NAIL

Parution :  2023 (Denoël)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Sous leurs yeux, le décor entier se détraque. L’incompréhension dans le regard de Lorenzo, ses pieds dérobent, l’eau ensevelit et, réflexe, Gus saute pour échapper à l’arbre qui glisse par en dessous et défonce le sable dans sa chute, jusqu’à redevenir le fleuve, le courant, l’eau partout. »

Un après-midi d’août, dernier jour de colo. Une meute d’adolescents est livrée à elle-même. Dans un dernier sursaut d’enfance, Pierre, Gus, Totof, Farid et les autres partent à l’aventure. Derrière leurs vœux d’amitié à la vie, à la mort pointe la fougue d’une jeunesse insolente. Tous se croient immortels. Une journée parfaite, à un détail près – on ne se baigne pas dans la Loire.
Un premier roman impétueux qui dit la fièvre de l’adolescence.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Traducteur de formation, Guillaume Nail est l’auteur de plusieurs livres jeunesse et young adult, dont Bande de zazous !, Ton absence (Rouergue, 2017, 2022) et Le Cri du homard (Glénat Jeunesse, 2020). Également à son actif, des collaborations en tant que scénariste, journaliste et comédien. On ne se baigne pas dans la Loire est son premier roman pour le public adulte.

 

 

Avis :

Quittant pour la première fois la littérature pour la jeunesse, Guillaume Nail ne s’éloigne pas pour autant des turbulences adolescentes avec ce roman coup de poing, déflagration de vie, de tension et de poésie, inspiré d’un fait divers dramatique qui, à l’été 1969, coûta la vie de dix-neuf enfants d’un centre aéré, aspirés par un cul-de-grève à Juigné-sur-Loire, près d’Angers.

« On le sait pourtant »
, insistent les premiers mots, doublant l’avertissement du titre : « On ne se baigne pas dans la Loire. Ni printemps, ni été, ni même un doigt de pied. » D’emblée placé sous la menace d’un drame annoncé, happé dès l’incipit par la somptueuse et inquiétante évocation d’un fleuve aux beautés torves, faussement assoupi entre « bras morts et plein lit », l’on sait que le piège est tendu et que sa sournoiserie aura bientôt raison de quelque victime étourdie.

Personnage parmi les autres, « le fleuve » se mêle dès lors aux prénoms qui servent de titres aux brefs chapitres, révélant les personnalités en une succession de scènes crépitant comme autant de flashes, et qui, en trois parties, vont d’abord nous tremper dans l’angoissant courant de l’histoire, suspendre ensuite son fil pour un retour en amont précisant les relations entre les protagonistes, enfin nous précipiter vers l’estuaire du dénouement, dans la désolation des ruines après le tsunami, quand est venu le temps de la stupeur et de la recherche d’explications.

Inconscients de l’imminence du drame, ils sont un groupe d’adolescents, tous des garçons d’au plus dix-sept ans, en colonie de vacances sous la responsabilité de deux encadrants. En ce 31 août, c’est le dernier jour d’insouciance avant le retour à la maison, chacun solitaire face à ses tracas, alors tous sont bien résolus à profiter jusqu’au bout, et le plus intensément possible, de la turbulente dynamique du groupe. Le sentiment de fin et la chaleur accablante ont définitivement raison de l’autorité vacillante des deux adultes, Pauline et Benoît, l’un comme l’autre au bord du faux pas : elle, fragile et à peine plus âgée que tous ces garçons, troublée par les insolents assauts de leur jeune testostérone ; lui, hanté par l’interdit de son « fétichisme olfactif » qui lui fait chaparder leur linge sale en cachette. Alors, n’en déplaise à Pierre le souffre-douleur et à Totof le franc-tireur, lorsque Gus le meneur lance après le pique-nique et la partie de ballon en bord de Loire : « on va se baigner ? » et que Benoît soupire « place à l’impro », tout peut désormais arriver.

Magnifiée par une plume vivante et affûtée, aux séduisantes et inventives libertés poétiques, la narration crève les pages tant personnages et scènes, d’une précision toute cinématographique, acquièrent d’intensité et de vérité, le tout tendu par l’imminence d’une catastrophe dont on ignore par où elle va frapper. De la traîtrise du fleuve aux comportements transgressifs des protagonistes, en passant par l’aventure isolée d’un Totof courant ses propres risques, les menaces s’accumulent comme de moins en moins lointains coups de tonnerre préfigurant le désastre.

Un livre tragique, sombre et cruel, dont on dévore les originales beautés d’écriture dans un seul jet de tension angoissée. (4/5)

 

 

Citation :

Que la nuit soit d’été ou l’automne hâtif, les vignes vêtues de rouge et inquiètes des gels, que les saules se languissent, pieds secs, ou grenouilles à cœur joie, nos sœurs le savent, et nos frères le martèlent. Tu dois craindre le courant qui te happe.  
Puis, furtif, t’engloutit.