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dimanche 24 mai 2026

Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Truite à la slave" de Andreï Kourkov


J'ai aimé

 

Titre : Truite à la slave
            (Форель а ла нежность)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Annie EPELBOIN

Parution : en russe (Ukraine) en 2011
                  en français (Liana Lévi) en 2013

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les cuisines du restaurant Casanova, le grand chef Dimytch Nikodimov officie sous le regard de Véra, sa jeune et délicate maîtresse. Un beau matin, le cuisinier disparaît et Vania Soleïlov, ancien flic et détective privé débutant, est chargé de l’enquête. La solution se trouvera dans l’assiette bien sûr…
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. En octobre 2022 paraît L'Oreille de Kiev.

 

Avis :

A Kiev, l’ancien policier et désormais détective privé Vania Soleïkov est un habitué du restaurant Casanova. Il n’est donc pas surpris de se voir chargé de l’enquête sur la mystérieuse disparition du chef de cet établissement, Dimytch Nikodinov. Quatre jours vont lui être nécessaires pour y voir clair : quatre jours qui l’emmèneront là où il ne s’attendait pas, et qui lui pèseront longtemps sur l’estomac...

Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.

C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.

Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)

 

Citation :

Il croquait de temps en temps des épices, dont le goût était assez extraordinaire : l’acidité du citron, l’arôme de la fumée où a cuit le bacon anglais, le goût vanillé de la crème fraîche qu’on vient de fabriquer. Il se prit à penser : « Comment toutes ces saveurs exquises se trouvent-elles concentrées dans des grains qui craquent sous la dent ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 6 octobre 2025

[Carrère, Emmanuel] Kolkhoze

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Kolkhoze

Auteur : Emmanuel CARRERE

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, fille d’une aristocrate germano-russe ruinée et d’un Géorgien bipolaire, disparu et certainement fusillé à la Libération. Il devine, en l’épousant, qu’il s’engage dans tout autre chose que l’union paisible avec la jeune bourgeoise bordelaise à laquelle il était promis. Mais il n’imagine pas à quel point, ni quel destin romanesque et quelle somme d’épreuves l’attendent au cours des soixante-et-onze ans de son mariage avec Hélène Zourabichvili, qui deviendra sous son nom à lui, Carrère d’Encausse, spécialiste internationalement reconnue de la Russie (mais aussi de l’épizootie du mouton en Ouzbékistan), familière du Kremlin et de ses maîtres successifs, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, ni qu’avant de mourir lui-même - « 147 jours après elle et, à mon avis, de chagrin », écrit Emmanuel Carrère - il assistera, dans la cour des Invalides, à ses funérailles nationales.

Kolkhoze est le roman vrai d’une famille sur quatre générations, qui couvre plus d’un siècle d’histoire, russe et française, jusqu’à la guerre en Ukraine. Emmanuel Carrère s’en empare personnellement, avec un art consommé de la narration qui parvient à faire de leur histoire notre histoire. Tout en plongeant dans les archives de son père, passionné par la généalogie familiale. On traverse la révolution bolchévique, l’exil en Europe des Russes blancs, deux guerres mondiales, l’effondrement du bloc soviétique, la Russie impériale de Poutine et ses guerres, tout en pénétrant dans une saga familiale à la fois follement romanesque, tragique, aux destins prestigieux ou plus modestes, parfois sombres et tourmentés. Ce grand récit familial et historique, qui mêle souvenirs poignants, rebondissements, secrets de famille, anecdotes inattendues et géopolitique, est aussi un texte intime sur la vie et la mort des siens, et sur l’amour filial. Jusqu’à cet aveu : « Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père. »

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l'auteur de nombreux romans qui lui ont valu plusieurs prix littéraires.

 

Avis :

Lui qui avait déjà sondé les zones troubles de son héritage familial dans Un roman russe, n’avait jamais encore embrassé de manière aussi frontale, aussi ample et aussi tendre l’histoire de ses parents, ni exploré son passé dans ce qu’il a de plus intime, de plus enfoui, de plus ambivalent. Emmanuel Carrère s’y autorise enfin, à la faveur de la disparition de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, revisitant les strates d’une mémoire marquée par l’exil, la grandeur intellectuelle, les silences affectifs et les fidélités troublantes, dans un récit écrit à la première personne, porté par une voix lucide et apaisée, qui se déploie comme une vaste entreprise de réconciliation : entre les vivants et les morts, entre l’enfant qu’il fut et l’homme qu’il est devenu, entre l’histoire d’une famille et celle du siècle.

« Kolkhoze », surnom donné aux nuits d’enfance où Emmanuel Carrère et ses deux sœurs dormaient dans la chambre de leur mère en l’absence du père, désigne un cocon affectif fondateur, où s’ancre la certitude d’un amour maternel immense. Ce même mot ressurgit à la fin du récit, lorsque les enfants se retrouvent autour du lit de leur mère mourante, refermant le cercle de l’intimité familiale. C’est à partir de cette vérité affective, jamais démentie, que l’auteur entreprend l’exploration de son histoire familiale, remontant les générations depuis l’exil géorgien – sa mère étant née Hélène Zourabichvili, issue d’une lignée aristocratique contrainte de fuir la révolution bolchevique – jusqu’à la pauvreté des débuts en France, puis la réussite éclatante : celle d’une femme devenue historienne de renom, spécialiste de la Russie, élue à l’Académie française, figure intellectuelle respectée. 

Tout en ambivalences, Emmanuel Carrère célèbre chez elle une intelligence exceptionnelle, une rigueur et une capacité à briller dans les sphères du savoir et du pouvoir, sans pour autant éluder sa dureté dans la sphère privée – mère et épouse exigeante, parfois sèche, peu encline à l’indulgence, notamment envers son mari. Si sa lucidité lui évite le piège de l’hagiographie, l’évocation, souvent nuancée, parfois désacralisante, se garde de toute attaque frontale et privilégie la retenue, comme si le deuil imposait une forme de pudeur. L’auteur suggère plus qu’il ne dénonce, laissant ainsi certaines zones d’ombre – notamment politiques – volontairement en suspens.

En contrepoint, le père, Louis Carrère, apparaît dans les marges du récit, mais avec une intensité silencieuse. Homme doux, modeste, profondément aimant, il semble avoir supporté sans plainte la sévérité, parfois cruelle, de sa femme. L’écrivain lui rend hommage avec une émotion pudique, presque en creux. C’est lui qui, dans les dernières années, s’attelle à reconstituer la généalogie familiale, comme pour relier les fragments d’une mémoire que d’autres avaient négligée. Sa fidélité sans retour et sa douleur muette forment sans doute le noyau le plus poignant du récit, nourrissant chez son fils une tendresse profonde, toute différente de l’admiration mêlée d’ambivalence qu’il éprouve pour sa mère.

À l’opposé du règlement de comptes, le texte ne tranche pas, mais expose, laissant les blessures ouvertes comme des plaies que l’on apprend à regarder sans les refermer. Il ne s’agit pas de juger cette mère, ni de la réhabiliter. Le propos est ici de comprendre – ou du moins d’essayer. Et c’est précisément cette indécision face aux contradictions, cette manière de les faire résonner dans toute leur complexité, qui, tendant de bout en bout le récit entre loyauté affective et exigence de vérité, en constitue la bouleversante humanité. Car au-delà de la lucidité, des douleurs et des silences, ce qui affleure, c’est un amour sans naïveté, mais entier – un amour qui ne cherche pas à effacer les failles, seulement à les accueillir. (4/5)

 

 

Citations : 

Émigrer, fuir l’Union soviétique, ce n’était pas seulement se résigner à ne pas y retourner et à ne pas revoir ceux qu’on laissait derrière soi, mais aussi à n’avoir plus jamais de nouvelles d’eux. Étaient-ils vivants ou morts ? Pas de lettres, pas de téléphone : le rideau de fer, déjà. 

La vie avec moi, ce sont les montagnes russes et les sables mouvants. Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 31 juillet 2025

[Choplin, Antoine] La nuit tombée

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nuit tombée

Auteur : Antoine CHOPLIN

Parution : 2012 (La fosse aux ours)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Un homme sur une moto, à laquelle est accrochée une remorque bringuebalante, traverse la campagne ukrainienne. Il veut se rendre dans la zone interdite autour de Tchernobyl. Il a une mission.
Le voyage de Gouri est l’occasion pour lui de retrouver ceux qui sont restés là et d’évoquer un monde à jamais disparu où ce qui a survécu au désastre tient à quelques lueurs d’humanité.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Antoine Choplin est né à Châteauroux en 1962. Il est l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions de La fosse aux ours, notamment Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005), L’Impasse (2006), La nuit tombée (2012, Prix France Télévisions).
 

 

Avis :

Evacué, comme tous les habitants des environs, de sa maison de Pripiat après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Gouri, qui vit désormais à Kiev, ressent un jour le besoin impérieux de retourner sur place y récupérer un objet personnel. Le voilà traversant la campagne ukrainienne sur sa moto attelée d’une vieille remorque, pour une halte chez ses amis Vera et Iakov demeurés à Chevtchenko, avant de s’aventurer, une fois la nuit tombée, dans la dangereuse zone interdite.

De la catastrophe elle-même et de ses infinies conséquences, tout dans ce texte ne se devine et ne se ressent qu’au travers des quelques mots et gestes d’une poignée de modestes personnages, pauvres gens - comme tant d’autres - cueillis au dépourvu par un cataclysme qui devait tout leur voler : la vie parfois, leur santé ou même leur équilibre mental, et puis, à travers l’exil brutal et définitif impliquant l’abandon forcé du moindre objet personnel et des animaux domestiques, tout ce qui faisait leur quotidien, leur enracinement, la matière-même de leur existence. Par petites touches, au gré des bribes du passé et du présent évoquées à bâtons rompus autour des verres de vodka et des chansons célébrant les retrouvailles, se dessine un malheur subi en silence, avec le courage résigné de ceux qui n’ont d’autre choix que de faire face, abandonnés à leur seule solidarité face à l’incommensurable et monstrueuse épreuve.

Alors, après ce tableau tout en suggestions des dégâts humains, vient, à la nuit tombée, le temps de se confronter à l’impressionnante réalité de ce que sont devenus les lieux. C’est comme un voleur que Gouri se retrouve à forcer l’entrée, assez poreuse à vrai dire, de la zone d’exclusion délimitée autour de la centrale. A proximité d’une forêt devenue rousse, infrastructures et lieux de vie, figés à l’instant du drame, tombent peu à peu en ruines, uniquement dérangés par des pillards eux aussi dangereux. On y accompagne Gouri en frissonnant de peur dans ce décor vide et désolé où plane sournoisement une menace invisible. Quel triste contraste avec les souvenirs de ceux qui l’ont quitté !

Antoine Choplin réussit un roman puissamment évocateur dans sa sobre brièveté : en quelques images et personnages choisis, il nous offre un panorama des impacts humains du désastre d’une justesse et d’un réalisme exceptionnels. (4/5)

 

 

Citations :

Je me souviens du premier jour, continue Iakov comme si Gouri n'avait rien dit. On nous a emmenés dans un champ vers ces coins-là, près du village de Tchestoganivka. On était une douzaine, peut-être un peu plus. Le chef a expliqué ce qu'on avait à faire. Il a dit, et je te jure que c'est exactement ce qu'il a dit : les gars, on va enterrer ce champ. On l'a regardé sans comprendre, et il a répété les mêmes mots. Enterrer le champ. Alors, ce qu'il faut faire, a fini par demander l'un d'entre nous, c'est ni plus ni moins qu'enterrer la terre. Et le chef a dit que c'était exactement ça. Enterrer la terre. Autrement dit, enlever la couche supérieure du champ et l'enfouir profondément. Et après, répandre partout, à la place du sable de dolomie, un truc d'un blanc tel que tu te serais cru sur la lune. Voilà, c'était ça le boulot. Et c'est ce qu'on a fait. Le champ, ça nous a pris trois jours. Tu travailles lentement pour pas trop remuer la poussière. Et puis avec les masques, t'es essoufflé en moins de deux. Alors c'est normal, ça prend du temps.
 

Leonti et Svetlana. Ils étaient d'un village pas loin qui a été entièrement évacué. Après quelque temps, ils ont atterri ici et ma parole la seule idée qu'ils ont, c'est de retourner chez eux. Leur maison a été pillée et même en partie incendiée mais ça empêche pas, dès qu'il peut Leonti se rend là-bas et, jour après jour, il remet tout ça d'aplomb. Et tu vas voir qu'il va finir par y arriver. Parce que ce qu'ils te répètent, c'est qu'ils veulent finir leurs jours là-bas et nulle part ailleurs. Qu'est-ce que tu veux y faire.         
Ça peut se comprendre, murmure Gouri.         
Où qu'ils iraient de toute façon ?                  
Iakov secoue la tête sur l'oreiller.         
Bon Dieu, qu'est-ce qu'on a pu en évacuer des pauvres gens de tous ces coins. Si t'avais vu ça. Des villages entiers. Enterrer la terre, évacuer les gens... Des fois, je me suis demandé si on allait pas nous demander de les enterrer eux aussi, avec le reste.
 

Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Pripiat, la seule chose que tu vois, c'est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures du béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c'est ça qui te prend les tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c'est ça qui te colle la trouille. Ça, c'est une vraie poisse, un truc qui t'attrape partout. Et d'abord là-dedans.         
De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne.         
Je sais de quoi je parle.         
Gouri pose sa joue sur son poing fermé.         
Moi, poursuit Kouzma, des fois, je pense au diable et je me dis tiens, si ça se trouve, il a installé ses quartiers dans le coin et il est là, à bricoler. Il profite de l'aubaine pour se fabriquer un monde à lui. À son image. Un monde qui se foutrait pas mal des hommes. Et qu'aurait surtout pas besoin d'eux. Ça colle le vertige, ça, quand on y pense. Un monde qui continue sans nous.
 
 
C'est quelque chose comme le sentiment de l'abandon.         
Qui recroqueville les bustes, replie les horizons.         
À l'image de cette façade fantôme dont il sent maintenant tout le poids. Vers laquelle, pourtant, il renonce à lever les yeux ; ce rien du tout qui le surplombe, massif et désolé, plus fort que le cosmos et ses milliards de scintillements.         
Avec ses dizaines de bouches noirâtres, bien alignées, s'ouvrant silencieusement vers lui pour un vent d'invectives définitives.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 6 janvier 2023

[Dinu, Gabriel & Conu, Marius] Le IVe Reich - Ukraïna mir

 



J'ai aimé

 

Titre : Le IVe Reich (Ukraïna Mir)

Auteurs : Gabriel DINU & Marius CONU

Traduction : Gabrielle DANOUX
                     & Thibaut VOISIN

Parution : 2022 en roumain et en français
                  (Books on Demand)

 Pages : 136

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Remède pour la mort, comme le dit Gabriel DINU, un tel livre au titre relevant de l'Histoire, écrit en cours de route, à la hâte, à l'amour, à l'aveugle, devant la glace, constitue un témoignage digne de confiance, c'est-à-dire un livre dont les sources sont intimement liées à l'être des deux poètes. La source quotidienne est leur propre vie. Les trois poèmes en ouverture de la partie de Marius CONU, intitulée Ukraïna mir, sont un préambule à ce qui suivra après ce début du XXI siècle antichrétien, global et dépourvu d'identité. Clelia IFRIM 
 
Complexe et turbulent, généreux et provocateur, avec des éclats métaphoriques d'impertinence et transparence, le présent recueil met en avant la vitalité de la méditation intellectuelle et constitue un acte/fait artistique dont la Poésie gagne en tant que forme de résistance : la poésie comme arme et fleur, la poésie comme parfum et/ou bouclier ! Je félicite l'éditeur qui a eu la généreuse idée de ce duel poétique mais aussi les lecteurs qui se laisseront prendre au jeu des assauts et des parades métaphoriques du recueil Le IV-e REICH. Ion Gabriel PUSCA-LUPISOR

 

Un mot sur les auteurs : 

Né à Bucarest en 1973, Gabriel Dinu a fait ses débuts littéraires en 1997, dans la revue roumaine Viața Românească. Il a depuis publié dans plusieurs magazines et revues littéraires. 
Né en 1977, Marius Viorel Conu est diplômé de la Faculté de Lettres et a publié des textes dans plusieurs anthologies et revues. Également graphiste et peintre de chevalet, il est très actif sur les réseaux sociaux. 

 

Avis :

Deux auteurs, deux styles, mais un même combat. Gabriel Dinu et Marius Conu sont tous deux roumains. L’un s’exprime par fulgurances et suggestions imagées, l’autre dans une langue plus directe, plus concrète, plus accessible aussi. Ils ont choisi l’arme des mots et de la poésie pour s’insurger contre la guerre en Ukraine. Leur texte engagé résonne en écho aux bombardements et aux frappes qui sèment la mort, pointant, au travers de la désolation, les grises ombres du pouvoir et leurs manœuvres « cannibales ».

Piqués ici et là des noms de lieux qui donnent une géographie à la douleur et à la dévastation évoquées – Kiev, Marioupol, Donetsk, Boutcha, Kherson, Melitopol, Odessa… –, les vers des deux poètes s’impriment dans un mélange de tristesse et de colère, alors que, convoqué par la récurrence des mentions au Russe et au « monstre nain », le visage froid et figé de Vladimir Poutine s’impose constamment en transparence des mots, apparition menaçante venue rappeler au monde, et en particulier aux anciens pays satellites de l’URSS comme la Roumanie, la lignée des spectres soviétiques de terrifiante mémoire et « l’ombre du parti » dont on avait trop tôt enterré l’inextinguible soif de pouvoir. Le titre du livre est explicite : c’est aux tyrans les plus sanguinaires de l’Histoire que l’on fait référence ici...

S’élevant tour à tour, chacune en une partie distincte du recueil, les deux voix jouent une partition contrapuntique et se renforcent l’une l’autre, leurs différences de ton soulignant davantage encore leur unanimité. Et, rien n’étant plus difficile à transcrire que la poésie, l’on se prend d’admiration pour le délicat exercice de sa traduction, augmentée des quelques explications relatives aux non-reproductibles jeux de mots et aux détails culturels roumains, qui a permis la parution concomitante de cet ouvrage en Roumanie et en France.

Un grand merci à Gabrielle Danoux pour son partage et pour sa contribution à la diffusion de la littérature roumaine, dont elle nous fait notamment découvrir le dynamisme volontiers avant-gardiste. (3,5/5)

 

 

Citations :    

Sais-tu que tu n’as plus de nom
ni de rêves ???

que tu es une statistique

un nombre insensible

fondant lentement

sur l’asphalte indécent

de la ville qui se meurt…

Seule une pluie salée, profonde

Caresse encore ton front

Et le mutisme de la pierre.



Ils m’ont demandé
Devant le peloton d’exécution
Avec des sourires métalliques
Et la rouille de la compassion :
Comment te sens-tu ?
Comment te sens-tu, m’ont ils demandé
En souriant…
J’ai regardé stupéfait
Les pluies éloignées
Et les magnolias rouges fleurir
Sur mes cuisses, épaules, poitrine
Comme des baisers immenses…
Seul !
Seul,
Leur ai-je répondu…
Seul.


 

dimanche 17 juillet 2022

[Uzun, Maryna] Le voyage impaisible de Pauline

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le voyage impaisible de Pauline

Auteur : Maryna UZUN

Parution : 2014 (Les 2 Encres)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Étudiante, Pauline quitte la ville de Kharkov en Ukraine pour se présenter à un concours de danse au Conservatoire de Paris. Elle échoue et rencontre par hasard Tom, intermittent du spectacle, avec lequel elle noue très rapidement une relation amoureuse. Pia, collègue secrètement amoureuse de Tom, en est jalouse.
Un roman empreint d'un charme fou, où naît une poésie issue elle-même de l'originalité d'une écriture que nous transmet l'âme ukrainienne de l'auteure.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Odessa (Ukraine), Maryna Uzun vit en France depuis 1997. Elle est pianiste concertiste, lauréate de la Fondation Cziffra et enseigne le piano classique à Prizma. Elle a appris le français en autodidacte et par amour. Un de ses textes a été retenu pour l’anthologie Le goût d’Odessa (2005, Mercure de France).

 

Avis :

Recalée au concours de danse du Conservatoire de Paris qui lui a fait entreprendre le coûteux voyage depuis sa ville de Kharkov, en Ukraine, la jeune Pauline concrétise pourtant un autre rêve, plus secret celui-là, lorsque le hasard la met sur le chemin de Tom, intermittent du spectacle, et que leur coup de foudre suivi d’un mariage express lui ouvre définitivement les portes de la France, ce pays qu’elle idéalise. Une vie de bohème heureuse commence pour le jeune couple, qui n’en a toutefois pas fini avec les coups du sort, cette fois implacablement dramatiques.

Sous ses dehors de romance légère qui narre les faits sans s’y appesantir, comme l’on regarderait à travers une vitre le défilement d’une vie, ce récit rédigé au passé, sur un ton globalement enjoué et comme détaché, prend une toute autre saveur quand une des épigraphes du livre, « Je n’ai pas fait un autoportrait, j’ai photographié mon ombre », et quelques proximités troublantes entre le parcours de Pauline et celui de l’auteur, viennent jeter un doute tenace dans l’esprit du lecteur : jusqu’à quel point l’ombre de Maryna, en couverture, se confond-elle avec celle de son personnage ?

Dès lors, les imperfections-mêmes du récit, il est vrai à première vue sans profondeur véritable, finissent par rendre plus touchante la narration sobrement contenue dans une sorte de prudente mise à distance. L’émotion est bien là, à se laisser deviner. Ou plutôt, elle ne transparaît que désormais tenue en laisse, dans un parcours marqué par la résilience, caractéristique de tant de ces vies slaves habituées à bannir l’auto-apitoiement dans les épreuves auxquelles elles ont à faire face depuis des générations. 

C'est ainsi qu'en quelque sorte note de fond du roman, l’émotion se retrouve presque masquée par la note de tête légère et fraîche d’un récit plein de vivacité, piqué des mille observations d’une jeune femme qui découvre avec sensibilité les différences culturelles entre la France et l’Ukraine, confrontant ses rêves à la réalité, s’appliquant à l’apprentissage d’une langue dont elle connaît alors mieux les citations de grands écrivains que les expressions quotidiennes, le tout avec une spontanéité pleine de poésie et de bonne humeur qui font tout le charme d’une écriture parfois joliment décalée, émaillée de petites inexactitudes involontaires comme de trouvailles judicieusement imagées.
 
L’on referme alors ce livre sur une note de coeur, pris d’affection pour la sincérité simple et courageuse d’un récit que l’on aurait tort de réduire à une simple romance un peu superficielle. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Je me sentais étrangère dans mon pays natal et je l'ai quitté pour finalement me sentir ukrainienne à l'étranger.En pratique, la vie n’était pas un concours d’entrée, mais un concours de circonstances.

Elle allait toujours de l'avant, sans jamais se retourner. C'était la devise des têtes brûlées, mais aussi une devise prolétaire.

« Si les hommes ne dansaient pas sur les volcans, je me demande où et quand ils danseraient ; l’important est de bien savoir qu’on a le volcan sous les pieds afin de goûter son vrai plaisir d’homme libre. » (Jacques Perret)

En russe, on dit « on l’a donnée à la danse » et pas « on l’a mise à la danse ». En pensant à cela, Pauline se dit que c’était comme si, dans une famille pieuse, on donnait un enfant à l’église !

La nuit tomba très vite. Ils apercevaient les lumières électriques des trois tours voisines. Il n’y avait qu’une succession serrée de fenêtres, sans transition, et chaque fois on voyait des scènes différentes dans des familles différentes : un vieux lavait son assiette et, juste derrière le mur, quelqu’un installait son enfant sur sa chaise haute. Il n’y avait pas de rideaux qui pouvaient empêcher de tout voir. C’était comme une planche contact de l’époque où on avait des films à développer !

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 13 mars 2022

[Kourkov, Andreï] Les abeilles grises

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les abeilles grises (Серые пчелы)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Paul LEQUESNE

Parution : en russe en 2018,
                  en français en 2022 (Liana Levi)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs. Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apithérapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France.

 

 

Avis :

En 2014, la Russie annexait la Crimée et ouvrait un conflit armé séparatiste au Donbass. Des flots d’Ukrainiens déplacés devenaient des réfugiés dans leur propre pays, laissant derrière eux un territoire déserté où se poursuivaient les combats. Peu à peu apparaissait une zone grise, coincée à l’Est entre les positions séparatistes pro-russes et celles de l'armée ukrainienne : un quasi no man’s land, pourtant encore peuplé de ceux qui n’ont pas pu ou voulu partir. Sergueïtch et Pachka sont ainsi les derniers habitants de leur petit village. Contraints de s’entraider malgré leur ancienne inimitié, ils y survivent d’expédients dans les conditions les plus précaires, au son de la perpétuelle canonnade qui tonne à proximité et leur envoie de temps à autre quelques obus perdus. Un printemps, Sergueïtch, apiculteur de profession, entreprend de déplacer temporairement ses ruches vers un endroit plus calme. Tractant sa remorque au volant de sa vieille voiture, le voilà lancé dans un périple qui le mènera, à travers les riantes prairies d’Ukraine, jusqu’aux montagnes de Crimée. Son voyage lui fait prendre conscience de la complexité du conflit russo-ukrainien, quand, où qu’il aille, la présence et la surveillance russes ne lui laissent aucun répit.

Cette histoire est d’abord celle de la vie quotidienne dans une zone que les différents accords de cessez-le-feu ne sont pas parvenus à pacifier. A l’époque de la narration, cela fait quatre ans qu’une guerre larvée y maintient les populations restées sur place dans l’insécurité et la précarité, si bien que, uniquement préoccupées de leur survie au jour le jour, elles en viennent à subir comme une fatalité l’absurdité de leur situation. Sergueïtch et Pachka tentent ainsi, envers et contre tout, de maintenir un semblant de normalité malgré le dérèglement ambiant, s’attachant avec simplicité et bonne humeur à la routine qui leur permet de tenir. Entre leurs souvenirs et leurs rêves, la débrouillardise, le troc et l’amitié, ils font preuve d’une capacité d’adaptation aussi joyeuse que pragmatique, au fil d’une narration qui parvient même à être drôle.
 
Pourtant, aussi ingénu soit-il quant aux motivations politiques qui le dépassent, Sergueïtch ne peut que constater la terrible réalité de son pays, au fur et à mesure de l’avancement de son voyage. Malmené aux postes-frontières qui séparent désormais l’Ukraine du Donbass et de la Crimée, considéré avec méfiance par ses compatriotes parce qu’il vient de cette région du Donbass en partie acquise à la Russie, il découvre les persécutions perpétrées par les Russes en Crimée à l’encontre des minorités tatares, et surtout l’inquiétante omniprésence de l’oeil de Moscou, qui jusqu’au plus profond des montagnes, à lui qui ne se préoccupe que du bien-être de ses abeilles, ne cessera de lui adresser de menaçants signaux de surveillance. 
 
De la désolation de la périlleuse zone grise du Donbass au contact direct avec les autorités russes en Crimée, monte peu à peu le dérangeant sentiment d’une menace généralisée, alors que face aux pressions et aux intimidations à peine voilées subies par Sergueïtch, l’on réalise à ses côtés à quel point l’ombre du grand frère russe pèse sur l’Ukraine, et même sur le plus insignifiant de ses habitants. Et, tandis que l’humanité de ce si modeste personnage apparaît de plus en plus fragile et impuissante face à l’impitoyable arrogance des fonctionnaires russes qui se jouent de lui, qui plus est à la lumière des évènements survenus depuis l’écriture de ce livre, l’on en vient à considérer l’Ukraine de ce récit comme la souris convoitée de longue date par le chat. Un chat embusqué dans l'attente de son heure… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Quand on vit longtemps dans un endroit, on a toujours plus de famille en terre qu’en bonne santé à côté de soi.
 

La peur, c’est chose invisible, ténue, multiforme. Comme un virus ou une bactérie. On peut l’inspirer en même temps que l’air, ou bien l’avaler par accident en buvant de l’eau ou de l’alcool, ou encore en être contaminé par les oreilles, par l’ouïe, et la voir alors de ses yeux si clairement que son reflet vous reste imprimé sur la rétine même alors qu’elle s’est déjà évanouie. Des idées de peur naquirent toutes seules dans l’esprit de Sergueïtch, après seulement cinq cents mètres parcourus sur la route qu’aucun véhicule ni piéton n’avait empruntée au cours des derniers mois. Cette route s’étirait, toute droite, comme tracée à la règle par la main géante de Dieu. À gauche, une plantation d’arbres, où alternaient tilleuls, érables et abricotiers effeuillés. Au-devant, un champ, et derrière, un autre chemin de terre pour les machines agricoles. Puis, plus loin, un autre champ, dont la pente grimpait vers Jdanivka. À droite, une légère montée, dont la crête fermait l’horizon, presque à portée de main. Passé l’horizon, des champs s’étendaient sur environ cinq kilomètres jusqu’au hameau du Lièvre. Ce hameau était déjà en « République populaire de Donetsk » mais il semblait déserté. Il comptait cinq ou six maisons, pas davantage. Peut-être était-ce la raison pour laquelle Svetloïé continuait à vivre sa vie comme avant la guerre, ou presque. Il n’y avait à proximité ni séparatistes ni armée ukrainienne. C’est pourquoi personne n’était parti, à quelques exceptions près. Quelques hommes avaient rejoint les milices de Donetsk pour combattre contre l’Ukraine. Deux autres – le chef de la police et le directeur de l’école – s’étaient enrôlés au contraire dans l’armée ukrainienne. Sans doute avaient-ils eu peur qu’on ne vînt une nuit les égorger parce qu’ils faisaient figure d’autorités locales. À présent, il n’y avait plus là-bas d’autorités, mais le calme régnait. Certes il y régnait déjà avant, preuve que les autorités n’y étaient pour rien. Qu’elles soient là ou non, c’était du pareil au même. Les gens simplement étaient paisibles, plus concentrés sur eux-mêmes et sur leur foyer que sur la politique.
 

« Vous vivez bien, se força-t-il à dire. Chez nous, ça fait trois ans qu’on n’a plus de courant.
– Quoi, on vous l’a toujours pas rétabli ? s’exclama la vieille dame en levant les mains au ciel – des mains minuscules.
– Non, confirma Sergueïtch avec un soupir. Ils ont dit que ça n’en valait pas la peine. On n’est plus que deux là-bas. Et en plus, on vit dans des rues différentes. Si au moins nous revenait une dizaine d’habitants…
– Mais vous êtes à deux pas des canons ! Nous, on est à huit bons kilomètres des Russes et à cinq à peu près des Ukrainiens. Autant dire au mitan. Alors que là-bas, plus loin, vers Gnoutovka, où que notre terre redevient grise, ils sont quasi collés les uns aux autres. Pas un jour qu’on n’y entende des bang et des bang !
– Nous ne sommes pas si proches que ça, nous non plus ! protesta Sergueïtch. En trois ans, seule l’église a été touchée. Bon, et puis aussi une ou deux fermes, les bureaux du kolkhoze. Mais les maisons sont presque toutes intactes. Les baptistes viennent parfois apporter du ravitaillement. Dommage qu’on ne puisse pas toucher sa retraite par leur intermédiaire ! Je n’ai plus un flèche… Cela dit, qu’est-ce que j’en ferais si on me la versait ? Je n’en sais fichtre rien ! Et chez vous, où ça en est côté pensions ?
– Chez nous, ça va, répondit Nastia. Stepa, le fils à la factrice, celui qu’a une jambe plus courte que l’autre, il a un bon copain à Toretsk. Il passe prendre nos cartes avec leur code, et les remet à son ami. L’autre s’en sert pour tirer l’argent au distributeur, à la ville, puis chacun récupère sa pension et sa carte dans une enveloppe cachetée. Bon, pas toute la somme, bien sûr, c’est du travail, n’est-ce pas, ça se paie. 
 
 
« De quoi ils causent ? demanda-t-il à la maîtresse de maison en désignant le téléviseur d’un hochement de tête.
– C’est Moscou ! Ils débattent de l’Ukraine ! répondit-elle avec calme. (…)
Tous deux s’installèrent devant le poste de télé. À l’écran, trois hommes en cravate étaient assis autour d’une table.
« Mais pourquoi ne s’est-elle pas encore effondrée ? demanda l’un des hommes-troncs aux deux autres.
– C’est qu’à présent l’Amérique et l’Europe la soutiennent à bout de bras. Ils confisquent l’argent de leurs mendiants et de leurs nécessiteux pour le donner aux Ukrainiens ! entreprit d’expliquer l’un d’eux. Mais quand leurs mendiants et leurs nécessiteux comprendront ce qui se passe, ce sont eux qui, en Amérique et en Europe, fomenteront des Maïdan contre leurs politiciens !
– Eh bien là, je ne suis pas d’accord avec vous, intervint le troisième homme-tronc. Tout n’est pas aussi simple en ce qui concerne les gouvernements d’Amérique et d’Europe. Pour eux, l’Ukraine n’est qu’un instrument. L’instrument avec lequel ils veulent rayer la Russie de la carte politique du monde. »
« Tu comprends ce qu’ils disent ? demanda Sergueïtch en détachant son regard du poste pour s’adresser à Nastia.
– Peut-être pas tout, mais je comprends, oui ! C’est la télévision russe, c’est pas les autres de Kiev !


Ce fut par hasard que Sergueïtch s’aperçut qu’il neigeait. Avant de remonter son réveil pour la nuit et de souffler la bougie, il se colla à la fenêtre et eut l’impression que l’obscurité du dehors s’animait. D’ordinaire les ténèbres sont muettes, or là il entendait comme un bruit de conversation éloignée, étouffé par les vitres. Il comprit bien sûr que c’était le murmure de la neige, les flocons qui, tombant dans l’ombre épaisse, se frottaient l’un contre l’autre.


Tout ce qui autrefois était soviétique est devenu russe, expliquait Vladilen à Pachka, d’une voix un peu pâteuse, mais sans cesser d’observer du coin de l’œil le maître de maison. Et ce qui n’est pas devenu russe, ça le deviendra plus tard. Tout, toujours, revient à sa source, à son point de départ…


– Vos Tatars, là, on va les expulser, déclara la vendeuse, changeant brusquement de sujet. Ils nous aiment pas.
– Comment ça ? Tenez, moi ils m’aident.
– Mais vous, c’est pas nous. Nous, nous sommes russes, et notre gouvernement russe, ils le respectent pas. On va sûrement les forcer à retourner dans leurs ouzbekistans. Ils auraient mieux fait d’y rester bien tranquilles plutôt que de revenir ici…
– Mais c’est leur terre, objecta timidement Sergueïtch.
– Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam. Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe.
– Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons.
– Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

  

Egalement sur ce blog à propos de l'Ukraine :

 

de Benoît VITKINE
 
 

vendredi 25 février 2022

[Vitkine, Benoît] Les loups

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les loups

Auteur : Benoît VITKINE

Parution : 2022 (Les Arènes)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle que l’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. À ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires.

Trente jours séparent l’élection de la cérémonie d’investiture. Durant ces trente jours, Olena Hapko va devoir faire ce qu’elle a toujours fait : survivre. Avec comme seules armes sa férocité et sa connaissance parfaite du marécage politique ukrainien.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. En 2020, il a reçu le prestigieux prix Albert-Londres. En 2021, il a publié, dans la collection EquinoX, Donbass, son premier roman.

 

Avis :

Trente jours séparent Olena Hapko, la nouvelle présidente de l’Ukraine juste élue, de son investiture. Trente jours pendant lesquels il va lui falloir jouer serré pour contrer les tentatives de déstabilisation des Russes, bien décidés à la faire tomber. Mais l’expérience et la férocité de cette oligarque habituée à employer la manière forte suffiront-elles ? Surtout lorsque le passé et ses violences ne demandent qu’à resurgir...

Journaliste spécialiste des pays de l’ancien bloc soviétique, Benoît Vitkine a obtenu en 2019 le prix Albert Londres pour ses enquêtes sur l’influence russe, tout particulièrement dans le cadre de la guerre du Donbass. En 2020, son premier roman Donbass nous impressionnait, sous couvert d'un polar, par ses images fortes et réalistes du calvaire vécu par la population de cette région, et par son habileté à rendre intelligible le contexte géo-politique ukrainien. Ce second roman poursuit dans la même excellente veine, avec une histoire aussi addictive, mais, sans aucun doute, bien plus frappante encore. Car, si, en dehors de Poutine et de quelques-un de ses proches, tous les personnages en sont fictifs, ils sont inspirés de personnalités réelles et composent un tableau, à ce point sidérant et effrayant soit-il, tout à fait représentatif de la situation ukrainienne il y a dix ans. Sous le choc, c'est d’un œil transformé et troublé que le lecteur observera, après cette lecture, la brûlante actualité russo-ukrainienne !

Alors que Donbass nous immergeait de plein-pied dans le quotidien sans horizon de petites gens s'épuisant à survivre, entre peur et misère, dans une société gangrenée à tous les étages par la violence et la corruption, nous voici cette fois au coeur des manigances des puissants, dans un combat sans limites pour le pouvoir. Olena Hapko est l’une de ses personnalités qui ont su profiter de l’effondrement du système soviétique pour, peu importe la méthode, s’emparer de secteurs économiques et bâtir des empires personnels leur assurant richesse et puissance. Crime et grand banditisme, complots et manipulations, intimidation et violence la plus extrême, forment le quotidien de ces oligarques pétris de brutalité et dénués de tout scrupule, qui, par la force, la peur et la corruption, tiennent entre leurs mains pouvoirs politique, économique et financier. Toute cette clique s’étripe sans merci dans de monstrueux combats d’égos, dont pays et populations tout entiers paient le prix fort. Les stratégies sont machiavéliques et ne renoncent à aucun moyen. Et toujours, en arrière-plan de ces affrontements, se dessine l’ombre du pouvoir suprême, celle du président de la Fédération de Russie, attentif à la moindre opportunité d’avancer ses propres pions en faveur de la puissance russe…

Le roman permet à Benoît Vitkine de donner corps, de la manière la plus parlante et le plus frappante qui soit, à sa connaissance fine de la situation et des intervenants à l’oeuvre en Ukraine et en Russie. Les stupéfiants rebondissements et retournements de son intrigue tendue par un implacable compte-à-rebours, tout comme ses personnages d’une férocité et d’un machiavélisme débridés dans leur affrontement sanguinaire pour le pouvoir, laissent entrevoir des nations russe et ukrainienne régentées, de haut en bas, mais aussi dans leur relation au monde, par la seule loi du rapport de force. La dernière page des Loups tournée, une évidence s'impose : le jeu de bras de fer russe ne date pas d'hier, la Crimée en ayant notamment déjà fait les frais. Il vient juste de s'élargir brutalement, en nous impliquant, nous, les Occidentaux, dans un test majeur, et pas seulement pour l'Ukraine. Car c'est le rapport de force mondial que Poutine s'estime désormais capable d'éprouver en attaquant ouvertement son voisin, comme s'il se sentait maintenant loup en chef...
 
Une lecture forte et troublante, très éclairante dans le contexte du moment. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est à la vulgarité qu’on jauge le pouvoir, se dit-elle en regardant la fille balancer ses jambes dans une belle harmonie. Il n’y a que ces Européens arriérés pour croire que le luxe se mesure au silence feutré et au moelleux des fauteuils. Des coqs privés de griffes, des enfants gâtés engoncés dans leur timidité qui ont oublié une chose : le luxe est un combat, une victoire, qu’il convient de célébrer avec bruit et fureur. Avec du champagne et de la vodka, pas avec de la camomille.


Depuis longtemps, ses goûts et ses envies ne comptent plus. Sa personne ne compte plus. S’il le fallait, si cela pouvait affermir sa position, elle irait se faire sucer avec les VIP dans les salons privés. Ce soir plus que tout autre, elle s’efface, elle n’existe plus. Ceux qui verraient là un sacrifice se trompent. Pour renaître, elle doit disparaître. Elle n’est plus un corps, plus un esprit, plus une femme ; elle n’est plus qu’un miroir dans lequel se reflète le pouvoir. Chacun, en la contemplant, doit trembler de crainte ou sourire d’ébahissement. Oublier la femme, oublier même la Chienne, ne voir que la Présidente.


À Vienne, le russe fait office de deuxième langue officielle, derrière l’allemand un peu pâteux que pratiquent les derniers natifs de la ville. Dès le début des années quatre-vingt-dix, les Russes ont fondu sur la capitale autrichienne, qui, comparée aux métropoles sauvages qu’ils laissaient derrière eux, faisait figure de rassurante maison de poupée. Venus en touristes ou en exilés, ils sont restés. Dans le quartier populaire d’Ottakring, le russe se mêle au turc, au serbe, à l’arabe. Dans le centre historique huppé, il voisine avec l’anglais.
Les Russes ne sont pas les seuls à avoir colonisé Vienne. Toutes les langues de l’ex-URSS s’y font entendre. Les mercenaires de Ramzan Kadyrov y donnent la chasse aux réfugiés politiques tchétchènes. Les Azéris ont noyauté les organisations internationales installées là, distribuant leurs valises de billets aux fonctionnaires internationaux. Les oligarques kazakhs en disgrâce cohabitent avec les officiels d’Astana qui cherchent à les descendre.
Les Ukrainiens ne sont pas en reste. Les rustiques gars de l’Ouest vendent leurs bras dans la construction, regagnant Lviv, Ivano-Frankivsk ou Tcherniguiv après avoir amassé un pécule suffisant pour construire le deuxième étage de leur maison. Les ballerines de Kiev peuplent les travées de l’Opéra. Les prostituées arrivent de Donetsk, de Kharkiv, d’Odessa. Les touristes, eux, viennent s’essayer à la douceur de la vie occidentale et se faire des frayeurs aux premières loges de l’invasion musulmane. Dans cette faune post-soviétique, personne ne voue un attachement plus profond à l’ancienne capitale impériale que les oligarques ukrainiens. Ils y éprouvent la sensation rassurante d’être protégés par le calme délicat de cette ville en déclin. Certains éprouvent peut-être l’espoir secret de voir se déverser sur eux une partie du prestige attaché aux vieilles et dignes pierres du centre. Le plus déterminant est l’accueil enthousiaste qui leur est réservé. Les banquiers et les avocats viennois peuvent se prévaloir d’une longue tradition de coopération avec les hommes d’affaires de l’Est ou des Balkans. Les banquiers, comme les maîtres d’hôtel ou les chauffeurs de taxi, y font preuve de cette déférence discrète qui semble vous rappeler en permanence que vous vous trouvez dans un pays de culture ancienne, supérieure à la vôtre, mais où l’on sait se mettre à votre service au nom d’intérêts bien sentis. Si ces intérêts comportent plusieurs zéros, vous aurez même droit à quelques courbettes.
 

Tout doit être fait de façon irréprochable et l’ambassadeur connaît la susceptibilité de ses clients ukrainiens. Rustiques dès qu’ils sont entre eux, cassants avec ceux d’un rang inférieur, les oligarques [ukrainiens] exigent les plus grands égards dès lors qu’ils côtoient des étrangers. Particulièrement les Russes.


Depuis quatre ans qu’il est en poste à Kiev, Ivanov a appris à mépriser autant qu’à craindre ce peuple ukrainien dissipé et brouillon. Après une carrière chez les sauvages d’Asie centrale, il a pris ce poste prestigieux et sensible plein d’illusions : à Moscou, espions et diplomates sont formés dans l’idée que les Ukrainiens ne sont que de vagues cousins dégénérés à qui il convient de taper régulièrement sur le crâne pour leur rappeler les bonnes manières. L’ambassadeur a vite déchanté. Ses hôtes se sont révélés pires que des Latins. Individualistes, besogneux, mais frondeurs et jaloux de leur indépendance, capables de brusques réveils grincheux. Gare alors à celui qui est aux commandes du pays ou à celui contre qui est dirigée leur colère.
Les oligarques ukrainiens sont le reflet de cette mentalité de cosaques. Perpétuellement en guerre, prêts à des coups de poker insensés, voire à guerroyer contre le pouvoir politique quand ils ne cherchent pas à le conquérir. Leurs homologues russes leur ressemblaient, dans les années quatre-vingt-dix, avant que Vladimir Poutine ne leur passe la bride au cou. Depuis, à côté des Ukrainiens, les Russes font pâle figure – soumis au chef, sans cesse rappelés à l’ordre par de simples officiers du FSB, les services de sécurité, et parfaitement conscients que leur fortune peut s’évaporer sur un claquement de doigts au Kremlin.
Ce paysage bigarré rend distrayantes les missions secrètes d’Ivanov. Les services russes ont le champ libre en Ukraine. Dès l’indépendance, le FSB et son homologue de l’armée, le GRU, ont infiltré le renseignement, l’armée, le business et même les milieux nationalistes ukrainiens. Les agents russes sont capables de recruter un tueur en vingt minutes dans le moindre village de montagne. Mais faire s’affronter entre eux les locaux est bien plus efficace et gratifiant. C’est presque un jeu d’enfants, tant ceux-ci aiment s’entre-dévorer ou concevoir des combines tordues contre les uns ou les autres.


– Oui, construire une route, ce n’est pas trop difficile. Vous trouverez l’argent, dans le pays ou en sollicitant nos amis de l’Ouest… Mais la moitié du budget sera volée et votre route sera de qualité médiocre. Après deux hivers, elle sera défoncée. C’est à nouveau en hélicoptère que vous viendrez, la prochaine fois, si vous revenez… Donnez-leur des fonctionnaires efficaces et honnêtes, des juges qui ne les humilient pas au quotidien, la possibilité de se soigner sans avoir à payer des pots-de-vin… Chassez les bandits ! Voilà ce qui changerait vraiment quelque chose pour ces gens. Ce n’est que comme ça que vous construirez une vraie route !
– Chassez les bandits ? répète Olena Hapko d’une voix sourde.
Sans un mot, elle se dirige vers la cabine du pilote et l’hélicoptère décrit un léger virage. Au lieu de se poser à l’aéroport d’Odessa, au sud de la ville, l’appareil vire vers le nord et survole les faubourgs. Sous le soleil, les immeubles impériaux du centre, déjà décatis mais toujours majestueux, se dessinent nettement, formant des rues aux angles droits parfaits. En retrait des escaliers Potemkine, derrière la statue de Catherine II, la silhouette ronde de l’Opéra. La Présidente se tourne vers son jeune conseiller.
– Combien d’habitants dans cette ville, Ilia ?
– Un million… tente Kirilenko.
– Précisément, un million de personnes, qui depuis deux cents ans vivent dans l’idée qu’il faut se méfier de l’État, qu’arnaquer son prochain n’est pas un crime, que la combine est une chose glorieuse… Même l’Union soviétique n’a rien pu contre ça ! Qui sont les bandits, ici, qui faut-il chasser ?
 

– Qui fait la loi dans cette ville, selon vous ? Qui produit de la richesse ? Qui maintient l’ordre ? Je vais vous le dire… Les hommes de Kozilevski, qui tiennent le port et la mairie et ont la police avec eux. Ceux du Grec, sans qui pas un immeuble d’Odessa ne se construit et qui a fait alliance avec les types des services, le SBU. Sans oublier Karlov, qui fait de la contrebande avec la Transnistrie et s’occupe des marchés. Alors, on en fait quoi, de Karlov ? Sans lui, ce sera à nouveau la jungle sur les marchés, le racket des petits commerçants, la guerre ! Et le Grec ? Depuis Londres, sa capacité d’investissement est dix fois plus élevée que la nôtre. Combien de familles ses hôtels font-ils travailler ?
– Le même business, géré de manière honnête, fera vivre autant de familles, et en plus il rapportera de l’argent à l’État…
– Voilà, c’est ce vers quoi nous allons tendre, Ilia. Mais il faut de la patience, du doigté. Une ville comme Odessa, c’est un édifice très fragile. Alors le pays… Et si nous bousculons tout, qui prendra les places laissées libres, sinon les Russes ? Tu crois que tes gentils amis européens s’y retrouveraient, ici ? Les gens eux-mêmes ne sont pas prêts à des changements radicaux. Ils se lamentent sur la corruption mais ne savent pas vivre sans elle. Ils ne veulent pas se soumettre à un État impartial, à une loi aveugle… Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur permette de se débrouiller, de bouffer. Nous allons changer les choses, progressivement, mais pour cela nous devons raffermir nos positions, prendre le contrôle des flux financiers les plus importants…
– Jouer aux parrains de la mafia, en somme ? Assurer l’équilibre entre les clans, pousser nos favoris, et de temps en temps vous me donnerez une réforme en cadeau, comme on donne un sucre à un chien ?


Valeri était relecteur dans une revue littéraire et porté sur la boisson. Arriver au travail avec la gueule de bois était alors tout sauf un problème. Après 1991, pour ceux qui avaient encore un travail, ça l’est devenu. L’heure était aux énergiques, aux débrouillards et aux sains d’esprit. Les sensibles, comme son mari, ont été les premiers à s’écrouler. Olena a assisté en direct à cette chute. Valeri attendait la fin de l’Union soviétique comme le messie. Il ne cessait de le clamer, de plus en plus ouvertement. Il se prenait pour un dissident, à adresser des regards noirs aux policiers chargés de la circulation. Il avait vécu les derniers mois fébrilement, il lisait tout, les journaux et les écrits des nouveaux poètes de la démocratie, participait à toutes les manifestations. Valeri le Sibérien s’était même pris de passion pour l’indépendance ukrainienne et ses promesses de nouvelle ère. Il s’est effondré quelques mois après le pays honni. La réalité qui s’est dessinée après 1991 était si différente de ce qu’il attendait… Elle l’a séché. Le brave homme a continué à se réfugier dans ses journaux, dans ses livres, mais le constat était implacable : il n’était pas fait pour le monde nouveau. Sa chère revue littéraire a tenu un temps, soutenue par un nouveau riche en mal de romantisme, puis elle a fermé. Au lieu de chercher à s’élever, Valeri n’a rien trouvé de mieux qu’un poste de gardien de musée. Et la boisson pour soulager sa peine. Olena a béni le destin qui leur avait refusé un enfant. Comment l’aurait-elle élevé, avec un père handicapé, dans cette époque cannibale ?


Nul mieux que les Ukrainiens n’a cette capacité à rouler douze heures d’affilée en gardant une mine égale. Peu avenante, mais à peine fatiguée.
Sur la route, les hommes sont souverains, prêts à défendre sauvagement leur espace vital, leur honneur et leur liberté. L’autre, le compagnon de poussière, vous doit le respect et a droit, en retour, aux mêmes égards : ne pas doubler dans la file d’attente, ne pas engager de conversation trop intime. La moindre incartade se résout par une bagarre. Pas besoin d’intimidations, de cris. On frappe sec et chacun trace sa route. La station WOG où Semion s’est arrêté, juste avant l’entrée de Bohdanivka, le rappelle de manière comique. À l’entrée, sur un présentoir, s’alignent des battes de baseball siglées aux noms de marques de voitures. L’heureux propriétaire d’une Mazda pourra balader dans son coffre une batte marquée Mazda, et ainsi inscrire sur la mâchoire d’un autre chevalier errant l’emblème de sa maison. Ledit propriétaire de la Mazda pourra tout aussi bien jeter son dévolu sur une batte Audi, et se sentir ainsi basculer dans une confrérie de plus haute noblesse.
 

Depuis le début des années deux mille, Kiev et Moscou ont multiplié les contentieux gaziers : dettes, volumes et tarifs pour le transit vers l’Europe. À plusieurs reprises, la partie russe a dû couper les robinets pour calmer les ardeurs ukrainiennes, s’attirant la colère des clients européens privés de gaz l’hiver. Le président russe a horreur de ces récriminations. Les plaintes des Européens privés de chauffage quelques jours le font doucement rire, lui qui a connu les rigueurs du Leningrad d’après-guerre. Et puis il sent que ses « partenaires » occidentaux sont trop contents de l’accuser, d’avoir enfin des arguments pour le traiter en barbare irresponsable. Ils l’ont toujours méprisé, ces petits-bourgeois soumis aux Américains et aux homosexuels.


Setchine doit profiter de l’arrivée au pouvoir d’Olena Hapko pour résoudre définitivement le dossier gazier à l’avantage de la Russie, et accroître dans le même temps la dépendance de l’Ukraine vis-à-vis de son voisin. Le plan conçu par Moscou permettrait de passer la bride aux rêves ukrainiens d’émancipation. Année après année, les oligarques ukrainiens viendront manger dans la main des Russes pour obtenir leurs précieux rabais. Poutine ne prend aucun plaisir à humilier ainsi le pays voisin et ses habitants. Tout serait plus simple s’ils restaient à leur place, celle du petit frère docile et satisfait de son sort. À vrai dire, dans l’esprit du président russe, l’idée même de peuple ukrainien est une vue de l’esprit. Les Ukrainiens ne sont rien de plus qu’une copie, certes un peu brouillonne, des Russes. Un prototype qui a mal tourné. L’indépendance ukrainienne a été une nouvelle trahison de ce pleutre de Gorbatchev et des Occidentaux. À présent ceux-ci cherchent à attirer l’Ukraine dans leurs filets. À lui, Poutine, de rétablir la balance.


Vous posez les mauvaises questions, Serafim Ivanovitch. Ce qui est important, ce n’est pas de savoir quelle enfant était Olena Hapko, ni si elle a changé plus tard, et à cause de quoi. Ce qui a changé, c’est le monde autour d’elle. Il n’a pas seulement changé, il s’est écroulé en un claquement de doigts. Ces gamins, nous les avons élevés avec nos valeurs, nos références. Et puis, lorsqu’ils sont devenus adultes, plus rien de tout cela n’avait le moindre sens. Ces valeurs qu’on leur avait inculquées sont devenues le mal, du jour au lendemain. Tout ce qu’on leur avait dit de respecter est devenu nul et non avenu. Pour nous aussi, ça a été dur. Avec l’écroulement de l’URSS, c’est comme si on nous disait que nous avions vécu toute notre vie dans l’erreur. Mais au moins nous étions des adultes. Nous avions eu le temps de constater l’hypocrisie du système soviétique, son cynisme. Nous étions blindés contre tous les grands discours. Tout ce qu’on nous demandait, c’était de nous serrer la ceinture et de courber l’échine, une fois de plus, d’accepter que le passé était mort. Nous avons vu la violence des années quatre-vingt-dix comme un nouvel avatar de notre histoire dramatique, de notre destin. Qu’est-ce que ça pouvait nous faire, leurs « privatisations », à nous qui avions connu la collectivisation, les purges, la guerre, les camps… Mais imaginez ce qu’ont pu ressentir ces enfants qui arrivaient à l’âge adulte à ce moment-là, pleins de confiance et d’allant. Eux ne connaissaient ni la violence, ni la cupidité, ni les cadavres étendus en pleine rue. Ils s’étaient habitués à croire ce qu’on leur disait, et surtout à croire en l’avenir. Comment comprendre le bien et le mal, comment savoir à quoi s’accrocher, en quoi garder foi ? Qu’est-ce que ça veut dire, quand le monde entier se met à tourner dans tous les sens, rester la même personne ou changer ?
 

Semion demeure silencieux. Il plonge dans ses propres souvenirs. L’Union s’est écroulée peu après son retour d’Afghanistan. Pour lui, le choc a été double, en quelque sorte. Ses camarades et lui étaient partis pour une guerre qu’ils croyaient nécessaire et glorieuse. Ils pensaient rentrer en héros, comme avant eux leurs grands-pères revenus de Berlin. Ils n’avaient trouvé que mépris et indifférence : le pays les regardait comme des criminels et des parasites. Et puis le pays avait cessé d’exister, tout simplement. Il n’était plus question de rien d’autre que de survivre. Le capitalisme était venu tout recouvrir, et avec lui la quête désespérée du fric. C’est peut-être cela qui l’avait sauvé : comment s’apitoyer sur son sort quand c’est le monde entier qui se dérobe ? Ceux d’Afghanistan étaient passés dans la grande essoreuse en même temps que les autres, les mineurs, les métallos, les cadres du Parti, les mères de famille, les cosmonautes. Plus personne n’avait le temps de penser à ses états d’âme, à ses blessures. La guerre d’Afghanistan avait été reléguée à la préhistoire en une nuit et ceux qui l’avaient faite sommés d’oublier, quand bien même ils laissaient dans l’affaire une jambe ou un bras. Les plus fragiles s’étaient écroulés, dans la tombe ou tout comme, réduits à faire la manche, pendant que d’autres devenaient gangsters – hommes d’affaires pour les plus malins, hommes de main pour les autres.


Olena, elle, n’a jamais su ou pu se laisser aller aux regrets. Inutile, insensé. Elle n’en a même jamais compris le sens. Qu’est-ce qui détermine la justesse des actes passés, sinon le présent ? Celui qui a raison, c’est celui qui l’emporte, qui survit, qui continue d’agir. La contrition, les questionnements, c’est pour les belles âmes comme son ancien mari, Valeri. Ceux-là finissent au cimetière ou au fond d’une bouteille. Et ce sont eux qui auraient raison ?!
 

– Mes chers amis, vous qui avez accepté de venir à ma rencontre ce soir, vous mesurez l’importance des liens entre nos différents pays, entre nos économies. Vous savez d’où vient mon pays. Il y a vingt ans, l’Ukraine n’existait pas. Elle n’était qu’une province de l’Union soviétique. Son économie n’était bâtie que pour alimenter la machine de production soviétique et nourrir ses citoyens. Sa culture était asservie, ses élites bâillonnées. Quant au capitalisme, nous n’en connaissions que le nom. Il nous a fallu tout apprendre, tout commencer, non pas à zéro mais avec l’héritage de quatre-vingts ans de totalitarisme. Bâtir des institutions, une économie, une conscience nationale, assurer notre sécurité, la reconnaissance de nos frontières, l’indépendance de notre armée, la loyauté de nos fonctionnaires. Nous avons fait de notre mieux… et nous avons mal fait ! (…)
– Je suis déterminée à changer les choses, mais pour cela j’ai besoin de votre aide. Nous pouvons faire toutes les promesses du monde à notre population, demander tous les sacrifices à nos fonctionnaires, sans argent nous sommes impuissants. Sans argent, les médecins continueront de demander des pots-de-vin à leurs patients. Sans argent, les juges continueront de rendre des verdicts sur mesure. Sans argent, nos députés continueront de se mettre au service des puissants. Et l’argent, c’est vous qui l’avez. (…)
– Nous ne vous demandons pas de payer nos médecins, nos juges, nos députés. Nous vous demandons de nous faire confiance, d’appuyer les réformes que nous allons engager. Vous, diplomates représentants de pays amis, nous avons besoin que vous poursuiviez, que vous intensifiiez les coopérations bilatérales déjà engagées, que vous souteniez la voie européenne choisie par l’Ukraine. Vous, hommes d’affaires, investisseurs, c’est de vous que nous avons le plus besoin. Ayez confiance dans notre pays, investissez, créez des emplois, des usines. Vos actifs seront protégés, personne ne tentera de vous extorquer de l’argent. (….)
En prononçant ces mots, elle jette un coup d’œil à la table où ont été installés les investisseurs ukrainiens les plus prestigieux. Charge à eux, après l’intervention de la Présidente, de donner corps à ses mots en proposant à leurs collègues occidentaux diverses opportunités de partenariats, de rachats d’entreprises, d’implantations d’usines. Les discussions auront lieu dans les salons de l’hôtel Hyatt, où se tient cette première édition du forum Invest Ukraine, qu’elle a voulu placer sous son patronage. Olena observe un instant ses compatriotes, essayant de comprendre ce qui les différencie de leurs collègues occidentaux. Fini le temps où les Russes et les autres post-soviétiques se distinguaient par leurs chaussures en croco, leurs costumes à rayures. Ils ont adopté les mêmes codes que les Occidentaux et, pourtant, on peut encore flairer ceux de l’ex-URSS à un kilomètre à la ronde. Quelque chose dans les gènes ou dans leur attitude, dans leurs mines fermées, peut-être. À les voir tous ensemble, Olena songe à un banc de requins. Les plus vieux, ceux qui ont l’air d’être en pleine digestion, à moitié assoupis, ressembleraient plutôt à des mérous. Mâchoire puissante sous la chair tombante, œil vif qui ne semble qu’à moitié se reposer… Les plus jeunes ont les cheveux en brosse, des polos de marque sous leurs vestes de costume, des bras puissants qu’ils travaillent à la salle de sport… « Vos actifs seront protégés », a-t-elle dit… Aucune garantie de la sorte n’existe en Ukraine, pas même pour les étrangers. Combien d’Allemands, d’Italiens, d’Américains ont perdu leurs billes, floués par un partenaire véreux, dépouillés par un oligarque gourmand ? Olena fixe du coin de l’œil Eremeev, le Technocrate, son ennemi. Elle sait qu’au cours du cocktail il va faire fureur auprès des invités, avec ses manières parfaites, sa réputation de philanthrope accompli. Comment ne pas faire confiance à un homme qui a créé le seul musée d’art contemporain de Kiev et sponsorise un festival de jazz ? Elle se souvient encore de la façon dont, cinq ans plus tôt, il a arraché un centre commercial entier à un groupe suédois. Un harcèlement léger par les services de l’hygiène, des vérifications fiscales pour déstabiliser l’adversaire, lui rappeler qu’il est en terrain hostile, puis la grosse artillerie : le Technocrate est allé jusqu’à mobiliser des juges de la Cour suprême pour faire valider les titres de propriété tout neufs lui assurant le contrôle du bien. Les managers ukrainiens qui continuaient de résister ont été convaincus à la batte de baseball. Les Suédois ont déguerpi, et il leur faudra plus qu’un beau discours d’Olena Hapko pour qu’ils aient envie de tenter à nouveau leur chance.

 

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