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lundi 19 février 2024

[Banks, Russell] Le royaume enchanté

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le royaume enchanté
           (The Magic Kingdom)

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis)
                   2024 en français (Actes Sud)

Pages : 400

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En 1971, Harley Mann, alors âgé de quatre-vingt-un ans, confie son histoire tragique à un magnétophone. Bande après bande, chapitre après chapitre, il revisite son adolescence et raconte l’installation de sa famille dans les marécages de Floride – à quelques encâblures de ce qui allait devenir Disney World – pour rejoindre une communauté de Shakers, pieuse et abstinente. La colonie rejette toutes les tentations extérieures et suit assidûment son credo : “Les mains au travail et le cœur à Dieu.” Mais lorsque Harley tombe éperdument amoureux d’une jeune femme et entame avec elle une relation clandestine, sa loyauté envers les Shakers et leur vision conservatrice du monde s’effrite et finalement se brise.
Une éblouissante tapisserie, tissant les fils de l’amour et de la foi, de la mémoire et de l’imagination, sur ce que signifie regarder en arrière et accepter sa place dans l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Russell Banks est né en 1940 dans le Massachusetts et a grandi dans le Vermont. Aîné de quatre enfants, il est issu d’un milieu ouvrier et d’une famille instable et précaire (il n’a pas douze ans quand son père déserte le foyer familial), le contexte de cette enfance marquera fortement son œuvre littéraire. Il entreprend des études supérieures à Colgate University qu’il interrompt rapidement. À l’âge de vingt ans, il est marié et père d’une première fille. Pour gagner sa vie, il exerce divers métiers comme plombier, vendeur de chaussures, pompiste, mais il découvre aussi la lecture et dévore la littérature classique et moderne américaine. Il commence à écrire. Quelques années plus tard, il reprend brillamment ses études à l’université de Caroline du Nord dont il sortira diplômé en 1967. Il fait à cette époque la rencontre décisive du romancier Nelson Algren qui lui confirmera sa vocation d’écrivain. Après avoir divorcé, il se remarie et devient père de trois autres filles. Avec sa famille, il voyage, s’installe un temps en Jamaïque, s’éprend de Cuba, de la Floride. Il enseigne dans plusieurs établissements supérieurs, université Columbia, Sarah Lawrence College, universités du New Hampshire et de New York, puis celle de Princeton où longtemps, il sera professeur de creative writing aux côtés de Joyce Carol Oates et de Toni Morrison.

Son premier roman paraît aux États-Unis en 1975 et il accède à une reconnaissance internationale au milieu des années 1980. Avec plus de vingt romans publiés, Russell Banks s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains américains de sa génération, construisant une œuvre progressiste et anticonformiste, animée de la nécessité de faire entendre les voix de ceux que la société a abandonnés, et où toujours la dénonciation de toutes les formes d’injustice ou de violence occupe une place essentielle. L’œuvre de Russell Banks est une remise en cause du mythe américain.
Écrivain prolifique, il a également publié des poèmes, des nouvelles et des essais dans diverses revues. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma : De beaux lendemains, réalisé par Atom Egoyan (ce film a obtenu à Cannes en 1997 le Grand Prix du jury et le Prix de la critique internationale), Affliction, réalisé en 1997 par Paul Schrader, Trailer Park réalisé en 2010 par Jonny et Patrick Muhlberger. Paul Schrader a également adapté Oh, Canada, avec Richard Gere dans le rôle principal, dont la sortie est annoncée en 2024.
Russell Banks a reçu de nombreux prix et distinctions parmi lesquels le Prix Ingram Merrill, le Prix de la nouvelle St. Lawrence, le Prix O’Henry, celui du Best American Short Story, le Prix John Dos Passos, le Prix de littérature de l’Académie américaine des arts et lettres, le Common Wealth Award for Literature 2011. Continents à la dérive et Pourfendeur de nuages ont été finalistes du Prix Pulitzer en 1986 et 1998.
Membre de l’Académie américaine des arts et des sciences, Russell Banks a été, de 2001 à 2004, le troisième président du Parlement international des écrivains, après Wole Soyinka et Salman Rushdie, puis le fondateur de Cities of Refuge North America, un réseau de lieux d’asile pour des écrivains menacés ou en exil.
En 2022, il a reçu un hommage spécial pour l’ensemble de son œuvre du Prix du Meilleur Livre étranger, à Paris.

Il était marié à la poétesse Chase Twichell. Il s’est éteint le 7 janvier 2023 à New York. L’ensemble de son œuvre est publié aux éditions Actes Sud. 

 

Avis :

Dans son ultime roman, publié juste avant sa mort en janvier 2023, Russell Banks poursuit son questionnement du rêve américain au travers d’un paradis perdu, domaine d’une modeste communauté shaker en Floride, devenu aujourd’hui miroir aux alouettes de l’industrie du loisir.

L’auteur qui, dans ses livres, a si souvent adopté le point de vue des laissés pour compte en Amérique s’attaque cette fois au mythe du self-made-man au travers d’un récit désespérément nostalgique. Au soir de son existence depuis longtemps solitaire, un homme décide de se confier à des bandes magnétiques. L’on découvre son histoire depuis l’enfance, en une narration sans faux-semblants révélant une âme déchirée et sans plus d’illusions face à son combat d’une vie avec le Bien et le Mal.

Né au tournant du XXe siècle, Harley Mann a connu la misère la plus noire avant de faire fortune dans la spéculation immobilière. Son dernier coup fut la vente à l’empire Disney des terres qui devaient servir à l’implantation du grand parc d’Orlando. Des terres sur lesquelles il avait fait main basse après avoir contribué à la déroute de leurs propriétaires, une communauté utopiste de shakers, proches des quakers, qui l’avait charitablement recueilli avec les siens quand ils étaient littéralement au fond du trou.

Ce n’est qu’après les avoir trahis parce qu'irrésistiblement attiré par l’amour et l’argent, que Harley devait réaliser la bonté des shakers et son bonheur perdu, lui qui par avidité et vanité s’était exclu tout seul de leur « royaume enchanté », ce jardin d’Eden certes régi par des règles austères, entre chasteté, dévotion et communisme, mais pourvoyant simplement aux besoins de chacun.

Une infinie tristesse imprègne le récit de cet homme, enferré par de mauvais choix dans une voie sans retour dont il a pu, depuis, longuement mesurer tout ce qu’elle lui a fait perdre, à lui mais aussi, par sa faute, à d’autres qui ne demandaient rien. A travers cette utopie humaniste détruite au profit d’un matérialisme bassement individualiste, c’est ni plus ni moins ce que nous avons appelé le progrès de la civilisation et qui a abouti à la société de consommation et à ses nouveaux modes d’asservissement, à la disparition de la nature sauvage et à la mise en péril de la planète, que questionne Russell Banks dans ce chant du cygne parabolique.

Écrivain connu pour ses engagements humanistes, Russell Banks nous livre une dernière histoire crépusculaire, à la fois fresque intense et envoûtante traversée par un puissant souffle narratif, et réflexion mélancolique sur ce que nous coûte l’avidité matérielle de notre civilisation. A nous prendre pour des dieux, égoïstes et souverains, nous ne nous contentons pas de nous exclure nous-même du paradis terrestre, nous faisons tout pour le détruire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Je devrais probablement m’abstenir de le dire ici, mais j’ai vu et entendu des choses au cours de ma vie – et je les ai vues et entendues ici, dans ma ville de St. Cloud, Floride – qui me poussent parfois à me demander si l’esclavage est vraiment fini aujourd’hui. Ou si les Blancs n’ont pas réussi à simplement lui donner un autre nom. Quand ils défendaient leur fidélité à l’égard de leur credo socialiste façon Ruskin, mes parents fustigeaient constamment ce qu’ils appelaient le “capitalisme à salaire d’esclave”. S’ils étaient vivants aujourd’hui, quel nom donneraient-ils à l’entreprise de M. Walt Disney, ici, au sud-ouest d’Orlando, où il est inutile pour un Noir, homme ou femme, qui cherche un emploi légitime de se présenter avec son visage à la peau sombre ? Tout change, et pourtant, comme disent les Français, tout reste pareil. L’esclavage, c’est ce qui produit les effets de l’esclavage, voilà ce que je dis. Les Blancs arrivent à échanger leur labeur contre un paiement, même si c’est contre une fraction minuscule de ce que vaut leur labeur, et les Noirs sont enchaînés et forcés à travailler pour rien dans les prisons et dans des équipes employées au bord des routes que les gens dépassent chaque jour à toute vitesse dans leurs voitures climatisées.
 

Que diraient Père et Mère s’ils connaissaient mon histoire ? Que dirait Mère Ann Lee, ce puits de sagesse et de piété des Shakers ? Ou l’Aîné John Bennett et l’Aînée Mary Glynn aujourd’hui disparus, ces deux Shakers communistes et dévoués à l’esprit clair et à l’âme noble ? Que me diraient-ils aujourd’hui ? Et s’ils pouvaient parler entre eux, que diraient-ils de moi ?
Ce sont leurs voix antiques que j’entends à l’intérieur de moi depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire, l’histoire de mon enfance et de ma jeunesse chez les Shakers de la Nouvelle-Béthanie à Narcoossee, Floride, en y insérant tout ce qui a conduit aux événements dramatiques qui se sont déroulés là en 1910 et 1911 après que je suis devenu homme, et les malheureuses conséquences de ces événements. Quand je parle dans mon magnétophone, les voix de ces femmes et de ces hommes morts depuis longtemps me remplissent la tête. Elles ont même commencé à s’infiltrer dans ma voix, dans les mots et les phrases que j’emploie dans mon récit, et à les modeler. C’est comme si je n’avais jamais appris à parler comme l’homme qu’en fait je suis devenu, à savoir un de ces Blancs de Floride, petits commerçants à vie qui ne font montre d’aucun enthousiasme religieux ou politique remarquable, aucune appartenance de classe visible. Je suis le genre de Républicain ou de Démocrate qui s’inscrit en tant qu’Indépendant, le protestant ou le catholique qui ne pratique plus et coche la case “chrétien”, l’Anglo-Américain qui se voit comme simplement Américain, l’être humain de sexe mâle qui se croit juste humain, le Blanc qui pense ne pas avoir de couleur.T
Elle est la personne que j’ai été pendant la plus grande partie de ma vie d’adulte et dont, au fil des ans, j’ai pris la voix. Mais quand j’enclenche l’interrupteur de mon Grundig TK46 et que je rembobine la bande pour rejouer mon récit d’aujourd’hui, comme je viens de le faire, je n’entends pas la voix neutre, moderne, passe-partout et américaine de cette personne-là. J’entends à la place une voix qui n’a encore jamais été enregistrée, pas même par Thomas Edison, une voix parlant dans un autre siècle, le XIXe, et dans un autre pays, les régions sauvages du Centre-Sud de la Floride, une voix venue de loin dans le temps comme dans l’espace. Une voix que je reconnais à peine. Ma voix.
 
 
Rien qu’en nous présentant à la porte de la maison de maître et en demandant du travail et un abri, nous avions soumis nos vies aux besoins, aux règles, aux protocoles et aux priorités de la plantation Rosewell. Nous avions franchi une ligne qui séparait deux mondes, comme si nous avions échangé une planète contre une autre, et désormais nous n’avions plus qu’un souci, celui d’apprendre les règles et les principes qui gouvernaient ce nouveau monde.              
La planète qui avait jadis été notre chez-nous se situait dans un autre univers. C’était aussi simple que ça. Les règles, les priorités, les principes et les lois physiques d’autrefois ne s’appliquaient plus, pas même en tant que points de comparaison mesurables. Pour survivre, il nous fallait apprendre aussi vite que possible une logique et une cohérence nouvelles qui se révélaient à nous incessamment, car la plantation était rigoureusement autodéfinie, close sur elle-même selon une logique et une cohérence absolues.


Peau noire ou peau blanche, nous n’étions évidemment pas des esclaves. En tout cas pas des esclaves-marchandises. Nous étions plutôt comme des travailleurs réduits au servage par contrat, bien que pour nous la période de servitude ne soit pas fixée et puisse s’allonger en vertu du système comptable que notre pauvreté permettait à la plantation Rosewell d’utiliser et qui, dans tout le Sud à cette époque, était également celui de nombreuses autres plantations et sociétés d’exploitation minière ou forestière. Mais contrairement aux Noirs, ce n’était pas la couleur de notre peau qui nous avait rendus criminellement pauvres aux yeux de l’État. C’était le fait que Père et Mère se soient si longtemps et si bêtement consacrés au rêve ruskinite d’une “nation qui vient”.


Au fil du temps, nous avons appris indirectement, par des rumeurs et des commérages, que les Blancs, hommes et femmes, qui vivaient et travaillaient avec nous étaient presque tous des gens condamnés pour crime et qui avaient avec eux leurs enfants illégitimes. Il s’agissait de petits voleurs, de pickpockets, de prostituées, ou de Blancs et de Blanches arrêtés pour avoir cohabité avec une Noire ou un Noir, ou encore de ces gens qui étaient ce qu’on appelait à l’époque des sodomites. Ils étaient tous pauvres, incapables de s’acquitter de leurs amendes ou de leurs frais de justice. Ces frais et amendes avaient été payés aux shérifs de comté et aux juges dans tout l’État de Géorgie et même jusqu’au Mississippi et en Alabama par M. Couper lui-même. La dette devrait être remboursée par le condamné, homme ou femme, au taux d’un dollar par jour jusqu’à ce que la somme due soit égale à zéro. Échéance qui pouvait facilement être repoussée jusqu’à un futur indéfini, comme Mère s’en rendit compte à la fin du premier mois lorsque le coût de la nourriture, de l’hébergement et des articles indispensables qu’elle avait achetés à crédit au magasin de la compagnie pour nourrir, habiller et loger ses enfants fut déduit de notre salaire. Le solde était toujours négatif. Ce solde négatif était considéré comme un prêt de la part de la plantation, et Mère devait payer un intérêt sur la somme globale. Mois après mois, sa dette augmentait. Elle n’a jamais diminué d’un iota.


C’est ce qui se produit chez ceux qui sont totalement vaincus. Ils cessent de parler. Se plaindre serait exprimer l’espoir que la situation s’améliore. Nous n’avions pas cet espoir. 


J’ai appris que ceux à qui on a tout volé voleront n’importe lequel de ceux à qui on n’a pas tout volé. Dans des conditions de vie dégradante, il n’y a pas de solidarité. C’est pourquoi, après notre deuxième journée de travail, quand nous sommes rentrés d’un pas pesant des champs de coton, nous avons découvert que nos tentes avaient été vidées, qu’on nous avait volé tout ce que nous avions transporté de Waycross. Même nos couvertures s’étaient envolées, et si nous n’avions pas suivi les instructions du surveillant nous demandant d’apporter aux champs, avec nous, nos couverts et notre assiette, eux aussi auraient disparu. Mère s’est rendue à l’intendance pour demander à l’intendant de remplacer les couvertures volées, et leur coût – soit cinq jours de travail pour chacun de nous, les cinq Mann – est venu s’ajouter à son compte. L’intendant lui a déclaré que dorénavant, si elle et ses enfants voulaient conserver leurs couvertures, il faudrait que nous les prenions avec nous chaque fois que nous quittions la tente.
J’ai appris que ceux qu’on fait travailler presque littéralement à mort ne désirent que très peu la compagnie des autres. Tels des animaux blessés, ils veulent surtout qu’on les laisse tranquilles, qu’ils puissent se blottir dans un coin pour tenter de récupérer assez d’énergie pour continuer à vivre un jour de plus. De toute façon, la société n’existait pas, à la plantation Rosewell, sauf dans les champs ou sur le chemin qui y menait, ou parfois au début de la journée quand nous échangions quelques saluts rapides en grimpant à bord des wagons branlants qui nous transportaient vers nos lieux de labeur. Personne ne révélait quoi que ce soit de son passé ni de ce qui l’avait amené à se retrouver emprisonné à la plantation Rosewell. Ceux qui ne peuvent pas s’imaginer d’avenir ont du mal à se remémorer leur passé, ou du moins à en parler, car le passé ne peut pas avoir été pire que le présent et, par conséquent, le décrire et se le remettre complètement en tête serait une affaire douloureuse qu’on évite.
J’ai appris que les enfants comme les adultes, les femmes aussi bien que les hommes, les Blancs autant que les Noirs, en situation de dégradation vont entraîner tous ceux qu’ils peuvent dans cette dégradation. C’est du haut vers le bas que s’exercent alors la violence et le vol, la domination et les abus sexuels, la manipulation et le contrôle, la tromperie, l’escroquerie, le sadisme. 


Quand j’y repense, je suis encore stupéfait par le pouvoir coercitif de ceux qui, généralement par hasard, en viennent à nous entourer. Les humains ne sont ni rigoureusement des animaux de meute comme les loups, ni des animaux de troupeau comme les moutons, mais quand ils se rassemblent en groupes unis par des liens très forts, ils se conduisent autant comme des meutes que comme des troupeaux. Ils s’organisent instinctivement de telle sorte qu’un ou deux d’entre eux soient placés au sommet, comme dans une meute, tandis que le reste s’entasse dessous selon des degrés toujours plus faibles d’autorité et d’indépendance. En même temps, ils adoptent les buts et les besoins plus généraux du troupeau. Bien que fondamentalement instable, cette façon est néanmoins celle par laquelle s’organisent les sociétés humaines – adhésion simultanée à l’autorité et au groupe.


(…) la Floride, dès ses débuts, avait servi de réceptacle aux détritus du monde. C’était là qu’allaient ceux qui n’avaient plus de perspectives ailleurs et qui ne s’étaient pas encore installés dans le désespoir, qui croyaient qu’il existait toujours une faible chance de pouvoir repartir de zéro et que personne ne remarquerait leurs échecs passés ni ne leur en tiendrait rigueur le temps qu’ils retrouvent leurs repères et tentent un nouveau départ.


Durant ma propre vie, ce sont les réfugiés des guerres et des pogroms d’Europe, les survivants des camps de concentration qui ont émigré en Floride. Quelques décennies plus tard, ceux qui fuyaient Cuba, Haïti et l’Amérique centrale ont débarqué sur ces côtes, alors que depuis toujours des retraités en provenance des États du Nord viennent ici, en quête d’un endroit au soleil où finir les quatre-vingt-dix ans qui leur sont alloués et se retrouvent à somnoler sur le banc d’un parc ou à lancer des appâts depuis un bateau à moteur en alu de chez Sears, Roebuck voguant sur des eaux peu profondes, ou encore à frapper des balles de golf pendant que, derrière eux, enfants et petits-enfants – les leurs comme ceux de tous les autres – arrivent dans des breaks, attirés vers le sud comme par une doline de la taille de l’État tout entier, doline qui les verse dans le monde du rêve américain, le Royaume enchanté, la plantation récréative de Disney.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 2 janvier 2023

[Ackerman, Elliot] En attendant Eden

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : En attendant Eden (Waiting for Eden)

Auteur : Elliot ACKERMAN

Traduction : Jacques MAILHOS

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                  2019 et 2022 en français
                  (Gallmeister)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mary veille sur son mari Eden tous les jours depuis trois ans. Mutilé en Irak, il est cloué sur un lit d’hôpital, emmuré dans son corps. Leur fille Andy grandit dans cette chambre, entre un père coincé entre la vie et la mort et une mère qui espère malgré tout. Un jour de Noël, Eden semble soudainement réagir aux signaux du monde extérieur. Mary est persuadée qu’elle seule peut interpréter les paroles silencieuses de son mari et décider de son destin. Cependant, certains secrets de leur mariage resurgissent, et elle devra y faire face. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elliot Ackerman est né en 1980 à Los Angeles. Après des études de lettres et d'histoire et l'obtention d'un master en relations internationales, il s'engage en 2003 dans le corps des marines. Il y passe huit ans et effectue, en tant que membre des forces spéciales, cinq missions en Afghanistan et en Irak. Il est récompensé par le Silver Star et le Purple Heart, ce qui fait de lui l'écrivain le plus décoré de sa génération. À son retour à la vie civile, il continue de s'occuper de politique étrangère et de relations internationales. Il travaille notamment à la Maison Blanche de 2012 à 2013 et est membre à vie du Council on Foreign Relations. Désormais journaliste et écrivain, il partage son temps entre New York et Washington D.C. Il a été finaliste du National Book Award en 2017.

 

Avis :

Après avoir sauté sur une mine en Irak, le soldat Eden a, contre toute attente, survécu à ses blessures. Son état est tel que le narrateur n’est que soulagement de ne pas en avoir réchappé pour sa part. Cela fait maintenant trois ans que son épouse, parfois accompagnée de leur toute petite fille qu’il n’a pas eu le temps de connaître, lui rend quotidiennement visite à l’hôpital, où ce qu’il reste de lui respire, branché à des machines. Contre l’avis de tous, et même d’Eden comme semble l’indiquer la seule façon qu’il ait trouvée pour tenter de communiquer, Mary ne peut se résoudre à le laisser enfin partir.

La vie est-elle toujours préférable à la mort ? D’ailleurs, est-ce bien encore une vie que ces quelques lueurs de conscience cauchemardesque, prisonnière de ce qui n’a plus d’un corps que quelques fonctions vitales, de surcroît assistées, torturée par des terreurs délirantes et inextinguibles ? C’est un ancien ami et frère d’armes qui exprime son avis d’outre-tombe, observant le désespoir d’Eden et l’obstination de Mary avec la clairvoyance d’un témoin suffisamment proche pour connaître leur passé et décoder leur psychologie. Bien placé pour comprendre et nous faire concevoir « de l’intérieur » l’innommable calvaire qu’endure Eden et pour décrypter les signaux de détresse absolue que ce mort-vivant s’évertue à adresser d’une manière éperdue à un entourage incapable de l’entendre, personne mieux que lui ne peut en même temps pénétrer les dévorants motifs de culpabilité qui rendent Mary incapable de prendre l’irrémédiable décision qui semble pourtant s’imposer.

Alors, empli d’une impuissante compassion, il raconte l’engrenage et l’emprise de la peur, la peur qui, même entre les missions, corrompt la vie de couple et toute projection d’avenir, sans que pour autant le choix de décrocher paraisse même une option envisageable. C’est comme accroc à une drogue qu’Eden se réengage malgré lui, mettant un peu plus en danger un ménage qui, malgré l’amour, menace de partir en quenouille. Quand une presque dépouille est rendue à l’épouse, la précipitation d’un composé toxique d’amour, de mauvaise conscience et de loyauté repentante cimente le malheur dans un sarcophage de pénitence. C’est ainsi qu’Eden, Mary et leur petite Andy se retrouvent coincés dans une impasse aussi funeste qu’insupportable, les remords devenus scrupules intempestifs bloquant la porte de sortie que chacun n’aspire pourtant qu’à prendre.

Un roman tout en pudeur et en ellipses qui, en étonnamment peu de pages, vous cloue sans voix sous le coup de son impeccable et implacable tir en plein coeur. (5/5)

 

 

Citations :   

Au chevet d’Eden, les deux infirmières tenaient une veille. La plus âgée était postée à la tête de son lit. Elle massait la poche de sang. La plus jeune était postée près de son flanc. Elle maintenait la grosse aiguille en place, serrée contre sa peau. À l’intérieur de lui, la pointe en biseau de l’aiguille s’accrochait à l’unique veine étroite comme un varappeur suspendu à une vire avec seulement deux doigts.
 

Entre leurs tournées, les médecins et infirmières plus âgés parlaient à voix basse du gars du quatrième étage si grièvement brûlé que c’était un miracle qu’il eût survécu. Ils parlaient toujours vite quand ils parlaient de lui, murmurant au-dessus de leurs cafés, serrés les uns contre les autres dans un ascenseur. Ils disaient toujours la même chose : c’était le gars le plus grièvement brûlé des deux guerres réunies, je suis pas sûr que je voudrais qu’on me garde en vie dans cet état, ce n’est qu’une question de temps. Ces mots-là, ils les disaient tous : une question de temps. Et nom de Dieu comme c’était vrai. Pour mon ami, c’était une question de jours, de semaines, de mois, d’années, à rester allongé dans ce lit sans avoir le droit de mourir.
 

Sur la voie rapide, tout était silencieux. Les lignes discontinues délimitant les voies filaient vers elles en une pulsation saccadée, réfléchissant la lumière de leurs phares. Les panneaux vert et blanc de l’autoroute passaient au-dessus d’elles, en un rythme apaisant comme des vagues qui se brisent. Mary pensait à son époux, et au mot imminent, et peut-être que quand ce serait fini, quand il ne serait plus là, les choses pourraient s’améliorer pour elle et la fillette.  
Elles recommenceraient, et ce serait une bonne chose.  
La mort de son époux serait une bonne chose.  
Elle sentit l’infidélité de cette pensée passer entre ses jambes puis remonter dans son ventre d’une manière qu’elle avait, je le savais, déjà ressentie au moins une fois auparavant.
 

Elle n’avait qu’à le laisser.  
Toute la souffrance cesserait. Personne ne saurait que c’était elle qui avait fait cela. Et que tuerait-elle ? La masse de chair qui se trouvait devant elle n’était pas un époux, ce n’était certainement pas le célèbre BASE Jump, tout cela avait pris fin en un éclair trois ans auparavant sur une route dans la vallée du Hamrin. Elle n’était même pas sûre que le fait de laisser ce téléphone ici pouvait s’appeler tuer. Les événements en cours suivraient tout simplement leur cours.  
Mais elle ne le pouvait pas.  
Si elle avait eu en elle ce qu’il fallait pour ça, elle l’aurait fait depuis longtemps. Alors elle se leva, lissa le devant de son chemisier et prit quelques respirations.  
— D’accord, dit-elle en le haïssant de cette haine hachée que l’on réserve aux personnes que l’on aime réellement.
 
 
Eden ignorait qu’il rappelait à Gabe ses amis, des gars d’une autre guerre, au cours de laquelle il avait commencé à apprendre à réparer les hommes. Pas par des réparations permanentes, mais par des petits rafistolages qui achetaient à l’homme le temps dont il avait besoin pour embarquer dans un hélicoptère et s’envoler vers un lieu où les vraies réparations pourraient se faire. Dans sa guerre, Gabe avait appris presque tout ce qu’il y avait à savoir sur comment acheter du temps à un corps démoli. Massage cardiaque, agent coagulant, garrot, intubation nasotrachéale, tout ce vocabulaire des instants sauvegardés. Au fil des années de la guerre de Gabe, et plus tard, il avait vu les minutes qu’il avait achetées pour ses amis se transformer en des peines de trop nombreuses heures, trop nombreux jours, trop nombreux mois. Il ne tarda pas à apprendre qu’en matière de temps l’ennemi n’était pas le manque, c’était l’excès. Parce qu’au bout du compte, c’était le temps qui transformait les fractures de tous ses amis en cassures. Et pour ses amis, les moments compris entre leur sauvetage et leur fin devenaient une liste de tourments causés par lui.  
Désormais, tout ce que Gabe espérait offrir, c’était de la rapidité.


 

mardi 22 octobre 2019

[Coulon, Cécile] Une bête au paradis





 

Coup de coeur 💓💓

Titre : Une bête au paradis

Auteur : Cécile COULON

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 256






 

 

Présentation de l'éditeur :

La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.

« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur:

Cécile Coulon est née en 1990. En quelques années, elle a fait une ascension fulgurante et a publié six romans, dont Trois Saisons d’orage, récompensé par le prix des Libraires, et un recueil de poèmes, Les Ronces, prix Apollinaire.


Avis :

Après la mort accidentelle de leurs parents pendant leur tendre enfance, Blanche et Gabriel ont été élevés par leur grand-mère Emilienne à la ferme du Paradis, où la vie n’aurait pu continuer sans Louis, commis dévoué corps et âme à la famille. A la sortie de l’adolescence, Blanche, indifférente aux sentiments de Louis, s’éprend du jeune Alexandre, qui ne tarde pas à lui préférer la vie de la ville où il compte bien réaliser ses ambitions.

Puisant au tréfonds de personnages façonnés avec une grande acuité psychologique, l’auteur nous livre un drame passionnel intense, qui voit sa violence décuplée par une atteinte à ce qu’ils ont de plus viscéral : l’attachement à la terre.

Le récit, qu’on pressent d’emblée dramatique, enveloppe peu à peu le lecteur dans une ambiance âpre et noire, où les fulgurances du bonheur ne rendent la tragédie que plus cruelle. Tout contribue à la puissance de cette histoire pourtant simple, mais développée avec une force et une profondeur hypnotiques : le scenario implacable et tragique, les personnages si humains dans leurs déchirements et leurs excès, l’atmosphère tellement prégnante et électrique qu’elle vous prend aux tripes, l’écriture sobre et précise qui excelle à faire sentir la tendresse sous la rudesse, la fragilité sous le courage et la détermination, le désespoir derrière la violence et la folie.

Une bête au paradis est de ces lectures qui vous marquent, vous imprègnent et vous submergent, de celles qui se lisent en un souffle et vous font guetter le prochain roman de l’auteur avec impatience. Coup de coeur. (5/5)


Citations :

Le temps avait sur elle l’effet d’une eau glacée sur un linge délicat : en vieillissant, Émilienne se ratatinait.

Sa bouche émettait un marmonnement indistinct auquel Alexandre était habitué. Blanche triait ses mots avant de parler, elle les rangeait dans l'ordre, pour que ses phrases soient claires.

Aurore comprenait qu’elle ne soignerait pas Gabriel, qu’il y avait en lui un arbre noir depuis l’enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombent de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés.



Du même auteur sur ce blog :

 

 

 






La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

dimanche 6 octobre 2019

[Bégué, Régis] S.N.O.W.






 

J'ai aimé

Titre : S.N.O.W.

Auteur : Régis BEGUE

Année de parution : 2018

Editeur : Lucien Souny

Pages : 266






 

 

Présentation de l'éditeur :

Sylvie déambule de la manière la plus naturelle qui soit dans le merveilleux jardin de cette grandiose demeure du VIIe arrondissement. Toutefois, elle sait qu’elle n’est pas la bienvenue. L’élégante, la délicieuse, la charmante Caroline, la veuve de Jean-Baptiste, a eu la singulière attention de convier sa rivale à la réception donnée à la suite de la messe-anniversaire de la mort de son époux. Sylvie a accepté l’invitation, n’ignorant pas que dans l’esprit des convives, elle est la principale suspecte de l’assassinat de celui qui s’est honteusement enrichi sur la débâcle de la S.N.O.W. N’avait-elle pas menacé Jean-Baptiste de tous les maux dans un mail de triste mémoire ? Elle le jure, pourtant : malgré la colère et la rancune, elle n’a pas tué son ami, spéculateur habile. Mais le laborieux commandant Papadakis n’a pas l’air convaincu de son innocence. Il l’arrête et la place en garde à vue à la sortie de la garden-party.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Formé aux mathématiques, à l’économie et au commerce, c’est par hasard que Régis Bégué entre dans la finance, en 1994. D’abord courtier, il est aujourd’hui gestionnaire dans une grande institution. Un détail d’importance puisque ce nouveau polar prend corps sur fond d’intrigue financière et de spéculation boursière.

Ce métier exigeant nécessite des soupapes d’aération et d’oxygène. Il les a trouvées avec l’écriture, mais également le piano, la peinture, le théâtre, le chant ! En 2000, il s’est attelé à son premier roman, Les cimes ne s’embrassent pas, dans lequel il a créé le village imaginaire de Saint-Ravèze, que l’on retrouve dix-huit ans plus tard dans S.N.O.W. Entre les deux, il n’a jamais vraiment posé la plume ni abandonné le clavier. Et tant qu’il aura des histoires à raconter et qu’il y aura des gens pour les lire et les aimer, il continuera !


Il est né, a grandi et réside en région parisienne.


Vous pouvez lire ici mon interview de Régis Bégué.



Avis :

Cela fait un an que Sylvie est la principale suspecte de l’assassinat de Jean-Baptiste, ce financier qui s’était traîtreusement enrichi de la faillite de la S.NO.W., la société qu’elle dirigeait. De nouveaux éléments décident soudain le commandant de police Papadakis à l’arrêter et à la mettre en garde à vue. L’interrogatoire de Sylvie est l’occasion de revenir sur les trente dernières années et de découvrir peu à peu l’engrenage qui mena au crime : mais réussira-t-on enfin à identifier et à confondre le meurtrier ?

Lui-même professionnel des marchés de la finance, l’auteur s’amuse à exploiter l’univers qui lui est familier pour nous livrer une histoire bien troussée, non dénuée d’humour, qui réussit à maintenir le suspense d’un bout à l’autre, et, qui plus est, s’avère intéressante quant aux mécanismes et pratiques évoqués. Des personnages ordinaires, et d’autant plus attachants, s’y retrouvent les victimes malheureuses de requins n’ayant pour sentiment que le seul appât du gain. L’on y comprend très bien comment les marchés financiers et la spéculation peuvent aussi bien soutenir que détruire l’activité économique.

Voici donc un petit polar sympathique, truffé de piquantes et ironiques réflexions, pour un moment récréatif agréable et tout sauf bête, que j’ai quitté avec le sourire et le sentiment d’avoir appris deux ou trois choses.


Merci à Régis Bégué pour sa confiance.


Citations :

Il est des mariages qui usent les sentiments, les broient, les transforment en une indifférence teintée d’exaspération, de haine toute simple parfois. Il en est d’autres sans doute qui, au fil du temps, finissent par créer une tendresse qui n’existait pas au commencement.

Trimbaler les gens pour un prix dérisoire à des milliers de kilomètres de chez eux… mais quel est le sombre crétin qui a eu cette idée le premier ? Il faudrait le retrouver et lui faire rendre gorge, à ce salaud, pour toutes les atrocités dont il est responsable. Le monde crève à cause de lui. Le tourisme de masse, voilà le vrai cancer de la planète. Il a métastasé sur tous les continents, il est hors de contrôle. La transhumance d’une moitié de l’humanité qui juge utile d’aller passer ses vacances à l’autre bout du monde, à grand renfort de kérosène extrait au plus profond des entrailles de la Terre, et de l’autre moitié qui profite du départ de la première pour faire le voyage en sens inverse, constitue le pire désastre écologique imaginable. Les seuls à ne pas bouger sont ceux qui profitent de cette absurde manie de l’homme moderne de gigoter autour du globe, ce sont ceux qui les accueillent, hôteliers, restaurateurs et vendeurs de souvenirs.

Toujours était-il, m’expliqua-t-il, que, lorsque les investisseurs allaient réaliser qu’on ne respectait pas les ratios d’endettement auxquels nous étions engagés, c’est-à-dire les fameux
covenants, le CDS s’envolerait et la machine infernale se mettrait en place : hausse du coût de la dette, baisse des résultats, affaiblissement bilanciel, d’où un nouveau renchérissement de la dette, et ainsi de suite. Oui, le CDS, parfaitement. Il y avait peu, moi aussi, j’ignorais de quoi il s’agissait. Credit Default Swap : un instrument financier tout spécialement créé pour permettre de spéculer sur la santé financière des entreprises endettées. Il fonctionnerait à peu comme un thermomètre qu’on leur collerait dans le derrière. Premièrement, ce n’était jamais agréable ; deuxièmement, plus il montait, plus il indiquait que la maladie était grave.

- Ma petite, vous ne comprenez décidément vraiment rien à la politique ! Rien de rien ! Il y a plusieurs choses à savoir avant de démarrer comme vous le faites, sottement. Premièrement, il faut toujours se souvenir que vos adversaires ne sont pas ceux que l'on imagine. Vos ennemis, les vrais, sont dans votre propre camp, pas dans celui qui vous combat ! Retenez bien ça. Ensuite, si vous voulez atteindre un point A, ne le révélez jamais, n'en parlez jamais et concentrez l'attention de vos opposants sur le point B qui, peut-être, se trouve aux antipodes. Vous visez la neige ? Imaginez un scandale sur les plages de la Côte d'Azur ! Enfin, et c'est le plus important, ne vous dévoilez jamais complètement. "On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment", disait le cardinal de Retz. Grand homme !

L’image de marque, la communication, c’est là que tout commence et que tout finit. La réalité pécuniaire n’est en fait qu’une vague conséquence de ce qu’on est capable de faire en matière de marketing. (…) Regardez Jérôme Kerviel, me dit-il. Bandit de grand chemin mais de petite envergure. Comment cet homme qui, globalement, volait aux pauvres pour donner aux riches, jusqu’à ce qu’il se fasse pincer, a-t-il réussi l’extraordinaire exploit de de faire passer pour le Robin des Bois des temps modernes ? C’est une énorme prouesse de communication, tout simplement ! Comment un tel tour de force a-t-il été possible? Je vais vous le dire, c ‘est très simple. Premièrement, entre gendarme et voleur, le Français a toujours voué une affection naturelle au voleur. C’est comme ça, c’est dans les gênes, le Français est rebelle. Donc, première étape, se faire aimer comme un voleur. Un peu larmoyant, un peu barbu, un peu fumeur, la clope au bec et le cheveu au vent. Un poil marcheur, nomade au grand coeur, seul ou accompagné d’un prêtre, se rendant à pied jusqu’au cachot qui l’attend, tel Jésus sur le Golgotha portant sa croix jusqu’au lieu de son supplice, tel a été le comportement de notre trader préféré. Ensuite, Kerviel s’est affiché en David pendant que la Société Générale endossait, sans le savoir, sans le vouloir, les habits de Goliath. Colosse aux pieds d’argile que Kerviel venait pourtant d’inonder et qui chancelait déjà, la banque était une baleine et le petit Jérôme était Pinocchio. Même si son nez s’allongeait dangereusement lors de chacune de ses interventions télévisées, ce n’est pas ce qui comptait dans le coeur du public. Pour le peuple désormais, le marcheur solitaire qu’était devenu le trader véreux se battait nu contre des juges en rouge et noir inféodés à la banque aux mêmes couleurs. C’est lui qu’on aima.

La carence en iode provoque un syndrome mêlant troubles physiques et mentaux, connu sous le nom de crétinisme. La présence constante de la maladie dans les régions montagneuses a laissé une expression dans le langage courant : crétin des Alpes. 
 


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Oro






Coup de coeur 💓

 

Titre : Oro

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Hachette

Parution : 1985

Pages : 300









Présentation de l'éditeur :   

Oro est un livre culte.
Vendu à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde entier, c'est le premier volume de la célèbre trilogie autobiographique de Cizia Zykë, qui se poursuit avec Sahara, ses souvenirs de contrebandier du désert, et Parodie, ses mémoires de parrain à Toronto.
Cizia Zykë est un personnage hors normes. C'est le dernier aventurier du monde moderne. Un homme pour qui l'interdit n'existe pas.
Pour oublier la mort de son fils, il s'est lancé à la quête d'actions fortes autour du monde. Il trouve l'aventure dans la jungle de la péninsule d'Osa, au Costa Rica, parmi les serpents, les policiers véreux, les prostituées et les trafiquants.
Oro est un texte fou, libre, sans pitié et magnifique.
Un must du récit d'aventure.

 

 

Avis :

Après avoir lu Alma, j’ai eu envie de redécouvrir Cizia Zykë, et par extension Thierry Poncet. J’ai donc commencé par ressortir Oro de ma bibliothèque, puis Sahara et Parodie.
 
De ces trois récits autobiographiques, Oro demeure pour moi le plus percutant, sans doute parce que c’est le livre qui a fait découvrir au public le formidable personnage de Zykë et que l’effet de surprise y joue à plein. 

Ce sont autant le fond que la forme qui sortent de l’ordinaire : le style est d’une part rapide, nerveux, centré sur l’action, mais aussi cynique, cru, provocateur et ironique. Le récit est mené tambour battant au fil des péripéties vécues par un Zykë épris de liberté et de sensations fortes, rebelle à nos vies de moutons domestiques, et qui a fait le choix d’une existence d’aventurier : prêt à tout, d’un courage et d’une capacité de résistance peu communs, sans foi ni loi, pas gêné par l’illégalité et par la démonstration de force, mais généreux et guidé par des principes personnels de loyauté et d’honneur, ce meneur d’hommes, fin psychologue et habile manipulateur, ne s’attache à rien d’autre qu’à l’instant présent. Flambeur et jouisseur, menant ses expériences jusqu’au bout puis les abandonnant sans regret pour repartir de zéro, cet opportuniste mégalomane qui a tâté de la prison s’adonne à tous les excès : le sexe, la drogue, le jeu, le danger. Macho, exigeant et autoritaire, se comportant en prince et maître vis-à-vis de son entourage, c’est aussi un séducteur invétéré et un ami indéfectible. 

Oro relate ses aventures au Costa Rica au début des années 1980 : d’abord orpailleur clandestin, il réussit à monter une holding tout à fait légale, une mine d’or qui fait sa fortune, jusqu’à ce que ses associés véreux tentent de l’éliminer et qu’il doive fuir le pays avec juste quelques kilos d’or en poche. Les conditions de vie et de travail relatées sont extrêmes, le danger permanent, qu’il provienne de la jungle elle-même, de l’exploitation minière ou de la rapacité des hommes. Dans cet environnement sans pitié, seuls la force et le courage (associés à la coke) permettent de survivre. Zykë n’y va pas de main morte et se comporte en véritable chef de guerre : c’est à la schlague et du bout de son P38, mais aussi avec une formidable capacité à mener les hommes, à forcer le respect et à nouer les amitiés, qu’il établit son leadership et réussit l’impossible.

Oro est un récit d’aventure vécue, addictif, dépaysant, surprenant, choquant, drôle : une histoire d’homme sans illusion, sans scrupule ni concession, capable d’aller au bout de ses envies et d’en payer le prix s’il le faut. S’il sait se montrer dur et impitoyable envers ses ennemis et ceux qu’il méprise, c’est aussi un homme droit dans ses bottes, fiable et généreux, dont il fait bon être l’ami.  
Oro est une lecture coup de poing, dont on ressort hypnotisé. Coup de coeur donc. (5/5)


Citations :

Mais dans ce monde trop bien réglementé, il est dur d'être un aventurier et de suivre ses propres lois. Pour moi, la notion d'interdit n'existe pas : je veux le faire donc je le peux.  

Hélas! Ce monde moderne n'est plus assez vaste. Il est impossible de se tailler un royaume, de vivre une aventure en dehors des lois, car la lutte est inégale. Tout est fait pour les faibles, groupés tous ensemble sous la bannière des lois à respecter. Toutes mes aventures m'ont opposé à des gouvernements, en Afrique, en Asie, aux Caraïbes et la partie est toujours perdue d'avance.  

Je suis cent fois moins pourri que ces dirigeants du tiers monde auquel je me heurte, mais eux ont l'avantage de la crédibilité et de la voix internationale. 

J'ai été plusieurs fois millionnaire, mais l'argent est reparti à chaque fois et aussi facilement qu'il était venu. Je n'accorde de l'importance à l'argent que lorsque je le dépense. Si je devais économiser, je ne serais pas moi-même et je n'aurai pas pu vivre ces aventures intenses qui furent les miennes. Une mentalité étriquée ne permet pas de vivre quelque chose de grand. Toute ma vie, mon dernier centime sera dépensé pour la flambe, le confort, pour ne jamais faire de concessions à la médiocrité.

J’ai toujours utilisé une psychologie fondée sur l’intimidation, la pression exagérée et la violence verbale. Mes menaces ont fait payer mes débiteurs, plus sûrement que les coups. Dans cette comédie cruelle, j’ai plus souvent fait peur que mal. Je me suis fait une réputation de tueur sans tuer personne et j’en suis fier.

mercredi 6 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] L'épiphanie des Dieux






J'ai aimé

Titre : L'épiphanie des Dieux

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Gallimard

Parution : 1983

Pages : 192








Présentation de l'éditeur :   

L'épiphanie des dieux est l'apparition sous des traits humains des dieux du panthéon vaudou. Dans une Haïti moite, sensuelle, indolente et violente, ces dieux sont symbolisés par trois personnages : Babé, la jeune femme française secrète, passive, généreuse, lâche et obstinée, à l'image d'Erzulie Freda, la déesse de l'amour ; Barthélemy Avril, son amant, ministre de l'Intérieur, représentant Damballah le dieu-serpent, qui joue politiquement une partie double l'amenant à sacrifier un homme qu'il a manipulé ; et David Manville, Agué le dieu aux yeux clairs venu de la mer, Américain arrivé en Haïti pour enquêter sur l'assassinat d'un de ses compatriotes. Ces trois personnages sont liés les uns aux autres, comme le sont les dieux, dans une tornade de sang et d'obscurité qui va trouver son aboutissement au cours d'une oppressante cérémonie vaudou, mise à mort et résurrection. Ce roman, qui entraîne le lecteur dans un pays fascinant, va le conduire dans les pas de ses héros vers le mystère de l'épiphanie des dieux.

 

 

Avis :

En Haïti, l’enquête après l’assassinat d’un Américain risque de compromettre l’ambitieux et pas très net ministre de l’intérieur, d’autant plus embarrassé que débarque un enquêteur dépêché par les Etats-Unis. Pour se maintenir au pouvoir, l’homme politique ne va pas hésiter à trahir et à jouer double jeu. Tout comme il va rompre avec sa maîtresse blanche, la Française Babé, avec qui il entretenait une liaison flatteuse, mais soudain bien moins séduisante qu’une possible relation avec une jeune femme proche du Président d’Haïti.

Dans une atmosphère moite et trouble, Catherine Hermary-Vieille nous fait découvrir une île d’ombre et de lumière, où se côtoient nonchalance et violence. Sous les bougainvillées et les flamboyants, au bord des eaux turquoise, la gaieté et l’insouciance versent vite dans le sang et la noirceur : sanguinolents combats de coqs, oppressants rites vaudou et sombres assassinats pour le pouvoir, émaillent une histoire par ailleurs assez lente, celle de la déliquescence de la relation amoureuse entre Babé et le ministre Barthélemy Avril. Le jeu de pouvoir et de séduction qui, tels les dieux du panthéon vaudou, lie les puissants de cette histoire, n’apportera que mort et séparation à leur entourage, sacrifié sans vergogne.

L’histoire en elle-même ne m’a pas vraiment séduite, voire parfois presque ennuyée. Le texte est toutefois remarquablement bien écrit : l’atmosphère est palpable, la végétation et la lumière haïtiennes transpercent les pages, les personnages prennent vie avec finesse et subtilité. De grandes qualité donc, mais au service d’un récit qui ne m’a pas complètement captivée. (3/5)

[Hermary-Vieille, Catherine] La piste des turquoises






J'ai aimé

Titre : La piste des turquoises

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Gallimard

Parution : 1992

Pages : 266








 

Présentation de l'éditeur :   

Lorraine, quarante ans, a toujours vécu protégée auprès de Pierre, son mari. L'accident d'avion où meurt celui-ci et qui rend son fils infirme la jette dans une étrange aventure : elle part au Nouveau-Mexique récupérer des créances et, dans cette Amérique inconnue, avec ses hommes d'affaires, ses politiciens, ses Indiens, elle découvre un pays magnifique, la piste des Turquoises à côté des pueblos, la duplicité et la trahison, en même temps que l'amitié. Elle rentre à Paris aguerrie et transformée. Comme dans un film en scope et en couleurs, Catherine Hermary-Vieille oppose deux mondes. Le nouveau, avec ses périls, son exotisme, l'ancien, représenté par une femme courageuse qui se bat contre tous, contre elle-même, au nom de l'amour.

 

 

Avis :

En une nuit, la vie de Lorraine bascule : un accident d’avion a tué son mari et laissé son fils infirme. Elle qui s’était jusqu’alors contenté de se laisser vivre dans le cocon très aisé construit par son mari, va devoir désormais compter sur elle-même. Commencent les complications de la succession, et surtout, une soudaine plongée sous la surface apparemment lisse et calme des affaires du défunt. C’est à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, là où son mari avaient des intérêts, que Lorraine découvre la réalité d’un milieu d’hommes d’affaires et de politiciens sans scrupule, prêts à ne faire d’elle qu’une bouchée. Plumée et délestée de ses illusions, Lorraine va apprendre à se recentrer sur l’essentiel : l’amour de son fils. 

J’ai aimé le rythme et la tension qui entraînent le lecteur sans répit du début à la fin de ce court roman, le style fluide et agréable, la qualité du rendu des personnages et des atmosphères. Toutefois, la fin ne m’a pas semblé à la hauteur du reste : clairement frustrante car trop abrupte et comme en queue de poisson, peut-être un peu simpliste aussi, car change-t-on de vie et d’état d’esprit si facilement et si rapidement ? 
Une lecture très plaisante donc, mais qui me laisse mitigée et sur ma faim : sur le fond, l’histoire ne m’a pas semblé tenir toutes ses promesses, restant au final trop gentillette. (3/5)

mardi 5 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] Lord James






J'ai moyennement aimé

Titre : Lord James

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Albin Michel

Parution : 2006

Pages : 478









 

Présentation de l'éditeur :   

Il est séduisant, d'une folle bravoure, éperdument attaché à son Écosse natale. Dans un pays déchiré par les guerres de religion, le protestant James Hepburn a choisi son camp : celui des catholiques. Dénoncé, calomnié, il part en exil et rejoint la cour de France. Cette existence tumultueuse le conduira jusqu'aux bras de sa souveraine, la troublante, sensuelle et trop vulnérable Marie Stuart. Un amour fou qui les mènera à leur perte. Passionnée par l'Histoire et ses destins tragiques, Catherine Hermary-Vieille réhabilite un homme long temps décrit comme un aventurier sans foi ni loi. Complots, drames, mystères... alternant les pires revers et les plus éblouissantes fortunes, dans ce XVIe siècle aussi fascinant que sanglant, Lord James s'impose enfin non pas comme un amant royal mais comme le digne compagnon d'une grande reine.

 

 

Avis :

James Hepburn, comte de Bothwell, est l’un de ces seigneurs de guerre indomptables et en perpétuelle rébellion de l’Ecosse encore féodale du XVIème siècle. Dans un contexte agité de constantes guerres de clans, d’alliances mouvantes et de trahisons multiples pour le pouvoir, toujours à l’ombre de l’éternel ennemi qu’est l’Angleterre, cet homme finira par devenir le troisième époux de la reine d’Ecosse Marie Stuart : très peu de temps, car la guerre civile qui s’ensuivit força le couple à fuir, elle en Angleterre, lui en Norvège, alors possession danoise. Il y fut emprisonné de longues années dans des conditions effroyables. C’est depuis sa terrible geôle que son histoire nous est contée, par flash-backs. 

Pas de suspense donc dans cette biographie romancée, que j’ai peiné à suivre tant elle m’a semblé désespérante et compliquée : quel maquis que ce jeu de perpétuels conflits entre les clans écossais… J’ai préféré la biographie romancée de Marie Stuart par Stefan Zweig. Le portrait qu’en fait Catherine Hermary-Vieille m’a surprise : j’ai eu l’impression d’une femme fragile, sujette aux maladies somatiques et aux erreurs de décision, très soumise à son amant puis mari qui prend toutes les initiatives. 

Comme d’habitude, la documentation historique est solide et l’ouvrage de qualité. Mais cette fois, je suis restée étrangère à tout plaisir de lecture, découragée par l’issue désespérée de cette histoire, à peine consolée par l’extraordinaire présence des paysages écossais et le formidable attachement des personnages à cette terre si belle et si austère. (2/5)