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dimanche 10 mai 2026

Critique : "1979" de Christian Kracht | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "1979" de Christian Kracht



J'ai aimé

 

Titre : 1979

Auteur : Christian KRACHT

Traduction : Corinna GEPNER

Parution : en allemand (Suisse) en 2001,
                  en français en 2003 (Fin de Party),
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (Denoël)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782207186350  
                           en librairie

  

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

1979. L’année de la chute du shah et de la révolution islamique. Un sale moment pour faire du tourisme en Iran. Candide chaussé de Berluti, le narrateur sillonne Téhéran en écoutant Blondie, à la recherche de soirées festives clandestines et de bons trips en tous genres. Ni les Gardiens de la révolution, ni le climat d’extrême tension qui règne dans la ville ne semble pouvoir troubler sa dérive mondaine. Cette quête improbable conduit notre dandy au Tibet, où il est arrêté par des soldats chinois et envoyé au Lao Gaï ; destination propice à un régime amincissant radical…

Drôle et cruel, 1979 stigmatise tout ce qui rend l’Occident odieux aux yeux de l’Orient. Modèle d’autodérision, la farce de Kracht évoque le Huysmans d’À rebours. La peinture impitoyable d’une humanité décadente.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christian Kracht, né le 29 décembre 1966 à Saanen, est le plus grand écrivain suisse de langue allemande. Son oeuvre a été traduite en plus de vingt-cinq langues, notamment en français pour six de ses romans. 1979 paraît dans une nouvelle traduction aux éditions Denoël et dans une version iranienne non censurée la même année.

 

Avis :

Publié en 2001 et une première fois en français en 2003 sous le titre Fin de party, 1979 est aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction qui permet de redécouvrir le deuxième roman de Christian Kracht, figure majeure de la littérature germanophone contemporaine. S’éloignant de l’esthétique pop et générationnelle de Faserland, l’auteur ouvre ici son écriture à l’horizon géopolitique d’une année charnière, où révolution iranienne, invasion soviétique de l’Afghanistan et recompositions du pouvoir en Chine post‑Mao mettent à mal  les illusions occidentales sur l’Orient. C’est sur cette ligne de fracture que le livre place un narrateur dandy, esthète et inconscient, face à la violence des bouleversements qui l’entourent. Entre ses deux premiers romans, Christian Kracht passe ainsi du malaise d’une génération à la gravité d’un monde en reconfiguration. 

Le récit suit un narrateur sans nom, héritier oisif de l’Occident prospère, qui traverse l’Iran en pleine révolution avant de poursuivre sa route vers le Tibet. Jeune gandin davantage préoccupé par les signes extérieurs de raffinement que par la gravité des événements, il observe le monde avec une distance presque anesthésiée. Les silhouettes qu’il croise – compagnon de voyage agonisant, figures mondaines ou anonymes de Téhéran – accentuent la sensation d’irréalité qui enveloppe sa progression. L’intrigue, volontairement minimale, accompagne cette avancée vers l’Est comme une descente dans un espace où repères culturels, politiques et spirituels se brouillent, jusqu’à l’enfermement final dans un camp de rééducation chinois, où la brutalité de l’Histoire se rappelle à lui. 

A travers l’absurde qui l'innerve, 1979 expose la faillite d’un sujet occidental incapable de donner sens à ce qu’il traverse. La critique de Christian Kracht repose sur ce décalage : prisonnier de son esthétisme et de ses réflexes de classe, le narrateur réagit aux bouleversements historiques avec une indifférence qui confine au grotesque, révélant l’inadéquation profonde entre son imaginaire et la violence du réel. Cette discordance, plus littéraire que psychologique, fait glisser le protagoniste d’une scène à l’autre comme s’il évoluait dans un monde privé de logique, transformant l’Orient en surface de projection. Le roman progresse ainsi dans une tension constante entre esthétique et histoire, soutenue par une écriture sèche et détachée, qui fait de la désorientation du narrateur le symptôme d’une modernité occidentale soudain privée de ses repères.

En arrière‑plan, 1979 tisse plusieurs motifs qui renforcent sa portée critique. La voix récitante, ironique et décalée, impose au lecteur de recomposer ce que le personnage ne perçoit pas. Le voyage détourne les codes du récit initiatique pour devenir un parcours d’effritement. Le texte interroge un orientalisme tardif, réduit à des clichés esthétiques ou spirituels que le roman retourne contre le regard qui les produit. Quant à la violence politique, elle demeure un hors‑champ persistant, force opaque qui déborde le cadre narratif. L’ensemble produit une impression diffuse de flottement, une dérive lunaire qui prolonge l’inquiétude que le roman installe. 

Satire acérée de l’Occident et de son aveuglement, roman de dérive oscillant entre farce et mélancolie, 1979 impressionne par sa construction virtuose et par son pouvoir de déstabilisation. Cette maîtrise formelle peine pourtant à emporter pleinement l’adhésion : la froideur presque obtuse du narrateur, la déliquescence de l’intrigue et la distance ironique du texte refusent toute prise empathique, laissant le lecteur dans un état d’égarement. L’opacité vénéneuse du récit, si singulière et hypnotique, pousse parfois l’ironie jusqu’à la caricature et, à force de jouer avec les clichés qu’elle entend dénoncer, finit par en reproduire les contours. Un grand sentiment d’ambivalence accompagne donc la lecture de ce livre déroutant et inconfortable, sans dénouement, dont la force critique se nourrit autant de sa lucidité que de sa sécheresse, et qui laisse le lecteur dans un état de trouble, pour ne pas dire de malaise. (3,5/5)

 

Citations :

— Daste shoma dard nakoneh. Que votre main ne vous fasse jamais mal. 
— Nokaretim. Je suis votre esclave. 
— Excusez-moi de vous tourner à présent le dos. 
— Je vous en prie – une fleur n’a pas de dos.


La saleté et la poussière nous recouvraient, ainsi que nos vêtements de feutre, d’une vilaine couche, on aurait dit que nous nous encroûtions lentement à mesure que nous grimpions. J’avais l’impression qu’un vernis se formait progressivement sur nos corps, comme si nous étions des tableaux de vieux maîtres continuellement repeints au fil des siècles, si bien qu’on ne pouvait plus ni discerner l’original ni en rappeler le souvenir.

 

mercredi 16 avril 2025

[Cheng, François] Une nuit au cap de la Chèvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une nuit au cap de la Chèvre

Auteur : François CHENG

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 80

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sachant son goût pour la solitude, une lectrice a offert à François Cheng un séjour dans une maison située sur le Cap de la Chèvre, pointe sud de la presqu’île de Crozon.
Seul au bout du monde occidental – lui qui vient de l’Extrême-Orient –, réveillé vers minuit par le bruit de la mer, il sort par cette nuit de pleine lune.
Il plonge alors dans une méditation sur la Vie, la Mort, l’Univers, et (dans une seconde partie) sur son propre destin de poète « orphique » - avec une vingtaine de poèmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

François Cheng, de l’Académie française, est à la fois poète (Entre source et nuage, 1990 ; Le Livre du vide médian, 2004), romancier (Le Dit de Tianyi Prix Femina 1998, L’Éternité n’est pas de trop, 2002) et essayiste (Cinq méditations sur la beauté, 2006, L’un vers l’autre, 2008, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, 2013, Assise, 2014). Il a publié De l’âme en 2016.

 

Avis :

A la pointe extrême de la Bretagne, le cap de la Chèvre est l’un de ces bouts du monde, battus par les éléments, qui vous rappellent votre fragilité et votre finitude. Presque centenaire et donc aussi à l’extrémité de sa vie, François Cheng y a passé une nuit à méditer dans le fracas des vagues et la lumière de l’immensité étoilée. Il en tire un ouvrage lumineux où, bouleversant d’humilité, il revient pudiquement sur son parcours et partage, en toute simplicité, ses réflexions sur la vie, le mal, l’univers, la mort et son destin de poète.

Sobre et limpide, la prose agrémentée de quelques vers de cet académicien venu d'Extrême-Orient n’a besoin que de très peu de pages pour exprimer l’essentiel. Face à l’immensité du cosmos, le vieil homme pense la mort comme une nécessité au renouvellement de la vie qui, puisque comptée sur cette terre, n’en prend que plus de prix, « nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. » Toutes uniques, « les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent », elles font partie d’un équilibre naturel où «  rien ne se perd et tout se féconde ». Et si le Mal « rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons » menace parfois « l’ordre de la Vie même », c’est le don sans réserve de l’amour, incarné notamment par le Christ, qui représente le véritable salut.

Vient alors naturellement la question du sens de la vie. Revenant sur son parcours, marqué par les guerres sino-japonaises, les guerres civiles et l’exil, il se souvient que, être en perdition, c’est la poésie qui l’a sauvé, plus précisément sa tradition orphique au travers notamment de Dante et de Rilke, mais aussi taoïste avec les chants de Qu Yuan, poète du IVe siècle avant notre ère encore commémoré en Chine lors du Duan-wu, la troisième plus grande fête du pays après le Nouvel An et la fête de la Lune. Et, tandis qu’à ses questionnements métaphysiques répond une philosophie rédemptrice et palingénésique, François Cheng de se sentir investi d’une mission : « accompagner toutes les âmes espérantes par son chant », son acte d’amour à lui pour les aider à traverser « les épreuves que comporte l’aventure de la Vie. »

Un texte magnifique, reflet d’une sagesse et d’une profondeur touchantes d’humilité et de générosité, pour nous rappeler, à l’instar d’André Malraux, qu’« une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». (4/5)

 

Citations :

Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou d’un couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous.


Que l’univers créé vaille d’être célébré, c’est l’évidence. Que la Vie vaille d’être révélée, c’est l’évidence aussi. La Vie foisonnante, enivrante, provocante, exaltante, à la fois joyeuse et tragique, avec ses envols parmi les nues, ses êtres qui tentent de survivre au fond du gouffre, ses douleurs étouffées, ses émotions tues, sa part invisible et transfigurante qui se prolonge au-delà de la mort. Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l’aventure de la Vie.


Disons sans tarder que la Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. Elle rend tout unique dans notre existence, unique chaque minute de notre temps, unique chaque acte de notre entreprise, unique notre existence. Elle se révèle ainsi le moteur le plus dynamique de ce que nous faisons. Elle confère, en fin de compte, une valeur inaliénable à chaque vie : ainsi Malraux a-t-il pu dire qu’apparemment une vie ne vaut rien, et que pourtant rien ne vaut une vie.


Entre eux, entente à demi-mot,                                             
Sans que le mot entier soit dit.                                             
Un jour pourtant, l’un le dira,                                            
Quand l’autre ne sera plus là


Le poète orphique apprend donc à devenir pur réceptacle. Devant porter dans sa chair les destins singuliers des autres, dont tant sont tragiques, il s’engage dans un processus où il se dépouille toujours davantage de lui-même. Son chant s’amplifie de cris étouffés venus de partout et qui composent l’immense pitié terrestre. Un grand nombre d’êtres m’habitent à présent, les hommes à l’esprit droit dont j’ai partagé passion et quête, les femmes à l’âme élevée qui sont pour moi des envoyées du Divin. D’eux je connais aussi bien les désirs, les élans, les accomplissements, que les épreuves et les souffrances. M’ayant poussé à creuser jusqu’au tréfonds les mystères de l’âme humaine, ils ont grandement contribué à faire de moi ce que je suis ; ils participeront, au-delà de la mort, de ce que je serai.


 

lundi 14 avril 2025

[Li, Wei Jing] Le bal des sirènes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des sirènes
            (Ren yu ji)

Auteur : LI Wei Jing

Traduction : Lucie MODDE

Parution : en chinois (Taïwan) en 2019
                   en français en 2024
                   (Mercure de France)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune trentenaire solitaire, Hsia-t’ien a une passion folle : la danse de salon de style latino-américain – cha-cha-cha, rumba, pasodoble et jive. Dans ce monde très hiérarchisé, aux interactions codifiées par le genre, elle doit trouver sa place entre amatrice et compétitrice, et surtout trouver un partenaire masculin. « Les hommes mènent, les femmes suivent », c’est la règle d’or de la discipline.
Pour Hsia-t’ien, danser est une bénédiction : cette école de la rigueur lui permet de reprendre possession de son corps, de surmonter ses complexes et de connaître d’intenses moments de bonheur. Mais l’exigence de ce sport la met aussi face à ses limites.
Li Wei Jing nous entraîne dans l’univers singulier de danseurs passionnés : analyses du style des champions, descriptions des costumes et des coiffures, confidences sur les coulisses... un monde fascinant et ignoré du grand public.

 

Un mot sur l'auteur : 

Li Wei Jing (1989 - 2018) est une directrice éditoriale, journaliste et romancière taïwanaise.

 

Avis :

Roman posthume d’une plume taïwanaise disparue à moins de trente ans, Le bal des sirènes raconte la solitude et le mal-être d’une jeune femme à travers sa passion pour la danse de salon, ses efforts pour trouver sa place dans l’univers corseté de la compétition de haut niveau semblant une métaphore de la difficulté à être femme et à disposer de son corps dans la société taïwanaise tout court.

« Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. »

Alors, on le comprend, se faire accepter dans ce sport de contact pour Hsia-t’sien, la trentenaire célibataire dont le corps se couvre d’allergies comme le signe de son mal-être habituel, relève bien plus que d’une simple passion pour la danse. Comme semble le suggérer l’auteur, l’enjeu pour elle, dans ce microcosme réglé comme du papier à musique, qu’il s’agisse de ses chorégraphies ou de ses codes et de sa hiérarchie aussi stricts qu’immuables, est fort symboliquement sa place de femme, autant physique que morale, dans une société où, encore et toujours, « l'homme conduit et la femme suit. »

Sans partenaire attitré et sans argent – les compétiteurs assument seuls les dépenses liées à leurs entraînements, y compris celles de leur enseignant –, sans un strict respect de la tradition chorégraphique et sans programmation, voire sacrifice, de la vraie vie amoureuse – peu importe l’amour, le mariage des partenaires simplifie grandement leur stabilité professionnelle – et des éventuelles grossesses, Hsia-t’sien découvre auprès des danseurs tant amateurs que professionnels qu’il n’y a point de salut et que l’apparente liberté des corps dans la danse cache en réalité un carcan de règles rigides rappelant en miniature le corpus de principes organisant la société dans son ensemble.

Découverte fort réaliste d’un univers sportif méconnu, un livre qui, symboliquement, en dit long aussi sur le rapport au corps, le poids des traditions et le délicat équilibre au sein des couples dans nos sociétés. (4/5)

 

Citations :

Pour que Tzu-en reste, Tony assume seul toutes les dépenses liées à leurs entraînements, des titres de transport aux costumes. Lorsqu’ils prennent un cours cher, c’est lui qui paie la part de Tzu-en. S’ils se produisent dans un cadre privé, il donne tout ce qu’ils gagnent à Tzu-en. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle continue à danser, qu’elle continue à danser avec lui. Il faut qu’elle danse pour qu’il puisse danser. Lui aimerait aller tous les ans à Blackpool pour pouvoir se confronter aux meilleurs danseurs du monde et se faire un nom dans le milieu. Si leur duo devait se stabiliser, il serait même prêt à se marier avec elle, ce qui simplifierait beaucoup les choses pour les compétitions internationales, tant sur le plan du voyage que de l’administratif. « Peu importe qu’on ait une relation amoureuse, l’important c’est tout le temps qu’on va passer ensemble, dans cette situation-là l’arrangement le plus simple c’est le mariage, c’est ce que tout le monde fait. Je ne pourrai pas coucher ni avoir des enfants avec elle, mais je pourrai m’occuper d’elle aussi bien qu’un hétéro. Je n’ai pas d’objection à ce qu’elle ait des relations avec d’autres hommes tant que cela ne nuit pas à notre pratique. »
S’il veut une bonne cavalière, c’est pour pouvoir briller à Blackpool, parce que ce sont les règles.
 

Lorsqu’un prof et son élève assistent à une compétition organisée à l’étranger, la règle veut que toutes les dépenses de l’enseignant – repas, hébergement, titres de transport – soient prises en charge par son élève. Les élèves les plus attentionnés donnent même un peu d’argent en plus à leur prof, qui a pris sur son temps pour les former ailleurs que dans le cadre habituel. Si un élève et son professeur deviennent partenaires de danse et participent ensemble à des compétitions ou des représentations d’envergure variable, c’est également à l’élève de payer toutes les dépenses de son enseignant, en plus de quoi il doit également le rémunérer.
(…) La marche est haute pour ceux qui souhaitent intégrer le monde de la danse. Il y a la règle du binôme, qui fait beaucoup souffrir les danseurs sans partenaire, mais il y a aussi cette nouvelle règle, qui fait beaucoup souffrir les danseurs pauvres.
 

Seuls les idiots se concentrent sur les mouvements de bras des danseurs ; quand on s’y connaît un peu plus, c’est aux pieds qu’on s’intéresse. Sur ce point-là, la danse et la vie sont étonnamment raccord : lorsqu’on est assommé, aveuglé par le joyeux bazar qui nous entoure et qu’on finit par se perdre soi-même de vue, la solution est de revenir aux pas de base, et donc de s’intéresser aux pieds.
 

Indiquer puis se mettre en mouvement. C’est par sa main que l’homme donne la direction, la femme reçoit le signal, il y a un décalage de deux petites secondes entre l’homme et la femme, un changement subtil qui s’opère dans l’orientation des muscles – contraction, extension –, un jeu poignant d’attraction-répulsion entre ces deux corps collés, comme un yo-yo contrôlé d’une main de maître ou une poulie suspendue tournant sur eux-mêmes en des cercles de plus en plus larges. Ces deux secondes représentent l’essence même de la danse de couple. Il n’y a que ceux qui en ont fait l’expérience, comme les juges au sourire sibyllin ou les danseurs ayant eu la chance de tomber sur un partenaire vraiment bon, qui sont capables de voir tout ce qui s’échange dans ce court intervalle.
 
 
Pour Tony, les très rares profs de sa génération ont beaucoup sacrifié pour pouvoir danser. À Taïwan, ce n’était pas autorisé. Avant les années quatre-vingt, aucun habitant n’avait le droit de danser, il y avait une prohibition de la danse. Ça voulait dire qu’on contrôlait les corps, que personne ne pouvait bouger comme il l’entendait, qu’il était interdit de laisser son corps osciller librement au rythme de la musique et du mouvement du sang. C’était un péché, un acte de dépravation, la danse n’était ni un instinct physique ni une activité normale dans les relations sociales, la danse c’était le règne du corps et celui du sexe, elle relevait de la catégorie des choses impures et donc nuisibles à tout point de vue.


Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. 


(…) entre la grossesse et le fait de devoir ensuite s’occuper d’un nourrisson, trois ans risquaient d’être sacrifiés. Ils ont décidé que leur cause ne souffrait aucune interruption, qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque et ont abandonné le projet d’avoir des enfants, préférant se dédier à leur art. Ils sont ainsi devenus des grands noms de la danse sportive et ont ouvert leur studio.
Les danseurs de la génération suivante, un peu plus jeunes que le prof de Tony et un peu plus âgés que lui, ont eux aussi fondé leurs studios. L’exemple de leurs prédécesseurs leur avait appris que danse et grossesse n’étaient pas compatibles : les hommes de cette génération-là ont donc opté pour se marier avec leur cavalière avant leur service militaire et avoir un enfant pendant leur service, qui dure un peu plus d’un an. Un plan parfait. À leur démobilisation, les hommes reprenaient leur carrière de danseur avec leur cavalière en faisant garder leurs enfants par les grands-parents ; c’est ainsi qu’ils ont pu continuer à participer à des compétitions et à faire des tournées un peu partout dans le monde, tout en sachant qu’ils pourraient confier leur studio à leurs enfants le temps venu.


On peut changer quelques petites choses mais il faut que la tradition reste la tradition, sinon ça ne marche pas.
— Sinon on ne peut pas gagner ?
— C’est ça.


 

lundi 27 mai 2024

[Bermann, Sylvie] Madame l'Ambassadeur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame l'Ambassadeur

Auteur : Sylvie BERMANN

Parution : 2022 (Tallandier)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sylvie Bermann a été la première femme ambassadeur de France dans trois pays membres du Conseil de sécurité des Nations unies : la Chine, le Royaume-Uni et la Russie. Dans ces mémoires vibrantes, elle nous fait vivre plus de quarante ans d’histoire diplomatique.

De la Chine misérable de la fin de la période maoïste, où elle a étudié, à la deuxième puissance mondiale de Xi Jinping ; de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev et la fin de l’URSS à la logique de force de Vladimir Poutine ; du triomphe du multilatéralisme à l’ONU au constat de son impuissance ; de l’hubris américaine se lançant dans une nouvelle guerre froide avec sa rivale chinoise à l’Europe déboussolée par le Brexit, jusqu’à l’Ukraine où elle est chargée de la mise en oeuvre des accords de Minsk juste avant la guerre, Sylvie Bermann a toujours été aux premières loges d’un monde en pleine bascule.

Dans un récit captivant et éclairant, elle raconte sa carrière hors du commun, son rêve d’Orient, et nous emmène sur les pas de sa grand-mère russe et de la littérature slave, asiatique ou anglo-saxonne. À travers cet intense parcours de vie, la diplomate nous fait entrer dans les coulisses du Quai d’Orsay où l’on conseille et côtoie les puissants et où se joue l’Histoire en marche.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvie Bermann, diplomate, après avoir été en poste à Hong Kong, Pékin, Moscou, New York, à l’UE, à l’ONU, puis directrice des organisations internationales au Quai d’Orsay, devient ambassadeur à Pékin (2011), Londres (2014) et Moscou (2017). Elle est la première femme à recevoir la dignité d’Ambassadrice de France. Aujourd’hui présidente du conseil d’administration de l’IHEDN, elle est l’auteure de deux essais dont Goodbye Britannia. Le Royaume-Uni au défi du Brexit (2021).

 

Avis :

Première femme ambassadeur de France en Chine, en Russie et au Royaume-Uni, Sylvie Bermann a aussi occupé d’importantes fonctions aux Nations Unies. Elle raconte les quatre décennies d’expérience diplomatique qui lui ont permis de connaître en profondeur ce monde extérieur et ces grands dirigeants qui ne raisonnent pas forcément comme nous.

Diplomate polyglotte issue du difficile « concours d’Orient », Sylvie Bermann a réalisé un parcours d’autant plus remarquable que, femme dans un milieu très masculin, elle est longtemps restée une exception, l’une des rares à briser le plafond de verre. Aujourd’hui encore, elle se garde d’ailleurs de féminiser son titre, le terme ambassadrice renvoyant habituellement à l’épouse de l’ambassadeur. Son récit jamais partisan témoigne d’un esprit ouvert et curieux que, s’il ne s’était intéressé dès le départ aux relations internationales et aux dynamiques de guerre et de paix dans le monde, l’on n’a aucune peine à imaginer se passionner de sociologie ou d’anthropologie. Sa connaissance fine des pays où elle a séjourné, s’appliquant chaque fois à en apprendre la langue et le quotidien, rend particulièrement enrichissante et pittoresque une narration vivante, claire et plaisante, qui incite les pages à tourner toutes seules.

Nonobstant quelques passages plus répétitifs et monotones consacrés à des épisodes plus mineurs et moins intéressants, l’on se passionne donc volontiers pour ses descriptions pénétrantes des climats politiques et de l’état d’esprit dans les pays où elle est nommée, pour ses portraits psychologiques des dirigeants, ministres et diplomates qu’elle rencontre, enfin pour les perspectives, qu’avec discernement, elle ouvre sur l’avenir. Après quarante ans d’observation et d’action géopolitiques depuis des postes-clés en Russie post-soviétique, en Chine tout juste post-maoïste et plus contemporaine, à Londres au moment du Brexit, aux Nations Unis à New York pour diverses actions de maintien de la paix, notamment en Afrique, ou encore à la tête de la politique étrangère et de sécurité commune européenne, sa compréhension des nouvelles polarisations mondiales est particulièrement instructive, notamment en ce qui concerne Poutine, ses motivations en Ukraine et son rapprochement avec Xi Jinping.

Intéressante, souvent pittoresque et particulièrement éclairante pour l’avenir, cette mise en perspective des relations internationales sur près d’un demi-siècle est une occasion pour le lecteur de mieux appréhender la situation géopolitique actuelle. Si la femme s’efface derrière son impressionnant parcours, on la perçoit réellement passionnée par son métier, l’esprit éminemment curieux et ouvert, et tout à fait éloignée des prises de position partisanes. Une personnalité qu’il est en tout cas plaisant de lire et d’écouter. (4/5)

 

Citations :

Pendant toutes ces années de ruptures, le Quai d’Orsay s’est transformé peu à peu. La sociologie a évolué ; les formulaires, aujourd’hui informatisés, ne prévoient plus, comme lorsque je suis entrée en 1979, l’emplacement explicite pour la particule. Les grands dignitaires de la Maison ne s’étonnent plus que les jeunes diplomates aient leur salaire pour seul revenu. Le plafond de verre pour la carrière des femmes a été brisé avec ma nomination à Pékin, la première dans un grand poste, alors que je me souviens encore de l’apostrophe sonore du chef du protocole accueillant en 1979 ma promotion qui comptait trois femmes – « Bonjour, messieurs ! » –, et à la sortie, des vœux de succès tout aussi retentissants – « Eh bien, messieurs, j’espère que votre carrière dans cette maison… ». Par la suite, à une époque où quasiment aucune femme n’était nommée à la tête d’une ambassade, il avait été décidé de féminiser le titre – mais non la fonction –, ce qui m’avait fortement agacée. Lors de ma première affectation, j’ai souhaité être appelée « ambassadeur » et non « ambassadrice » par souci de clarté, pour éviter la confusion avec les épouses qui ont longtemps utilisé cette appellation et les réactions entendues par les collègues de ma génération, du style « Pourquoi ce n’est pas votre mari qui remet la légion d’honneur ? ».
 

Nous cherchions bien sûr à entrer en contact avec les paysans. Leur accent était rugueux et ils avaient autant de mal à nous comprendre. Un jour, un de nos condisciples italiens a suggéré que nous parlions entre nous en chinois pour nous rapprocher d’eux. Un vieux paysan – ou qui nous paraissait tel – nous a écoutés attentivement, apparemment charmé, pour nous demander au bout d’un certain temps : « C’est joli la langue qu’il parle, qu’est-ce que c’est ? » Cela illustre la difficulté pour des palais occidentaux d’acquérir les quatre tons du mandarin. 
 

La famille nous a reçues avec chaleur. Tous les soirs, la mère nous préparait une cuisine raffinée et délicieuse qu’elle ne partageait cependant pas avec nous, son mari et son fils ; elle se retirait, à reculons et courbée, dans la cuisine. Elle et une de ses amies ont insisté le dernier soir pour que nous revêtions des kimonos, fières de nous voir dans des tenues japonaises. Nous avons attendu le dernier jour pour nous étonner du comportement de la mère de notre camarade de classe. Celui-ci nous a expliqué que nous pouvions partager leur dîner parce que nous étions des étrangères mais qu’il attendait de sa future femme qu’elle respecte la tradition et se conduise comme sa mère. 
 

Je savais que je retournerais en Chine, comme tous ceux qui ont vécu dans ce pays fascinant dont la réalité temporaire se fond avec un imaginaire immémorial. L’expérience aura été fondatrice. J’avais eu le temps de réfléchir pendant ce long voyage solitaire. Il n’y avait que trois catégories de résidents étrangers en Chine à cette époque : les étudiants, les experts et les diplomates. Je serai donc diplomate.
 
 
Je pensais avant de venir qu’entre le communisme chinois et le communisme soviétique, il y avait une simple différence de degré ; c’était en réalité une différence de nature. Sans doute était-ce lié au fait que la Chine était déjà entrée depuis 1978 dans la politique de réforme et d’ouverture, peut-être encore peu visible dans la rue mais qui imprégnait déjà les mentalités. Les Chinois échappant au carcan communiste étaient plus entreprenants. Ils prenaient des risques. Ils étaient aussi plus joyeux et enclins à jouir, hic et nunc, des nourritures terrestres. Très loin de l’âme russe torturée et du tempérament parfois velléitaire fortement teinté d’« oblomovisme » qui avait survécu de l’époque tsariste jusqu’aux temps communistes.


En revanche, le caviar noir, pour ceux qui pouvaient se l’offrir, était alors à volonté, et se mangeait avec des blinis et de la smetana, une crème aigre-douce, sinon à la louche, du moins avec une grande cuillère en argent, et l’on pouvait en acheter par boîtes de six cents grammes, ces inoubliables boîtes bleues sur lesquelles figurait un esturgeon, fermées hermétiquement par un très large caoutchouc rouge. J’ai fait part de ces souvenirs trente ans plus tard à une de nos hôtes à Astrakhan, capitale mondiale du caviar, à l’embouchure de la mer Caspienne, et alors que la surpêche avait épuisé les réserves et conduit à des restrictions drastiques. Elle m’a raconté que lorsqu’elle était petite dans ces mêmes années, sa mère l’admonestait ainsi : « Finis ton caviar si tu veux ton dessert ! »


J’ai entendu bien des fois mes collègues allemands s’interroger sur l’événement le plus marquant : le 11/9 ou le 9/11 (chute du mur de Berlin) ?


J’ai visité aussi un camp de réfugiés palestiniens géré par l’UNRWA dans la région de Tripoli, où les violences étaient fréquentes. Ces réfugiés, qui ne sont pas autorisés à occuper des emplois dûment listés, ne peuvent avoir une vie normale et entretiennent leurs frustration et ressentiment de génération en génération, comme l’hostilité du pays d’accueil. Il est pathétique et dérangeant d’entendre un enfant de moins de dix ans dire qu’il vient de Palestine alors qu’il est né en réalité dans le camp. 


En Bosnie et au Rwanda, les viols massifs ont été utilisés comme arme de guerre dans une relative indifférence ou un sentiment d’impuissance. Une réunion en format Arria a été organisée (...). Les ambassadeurs s’étaient fait représenter par des premiers secrétaires. Le sujet était jugé « pas sérieux ». Cette réunion a quand même éveillé les consciences, grâce aussi à la mobilisation des militaires qui avaient été témoins de ces violences. Le général néerlandais qui a commandé la force dans l’est du Congo a justement déclaré qu’en temps de guerre, il était plus dangereux d’être une femme qu’un soldat. Des associations de femmes congolaises sont venues me voir à Paris, suppliant de saisir la CPI. Elles m’ont raconté que parfois un violeur venait apporter une chèvre à la famille pour solde de tout compte. Mais c’était une femme, une famille, un village qui étaient détruits. J’en ai fait part à un ministre africain de passage à Paris, qui m’a répondu que cela me choquait parce que j’étais française.


Nous avons également organisé à Paris en février 2007, avec l’Unicef, une conférence sur les enfants soldats visant à interdire leur recrutement dans des conflits armés. Les « principes de Paris » ont été adoptés par cinquante-huit pays. Je me souviens du témoignage déchirant d’Ishmael Beah, ancien enfant soldat libérien, qui racontait comment il avait été enlevé à l’âge de treize ans, conditionné à haïr et à renier ses parents. Il a expliqué que pour lui, à l’époque, « tuer était comme boire un verre d’eau ». Il s’était depuis engagé dans une campagne de dénonciation et de prévention du phénomène.


Ces femmes chinoises sont fortes et sûres d’elles. L’égalité hommes-femmes ne fait pas de doute pour elles. Elles estiment même que c’est le seul héritage positif de Mao, qui a libéré les femmes des coutumes ancestrales et de la subordination confucéenne aux hommes. « Les femmes portent la moitié du ciel. Il leur reste à le conquérir. » J’ai souvent repris cette belle formule, notamment à l’intention de ceux qui tendent – surtout dans le monde anglo-saxon – à considérer les femmes comme une minorité. Combien de fois ai-je entendu la formule « women and other minorities » ?


La Chine que je retrouvais en 2011, dix ans après son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, venait de détrôner le Japon de son rang de deuxième puissance mondiale. Elle était prospère, confiante et d’une grande modernité. Bien qu’y étant revenue régulièrement en mission ou en vacances, ce n’est qu’en y vivant au quotidien que j’ai pu toucher du doigt cette évolution fulgurante. Le romancier Yu Hua, que j’ai rencontré à plusieurs reprises, écrivait dans la préface de son livre Brothers que la Chine avait connu en quarante ans ce que d’autres pays ont vécu en quatre siècles.


Des amis pourtant très critiques du régime m’avaient assuré que le peuple chinois n’était pas mûr pour un système démocratique à l’occidentale – peut-être seulement à Shanghai, en tout cas pas dans les campagnes –, sinon ils éliraient un populiste ultranationaliste, un homme fort qui déciderait le lendemain d’envahir le Japon. Les Chinois aspiraient dans un premier temps à davantage de liberté d’information et d’expression ; pas nécessairement à des élections.


Xi Jinping, comme bien des dirigeants chinois de sa génération, a été traumatisé par la chute de l’Union soviétique. (...) À ses yeux, sans le Parti, point de salut pour la Chine. L’échec de la Russie est lié à la disparition du Parti. (...) L’important était de conserver cette structure forte de pouvoir de type léniniste. Lors d’un dîner privé restreint aux deux couples présidentiels au cours de la visite d’État de François Hollande en avril 2013, Xi Jinping, selon ce qu’en m’en a dit le président, a fait part de ses inquiétudes quant à l’attitude des jeunes vis-à-vis du Parti. La première génération était reconnaissante au parti de Mao pour l’indépendance et l’unité retrouvées de la Chine ; la deuxième adhérait au contrat implicite de Deng Xiaoping : la prospérité au prix d’un renoncement aux libertés individuelles, mais quid de la suivante ? La question était sans doute pertinente, mais la réponse a été le renforcement du contrôle du Parti et de l’idéologie alors que la croissance économique ralentissait et que la Chine était confrontée à des maux structurels : inégalités sociales de plus en plus criantes illustrées par un coefficient de Gini très négatif, disparités régionales, vieillissement de la population que ne parvenaient pas à corriger l’abandon de la politique de l’enfant unique, transition écologique, alors qu’un dôme de pollution stagnait au-dessus de la Chine, affectant la santé des enfants, conséquence du développement accéléré et d’une croissance à deux chiffres pendant trente ans.


Cependant, selon les règles constitutionnelles non écrites, les monarques britanniques règnent mais ne gouvernent pas. La reine ne s’est d’ailleurs exprimée qu’une seule fois avant le référendum d’indépendance écossaise, quand l’unité du royaume et sa chère Écosse, où est situé le château de Balmoral, ont été menacées – et encore, par un understatement (litote) : « Before you vote, think very carefully. » David Cameron a eu le tort de se vanter de l’avoir persuadée d’intervenir et de dire que la reine avait ronronné lorsqu’il lui avait annoncé le résultat du vote. Le palais avait fait savoir son mécontentement, selon la formule de sa trisaïeule Victoria : « We are not amused. » Un Britannique m’a rapporté que quelqu’un avait posé la question de l’utilité d’un roi ou d’une reine au XXIe siècle. La réponse avait été que cela empêchait que le Premier ministre ne se prenne pour un roi.


La dichotomie était forte entre l’administration, composée pour beaucoup d’apparatchiks, et la société civile. Et si l’homme rouge est mort, selon la formule de Svetlana Alexievitch1, prix Nobel résidant à Minsk et opposante au pouvoir de Loukachenko, l’Homo sovieticus est bien vivant. Il l’est dans les strates du pouvoir, chez les oligarques mais aussi chez beaucoup de gens simples, dans cette génération qui a grandi et été éduquée en URSS, des trentenaires au moment de la dislocation. J’ai beaucoup entendu cette remarque : en réalité, je suis un Soviétique. Et cela n’a rien à voir avec l’idéologie communiste mais plutôt avec une certaine fierté liée à la puissance du pays. Vladimir Poutine est le premier d’entre eux.


C’est déroutant pour un dirigeant, un peuple, de ne pas savoir quoi faire de son histoire. Comment l’interpréter, comment la situer dans un continuum historique ? Tout cela reste dans les limbes. Vladimir Poutine entend restaurer la grandeur de la Russie, mais il n’aime pas la révolution et déteste Lénine, qu’il accuse d’être responsable de la dissolution du pays en ayant abusivement octroyé aux républiques le droit à l’indépendance. On prête à Poutine la volonté de retirer le mausolée de Lénine de l’enceinte du Kremlin. Cette relecture du passé par quelqu’un qui se pique d’être historien a conduit à réhabiliter l’autre grand tsar du communisme, Staline, et à le débarrasser de son image criminelle. Il a au fil des ans présenté Staline essentiellement comme le vainqueur de la grande guerre patriotique, en gommant les purges et le goulag. Le grand défilé de la victoire, le 9 mai, sur la place Rouge, est devenu la véritable fête nationale, avec une parade impeccablement organisée, une grande ferveur patriotique et des enfants agitant des drapeaux dans une atmosphère bon enfant. (…) Depuis plusieurs années, Vladimir Poutine prend à l’issue de la parade la tête du « régiment des immortels », composé des familles qui portent le portrait d’ancêtres morts pendant la Grande Guerre patriotique au nom du devoir de mémoire.


À cette occasion, un des responsables de Mémorial à Saint-Pétersbourg m’avait expliqué le fonctionnement de la désinformation : une fausse nouvelle, même démentie par les faits, restera toujours dans l’air comme une alternative possible et continuera de créer la confusion.


Vladimir Poutine entend s’inscrire aujourd’hui dans la lignée des grands tsars, depuis Ivan le Terrible jusqu’au tsar rouge, Staline, en passant par Pierre le Grand et Catherine II. Il a en ligne de mire la restauration de l’Empire russe et non celle de l’Union soviétique. L’une de ses formules est très révélatrice à cet égard : « Quiconque ne regrette pas la disparition de l’Union soviétique n’a pas de cœur, quiconque veut la restaurer n’a pas de cervelle. »
C’est là que se situe la problématique ukrainienne. 


Là aussi, la formule de Poutine évoquant la chute de l’Union soviétique comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle parce que des millions de Russes se retrouvent en dehors de leur patrie » est révélatrice. L’intervention de 2014 au Donbass répondait à un prétexte d’ordre civilisationnel : la décision de la Rada de supprimer la langue russe. En revanche, la Russie se disait prête à pleinement mettre en œuvre les accords de Minsk. C’est ce qu’avait tweeté le sherpa du président Poutine à l’issue de mon entretien d’arrivée. Comme je m’en étonnais, Nicolas, jeune conseiller chargé de l’Ukraine à l’ambassade, m’a expliqué que ce n’était pas surprenant car ces accords adoptés dans le contexte d’une déroute militaire de l’Ukraine étaient favorables à Moscou. Enfin, selon la thèse de Zbigniew Brzeziński, la Russie ne pouvait être un empire sans l’Ukraine. L’indépendance était perçue comme une véritable amputation.


La conviction de beaucoup dans ce pays-continent, le plus vaste du monde, s’étendant sur onze fuseaux horaires, était la nécessité d’un leader fort, un Vojd, un guide. C’est ce que m’avait dit le talentueux réalisateur des Yeux noirs et du Barbier de Sibérie, Nikita Mikhalkov, devenu dans une seconde vie influenceur et propagandiste de Poutine. Il fallait un « vrai homme » (nastaichi tchelaviek) qui s’était confronté à la nature. Les mises en scène viriles de Poutine campant au fin fond de la Sibérie avec son ami Sergueï Choïgou, ministre de la Défense, la chevauchée torse nu, la main sur le cou d’un tigre, la pêche miraculeuse aux amphores dans le lac Baïkal participaient de ce mythe. 


Pendant mon séjour, j’ai interrogé inlassablement mes interlocuteurs pour comprendre ce qu’il s’était passé depuis mon départ d’Union soviétique en 1989, lorsqu’Eltsine suscitait les espoirs d’un changement. Je comparais avec la Chine, rappelant l’état de délabrement à la fin de la Révolution culturelle et surtout la fermeture des écoles et des universités pendant presque dix ans alors qu’aujourd’hui, la Chine est en avance sur le plan technologique, avec Huawei et la 5G. La Russie avait les meilleurs ingénieurs, des génies mathématiques dont Eugène Kaspersky, expert mondialement reconnu de cybersécurité qui a étudié à l’université (d’excellence) des Mathématiques du KGB, et une recherche spatiale de haut niveau. Je n’ai jamais obtenu de réponse convaincante à cette énigme.


Vladimir Poutine ne croit qu’à la puissance militaire. Son objectif ultime est la restauration du rang de la Russie dans le monde. Une Russie crainte et respectée. La condescendance manifestée par les Occidentaux pendant la déliquescence des années Eltsine et au-delà, puisque Barack Obama affichait son mépris pour la Russie qualifiée de simple puissance régionale, a été ressentie comme une humiliation. La colère était sous-jacente. Vladimir Poutine a reconstruit l’armée en mettant l’accent sur les armes hypersoniques dont la Russie était la seule dotée. Il avait même déclaré fièrement à Jean-Pierre Chevènement, envoyé spécial du président de la République lors d’un entretien au Kremlin, qu’il connaissait l’état d’avancement du programme américain, en retard sur la Russie. (...). Vladimir Poutine avait conclu par ces mots révélateurs : « Vous n’avez pas voulu nous écouter, maintenant vous allez nous entendre. » Plusieurs membres de l’establishment russe m’ont demandé si j’avais compris le message. Devant ma mine un peu interloquée, ils m’ont assuré que c’était une offre de dialogue, une fois la parité restaurée.


Des grandes puissances en totale autarcie sont plus dangereuses que des pays ouverts. Rien ne serait pire qu’une nouvelle grande muraille ou un rideau de fer étanches derrière lesquels bouillonneraient les ressentiments contre l’Occident, favorisant un ultranationalisme mortifère partagé par les jeunes générations.


 

lundi 12 juin 2023

[Meissirel, Marie-Diane] Les accords silencieux

 

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Les accords silencieux

Auteur : Marie-Diane MEISSIREL

Parution :  2022 (Les Escales), 2023 (Pocket)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

New York, juin 1937. Tillie perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels ». Grande mélomane, elle n’égale cependant pas les pianistes de légende qu’elle côtoie, comme Rachmaninov et Horowitz. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre à leur service.
Hong Kong, septembre 2014. Pour la première fois depuis un examen raté, Xià s’autorise de nouveau à s’asseoir devant un piano et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer, retrouvant ainsi le plaisir de laisser ses doigts danser sur le clavier. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont malgré tout unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour
pour la musique…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978 à Paris, Marie-Diane Meissirel est franco-américaine. Après des études de sciences politiques et de commerce en France et à Hong Kong, elle vit désormais à Singapour. Les Accords silencieux est son premier roman paru aux Escales.

 

 

Avis :

1937, à New York. Si Tillie n’a pas le talent de son jumeau violoncelliste, elle n’en partage pas moins la passion pour la musique qui anime sa famille. Comme son père et son grand-père avant elle, elle entre donc chez Steinway & Sons, où la voilà bientôt au service des immortels, ces pianistes d’exception parmi lesquels Rachmaninov et Horowitz. 2014, à Hong Kong. La vieille dame qu’est devenue Tillie n’a plus la force de faire chanter elle-même son Steinway. Xia, une étudiante chinoise dont un concours raté a anéanti les ambitions musicales, vient jouer pour elle et ainsi garder en vie le vieux piano et les émotions qui lui sont attachées dans le coeur de sa propriétaire. Mais les deux femmes vont découvrir, qu’au-delà de cet instrument et de l’amour de la musique qui les ont réunies, elles ont aussi en commun un sombre secret, qui, sans qu’elles en aient jamais eu conscience, a infléchi le cours de leur existence.

L’idée de suivre à travers le temps le parcours d’un objet, d’une œuvre d’art ou d’un instrument de musique n’est pas neuve. D’autres s’y sont déjà essayés, comme Mizubayashi Akira avec Ame brisée, ou Marie Charvet avec L’âme du violon, tant la vulnérabilité à la barbarie, aux guerres et à l’obscurantisme – entre autres – de ces choses rares et inestimables qui, non seulement incarnent la beauté et le génie, mais se chargent aussi au fil du temps de la mémoire des vies et des âmes qu’elles ont fait vibrer, comporte, il est vrai, de potentiel éminemment tragique et romanesque. Nous voici donc à voltiger en incessants allers-retours entre lieux et époques, sur les pas cette fois d’un piano fort opportunément reconnaissable à deux papillons gravés dans son bois : des lieux et des époques dont l’auteur use et abuse toutefois jusqu’à risquer de perdre son lecteur en chemin, comme autant de pièces de puzzle dont l’assemblage finit par dévoiler les fils blancs d’un improbable imbroglio, mêlant histoires d’amour et hasards tout autant impossibles les uns que les autres.

Reste une lecture légère et romanesque, dont les rebondissements prévisibles et pas absolument passionnants font néanmoins voyager, en musique, d’un continent à l’autre et à travers les époques. Surnagent aussi quelques jolies émotions musicales, même si Mahler s’en serait probablement énervé, lui qui jugeait les mots impuissants à décrire la musique, sauf quand elle est mauvaise. (2,5/5)

 

 

Citation :

Sur la banquette en face d’elle, une fillette dans sa robe d’uniforme à col Claudine tient, serré contre son buste frêle, un étui à violon. À côté d’elle, son père pianote sur son téléphone portable. L’écolière ne sourit pas, ses yeux sont cernés par la fatigue, une profonde lassitude se lit dans son regard. Où est la joie de l’enfance sur ce visage déjà usé par la pression parentale ? s’interroge Xià. Réussir, il n’y a pas d’autre chemin en ce monde et l’apprentissage de la musique fait partie de cette marche uniformisée vers l’excellence. Parmi tous ces petits soldats armés de leurs instruments, combien seront touchés, au plus profond de leur être, par le mystère de la musique ? Xià a envie de souffler à l’oreille de l’enfant de chérir son violon comme son meilleur ami, car peut-être détient-elle entre ses mains le secret de son harmonie au monde mais elle désire tout autant la mettre en garde contre le danger de pénétrer dans cet univers intense, riche en émotions et plein de promesses de liberté.

mercredi 15 février 2023

[Dong, Xi] Destin trafiqué

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Destin trafiqué (篡改的命)

Auteur : DONG Xi

Traduction : Baoqing et Elsa SHAO

Parution : en chinois en 2015
                  en français (Actes Sud) en 2022

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’une famille paysanne qui cherche coûte que coûte à échapper à sa condition pour rejoindre le monde fantasmé de la ville et s’élever dans l’échelle sociale. Une comédie humaine au style alerte, une histoire vivante d’oppression et de résistance écrite dans une langue chatoyante, dépourvue de pathos, burlesque et drôle malgré sa noirceur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dong Xi est né en 1966 dans la province du Guangxi. Après des études suivies dans des conditions précaires, il devient professeur de chinois puis écrivain et scénariste. Ses nouvelles rencontres rapidement leurs lecteurs, elles sont adaptées pour la télévision et remportent un vif succès.
Dong Xi a publié deux livres traduits en français aux éditions de l'Aube.

 

Avis :

Lorsque, né pauvre dans la campagne chinoise, Wang Changchi réussit le gaokao, le concours réputé le plus difficile au monde durant lequel, après des années d’intense préparation, des millions d’étudiants sous pression se disputent l’accès aux universités du pays, le jeune homme réalise le vœu le plus cher de ses parents, eux qui, depuis sa naissance, ont tout sacrifié pour que leur fils échappe à leur misérable condition paysanne et accède au graal d’une carrière administrative en ville.

Pourtant, un autre lui ayant volé sa place en usant de corruption, sans relations et trop désargenté pour lui aussi jouer de pots-de-vin, Changchi se retrouve manœuvre sur des chantiers de construction, trimant pour un salaire de misère, aussitôt englouti dans le loyer de son abject dortoir collectif, quand ses employeurs ne disparaissent pas sans lui payer son dû. Victime d’un accident du travail qui le laisse infirme, pour subsister il se fait remplaçant d’un homme riche en prison, doit se résigner à ce que son épouse fasse « des massages de pieds » la nuit et, dans son obstination à réclamer une indemnisation, se voit floué avec la complicité de juges corrompus, puis menacé par la police pour un crime que l’on voudrait lui faire endosser.

C’est ainsi qu’à peine entrouverte au prix de tant d’efforts, la porte vers une vie meilleure se reclaque violemment au nez de Changchi, les rejetant lui et les siens dans une cascade de déboires qui, malgré leurs efforts obstinés, les conduit irrémédiablement à l’abîme, comme aspirés par la fatalité du destin de pauvres dans cette Chine socialiste où, en vérité, rien ne protège les humbles des pratiques les plus outrancièrement capitalistes, et où la corruption dévoie le fonctionnement des règles sociales.

Alors, puisque dans ce pays « la justice n’existe pas, [que] tout se joue le jour de notre naissance [et qu’]on n’a pas franchi la ligne de départ qu’on a déjà perdu », Changchi ira jusqu’au bout de la logique. Lorsque lui aussi se sacrifiera pour le bonheur de son fils, ce sera en trichant avec le destin. Puisque ce dernier s’avère préfabriqué, il fera de son tout jeune enfant, en le confiant à l'adoption, un oeuf de coucou au sein-même de la très riche et bourgeoise famille de son ancien employeur...

Etonné qu’un roman aussi ouvertement critique à l’égard de la Chine ait pu y paraître, l’on s’immerge avec curiosité dans cette histoire dont les résonances burlesques et sardoniques ne font qu'en rendre plus désespérée l’amère noirceur. Fétus de paille dans un jeu pipé aux mains des puissants, les citoyens lambda, sans parler des paysans méprisés, n’y ont droit qu’à la résignation d’un destin sans espoir, frelaté dans l’oeuf quoi qu'ils fassent... (4/5)

 

Citations :

Il dut se résoudre à aller voir Xingze, lequel fut ravi de le revoir. Il lui tapa sur l’épaule, lui servit du thé et lui proposa de rester déjeuner. Mais dès que Changchi commença à parler d’emprunter de l’argent, le visage de son hôte s’assombrit. Il est vrai que sa femme et lui avaient accumulé une petite somme grâce à leurs privations, mais c’était pour leur garçon qui allait bientôt entrer au jardin d’enfants. Comme ils n’avaient pas de permis de résidence urbain, ils avaient dû faire jouer leurs relations pour trouver un établissement. Et faire jouer ses relations, ce n’est pas prononcer un discours de dirigeant politique : pas de paroles en l’air, il faut des espèces sonnantes et trébuchantes. Changchi voulut connaître la somme, il répondit qu’il fallait entre cinquante et cent mille yuans pour un jardin d’enfants de qualité, et un minimum de dix ou vingt mille pour un établissement quelconque. Changchi ne s’était jamais imaginé qu’il aurait à dépenser de telles sommes pour le jardin d’enfants. C’était terrible ! Après cela, il se sentait trop gêné pour réitérer sa demande mais, ne voyant pas d’autre issue, il étouffa ses scrupules et bégaya qu’il lui rendrait l’argent dès qu’il aurait gagné le procès. Mais l’autre lui répliqua que de tels procès étaient comme les poupées russes auxquelles jouait son fils : quand on croit avoir gagné, il y a toujours un nouveau procès qui s’ouvre derrière. Même quand tu as l’espoir de gagner un procès, tu n’as pas les moyens de le faire. — Quand nos parents, les larmes aux yeux, nous ont mis sur la route de la ville, ce n’était pas dans l’idée que nous ferions des procès à ces gens-là, car pour ça, il faut des relations, et nous ne sommes pas de taille. Notre seul atout, c’est notre force de travail. Il faut que nous utilisions notre force pour gagner l’argent que les riches ont dans leurs poches. Sois réaliste : trouve-toi un autre chantier où être maçon, au lieu de perdre ton temps et ton argent avec des procès, que tu n’as d’ailleurs aucune assurance de gagner.
 

Prenons la ville la plus proche, Canton. Pour y aller à deux, les billets de train vous coûteront quatre cents yuans. Il faudra compter deux mille au minimum pour les prélèvements, mille pour les tests. Il faut penser aussi à l’hébergement et aux repas. Le voyage coûtera au bas mot quatre mille yuans, et c’est sans compter les imprévus. Les hôpitaux sont immenses, les patients y grouillent comme des fourmis. Pour faire les prélèvements, tu risques d’attendre, qui sait pendant combien de jours ? Et chaque jour, ce seront des dépenses supplémentaires, autant de billets de banque partis en fumée. En tout ce ne sera pas moins de cinq mille yuans qui vont y passer avant même que le procès ne commence. Mon Dieu, où penses-tu trouver autant d’argent ? En plus, ce procès t’a déjà fait perdre un mois de salaire, au moins quatre à cinq cents yuans. Donc, en comptant le salaire, ce procès t’aura coûté cinq mille cinq cents yuans, sans compter les frais de procédure et d’avocat. Autant dire que tu ne tireras aucun profit de cette affaire. Et puis, qui peut prédire la durée du procès ? Sans parler d’années, tu risques de ne pas même tenir un ou deux mois. Écoute, de nos jours, dans un procès, c’est à celui qui a le plus d’argent et de relations. Tu n’as ni l’un ni l’autre. 
 

Mais, après avoir travaillé autant comme peintre, vu tant de maisons de riches, leur mobilier, je les envie et je suis en colère. Je suis un être humain comme eux, pourquoi y a-t-il de tels écarts entre mon niveau de vie et le leur ? Ne travaillerais-je pas assez ? Serais-je moins intelligent qu’eux ? Non, la seule cause est que je suis né à la campagne. Depuis le moment où ma mère m’a conçu, j’étais parti pour perdre. Mon père a eu l’ambition de changer mon destin, moi aussi j’ai serré les dents et tout fait pour y arriver, mais tu as vu toi-même ce que ça a donné. Arriverons-nous à y changer quelque chose ? Peut-être quelques changements quantitatifs, une poignée de yuans en plus, mais il n’y aura pas de changements qualitatifs. Un bœuf reste un bœuf, un cheval sera toujours un cheval, ils ne deviendront jamais des phénix, même si on les conduit à Pékin ou à Shanghai.
 
 
Le concours d’entrée à l’université a été supprimé en 1966 à la suite de la Révolution culturelle. Les lycéens ont été envoyés massivement à la campagne pour être “rééduqués”. Entre 1970 et 1976 (excepté 1971, année blanche), des étudiants ont été recrutés mais sur critères politiques. En 1977, l’année où le concours a été rétabli, 270 000 candidats ont été reçus, avec un taux de réussite de 4,7 %. Jusqu’en 1980, ce taux n’a pas dépassé 10 %.


Tu sais que des gens se blessent sur des chantiers mais ne touchent pas le moindre dédommagement. Ils ont beau crier leurs doléances pendant des années, un panneau accroché au cou, ils finissent dans une cellule de prison sans qu’on sache comment. Qu’est-ce que le préjudice moral ? C’est un truc brandi par les Occidentaux mais difficile à appliquer. Car ces nouveautés des Occidentaux sont bien souvent corrompues ou décadentes, et ne conviennent pas forcément à la situation chinoise. 


“La pauvreté fait changer, le changement libère, la liberté fait durer.’’ [Livre des mutations]


Pourquoi je n’aurais pas eu le droit de donner mon enfant pour lui assurer la vie heureuse que je ne pouvais pas lui donner ? Aujourd’hui il se déplace en voiture de luxe, il habite dans une grande maison, il fréquente la meilleure école, tu peux lui donner tout ça ? J’ai fini par comprendre qu’il existe deux visions de l’amour, une vision étroite et une vision large. Quand on a une vision étroite, on garde son enfant avec soi, et sa vie ressemblera à la tienne, à la mienne, ou à celle de Liu Jianping, Xingze ou Zhang Hui. Dans la vision large, on lui donne les moyens de vivre heureux, de devenir quelqu’un, on lui enlève tous les soucis.


— Récupère-le, ou je ne suis plus ton père.
— Pourquoi vouloir abattre un bananier qui est sur le point de donner des fruits ? Dazhi mène maintenant la vie que tu aurais voulu lui donner, je me trompe ? C’est comme ces pots de fleurs dans la rue, ce n’est pas nous qui les arrosons, mais cela ne nous empêche pas de les apprécier.


 

jeudi 22 septembre 2022

[Yan, Lianke] Les jours, les mois, les années

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre :  Les jours, les mois, les années
            (Nian yue ri)     

Auteur : YAN Lianke

Traduction : Brigitte GUILBAUD

Parution : 2002 en chinois,
                  2009 en français (Picquier)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une terrible sécheresse contraint la population d’un petit village de montagne à fuir vers des contrées plus clémentes. Incapable de marcher des jours durant, un vieil homme demeure, en compagnie d’un chien aveugle, à veiller sur un unique pied de maïs. Dès lors, pour l’aïeul comme pour la bête, chaque jour vécu sera une victoire sur la mort. Ce livre est d’une force et d’une beauté à la mesure de cette plaine couronnée de montagnes dénudées où flamboie un soleil omniprésent. Le roman de Yan Lianke est un hymne à la vie. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l’homme de la faire germer, de l’entretenir, d’en assurer la transmission. C’est un acte de foi, aux confins du conte et du chant, à la langue comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l’être.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1958 dans une famille de paysans illettrés du Henan, Yan Lianke a d’abord été écrivain officiel de l’armée, avant de composer des œuvres puissantes et empreintes de liberté, souvent mises à l’index par la censure. « Je ne veux me rendre ni au pouvoir politique ni au marché. Je préfère garder ma dignité, même si cela signifie mourir de faim. J’ai cette conviction dans le sang. » Yan Lianke a reçu en 2014 le prix Franz Kafka pour l’ensemble de son œuvre. 
Yan Lianke est d’abord  traduit et publié en français avant d’être traduit dans plus de vingt langues.

 

 

Avis :

Un vieillard, que ses forces déclinantes ont empêché de partir avec les autres habitants du village, se retrouve seul pour affronter la sécheresse et la famine. Avec son chien aveugle, il tente de survivre, quelques jours, des semaines, puis des mois, luttant contre un soleil de plomb, une invasion de rats et même une horde de loups. Son seul gage d’avenir est de réussir à faire pousser, coûte que coûte, son ultime pied de maïs.

Le vieil homme, le chien et le pied de maïs : tel aurait pu être le titre de cette fable, que, connaissant la dissidence politique de Yan Lianke en Chine, il n’est pas très difficile de deviner lourde de sens.

Au premier degré, le récit est un conte tragique, aux consonances presque fantastiques. Deux pauvres créatures, de plus en plus exsangues, se retrouvent en butte à une série d’épreuves et de calamités d’une ampleur absolument inédite et dévastatrice. Quand tout le monde a fui, tous deux résistent avec l’énergie du désespoir, compensant leur faiblesse par leur détermination et leur ruse, repoussant jour après jour une échéance que tout désigne pourtant inéluctable. A la stérilité soudaine de leur terre, asséchée par l’implacabilité quasi surnaturelle d’un astre chauffé à blanc, s’ajoutent les féroces attaques d’ennemis organisés en bandes : sournoise marée de rats peu ragoûtants, dévastant tout son son passage ; sanguinaire horde de loups resserrant inexorablement son machiavélique et terrifiant encerclement. Luttant pied à pied dans un combat de chaque instant qui les emmène insensiblement vers demain, le vieillard et le chien unissent leurs efforts pour sauver la fragile pousse verte qui doit laisser une chance à l’avenir, si ce n’est le leur, peut-être au moins celui de la génération suivante, si jamais elle revient un jour au village.

C’est ainsi que derrière la silhouette du vieil homme solitairement obstiné à sauver son pied de maïs pour de futures semences, finit par s’imposer l'image de l’écrivain, s’évertuant à préserver de l’étouffement la modeste pousse de liberté qu’est sa parole dans le chaos et la violence de l’oppression, avec l’espoir qu’elle essaime et trouve un jour une relève, pour peu que tous les intellectuels de Chine osent faire de même.

Acte de foi en l’inaliénabilité fondamentale de la liberté, ce texte magnifique d’espoir et de poésie, porté par une langue de toute beauté, est un bouquet d’émotions sur l’autel de l’humanité bafouée par l’oppression. C’est aussi une œuvre admirable de courage, qui par bien des aspects, m’a fait penser à celles d’Ahmet Altan. L’un comme l’autre, ces deux écrivains continuent à faire entendre leur voix, malgré l’oppression subie dans leur pays respectif. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Le chien continuait à le regarder sans comprendre.
Tu ne veux pas parler, tant pis. L’homme poussa un soupir. Un peu déprimé, il alluma sa pipe. Face à l’obscurité, il dit, comme c’est bon d’être jeune, d’avoir un corps fort et une femme la nuit. Si la femme est intelligente, au retour du champ, elle t’apporte de l’eau, et si ton visage est en sueur, elle te passe un éventail. Les jours de neige, elle te chauffe le lit. Si durant la nuit vous vous êtes retrouvés, et que tu te lèves tôt le matin pour aller au champ, elle te dit de te reposer encore un moment. Vivre de cette façon, il inspira énergiquement une bouffée de sa pipe, puis expira longuement, caressa le chien et poursuivit, vivre de cette façon, c’est vivre comme les immortels.
Il demanda, tu as eu ce genre de vie toi, l’aveugle ?
Le chien demeura silencieux.
Il dit, qu’en dis-tu, l’aveugle, est-ce que ce n’est pas pour ce genre de vie que les hommes viennent au monde ? Il ne laissa guère au chien le loisir de rétorquer, se répondit immédiatement à lui-même, certainement, je dis que oui. Puis il dit encore, mais quand on est vieux c’est différent, quand on est vieux on vit seulement pour un arbre, un brin d’herbe, des petits enfants. C’est toujours mieux de vivre que d’être mort.
 
L’horizon rouge du couchant se faisait de plus en plus mince et l’aïeul entendait le froissement des rayons qui se retiraient comme un pan de soie. Ramassant les grains émiettés au creux de la pierre, il songea qu’une journée encore venait de s’achever, et qu’il ignorait comment il pourrait passer la suivante