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mercredi 6 août 2025

[Choplin, Antoine] La barque de Masao

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La barque de Masao

Auteur : Antoine CHOPLIN

Parution : 2024 (Buchet Chastel)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Masao est ouvrier sur l'île de Naoshima (Japon). Ce soir-là, en quittant l'usine, il découvre Harumi venue l'attendre plus de dix ans après leur dernière entrevue. Des rendez-vous, emplis de pudeur et d'humanité, vont ponctuer leurs retrouvailles.
Ce face à face ravive les souvenirs... Remonte à la mémoire de Masao, cette histoire d'amour superbe et dramatique avec Kazue, la mère d'Harumi. Les années passées comme gardien du phare d'Ogijima. Ou encore les heures de plénitude à bord de la barque qu'il a construite de ses propres mains.
La Barque de Masao, roman habité par les lumières changeantes et les brises marines, est le deuxième texte d'Antoine Choplin publié aux éditions Buchet/Chastel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1962, Antoine Choplin vit en Isère où il se consacre désormais pleinement à l'écriture. Il a publié une vingtaine de livres, romans, récits, poésie parmi lesquels : La Nuit tombée (éd. La Fosse aux ours, 2012, Prix du roman France Télévisions), Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar (éd. La Fosse aux ours, 2017, prix Louis Guilloux), et plus récemment Partie italienne (éd. Buchet/Chastel, 2022). Son oeuvre, traduite en plusieurs langues, a fait l'objet de diverses adaptations théâtrales.
 

 

Avis :

Deux îles japonaises servant d’écrins à des musées conçus spécialement en fonction de l’oeuvre qu’ils abritent - le musée d’art de Teshima en forme de goutte d’eau totalement intégrée au paysage et le musée Chichu de Naoshima abritant des Nymphéas de Monet - ont inspiré ce conte tendre et poétique qui offre à ses personnages une parenthèse artistique vivante et réparatrice.

Cela fait quatorze ans que Masao et sa fille Harumi ne se sont pas parlé. Lui ne s’est jamais remis du suicide de son épouse Kazue le jour-même de la naissance de leur fille. Elle a du coup été élevée par ses grands-parents. Mais, amenée par son métier d’architecte à se rendre pour la construction d’un musée sur l’île de Teshima, à proximité de celle de Naoshima que son père ouvrier rejoint tous les jours par ferry pour y travailler, la jeune femme est venue ce soir-là l’attendre à la sortie de l’usine. Commence le récit, empreint de douceur triste, de retrouvailles gauches et timides.

Au fil des mois qui suivent, à la pudique et progressive évocation par Masao de sa douleur et de sa tentative de l’apprivoiser en construisant de ses mains une barque synonyme pour lui d’oubli et de paix avec lui-même, Harumi répond en partageant son propre apprentissage créatif, en l’occurrence au travers d’une réalisation architecturale destinée à procurer aux visiteurs une expérience sensorielle incomparable, un espace de quiétude et de contemplation. Et peu à peu, à mesure que la barque artisanale, pour l’occasion sortie de l’oubli et restaurée, et la réalisation artistique monumentale dévoilent chacune leurs pouvoirs apaisants, se tissent entre père et fille les fils délicats de l’empathie et de la communion.

L’écriture finement ciselée d’Antoine Choplin, la subtilité de ses tableaux aux mille variations marines et la délicatesse humble et pudique de ses personnages sont ici les ingrédients d’un roman d’une rare beauté, entre tendresse, humanité et poésie : un subtil hommage à la fois à l’élégance nippone et au pouvoir sublimateur de l’art. (4/5)

 

 

Citation :

Dans le ciel, du côté du large, la lune se levait. En ramant, je lui faisais face.  
Plus la nuit s’épaississait, et plus ses reflets sur la surface de la mer gagnaient en éclat. Et maintenant, ils dessinaient un chemin aux limites nettes, que l’on aurait dit empierré de lumière.  
J’ai pensé à Kazue.  
Mais tu vois, Harumi, j’ai pensé à elle d’une autre façon, cette fois-là. Tu vas sourire, mais je crois bien que c’est grâce à la lune, et à cette nouvelle peau qu’elle a soudain donnée à la surface de la mer. Tellement différente de ce mur sinistre derrière lequel Kazue avait disparu. Et contre lequel je n’avais cessé de me fracasser le front. Cette eau-là, sous l’éclat de la lune, ça ressemblait plus à une robe, pour elle. Une parure. Et, pour moi, ça dessinait une route. Et, peut-être, pour nous deux ensemble, une sorte de lisière. C’est un bel endroit pour se retrouver, la lisière, n’est-ce pas Harumi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
La nuit tombée
 

 


 

mercredi 23 juillet 2025

[Josse, Gaëlle] La nuit des pères

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nuit des pères

Auteur : Gaëlle JOSSE

Parution : 2022 (Noir sur Blanc)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m'as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m'as dit ça, aussi. De toutes mes forces, j'ai voulu faire mentir ta malédiction. »

Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l'oubli. Après de longues années d'absence, elle appréhende ce retour. C’est l'ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer. Entre eux trois, pendant quelques jours, l'histoire familiale va se nouer et se dénouer. Sur eux, comme le vol des aigles au-dessus des sommets que ce père aimait par-dessus tout, plane l’ombre de la grande Histoire, du poison qu’elle infuse dans le sang par-delà les générations murées dans le silence. Les voix de cette famille meurtrie se succèdent pour dire l’ambivalence des sentiments filiaux et les violences invisibles, ces déchirures qui poursuivent un homme jusqu'à son crépuscule.

Avec ce texte à vif, Gaëlle Josse nous livre un roman d'une rare intensité, qui interroge nos choix, nos fragilités, et le cours de nos vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Venue a l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013 chez le même éditeur. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a obtenu, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience a reçu le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a remporté le prix Terres de Paroles 2020 et le prix Place ronde du livre photographique. Ce matin-là, paru en 2021, a également rencontré une très large audience. Elle signe son retour à la poésie avec son recueil Et recoudre le soleil, paru en 2022. La nuit des pères, son nouveau roman, est paru fin août 2022. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreuses langues et étudiés dans les lycées. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille a Paris et vit entre Paris et la région parisienne. Elle est chevalier des Arts et Lettres et Chevalier de la Légion d'Honneur.

 

Avis :

Encore sous le choc du décès de son conjoint, victime d’un arrêt cardiaque lors du tournage d’un film sur les fonds marins dont, documentariste de profession, elle assurait la réalisation, la narratrice Isabelle revient avec appréhension dans le village des Alpes qui l’a vue grandir et où elle n’a pas remis les pieds depuis longtemps. Elle répond à l’appel de son frère, Olivier, car leur père, ancien guide de montagne désormais nonagénaire, décline et commence à perdre la mémoire.
 
Ces retrouvailles font resurgir chez Isabelle les souvenirs douloureux d’un homme dur, irascible et imprévisible, dont, adulte, elle avait finit par fuir les mots blessants et la chape de plomb qu’il faisait peser sur leur famille. Mais ce passé commun qui, chez elle resté à vif, lui saute à la gorge à l’occasion de ce retour, est en train de se désagréger dans la mémoire de ce père qu’elle redoute tant de retrouver. Cet effacement n’en rend que plus vivace les hantises qui n’ont cessé d’empoisonner cet homme depuis que des faits terribles, tenus enfermés au plus secret de sa colère et de sa culpabilité, sont venus l’écraser de leur irrépressible fardeau.

Au taraudant questionnement adressé intérieurement à son père par Isabelle répondent alors enfin les révélations qui vont apporter l’apaisement et permettre à l’amour, in extremis, de trouver sa juste place. Il aura fallu son proche anéantissement dans l’oubli pour que la mémoire finisse par trouver les mots, brisant la malédiction du silence et de ses ravages souterrains, si compacts autour de certains faits honteux de l’Histoire. La douleur, même cachée, irradie. Elle se transmet de manière rampante, meurtrissant parfois plusieurs générations. Et si Olivier, en apparence plus serein, ne prend la parole qu’en dernier dans ce récit, ce n’est pas pour autant que, plus insidieusement impacté que sa soeur, il n’a pas lui aussi fait les frais de la douleur silencieuse de ses parents.

Modèle de concision et de retenue, ce roman d’une parfaite justesse est bouleversant. On le referme impressionné par la simplicité de son évidence sur un sujet aussi complexe. (4/5)

 

 

Citations : 

Je réalise combien c’est facile de partir, de tout laisser en plan, de tout laisser aux autres. Une valise, un sac à fermer, une porte à claquer, et c’est la vie devant soi. Jusqu’au moment où la précédente vous rattrape.

On n’oublie jamais ce qui nous a terrorisé, on tente juste de fermer la boîte, et ça ne marche jamais.

Nos corps, nos chairs nous trahissent avec le temps, seul demeure le regard, parfois étrangement enchâssé dans des traits qui ont glissé, fondu ou durci.

Me revient à l’instant en mémoire cet article de journal, lu il y a quelques semaines. Des Japonais, des Coréens, hommes et femmes, font corriger au laser les lignes de leurs mains. Entre esthétique et superstition. Faire corriger sa ligne de cœur, sa ligne de chance, sa ligne de vie. Quinze minutes suffisent, paraît-il, à dessiner un nouveau tracé. J’avais trouvé cela terrifiant autant que fascinant. Le pacte du docteur Faust revu à l’aune de la chirurgie esthétique. Et si cela suffisait à infléchir le destin ? Que faudrait-il céder en échange ?

Cent fois j’ai été sur le point de parler à Isabelle. Elle avait droit à cette histoire, c’est aussi la sienne. Et je me souvenais que j’avais promis, quoi que j’en pense. Ç’a été un poids accablant, une pierre sur les épaules, mais j’ai tenu. Je ne crois pas avoir eu raison. Cent fois j’ai voulu prendre cette responsabilité de rompre une promesse consentie pour apaiser un ultime départ, de la rompre en conscience, en liberté, mais chaque fois que je me trouvais au bord des mots, il y avait ces sensations de graviers dans la gorge, de plomb dans le cœur. Comme une main, posée sur mon bras, qui m’arrêtait. Il n’y a pas de jour où je ne me suis demandé si les promesses faites aux mourants étaient plus importantes que les blessures des vivants.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 11 mars 2025

[Kellou, Dorothée-Myriam] Nancy-Kabylie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nancy-Kabylie

Auteur : Dorothée-Myriam KELLOU

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  T’es en quête ! ». Voilà ce qu’un jour, sa meilleure amie lance à Dorothée Myriam Kellou. De quoi, elle l’ignore. Pourtant tous les indices sont là. Son apprentissage de la langue arabe, son parcours intellectuel, ses voyages, et le besoin de rappeler les origines algériennes de son père. Que sait-elle de sa jeunesse ? Peu de choses. Il l’invite donc à relire un projet de film qu’il lui avait adressé quelques années auparavant. Dorothée y découvre qu’en 1960, son père et sa famille ont été contraints de quitter leur village de Mansourah, où des populations avaient été déplacées sous le contrôle de l’armée française. Chapitre mal connu d’une guerre sur laquelle beaucoup d’ombres demeurent.

Dorothée Myriam Kellou tente d’y apporter sa part de lumière. De Nancy où elle a grandi, en passant par l'Égypte, la Palestine et les Etats-Unis, la jeune femme vogue pour mieux s’ancrer. Dans ce livre très personnel, Dorothée remonte le temps, celui où ses parents - Catherine, jeune française en voyage solidaire en Algérie, et Malek, jeune réalisateur algérien aux sympathies communistes -, se sont connus et aimés. L'autrice évoque aussi son enfance, sa double culture, la force et les tiraillements qu'elle engendre. Le  poids du silence en héritage : la guerre, les déplacements de population, les camps. Toutes ces  vérités qu’on tait, la violence éprouvée quand enfin elles éclatent. Avec son père, Dorothée retournera sur les lieux de cette histoire traumatique  : une maison, un arbre, des témoins d’alors la feront resurgir. Père et fille en feront un film, et ainsi, répareront l’oubli.  

Enquête, récit intime, réflexion sur l'histoire, la mémoire, l'identité et la transmission, voyage initiatique, hommage au père et à son pays : ce premier texte de Dorothée Myriam Kellou est inclassable et remarquable pour cette raison même. Il tâtonne, interroge, raconte une Algérie tantôt douloureuse, tantôt rêvée, ouvrant la voie de l’apaisement et de la réconciliation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dorothée-Myriam Kellou est journaliste et réalisatrice. Elle a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, et a reçu le prix Trace de l'investigation journalistique à Washington D. C. Elle a réalisé « A Mansourah, tu nous as séparés » sur la mémoire intime des regroupements de populations pendant la guerre d'Algérie, et reçu plusieurs prix, dont le prix des droits humains au FIDADOC d’Agadir en 2019 et une étoile de la scam en 2021. Elle a également réalisé une série documentaire sonore pour France culture, « L'Algérie des camps », lauréat du prix Albert Londres/France culture.

 

Avis :  

De mère française et de père algérien, Dorothée-Myriam Kellou a d’abord vécu sa double identité dans son seul double prénom. Jusqu’à ce qu’une remarque - « Tu  dis que t’es algérienne mais tu ne parles pas arabe ! » - la renvoie, encore enfant, au silence paternel. Pourquoi ce choix de l’effacement des origines ? Compléter la part manquante d’elle-même devient alors une obsession. Le trait d’union dans son prénom, il va lui falloir le retracer entre ses deux enracinements : Nancy-Kabylie. C’est ce « grand voyage initiatique » que ce livre s’attache à raconter, un parcours intérieur intime pour recomposer le miroir brisé de la mémoire.

Commencé avec l’apprentissage de la langue arabe, ce périple emmène l’auteur en Egypte, en Palestine et aux Etats-Unis, où ses études la sensibilisent au post-colonialisme au travers des écrits fondateurs de Frantz Fanon et d’Edward Saïd. Sa fille le pressant de questions sur sa vie en Algérie, le père, Malek Kellou, n’a alors pour réponses que les blancs de sa mémoire, oblitérée par le traumatisme de la guerre. Réalisateur de télévision, il a le projet d’un documentaire, « Lettres à mes filles », qui ne voit jamais le jour. Il devait y raconter comment, malgré les verrous posés sur ses souvenirs, ceux-ci lui sont pourtant revenus en pleine figure, lorsqu’en 1990 il est tombé nez à nez avec la statue, nouvellement installée à Nancy, qui le terrorisait, enfant, à proximité de son village : celle du sergent Blandan, militaire français tué lors de la conquête coloniale de l’Algérie.

Dès lors, le père et la fille vont tenter ensemble d’apprivoiser cette mémoire traumatique. Ce seront plusieurs voyages au village familial de Kabylie, l’un de ceux que l’armée française avait vidés de leurs populations pour les enclore, loin de tout contact avec le FLN, dans des camps de regroupement qui ont irrémédiablement désorganisé l’agriculture et les campagnes algériennes. De ce retour ils tireront un film documentaire, « A Mansourah, tu nous as séparés » : l’occasion de mettre des mots sur la violence et les horreurs vécues, étape incontournable sur le chemin de la résilience.

Ce récit très personnel de restauration d’une mémoire oblitérée et néanmoins transmise inconsciemment s’assortit d’une réflexion sur les effets dévastateurs des non-dits et du déni qui entourent encore la guerre d’Algérie et les torts causés aux populations. L’on pense à Léonora Miano, Tommy Orange, Naomi Fontaine, Alice Zeniter et tant d’autres dont les témoignages et romans décrivent eux aussi l’héritage, d’autant plus ravageur que mal ou pas reconnu, d’autres drames plus ou moins récents, génocidaires, esclavagistes ou colonialistes. Non seulement « Le récit ancre », mais « S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses », comme celles proposées par l’islamisme. Pour avancer et vivre ensemble harmonieusement, il faut des mots. Alors, seulement les héritiers pourront, eux aussi, conclure comme l’auteur : « À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases. »

Journaliste et réalisatrice indépendante aux combats courageux – c’est notamment elle qui, en 2016, a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, affaire développée par Justine Augier dans son livre Personne morale –, Dorothée-Myriam Kellou livre ici un récit intime qui éclaire de façon touchante les raisons de ses engagements. (4/5) 

 

Citations : 

La nostalgie, c’est contempler un passé heureux dans un miroir brisé dont il ne reste que de petits morceaux tranchants.


Est-ce qu’on peut se noyer dans le souvenir comme dans un verre d’eau ?


(…) partout où l’on va, le seul lieu qui reste, c’est soi.


Trait d’union. Je pourrais l’utiliser en français : française trait d’union algérienne. Française- algérienne. Ça s’écrit, ça se lit, mais pas si souvent que ça. Revendiquer une binationalité et une forme de transnationalité, pas d’extranéité, par la ponctuation. Exister en deux et avec deux pays en soi, pas l’un sans l’autre, pas  l’un dans l’ombre de l’autre, l’un et l’autre, en pleine  lumière. L’un avec l’autre. Plus besoin de compenser  sans cesse le déséquilibre. Tiret. Je le trace plusieurs  fois. Tiret, tiret, tiret. J’aime l’équilibre qu’apporte ce trait d’union. Il est confortable, mais sépare. Et si je le remplaçais par un astérisque ? Ce symbole typographique ressemble à une étoile. Il dénote aussi la multiplication. Je suis française*algérienne. Nous sommes  des multiples, étoilés. Cet astérisque devient le point  manifeste de mon utopie politique en France. Peut-être naïvement.


A Washington, je découvre l’histoire des tribus amérindiennes qui vivaient encore au XVIIe siècle sur le territoire des Nacotchtank, un peuple commerçant établi  entre les deux grands fleuves du district de Columbia : le Potomac et l’Anacostia. Ils ont fui la colonisation et ont trouvé refuge dans la plus grande tribu Piscataway du sud du Maryland. Je m’étonne de ce désir de documenter et de dire la vérité pour tenter de réparer les préjudices causés par l’histoire et améliorer les relations entre les membres de la société. La vérité historique n’est pas seulement étudiée ici, elle est encouragée. L’université me soutiendra d’ailleurs dans mes recherches l’été suivant, en France et en Algérie.


Plus tard, je comprendrai le lien, les effets au long terme des regroupements : la déstructuration profonde de l’identité paysanne algérienne. C’est dans le  « triangle de la mort » que des massacres de civils attribués aux terroristes du GIA ont été perpétrés. C’est aussi dans cette région que l’armée française a regroupé massivement les populations pendant la guerre d’indépendance. Une chercheuse que je rencontrerai en toute discrétion quelques années plus tard me confiera le résultat de ses travaux d’ethnographie du djihadisme en cours de publication. Le GIA a beaucoup recruté dans les anciens quartiers de regroupement, devenus pour certains domaines autogérés et villages socialistes au moment de l’indépendance. Pourquoi ? Car le salafisme djihadiste propose une place dans l’histoire, une filiation que ces déracinés n’ont plus. Ils deviennent, en épousant cette idéologie, les descendants des premiers compagnons du Prophète. Ils sortent du déracinement ennoblis par cette nouvelle ascendance.


Non, la colonisation était une « bénédiction », hurlent certains. Ils crient fort et nous assourdissent. La France a construit des routes, des écoles et des hôpitaux. « Que la colonisation ait aussi développé le pays n’est pas contestable : c’était d’ailleurs le projet colonial partout dans l’empire mais c’était un développement au service de la puissance qui s’était imposée par la force », rappelle l’historienne Raphaëlle Branche. 


À  chaque reconnaissance officielle des crimes passés, les nostalgiques de l’empire (vingt fois plus grand que la métropole) dénoncent une logique de « repentance ». Les mots de l’extrême droite s’infiltrent partout. Ce mot de repentance fait écho à d’autres mots inscrits dans notre vocabulaire. « Français de souche », « grand remplacement ». Ne trahissent-ils pas une  peur ancienne ? Celle de l’ancien colon attaché à ses privilèges ? À croire qu’ils ne supportent pas de voir nos têtes sur des affiches, qu’elles soient de cinéma ou électorales. Mais au fond, que comprend-on de ce mot à connotation religieuse, repentance ? Attendons- nous la moindre expiation ? Et au fond, quel mal y a-t- il à reconnaître et s’excuser pour des crimes passés ? Faut-il lui préférer la réconciliation, comme si nous étions encore en guerre ? Pour moi, la seule réconciliation qui vaille, c’est avec soi-même et son histoire.


Le récit ancre. S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses.


J’ai la chance d’avoir retrouvé ma vraie filiation. De connaître l’histoire de mon nom de famille. (…)
À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases.


De quelle liberté une femme jouit-elle si c’est sous la contrainte qu’elle retire le voile ? 



Lisez ici mon interview de Dorothée-Myriam Kellou.


 

samedi 4 janvier 2025

[Zalapi, Gabriella] Ilaria ou la conquête de la désobéissance





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ilaria ou la conquête
            de la désobéissance

Auteur : Gabriella ZALAPI

Parution : 2024 (Zoé)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un jour de mai 1980, Ilaria, huit ans, monte dans la voiture de son père à la sortie de l’école. De petits hôtels en aires d’autoroute, l’errance dans le nord de l’Italie se prolonge. En pensant à sa mère, l’enfant se promet de ne plus pleurer. Elle apprend à conduire et à mentir, découvre Trieste, Bologne, l’internat à Rome, une vie paysanne et solaire en Sicile. Grâce aux jeux, aux tubes chantés à tue-tête dans la voiture, grâce à Claudia, Isabella ou Vito, l’enlèvement ressemble à une enfance presque normale. Mais le père boit trop, il est un « guépard nerveux » dans un nuage de nicotine, pense la petite. S’il la prend par la main, mieux vaut ne pas la retirer ; ni reculer son visage quand il lui pince la joue. Ilaria observe et ressent tout.
Dans une langue saisissante, rapide et précise, ce roman relate de l’intérieur l’écroulement d’une petite fille qui doit accomplir seule l’apprentissage de la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriella Zalapì est plasticienne, d’origines anglaise, italienne et suisse, elle vit à Paris. Formée à la Haute école d’art et de design à Genève, elle puise entre autres son matériau dans sa propre histoire familiale, reprenant photographies, archives, souvenirs et les agençant dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Antonia (Zoé, 2019, Le livre de poche, 2020), son premier roman, a reçu le Grand prix de l’héroïne Madame Figaro et le prix Bibliomedia. Dans Willibald, l’écriture précise et réduite à l’essentiel de Gabriella Zalapì peint les plis et les replis d’un homme dont la vie aussi tragique que romanesque a fait de sa famille la victime collatérale.

 

Avis :

Puisant dans sa propre histoire, l’artiste plasticienne italo-suisse Gabriella Zalapi raconte à hauteur d’enfant l’enlèvement d’une fillette par son père dans un texte d’un dépouillement déchirant.

Au début des années 1980, Ilaria, huit ans, vit à Genève avec sa mère et sa soeur Ana, à bonne distance d’un père qui, resté à Turin, se refuse, contre toute raison, à admettre le départ de son épouse. Venu la chercher à la sortie de l’école, il enlève la petite fille et entreprend avec elle une folle cavale à travers l’Italie : une errance chaotique, d’hôtel en hôtel, sans autre but deux ans durant et dans une confusion ourlée de violence délirante, de faire pression, à coups de télégrammes et d’appels téléphoniques incessants, sur une mère impuissante malgré tous les avocats et tous les avis de recherche.

Narrée du point de vue de l’enfant, en phrases courtes réduites à l’essentiel et traduisant dans leur staccato éperdu le désarroi ressenti face à une situation dont, sans s’en formuler toutes les implications, elle observe jour après jour les mille signes concrets de son anormalité, l’histoire se déploie dans la tension constante d’un temps suspendu, d’une attente dont on ne sait vers quoi elle pourra bien mener mais qui, au travers des seules observations de la petite, dans un mélange de gravité et d’innocence enfantine, laisse deviner entre les pointillés et les non-dits, à la fois l’obsession malade et violente du père à l’égard de son ex-femme, et l’angoisse désespérée de la mère sans nouvelles de sa fille.

Privée de son quotidien de petite fille, ballottée dans une incertitude qu’elle subit sans mots, Ilaria, tout en apportant au récit ce que l’enfance comporte de légèreté, souligne, avec son ressenti et le poids de ses silences, la tragédie de l’enfance lorsqu’elle se retrouve la victime impuissante de la folie des hommes. Gabriella Zalapi a su tremper sa plume au plus près de cette sensibilité enfantine meurtrie qui fut la sienne, pour un récit tout en finesse, d’une sobriété qui en décuple la force et l’intensité. Superbe ! (4/5)

 

Citations :

De la ville où nous avons conçu notre fille. STOP. Celle que tu as perdue en échange de ta liberté. STOP. Et d’aucun autre amour véritable. STOP. Ce que je ressens tu le sais. STOP. À bientôt. STOP. Ton mari.


Papa veut voir et revoir la sculpture du Bernin Apollon et Daphné. Il est fasciné par elle. Il dit que seul un maître peut tailler des feuilles de marbre et les rendre si justes, si délicates. Il s’approche, recule. Tu vois, Daphné se transforme en arbre. Si elle n’avait pas cherché à échapper à Apollon, cela ne serait pas arrivé.


Allo  ?
J’entends le timbre de la voix de Maman. Tout se brouille dans ma tête. Je n’ose pas prononcer un mot.
Tu ne lui dis rien  ?  
Je m’efforce, j’articule « Maman ».  
Ilaria ! Comment vas-tu  ? Où es-tu  ? As-tu reçu le paquet que je t’ai envoyé  ?  
Oui. Merci.  
Tu pourras me faire des peintures…  
Oui.  
Où es-tu  ?  
Papa est penché au-dessus de moi, il veut tout entendre.  
Ne lui réponds pas !  
Je tente de m’écarter, mais il me tient fermement par les épaules.  
Alors, tu le lui dis  ?  
Quoi  ?  
Ce que tu m’as dit.  
Quoi  ?  
Que tu la détestes.  
Qui  ?  
Ta mère. Dis-lui que tu la détestes.  
Papa est menaçant. Je ne respire plus.


Pendant que mes camarades prennent des cours de piano ou de danse classique, je rattrape mon retard scolaire avec Suor Siliana. Elle ressemble à une pêche toute rose, toute ronde, avec un menton pointu. Ses cheveux gris frisés dépassent de son voile, on dirait une couronne. Tu y arriveras, je vais t’aider mais tu dois y mettre du tien. Ilaria, concentre-toi ! Je répète, calcule, soigne ma calligraphie, je fais tout pour la contenter. Tu vois ! C’est très bien ! Quand Suor Siliana dit ces mots, quand elle pose sa main potelée sur mon épaule pour m’encourager, j’ai envie de me réfugier dans ses bras. J’ai envie de lui dire que je ne fais pas exprès d’oublier, que les mots tombent dans ma tête comme des flocons de neige et fondent. Non, non, je ne rêve pas. Mais c’est plus fort que moi, je pense tout le temps au coup de téléphone à Maman. Je ne fais pas exprès. J’aimerais tout lui raconter. Lui dire que j’ai peur que Maman ne m’aime plus. Ce serait normal, non  ? Après ce que j’ai dit, elle doit croire que je la déteste. Elle ne peut plus m’aimer, non  ?  
J’ai froid. Je dois dire à Maman que c’est Papa qui m’a forcée à dire ça.  
Cette pensée ouvre une fenêtre qui se referme aussitôt.  
Si je dis quoi que ce soit à Maman, je trahirai encore une fois Papa.

 


mardi 17 décembre 2024

[Breteau, Clara] L'avenue de verre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'avenue de verre

Auteur : Clara BRETEAU

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Anna est née de père inconnu aux yeux de l’état civil. Ce père, elle le connaît pourtant. Arrivé d’Algérie en 1962, il travaillait comme laveur de carreaux. Anna croisait souvent sa silhouette, en scooter dans les rues de Tours, transportant sur son dos son matériel et son échelle.

Sur l’avenue de verre qui traverse la ville, il a passé sa vie à effacer des traces. Après sa mort, Anna tente, elle, de retrouver d’autres signes estompés, ceux de la relation qui les a unis mais également ceux du monde qu’il a quitté, de l’autre côté de la mer. Ceux d’un drame qu’elle suspecte mais qui demeure voilé.

Dans cette émouvante quête intime, Clara Breteau renoue avec un père dont le métier était de faire corps avec les vitrines qu’il nettoyait – tour à tour cloisons qui séparent et surfaces où les signes se déposent. En jouant sur les transparences et les opacités de l’histoire familiale et coloniale, l’écriture touche au plus près ce qui était resté scellé, pour mieux retisser la mémoire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clara Breteau vit à Tours. L’avenue de verre est son premier roman.

 

Avis :

Par prévention contre le racisme disait-il, mais surtout parce qu’il menait une double vie, leur père n’a reconnu ni Anna ni son frère à la naissance. Ainsi poursuivait-il, lui le laveur de carreaux qui passa sa vie en France le nez sur des parois de verre à assurer leur transparence, l’oeuvre d’effacement que, depuis son arrivée à Tours en 1962, adoptant « tous les insignes du bon Français » « pour ne pas se faire remarquer » mais aussi pour tenter d’oublier cette Algérie devenue pour lui synonyme de mort et de cauchemar, il avait entrepris quant à son passé et à son identité.

Béance à l’état civil, absence en pointillés de plus en plus espacés au quotidien, il finit même par ne plus traverser la vie d’Anna que sous la forme régulièrement entraperçue d’une silhouette caractéristique sillonnant la ville sur son scooter hérissé de son échelle et de son béret rouge. Mais voilà, « c’est lorsque l’on efface que soudain tout résonne. » « C’est lorsqu’on les dénude que les parois se mettent à parler. » Ce père champion du gommage de vitres comme de sa mémoire et aujourd’hui décédé, Anna désormais professeur de géographie ne peut se résoudre à le laisser s’évaporer comme un mirage. Ces traces qu’il s’est avec tant de soin évertué sa vie durant à effacer, elle n’aspire qu’à les faire resurgir, espérant ainsi combler les blancs qu’il lui a laissés en héritage.

Alors, la jeune femme enquête, interroge, cherche le révélateur de cette encre sympathique avec laquelle il a écrit sa vie et, du coup, une partie de la sienne aussi. Elle se voit comme un « boomerang » qui, un jour « inverserait son trajet, reviendrait s’écraser à son point d’origine. » On la perçoit comme un insecte se cognant désespérément à la vitre invisible de l’opacité et du silence. Car au vide répond obstinément le « rien », celui qui a pris la place de ses origines, à-demi gommées par ce qu’elle devine du massacre de ses grands-parents et par le couvercle jeté sur les atrocités de la guerre coloniale.

Joliment porté par la finesse et la poésie d’une plume tout en retenue jonglant entre opacités et effets de transparence, ce premier roman d’inspiration manifestement autobiographique peut, par certains côtés, faire penser à Archipels d’Hélène Gaudy. A défaut de se laisser percer, l’énigme paternelle aura, dans les deux cas, entre émotion et réflexion, suscité de fort beaux ouvrages littéraires. (4/5)

 

Citations :

Les rares choses qu’il lui avait dites au fil des ans surnageaient dans la tête d’Anna : des histoires de mitraillettes, de mort qui colle aux trousses. Des slogans, pas vraiment des histoires : « Marche ou crève », « La vie est une jungle ». Ils dérivaient dans le vide comme des vêtements sans corps.
 

Elle parle à des amis de son père, des anciens collègues, des familles arrivées d’Algérie à la fin de la guerre, comme lui. Elle sait qu’elle oublie vite, alors elle note, collecte. Pour, dit-elle au début, lutter contre le silence. Comme s’il s’agissait d’une force qui serait extérieure à nous, d’une de ces vilaines maladies qui masquent les visages.
 

Une grande artère de verre qui court, d’un fleuve à l’autre, à travers les différents quartiers de la ville. C’était ça, son domaine. C’était elle qui avait remplacé l’Algérie. Avec ses pharmacies, ses banques, ses salles de sport, ses magasins de lunettes, vêtements et chocolats. Et, plaquée sur tout ça, cette grande carapace vitrée dont il était l’écuyer, qu’il entretenait jour après jour, sur ses deux faces ; en récurant les parois mal articulées, grattant les empreintes de colle et de poussière, éliminant les toiles d’araignées avec, pendant l’été, tous les pollens de platanes blonds et brillants qui se prenaient dedans.
 

Elle repensait à son père, à son béret, à tous les insignes du bon Français – jusqu’au déjeuner baguette camembert – qu’il avait adoptés pour ne pas se faire remarquer. Cette chambre remplie d’échos le dit bien, pourtant : c’est lorsque l’on efface que soudain tout résonne. Que les fantômes se lèvent. C’est lorsqu’on les dénude que les parois se mettent à parler.
 

Pendant longtemps, Anna avait cru que rien ne bougerait.Que les corps en dessous resteraient enfouis dans le sable. Que les rambardes fragiles tiendraient contre le courant. Quelque chose pourtant s’était enclenché dont on ne pouvait plus arrêter la course. La vie d’Anna était un boomerang. Un jour, elle inverserait son trajet, reviendrait s’écraser à son point d’origine. Même s’il lui était impossible de savoir quand et comment cela se produirait.
 

Ça doit signifier quelque chose, « kara-oke », en japonais. Tout autour d’Anna, sur le trottoir, il y a les mots que la lignée algérienne a projetés, par la bouche de son père, jusque sur son visage. Elle ne sait pas si cela augmente ou allège la douleur, de ne pas trop savoir d’où elle vient, qui l’envoie. Orchestration du vide. « Kara-oke », c’est ça que ça veut dire. Ce qui vient de s’échapper du visage de son père n’est pas vraiment une malédiction. C’est une gomme, le néant jeté en lettres sonores au travers de la rue.
 

Dans le pays de son père, il arrivait qu’un nouveau-né reçoive pour prénom et date de naissance ceux de son frère aîné si celui-ci, décédé, n’avait pas été déclaré. Anna se demande dans ce cas lequel absorbait l’autre. C’était comme si le mort mourait une deuxième fois. Mais c’était aussi le vivant, lui semble-t-il, qu’on vidait de sa substance, lorsqu’on le glissait sans bruit dans l’habit du défunt.


 

mardi 3 décembre 2024

[Bouraoui, Nina] Grand seigneur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grand seigneur

Auteur : Nina BOURAOUI

Parution : 2024 (JC Lattès)

Pages : 250

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A la mort de son père, face à la douleur, Nina Bouraoui se tourne vers l’écriture, vers la « puissance surnaturelle des mots » : pour retrouver son père ou qu’il lui adresse un signe. C’est le portrait d’un homme, d’un père, dont la vie était hautement romanesque et ce sont tous les souvenirs qui reviennent, ce qui lui était attaché : une enfance, l’Algérie, l’amour, un art de jouer, des secrets.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteur de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Tous les hommes désirent naturellement savoir (Lattès, 2018) et Otages, (Lattès, 2020, prix Anaïs Nin).

 

Avis :

En 2022, Nina Bouraoui perdait son père. En un hommage sobre et bouleversant, elle entremêle ses souvenirs au récit de sa fin de vie dans un service de soins palliatifs.

Né en Kabylie de parents épiciers, Rachid Bouraoui était devenu haut fonctionnaire, diplomate et gouverneur de la banque centrale d’Algérie. Il avait aussi participé à la libération des otages américains en Iran en 1981. Lui qui ne parlait jamais de ses missions était la fierté de sa famille et passait aux yeux de ses filles pour un héros mystérieux, souvent en voyage et peut-être même un peu espion. Réfugié en France au début de la guerre d’Algérie, à l’instigation de son frère bientôt porté disparu alors qu’il avait rejoint les rangs du FLN, il s’y était marié avec une Bretonne, la mère de l’auteur, et n’était rentré en Algérie qu’après l’Indépendance, pour la quitter à nouveau, cette fois définitivement, en 1981, alors que s’y s’annonçaient de terribles violences. Il avait cinquante-six ans, espéra longtemps un rappel qui ne vint jamais et assista de loin aux années de plomb et à la guerre civile. Il ne retourna chez lui qu’à la toute fin de son existence, quand, malade, il alla y liquider maison et papiers.

Lorsque, réduit à l’ombre de celui qu’il était, il entre en soins palliatifs pour ce que tous savent ses derniers jours, c’est d’abord le père, le modèle et le héros de toujours, « le chef, le garant, le protecteur » qui laisse son épouse et ses filles éplorées. C’est aussi la « moitié de son histoire », sa part d’identité algérienne, qui se dérobe soudain irrémédiablement sous les pieds de l’auteur qui, née en Bretagne, aura passé en Algérie les quatorze premières années de sa vie pour ne plus jamais y revenir ensuite, laissant la déchirure, vécue d’autant plus dramatiquement qu’elle s’est faite sans adieux ni empaquetage de souvenirs, s’emplir d’ombre et de silence. Alors, dans cette chambre, ce jardin et ces couloirs du centre de soins palliatifs où, jour après jour, se tissent les rituels d’une attente lourde d’émotions dont la restitution minutieuse semble vouloir encore en retarder l’échéance, l’introspection de l’auteur s’approfondit à mesure que les souvenirs se pressent. Le mourant ayant déjà sombré dans l’inconscience, c’est dans la tête de sa fille que les images d’une vie avec lui défilent, ombres et secrets désormais à jamais impénétrables.

Un récit poignant, d’une grande sobriété, qui, au travers d’une expérience très personnelle, nous renvoie à notre condition universelle de mortels. Tandis que l’auteur inventorie le passé au moment de se projeter dans un avenir sans son père, c’est ni plus ni moins « l’idée de [s]a propre mort » qu’elle apprend à accepter. (4/5)

 

Citations :

La maladie, la mort bâtissent une communauté, celle des Inconsolables qui se reconnaissent, s’entraident, avancent main dans la main dans une obscurité étrangère à celui que le sort n’a pas frappé.

Les morts ou presque morts vivent dans les vivants et meurent une seconde fois quand les vivants, s’ils sont sans descendance, viennent à mourir à leur tour.

« Perdre un père c’est perdre une partie de son toit. Si l’on compare la vie à une maison, la mienne est à demi à l’air libre » ; je saisis aujourd’hui le sens de ses mots et je comprends l’image, en effet, il manque déjà quelque chose à ma construction, même si mon père est encore vivant, mais sa mort prochaine, inévitable hélas je crois dresse un nouveau dessin de ma vie et me donne le vertige. Si lui « part », qui va « partir » après ? Comme si une mort en entraînait une autre, ce qui est faux, mais ma culpabilité reste plus grande que la réalité et je sais combien je pourrais me punir de survivre au patriarche, par égocentrisme et par masochisme, l’un n’avançant jamais sans l’autre chez moi.

Il faut être en paix avec les morts avant leur mort.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 20 septembre 2024

[Gaudy, Hélène] Archipels

 



 

Au-delà du coup de coeur
💓💓💓

 

Titre : Archipels

Auteur : Hélène Gaudy

Parution : 2024 (Olivier)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Aux confins de la Louisiane, une île porte le prénom de mon père. Chaque jour, elle s’enfonce un peu plus sous les eaux. »

Il a fallu que son esprit vogue jusqu’à l’Isle de Jean-Charles pour qu’elle se retrouve enfin face à son père. Qui est cet homme à la présence tranquille, à la parole rare, qui se dit sans mémoire ? Pour le découvrir elle se lance dans un projet singulier : lui rendre ses souvenirs, les faire resurgir des objets et des paysages.

Le premier lieu à arpenter est l’atelier où il a amassé toutes sortes de curiosités, autant de traces qui nourrissent l’enquête sur ce mystère de proximité : le temps qui passe et ces grands inconnus que demeurent souvent nos parents. Derrière l’accumulateur compulsif, l’archiviste des vies des autres, se révèlent l’homme enfant marqué par la guerre, l’artiste engagé et secret. Peu à peu leur relation change, leurs écritures se mêlent et ravivent les hantises et les rêves de toute une époque.

À travers cette géographie intime, Hélène Gaudy explore ce qui se transmet en silence, offrant à son père l’espoir d’un lieu insubmersible – et aux lecteurs, un texte sensible d’une grande beauté.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Née en 1979, Hélène Gaudy a étudié à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Auteur notamment de romans et livres d'art, son dernier ouvrage Archipels (2024) rend hommage à son père, professeur de littérature en éole d'art.

 

 

Avis :

C’est le hasard qui est à l’origine du déclic. Lorsqu’elle apprend qu’une île dénommée Jean Charles comme son père vieillissant est menacée de disparition par la montée des eaux en Louisiane, l’auteur réalise qu’il ne sera bientôt plus temps, si elle ne se hâte, de percer les mystères de cette terre inconnue qu’est toujours resté ce père, un homme syllogomane sans passé ni souvenirs, dont le déroutant héritage semble tout entier tenir dans son atelier d’artiste et sa sidérante accumulation d’objets, autant de vestiges de la vie des autres dont il faisait son matériau artistique mais qui posent la question de quel vide ils ont comblé et de ce qui se cache sous cette face émergée de l’iceberg.

Alors, avec le sentiment qu’il ne sera « pas plus facile de décrire [s]on propre père que [l]es explorateurs suédois du XIXe siècle », disparus au pôle Nord, à qui elle a consacré son livre Un monde sans rivage, elle entreprend une enquête intime, toute de patience et de délicatesse, s’efforçant de « recueillir [ce] que, peut-être, il finira par dire » et espérant « le faire émerger à l’aide de ces petites brosses qu’utilisent les archéologues, pour ne pas l’abîmer. » Ce père qui n’a pour parler de lui que les objets qu’il a entassés, aussi illisibles aux yeux des siens que le contenu d’une « capsule temporelle » qu’il leur aurait léguée « avant même que le temps soit passé », sait-il seulement sonder lui-même les profondeurs secrètes de l’oubli qui lui tient lieu de refuge ? Ou ne restera-t-il irrémédiablement à sa fille que l’archipel de signes affleurant à la surface ?

Rares sont les livres à vous éblouir comme ici à chaque ligne, la finesse d’observation et d’analyse n’ayant d’égale que la magnificence de l’écriture. Que d’amour et d’intelligence dans ce texte bouleversant de retenue, et quelle splendeur que cette plume capable d’emmener l’admiration du lecteur de sommet en sommet de la première à la dernière page. Pendant que l’insondabilité de l’énigme paternelle et la conscience du peu de temps qui reste ne rendent que plus bouleversants les efforts éperdus et bientôt résignés de la fille et du père pour se rejoindre, Hélène Gaudy transcende les mots pour en faire sans le dire l’étoffe-même d’une affection filiale aussi irréductible que pudique, tout en multipliant les réflexions toutes plus justes et plus belles les unes que les autres sur la filiation, le passage de la vie et l’écriture.

Dans la première sélection du Goncourt, ce livre exceptionnel a toutes les chances de faire partie des favoris, si ce n’est de devenir LE favori. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations :

On dit que l’eau suit son chemin, qu’elle profite de la moindre faille, du moindre creux pour pénétrer les toits, les murs, les maisons, et puis qu’elle s’infiltre où elle peut, selon des lois connues d’elle seule. Nos tristesses font pareil, qui se propagent en différé, et souvent nous traversent sans se reconnaître.


On passe des années à étaler de la peinture, à noircir des feuilles, à meubler nos intérieurs, et un jour, on se retrouve à dire à nos enfants qu’ils pourront tout jeter si nos vies les encombrent. Et on le fait comme ça, sans grands mots et sans larmes, parce qu’on voudrait qu’ils soient légers.


Accumuler, c’est le contraire d’habiter. C’est combler le moindre espace vide jusqu’à s’exclure soi-même, jusqu’à se remplacer.


Cet homme sans mémoire s’en est constitué une, celle de tout le monde et de personne, la moins sélective possible, une vie patiemment noyée dans celles de ses semblables et dont le minimum visible, l’exosquelette, réside dans leur agencement, la manière dont elles cohabitent. Cela seulement signe sa présence, son empreinte, sa trace : faire soi ce rapiècement, ces mille fragments des autres, faire peau cette carapace dans laquelle disparaître.


Il va falloir se donner un peu de temps. Laisser reposer les phrases pour que certains mots se détachent d’eux-mêmes.
Lui faire lire les mots écrits et, quand il les lira, voir s’ils changent de couleur au contact de sa mémoire.
Recueillir ceux que, peut-être, il finira par dire.
Recommencer.
Tout passer au tamis de nos attentes.
Voir ce qui reste au fond, s’il reste quelque chose.
Le faire émerger à l’aide de ces petites brosses qu’utilisent les archéologues, pour ne pas l’abîmer.


Je pense aux capsules temporelles, censées garder la trace de nos vies, à ces objets qu’on enterre pour dire, à ceux qui viendront, quelque chose de ce que nous avons été. (…)
Si tout le réseau de signes qui nous lie aux objets s’est perdu avant eux, ils resteront là, bêtement matériels, vestiges illisibles soudain réduits à leur forme, leur couleur, leur toucher. Dénués de toute attente, de tout souvenir. Des blocs de sensations brutes, des formes, des désirs.  
L’atelier de mon père est une capsule temporelle avant même que le temps soit passé.  À l’intérieur, je suis une Terrienne de 8113.


Moi aussi, j’ai été l’éléphant dans le magasin de porcelaine de mon père, et maintenant je tremble à mon tour de peur qu’un objet se brise, que la colonne d’enclumettes, lourdes et pointues comme un buisson de dagues, tombe sur le corps de mon fils, et je me demande si je n’ai pas fini, avec les années, par construire mon propre magasin de porcelaine, dans lequel ce petit éléphant se promène encore librement.
 
 
Peut-être écrit-on un peu parce qu’on détruit beaucoup, accumule-t-on surtout parce qu’on oublie trop vite, parce qu’on néglige tant de choses.


A mesure qu’il vieillit, que quelque chose en lui se fait plus friable, mon attention s’aiguise, s’alarme, rassemble les pièces d’un puzzle que lui-même semble avoir perdues.  Il est encore là, il n’a pas disparu, il est juste un peu plus loin devant.  Il se noie dans la brume, il martèle la neige, je me dépêche.  Je cherche à créer une archive du présent.


Je prends le temps d’observer son visage, si familier qu’il m’est toujours apparu, quelque part, comme une image, et maintenant ce sont les photos qui révèlent ses changements au fil des années – pour prendre conscience du mouvement, on a parfois besoin de l’image arrêtée.


Parmi les images qui restent, j’en trouve plusieurs de ma mère, de son ventre pendant sa grossesse, puis de ma petite enfance. Les visages des enfants ne durent que quelques semaines, quelques mois. Il faut les capturer avant qu’ils se transforment. Quand ils grandissent, on devient plus négligent, plus tranquille, nous vient l’impression que quelque chose s’installe – adulte, on s’abstient mieux de disparaître.
Quand la vieillesse arrive, la conscience aiguë, attentive, qu’on prête à nos enfants nous revient sous une forme plus inquiète. On renoue avec la conscience du temps, comme si l’âge adulte n’avait été qu’une parenthèse où l’on feignait d’ignorer son passage. On recommence à observer les visages. C’est une autre urgence qui nous prend.


Les parents sont des mégalithes dans notre champ de vision. On passe sa jeunesse à tenter de voir le paysage qu’ils nous cachent, et puis, un jour, ils sont devenus de toutes petites pierres, des cailloux. Là seulement on peut les prendre dans la main, toucher leur texture et leurs failles. Regretter de ne pas l’avoir fait plus tôt, quand ils étaient immenses, quand tout était devant eux encore.
Le paysage semble soudain bien vide. Ils ne le masquaient pas, ils l’habitaient. Maintenant, ce sont eux que l’on voudrait saisir, retrouver.


Il m’a donné le goût de l’image et la vigilance qui l’accompagne – toujours le doigt sur le déclencheur. C’est comme s’il avait cligné des yeux très fort, très longtemps, et que je les avais rouverts à sa place. Entre nous, la longueur du temps de pose et ses images manquantes.


Le regard de l’enfance connaît la menace qui couve dans ce qu’on construit pour se protéger. Je n’observe jamais sans méfiance ce qui s’accumule, chaque jour, à mon corps défendant, sur la moindre surface plane. L’un de mes amis appelait ça le cancer de la table : ce dont on s’entoure, ce qui nous étouffe, qui pousse à nos dépens. 


Ce qu’on perd quand on accumule.  
Le droit au vide qui se restreint.  
Parfois, je me demande si je prends le relais de mon père ou celui de mon grand-père.
Si je sauve ou si j’entasse, si je grave ou si je noie.  
À qui sont les mots que j’emploie.


Se demander à quoi peut ressembler l’enfance d’un homme resté un enfant toute sa vie – à un vide qu’on ne cesse de combler ou au contraire à un état si dévorant, si entier, qu’il se serait étendu sur l’ensemble de son existence.


Chez nous, rien ou presque n’est jamais narré, ou de manière très allusive, comme si nos vies ne comportaient rien de notable, rien qui mérite d’être transmis.
Le passé n’est évoqué que par la bande, à travers un geste, une amertume, une façon d’être sur ses gardes. Mais sans récit pour le circonscrire, il se répand sur tout le reste – et c’est sans doute à cela que servent les légendes familiales : à garder le passé dans le pré carré des histoires, à modérer son influence. Chez nous, on n’a construit aucune digue pour l’arrêter, aussi s’est-il répandu, nous a-t-il parfois submergés. Ce qui en a constitué les heures, on ne l’a pas raconté, ou alors sans y mettre les formes, comme si ce que les uns et les autres avaient vécu devenait automatiquement ordinaire, dérisoire, puisque cela avait eu lieu.


Comme le dit un ingénieur interviewé quelques années plus tôt dans le film Le Joli Mai :    
L’avenir, habituellement, c’est un peu comme la ligne d’horizon.
On ne le rejoint jamais.
En ce moment, il se passe une chose extraordinaire, c’est que l’avenir est en avance sur nous.
Nos rêves sont trop courts pour ce qui existe déjà.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 6 juin 2023

[Ernaux, Annie] La place

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La place

Auteur : Annie ERNAUX

Parution :  1983 (Gallimard) - 1986 (Folio)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Il n'est jamais entré dans un musée, il ne lisait que Paris-Normandie et se servait toujours de son Opinel pour manger. Ouvrier devenu petit commerçant, il espérait que sa fille, grâce aux études, serait mieux que lui.
Cette fille, Annie Ernaux, refuse l'oubli des origines. Elle retrace la vie et la mort de celui qui avait conquis sa petite « place au soleil ». Et dévoile aussi la distance, douloureuse, survenue entre elle, étudiante, et ce père aimé qui lui disait : « Les livres, la musique, c'est bon pour toi. Moi, je n'en ai pas besoin pour vivre. »
Ce récit dépouillé possède une dimension universelle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Annie Ernaux née en 1940 est l’autrice de dix-huit livres aux Éditions Gallimard parmi lesquels La place, Passion simple, L’événement, Les années, Mémoire de fille, et dernièrement, Le jeune homme. Elle a reçu le prix Nobel de Littérature en 2022.

 

 

Avis :

Son père s’éteint en 1967, alors que, venant de réussir le Capes de Lettres, Annie Ernaux réalise le rêve qu’avait pour elle cet homme d’extraction modeste à la vie laborieuse et contrainte. Quinze ans plus tard, par amour autant que par remords, parce qu’ « écrire est le dernier recours quand on a trahi » et que son parcours, en la faisant « migrer doucement vers le monde petit-bourgeois », lui a fait peu à peu « oublier les souvenirs d’en bas comme si c’était quelque chose de mauvais goût », en tous les cas d’incompatible avec la « vision distinguée du monde » qu’elle s’est efforcée d’adopter pour complaire à son nouveau milieu, elle se lance dans le portrait, nu et sans artifices, de ce père à qui elle restitue ainsi sa vraie « place ».

Né au début du siècle dernier dans une famille normande de tâcherons agricoles, le père d’Annie Ernaux ne fréquente guère l’école avant de la quitter dès douze ans pour s’employer dans des fermes d’abord, en usine ensuite. A force de sacrifices et de travail, lui et son épouse acquièrent, après la seconde guerre mondiale, un café-épicerie à Yvetot, qui, tout symbole d’indépendance et d’élévation sociale qu’il soit, ne les met pas à l’abri de la précarité et des fins de mois difficiles partagées avec leur clientèle ouvrière. Complexé par son patois paysan, par son manque d’éducation et par sa gêne financière, le père investit toutes ses espérances dans la réussite de sa fille Annie, qui, brillante à l’école, entame bientôt des études universitaires. Peu à peu, une distance se creuse, à mesure que la jeune fille s’écarte du cadre familial, invite des amies issues de bonnes familles dont le savoir et les manières renvoient ses parents à leur sentiment d’infériorité, se marie bourgeoisement et devient professeur de lettres.

Lorsque le récit commence, son père vient de rendre son dernier souffle, et, le temps pour sa mère de descendre l’escalier avec les mots « c’est fini », c’est toute la vie de cet homme et sa relation avec sa fille qui défilent en une centaine de pages avant de revenir s‘achever à cet instant précis. Dans son souci de fidélité à la réalité, l’auteur s’est interdit toute sentimentalité et fioriture littéraire. Le texte se déploie au long d’une écriture plate, neutre, sèche et précise, qui dissèque faits et sentiments avec la rigueur d’observation d’un entomologiste. Pourtant, même si sévèrement tenue à distance, l’émotion transparaît à fleur de mots, vibre sous la retenue et emporte le lecteur, en écho à ses propres blessures familiales, à ses tristesses et à ses remords, au fond d’un intense bouleversement.

Prix Renaudot et énorme succès de librairie, un récit vrai et un grand livre d’amour filial sur fond de trahison sociale. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges en bas. Larmes, silence et dignité, tel est le comportement qu’on doit avoir à la mort d’un proche, dans une vision distinguée du monde. Ma mère, comme le voisinage, obéissait à des règles de savoir-vivre où le souci de dignité n’a rien à voir.


Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou « d’émouvant. "


En m’efforçant de révéler la trame significative d’une vie dans un ensemble de faits et de choix, j’ai l’impression de perdre au fur et à mesure la figure particulière de mon père. L’épure tend à prendre toute la place, l’idée à courir toute seule. Si au contraire je laisse glisser les images du souvenir, je le revois tel qu’il était, son rire, sa démarche, il me conduit par la main à la foire et les manèges me terrifient, tous les signes d’une condition partagée avec d’autres me deviennent indifférents. À chaque fois, je m’arrache du piège de l’individuel. 


Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que « ce n’est pas assez bien chez nous »), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. 


Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné.

 

 

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