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jeudi 4 mai 2023

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 3 - Soleil sombre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 3 -
           Soleil sombre

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Poursuivant sa traversée de l’histoire humaine, Noam s’éveille d’un long sommeil sur les rives du Nil, en 1650 av. J.-C. et se lance à la découverte de Memphis, capitale des deux royaumes d’Égypte. Les temps ont bien changé. Des maisons de plaisir à la Maison des morts, des quartiers hébreux au palais de Pharaon se dévoile à lui une civilisation inouïe qui se transmet sur des rouleaux de papyrus, qui vénère le Nil, fleuve nourricier, momifie les morts, invente l’au-delà, érige des temples et des pyramides pour accéder à l’éternité. Mais Noam, le cœur plein de rage, a une unique idée en tête : en découdre avec son ennemi pour connaître enfin l’immortalité heureuse auprès de Noura, son aimée.
Avec le troisième tome du cycle de La Traversée des Temps, Éric-Emmanuel Schmitt nous embarque en Égypte ancienne, une civilisation qui prospéra pendant plus de trois mille ans. Fertile en surprises, Soleil sombre restitue ce monde en pleine effervescence dont notre modernité a conservé des traces, mais qui reste dans l’Histoire des hommes une parenthèse aussi sublime qu’énigmatique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Après nous avoir successivement transportés à l’époque du Déluge et sur le chantier de la Tour de Babel avec Paradis perdus et La porte du ciel, Eric-Emmanuel poursuit sa Traversée des Temps avec le troisième tome de la série qui en comptera huit.

Rendus immortels par la foudre il y a quelque huit mille ans, Noam, la femme qu’il aime Noura, mais aussi son demi-frère et adversaire Derek, ont conservé l’apparence physique de leur jeunesse. Eux qui ont vu passer tant de générations ont connu autant d’existences successives, et, parfois séparés, ont alors vécu des amours mortelles et connu le bonheur d’enfanter. C’est ainsi que Noam retrouve Noura mariée au Suédois Sven et mère de la jeune Britta Thoresen présentant de fortes similitudes avec une célèbre militante écologiste scandinave. Victime d’une tentative d’assassinat, l’adolescente est confiée par Noura, Sven et Noam aux bons soins des Eternity Labs californiens, pendant que, poursuivant la rédaction de ses mémoires, Noam revient sur une tranche de vie entrant étrangement en résonance avec son existence actuelle, située dans notre futur proche : celle qui l’a mené, en 1650 avant notre ère, dans l’Egypte des pharaons.

Car, des rites de la mort en Egypte antique, entre momification des corps et pérennité des pyramides, au transhumanisme moderne de la Silicon Valley, s’affirment le même refus du trépas et la même quête obsessionnelle de survie. Après avoir cherché l’éternité au travers de la religion, l’homme utilise aujourd’hui la science pour accroître toujours plus sa longévité. C’est dans cette mise en perspective que Noam raconte la civilisation de l’Egypte antique, peuplant ses tableaux plein de vie, rehaussés de passionnantes et érudites annotations, de personnages crédibles et attachants, et partageant avec intelligence ses réflexions sur l’immortalité, graal de toujours à l’origine de nos plus puissants mythes et croyances, en particulier religieux, mais aussi cadeau empoisonné quand l’éternité use les corps et pas l’amour, et qu’elle vous ensevelit sans fin sous le poids du deuil et de la perte.

Une nouvelle fois, Eric-Emmanuel Schmitt nous enchante de son talent de conteur si naturellement augmenté de l’érudition et de la pertinence de ses analyses et observations. Et c’est subjugué par sa narration, qu’après les précédents tomes centrés sur Noé, puis sur Nemrod et Abraham, on l’accompagne cette fois dans l’Exode, sur les pas de Moïse, pour la suite de sa démystification des récits bibliques et de la fondation de la civilisation judéo-chrétienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Nous sous-estimions la confraternité de ceux qui bravent un environnement hostile : ce n’est pas que, dans le désert ou en pleine mer, les individus au courant des dangers jouissent de meilleures qualités humaines, mais, raisonnant différemment, ils savent que livrer ses lumières sans restriction sauve des vies, le salut tenant parfois à quelques mots. Aucune bonté ne fonde la solidarité, juste un intérêt bien pesé.


La tolérance des Niliens comportait autant de vertus que de travers : en respectant les divergences, elle promouvait une molle indulgence envers soi-même. Si les vices et les infirmités – qui, au long des civilisations postérieures, déchaîneraient des réflexes d’exclusion – profitaient ici de l’aura du spécial, c’était parce que les déviances ordinaires en bénéficiaient. Ce refus de quadriller l’univers selon les critères tranchants du bien et du mal, du juste et de l’injuste exemptait chacun.


La faiblesse, c’est de cultiver l’espoir. La force, c’est d’épouser le désespoir.    
  

Le désert constitue-t-il un océan sableux, et les oasis ses îles ? Absolument pas ! Quand les bourrasques, les courants, les vagues aléatoires mènent à une île, la route seule conduit à l’oasis. Si l’île demeure perdue au milieu de l’océan, l’oasis se dresse au cœur d’un réseau. D’un côté, elle produit les sentiers, puisque l’eau, les ombrages, les fruits attirent les pèlerins assoiffés. D’un autre, elle est le produit des sentiers puisque la population, les plantes, le bétail qui y prospèrent ont été amenés par des convois. Au fond, le chemin crée l’oasis autant que l’oasis crée le chemin. Ni isolée ni autarcique, à la croisée des pistes, elle donne un refuge, ainsi qu’elle dispose d’entrepôts. Cette immobile, qui dépend de mille transits en les rendant tous possibles, s’apparente au port davantage qu’à l’île.


Quel dommage qu’il faille toujours se rendre quelque part ! La destination gâche le voyage. Plutôt que d’aller ici ou là, on devrait juste aller.       


L’accélération des connaissances l’abasourdit. Autrefois, on comptait sur la durée pour appuyer une hypothèse, le moindre pas nécessitait des générations ; aujourd’hui, la science évolue à la vitesse du son, obtenant en moins d’une décennie des résultats qui auparavant exigeaient plusieurs siècles.
Il a également l’impression que le progrès a gagné une sorte d’autonomie. Peu importe qui cherche, où, comment ! Détaché des individus, le progrès avance, inexorable. Si tel laboratoire de Londres n’accomplit pas telle percée utile, ceux de Tokyo, de Detroit, de Stuttgart ou de Pékin s’y attelleront. La science se dispense du savant, elle s’est renforcée en se dépersonnalisant. Plus qu’au génie exceptionnel, elle s’en remet à l’opiniâtreté des équipes en concurrence.   


Je me transformais en jouet d’une demoiselle versatile qui tantôt s’intéressait à moi, tantôt me délaissait, et qui, dès que je me croyais oublié, me revenait. Je suspectais là une conduite très concertée, empruntant les habits de la fantaisie, de l’étourderie, de la dispersion. Néférou cultivait le caprice. Incartades, sautes d’humeur traduisaient sa volonté de se situer au centre du monde, d’attirer l’attention, de la retenir. Ses silences, ses sentences, ses lubies n’avaient d’autre fonction que d’affirmer sa domination. Elle veillait ardemment à maîtriser la relation qu’elle engageait avec quiconque. Quelle faiblesse dissimulait cette obsession de la force ?   


– L’inceste est fortement recommandé aux membres de la famille royale. Je crois même qu’ils n’ont pas le choix. (…)
– Pharaon descendant des dieux, il transmet l’essence de Rê et le sang d’Horus. S’il couche avec sa sœur, il conçoit des enfants d’autant plus divins qu’ils sont proches d’Horus, donc de Rê. Pareil s’il couche avec sa fille ! Il ne doit pas disperser la semence sacrée mais la préserver, la condenser, la perpétuer. En limitant l’usage à sa famille, il y parvient. Pas le choix, te dis-je. Néférou non plus.


Moi qui avais grandi à une époque animiste où des Esprits, des démons, des Nymphes grouillaient partout, je ne me figurais pas le monde ainsi, et ne pouvais m’empêcher de me défier de cette légende. Quand le récit de la création met en scène des individus à partir desquels on dresse une généalogie, forcément de nombreux incestes se commettent avant que la population ait assez crû pour les éviter ! Le principe d’explication y mène1. Comment Paqen ne se rendait-il pas compte qu’il agitait des fables ? Pourquoi les recevait-il au premier degré ? À l’évidence, les Égyptiens avaient à cœur de comprendre l’incompréhensible – ce que cherche tout humain – et leur façon d’apprivoiser le mystère consistait à narrer des histoires. Or cette méthode conditionnait le résultat : broder une filiation de personnages pour raconter le commencement conduisait à l’inceste, les faire évoluer dans la durée conduisait à l’inceste, calquer nos comportements sur des événements universels conduisait à l’inceste. Je rêvais de bousculer Paqen ! Dès qu’on emprunte au connu pour décrire l’inconnu, on se fourvoie. Quiconque fend l’obscurité avec sa torche perçoit uniquement ce que capte son cône de lumière. En entendant les mythes égyptiens, je discernais l’inverse de ce qu’ils affirmaient : ce n’était pas nous qui venions des dieux, mais les dieux qui venaient de nous.


Le pharaon n’avait  pas construit le système qui lui permettait de régner, il en était le produit. Loin de gouverner l’Égypte, il était gouverné par elle. Même quand il s’imaginait décider, il répondait à des pressions. (…)
Lequel des désirs ou des arrêts émanant du pharaon relevait vraiment de lui ? Sa morgue lui épargnait cette interrogation. Ignorant ses dépendances et ses sujétions, il était convaincu d’être un souverain exceptionnel et autonome. Bienheureuse nature humaine : l’ivresse égotiste estompe la réalité. Afin que le puissant s’estime puissant tandis qu’il s’avère l’employé de la puissance, l’esprit a inventé le narcissisme pour occulter la lucidité, et la mégalomanie pour dissimuler la soumission.


Avec Tibor, ma jeunesse surgissait, mon lac natal, ma mère, mon oncle, une nature opulente sur laquelle les rares hommes intervenaient peu, un monde sans villes, sans routes, sans temples, où Génies et démons habitaient chaque caillou, chaque animal, chaque source, chaque arbre, chaque brin, un univers qui avait été englouti par le temps et les flots du Déluge. Tibor me restituait mes paradis perdus tout en me les enlevant – un souvenir constitue toujours l’apparition d’une disparition.


Les Hébreux ont rencontré un problème identique plus tard, en rédigeant la Bible. Comment expliquer qu’Adam et Ève aient fait des enfants, qui eux-mêmes se reproduisirent pour engendrer l’humanité sans inceste ? Puis, il y eut Loth et ses filles, Amnon et sa sœur Tamar… Pourtant les Hébreux, à la différence des Égyptiens, n’ont jamais nommé la relation incestueuse au fil de ces récits, ils l’ont occultée, puis, dans d’autres textes, en ont fait un interdit fondamental. Peut-être pour se distancer de leurs voisins ? « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté pour découvrir sa nudité » (Lévitique 18, 6). Cette moralisation explique en partie leur sortie d’Égypte.


Le cœur et le cerveau se sont disputés le siège de la pensée et des émotions pendant des siècles. Pour les Égyptiens, il n’y avait aucun doute : le cœur réfléchissait, se souvenait, imaginait, éprouvait des sentiments. L’expérience quotidienne appuyait cette théorie : la surprise, la joie, le désir accélèrent ses battements, la sérénité ou la satisfaction les ralentissent, alors que le cerveau demeure sourd et silencieux. D’ailleurs, après un décès, Osiris jugeait l’âme en pesant le cœur. Chez les Grecs, le débat commença : Aristote resta cardiocentriste, voyant dans le cœur le lieu des facultés mentales, tandis que Platon, puis Galien au IIe siècle les localisèrent dans le cerveau et s’affirmèrent céphalocentristes. Le Moyen Âge balança entre ces deux organes. Le problème ne fut résolu qu’au XVIIIe siècle par Franz Joseph Gall qui, écartant toute possibilité de fonctionnement intellectuel ou de phénomène sensible dans le cœur, les décela dans le cerveau.


– Voici : les Égyptiens avaient Le Livre des morts ; nous, nous avons Le Livre de la vie. (…)
Dans quel but ? Non pas préparer la survie dans l’au-delà, plutôt organiser la survie ici-bas. Eternity Labs ne s’occupe pas des corps morts, mais des corps vivants en les empêchant de vieillir, voire de périr. Noam l’écoute. Bien que les deux démarches apparaissent opposées, il discerne qu’une peur identique les motive : la hantise du néant. Isis et Osiris garantissaient une renaissance, la technologie promet de ne pas mourir. Dans tous les cas, les humains ne se résignent pas à la brièveté de leur existence, refusent de disparaître, évitent la réflexion sur leur condition en contournant la question. L’Égypte d’hier et la Californie d’aujourd’hui fuient le même tourment, entreprennent le même combat et poursuivent le même rêve : la perpétuité.
Noam se défend de juger. De quel droit se moquerait-il, lui qui échappe à l’éphémère ? Grâce au recul que l’âge lui procure, il note néanmoins que la science-fiction succède à la religion-fiction. Une immense candeur imprègne l’exposé de Greg et, par-delà ses propos, l’avènement du transhumanisme qu’il vante. Il a foi en la technologie comme les prêtres de Memphis avaient foi en Osiris. Nul doute que le scientisme non seulement remplace la religion, mais soit lui-même une religion.
Où se sont volatilisés les philosophes ? songe Noam. La sagesse consiste à accepter la mort. La religion la nie, et voilà que la science lui emboîte le pas…


La Silicon Valley détient deux records : la plus grande concentration de richesses, le plus fort taux de sans-abri. Rien de neuf, historiquement parlant, Noam constate cela depuis des siècles.


(…) je mesurai l’ambivalence du consentement : s’il exprime souvent l’enthousiasme, il n’est parfois qu’une apparence. Lors d’une agression, il surgit comme une issue. Opter pour la soumission dissimule la contrainte, gomme le refus, accélère le temps que durera l’épreuve. L’intellect concède que la meilleure manière de supporter une violence, c’est de s’y résigner, de l’endurer le plus vite possible en fermant les yeux. Je m’étais donc prêté à ce que je ne désirais pas. Non seulement j’avais été violenté, mais mon consentement faisait de moi le complice du viol. L’outrage était double : Néférou avait abusé de mon corps et de mon esprit.


L’humiliation constitue la perte de l’idée que l’on se fait de soi.


Plus souvent qu’on ne voit, on croit voir. Même les paupières ouvertes, on garde l’esprit fermé. Les œillères des projections, des opinions, de l’impatience bornent le champ de la perception. Ce soir-là, j’avais enfin vu Méret parce que, ébranlé par le désarroi, c’était un homme nu, désarmé, vulnérable, qui se tenait devant la fenêtre d’où je l’avais surprise. Sans doute faut-il se perdre pour trouver quelque chose. Si l’on ne s’écarte pas de soi, on ne rencontre que soi.


Je resongeai à la déclaration de Paqen : « L’amour n’est pas un sentiment, mais une maladie. » Quelle erreur ! La maladie n’était pas l’amour, mais le désir d’amour. C’était le manque d’amour qui générait les souffrances.


La tournure que prenaient les affaires humaines me désemparait. Pour moi, guérisseur, toute vie avait de la valeur, chacune méritait d’être soignée et préservée. Or, mon sens de l’équité se réduisait à une lubie de médecin et la société se développait à rebours en créant l’exact contraire, la hiérarchisation. Des échelons de privilèges divisaient les gens. La pyramide avait gagné. Elle n’occupait pas que l’espace, mais les esprits. Peu d’individus logeaient au sommet, beaucoup se trouvaient écrasés à sa base. Si Pharaon trônait au faîte, puis sa famille, ensuite ses directeurs d’administration, des prêtres, cela déclinait en s’élargissant au fur et à mesure : nombreux généraux, hauts fonctionnaires plus nombreux encore, scribes, entrepreneurs, architectes, perruquiers, médecins, barbiers, artistes, domestiques ; en bas du tétraèdre, on ne prêtait aucune attention à quatre-vingt-dix pour cent de la population, les paysans, lesquels, alors qu’ils nourrissaient tout le monde, n’appartenaient même pas à la pyramide, dépourvus de considération, simples grains de sable, eux qui constituaient le socle sans lequel tout l’édifice s’éboulerait.
Qui avait fabriqué une structure aussi inégalitaire ? Pas ceux que je connaissais… Les prédateurs que je rencontrais n’étaient bons qu’à en profiter, qu’à la perpétuer, à défaut de l’avoir conçue. Aucune supériorité anatomique ni intellectuelle ne justifiait que Méri-Ouser-Rê et son fils Souser fussent des dirigeants omnipotents.     
Une rupture avec l’ordre naturel s’était produite. Chez les lions, les singes, les loups, le dominant acquiert sa place grâce à sa musculature, à sa bravoure, à son opiniâtreté ; au temps de mon enfance, le chef d’une tribu nomade ou sédentaire légitimait sa prééminence par ses qualités physiques, morales, position ardue que les circonstances remettaient constamment en question, jusqu’à ce qu’un plus vigoureux l’évinçât ; bref, l’autorité, nécessaire ciment du groupe, se fondait sur des vertus, alors qu’à présent elle provenait du système, non de la valeur d’un individu. La puissance de Pharaon s’appuyait sur une organisation dont la dimension matérielle était le prolongement de la sphère spirituelle – son ascendance divine motivait son statut, son armée l’assurait.


Nue, revêtue de porphyre rubis, de syénite rougeâtre, de granit rosé, la pyramide me parut animale plutôt que minérale, irriguée par du sang battant à fleur de pierre. Le sang de celui qui reposerait bientôt en elle ? Non, le sang de ceux qui s’étaient exténués pour sa réalisation. Quel gâchis ! Elle avait coûté des peines et des dépenses considérables. Il eût mieux valu laisser le peuple mener correctement sa propre existence plutôt que de le sacrifier à ce projet. Martyriser des populations durant vingt ans afin d’élever le mausolée d’un homme… Le grandiose tue les petits, et il ne rend pas les grands plus grands, sinon d’une grandeur d’emprunt puisqu’ils n’ont que soumis, ordonné, battu, jeté, condamné. Quelle ironie ! Une fois achevée, la pyramide opposerait ses portes closes aux voleurs, alors que le champion des pillards résiderait à l’intérieur…


Le long du Nil, on s’attacha donc pendant trois mille ans à faire en sorte que les choses ne bougent pas. Cette fixité, c’était une volonté, mais aussi un leurre : derrière ce masque d’immobilité, les choses évoluaient. Par exemple, les Hyksôs avaient apporté des éléments de modernité particulièrement utiles pour l’armée : le cheval, le char de guerre, l’arc composite, le cimeterre en bronze de forme recourbée. Mais ces évolutions dans l’art de la guerre furent absorbées sans heurts ni vagues : les Égyptiens ne couraient pas après la nouveauté, aucune idéologie du progrès n’imprégnait leur pensée. Il n’existait d’ailleurs pas de mot spécifique en égyptien pour dire « inventer ». Il n’y avait que le verbe « trouver », car on ne trouve que ce qui était déjà là…


Qu’appelle-t-on la « réalité » ? Ce qu’on pense inaltérable. Or, toute l’histoire humaine démontre le contraire. Les progrès de la médecine ont prouvé qu’on pouvait éradiquer la douleur et guérir certains maux, ceux de la science qu’on pouvait élucider des mystères, ceux de la technologie qu’on pouvait rouler, voler, naviguer, atteindre la Lune, explorer l’espace, contacter instantanément son prochain où qu’il se situe sur le globe. Depuis des décennies, la réalité n’a cessé d’être contredite, niée, réaménagée. D’où ma thèse : la réalité n’est qu’un récit parmi d’autres.


Chacun de nous porte plusieurs êtres en lui. Le fait que nous n’offrions qu’un seul visage, un seul corps, un seul nom donne lieu à un malentendu : à l’intérieur de cette unique enveloppe doit résider une seule personne. Erreur ! Trop de tensions contradictoires nous constituent, trop d’événements divergents nous façonnent, trop de valeurs opposées et de désirs discordants nous habitent pour que nous nous réduisions au monolithique un.


Notre voyage vérifiait une intuition qui m’avait effleuré lors de mes périples antérieurs : le commerce crée la civilisation. Sans lui, chacun resterait sur sa motte de terre, son lopin de culture ou son carré de chasse. Grâce à lui, les hommes circulent et se rencontrent. Mieux : ils cherchent à s’entendre. Le cuivre a bien plus apporté à l’humanité que tous les traités de paix : métal nécessaire dont les mines sont clairsemées autant qu’éparses, il a tracé des chemins, défini des usages, produit des unités de mesure, instauré une pensée prémonétaire avant même l’émergence de la monnaie elle-même, et surtout contraint les gens à la confiance. Car les échanges supposent la confiance, et leur répétition son développement.


Pourvus de réflexes défensifs, animaux et humains se pensent donc vulnérables, mais leur perception du péril diffère : il y a des dangers qui appellent à la fuite ou au combat, il y a un danger qu’on ne peut ni fuir ni combattre. L’humain détient le triste privilège d’identifier cet ennemi-là, le trépas, celui contre lequel on n’arrivera à rien, celui qui, impitoyablement autant qu’inéluctablement, l’emportera. La défaite est d’emblée annoncée. En un mot, tandis que les animaux ne se rendent pas compte qu’ils perdront la partie, les humains, eux, en ont conscience. L’animal : la bête qui se croit victorieuse. L’homme : la bête qui se sait vaincue.
Les gris-gris viennent compenser cette lucidité. Ils prennent de multiples formes et ne se contentent pas d’être accrochés au cou, ils se métamorphosent en rites, en chants, en tabous, en dessins, en cérémonies, en fêtes, en histoires partagées. Les religions n’offrent-elles pas l’intériorisation, la spiritualisation du gri-gri ? On fournit des gris-gris pour chaque âge, pour chaque rang, chaque civilisation, même pour les esprits forts qui prétendent s’en passer : ceux-là étudient la philosophie, les sciences, coincent leur œil derrière la lentille d’un microscope ou d’un télescope, pratiques qui représentent de nouveaux gris-gris, car il s’agit toujours de se défendre du néant.
Aujourd’hui, la conscience de la mort n’a ni disparu ni changé, ce sont les gris-gris qui ont acquis l’invisibilité. Si je ne les remarque plus sur la poitrine des contemporains, je les repère dans leur discours sitôt qu’ils ouvrent la bouche. Pas d’humain sans gri-gri.


Moïse avait habilement distingué l’esclavage et la servitude. L’esclavage : un statut qui résultait des guerres ou des enlèvements. La servitude : un état auquel la société égyptienne réduisait chacun. Si l’on pouvait se libérer de l’esclavage en utilisant les moyens légaux, en payant son affranchissement, on ne se libérait jamais de la servitude.


Conscient de régir une foule qui adorait les images taillées, Moïse avait perçu qu’un culte se dispensait malaisément de représentations, alors il laissait son frère de lait tricoter ses fables. Les histoires constituent le meilleur mortier des peuples ; sans fictions partagées, il n’existe pas de communauté soudée.


L’Égypte était un oxymore. Elle mêlait constamment ce que l’on allait ensuite estimer contradictoire. Elle n’excluait pas, elle joignait. Naissance et trépas se complétaient puisque Rê, le soleil, périssait chaque soir à l’occident pour renaître chaque matin à l’orient. Vie et mort concordaient puisque le vivant se préparait à la mort tandis que le défunt prolongeait l’existence du vivant. Fini et infini voisinaient puisqu’on occupait un monde fermé, groupé autour du Nil, mais bordé de déserts interminables. Villes et campagnes, loin de s’opposer, se rangeaient sous la protection unique du fleuve. Animal et homme ne se boudaient pas, mais s’unissaient dans les effigies – corps de lion avec face d’homme, corps d’homme avec face de chacal. Féminin et masculin se fondaient dans certains individus, et d’abord dans le Nil, nourricier comme une femelle, vaillant comme un mâle. Matière et esprit s’associaient dans les temples de pierre, les idoles de granit, les sphinx couchés sur le sable. Même le bien et le mal ne se rejetaient pas, car il fallait la tension des deux, Seth le destructeur se révélant indispensable à Osiris le bon. La lumière appelait l’ombre, le désert, l’oasis. Ce vaste pays coulait ses jours à la lueur d’un paradoxe, sous un soleil sombre qui de ses feux éclairait le mystère.


En fuyant l’Égypte, Moïse avait désiré supprimer son essence : le symbole. Voilà bien l’oxymore suprême, celui qui accole le visible et l’invisible, l’image et le sens. Une statue de Ptah ne contenait pas que du minéral, elle renvoyait au dieu. À l’intérieur, il y avait l’extérieur. Chaque chose en exprimait une autre. Dans cet univers symbolique, donc trouble, tout débordait, se développait, se liait. Rien n’était que ce qu’il était, tout était toujours plus que ce qu’il était. Tout était signe, tout était hiéroglyphe. Cette débauche d’être et de sens me manquait. Au fond de mon cœur, j’aspirais à regagner l’Égypte, ce lieu qui devait tout à l’eau et vénérait le soleil. L’austère désert du monothéisme abstrait, lui, me glaçait.


Lorsque j’ai lu la Bible des siècles après ces événements, une phrase a retenti mille fois dans mon esprit : « Tais-toi, Aaron. » J’ai beau savoir que ses rédacteurs rédigèrent le manuscrit bien plus tard, je ne peux m’ôter de l’esprit que c’est Aaron qui a écrit l’Ancien Testament. Cet épisode en particulier, s’il parle de Moïse, ne parle pas le Moïse, il parle l’Aaron. Tout y est spectaculaire, clinquant, bruyant. Tout se présente en tableaux. Tout se réalise en phrases définitives, en actes péremptoires, en gestes ostentatoires, dans des décors somptueux où la nature – ciel, foudre, eau, montagne – joue efficacement les partenaires. Tout cède au vice de l’exagération : six cent mille hommes auraient quitté la capitale pharaonienne, soit plusieurs millions d’humains en comptant femmes et enfants, soit la quasi-totalité de la population égyptienne ! Quant à Dieu, il s’avère un personnage parfait car inattendu, imprévisible, juste puis injuste, bon puis revanchard. La Bible a inventé le kitsch, c’est-à-dire une esthétique tape-à-l’œil faite pour les masses, une exhibition de péripéties boursouflées de sens, une façon d’exposer les faits qui rend la camelote luxueuse.
Heureusement que, çà et là, des passages échappent, presque subrepticement, à ce goût pompier. Aaron a beau avoir lissé, simplifié, magnifié le destin de Moïse, on perçoit encore ses hésitations, ses doutes, ses faiblesses, sa crainte de Dieu et des hommes. C’est là, dans ce qu’on appelle les contradictions de la Bible, que subsiste un peu de vérité.


À peine débarqué sur terre, me dis-je, voilà qu’on s’impose. On croit inventer le sexe, la révolte, l’humour, l’amour. Chaque génération se targue d’innover tandis qu’elle ne fait que perpétuer, et celle d’aujourd’hui se conduit comme celle d’hier en s’estimant la première.


Quelle erreur, ce voyage en arrière ! On rebrousse chemin, mais on ne remonte pas le temps. La nostalgie se présente en remède alors qu’elle constitue une maladie. Retourner sur un lieu cher ne restitue jamais le passé ; au contraire, cela le supprime une seconde fois. 


Méret elle aussi avait encaissé les années, cependant, comme je ne l’avais jamais quittée, la sape sourde et silencieuse des saisons s’était effectuée imperceptiblement. Parce que je l’avais vue changer, je n’avais pas vu son changement. Le temps ne nous surprend que dans notre dos.


Étrange, pensai-je à cet instant, on pourrait supposer que le passé constitue un objet qu’on ne peut plus modifier, car achevé : en réalité, le passé s’éclaire à la lumière du présent et varie donc souvent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

mardi 1 février 2022

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 2 - La Porte du ciel

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 2 -
            La Porte du ciel

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Editeur : Albin Michel

Année de parution : 2021

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’éternité n’empêche pas l’impatience : Noam cherche fougueusement celle qu’il aime, enlevée dans de mystérieuses conditions. L’enquête le mène au Pays des Eaux douces — la Mésopotamie — où se produisent des événements inouïs, rien de moins que la domestication des fleuves, l’irrigation des terres, la création des premières villes, l’invention de l’écriture, de l’astronomie.

Noam débarque à Babel où le tyran Nemrod, en recourant à l’esclavage, construit la plus haute tour jamais conçue. Tout en symbolisant la grandeur de la cité, cette Tour permettra de découvrir les astres et d’accéder aux Dieux, offrant une véritable « porte du ciel ». Grâce à sa fonction de guérisseur, Noam s’introduit dans tous les milieux, auprès des ouvriers, chez la reine Kubaba, le roi Nemrod et son architecte, son astrologue, jusqu’aux pasteurs nomades qui dénoncent et fuient ce monde en train de s’édifier. Que choisira Noam ? Son bonheur personnel ou les conquêtes de la civilisation ?

Dans ce deuxième tome de la saga La Traversée des Temps, Eric-Emmanuel Schmitt met en jeu les dernières découvertes historiques sur l’Orient ancien, pour nous plonger dans une époque bouillonnante, exaltante, prodigieuse, à laquelle nous devons tant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Le premier tome de La Traversée des Temps nous avait fait connaître Noam et Noura au Néolithique et à l’époque du Déluge, dont ils étaient ressortis immortels, tout comme leur terrible adversaire Derek. Nous retrouvons le trio en Mésopotamie, autour d’un autre mythe biblique : celui de la Tour de Babel. Noura a disparu, mystérieusement enlevée à l’amour de Noam. La longue quête de ce dernier pour la retrouver le mène à Babel, où le tyran Nemrod, ravageant la région pour y capturer les esclaves nécessaires au chantier, fait construire une tour d’une hauteur inédite, censée lui ouvrir l’accès au ciel et au royaume des Dieux. Face à sa mégalomanie, la reine sumérienne Kubaba, le premier auteur à l’origine de l’Epopée de Gilgamesh, et des bergers nomades menés par un certain Abraham : autant d’acteurs dont on sait qu’ils contribueront à faire de la Mésopotamie le berceau des civilisations historiques du Moyen-Orient et de l’Europe, aux côtés de celle de l’Egypte antique.

On l’a bien compris depuis le tome précédent : les aventures de Noam et Noura ne sont que prétexte à la mise en perspective de l’histoire de l’humanité depuis ses origines. Si le premier volet de la série avait réussi à rendre ces deux niveaux de lecture aussi captivants et convaincants l’un que l’autre, il faut reconnaître que, cette fois, le talent de conteur d’Eric-Emmanuel Schmitt ne parvient pas complètement à faire oublier les ficelles assez grossières d’une romance somme toute faiblement consistante et d’une immortalité aux aspects parfois franchement rocambolesques. C’est donc avec une petite déception sur ce plan, toute relative étant donnée la richesse des autres aspects du roman, que l’on poursuit la traversée des temps commentée par Noam.

Et là, l’éblouissement est bel et bien toujours au rendez-vous, au fil d’observations aussi limpides qu’érudites, qui retracent, d’une manière passionnante, l’émergence des premières civilisations en Mésopotamie. Dans la plaine fertile délimitée par le Tigre et l’Euphrate, environ trois mille ans avant notre ère, apparaissent des savoirs et des inventions majeurs : l’écriture, la roue, des avancées essentielles en agriculture, les premières villes… Ces nouveautés portent les germes de notre civilisation moderne, ce que Noam nous décode sous un aspect aussi bien historique que philosophique, dans le journal qu’il écrit de nos jours, alors qu’au terme des millénaires d’évolution qui ont mené jusqu’à nous, nous possédons désormais le pouvoir de détruire la planète. Chaque pas en avant porte sa dualité, comme le puissant mythe de Babel l’a si bien enregistré. En même temps que l’homme s’affranchit peu à peu de la nature, et aussi du temps au travers de l’écriture, la fuite en avant de l’ambition et de l’avidité l’entraîne dans l’insatisfaction et le conflit perpétuels. Avec les villes se développent les guerres, l’esclavage et la mégalomanie. Et si la Bible a retenu de Babel une certaine crainte de la prétention et de la démesure humaines face à ce qui commence alors à naître de la perception d’un divin unique, l’histoire n’a cessé de se répéter jusqu’à la prévalence actuelle de l’anthropocentrisme. Les Babels furent et sont encore légions, comme le pointe Noam en se rendant à Dubaï de nos jours. Et, avec lui, l’on s’émerveille autant que l’on s’interroge quant à l’orientation initiée il y a si longtemps par l’humanité, toute entière obsédée par l’instinct de la possession, au point d'en oublier que la vie n’est que transmission, et le bonheur, la jouissance de l’instant présent.

Si le premier tome de cette saga m'avait transportée au-delà du coup de coeur, mon enthousiasme se fait ici relativement plus mesuré en raison des quelques réticences soulevées chez moi par les ficelles de l'intrigue. Celles-ci ne pèsent toutefois guère face à l'indéniable richesse historique, culturelle et philosophique de la narration, qui, au fil de maintes observations passionnantes, opère une formidable et fascinante mise en perspective de l'évolution humaine, au travers notamment de ses mythes. Un "simple" coup de coeur donc pour ce deuxième volet, qui renouvelle mon impatience de découvrir les suivants. (5/5)

 

 

Citations :

Noam feuillette les pages couvertes de sa calligraphie aux traits réguliers. Ses mémoires ne se cantonnent pas à son existence, ils constituent toute l’épopée humaine. D’ordinaire, on écrit pour durer, lui écrit pour ne pas perdre. Au fond, cela revient au même : il s’agit d’accorder l’éternité à l’éphémère.


Un sentier, c’est la mémoire que la terre garde des hommes. Plutôt que fait pour marcher, il est fait par les marcheurs. À l’échelle de l’univers, les voyageurs et leurs ânes ne pèsent guère, ils passent ; pourtant, leurs effleurements plient l’herbe, leurs foulées polissent l’argile, leurs pieds rapides modèlent un sillon. L’infime finit par creuser sa marque.      
Le sentier diffère de la route – il n’en existait pas à l’époque. Alors que le sentier reste un chemin obtenu par le consentement du paysage, puisqu’il suit ses mouvements, la route, conçue abstraitement par des géomètres, l’agresse en le coupant. Le sentier épouse la nature, la route la viole.


On définit le troc comme l’économie d’avant la monnaie. J’estime qu’il s’agit d’une erreur. Nous avions dépassé le troc depuis longtemps. Le pur troc met face à face deux hommes qui convoitent chacun l’objet que possède l’autre. Il faut qu’il y ait coïncidence des besoins à un instant précis – ainsi avais-je, un soir d’orage, troqué un silex contre une lampe à graisse. Cependant, une telle réciprocité advient rarement : souvent, l’un des deux doit accepter un produit transitoire dont il sait qu’il l’utilisera lors d’un prochain échange. Dans ce cadre, il arrivait que l’on se remît des biens intermédiaires qui ne satisfaisaient pas une envie directe et serviraient plus tard. Bref, il y avait la plupart du temps un objet de substitution qui tenait lieu de monnaie. Alors que pièces et billets n’étaient pas apparus, leur concept transitait déjà dans notre esprit. Nous ne faisions pas du troc, nous faisions des échanges. L’économie monétaire a donc précédé la monnaie.


J’avais déjà vu des roues et des chariots. Des roues, j’en avais aperçu dans les steppes de l’Asie centrale ou les Carpates : on perçait un disque de bois plein pour placer un axe de rotation au milieu. Une fois, j’avais croisé une charrette immense, mais c’était une simple curiosité que trois cailloux heurtés auraient suffi à détruire.
La limite de la roue restait le sol. Or voilà que, au pays des Eaux douces, les hommes n’inventaient pas la roue, mais la route. Une surface aplanie, rééquilibrée, nettoyée rendait possible la circulation de véhicules tirés par des bœufs. On pouvait transporter l’intransportable, déplacer de pesantes et volumineuses marchandises sur de longues distances.                                      
Je songeai alors que toute invention révèle, par ricochet, des inventions antérieures. En observant le fonctionnement des chariots, je leur trouvai des précurseurs : les rondins de bois sur lesquels nous faisions rouler des charges. Du temps de mon village, nous avions bougé de lourdes pierres par ce moyen. Au fond, la roue, c’était un rondin dans lequel on aurait planté un axe…
 
 
À chaque halte, Gawan m’enseignait l’écriture. (…)
Je me revois clairement ourler une ligne et saisir qu’il s’agissait de bien plus que d’une ligne ; quand je le précisais, le trait s’effaçait pour laisser place à une réalité différente, les vocables de la langue. Ici se situait le coup de génie : les rayures renvoyaient à des sons.
Jusque-là, je n’avais connu que les dessins, j’ignorais tout des signes. Des peintures – ours, poissons, chevaux, canards, écuelles, blé, humains, pénis, vulves –, j’en avais contemplé, parfois accompli, même si je ne détenais pas la virtuosité que manifestaient les Chasseresses de la Caverne.
– Les images sont des dessins muets. Les signes sont des dessins sonores.                                       
Gawan le répétait et il avait raison : les icônes se taisaient, tandis que les lettres parlaient. Un aigle peint sur un mur restait un aigle ; en revanche, sur ma tablette, un signe s’évadait de lui-même, s’absentait à mesure qu’il se présentait, puisqu’il se métamorphosait en son.


Maintenant, cinq mille cinq cents ans après, alors que je trace ces lettres au stylo noir sur le papier, je mesure mieux ce qui m’arrivait au cours de mes leçons près des ruisseaux murmurants : j’imprimais des termes sur l’argile, certes, mais également sur mon cerveau, cette autre glaise qui dure toujours, ni séchée ni pulvérisée, malléable. Mon esprit, comme celui des hommes qui habitaient le pays des Eaux douces, évoluait : il apprenait à classer, à compter, à ranger les connaissances dans des boîtes ou des coffres, ce qui le conduisait à appréhender la réalité de façon moins personnelle, moins sensuelle, plus objective, plus catégorielle. L’écriture modifiait notre rapport au monde.


De surcroît, je devinais que cette notation syllabique permettrait de tout dire, pas seulement de répertorier. De l’archivage partiel, elle passerait à l’archivage exhaustif : elle conserverait ce que la langue savait formuler, notre pensée, nos sentiments, notre histoire, nos histoires. Face à Gawan, je m’émerveillais de dépasser le simple inventaire – des chiffres devant des objets figurés – pour exprimer des actions, voire des idées. Réservé, Gawan souriait de ma ferveur, il y voyait un excès, une exaltation de débutant, un enthousiasme de nouveau converti. Lui limitait l’écriture à sa fonction pratique, il n’imaginait pas qu’elle eût d’autre utilité qu’une comptabilité exacte, rigoureuse, conservable. Or, je le flairais, du catalogue sortirait l’ébauche d’un roman, du décompte de la réalité surgirait la possibilité d’un univers irréel. Le monde n’avait pas trouvé qu’un miroir dans l’écriture, il y avait gagné des portes, des fenêtres, des trappes, et des pistes d’envol. 
 

Avec l’étonnement d’une première fois, je contemplais un panorama remodelé par la main de l’homme : ce paysage devait plus à ses indigènes qu’aux Dieux et aux Esprits. Grâce à eux, la fertilité révolutionnait des espaces incultes. Partout des lignes droites surgissaient : les charrues dessinaient des sillons ; les fruitiers croissaient en rangs, mieux alignés qu’une armée ; on excavait des voies d’irrigation ; des barrières protégeaient les prés ; des haies délimitaient les parcelles. Ce quadrillage me sembla aussi insolent qu’admirable. Quoi, le tracé l’emportait sur le hasardeux ? L’artifice sur la nature ? Les bipèdes s’emparaient de ce qui appartenait aux Dieux, aux Esprits, aux Nymphes, aux Âmes, et y gravaient leur marque…


– Tout le monde tire bénéfice de la paix.                                       
Il me regarda, révolté :                                       
– Pas du tout ! Comment édifierait-on les villes, les palais, les temples ? Comment creuserait-on les canaux ?                                                          
L’irrigation avait permis de produire en abondance, de former des réserves. Quantité d’individus ne se consacraient plus aux champs ni au bétail ; dégagés de la vie agricole, ils s’étaient établis artisans, commerçants, prêtres, comptables, scribes, militaires. La campagne avait créé la ville. Mais la ville exigeait des milliers d’hommes pour la construire, et des centaines d’autres pour nourrir ces ouvriers. Les travaux importants nécessitaient de la main-d’œuvre. Dès lors, la solution restait la guerre ; sans elle, il n’y aurait pas d’esclaves. Toute cité se livrait ainsi régulièrement à des razzias et à des conquêtes, tantôt hors du pays des Eaux douces, tantôt à l’intérieur auprès de ses voisines. Elle réduisait la population vaincue en esclavage et les prisonniers fournissaient les ouvriers. Au fond, chaque cité faisait la guerre ainsi qu’on se rend au marché : elle s’approvisionnait en bras. Bâtir et asservir, l’un n’allait pas sans l’autre. Personne ne se scandalisait de ce régime ni ne le contestait. Demeurer libre, tomber en servitude, cela arrivait comme la veine et la déveine, un accident, pas davantage.


À la différence de celles qui suivront, l’écriture cunéiforme est en trois dimensions : elle consiste en des incisions faites dans une tablette d’argile à l’aide d’un calame au bout biseauté et nécessite, pour une bonne lisibilité, une lumière frisante, si possible venant de la gauche. Ses caractères forment des traits, des coins, des encoches, en combinant trois sortes de « clous », le vertical, l’horizontal, l’oblique. Conçue par les Sumériens afin de codifier les marchandises et les opérations administratives, elle parvint à transcrire leur langue et devint pendant quelques siècles le support de dix autres langues. Au début de l’ère chrétienne, on ne sut plus la déchiffrer et on l’oublia au point que, peu de temps après, on n’y vit plus que de simples motifs ornementaux.
 

L’esclavage comme système apparut à ce moment-là. Je ne prétends pas qu’aucun asservissement n’eut lieu précédemment – j’ai vu de nombreux rapts de femmes durant mon enfance au bord du Lac –, cependant ces violences arrivaient de façon contingente, elles n’étaient nullement nécessaires au fonctionnement des communautés. Tout changea en Mésopotamie à la fin du IVe millénaire av. J.-C. Grâce aux surplus agricoles qui permirent à certains d’embrasser les métiers de commerçant, prêtre, soldat, scribe, comptable, la société étatique et hiérarchisée recourut à l’esclavage afin d’assurer sa prospérité.                                       
L’esclavage intervint donc quand la « civilisation fleurit », dès que la « culture se raffina ». La guerre constituait le premier mode d’approvisionnement : on organisait des raids et la capture de prisonniers les convertissait en autant ’esclaves, qu’ils appartinssent à des territoires lointains ou voisins. La justice fournissait un apport supplémentaire : en punition de certains crimes, on asservissait des citadins – par exemple, l’enfant qui répudiait ses parents adoptifs. Enfin, on pouvait être asservi par contrat, généralement pour dette, avec l’assentiment de l’intéressé ou des personnes ayant autorité sur lui.
On ne doit pas regarder cet esclavage avec les yeux des siècles suivants, car il se révèle plus économique que racial. Personne n’y plaquait les justifications « biologiques » du philosophe grec Aristote, qui pensait que certains hommes sont faits pour commander, d’autres pour obéir. Personne ne le légitimait non plus par des considérations sur la supériorité d’une ethnie, d’une religion, d’une couleur de peau, ces idéologies qui dominèrent jusqu’au XXe siècle.                                       
En Mésopotamie, on ne naissait pas esclave, on le devenait. On n’était pas esclave essentiellement, mais circonstanciellement. Une malchance, pas un destin.


Les Mésopotamiens inventaient les voies verticales en même temps que les voies horizontales : des routes avançaient au sol tandis que des bâtisses montaient au ciel. Les unes et les autres, présentées modestement comme des accès – chemins, canaux, colonnes, tours –, semblaient de simples moyens : en réalité, elles transformaient ce qu’elles recouvraient et se l’appropriaient. L’hominisation de la nature, sa conquête impérialiste se mettaient en branle.
 

Par bonheur, Noam n’a jamais oublié le sumérien et ses signes ; à l’époque, bouleversé, il avait jugé miraculeux qu’on transmît des paroles sans les prononcer. Quelle densité avait soudain acquise l’homme ! Son murmure avait cessé d’être emporté par le vent et s’était solidifié. L’énonciateur n’avait plus besoin d’être présent pour se manifester, il traversait l’espace en se rendant audible à distance, il traversait le temps en causant après avoir causé, voire après avoir vécu. Le souffle pétrifié… L’invention de l’écriture a permis aux bipèdes dépourvus de plumes de défier le destin : ses caractères effacent la mort. Selon Noam, nul doute qu’elle a généré mille progrès, en sciences, en droit, en histoire, mais qu’elle marque aussi le début de l’enflure. L’individu se hausse, grossit son importance, s’érige au-dessus de sa condition, niant sa vulnérabilité, sa fugacité, sa finitude. Possesseurs initiaux de ce privilège, les rois, qui disposaient de scribes pour communiquer avec les vivants du moment et les vivants du futur, se construisirent des tombeaux de mots plus solides, plus sûrs que leurs tombeaux de pierre ; puis, cette pratique s’élargit socialement. Si la phrase qu’on articule disparaît comme le sucre fond dans l’eau, la phrase qu’on écrit reste gravée dans le marbre, même quand celui-ci fait place au papyrus, à la peau d’agneau, à la feuille, à l’écran. En lui offrant une perpétuité, l’écriture a changé l’homme. De simple inventaire des objets, elle est devenue le conservatoire des âmes : elle a lutté contre la détresse, nourri l’orgueil, flatté le narcissisme, développé l’individualisme. Par elle, la fatuité a crû autant que la civilisation.


Je crois que ce fut à ce moment précis que la Terre commença à rétrécir, quand les décrets de Nemrod dépassèrent physiquement la portée de ses gestes ou de sa voix, et qu’il n’eut plus besoin de se déplacer pour qu’on lui obéisse. Auparavant, aucune communication n’allait plus loin que les sens : même un message de fumée n’allait pas au-delà des yeux, un message de tambours au-delà des oreilles. La télécommunication débuta avec l’écrit et se perfectionna grâce à lui, tardivement, lorsqu’on généralisa le télégraphe au XIXe siècle. Et subitement, avec la radio, la télévision, puis l’internet, tout s’accéléra. Aujourd’hui, la Terre s’est ratatinée : toute distance est abolie entre les pôles, l’Esquimau se retrouve proche voisin du Japonais. Plus jamais un enfant n’éprouvera le sentiment d’immensité qui empreignit les hommes durant des millénaires. Ou alors il ne frôlera ce vertige que face à l’Univers… Pour combien de temps encore ?
 

L’architecte d’aujourd’hui peinerait à s’entendre avec l’architecte mésopotamien, égyptien, grec de l’Antiquité. En quelques siècles, ils sont presque devenus étrangers l’un à l’autre tant leurs philosophies divergent. Pour le moderne, l’architecture répond à une fonction, pour l’ancien, elle transmet une signification. Quoique les deux élaborent des techniques, ils n’ont pas de visées identiques : le moderne regarde l’utile, l’ancien le symbolique. Aux yeux de Gungunum, une colonne ne se limitait pas à un soutien ou une force porteuse, elle figurait l’axe du monde, un chemin vers le ciel, ce qui permettait aux humains de se situer puis de s’élever. Pareillement, une arche, une coupole, un dôme ne se réduisaient pas à un toit décoratif astucieusement conçu, mais reproduisaient la voûte céleste, ce domaine des Dieux. Même une porte ne se contentait pas d’ouvrir sur un espace, elle indiquait une direction, celle du soleil couchant ou de l’aurore. Jamais Gungunum ne distinguait le pourquoi du comment, la métaphysique de la physique. Si les solutions qu’apportaient ses calculs et ses expérimentations fournissaient des éléments pragmatiques, elles satisfaisaient en premier lieu des enjeux spirituels. Le bâtiment se voulait miroir du cosmos divin.


Il y a deux sortes de fils, ceux qui s’affranchissent du père, ceux qui s’y soumettent. Ceux qui s’en affranchissent deviennent eux-mêmes et jouissent d’une vie singulière qui leur appartient. Ceux qui s’y soumettent deviennent des chimères et souffrent d’une vie inauthentique qui leur échappe. 


Nous sommes nés pour vivre au milieu de la nature, pas dans un monde artificiel construit de briques et de pierres scellées par le bitume. Ah, ces remparts ! De quoi protègent-ils les gens ? De la terre, de l’eau, du vent, du soleil, des bêtes sauvages ? Non, ils les protègent des autres, lesquels se réfugient aussi derrière leurs remparts. Les forteresses ont créé les invasions ! Elles n’ont pas été conçues pour s’en défendre, plutôt pour les provoquer. Plus il y aura de cités, plus il y aura de combats ; la guerre ne cessera jamais. Ce que les hommes font à l’intérieur des murailles – s’envier –, les cités le font entre elles. Elles développent les pires de nos sentiments : la jalousie, la vanité, l’avidité, la crainte. Les gens cherchent le succès matériel qui les hissera au-dessus de leur voisin, ils paniquent à l’idée de rater. Rater quoi ? Réussir ne consiste pas à acquérir quatre maisons, car tu n’en habites jamais qu’une et à l’intérieur, tu n’es que toi-même. Il ne faut pas posséder plus, mais exister mieux. Toutes les rues de Babel conduisent à des impasses. Et tous les chemins qui partent de Babel prennent une fausse route.
 

Les Babéliens avaient adopté l’enthousiasme, ils adhéraient au projet pour échapper à l’effarement, la colère, la révolte. En acquiesçant aux ambitions de Nemrod, ils ne visaient pas vraiment la Tour, ils privilégiaient le partage. S’accommoder les reliait à la communauté, tandis que refuser les en aurait coupés. Au lieu de se dresser, ils se fondaient dans la masse, au risque même de fondre. Ainsi fonctionne le peuple : son unité est faite de consentements forcés, de renoncements inconscients, de concessions peu réfléchies, le tout emporté par un élan obscur, l’attrait de vivre ensemble mêlé à l’horreur de la solitude. Quelques observateurs ont soupçonné un instinct grégaire, il s’agit en fait d’un calcul : on choisit de résider avec les autres plutôt que sans eux, on décide de penser comme eux plutôt que contre eux. Si la rébellion dépend du courage de l’individu, la soumission au collectif relève de la lâcheté.


Jadis, les hommes circulaient dans la nature sans la changer ; lors de ma jeunesse, ils fabriquaient des gîtes, des villages, lesquels, minuscules et dérisoires, se collaient à la terre comme la moule au rocher. Désormais, Babel et la salle de Nemrod ne parasitaient pas le monde, elles en créaient un nouveau. Alors que nous avions habité uniquement l’univers naturel, nous habiterions l’humain à l’avenir. Je me reprochais à présent d’avoir débiné Gungunum, de ne pas avoir loué son génie : cet éminent architecte égalait les Dieux et les Esprits auxquels nous devions le cosmos.


Le prestige de l’or résultait de son incorruptibilité, non de sa rareté. Puisque ce métal miraculeux ne ternissait ni ne s’oxydait, sa splendeur à l’évidence ne pouvait avoir pour origine qu’une émanation divine. L’or tenait des Dieux sa brillance pure et constante. Cet éclat de soleil descendait du firmament. Les Mésopotamiens auraient pu reprendre à leur compte l’expression des Incas qui y voyaient « la sueur des Dieux ». Les astrophysiciens contemporains leur donnent raison : l’or ne vient pas de la terre, mais du ciel. Il serait le fruit d’une collision ultraviolente entre deux étoiles à neutrons, un cataclysme cosmique qui se serait produit il y a plusieurs milliards d’années. Issu des étoiles, l’or se serait répandu sur la Terre sous forme de gisements grâce à l’activité géothermique.
 

L’économie des termes sollicite l’imagination. Les meilleures descriptions se passent de description. L’auteur se montre plus aisément poète par famine de mots que par gavage. Mieux vaut suggérer que dépeindre, laisser entendre que hurler mille phrases. De même qu’un regard ne se réduit pas à un iris, une personne ne se limite ni à ses traits ni à ses membres – ou alors c’est un cadavre ! Elle brille d’une énergie, d’une intensité, d’une présence qui transcendent le visible. Pour en rendre compte, il y a deux façons d’insinuer : la vague, le précis.                                       
Les écrivains classiques recourent à la généralité. Le vocable global autorise chacun  à y glisser les images qui l’inspirent. Madame de Lafayette, Française contemporaine de Louis XIV, a magnifiquement utilisé ce procédé dans un court roman, La Princesse de Clèves : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. (…) Lorsqu’elle arriva, le vidame alla au-devant d’elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. » Parce que Madame de Lafayette n’offre rien à voir, on voit tout.
Les écrivains modernes emploient davantage le détail, dont la force vient de ce qu’il fait surgir subrepticement l’ensemble. Tel un hameçon, le détail pousse à imaginer le poisson qui, sous l’eau, le tracte. Ainsi, au XXe siècle, Colette, autre plume française, présente dans Le Blé en herbe la rencontre d’une femme mûre et d’un jeune homme : « Elle raillait d’une manière virile, condescendante, qui avait le même accent que son regard tranquille, et Philippe se sentit tout à coup fatigué, penchant et faible, paralysé par une de ces crises de féminité qui saisissent un adolescent devant une femme. » En creux est indiquée la passion qui s’emparera d’eux.                                       
Pour camper l’humain, rien n’égale le va-et-vient entre détail et généralité. Tout dire est impossible, et l’exhaustivité ennuie.


Par ses réflexions, Noura rejoignait son père Tibor, lequel, quand nous arpentions les futaies où pousses et pourritures se mêlaient, aimait souligner les desseins de la nature : pour qu’une espèce subsiste, il fallait que les individus se reproduisent puis disparaissent ; la recomposition naissait de la décomposition ; le trépas ne s’opposait pas à l’existence, il la servait.


La vie n’est pas un cadeau qu’on conserve ni un cadeau qu’on rend, c’est un cadeau qu’on transmet. 
 

Les Dieux pâtissent des ventriloques.                                                          
– Quoi ?                                       
– On les fait parler. Nemrod, Messilim, les prêtres prétendent que les Dieux bavardent, mais ce sont leurs propres voix et leurs propres mots qu’ils leur attribuent. (…)
– Les Dieux ne se soucient pas de nous, pourvu que nous les nourrissions d’offrandes, de fumées. Le problème, c’est que des hommes comme Nemrod, Gungunum, Messilim veuillent concurrencer les Dieux. Sous prétexte de les honorer, ils entrent en compétition avec eux, ils ambitionnent de les rejoindre, de les égaler, voire de les dépasser. Le petit se dresse sur ses talons, pas le grand. La girafe se fiche du mulot ; quand les événements la contraignent à en tenir compte, elle n’a qu’à se pencher. Le géant se rapetisse sans problème ; le minuscule s’évertue à se grandir.


De l’aveu même des Grecs, les Mésopotamiens inventèrent le gnomon, première forme  de cadran solaire. Cela permit de diviser la journée en douze parties égales, des heures doubles par rapport aux heures modernes, des « heures babyloniennes », comme les appelaient les Grecs. Devant le retard coutumier de certaines personnes, à chaque fois me vient à l’esprit qu’elles continuent à compter en heures babyloniennes…


Rien d’aussi cruel que l’espoir. En cas de drame, ce qui nous mine n’est pas d’attendre, mais d’espérer. Au lieu d’affronter l’impasse, on s’en détourne, on fuit la vérité, on s’absorbe dans d’éventuelles et incertaines échappatoires. L’intolérable s’allège : à la place de la mort qui vient, on se concentre sur les solutions qui fuient.

 
Je crois que c’est au pays des Eaux douces que commença le torticolis mystique. On releva la tête pour appréhender les Dieux. Au temps de mes ancêtres, Divinités, Esprits, Âmes, Démons nichaient partout. En Mésopotamie, les Dieux logeaient au ciel, plus parmi nous. Dès lors, les hommes se rompirent le cou afin de les scruter, de les interroger, de les écouter. (…)
Depuis Babel et à jamais, le ciel s’est transformé en Ciel, royaume des Dieux. La crispation de la nuque marqua la rupture avec l’animisme : d’horizontale, la foi devint verticale. Puis les colonnes et les tours conçues pour rejoindre le divin, auxquelles s’ajoutèrent au cours des siècles les basiliques, les cathédrales, les clochers, les minarets, accentuèrent ce torticolis mystique.


Durant ma traversée des temps, j’ai donc rencontré trois façons de concevoir la condition humaine : l’âge archaïque, qui voit en l’homme une création de la nature, l’âge religieux, qui voit en l’homme une création de Dieu, l’âge anthropocentrique, qui voit en l’homme une création de l’homme. Au seul énoncé de cette succession, j’ai du mal à croire naïvement au progrès…
 

Les forces naturelles dissolvent les ambitions humaines. Inexorablement, les ruines deviennent vestiges, puis décombres, puis matière. Le matériau reprend le dessus sur les formes que nous avons tenté d’y imprimer. Et la vie continue… Au sein de la nature, il n’existe pas de ruines, mais un renouvellement constant, fait de morts et de naissances. Le cycle ne s’arrête jamais. À la différence des hommes et des civilisations dont les multiples pauses s’évanouissent, la nature possède l’éternité du mouvement.


La Bible est un livre qu’écrivit un petit peuple de pasteurs effrayé par le développement de l’urbanisation, terrorisé par les premières villes du Moyen-Orient. Tandis que les Mésopotamiens inauguraient une nouvelle conception de la société en se fixant, se resserrant, se massant, les Hébreux, eux, perpétuaient un mode de vie opposé : nomadisme, non-possession des terrains, limitation de l’activité à des tâches élémentaires. Dans la Bible, chaque fois qu’une ville surgit, sa mention s’accompagne d’un jugement péjoratif, voire de connotations diaboliques : Sodome, Gomorrhe, Ninive, Babylone, Jérusalem. (…)
Aux yeux des bergers, la ville signifiait séparation : rupture avec l’espace environnant par des murailles ; rupture avec le temps des saisons dans un dédale minéral ; rupture avec la nature par l’érection d’un monde artificiel ; rupture avec le reste de l’humanité par l’élaboration d’une identité à l’intérieur d’une enceinte. Pour eux, quoique la ville concentrât les individus, elle dispersait les esprits. À Babel, un groupe s’inventa un nombril et le regarda. Les bergers, s’ils reconnaissaient en Babel une création humaine, y repéraient également une dé-création par rapport à Dieu. Cette prise de pouvoir sur le monde par les hommes ne s’approche pas du divin, elle le défie, voire le remplace.                
Rédigée à l’extrême fin de la civilisation mésopotamienne, la Bible n’élaborait pas une idéologie nouvelle ; elle rêvait au temps des ancêtres, préférant les anciens aux modernes. Certes, les bergers n’étaient plus des chasseurs-cueilleurs et ne croyaient plus aux Esprits, Âmes, Nymphes, Divinités, cependant ils conservaient le goût d’une vie simple en harmonie avec le cosmos.


Trois monothéismes se réclament d’Abraham : le judaïsme, le christianisme, l’islam. Les œcuméniques, ceux qui aspirent à la fraternité entre ces trois spiritualités, évoquent avec délectation « les religions d’Abraham ». Mais certains musulmans considèrent que seul l’islam est fidèle à la religion d’Abraham : il le perpétuerait dans sa pureté, tandis que juifs et chrétiens l’auraient dévoyé. Ce qui est peut-être vrai… Pour eux, l’islam constitue la première des religions – celle du patriarche Abraham – et la dernière. Bref, si, selon certains, Abraham représente une pomme de concorde, il tend aussi à être une pomme de discorde.
 

Tout ici évoque l’orgueilleuse cité de Nemrod. Dubaï a édifié soixante-dix gratte-ciel qui dépassent les deux cents mètres, dont le géant Burj Khalifa qui culmine à huit cent vingt-huit mètres : Babel !  Sur ce chantier permanent, des travailleurs venus du Pakistan ou d’Inde besognent à des températures frôlant les cinquante degrés, dans des conditions si dures que l’on compte un suicide tous les quatre jours : Babel ! Les langues s’entrechoquent, pêle-mêle, même si l’arabe et un anglais rudimentaire coloré de mille accents percent le brouhaha : Babel ! Repoussant le désert à la périphérie, défiant le climat aride, déversant un air rafraîchi, on bâtit des archipels artificiels avec les sables dragués dans le golfe Persique, on élabore une marina gigantesque autour d’un canal colossal : Babel ! Des centres commerciaux, ces lieux de culte contemporains, rivalisent de splendeur opulente : Babel ! Plus haut, plus riche, plus grand… Tout record mène à son fracassement, la mesure devient la démesure, l’excès son étalon : Babel !


Une autre naïveté dans ces représentations frappe Noam : elles racontent Babel comme une fin. Pourtant Babel constituait un début. La Tour s’est effondrée, pas le désir de la Tour. Avec celui-ci point l’hubris, l’outrance, la boursouflure. L’homme franchit une limite en se dressant au-dessus de la nature, en ignorant sa place dans l’univers,en s’estimant supérieur à tout ce qui n’est pas lui ; il crée des villes, il invente l’écriture, les sciences, les hiérarchies sociales et, malgré les défaites ou les impasses, ne reviendra jamais en arrière. Babel ne s’est pas terminée avec Babel, Babel n’a jamais cessé de gratter le ciel, Babel renaît, se transforme perpétuellement. L’échec accompagne l’ambition, il ne l’interrompt pas. De dépassement en dépassement, l’aventure folle se poursuit. L’avenir reste un chantier ouvert.
Si Noam donnait sa version de Babel, il ne peindrait pas une démolition, plutôt un inachèvement. L’humanité évolue indéfiniment, se meut sans aboutir, poussée par la compétition, l’orgueil, le génie, la mégalomanie, le refus de ses limites. Babel l’inachevée ne sera jamais achevée et se nourrira de son désir sans jamais conduire à la jouissance.

 

Du même auteur sur ce blog :


 




 

mardi 28 septembre 2021

[Horvilleur, Delphine] Vivre avec nos morts

 

 
 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Vivre avec nos morts

Auteur : Delphine HORVILLEUR

Editeur : Grasset

Parution : 2021                 

Pages : 234

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis…  »
Etre rabbin, c’est vivre avec la mort  : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent  :   «  Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits.  »
A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés  : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’  une vie interrompue (célèbre ou anonyme),   la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.
Nous vivons tous avec des fantômes  : «  Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons.  » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. «  Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte  » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019).

 

 

Avis :

Elsa Cayat, la psychiatre assassinée de Charlie Hebdo, et Marc, avec qui elle devait publier un livre. Simone Veil et Marceline Loridan, les filles de Birkenau. Yitzhat Rabin, homme d’État israélien, prix Nobel de la paix, assassiné en 1995. Ilan Halimi, séquestré et torturé en 2006 parce que juif. Mais aussi Moïse et Azraël, l’ange de la mort. Des anonymes, Sarah, Isaac et Myriam, l’Américaine obsédée par l’organisation de ses propres obsèques. Des proches, comme son amie Ariane et son oncle Edgar. Tous, en croisant, à l’occasion de leur mort ou par leur lien particulier à la mort, le chemin de l’auteur dans ses fonctions de rabbin, lui ont inspiré les onze chapitres de ce livre placé sous les auspices d’un oxymore.

Rares sont les ouvrages qui impressionnent autant par l’aura de leur auteur, et qui vous vont droit au coeur par l’humanité qu’ils dégagent. Delphine Horvilleur n’est pas seulement cultivée. Elle possède le don de rendre ses connaissances accessibles en toute simplicité, dans une narration piquante et pleine d’humour, où ne manquent même pas quelques savoureuses blagues juives. C’est avec un intérêt émerveillé que l’on découvre la richesse de ses réflexions, nourries de son exégèse de textes sacrés, d’explications de rites et de traditions, mais aussi de sa formidable expérience humaine. L’on ne peut qu’être frappé et totalement séduit par l’ouverture d’esprit, la capacité d’écoute et la sincère bienveillance dont témoignent ces pages, où chacun, athée ou de quelque religion qu’il soit, trouvera son compte.

Car, face à notre condition humaine et à notre finitude, il n’est question ici que de la manière dont, en toute humilité, l’auteur rabbin tente d’accompagner les vivants dans leur douleur et leurs questionnements sans réponse, avec pour seule certitude que notre passage se nourrit de l’héritage personnel, culturel et historique laissé par les générations précédentes, et nourrira de la même façon les générations à venir. Mort et vie s’entremêlent ainsi constamment, et il nous faut bien apprendre à faire une place à nos fantômes personnels pour continuer à faire en paix notre bout de chemin.

Un livre universel, profondément humain et merveilleusement écrit, qui fait chaud au coeur par la qualité de la rencontre qu’il permet avec son auteur. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Ainsi vont les saisons de l’existence, les arbres et les hommes ne continuent à vivre que si la mort les visite. Le printemps ne vient que pour celui qui traverse l’apoptose, et laisse la mort sculpter la possibilité de sa renaissance. Aujourd’hui, la cancérologie ne dit pas autre chose : les cellules dont la vie s’emballe, celles qui refusent de mourir en gagnant une vitalité presque éternelle deviennent tumorales. L’excès de vie nous condamne, et la mort inhibée nous est fatale. C’est quand la vie et la mort se tiennent la main, que l’histoire peut continuer.


La biologie m’a appris combien la mort fait partie de nos vies. Mon métier de rabbin m’enseigne chaque jour qu’il nous est donné de faire que l’inverse soit tout aussi vrai : dans la mort aussi, une place peut être laissée aux vivants. Il faut pour cela que nous puissions les raconter, trouver les mots qui les préserveront plus puissamment que du formol. Chaque fois que j’officie au cimetière, j’essaie d’honorer cette place et de la faire grandir, par la force des histoires qui laissent en nous des traces indélébiles, le prolongement des morts chez les vivants.


La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est mort ou inventé. Elle n’a rien à voir avec cela. Elle n’est fondée ni sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu’il est habité, mais sur la défense d’une terre jamais pleine, la conscience qu’il y reste toujours une place pour une croyance qui n’est pas la nôtre. La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions, et elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. Elle empêche une foi ou une appartenance de saturer tout l’espace. En cela, à sa manière, la laïcité est une transcendance. Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer.


Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu « grand » devient si misérablement « petit » qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur ? Penser que Dieu s’offusque d’être moqué, n’est-ce pas la plus grande profanation qui soit ? Grand est le Dieu de l’humour. Tout petit est celui qui en manque.


André Malraux, dans une citation célèbre, affirmait que la « tragédie de la mort est en ceci qu’elle transforme la vie en destin ». La mort a certes ce pouvoir, grâce aux mots et aux rites. Elle crée un récit qui édifie une vie, à la manière d’un monument dont on poserait les fondations dans un dernier souffle. Cependant, contrairement à ce que suggère Malraux, il me semble qu’en ces moments sacrés, il n’est pas nécessaire de convoquer la tragédie. Il est possible de penser autrement l’édifice mémoriel qui commence à s’ériger sous nos yeux.
 
 
La mort est souvent une tragédie, en tout cas lorsqu’elle surgit en un temps où, pour nos consciences, elle est inconcevable, parce que l’heure n’était pas venue ou que la violence de l’arrachement anéantit tout sur son passage… mais il existe une façon de ne pas la laisser confisquer tout le récit d’une vie. Trop souvent, la disparition brutale kidnappe l’ensemble d’une existence qui ne doit pourtant pas se réduire à son dénouement.  
Ne jamais raconter la vie par sa fin mais par tout ce qui, en elle, s’est cru « sans fin ». 
Savoir dire tout ce qui a été et aurait pu être, bien avant de dire ce qui ne sera plus.


Dans le judaïsme, le défunt n’est pas enterré dans une tenue de ville ou dans ses « vêtements du dimanche ». Avant d’être inhumé, il est préparé, lavé puis paré d’une tunique blanche spécifique dans laquelle il sera enterré. Cet habit reproduit symboliquement une autre tenue, à laquelle la Bible fait référence. Il s’agit du vêtement que portait le Grand Prêtre lorsqu’il officiait au Temple de Jérusalem il y a plus de deux mille ans.
(…)
Les fantômes de notre enfance sont à l’image de ce clergé funéraire qui hante nos mémoires collectives. Ils rejouent ce rituel mortuaire… à une exception près.
Un dernier détail clôture la préparation des morts dans la tradition juive : le linceul doit être cousu à ses extrémités, et ainsi refermé juste avant que le corps ne soit prêt à être inhumé. Le vêtement des morts est clos, et cette couture scelle leur départ.
Ce dernier point de la préparation mortuaire a des répercussions inattendues dans le quotidien de certaines familles juives, dont la mienne. Lorsque j’étais enfant, et que je perdais un bouton ou qu’un coin de mes vêtements se déchirait, il arrivait qu’il faille rapidement recoudre la déchirure, ou repriser d’un point de couture le tissu arraché. Ma mère me donnait alors une consigne surprenante et apparemment ludique. Je devais absolument mâcher énergiquement, faire semblant de mastiquer avec des mouvements de mâchoire exagérés, le temps de la retouche. Il m’a fallu des années pour comprendre quelle superstition était en jeu dans cette injonction a priori anodine, mais en réalité dramatique. Elle racontait l’interdit de recoudre un tissu sur un vivant, puisque tel est le geste effectué sur les morts.
Il fallait donc conjurer le sort, ou plus exactement adresser un message très clair à l’ange de la mort au cas où celui-ci rôderait dans les parages. Imaginez qu’il soit témoin de cette couture : il pourrait en conclure qu’il est en présence d’un mort ! La mastication vient donc lui signaler que non, la personne est tout à fait vivante. « Pardon mais il y a méprise : c’était juste une reprise ! » Voilà comment on invite la mort à revenir plus tard. Le plus tard possible.
Et voilà ce que représente le fantôme dans de nombreux films ou dans la culture populaire, la forme blanche et mouvante est un mort enveloppé dans son linceul flottant. C’est un défunt habillé d’un vêtement funéraire que l’on a mal cousu, ou pas cousu du tout.
Parce qu’il manque un point de retouche, le fantôme ne peut quitter ce monde. Il y est retenu, et le hante en attendant le raccommodage, celui qui permettra enfin son départ. En hébreu, les fantômes s’appellent d’ailleurs rouaH’ refaïm, ce qui signifie littéralement « esprit relâché ». Ils sont des esprits dont les fils sont défaits. 


Je la reconnais tout de suite : son mutisme de vieille juive m’est très familier. Il a toujours parlé fort dans mon enfance, c’est le silence des survivants.


« Ma mère était très dure », me dit-il, comme si l’on pouvait être autre chose pour survivre à l’existence qui fut la sienne. Dans la plupart des familles de descendants de la Shoah, on reconnaît cette dureté caractéristique : ont-ils survécu parce qu’ils l’étaient ou le sont-ils devenus pour survivre ? Nul ne peut répondre à cela.


Le mot dor, qu’on traduit par « génération », signifie en réalité quelque chose d’un peu plus complexe : c’est, littéralement, l’action de tisser des paniers. (...)
On comprend aisément la métaphore : une génération en hébreu est une rangée d’un panier. Elle s’attache à la force de la précédente et anticipe la consolidation de la suivante.
Dans nos familles, comme dans nos ateliers de tissage, une simple rangée arrachée ou fragilisée met en danger tout l’édifice et peut détricoter l’ouvrage entier, de haut en bas ou de bas en haut.
La Shoah a fait dans le panier de Sarah, dans celui de toute sa famille, de la mienne et de tant d’autres, des béances « intissables ». Tous ces deuils ont produit des « détricotages » qui se sont raccrochés comme ils pouvaient aux fils arrachés, pour laisser à la corbeille un semblant de forme.
J’ai souvent rencontré des enfants dont les parents survivants étaient si abîmés que le panier s’était littéralement retourné. Les enfants « nés après » la catastrophe sont souvent devenus les parents de ceux qui leur avaient donné naissance. S’est inversé le sens de l’histoire pour que la génération suivante puisse accrocher à l’envers les mailles des histoires parentales.
Ceux dont les parents avaient perdu des enfants pendant la guerre devaient crocheter plus finement encore : être à la fois les parents de leurs parents et les remplaçants de leurs frères aînés. S’agripper à des fantômes et arrimer les êtres dévastés qui leur avaient donné naissance.
Ces enfants « nés après » sont devenus les parents de leurs parents et, investis de cette mission impossible, ils ont pris sur eux de beaucoup les protéger et de beaucoup les engueuler.
Souvent, ils ont aussi cherché à les réparer. Shoah ou pas, tous les enfants cherchent à faire cela et se prennent un jour ou l’autre pour des messies, convaincus de pouvoir apporter la rédemption à leurs ancêtres, de corriger tout ce qui a cloché avant eux.
Ce syndrome de l’enfant-messie est décuplé dans les familles traumatisées.


Le judaïsme ne connaît aucun clergé, et tout ce qu’un rabbin accomplit peut en principe être réalisé et énoncé par n’importe qui d’autre. Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.


N’importe qui doit pouvoir réciter le kaddish… sauf… selon quelques-uns.     
Au sein du monde juif orthodoxe, certains considèrent que la récitation de cette prière est une prérogative exclusivement masculine et qu’une femme ne peut ni ne doit l’énoncer. Les plus conservateurs persistent à y voir une transgression majeure, l’usurpation par la femme d’une place qui ne devrait pas être la sienne.     
Ce jour-là, après avoir récité le kaddish à la demande de la famille Veil et aux côtés du Grand Rabbin de France, j’ai découvert qu’un grand site de presse juif de sensibilité orthodoxe publiait en une sous le titre « INTOX » une information de la plus haute importance : « Non, contrairement à ce que les journaux nationaux ont écrit, la “rabbin” Horvilleur n’avait pas récité le kaddish. » Il était urgent, semble-t-il, de mettre mon titre entre guillemets et de faire taire, pour la postérité, à la fois la légitimité de ma fonction et l’idée qu’une telle transgression ait bel et bien eu lieu. Ne surtout pas créer de précédent.
L’anecdote aurait prêté à sourire si elle n’avait eu lieu le jour de l’inhumation d’une femme au combat si célèbre. Éclipser la voix féminine sur la tombe de Simone Veil offrait la démonstration magistrale de l’actualité de ses combats.


La mort d’un enfant provoque cela, l’effondrement du monde pour chacun d’entre nous, la conscience collective d’un chaos indicible dans lequel plonge l’humanité, sous les traits de parents dont l’avenir est, en un instant, devenu le passé.


Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l’être cher qu’ils perdent, qu’ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à vivre un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent. Ceux qui vous rendent visite dans le deuil, ou tentent de vous y accompagner, vous disent souvent des bêtises et parfois même des horreurs, en pensant vous apaiser ou vous soulager. Des « les meilleurs partent les premiers » ou des « au moins, il ne souffrira plus », des « vous serez à la hauteur de cette épreuve qui vous est envoyée », en passant par d’autres tentatives de greffer du sens à l’insensé. Les endeuillés doivent s’y préparer.     
Parfois, comble du paradoxe, ceux qui leur rendent visite sont si dévastés par le malheur qui ne les a pas eux-mêmes frappés, qu’ils finissent par être consolés par les endeuillés qui se surprennent à chercher les mots qui pourront calmer des étrangers. Et les voilà qui tendent des mouchoirs pour essuyer les larmes de ceux venus les soutenir, dont ils s’improvisent les consolateurs. Ainsi, tragiquement, s’inversent les rôles que la réalité ne permettra pas d’échanger.


Les parents qui ont connu ce drame le racontent tous : à l’instant où la nouvelle arrive, ils perçoivent que la terre non seulement se dérobe sous leurs pieds, mais que le séisme les expulse à tout jamais hors d’un territoire qui les abritait et dans lequel ils n’auront plus jamais leur place. Les voilà confinés sur une île, coupés pour toujours de la terre de ceux que cette tragédie a épargnés. Ce deuil vous dit que vous habitez dorénavant hors du monde, hors du temps, dans un lieu duquel on ne revient pas. La mort d’un enfant vous condamne à l’exil sur une terre que personne ne peut visiter, à part ceux à qui il est arrivé la même chose.


En français, comme dans la plupart des langues, il n’existe aucun mot pour désigner celle ou celui qui perd un enfant. Perdre un parent fait de vous un orphelin, et perdre un conjoint fait de vous un veuf. Mais qu’est-on lorsqu’un enfant disparaît ? C’est comme si en évitant de la nommer, la langue croyait en écarter l’expérience, comme si par superstition, on s’assurait de ne pas en parler pour ne pas risquer de la provoquer.


Personne ne sait parler de la mort, et c’est peut-être la définition la plus exacte que l’on puisse en donner. Elle échappe aux mots, car elle signe précisément la fin de la parole. Celle de celui qui part, mais aussi celle de ceux qui lui survivent et qui, dans leur sidération, feront toujours de la langue un mauvais usage. Car les mots dans le deuil ont cessé de signifier. Ils ne servent souvent qu’à dire combien plus rien n’a de sens.


L’histoire biblique est un récit de vies et d’engendrements. D’ailleurs le mot « histoire » en hébreu, toledot, se dit « engendrement ». Votre vie se raconte avant tout par ce que vous avez fait naître.


Où vont les morts ? Le seul lieu auquel la Thora fait explicitement référence est un endroit nommé shéol où descendraient les disparus. S’agit-il d’un territoire ou d’un monde souterrain ? Le texte n’en dit rien. Mais l’étymologie du terme est éloquente. Shéol vient d’une racine qui signifie littéralement « la question ». On pourrait donc l’énoncer ainsi : après notre mort, chacun de nous tombe dans la question, et laisse les autres sans réponse.


Sa femme et mon amie viennent de déménager, sans avoir bougé d’un centimètre. Elles viennent de s’installer dans un monde parallèle au nôtre, celui où vivent ceux qu’on appelle des patients. Ce monde, dans la sphère médicale, vous fait prendre villégiature dans les salles d’attente. Au cœur de la sphère amicale, il ouvre les portes d’un autre univers : un territoire où dorénavant on va parler beaucoup de vous, et de moins en moins avec vous. (…)
Rien de cela n’est malveillant, simplement le premier effet secondaire de l’affect humain le mieux partagé au monde : la peur.


Il y eut la peur des mots, la peur de ce que le langage nous obligerait à entendre, la peur de faire de ce « petit-quelque-chose » un objet nommé « tumeur ». Qui a osé un jour placer ce mot sur une douleur, en faisant semblant de ne pas y percevoir ce qu’il hurle à nos oreilles ?  
Chacun de nous a beau savoir qu’il va mourir, le fait d’ignorer quand et comment fait toute la différence. L’immensité des possibles nous fait croire qu’on pourrait encore y échapper. Mais soudain, la tumeur dit à son propriétaire : fin du mystère, on lève le voile. Et comme dans une partie de Cluedo qui s’achève, un des joueurs met à nu tous les détails du crime, et interrompt le tour de table d’une déclaration assassine : « J’accuse le cancer, avec ses métastases, dans la chambre d’hôpital. »


Aux États-Unis, le date est un concept qui échappe à toute traduction française. Ses modalités sont difficiles à décrire. Des règles strictes codifient la rencontre avec l’autre : il y a ce que l’on fait, et ce que l’on ne doit jamais y faire, ce que signifie d’en accepter un premier et ce qu’implique de convenir d’un deuxième.
Un rendez-vous, dès qu’il est qualifié de date, signale aux protagonistes que la situation pourrait évoluer dans un sens romantique. Les voilà comme invités à signer au bas du document une mention « lu et approuvé » d’un possible « et plus si affinités ». La culture du contrat dans la société américaine se traduit même dans la genèse des relations amoureuses et laisse peu de place à l’improvisation.


Pendant des années, me dit-elle, j’ai vécu une très profonde dépression. Je n’avais plus d’envie, ni de désir. La force de vie m’avait quittée et je renonçais même à sortir de chez moi, ou à rencontrer qui que ce soit. (…)
Mes enfants désespéraient et tentaient de me redonner goût à l’existence. Ils me disaient ce qu’on dit toujours aux gens qui traversent une dépression dont on ne comprend pas bien la cause : “Mais enfin, tu es en bonne santé, tes enfants vont bien, tes petits-enfants t’aiment. Tu n’as pas le droit de te laisser aller…” Toutes ces phrases absurdes de gens bien-portants manquaient totalement leur cible. La dépression n’a rien à voir avec un refus de voir ce qui va bien dans votre vie, ou une incapacité à reconnaître les bons côtés de votre existence. La conscience de votre chance ou de vos privilèges n’est jamais ce qui vous en libère ou vous allège. Et celui qui exige de vous d’en sortir ne connaît généralement rien de la mort du désir. Il n’a aucune chance de vous ramener à la vie. Il vous fait l’article d’un produit dont vous ne niez pas la valeur, mais dont il n’a jamais manqué, lui. Il n’a donc aucun argument de vente sérieux.


Dans mon bureau de rabbin, j’ai souvent reçu des gens venus me parler de la cérémonie qu’ils souhaitaient « voir » s’organiser. Il me fallait toujours à un moment ou à un autre de la conversation leur rappeler qu’ils ne seraient vraisemblablement pas là pour le « voir ».  
Cette planification détaillée de ce à quoi ressemblera une telle cérémonie trahit souvent le refus de reconnaître ce dont il est en vérité question dans cet événement : la fin du contrôle sur notre vie. L’organisation de la mort raconte d’abord, et avant tout, son refus de l’accepter.


Les rites du deuil sont là pour accompagner les disparus, mais plus encore pour accompagner ceux qui restent. Le rituel doit leur permettre de traverser une épreuve, celle de la survie, qui par définition n’est pas entre les mains du mort.  Cela revient à dire qu’il est à mes yeux une valeur plus grande que la volonté d’un disparu : le devoir d’accompagner ceux qui le pleurent. Et tel est à mon sens le plus grand respect dû au mort, se soucier de sa volonté mais plus encore de la possibilité pour ceux qui l’ont aimé de lui survivre et d’honorer dignement sa mémoire.


Vouloir planifier à l’extrême sa mort et ses obsèques revient souvent à ne pas s’y préparer, à refuser d’admettre ce que notre disparition signifie : un renoncement au contrôle de ce qui nous arrive, une acceptation que la vie appartient aux vivants.


Chaque génération, parce qu’elle vient après une autre, grandit sur un terreau qui lui permet de faire pousser ce que ceux qui sont partis n’ont pas eu le temps de voir fleurir. (…)
Est-il possible d’apprendre à mourir ? Oui, à condition de ne pas refuser la peur, d’être prêt, comme Moïse, à se retourner pour voir l’avenir. L’avenir n’est pas devant nous mais derrière, dans les traces de nos pas sur le sol d’une montagne que l’on vient de gravir, des traces dans lesquelles ceux qui nous suivent et nous survivent liront ce qu’il ne nous est pas encore donné d’y voir.

 

 

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