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mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

jeudi 4 septembre 2025

[Charrel, Marie] Les Mangeurs de nuit

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Mangeurs de nuit

Auteur : Marie CHARREL

Parution : 2023 (L'Observatoire)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Hannah est une Nisei, une fille d’immigrés japonais. Si son père l’a bercée de contes nippons, elle se sent avant tout canadienne ; alors pourquoi les autres enfants la traitent-ils de « sale jaune » ? Jack, lui, est un creekwalker, il veille sur la forêt et se réfugie dans les légendes autochtones depuis le départ de son frère à la guerre. Le jour où l’ermite tombe nez à nez avec un ours blanc au cœur de la Colombie-Britannique, il croit rêver – la créature n’existe que dans les mythes anciens. Pourtant, la jeune femme inconsciente qu’il recueille semble prouver le contraire : marquée des griffes de la bête, Hannah développe d’étranges dons à son réveil.

Des années 1920 à l’après-guerre, Marie Charrel brosse le portrait d’une Amérique du Nord où la magie sylvestre s’enchevêtre à la fresque historique. Contes japonais et légendes indigènes se lient dans une fabuleuse ode à la nature et à la fraternité.

 

Un mot sur l'auteur :

Journaliste au Monde où elle suit l'économie internationale, Marie Charrel est l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles.

 

Avis :

Des années trente à cinquante, depuis l’arrivée en Colombie-Britannique, à l’extrême Ouest du Canada, d’Aika, l’une de ces jeunes Japonaises sans plus d’avenir que l’union, conclue sur simple échange de photos, avec un compatriote déjà exilé, Les mangeurs de nuit reconstitue le difficile parcours d’intégration de sa fille Hannah, entre précarité et racisme côté hommes, magie universelle des grands espaces peuplés d’esprits et de légendes côté nature.

Sautant incessamment d’une époque à l’autre d’une manière qui semblera de prime abord presque désordonnée et quelque peu déroutante, en vérité morcelé comme un puzzle à l’image de l’identité fracassée de ses personnages déracinés et violemment ostracisés, le récit laisse peu à peu apparaître son motif central : le destin d’une Nisei - « deuxième génération » -, fille d’émigrés japonais née sur le sol canadien, comme bien d’autres après la vague qui, au début du XXe siècle, poussa les plus pauvres Nippons à partir tenter leur chance en Amérique, du Nord ou du Sud. 

Comme dans Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, tout commence par un mariage par correspondance, entre une adolescente que son statut rend immariable au Japon et un pauvre compatriote émigré, bien content de saisir l’aubaine au seul prix de quelques photos mensongèrement avantageuses. Quelles que soient ses désillusions, la jeune femme munie d’un billet simple pour l’inconnu doit faire face à sa nouvelle vie immanquablement rude et misérable, dans une Amérique raciste à laquelle rien ne l’a préparée. Les lecteurs du roman Fantômes de Christian Kiefer savent pourtant déjà que le pire reste à venir, avec la paranoïa engendrée par la seconde guerre mondiale, et bientôt la confiscation des biens et l’internement dans des camps des Américains d’origine japonaise.

Violemment renvoyée à une identité japonaise qui lui est étrangère, la jeune Hannah se révèle plus prompte à la révolte que ses parents soucieux de se fondre dans le décor selon les règles de conduite nippones. Ce sont la forêt canadienne et la connexion à une nature aussi grandiose qu’impitoyable, en même temps que son imagination et sa propension à inventer des histoires, qui vont l’aider peu à peu à trouver l’apaisement et à rassembler les morceaux épars de son existence. L’éloignant de plus en plus de l’intolérante compagnie du Nord-Américain moyen des années cinquante, son cheminement la rapprochera d’autres parias, eux aussi spoliés par la destructrice toute-puissance de l’homme blanc : les Amérindiens. Au contact de Jack, un creekwalker – « marcheur de rivières » chargé de dénombrer les saumons – imprégné de culture gitga’at par la seconde épouse de son père et par son demi-frère métis, elle apprendra, au terme d’une expérience initiatique presque chamanique, aussi bien à vivre en paix, à l’unisson des battements de coeur de la nature, qu’à marier la magie des contes nippons à celle des mythes amérindiens.

Du terrible traitement imposé au XXe siècle à la communauté japonaise installée en Amérique au rapport destructeur de l’homme à la nature, Marie Charrel porte un regard sévère sur la société occidentale contemporaine, si oublieuse de l’antique sagesse des « peuples racines », notamment amérindiens, et de leur lien sacré au vivant et à la terre. Son récit est une invitation pleine de poésie, à l’image des lucioles mangeuses de nuit évoquées dans le titre, mais aussi très (trop?) dans l’air du temps, à revenir à davantage d’humaine humilité pour, comme nos Anciens, une vie beaucoup plus en harmonie avec notre environnement. (3,5/5)

 

Citations : 

Tandis qu’elle l’écoute, Aika entrevoit le genre d’homme qu’est son mari : un rêveur. Il est de ceux pour qui les mots et les histoires comptent plus qu’un toit solide au-dessus des têtes et un repas consistant sur la table. Il n’a pas les pieds sur terre et ne les aura sans doute jamais. Le succès de son entreprise de pêche relevait sûrement du hasard, ou bien de l’aide d’Hideki, mais certainement pas de ses talents d’homme d’affaires. Elle prend peur : Kuma emplira son cœur de phrases merveilleuses, mais quelles que soient ses promesses, ses rêveries auront toujours plus de poids que leurs besoins matériels et ses projets à elle. Les poètes font d’excellents amis, mais de piètres époux.
 

Il lui enseigne les mots japonais sans équivalent dans d’autres langues. Komorebi : les rayons du soleil jouant dans les feuillages. Kogarashi : le vent froid annonçant l’hiver. Wabi-sabi : la beauté résidant dans l’imperfection. Natsukashii : la nostalgie heureuse des temps révolus. Il lui apprend les mots d’anglais qui n’existent pas en japonais : dépaysement, frileux, se recroqueviller.           
– Tu sais ce que cela veut dire, Hannah Hoshiko ? Que les peuples qui ne partagent pas la même langue ne pensent pas de la même façon. Cela signifie aussi que les mots ont le pouvoir d’inventer le monde. N’est-ce pas merveilleux ? Souviens-toi toujours de cela, mon enfant. Peu importe ce que la vie t’arrache : tu pourras toujours le lui reprendre avec les mots.
 

La haine dont ils font l’objet est alimentée par la crainte que la politique extérieure agressive du Japon soulève, mais pas seulement. Contrairement à ce qu’affirme la propagande anti-immigration, les Japonais – dont certains sont implantés depuis le XIXe siècle, et beaucoup détiennent la citoyenneté canadienne – ne sont pas si nombreux dans le pays : guère plus de vingt-deux mille, sur une population totale de onze millions d’habitants. Ils passeraient inaperçus s’ils étaient dispersés dans le pays, comme les autres minorités.
Seulement voilà : ils sont concentrés en Colombie-Britannique, en particulier autour de Vancouver, et cela les rend visibles. Trop. On les accuse de se reproduire comme des lapins pour remplacer la population locale, alors que la moitié des nouveau-nés d’origine japonaise meurent avant d’avoir atteint l’âge d’un an. Certains groupuscules proches de l’AEL exigent qu’on les renvoie tous au Japon. D’autres qu’on les fiche, afin de les surveiller de près. Mille rumeurs courent. On raconte que le gouvernement monte des listes recensant ceux soupçonnés d’être des espions. On prétend que des hommes sont enlevés la nuit pour être interrogés.
 

Elle a beau s’efforcer d’ignorer les nouvelles, Hannah apprend dans le journal que le Japon a attaqué Pearl Harbor. Depuis, les Japonais installés en Amérique du Nord sont officiellement considérés comme des ennemis par les États-Unis et ses alliés. Des traîtres. Des agents infiltrés, prêts à passer à l’action. Les journaux les décrivent comme de perfides comploteurs dissimulant des armes. Personne ne cherche à vérifier ces informations. Personne ne les met en cause.         
Les Japonais reçoivent la directive de s’inscrire auprès des autorités. On leur interdit de circuler librement. On leur impose un couvre-feu. Les premiers mandats d’arrêt paraissent. Puis l’ordre de quitter leurs maisons tombe.         
– On va nous regrouper quelque part, tout ira bien, prétend Yusuke.         
En ville, leurs anciens amis vendent leurs commerces pour une misère aux Chinois. Les plus optimistes barricadent leurs portes dans l’espoir de retrouver leurs biens intacts à leur retour. À la campagne, la plupart des fermiers bouclent leur maison après avoir enterré dans le jardin ou à la cave les biens de valeur.
 
 
Lorsque les premiers Européens sont arrivés, ils se sont d’abord intéressés aux peaux animales, prisées par les riches du Vieux Continent. Mais ils voulaient plus. Alors, ils ont creusé le sol en de larges mines pour en extraire les métaux précieux. Mais ils voulaient plus encore. Très vite, ils ont compris que la véritable richesse de la Colombie-Britannique n’était pas les minerais, dont les filons s’épuiseraient tôt ou tard, mais ses poissons – harengs, baleines et surtout les saumons, qu’ils achetaient jusque-là aux peuples locaux pour se nourrir. Ils se sont mis à pêcher, chassant ces derniers au passage. Ils ont installé des conserveries le long des côtes et des rivières, afin d’envoyer les poissons jusqu’en Europe. Ils ont pillé l’océan pendant des décennies comme des fous, certains de leur bon droit sur la nature. Jusqu’à ce que les stocks de poissons s’amenuisent dangereusement. Lorsque le gouvernement a compris que leurs excès menaçaient de tuer la poule aux œufs d’or, il a embauché des bougres comme moi pour compter les saumons des rivières. Nos chiffres permettent de fixer les quotas limitant l’avidité des pêcheurs. 


– Ici, la survie de chaque espèce peuplant les bois dépend du saumon : les ours et les loups qui s’en repaissent, mais aussi les mousses des rives et les herbes qui absorbent les minéraux des carcasses, les mammifères se nourrissant des herbes, et je ne parle même pas des insectes. Avant que les Européens ne s’approprient leur territoire, les Tsimshian étaient les protecteurs de ce fragile équilibre. Ils prélevaient dans les rivières uniquement ce dont ils avaient besoin.        
– Les Tsimshian ?         
– Les peuples qui vivaient en Colombie-Britannique bien avant l’arrivée des colons.


Tu devras aimer tous les hommes, car il y a une part de bon en chacun d’eux.  
La vérité est que la plupart ne sont ni bons, ni mauvais. Ils survivent.


 

lundi 20 janvier 2025

[Diaz, Hernan] Trust

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Trust

Auteur : Hernan DIAZ

Traduction : Nicolas RICHARD

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis),
                   2023 en français
                   (Editions de l'Olivier)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« New York enflait de l’optimisme tapageur de ceux qui croient avoir pris de vitesse le futur. »
Wall Street traverse l’une des pires crises de son histoire. Nous sommes dans les années 1930, la Grande Dépression frappe l’Amérique de plein fouet. Un homme, néanmoins, a su faire fortune là où tous se sont effondrés. Héritier d’une famille d’industriels devenu magnat de la finance, il est l’époux aimant d’une fille d’aristocrates. Ils forment un couple que la haute société new-yorkaise rêve de côtoyer, mais préfèrent vivre à l’écart et se consacrer, lui à ses affaires, elle à sa maison et à ses oeuvres de bienfaisance.
Tout semble si parfait chez les heureux du monde… Pourtant, le vernis s’écaille, et le lecteur est pris dans un jeu de piste. Et si cette illustre figure n’était qu’une fiction ? Et si derrière les légendes américaines se cachaient d’autres destinées plus sombres et plus mystérieuses ?

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né à Buenos Aires en 1973, Hernan Diaz est titulaire d’un doctorat de l’Université de New York et a édité une revue universitaire à l’Université de Colombie. Il est l'auteur d'un essai, Borges, between History and Eternity (2012) et deux romans à succès : Au loin (In the Distance, 2017), finaliste du prix Pulitzer et du Pen/Faulkner Award, lauréat du prix Page/America ; Trust (2022), prix Pulitzer de la fiction.

 

 

Avis : 

« L’argent est fiction ». Pas seulement en tant que convention basée sur la confiance, mais aussi parce qu’il donne à ceux qui le détiennent le pouvoir de « tordre la réalité autour [d’eux] ». Dans ce second roman virtuosement construit qui lui a valu le prestigieux prix Pulitzer, l’auteur américano-argentin Hernan Diaz se joue des mirages de l’argent, dénonçant ses mensonges hypnotiques – « Trust » : aie confiance, susurrait le serpent Kaa à Mowgli – et la mystification du Rêve américain.

Nous sommes à Wall Street dans les années 1920, avec pour toile de fond la croissance et l’insouciance des Années folles, leur folie spéculative et, finalement, le krach boursier de 1929. Méprisant l’industrie et le négoce pour leur préférer la finance, la magie des chiffres et la fascination de l’argent, Benjamin Rask investit en bourse l’intégralité de l’immense fortune bâtie dans le tabac par les précédentes générations de sa famille. Son habileté est telle qu’il réussit même à profiter du krach pour s’enrichir encore, laissant son épouse Helen jouer les bonnes fées à travers ses oeuvres de bienfaisance et son mécénat pour la musique. Mais, gravement malade, Helen meurt dans un établissement de soins en Suisse.

Cette histoire, Hernan Diaz va nous la raconter quatre fois, en quatre parties au style très différent présentant chacune la version de quatre personnages. La première prend la forme d’un roman à clés écrit peu après la mort d’Helen et dans la tradition de l’époque par un certain Harold Vanner. L’écrivain a-t-il, à des fins romanesques, pris des libertés avec la réalité ? Toujours est-il que son ouvrage diverge sensiblement de la version présentée ensuite, un manuscrit encore en chantier intitulé « Ma vie » et rédigé à la première personne, non sans froide infatuation, par le grand financier lui-même, de son vrai nom Andrew Bevel. Il faut attendre la troisième partie pour comprendre que cette ébauche de texte a en réalité été écrite sur commande par Ida Bartenza, alors une jeune femme, qui revient de nos jours sur la genèse de cette biographie et sur ses questionnements quant au vrai visage des Bevel. Devenue écrivain à succès, elle mène l’enquête. Sa découverte du journal oublié et quasi illisible de Mildred Bevel nous livre un ultime point de vue, elliptique et frappé au coin de la maladie, mais qui renverse pourtant l’échafaudage du récit en le faisant apparaître sous un prisme totalement nouveau.

Ces quatre narrations à la fiabilité d’évidence discutable laissent entrevoir les processus de mystification à l’oeuvre, non pas seulement dans la constitution des mémoires individuelles, pleines d’approximations et de partis pris, mais aussi à l’échelle de la mémoire collective, celle qui enregistre le sens de l’Histoire. Critique de l’histoire des Etats-Unis, d’une finance déconnectée de la réalité économique, d’un dieu argent qui a trouvé « sa ville sainte » à Manhattan et sa religion dans le Rêve américain, cet ouvrage protéiforme qui multiplie les narrateurs et les points de vue, métamorphosant chaque fois son style, est riche de plus d’un niveau de lecture. C’est aussi un roman féministe, qui restitue aux femmes ce que l’histoire et la littérature leur a volé en ne les représentant longtemps que dans leurs rôles assignés : épouses, secrétaires, victimes, mais surtout pas magnats de la finance. Enfin, l’on pourra encore y voir une formidable réflexion sur la puissance de la fiction : « Rendez-vous compte. Les événements imaginaires de cette fiction ont une présence plus forte dans la réalité que les faits avérés de ma vie », s’exclame un des personnages.

Audacieux dans sa construction sans jamais perdre en limpidité, remarquable dans sa capacité à métamorphoser son style au gré des narrateurs, Trust est un roman aussi riche que passionnant, en tous les cas une formidable invitation à la réflexion et à l’esprit critique - dispositions plus que jamais vitales dans un monde où fiction et virtuel n’ont pas fini de jouer à paraître plus vrais que la réalité. (4/5)

 

 

Citations :

Si on lui avait posé la question, Benjamin aurait sans doute eu du mal à expliquer ce qui l’attirait dans le monde de la finance. Sa complexité, oui, mais aussi le fait qu’il voyait le capital comme un être antiseptiquement vivant. Il bouge, mange, croît, se reproduit, tombe malade et peut mourir. Mais il est propre. Avec le temps, cette idée s’imposa à lui avec davantage de clarté. Plus l’opération était de grande envergure, plus il se tenait à distance de ses détails concrets. Il n’avait nul besoin de toucher un seul billet de banque ni d’entrer en contact avec les choses et les gens impliqués dans sa transaction. Tout ce qu’il avait à faire c’était réfléchir, parler et, peut-être, écrire. Alors la créature vivante se mettait en branle, dessinant de magnifiques schémas en s’acheminant vers des royaumes de plus en plus abstraits, suivant parfois des appétits qui lui étaient propres et que Benjamin n’aurait jamais pu anticiper – et le fait que la créature cherchât à exercer son libre arbitre lui procurait un plaisir supplémentaire.
 

La plupart d’entre nous préfèrent croire que nous sommes les sujets actifs de nos victoires mais seulement les objets passifs de nos défaites. Nous triomphons, mais ce n’est pas vraiment nous qui échouons – nous sommes ruinés par des forces qui nous dépassent.
 

Le futur fait irruption à tout moment, désireux de se réaliser dans la moindre de nos décisions ; il essaie, de toutes ses forces, de devenir le passé. C’est ce qui le distingue de la pure imagination. Le futur se produit. Le Seigneur n’envoie personne en enfer ; les esprits se jettent à terre, selon Swedenborg. Les esprits s’envoient eux-mêmes en enfer, c’est leur propre choix. Et qu’est-ce que le choix sinon une branche de l’avenir se greffant sur la tige du présent ? 
 

On dit que l’éducation d’un enfant commence plusieurs générations avant sa naissance.
 

Tout le monde jouait à la finance avec de l’argent factice. Même les femmes se mirent à boursicoter ! Les journaux à sensation donnaient des « astuces » et des « tuyaux » pour investir, au milieu des patrons de couture, des recettes de cuisine et des potins sur les dernières coqueluches de Hollywood. Le Ladies’ Home Journal publiait des éditoriaux rédigés par des financiers. Veuves et femmes de ménage, garçonnes et mères de famille, toutes « jouaient en Bourse ». Si la plupart des maisons de courtage adhéraient à une politique stricte interdisant la clientèle féminine, des salles de marché pour femmes fleurirent dans tout New York, et dans les plus petites villes les ménagères ayant du « flair » négligeaient leurs tâches domestiques pour suivre le marché chez le courtier du coin et passer leurs ordres par téléphone en fin de journée. Les femmes ne représentaient que 1,5 pour cent des spéculateurs dilettantes au début de la décennie. À la fin, elles approchaient les 40 pour cent. Pouvait-il exister un indicateur plus clair du désastre à venir ? La dégringolade de l’illusion collective jusqu’à l’hystérie n’était plus qu’une question de temps. 
 
 
« Je n’aime pas les marxistes, tu sais ça. Leur État, leur dictature. Leur façon de parler, avec ces briques de sens, réduisant le monde à une explication unique. Comme une religion. Non, je n’aime pas les marxistes. Mais Marx… » À nouveau il avait cette expression, comme si une vision d’une beauté excessive le torturait. « Il avait raison là-dessus. L’argent est une marchandise imaginaire. On ne peut pas manger ou s’habiller avec l’argent, mais il représente toute la nourriture et tous les vêtements du monde. Voilà pourquoi c’est une fiction. Et c’est ce qui en fait la mesure avec laquelle on évalue toutes les autres marchandises. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que l’argent devient la marchandise universelle. Mais n’oublie pas : l’argent est une fiction ; des marchandises sous une forme purement imaginaire, oui ? Et c’est doublement vrai pour le capital financier. Les actions, titres, obligations. Tu crois que le moindre de ces machins que ces bandits de l’autre côté du fleuve achètent et vendent représente la moindre réelle valeur concrète ? Non. Les actions, les titres et toutes ces cochonneries ce ne sont que des revendications d’une valeur future. Donc si l’argent est fiction, le capital financier est la fiction d’une fiction. C’est de ça qu’ils font commerce, tous ces criminels : des fictions. »


– La fiction, inoffensive ? Regarde la religion. La fiction, inoffensive ? Regarde les masses opprimées qui s’accommodent de leur sort parce qu’elles acceptent les mensonges qu’on leur fait avaler. L’histoire elle-même n’est qu’une fiction – une fiction avec une armée. Et la réalité ? La réalité est une fiction avec un budget illimité. Voilà ce que c’est. Et avec quoi la réalité est-elle financée ? Avec une fiction de plus : l’argent. L’argent est au cœur de tout cela. Une illusion qu’on s’accorde tous à soutenir. Unanimement. On peut diverger sur d’autres sujets, comme la religion ou les convictions politiques, mais on s’entend tous sur la fiction de l’argent et le fait que cette abstraction représente des marchandises concrètes. N’importe quelle marchandise. Renseigne-toi. Tout ça c’est dans Marx. L’argent, dit-il, n’est pas une seule chose. C’est, potentiellement, toutes les choses. Et, pour cette raison, il n’est lié à aucune chose.
– Attends. Il faudrait savoir. L’argent est toutes les choses ou aucune ? Parce que si… – Voilà exactement pourquoi l’argent ne dit rien des gens qui le possèdent, me hurlait-il à moitié dessus. Rien. L’argent ne dit rien de son propriétaire. Par opposition au fait d’avoir, je ne sais pas, du talent, ce qui définit une personne. La relation de l’argent à l’individu est complètement accidentelle. 
 
 
– Comme l’argent est toutes les choses (ou qu’il peut être toutes les choses), il arrive quelque chose d’étrange à la personne qui le possède. Comme dit Marx, c’est comme quelqu’un qui découvre, complètement par hasard, la pierre philosophale. Tu connais la pierre philosophale ?
– Oui, je sais ce qu’est la pierre philosophale.
– La pierre philosophale te donne toute la connaissance. La totalité. Toute la connaissance de toutes les sciences. Imagine que quelqu’un tombe comme ça sur cette pierre. Par hasard. Soudain il aurait toute cette connaissance, indépendamment de son individualité. Même si c’est un parfait idiot. La totalité. Toute la connaissance.
– Oui, oui, je comprends.
– Avoir de l’argent te place dans la même position, par rapport à la richesse sociale, que celle dans laquelle la pierre place cette personne par rapport à la connaissance. Tu sais pourquoi ? 
– Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux ? Je veux dire, si…
– Je vais te dire pourquoi. Et je cite Marx, là. Parce que l’argent représente l’existence divine des marchandises. Les marchandises réelles, concrètes (ces chaussures, cette miche de pain) sont simplement la manifestation terrestre de l’idée divine (toutes les chaussures possibles, le pain qui n’a pas encore été fait). L’argent est, comme dit Marx, le dieu parmi les marchandises. Et ça », sa paume tournée vers le ciel dessinait un arc englobant le sud de Manhattan, « c’est sa ville sainte. »


Mon père n’avait jamais fait la moindre corvée domestique, sauf lorsqu’il cuisinait ses « plats spéciaux » qui généraient une quantité extraordinaire de travail pour tout son entourage. Sa presse se trouvait au milieu de notre appartement aux pièces en enfilade, et bientôt les frontières entre son travail et notre vie de famille, entre la salle de bains et la cuisine, entre la nourriture et les poubelles, entre le propre et le sale se sont estompées puis ont disparu. C’est à moi qu’incombait la tâche de faire fonctionner notre foyer. Âgée de huit ans et entièrement responsable de la maison. Si je ne faisais pas la lessive, il n’y avait pas de linge propre ; si je négligeais de passer le balai, nos traces de pieds devenaient visibles dans la poussière ; si je laissais les assiettes dans l’évier, elles restaient dans l’évier ; si je sortais sans ranger les outils et fournitures de mon père, des points gluants d’encre contagieuse se multipliaient partout sur les murs, les lits et les habits.
Après la mort de ma mère, ce nouveau rôle, que j’exécutais sans compétence et de manière improvisée, m’a paru naturel. J’étais devenue la femme de la maison. Mon père, l’anarchiste, trouvait tout aussi naturel le fait que le travail infantile soit requis afin de conserver intact le statu quo entre les sexes.


Au cours des épreuves et des entretiens que j’ai passés chez Bevel Investments, j’ai appris une chose que j’ai eu l’occasion de corroborer maintes fois au cours de mon existence : plus on est près d’une source de pouvoir, plus l’ambiance devient calme. L’autorité et l’argent s’entourent de silence, et on peut mesurer l’influence de quelqu’un à l’épaisseur du silence qui l’enveloppe.


Je pense à mon père. Il disait toujours que chaque billet d’un dollar avait été imprimé sur du papier arraché du contrat de vente d’un esclave. Je l’entends encore aujourd’hui. « Elle vient d’où, toute cette richesse ? De l’accumulation primitive. Du vol originel de terres, de moyens de production et de vies humaines. À travers toute l’histoire, l’origine du capital a été l’esclavage. Regarde ce pays et le monde moderne. Sans esclaves, pas de coton ; sans coton, pas d’industrie ; sans industrie, pas de capital financier. Le péché originel, innommable. » 
 
 
Telle était l’étendue de son pouvoir. Sa fortune tordait la réalité autour d’elle.


Tout s’est effondré en 1926. À l’époque, j’ai cru que c’était la fin de notre mariage. Avec le temps, j’ai compris que c’est à ce moment-là qu’il a véritablement commencé. Car j’en suis venue à croire qu’on n’est réellement marié que lorsqu’on respecte davantage ses propres vœux que la personne pour qui ils ont été prononcés.


Le prêtre est venu avec de molles offrandes de réconfort. Dieu est la réponse la plus inintéressante aux questions les plus intéressantes.


 

vendredi 26 juillet 2024

[BOTEZ Eugeniu (BART Jean)] Europolis

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Europolis

Auteur : Eugeniu BOTEZ (Jean BART)

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : en roumain en 1933,
                  en français en 2016 (Auto-édition)

Pages : 302

 

 

 

 

 

 

Présentation :

Europolis, le roman de Jean Bart, pseudonyme d'Eugeniu Botez, constitue une évocation sans équivalent du petit port cosmopolite de Sulina au début du vingtième siècle, à l'époque de la Commission européenne du Danube. Parabole sur la différence autant que récit d'aventure, il couronne l’œuvre d'un personnage de la littérature roumaine, à la fois écrivain et capitaine de navire et demeure aujourd'hui encore un exceptionnel morceau de bravoure.

 

Un mot sur l'auteur :

Le Roumain Eugenio Botez (1874-1933) achève ses études d'Officier de la Marine à bord du navire-école Mircea dont il prendra plus tard le commandement, avant de travailler dans l'administration navale et portuaire. Cofondateur de la Revue Maritime ainsi que de la Ligue Navale Roumaine (Liga Navală Română) en 1928, il collabore à différents magazines littéraires. Ses ouvrages paraissent entre ses missions officielles en Suède, aux États-Unis, à Genève et à Paris où il est secrétaire de La Ligue Navale Roumaine, spécialiste des problématiques du Danube. Il commence à utiliser le pseudo littéraire de Jean Bart en 1911, en ajoutant entre parenthèses son vrai nom. Son dernier ouvrage, le roman Europolis paraît en 1933, l’année de sa mort.
 

Avis :  

Europolis devait être le premier tome d’une trilogie. Le décès de l’écrivain l’année de sa parution, en 1933, en a décidé autrement. Fasciné par le corsaire Jean Bart au point de choisir son nom comme pseudo, cet officier de marine devenu ensuite administrateur portuaire, puis secrétaire d’une ONG destinée à promouvoir la culture et les intérêts maritimes de la Roumanie, fait aujourd’hui partie des auteurs classiques de langue roumaine. Sa manière de peindre le petit monde de la ville de Sulina, à l’embouchure du Danube dans les années 1920, laisse d’ailleurs germer dans l’esprit du lecteur l’idée d’un Pagnol levantin.

Au fil du temps tour à tour byzantine, moldave, turque et enfin roumaine, la petite ville portuaire de Sulina est si stratégiquement placée aux bouches du Danube sur la mer Noire, tout près de la frontière ukrainienne, qu’« après la guerre de Crimée, du temps où la Turquie ne pouvait et où la Russie ne voulait pas entretenir l’embouchure du Danube pour la garder ouverte à la navigation, on [y] a provisoirement créé une Commission européenne chargée des tâches techniques permettant aux grandes puissances d’envoyer leurs navires sur le Danube pour y charger le blé roumain dont elles avaient besoin. » A l’époque du récit dans les années 1920s, et même si la Commission ne sert alors plus à grand-chose, la ville est donc toujours coupée en deux par une palissade délimitant deux Etats distincts. « A droite de la palissade, c’est la Roumanie, à gauche, la Commission européenne du Danube », un territoire fermé battant son propre pavillon, « un Etat dans l’État » que « la population bigarrée d’ici, indigène et étrangère, considère avec respect et timidité », tandis qu’« une lutte sourde oppose depuis un demi-siècle l’autorité nationale et l’autorité internationale. »

Mais la Sulina alors encore prospère a beau s’accrocher à ses illusions de petite capitale européenne, elle sait par devers elle sa fragilité. L’envasement du delta et le manque d’entretien des digues sont une menace dont tout le monde a conscience ici. Si le trafic maritime y devenait impossible, la ville mourrait abandonnée. Et c’est dans une atmosphère crépusculaire, avec la prescience d’une décadence à venir, que s’engage cette histoire qui, de cocasse et bon enfant, va tourner au drame pour ses protagonistes, terrible préfiguration du malheur et de la mort qui viendront frapper la ville demain.

Tout commence par un malentendu, lorsque Nicola Marulis, embarqué il y a bien longtemps pour l’Amérique, annonce son retour dans une lettre à son frère Stamati. Une vague de folles spéculations déferle aussitôt sur la ville, et quand Nicola débarque enfin, flanqué de sa belle et plantureuse métisse de fille, la nouvelle s’est déjà répandue qu’une pluie de dollars va changer la vie à Sulina. Le temps que le rêve se dégonfle, cupidité et jalousies auront déjà enclenché l’engrenage de la tragédie. Après l’embrasement des attentes viendra le temps des désillusions et du désespoir, en une cascade d’événements tous plus terribles les uns que les autres. Personne n’en sortira indemne, surtout pas l’innocente métisse à la peau noire dont la chute sera de toutes la plus injuste et la plus cruelle.

C’est ainsi qu’avec sa galerie de portraits finement croqués dans le décor sans pareil de cette petite colonie agrippée aux derniers feux d’une prospérité qui s’étiole, le récit nourri d’une fine connaissance des lieux et de leur atmosphère décadente – il n’est pas jusqu’à la grâce des grands voiliers qui ne cède le pas à la raideur martiale des navires à moteur, comme en rappel des changements tant redoutés massant leur nuée sombre à l’horizon – resserre implacablement les fils fort classiques d’une tragédie grecque débordant d’authenticité et donnant à réfléchir au cycle de vie et de mort des lieux, des villes et des civilisations.

Soulignons au passage l’admirable engagement de la traductrice Gabrielle Danoux, à qui les francophones doivent la découverte de bon nombre d’auteurs roumains. Et même si, publiée en auto-édition, cette version française pâtit de l’absence d’un service de relecture, c’est sur un vrai coup de coeur et le regret des deux tomes manquant à la trilogie que s’achève cette lecture à valeur de classique. (5/5)

 

Citation : 

Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil du temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube.
En attendant, cette cité ancestrale se développe ou décline selon la récolte annuelle.
La population double les années d’abondance et baisse les années de vaches maigres.
D’où vient tout ce monde bigarré ? Marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes de toutes sortes. Oiseaux de proie assoiffés de gain se réunissent ici comme des sauterelles sur l’étroite langue de terre entre le Danube et la mer.
Comme par miracle surgissent bureaux, boutiques, cafés, bistrots, bodegas, cafés-concerts, lupanars, boîtes de nuit, en quelques jours comme des champignons sortis de terre. Toute la nuit, à la lumière électrique, vrombissent les élévateurs par où le blé coule à torrents comme de la poudre d’or des chalands dans les bateaux qui l’emportent sur les mers, vers d’autres pays. Le commerce d’aventures, les jeux de hasard s’épanouissent, et l’argent passe rapidement d’une main à l’autre. Quelle époque féérique ! Ce ne sont que chansons, cris, scandales, larcins, trahisons, un appétit effréné de plaisirs, une vie bruyante, débauchée… jusqu’à ce que le robinet de l’exportation soit fermé.
Une mauvaise année, une maigre récolte et tout le souk maritime disparaît d’un coup de baguette magique : tous se dispersent dans la nuit comme des perdrix. La plupart, là où ils atterrissent, souvent dans une misère noire, demeurent les yeux rivés vers le ciel, rêvant des sept vaches grasses, attendant le retour de la terre promise où le blé pousse, les bonnes années arrosé par la pluie envoyée par le ciel et, les mauvaises années, humidifié par la sueur du paysan roumain.

 

mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782234084230  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

mercredi 3 novembre 2021

[Némirovsky, Irène] L'Ennemie

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Ennemie

Auteur : Irène NEMIROVSKY

Parution : originale en 1928,
                  Denoël en 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Il y a un peu moins d’un siècle paraît pour la première fois L’Ennemie, petit bijou d’une jeune romancière encore inconnue du public. Dans ce roman, publié sous le nom de Pierre Nerey, Irène Némirovsky dissèque sous couvert de la fiction toutes les ambivalences de sa relation avec sa mère. Ici, Irène devient Gabri, une jeune fille de dix-sept ans en révolte, avec toute la violence confuse de l’adolescence, contre une mère indifférente, vieille coquette sur le déclin aux prises avec son dernier amour.
Ce conte cruel du Paris des années folles suit le terrible apprentissage par Gabri d’une féminité déchirée entre désirs naissants et solitude irréductible, où le visage de l’être détesté devient d’autant plus haïssable pour la jeune fille que ces traits se confondent peu à peu avec les siens. Telle une nouvelle Électre, Irène Némirovsky n’épargne pas cette mère qui ressemble furieusement à la sienne et dont elle dresse le portrait-charge sous les traits d’une coquette aussi vaine que cruelle.
Toute une société déboussolée renaît ainsi sous la plume acide d’une auteure emblématique de l’entre-deux-guerres.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Irène Némirovsky naît à Kiev en 1903. Sa famille, qui a fait fortune dans la finance, fuit la révolution russe et s'installe à Paris en 1919. L'auteur connaît le succès dès 1929, avec David Golder, puis avec Le Bal (1930). Juive, elle est déportée en juin 1940 et meurt à Auschwitz deux ans plus tard. Sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite l'ultime manuscrit de sa mère, Suite française, publié en 2004 et couronné à titre posthume du prix Renaudot.

 

 

Avis :

Dans les beaux quartiers de Paris en ces années vingt, Gabri et Michette n’occupent que bien peu de place dans les préoccupations et l’emploi du temps de leur mère. Absorbée par sa vie mondaine et sentimentale, cette jolie femme collectionne les plaisirs et les amants, laissant ses deux filles aux bons soins de la bonne, pendant que le mari s’emploie à faire prospérer les affaires familiales. Gabri grandissant, la frivolité maternelle lui devient de plus en plus insupportable, surtout après le drame qui frappe sa cadette. Une véritable haine investit l’adolescente, qui, prenant conscience de son tout neuf pouvoir de séduction, entrevoit le moyen de se venger de sa vieille coquette de mère, désormais sur le retour.

Largement autobiographique, ce roman de jeunesse comprend déjà bon nombre des ingrédients qui reviendront en leitmotiv dans l’oeuvre d’Irène Némirovsky. L’Ennemie est la première version de cette histoire qu’elle ne cessera de réécrire avec un réalisme satirique : celle de sa relation conflictuelle avec sa mère, sur le fond acidement représenté de la société bourgeoise des années folles. Si tous les personnages sont peints au vitriol, en particulier les hommes, veules et amoraux quand ils ne sont pas absents et tout entiers consacrés à leur ambition et à l’argent, celui de « Petite mère » est un summum de détestation. Parvenue frivole et coquette, effrayée à l’idée de vieillir, elle ne se préoccupe que d’elle-même et de ses amants, se révélant une mère défaillante que ses enfants encombrent. Passée de la répulsion pendant l’enfance à la haine franche à l’adolescence, sa fille Gabri en vient aussi à se détester, lorsqu’elle prend conscience que sa volonté de vengeance la pousse à jouer le même jeu que sa mère.

Le style incisif, tout en phrases brèves et dures, s’accorde avec le regard acéré que Gabri porte sur elle-même et sur son entourage. Cruel, le récit se tisse d’autant de haine que d’auto-détestation. Toute entière à sa révolte, cette fille à qui personne n’a appris ce qui est bien, ce qui est mal, se perd en même temps qu’elle cherche sa revanche. La narration ne s’est pas encore débarrassée de la culpabilité de l’affrontement avec la mère, comme elle le fera un peu plus tard dans le beaucoup plus ironique - et même drolatique - Bal, dont le dénouement transforme cette femme détestée en simple objet de pitié, enfin vaincu.
 
Ce très court classique écrit dans les années trente n’a rien perdu de sa modernité. Sa concision mordante et la finesse toute autobiographique de ses personnages en font une lecture fascinante, particulièrement cruelle, mais aussi représentative de l’ambiance électrique des années folles. (4/5) 

 

 

Citations :

La nuit était venue. Des bureaux, des magasins, des jeunes gens, des jeunes filles sortaient à la hâte. Sous chaque bec de gaz, un couple qui se retrouvait, la journée de travail terminée, s’embrassait silencieusement. Ils étaient tous tellement pareils qu’on eût cru voir une seule image reflétée en de fantastiques miroirs.

Francine n’avait jamais songé à observer Gabri ; elle n’avait jamais essayé de comprendre ses rêves, ses désirs, ses chagrins. Elle ne la connaissait pas. Quand l’enfant est petit, on se forge une image idéale de ce qu’il sera plus tard, et cette image, comme un masque, dissimule sa véritable figure qu’on ne connaîtra jamais. Pour Francine, Gabri était, devait être une petite fille ignorante et pure. Voyons ? Élevée comme elle l’avait été ces dernières années, abritée de tous les dangers, de tous les contacts… car, avant, naturellement, avant la fortune et les institutrices, c’était un bébé qui ne voyait rien, ne comprenait rien. Depuis elle l’avait laissée très libre, certes, mais c’était parce qu’elle avait eu confiance en elle, simplement. Elle avait fait son devoir, tout son devoir, elle n’était coupable de rien…  
Et stupéfaite, atterrée, anéantie, elle ne concevait pas pourquoi elle souffrait ainsi, ni comment tout cela avait pu se produire à son insu. Mais, peu à peu, du chaos de pensées où elle se débattait, certains souvenirs surgirent, confus d’abord, puis singulièrement précis. Elle se rappela certaines expressions du visage de sa fille, certains sourires ambigus, certains regards… La physionomie humaine est faite ainsi de mille petits riens à peine perceptibles, excessivement subtils et ténus, absolument insignifiants, ou bien, au contraire, d’une clarté qui aveugle, selon qu’on les regarde avec indifférence ou qu’on les observe avec passion. Pour la première fois de sa vie, Francine se mit à chercher âprement l’âme tapie au fond de cette chair sortie de la sienne. Mais elle ne vit qu’incertitudes et que ténèbres.

Pour la première fois, elle sentait qu’elle aimait Gabri, parce que pour la première fois elle souffrait à cause d’elle. L’amour, souvent, comme une blessure, ne se révèle que par la souffrance.

 

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