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mardi 22 avril 2025

[Sinno, Neige] La Realidad

 


 


J'ai aimé

 

Titre : La Realidad

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Il n’y a rien de tel que la réalité. » On pourrait dire que ce livre est un récit de voyages dans la réalité ou vers la réalité. Avec un premier voyage, il y a plus de vingt ans, où deux jeunes femmes en sac à dos, Netcha, la narratrice, et Maga, une amie espagnole, essaient de rejoindre un village du Chiapas, au Mexique, appelé précisément La Realidad. « Des sources fiables, dit cette amie, lui assuraient que le Sub, alias le souscommandant Marcos, était à La Realidad [...] Marcos est dans la réalité. » Quête autant politique (la rencontre avec les mouvements révolutionnaires zapatistes) qu’initiatique et intime. Si les deux amies renoncent en chemin, elles ne renoncent jamais vraiment. Elles insistent, et par d’autres voies, par d’autres routes, par toute sorte d’approches, on les voit avancer à tâtons vers ce qu’elles imaginent comme un monde inconnu, un monde nouveau, un monde autre. Pour Netcha, l’autre, ce sont avant tout les Indiens qu’elle aimerait rencontrer tout en ayant très peur de cette rencontre. Elle a peur de porter sur les épaules le poids de l’histoire, d’être une représentante du peuple de colonisateurs dont elle est issue, d’avoir lu trop de livres, de passer à côté de ce qui importe vraiment, c’est-à-dire l’altérité. Et c’est bien sûr quand elle décide d’arrêter de voyager, que le vrai voyage commence vraiment.

« Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ? » se demande, à la fin, la narratrice. Celui du mystérieux leader zapatiste, le sous-commandant Marcos, ceux des Indiens en lutte du Chiapas, celui d’Antonin Artaud qui en 1936 fit un voyage énigmatique au Mexique, mais aussi les fantômes d’une existence en quête d’un lieu autre, et le fantôme de la réalité, celui de nos blessures et de nos illusions. Ce nouveau livre de Neige Sinno, autobiographique lui aussi, confirme avec profondeur son immense talent d’écrivain, et offre un récit magique sur l’aspiration autant intime que collective d’un autre monde possible : « Il y a bien une question de stratégie, de choix, de recherche des armes qui nous permettraient de faire advenir un autre monde, mais les forces prennent des chemins qui ne sont pas ceux qu’on croit, plus longs, plus souterrains et moins clairs que ce que l’on souhaiterait. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Moins de deux ans après la déflagration provoquée par Triste tigre, une réflexion menée autour des viols à répétition qu’elle a subis de son beau-père entre sept et quatorze ans, Neige Sinno revient avec un livre déconcertant, un diamant brut ne dévoilant sa brillance qu’au lecteur persévérant, où, explorant ses liens avec le Mexique où elle vit depuis vingt ans, elle voit sa quête d’une réalité insaisissable se transformer en quête de soi : un voyage initiatique qui prend notamment, mais pas seulement, des allures de préquel à Triste tigre.

La Realidad, c’est d’abord un village au Mexique où, en 2003, la narratrice Netcha et son amie Maga, alors jeunes enseignantes dans une université américaine, décident de se rendre pour y rencontrer le mystérieux sous-commandant Marcos, leader du mouvement social zapatiste initié dix ans plus tôt pour défendre l’autonomie des peuples indigènes. Le voyage tourne court, mais s’avère pour Netcha le point de départ d’une quête qui la mènera loin. S’étant vu opposer qu’avec sa peau blanche d’Européenne, « ‘’Ustedes no entienden nada’’, vous ne comprenez rien », Netcha, alias l’auteur désormais installée au Mexique, n’aura de cesse, par-delà les barrières de la langue et de la culture, de saisir la réalité du pays en mettant de côté ses idées reçues d’Occidentale.

Écrit d’abord en espagnol, le livre commence comme un récit de voyage pour progresser en escalier entre essai et autofiction, sans rien cacher des tâtonnements et des bifurcations de sa réflexion. Plus qu’un récit, l’on suit ainsi le développement d’une pensée zigzaguant de parenthèses en digressions en passant par l’analyse littéraire - en particulier de textes d’Antonin Artaud et de Le Clézio, passés eux aussi par le Mexique -, pour tenter de comprendre les êtres qui l’entourent et ainsi trouver un sens à une réalité qui lui échappe. Lancée à la poursuite des idéaux zapatistes en même temps que d’une intégration dans un pays où elle reste étrangère, elle finira par retourner plusieurs fois au Chiapas où elle se retrouvera confrontée aux actions menées contre la violence sexuelle par les femmes zapatistes.

Ainsi se déroule le long voyage vers une révélation à l’origine d’une épiphanie, celle qui, face à l’impossibilité de comprendre, lui donnera la force et la détermination de porter au grand jour une réalité pour le coup bien vécue, mais demeurée inapprochable au plus profond d’elle-même. De La Realidad à Triste tigre, il fallait trouver le chemin. L’on comprend dans les dernières pages qu’il passe par l’écriture, seule façon d’approcher une réalité indicible, mais qui vous rattrape toujours.

Entre récit intime, essai et réflexion politique, un livre pas si facile à suivre, mais brillamment composé pour raconter l’histoire d’un déclic et le rôle salvateur de la littérature, à la fois arme de combat et baume contre les blessures d’un réel indifférent à toute raison. (3,5/5)

 

Citations : 

Pour la première fois une insurrection des peuples autochtones contre l’oppression postcoloniale devenait une option politique possible pour tous les autres opprimés, une lutte qui rassemblait toutes les autres et qui permettait à nouveau d’employer le mot révolution sans qu’il soit associé à la violence et à la terreur. Maga avait alors dix-neuf ans. [1994] Dans les milieux qu’elle fréquentait, la nouvelle fut reçue avec un enthousiasme inédit. Elle a réveillé un espoir pour toute une génération qui avait jusque-là grandi dans un monde de désillusion politique. Il s’agissait bien d’une guérilla armée, mais une guérilla qui ne cherchait pas à prendre le pouvoir, qui voulait avant tout des accords de paix, la reconnaissance des peuples indiens, la justice, l’éducation, la santé, le droit à la différence. Après le massacre d’Acteal, village proche des zapatistes, où quarante-cinq personnes – dont une majorité de femmes et d’enfants – furent tuées par un groupe paramilitaire dans une église où elles s’étaient réfugiées, l’indignation était totale. Des manifestations furent organisées. Des concerts de soutien, des festivals, des rassemblements, des tables rondes. Certains prirent même l’avion pour aller soutenir directement les peuples indiens du Mexique contre l’oppression capitaliste, répondant à l’appel d’un autre monde possible, un monde où tous les mondes auraient une place.


Aujourd’hui encore, tant d’années après les faits, je ne saurais dire exactement ce que j’ai vu. J’ai la sensation, une sensation étrange car je ne saurais l’expliquer totalement, qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Mais c’est quelque chose que je n’ai pas su, que je n’ai pas pu, comprendre vraiment, quelque chose qui pourrait éclairer non seulement mon existence mais aussi ma compréhension du monde, une clef que je tiens dans la paume de ma main et qui pourtant n’ouvre aucune porte.


Toi qui marches, tes traces sont le seul chemin / Toi qui marches, il n’y a pas de chemin / Le chemin se fait en marchant. / En marchant on fait le chemin / et lorsqu’on se retourne / on voit / le sentier / qu’on n’empruntera plus jamais. / Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin / si ce n’est celui que laisse / le sillage / sur la mer.


En relisant aujourd’hui ses textes, écrits il y a presque un siècle, on peut trouver des significations nouvelles et divinatoires capables de mettre en lumière certains aspects des dilemmes qui hantent notre monde contemporain. La crise climatique, fruit de la course menée par les pays développés pour dominer la nature, tirer profit de tout, de l’eau jusqu’aux richesses du sous-sol, du travail de la main jusqu’à celui de l’inconscient, est la forme ultime de dissociation : nous sommes en train de réduire à néant ce qui permet notre vie sur terre. Notre science, notre raison, atteignent des niveaux de sophistication aussi élevés qu’ils sont absurdes. Au lieu de nous sauver, elles nous enfoncent chaque jour un peu plus. Était-ce de cela qu’Artaud voulait nous avertir ? Il ne pouvait sans doute pas avoir une vision exacte de ce qui allait nous arriver, mais il pouvait sentir dans sa chair les effets destructeurs du système de domination mis en place par les États occidentaux. Il se sentait limité, émasculé, contrôlé par des puissances extérieures. Et cette prémonition finira par se réaliser sous la forme terrible de l’enfermement. Après le voyage au Mexique, de retour en Europe, il est interné dans un asile psychiatrique où il restera neuf ans, étape finale de l’« expropriation du corps » de laquelle il disait être victime depuis son enfance.
 
 
Artaud écrit cela longtemps avant que de jeunes gens fiévreux arrivent depuis le nord dans les déserts et les montagnes de la Sierra Madre occidentale en quête de sagesse ancestrale, de connexion avec la terre, d’expériences hallucinogènes. Il écrit cela dans une perspective certainement plus radicale encore que celle des hippies occidentaux des années 1970 inspirés par Castaneda, autre écrivain de l’initiation qui part en quête des sorciers indiens. Guérir la vie. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Peut-être que la vie est malade, que notre façon d’être au monde doit être soignée. Il s’agit d’un souhait mystique, personnel, nourri de vieilles obsessions mais aussi d’un projet politique nouveau, une interprétation radicale de l’idée de révolution. Artaud ne parle pas simplement d’une guérison individuelle, celle qu’il cherche en voulant sortir de l’addiction et de la souffrance intérieure. Il parle de guérir notre conception de la vie, guérir le temps dont nous disposons pour le passer ici en mettant en pratique des manières d’être qui changeraient véritablement la donne.


Guérir la vie. Traduit dans un vocabulaire païen, cela revient quand même à chercher une façon d’habiter le monde qui ne mettrait pas l’homme au centre de l’univers, dominant tout le reste, mais au cœur d’une complexité constellaire où tout est question d’interactions, de mouvement, de rapports de vitesse et de lenteur plutôt que de rapports de pouvoir. Il s’agit d’un désir qu’on peut comprendre aujourd’hui avec une clarté si grande qu’on a du mal à croire qu’il n’ait rencontré aucun écho quand Artaud l’a exprimé pour la première fois. 


« Finalement, Marcos est un être humain quelconque de ce monde. Marcos est toutes les minorités non tolérées, opprimées, qui résistent, explosent et disent : « Ça suffit ! » Tout ce qui est minorité au moment de parler et majorité au moment de se taire et de tenir bon. Tous les exclus qui cherchent la parole, leur parole, quelque chose qui rende la majorité aux éternels fragmentés, nous. Tout ce qui dérange le pouvoir et les bonnes consciences, tout cela est Marcos. » (Sous-commandant Marcos, Communiqué du 28 mai 1994.)


Pour pouvoir me permettre de critiquer quoi que ce soit, à n’importe quel niveau, politique, social, culturel, il faut que je sois en confiance, avec une personne connue et, même comme ça, il existe de grandes probabilités que la personne le prenne mal et que notre relation se détériore ensuite très rapidement. Critiquer, même de loin, même juste commenter avec un peu d’esprit critique, avec un regard un peu aiguisé, est dangereux pour l’amitié, et même pour les relations cordiales. Si on veut survivre socialement, c’est plutôt à bannir.


Est-ce ma faute si je suis de la race des voleurs ? Il m’est arrivé, dans des bars, que des serveurs me servent en premier alors que j’étais assise à côté d’un Arabe qui était entré avant. Quand je regarde des films, ou des annonces publicitaires, ou des gens de pouvoir qui parlent de l’avenir de la planète, je peux reconnaître mon profil génétique dans leurs traits. La police de Détroit ou de Paris ne m’arrête pas en raison de ma couleur de peau. Je suis blanche, mais je suis aussi femme. J’ai donc eu ma part d’expérience de la violence systémique. J’ai été violée, ma voix a été réduite au silence, mon travail a été ignoré ou déprécié, tout ça en raison de mon genre. J’ai donc connu deux types de honte, celle d’être humiliée en tant qu’inférieure, et celle de me sentir humiliée par ma position de privilégiée. On ne peut comparer ni les violences ni les hontes, mais ce que je sais c’est que dans aucun des deux cas je ne suis contente de ma place et ne compte m’en satisfaire. L’humiliation me limite, elle m’empêche une communication authentique avec les autres, elle me condamne à être quelqu’un que je ne souhaite pas être.
 
 
Le premier jour a été consacré à des conférences où on nous a expliqué de manière concrète comment les zapatistes s’organisent pour que ce soit « le peuple qui commande et les gouvernants qui obéissent » et pas l’inverse. Depuis trente ans, dans une région grande comme la Belgique, une forme inédite de démocratie participative a été mise en place, de manière empirique, fluctuante, qui cherche à s’adapter sans cesse. On nous détaille le fonctionnement des Assemblées où se prennent toutes les décisions collectives, les Juntas de Buen Gobierno. Il n’y a pas d’élection, ni de programme politique, ni de partis, ni de dépenses extravagantes pour des campagnes électorales. Chaque personne, homme ou femme, jeune ou vieux, peut être appelée à participer aux Assemblées. Si c’est son tour, quand la saison des réunions arrive, elle quitte sa communauté, son village, pour le temps imparti et s’installe dans le Caracol de sa région afin d’adopter, avec les autres, des accords sur les sujets les plus variés. Quand les réunions se tiennent loin du lieu de vie des participants, ils doivent rester pendant des jours ou même des semaines sur place. Il leur faut parfois se mettre d’accord avec d’autres zapatistes qui parlent une langue différente de la leur. Ici se retrouvent des gens parlant tzotzil, tezltal et tojolabal. L’espagnol est utilisé comme lengua franca, et des interprètes bilingues sont toujours présents pour aider ceux qui ne le parlent pas. Les réunions peuvent durer plusieurs jours. Quand les femmes quittent leur foyer pour y participer, leur charge de travail retombe sur les autres membres de la famille. Les hommes se mettent à faire à manger, à confectionner les tortillas, ces galettes de maïs qui constituent la base du repas un peu comme le pain chez nous. 


Le grand-père de la famille raconte comment le mouvement a commencé, longtemps avant le soulèvement. Il parle de débuts balbutiants de révolte, dans les années 1950 ou 1960, quand il était très jeune et que des hommes se réunissaient en secret dans des clairières au cœur des bois pour organiser la résistance contre les patrons, les propriétaires terriens qui exploitaient la force de travail de tous les Indiens qui n’avaient pas de terrains à eux. Ils étaient sans terre, sans droits, sans dignité. Tout ça, tout ce qu’ils ont aujourd’hui, ils l’ont conquis. 


Leur liberté a un prix, et c’est justement celui-là : ne dépendre de personne ni de rien d’autre que de leur travail, de leur effort, de leur volonté. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie, car les zapatistes sont conscients de la nécessité des interdépendances. Il s’agit de conquérir sa propre liberté. La tierra es de quién la trabaja. La terre est à qui la travaille, ce premier mot d’ordre du zapatisme historique. Terre et liberté. Je comprends comment dans leur quotidien ils et elles ont conquis leur autonomie : à la force du poignet. Je comprends que l’autonomie n’est pas une façon de manier des concepts, c’est une culture, dans le sens profond que nous avons déjà évoqué, celui de l’effort pour cultiver la vie.


Je me demandais si la liberté anticapitaliste selon les zapatistes permettait vraiment une émancipation des femmes ou si, au contraire, elle passait par une sorte de régression, se construisant encore une fois au prix de l’exploitation et de la domination de genre. Le capitalisme, sans le vouloir ou en le voulant, a pu participer d’une certaine manière à l’émancipation : dans sa nécessité de disposer de la force de travail des femmes, il a créé les conditions pour qu’elles puissent s’éloigner des tâches du foyer et du soin des enfants. Il leur a donné à choisir si elles voulaient être à la maison ou travailler, avoir des enfants ou ne pas en avoir, choisir combien en avoir, les allaiter ou pas, les élever chez soi ou les envoyer à l’école. Les avancées techniques et sociales ont permis ces libertés : la pilule, le droit à l’avortement sans risque, la planification familiale, les garderies, le lait en poudre. Tout ça, répondent les marxistes, pour qu’elles puissent remplir les tâches subalternes et moins bien payées que les hommes, dans des entreprises qui détruisent l’environnement et épuisent les corps jusqu’à la mort. Le problème consiste donc à trouver la manière de rejeter le capitalisme néolibéral avec sa charge de violence, ses logiques de domination et de destruction sans avoir à retourner aux conditions d’esclavage du passé. Chacun depuis sa tranchée. 


(Certains de mes amis disent que la double culture est une richesse, un plus. Il ne faut pas dire que tu n’es ni d’ici ni de là-bas mais que tu es à la fois d’ici et de là-bas. Avec eux non plus je n’essaie pas de débattre. Ils sont tellement convaincus de ce qu’ils disent. En plus, une de leurs deux cultures est la mexicaine, et donc critiquer serait mal vu de toute façon. Mais je ne suis pas certaine qu’ils aient raison : la double culture n’est pas nécessairement une richesse. Trop de choix tue le choix. La culture, les racines, les traditions, en plus de constituer un ancrage, un lien à la terre, sont des structures de comportement bien utiles quand il s’agit de s’orienter dans la vie, de prendre une décision. C’est ainsi parce que c’est ainsi, ça l’a toujours été, et il faut suivre la route déjà tracée. Mais si on a toujours deux options possibles, c’est comme n’en avoir aucune. Et si l’identité est une perception qui nous appartient en propre, qui existe dans l’intimité de soi à soi, ce sont aussi les autres qui la définissent. Si ma fille dit qu’elle est mexicaine, ce n’est pas suffisant, cela n’est valable que si le cercle de ceux qui partagent cette identité valident ce qu’elle dit, s’ils y croient. En France elle essaiera de dire qu’elle est française et on se moquera d’elle, de son accent du Michoacán. En réalité la seule chose qu’elle puisse faire c’est dire qu’elle est française au Mexique et mexicaine en France, et c’est ce qui semble le plus logique aux gens. C’est-à-dire : pour valider son identité, elle devra se dire étrangère dans les deux endroits. Et c’est bien, ça n’est pas grave. Moi aussi je suis issue de l’immigration, d’une famille sans terre ni maison qui a toujours changé de lieu selon les opportunités de travail, les rêves, le sens du vent, et j’ai hérité de cette sensation de n’être de nulle part, une sensation avec laquelle il m’a fallu apprendre à vivre et que ma fille devra apprendre à dompter elle aussi. Mais un plus, non, ce n’est pas un plus, c’est un moins. Un moins qui parfois te pèse, parfois te rend plus libre.)


(Je traduis ceci de l’espagnol. J’ai écrit ce livre en espagnol avant qu’il n’existe en français. Ça semble snob de dire ça, comme si ça allait de soi, naviguer d’une langue à l’autre comme les bourgeois universels qui étudient des langues depuis l’enfance et dont l’un des privilèges est de pouvoir passer d’un univers à l’autre avec désinvolture, naturellement, sans trop souffrir ni faire souffrir. Ce n’est pas mon cas. J’ai souffert pour apprendre, me costó, ça m’a coûté. J’ai peiné et travaillé et perdu un peu mon âme dans cette affaire. Me costó un huevo, ça m’a beaucoup coûté, ou littéralement ça m’a coûté un œuf (une couille). J’attendais beaucoup de cette transformation. J’attendais une métamorphose qui suivrait ma conversion en une autre langue. On peut dire qu’elle a eu lieu, mais pas comme je l’attendais, pas aux endroits où je l’attendais. Ce je qui parle ici c’est un je qui n’existerait pas s’il n’avait d’abord été conçu dans une langue étrangère. J’essaie aujourd’hui de le ramener au pays natal, et il résiste, car il n’est plus le même et c’est la terre d’origine qui lui est aujourd’hui devenue un peu inconnue.)

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

samedi 7 décembre 2024

[Leger, Nina] Mémoires sauvées de l'eau

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mémoires sauvées de l'eau

Auteur : Nina LEGER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En 1848, on découvre de l’or dans la Feather River, en Californie du Nord. Une ville naît, baptisée Oroville ; la ruée vers l’or commence.
En 2020, Thea, géologue venue à Oroville pour travailler en aval du gigantesque barrage désormais construit sur la Feather River, doit fuir devant l’avancée des méga-feux. Alors qu’un monde vacille, la violence de son histoire resurgit.
Entourée de femmes aimées — une écrivaine de science-fiction, une descendante d’un peuple autochtone, une ingénieure coréenne —, Thea tente de remonter le fil des dévastations issues de la ruée vers l’or.
Porté par la langue puissante et tendre de Nina Leger, le chant ancien de la rivière se mêle aux voix d’un présent bouleversé pour faire entendre l’épopée d’une civilisation qui s’est construite en détruisant, au point de préparer sa propre ruine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Nina Leger enseigne aux Beaux-Arts de Marseille, où elle vit. Après Antipolis, elle poursuit son enquête sur la fondation des villes. Mémoires sauvées de l'eau est son quatrième roman.

 

 

Avis :   

De la ruée vers l’or à l’impasse climatique : après il y a deux ans le récit de la genèse de Sophia-Antipolis, c’est maintenant l’histoire de la ville d’Oroville, en Californie, qui permet à Nina Leger d’illustrer l’évolution de l’humanité depuis ses élans pionniers et sa confiance dans le progrès jusqu’à la douloureuse prise de conscience des effets destructeurs de son aveuglement.

Fondée en 1848 au moment de la ruée vers l’or en Californie, Oroville est aujourd’hui connue pour le barrage qui porte son nom. Le plus haut des Etats-Unis et le plus grand au monde au moment de sa construction, il fut érigé en 1968 en complément du Central Valley Project, un programme fédéral conçu dans les années trente pour réguler et stocker l’eau qui inonde alors régulièrement la Californie du Nord, et alimenter le Sud désertique au moyen d’un gigantesque « escalier électrique » composé d’aqueducs, de stations de pompage et de centrales hydroélectriques.

Tout commence lorsque de l’or est découvert dans l’American River. Feu de paille faisant la fortune de quelques uns et la défaite de nombreux autres, la ruée vers l’or initie en réalité la transformation du pays. On dompte d’abord l’eau pour les activités aurifères, puis hydroélectriques, et de fil en aiguille, l’on en vient à « faire couler les rivières à l’envers », transformant le Sud semi-aride de la Californie en riche région agricole où grandes villes et industries se développent. A l’époque, peu importent les dommages collatéraux sur les paysages, la faune et les populations amérindiennes que l’on a de toute façon entrepris d’éradiquer au nom du progrès : « Kennedy n’entendait pas céder à l’impudence des déserts. Depuis quand reculait-on devant les caprices du climat ? N’avait-on pas appris à résister, à modifier, à maîtriser pour posséder, à posséder par la maîtrise ? » C’est ainsi que, siphonnant toujours plus d’eau autour d’elle, la Californie devenue paradis de la high-tech s’est peu à peu enfermée dans une impasse où dérèglement climatique, sécheresses et mégafeux n’ont pas fini leurs ravages.

Nina Leger nous raconte cette histoire par les deux bouts, tissant habilement deux fils narratifs qui finissent par se rejoindre. Côté passé, les événements s’enchaînent au travers d’une galerie de personnages aux ressentis contrastés, géologue, ingénieur et entrepreneur face à trois garçons qui, telles des incarnations de leur pays, feront, non sans culpabilité ni mélancolie, l’apprentissage de la modernité au détriment de leur vie d’avant. Côté présent, sur le fond anxiogène du risque de rupture du barrage d’Oroville dont il fallut évacuer la population en 2017 et des ravages des mégafeux comme le Camp Fire en 2018 et le Bear Fire en 2020, Thea, venue s’occuper des saumons que les incubateurs ne parviennent pas à sauver de l’extinction depuis que « l’escalier électrique » les empêche de se reproduire en rivière, échange lettres et messages audio avec sa grand-mère, tout en s’entretenant avec une amie d’ascendance amérindienne. Entre l’expérience de la grand-mère – l’auteur de science-fiction Ursula K. Le Guin, fille de l’anthropologue Alfred Kroeber et de l’écrivain Theodora Kroeber – et celle de l’amie Susan, se creusent encre une fois hontes et culpabilités alors que l’une et l’autre reviennent à leur façon sur le destin de celui qui, capturé à Oroville, finit ses jours comme sujet d’étude au musée d’anthropologie de San Francisco : il était « le dernier des Yahi », l’ultime survivant de sa tribu et même des « Indiens sauvages » de Californie.

Documenté et brassant les points de vue, le texte doux-amer aux accents volontiers sardoniques explore son sujet sous toutes ses faces en y intercalant, reflets authentiques des opinions et des mentalités du moment, des extraits toujours frappants, souvent choquants, d’articles et de déclarations de chaque époque. Qu’elle est donc révélatrice, cette mise en perspective, de nos aveuglements d’humains cupides et présomptueux, capables au nom de ce qui faisait figure de progrès de détruire sans un regard une terre et ses habitants d’origine… Il n’est pas jusqu’au rythme travaillé dans ses sauts de ligne en cours de phrase pour exprimer le désarroi et le vacillement, du lecteur comme des personnages, face à tant d’aveugle arrogance et d’entêtement dans l’absurdité. Et pourtant, que faisons-nous de ce pesant héritage ? Continuerons-nous cette course en avant jusqu’à nous retrouver nous-mêmes sujets d’études des anthropologues de demain ? Comment sortir de l’impasse ?

Passionnant de bout en bout, ce roman historique qui réussit une mise en perspective particulièrement frappante et édifiante de nos erreurs et aveuglements quant à la notion de progrès ouvre une mine de questionnements d’une brûlante actualité. Combien d’autres « Californies » passées, présentes et à venir ? (4/5)

 

 

Citations :

— Vous savez que ça fait cinq ans que l’état de sécheresse est déclaré en Californie ? Hiver, été, rien n’y change.
Jen regarde vers la vitrine ruisselante du café :
— Et toute cette pluie qui tombe depuis dix jours ?
— Trop tard. La terre est tellement dure qu’elle n’absorbe rien, l’eau ne pénètre pas les sols, ne gagne pas les nappes phréatiques, elle glisse directement dans les rivières. Celle du barrage d’Oroville est en crue et le lac a atteint un niveau jamais vu. Pour diminuer la pression, les ingénieurs ont ouvert le déversoir d’urgence. Regardez les images. L’eau tombe à toute berzingue et se fracasse dans la rivière des centaines de mètres plus bas. Ça va faire monter le niveau en aval et, comme les pluies continuent, Sacramento va se retrouver inondée.


Vous voyez les incubateurs à saumons ? Ils ont été construits un peu partout quand on s’est aperçus, ô surprise, que les barrages empêchaient les saumons de remonter les cours d’eau. Les incubateurs sont censés compenser l’impact négatif des barrages, et le verbe m’a toujours laissée rêveuse parce qu’ils n’aident pas les saumons à remonter jusqu’au lieu de leur naissance mais composent avec le fait que la rivière ne peut plus être remontée en proposant un espace de reproduction factice en aval du barrage où les saumons sont forcés de s’arrêter et de donner naissance à des populations conditionnées pour accepter nos rivières bétonnées. Si compenser signifie réparer, les incubateurs sont un échec. En revanche, si ça veut dire s’enfoncer dans son erreur en réclamant, en plus, d’avoir bonne conscience, le terme est parfaitement choisi.


C’est étonnant comme on laisse souvent nos convictions à la porte de notre famille : on est pour l’indépendance des femmes, leur autonomie, leur libération, on écrit de grands textes, on prononce des conférences dans des universités en incitant les filles à prendre le pouvoir et à se faire un chemin pour elles-mêmes, mais on aimerait que sa maman ne cesse jamais de s’occuper de soi et on jalouse les objets qui la détournent du soin qui nous est dû.


Tu sais quand ça a commencé ? enchaîne Susan qui se lève et récupère leurs bâtons de glaces. Avec le barrage que John Sutter a fait construire sur l’American River. Le premier qui a détourné les eaux a démarré toutes les catastrophes. Les pionniers n’ont voulu voir que la richesse, ils ont ignoré les horreurs. Ils pouvaient se le permettre. Nous on n’avait pas le choix, on ne voyait que ça, on ne vivait que ça. La rupture du barrage ou le feu d’aujourd’hui sont la poursuite de cette étincelle-là. Aujourd’hui, la catastrophe se retourne contre la société qui l’a lancée, mais de l’or au feu, c’est le même mouvement de dévoration.


Très tôt, j’ai observé mon père composer avec l’objectivité attendue de l’anthropologue et j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Je ne suis pas bonne en objectivité ; s’il y a une chose à laquelle j’ai voulu échapper, c’est à ça, pas au monde. Je suis convaincue que le monde n’existe pas objectivement – ou en tout cas qu’on ne le rencontre jamais sous cette forme. Tout ce à quoi on accède est une somme de points de vue distincts, divergents et souvent contradictoires.
 

D’une extrémité à l’autre de l’État s’étire la grande Vallée qu’on dit centrale. Elle débute à Oroville, se termine à Los Angeles ; au nord, elle est marais, au sud, elle est aride. Inondable et inondée au nord, elle est désertique, mais certainement pas désertée, au sud – c’est d’ailleurs là que se masse la majeure partie de la population californienne, là aussi que se concentre – quelle drôle d’idée – l’agriculture californienne.
 
 
En observant les eaux monter aussi doucement que si elles n’étaient pas un événement, Billy devenu vieux comprend que la fin du monde se met toujours en chemin longtemps avant qu’on s’en aperçoive, qu’elle se tient en planque entre les choses et les réorganise à sa façon, délicate comme un chat qui tourne et se retourne sur une couverture pour l’arranger à son goût avant de s’y étendre et de s’y assoupir. Impossible alors de l’en déloger. La couverture n’appartient plus qu’au chat, le monde n’est plus qu’à sa fin.


 

lundi 10 juin 2024

[Milesi, Jean-Louis] Au loin, quelques chevaux, deux plumes...

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Au loin, quelques chevaux,
           deux plumes...

Auteur : Jean-Louis MILESI

Parution : 2023 (Presses de la Cité),
                  2024 (Pocket)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juillet 1900. Le bourgeois Edward Sheriff Curtis quitte sa famille et son studio de Seattle pour une expédition dans le Nebraska, rêvant de la photographie qui le rendrait mondialement célèbre. Au milieu de nulle part, il est attaqué et dépouillé par des bandits. Étrangement, à cause d’une image échappée de son portefeuille, Curtis a la vie sauve. Encore plus étrange, le bandit qui l’a épargné l’entraîne avec lui dans un long et dangereux périple. Qui est ce mystérieux cow-boy ? Quel lien le relie à la pendaison de trente-huit Sioux dans le Minnesota, quarante ans plus tôt ? Que font-ils dans cette réserve au milieu d’Indiens si loin de son imaginaire d’enfant que Curtis est incapable de les photographier ?

Une fresque audacieuse et magnifique, portée par le souffle du Grand Ouest américain : la première fiction consacrée au photographe Edward S. Curtis, qui raconte la naissance de sa vocation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Louis Milesi a reçu plusieurs prix pour les scénarios et dialogues qu’il a écrits : Marius et Jeannette, Les Neiges du Kilimandjaro, Marie-Jo et ses deux amours pour Robert Guédiguian. Plus récemment, le film d’animation Josep, d’Aurel. Auteur-réalisateur, il a également été récompensé pour ses films Lino et Fragile. Il a publié un premier roman, Les Bottes de Clint Eastwood (2017, Éditions Le Passage). « Jean-Louis Milesi… a tout plaqué pour les États-Unis. Tant mieux… » (L’Obs)

 

Avis :

Au tournant du XXe siècle, ne subsistent plus en Amérique du Nord que quelques dizaines de milliers d’Indiens. Ils étaient plus d’un million cent ans plus tôt. Soucieux de conserver une trace mémorielle de leurs cultures et traditions, un homme, le photographe Edward Sheriff Curtis, se lance alors dans une véritable course contre le temps. Il sillonne l’Amérique vingt-cinq ans durant et devient le premier photographe-ethnologue des Amérindiens. Ce roman au titre doucement nostalgique imagine la naissance de sa vocation, au coeur d’une agonie tristement orchestrée.

1900. Autodidacte d’origine modeste parvenu à la trentaine, Curtis pourrait se contenter de vivre bourgeoisement, auprès de son épouse et de ses enfants, des portraits guindés pour lesquels ses clients aiment à prendre la pose dans son studio de Seattle. Qui sait, la célébrité pourrait même lui sourire, pour peu que l’une ou l’autre de ses plaques de verre finisse par fixer l’image de quelque personnalité influente. Mais notre homme, curieux des photographies en milieu naturel, a la bougeotte. Le voilà qui, après une expédition en Alaska qui lui a permis d’immortaliser les découvertes de son ami l’anthropologue Georges Grinell, récidive pour une nouvelle aventure, ornithologique cette fois, qui doit les mener dans une réserve indienne du nord du Montana, à plusieurs milliers de dangereux kilomètres.

En route pour son lointain rendez-vous, Curtis est dévalisé et laissé pour mort par des bandits de grand chemin. Son destin semble sur le point de tourner court, quand, changeant mystérieusement d’intention à cause d’une image trouvée dans la poche du blessé, l’un de ses assaillants entreprend de le sauver. Leurré par son prénom Henry et par sa tenue de cow-boy, Curtis est alors loin de réaliser que son nouveau compagnon de route est en vérité un Indien métis et que, bientôt liés d’amitié par les péripéties qui les attendent, les deux hommes auront bien d’autres sujets de préoccupation que les vols d’étourneaux dans le Montana.
 
De fait, c’est vers le Dakota du Sud qu’ils se dirigent désormais, là où, expulsés du Minnesota après la guerre des Sioux et la pendaison collective de trente-huit Dakotas – la plus grande exécution de masse de l’histoire des Etats-Unis – en 1862, les Indiens ont été contraints de se rassembler dans la « Grande Réserve Sioux ». Tandis qu’Henry, ou plus exactement Mika Ohiteka, espère autant qu’il le redoute y retrouver les siens, Curtis y découvre à ses côtés les misérables conditions de vie imposées aux Indiens, ainsi que la politique d’assimilation à toute force qui, entre sédentarisation, christianisation et isolement des enfants dans d’impitoyables pensionnats, si maltraitants que leurs cimetières débordent, entend effacer jusqu’à la mémoire de leur peuple.

A la fois roman historique et récit d’aventure aux accents de western, cette biographie romancée est l’histoire d’une rencontre, celle de deux hommes que tout oppose, mais qui, à mesure qu’insensiblement se tissent entre eux des liens d’estime et d’amitié, va ouvrir les yeux d’un Blanc sur l’entreprise d’effacement de tout un peuple et d’une culture ancestrale. Toujours juste dans son empathie, la sonorité de ses dialogues et sa précision toute cinématographique, l’écrivain scénariste réussit une fresque passionnante, où à la triste impuissance face au désastre répond la détermination de faire savoir et d’interdire l’invisibilisation et l’oubli. Un hommage flamboyant aux Amérindiens et une formidable invitation à découvrir, au-delà de l’image de couverture empruntée à Curtis, une œuvre photographique exceptionnelle, à valeur autant mémorielle qu’artistique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

La disparition de chaque vieil homme ou femme signifie la disparition de traditions, de connaissances des rites sacrés que nul autre ne possède ; par conséquent, les informations qu'il faut transmettre aux générations futures, en respectant le mode de vie de l'une des grandes races de l'humanité, doivent être recueillies immédiatement, sinon cette chance sera perdue à tout jamais. (Edward Sheriff Curtis - 1907)


Comment une photographie peut-elle être vivante ? Il ne se l’explique pas. Mais il sentait ce bouillonnement. Cette chose en lui qu’il retenait prisonnière. Cette photographie qu’il devait faire sortir, qu’il devait libérer pour la donner, l’offrir aux autres, partager avec eux son regard sur cet instant qui finit d’exister dès que l’obturateur se referme. Et qui n’existera plus. De cet instant disparu ne demeure que la capture d’un visage, d’un regard. Peut-être d’une grâce, d’une flamme, d’une âme. A celui qui regarde d’en faire ce qu’il veut. A lui de saisir ou non l’émotion que le photographe y a glissée. D’être touché par ce petit bout du monde qu’un autre a défini, capturé.


 

lundi 8 janvier 2024

[Tharreau, Estelle] Le dernier festin des vaincus

 





J'ai aimé

 

Titre : Le dernier festin des vaincus

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2023 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un soir de réveillon, Naomi Shehaan disparaît de la réserve indienne de Meshkanau. Dans une région minée par la corruption, le racisme, la violence et la misère, un jeune flic, Logan Robertson, tente de briser l'omerta qui entoure cette affaire. Il est rejoint par Nathan et Alice qui, en renouant avec leur passé, plongent dans l'enfer de ce dernier jalon avant la toundra.
Un thriller dur qui éclaire sur les violences intracommunautaires et les traumatismes liés aux pensionnats indiens, dont les femmes sont les premières victimes.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu'une autre femme. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Un polar, oui, mais qui serve une vraie cause. Tel pourrait être l’adage d’Estelle Tharreau, qui, après l’enfance maltraitée (Mon ombre assassine), le féminicide (Les eaux noires), la peine de mort aux Etats-Unis (La peine du bourreau) et le syndrome post-traumatique dans l’armée (Il était une fois la guerre), s’attaque cette fois au sort des Autochtones au Canada pour un nouveau thriller bien noir sur fond bien réel de violence et d’injustice.

La réserve innue de Meshkanau et la ville voisine de Pointe-Cartier au Canada n’existent pas. Elles n’en empruntent pas moins les traits de la tragique réalité amérindienne, alors que, assimilés de force lors de la colonisation de leur territoire par les Européens, leurs religions et leurs cultures traditionnelles interdites et leurs enfants expédiés dans des pensionnats autochtones destinés à leur faire oublier leur identité première et à les orienter vers des emplois ouvriers, les Autochtones n’en finissent pas d’en payer encore aujourd’hui les conséquences traumatiques. Impunément maltraités, victimes de multiples sévices, ceux qui ne succombèrent pas à la surmortalité des terribles pensionnats en sortirent brisés, initiant une longue chaîne de transmission d’effets destructeurs : dépression, violence, alcool, drogue, suicide et, de génération en génération, perte d’estime de soi empêchant toute reconstruction.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme. » Faute de respect de tout autre règle la concernant, c’est de cette terrible loi qu’est victime Naomi Sheehan, une Inue de seize ans dont les fugues à répétition ont fini par ne même plus émouvoir Michèle, sa mère, trop occupée à noyer dans l’alcool la douleur héritée de son enfance en pensionnat autochtone. Soucieux d’éviter scandale et autres désagréments « pour si peu », le chef de la police confie l’enquête, en lui déconseillant tout zèle excessif, au jeune et tout juste nommé policier Logan Robertson. Contre toute attente, ce dernier prend sa mission très au sérieux et entreprend pour de bon, au grand dam de quelques notables de la ville, de faire toute la lumière sur ce énième féminicide. L’on découvrira alors qu’il n’y a pas que les fantômes du passé pour miner le sort des Amérindiens : racisme et criminalité associée n’ont impunément rien perdu de leur vigueur. Rappelons d’ailleurs que le dernier pensionnat autochtone n’a fermé qu’en 1996...

Si l’on gagnera, pour approfondir la thématique de la souffrance amérindienne, à lire des livres tels que Shuni de Naomi Fontaine, Crazy Brave de Joy Harjo ou encore Ici n’est plus ici de Tommy Orange et LaRose de Louise Erdrich, si Nickel Boys de Colson Whitehead révèle avec plus de profondeur encore le cas tout à fait semblable des pensionnats aux Etats-Unis, ce dernier livre d’Estelle Tharreau a le mérite, au travers d’une histoire addictive et bien ficelée, aux personnages intelligemment croqués et au style efficace, de peindre en peu de traits un tableau d’ensemble clair et représentatif d’un sujet encore trop largement méconnu. Il ne semble pas exagéré de dire que le génocide – physique et culturel – amérindien continue plus ou moins directement de faire des victimes. (3,5/5)

 

 

Citations :

Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme.
Selon le rapport de la Gendarmerie royale du Canada datant de 2014, 1181 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées entre 1980 et 2012. Rapporté au pourcentage de la population, ce chiffre équivaut à 55 000 Françaises. 365 cas restent non résolus. En 2019, l’enquête nationale réalisée sur ce sujet publiait son rapport final. La commissaire en chef, Marion Buller, déclarait : « Malgré leurs circonstances et leurs milieux différents, toutes les femmes et les filles disparues et assassinées ont en commun un contexte de marginalisation économique, sociale et politique, de racisme et de misogynie qui, malheureusement, est bien ancré dans la société canadienne. »


Des façades beiges ou rouges, ternies par la saleté, jamais ravalées. Des ruelles où s’entassaient les débris matériels et humains dont la population voulait se débarrasser. Le royaume de la crasse et des rats s’animait la nuit pendant laquelle des silhouettes fantomatiques surgissaient de l’ombre des porches ou se découpaient sous la lumière des lampadaires. Des sans domicile fixe, des drogués, des prostituées, des travailleurs pauvres que le coût des logements et les bas salaires avaient rejetés loin des quartiers vivables. Parmi les spectres des quartiers miséreux, un nombre incalculable de visages aux yeux en amande et aux cheveux de jais se levait vers les deux jeunes gens. «
La rupture des liens avec leur culture et leur communauté accentue leur isolement et leur marginalisation. Pour les femmes, le problème est accru par la discrimination et le sexisme », fit Nathan en se lançant dans un argumentaire universitaire pour contenir la gêne des regards qui se posaient sur eux tandis qu’Alice s’en empreignait pour n’en oublier aucun détail.
« L’image de “l’Indien sale” et de “l’Indienne facile”, d’un peuple violent d’alcooliques, de drogués et de fainéants ne cesse de leur coller à la peau et…
– Et quoi ? le coupa Alice. Tu veux des chiffres ? Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas ignorante de ce qui les touche. Mais, moi, je n’oublie pas que la majorité des agresseurs sont d’anciennes victimes, que la plupart des femmes agressées sont elles-mêmes droguées ou alcooliques et que beaucoup souffrent de troubles mentaux suite à des années d’alcoolisme ou de toxicomanie. Comment veux-tu donner une image positive avec ça ? »
 
 
« En sortant du pensionnat, on n’avait aucune qualification. On est rentrés chez nous sans rien. Avec encore moins qu’en y entrant. On y a laissé notre joie, notre insouciance, notre famille et notre culture pour repartir avec un traumatisme irréversible. »
Le journaliste respecta le silence de la femme avant de pousser plus avant l’interview :
« À l’origine, ces pensionnats devaient servir à assurer l’éducation des jeunes autochtones ? Pour vous comme pour beaucoup d’autres, ça n’a pas été le cas.
– Non, en effet. En sortant de cet enfer, on savait tout juste lire et écrire, mais on pouvait réciter des passages entiers de la Bible.
– Pas facile pour entamer sa vie d’adulte.
– C’était quasiment impossible. On n’avait de place nulle part : chez nous, on se taisait. On avait honte de nous-mêmes, mais aussi de nos parents qu’on nous avait dépeints comme des sauvages pendant toute notre enfance.
– Trouver un emploi devait être compliqué.
– Comme je l’ai dit, on n’avait aucune qualification. Dans l’esprit de l’époque, les Indiens ne pouvaient accéder qu’à des métiers manuels. Mais même dans ce domaine, l’enseignement que nous avions reçu était dérisoire.
– Le manque de qualification n’était pas le seul obstacle, je présume.
– Non, bien entendu. Personne ne voulait former ou embaucher un Indien sauf pour des sous-emplois. La mauvaise image, le dégoût que nous éprouvions de nous-mêmes, le monde extérieur nous les renvoyait constamment. Alors, au fil du temps, à force de vous répéter que vous êtes un sauvage, à force de vous traiter comme un sauvage… À force de vous voir vous-même comme un sauvage, vous finissez par vous comporter comme un sauvage.
– C’est à ce moment-là que vous avez sombré dans l’alcool.
– Oui et la drogue.
– Comment avez-vous fait pour vivre ?
– Avec les allocations que l’État nous verse. Il préfère payer pour que nous restions invisibles, cloîtrés dans notre misère intellectuelle, sociale et économique. On se tue lentement. Il n’y a jamais eu de volonté de progrès ou de civilisation dans ces pensionnats.
– Alors à quoi servaient-ils selon vous ?
– À tuer l’indien ; à éradiquer un peuple et à le chasser de ses terres. Chasser les nomades qui ont besoin d’un vaste territoire pour vivre au gré des saisons et des migrations des animaux pour faire place aux grands projets de “civilisation” ; les mines, les barrages hydroélectriques, les essais militaires…
– Les pensionnats sont fermés désormais et, pourtant, beaucoup de jeunes autochtones sont toujours à la dérive. Comment l’expliquez-vous ? » La femme se tut et Nathan posa une main sur l’épaule d’Alice, qui n’esquissa aucune réaction. « La question des enfants revient à celle des parents. Mes trois enfants m’ont été retirés. Deux sont décédés aujourd’hui. Un seul a réussi à guérir du mal que je lui ai transmis.
– Du mal résultant des pensionnats ?
– Comment devenir mère après ça ? Comment faire quand on n’a plus aucun repère et rien à transmettre, même pas l’estime de soi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 





 

mardi 19 décembre 2023

[Frison-Roche, Roger] La peau de bison

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La peau de bison
            (Les terres de l'infini 1/2)

Auteur : Roger FRISON-ROCHE

Parution : 1970 (Arthaud - 2012)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est à Snowdrift, village perdu des immensités glacées du Grand Nord canadien, que Max, héros de la Royal Air Force, et Rosa, jeune femme d’origine indienne, abritent leurs amours. Au cœur de cette nature âpre et sauvage, Max reprend peu à peu goût à la vie et oublie les horreurs de la guerre. Mais le destin frappe à nouveau. La mort tragique de Rosa pousse Max à l’exil. Il retourne en France, où son neveu Bruno vient de fuguer. Dès lors, Max consacrera toute son énergie à sauver le jeune homme de la drogue en tentant de lui transmettre sa passion des grands espaces.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roger Frison-Roche (1906-1999) est né à Paris de parents savoyards, s'installe à Chamonix à 17 ans et passe ses diplômes de guide et de moniteur de ski. Il découvre le désert en 1936, et part alors pour presque vingt ans s'installer en Algérie, où il devient journaliste. Il est l'auteur de nombreux livres, romans et documentaires sur la montagne, le Sahara, la Laponie et le Grand Nord canadien.

 

Avis :  

Après la montagne et le Sahara qui lui ont valu ses livres les plus célèbres, Roger Frison-Roche, guide chamoniard devenu explorateur en même temps que journaliste et écrivain, s’est intéressé sur le tard, dans les années 1960, au Grand Nord, en Laponie d’abord, au Canada ensuite. Témoin du chant du cygne du mode de vie nomade des Samis en Scandinavie auquel il consacre un premier diptyque, il poursuit avec un second, se faisant cette fois le chantre des grands espaces du Grand Nord américain, terre de solitude entre nuit polaire, glaces et blizzards, mais aussi d’aventure et de liberté, loin de la folie ordinaire des hommes.

Meurtri par son expérience de pilote de la R.A.F. pendant la guerre, le quarantenaire Max Gilles se sent plus que jamais à l’étroit au sein de sa très matérialiste et bourgeoise famille établie dans l’industrie papetière à Grenoble. Il décide d’utiliser ses talents d’aviateur au manche d’un petit appareil privé assurant le ravitaillement des rares habitants des territoires du Nord-Ouest canadien. Là, à Snowdritt, un village perdu près du Grand Lac des Esclaves, à la lisière entre forêt boréale et toundra, il rencontre l’amour en la personne de Rosa, une jeune indienne qu’il épouse et qui lui fait découvrir les bonheurs simples et rustiques d’une vie en pleine nature, rude mais libre, aux enchantements pimentés d’aventure. De magiques survols, loin de toute liaison radio, des troupeaux de bœufs musqués, de caribous et de bisons vivant en paix dans ce sanctuaire encore sauvage, en bivouacs sous les aurores boréales ponctuant de longues échappées dans la forêt où seuls les Indiens ont la permission de trapper, d’expéditions aériennes parfois hasardeuses entre tempêtes et blizzards en périlleuses sorties de chasse où il faut disputer le gibier aux loups, enfin des viriles amitiés taiseuses entre voisins à l’amour sous les fourrures et les étoiles, Max s’est enfin réconcilié avec la vie lorsque, implacable, le drame surgit. Partie chasser en canoë avec son frère malgré un avis de mauvais temps, Rosa ne rentre pas…

Hymne à la nature et à la liberté, le récit mêle ses superbes évocations d’un cadre d’une âpre majesté à celles, de plus en plus tendues, d’aventures qui peuvent à tout instant virer au drame. L’ancien pilote de chasse vit d’adrénaline et exerce un métier non dénué de risques. Preuve en est ce collègue et ami, mort de faim et de froid après un atterrissage forcé dans les glaces. Alors, très vite, à l’exaltation des grands espaces s’associe chez le lecteur la conscience du danger, un péril qui va d’abord guetter Max lorsque l’hiver arctique s’abat soudain et que la blancheur aveugle et tourbillonnante du blizzard avale son avion, pour finalement mieux s’en prendre à Rosa, partie relever sa ligne de trappe dans la tourmente précédant l’embâcle. Au rythme haletant de cette portion du récit succèdera une partie de transition, que l’on pourra juger trop rapide, voire un peu bâclée. C’est que le retour de Max vers la civilisation ordinaire n’est qu’un préambule nécessaire, un passage préparant la seconde partie du diptyque, La vallée sans hommes, où, une nouvelle fois, l’aventure et la liberté se paieront au prix fort.

Peut-être pas tout à fait aussi marquant que les livres les plus connus de l’auteur, pour ne citer que Premier de cordée, La grande crevasse ou Les montagnards de la nuit, ce roman dans la plus pure tradition du récit d’aventure et de nature writing se dévore presque d’une traite, pour le plaisir de son adrénaline conjugué à celui des sublimes évocations de son cadre d’exception. L’écriture et les récits de Roger Frison-Roche n’ont pas pris une ride. (4/5)

 

Citations : 

La bise de l'est venue du grand lac pénétrait toujours plus âpre et glaciale sous les arbres de la forêt. Rosa se dressa, jeta de nouvelles branches sur le foyer et vint s'accroupir devant les braises qui craquaient doucement, ouvrant des gueules pavées de rubis, laissant filtrer à travers leurs crevasses de minces filets de fumée bleuâtre. Maintenant le feu reprenait avec une ardeur nouvelle et Rosa contemplait, avec une joie toujours renouvelée, le mystère qui d'une branche sèche fait un éblouissement de formes et de beauté ; une flamme torturée, frémissante, qui chuinte et pleure parfois comme un nouveau-né, puis lance des étincelles et se consume en une fumée bleue irréelle… 
 

Tu voulais la liberté, je te l'apporte. Là où nous allons, il n'y a pas d'autre servitude que la loi de la forêt, la loi de la nature qui modèle les hommes ; on la subit, mais on la subit sans contrainte parce qu'elle est la vérité.
 

Ils volaient depuis deux heures et avaient dépassé Hay River, lorsque le ciel subitement sembla se désintégrer. Il se déchirait en traînées lumineuses qui s'effilochaient, puis se reformaient en rideaux scintillants de pierreries – mauves, dorées, violettes –, en somptueuses robes de féerie, en traînes impériales de velours amarante, et ces draperies, qui s'accrochaient très haut, dans le cosmos, aux myriades d'étoiles et de planètes, semblaient parfois issues des nébuleuses puis tout à coup flotter sur la terre comme si au contraire elles émanaient des sources mêmes du magma. Désormais on pouvait distinguer tous les détails du relief, la plaine sans fin des eaux glacées du grand lac, les archipels couverts de forêts, les roches nues moutonnées qui entourent Yellowknife ; c'était un paysage grandiose, exaltant, que contemplait Bruno, haletant d'émotion. Une nuit de lumière.


 

vendredi 3 mars 2023

[Sepulveda, Luis] Le vieux qui lisait des romans d'amour

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le vieux qui lisait des romans
            d'amour

            (Un viejo que leía novelas de amor)
    

Auteur : Luis SEPULVEDA

Traduction : François MASPERO

Parution : 1992 en espagnol (Chili)
                   et en français (Métailié)

Pages : 132

 

 

 

 
 

Présentation de l'éditeur : 

Au bord de l’Amazone, un vieil homme ami des Shuars, qui lui ont appris à connaître la forêt, découvre la lecture et chasse un jaguar.

« Il ne lui faut pas vingt lignes pour qu’on tombe sous le charme de cette feinte candeur, de cette fausse légèreté, de cette innocence rusée. Ensuite, on file sans pouvoir s’arrêter jusqu’à une fin que notre plaisir juge trop rapide. » Pierre Lepape, Le Monde
« Un livre sauvage et beau, bâti comme un thriller américain. » Frédéric Taddei, Actuel

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après d’épuisants et douloureux déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’y adapter en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte a tôt fait de fasciner son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer de l’assurance du gringo blanc, débarqué avec ses certitudes et ses ambitions, à son désenchantement bientôt désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

 

 

Avis :

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après de dramatiques déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’adapter à elle en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte fascine d’emblée son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer des rêves du gringo blanc à son désenchantement désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

Finalement, lui qui se sera efforcé sa vie durant « de mettre des limites à l’action des colons qui détruisaient la forêt pour édifier cette œuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert », ne pourra que mesurer tristement l’étendue des dégâts. Alors que la jungle amazonienne cède de plus en plus de terrain, menaçant les Shuars comme la fonte de la banquise les ours polaires, ne reste plus, au vieil homme qu’est devenu Antonio José Bolivar, que l’évasion vers le paradis artificiel des romans à l’eau de rose qu’il affectionne depuis qu’il a, sur le tard, appris à lire avec émerveillement.

L’humour du désespoir anime ce bref et émouvant roman, façonné par l’engagement écologique de l’écrivain, qui, ayant partagé un an le mode de vie des Indiens Shuars en Amazonie, a pu mesurer de près l’impact de la colonisation de leur territoire. Après avoir ri et tremblé, c’est le coeur serré que l’on referme cette ode magnifique à la nature et à la diversité des rapports aux mondes. Car, comment ne pas voir dans l’ultime combat perdu d’avance du valeureux jaguar de cette histoire, la lutte désespérée, et souvent réprimée dans la violence, des peuples d’Amazonie pour la reconnaissance de leurs droits ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

À voir couler le Nangaritza, on pouvait penser que le temps avait oublié ces confins de l’Amazonie, mais les oiseaux savaient que, venues de l’occident, des langues puissantes progressaient en fouillant le corps de la forêt.    
D’énormes machines ouvraient des routes et les Shuars durent se faire plus mobiles. Désormais, ils ne demeuraient plus trois ans de suite sur le même lieu avant de se déplacer pour permettre à la nature de se reformer. À chaque changement de saison, ils démontaient leurs cabanes et reprenaient les ossements de leurs morts pour s’éloigner des étrangers qui s’installaient sur les rives du Nangaritza.   
Les colons, attirés par de nouvelles promesses d’élevage et de déboisement, se faisaient plus nombreux. Ils apportaient aussi l’alcool dépourvu de tout rituel et, par là, la dégénérescence des plus faibles. Et, surtout, se développait la peste des chercheurs d’or, individus sans scrupules, venus de tous les horizons sans autre but que celui d’un enrichissement rapide.
 

Il savait lire. Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse.
 

Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
 

En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait vraiment la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
 

Vous savez comment font les Shuars quand ils entrent sur le territoire des singes ? D’abord ils ôtent toutes leur parures, ils ne portent rien qui peut attirer leur curiosité, et ils noircissent leurs machettes avec de la suie de palme brûlée. Vous vous rendez compte : avec leurs appareils photo, leurs montres, leurs chaînes en argent, leurs boucles de ceinture, leurs couteaux, les gringos ont tout fait pour provoquer la curiosité des singes. Je connais la région et je connais leur comportement. Je peux vous dire que si vous oubliez un détail, si vous avez sur vous la moindre chose qui attire la curiosité d’un ouistiti et s’il descend de son arbre pour vous le prendre, vous avez intérêt à le laisser faire. Si vous résistez, le ouistiti se met à hurler et en quelques secondes des centaines, des milliers de petits démons poilus et furieux vous dégringolent du ciel.
 
 
Ils eurent bientôt laissé la dernière habitation d’El Idilio et pénétrèrent dans la forêt. Il y pleuvait moins, mais l’eau tombait en lourdes rigoles. La pluie était arrêtée par le toit végétal. Elle s’accumulait sur les feuilles et, quand les branches finissaient par céder sous son poids, l’eau se précipitait, chargée de toutes sortes de senteurs.


Un soir de chasse, il avait senti son corps tellement acide et puant à force de sueur qu’en arrivant au bord d’un arroyo il avait voulu piquer une tête. Par chance un Shuar l’avait vu à temps et lui avait lancé un cri d’avertissement.   
— Ne fais pas ça. C’est dangereux.   
— Les piranhas ?   
Non, lui avait expliqué le Shuar : les piranhas vivent en eau calme et profonde, jamais dans les courants rapides. Ce sont des poissons lents et ils ne deviennent vifs que sous l’effet de la faim ou de l’odeur du sang. De fait, il n’avait jamais eu de problème avec les piranhas. Les Shuars lui avaient appris qu’il suffisait de s’enduire le corps de sève d’hévéa pour les tenir à distance. La sève d’hévéa pique, brûle comme si elle allait arracher la peau, mais la démangeaison s’en va dès que l’on est au contact de l’eau fraîche, et les piranhas s’enfuient quand ils sentent l’odeur.   
— Pire que les piranhas, avait dit le Shuar, en désignant un point à la surface de l’arroyo. Il avait vu une tache sombre de plus d’un mètre de long qui glissait rapidement.   
— Qu’est-ce que c’est ?   
— Bagre guacayamo.   
Un silure-perroquet. Un poisson énorme. Par la suite, il avait péché des spécimens qui atteignaient deux mètres et dépassaient soixante-dix kilos, et il avait aussi appris que cet animal n’est pas méchant, mais mortellement affectueux. Quand il voit un être humain dans l’eau, il s’approche pour jouer avec lui et ses coups de queue sont capables de lui briser la colonne vertébrale.


Si ça peut vous être utile, Excellence, quand on bivouaque dans la forêt, il faut se mettre près d’un tronc brûlé ou pétrifié. Les chauves-souris qui y nichent sont le meilleur signal d’alarme. En s’envolant dans la direction opposée au bruit, ces bestioles nous auraient montré d’où il venait. Mais vous leur avez fait peur avec votre lampe et vos cris, alors elles se sont envolées en nous chiant dessus. Elles sont très sensibles, comme tous les rongeurs, et, au moindre signe de danger, elles lâchent tout ce qu’elles ont dans le ventre pour s’alléger. Allez, frottez-vous bien le crâne, si vous ne voulez pas être bouffé par les moustiques.


Un peu avant midi la pluie s’arrêta et cela l’alarma. Il fallait que la pluie continue, sinon l’évaporation commencerait et la forêt disparaîtrait dans un brouillard épais qui l’empêcherait de respirer et d’y voir à plus d’un pas.