mercredi 30 juin 2021

[Uribe, Arelis] Les Bâtardes

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Bâtardes (Quiltras)

Auteur : Arelis URIBE

Traductrice : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2016,
                   en français (Quidam) en 2021

Pages : 120

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je croyais que ce serait toujours elle et moi. Mais les adultes abîment tout. »
Des cousines que sépare une dispute familiale, deux jeunes femmes que tout oppose éprises l’une de l’autre, le désastre d’un amour virtuel, une visite sordide dans une école défavorisée… Ce pourrait être les vies de femmes banales, mais elles sont quiltras. Avant tout des «sans race, sans classe», des «chiennes bâtardes».
Arelis Uribe écrit ce que la littérature chilienne a eu l’habitude de taire. Style incisif, écriture dépouillée, «je» intime, son recueil se fait aussi le porte-parole de celles que le Chili méprise et discrimine.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arelis Uribe est chilienne, journaliste, directrice de communication de la OCAC (Observatoire contre le harcèlement de rue). Un rôle qui l’a poussée à prendre des décisions politiques dans ses écrits, le fait que les hommes n’y jouent qu’un rôle secondaire. «Les auteurs chiliens reconnus sont tous des hommes (Bolaño, Fuguet, Zambra). Talentueux mais parlant d’une culture androcentriste que l’on n’interroge pas. J’ai écrit un livre au positionnement politique explicite mais ce n’est pas un pamphlet.»

 

 

Avis :

Deux très proches cousines sont séparées par un conflit familial. Une adolescente comprend qu’être femme ou chienne errante comporte les mêmes dangers dans la rue le soir. Une jeune femme prend la mesure de l’infranchissable fossé qui la sépare des beaux quartiers. Une lycéenne est durement rappelée sur terre après les illusions d’un long flirt virtuel. Une assistante sociale réalise le triste état de l’enseignement dans son pays en visitant les sordides infrastructures d’un collège public. Une collégienne désespérée de ses insuccès affectifs est confrontée au poids des convenances au travers de sa sœur fille-mère…

Les huit nouvelles de ce recueil ont toutes pour narratrices de jeunes Chiliennes très ordinaires, issues d’un milieu modeste, au bord de leurs vie de femmes dans un pays qui se réveille à peine de la dictature de Pinochet. Premières expériences amoureuses, fêtes, joints, alcool, voyages loin des parents : chacune de ces filles s’efforce maladroitement de quitter le rivage de l’adolescence pour s’élancer vers sa vie d’adulte, dans une confrontation souvent douloureuse à une réalité décevante, moche et sordide. De ces papillons tout neufs aux ailes encore chiffonnées, la vie commence déjà à écorcher les rêves et les espoirs, pourtant l’on sent que l’élan et la force de ces insignifiantes et invisibles ne mourra pas si facilement, et qu’à elles toutes, elles finiront bien par revendiquer leur place dans une société sexuellement et socialement très inégalitaire.

S’inscrivant délibérément en contre-pied d’une littérature chilienne habituellement si masculine et si élitiste, l’auteur impose sur le devant de la scène cette majorité silencieuse de femmes sur le point de prendre conscience de leur appartenance à une même famille : celle des « bâtardes » sans pedigree, issues des quartiers populaires, déclassées et négligées, mais dont le frémissant éveil semble porter le germe d’une mutation sociale et féministe à venir.

Un livre lapidaire, à première vue déconcertant, mais qui n’en finit pas de résonner des craquellements de vies féminines ordinaires, potentiels signes annonciateurs d’une révolution à venir de la société chilienne. (3,5/5)

 

Citation :

Le trio de futures mamans t’a demandé le nom de ton ancien collège et elles ont ouvert de grands yeux quand tu as dit Buin English School College ou quelque chose comme ça. Elles t’ont demandé si tu parlais anglais et tu as répondu que oui, que tu savais prier et je ne sais pas pourquoi, tu as commencé à réciter le Notre Père, Our Father, who are in heaven. Elles en sont restées bouche bée, de rire ou de peur. Elles t’ont demandé le Je vous salue Marie et toi, obéissante, tu as commencé Holy Mary, Mother of God et à la fin, comme une bonne petite fille, tu t’es signée In the name of the Father and the Son and the Holy Ghost, amen. Je m’en souviens encore, je sais encore prier comme toi, car je ne priais pas, même en espagnol, mais en t’entendant j’ai voulu apprendre. J’ai imaginé que Dieu pourrait mieux m’entendre en anglais, que prier dans une autre langue pourrait réduire les longues distances, être un préfixe qui faciliterait la façon dont j’enverrais à Dieu mon interminable liste de demandes et de plaintes. J’ai beaucoup prié, mais les aides ne sont jamais arrivées. Peut-être parce que mon anglais n’a jamais été bon.


 

lundi 28 juin 2021

[Coste, Stéphanie] Le passeur

 






Coup de coeur 💓

Titre : Le passeur

Auteur : Stéphanie COSTE

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 136






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, « de l’espoir son fonds de commerce », qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

 

Un mot sur l'auteur :

Stéphanie Coste a vécu jusqu’à son adolescence entre le Sénégal et Djibouti. Elle vit à Lisbonne depuis quelques années. Le passeur est son premier roman.

 

Avis :

Nous sommes en 2015. Abîmé par l’alcool et le khat, Seyoum n’en impose pas moins sa brutale autorité sur toute la côte libyenne, où il est devenu l’un des plus gros passeurs de migrants vers Lampedusa. Contre toute attente, l’arrivée d’un énième convoi de réfugiés en provenance d’Erythrée le déstabilise soudain, en lui renvoyant à la figure un passé dont il pensait être quitte. Car Seyoum est lui-même érythréen. Vingt-deux ans plus tôt, la dictature érigée dans son pays brisait sa famille et sa vie : l’attendaient les camps d’embrigadement forcé, la torture et l’emprisonnement, jusqu’à sa fuite et son établissement sur ces plages de la Méditerranée…

Entré de plain-pied dans la peau d’un passeur écoeurant de cynisme et d’indifférence, le lecteur se retrouve, d’emblée et sans ménagement, confronté à l’immonde absence de vergogne d’un caïd aussi minable que meurtrier. L’abjection semble sans limite, lorsqu’un événement fortuit vient déchirer les abrutissants brouillards de la drogue et pourfendre la carapace du tortionnaire. Peu à peu, les réminiscences apportent un éclairage qui, sans l'excuser, finit par amener un début d’explication au comportement criminel de cet homme. De 1993 à nos jours, depuis l’indépendance de l’Erythrée après trente ans de guerre contre l’Ethiopie, la dictature militaire a multiplié les conflits internes et externes, achevant de mettre le pays à feu et à sang et provoquant de massifs déplacements de la population. Torturé dans son âme et dans sa chair, embrigadé de force et trahi au plus intime de son être, Seyoum s’est transformé de victime en bourreau, au fil d’une déshumanisation par bien des aspects suicidaire.

L’écriture, dynamique et lapidaire, ne laisse aucun répit. Les phrases s’alignent comme autant de gifles, dans un récit coup de poing qui, en quelque cent trente pages couvrant quatre jours seulement, réussit à embrasser toute l’ampleur du désastre érythréen, à toucher du doigt l’intime détresse des migrants, et à dresser un tableau sans fard et sans manichéisme des violences et de l’inhumanité que leur réservent passeurs, mais aussi souvent, autorités complices et prétendument aveugles. Dans cet océan de noirceur brutale et insoutenable, brille malgré tout une lueur d’espoir, cette étincelle que l’auteur a choisi de préserver envers et contre tout, et qui permet de croire que, peut-être, l’âme humaine reste toujours capable d’un minimum de rédemption.

Ce livre choc ne laissera aucun lecteur indifférent. Sans pathos ni jugement, il aborde la question des migrants sous un angle inédit et dérangeant, et nous interroge quant à nos propres responsabilités et à celle de nos gouvernements, quand le souci de notre confort l’emporte si facilement sur notre humanité. Un premier roman percutant et remarquable, et un nouvel auteur à suivre. Coup de coeur. (5/5)


Citation :

Mais on croit toujours avoir atteint son quota de malheur, son quota de souffrances. On se dit Dieu va me donner du répit, des forces, du sursis. Puis on se demande à quel moment Dieu a enfilé les habits du Diable, et ses chaussures pour nous piétiner avec ?


 

samedi 26 juin 2021

[Bouysse, Franck] Vagabond

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vagabond

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2013 (Editions Ecorce)
                  2017 (Le Livre de Poche)

Pages : 126

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L'homme est traqué.
L'homme joue du blues chaque soir dans un obscur bar de la rue des Martyrs.
Lorsqu'il dérive vers son hôtel, au milieu de la nuit, il lui arrive de dialoguer avec des clochards et autres esprits égarés.
Il lui arrive de s'effondrer sur les pavés des ruelles antiques et de s'endormir, ivre ou épuisé. Il lui arrive aussi de ne jouer sur scène que pour une femme qu'il semble être le seul à voir.
Mais l'homme est traqué.
Pas par un tueur. Ni par un flic.
Quelque chose comme des ombres.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Un guitariste de blues presque clochard, sale et imbibé d’alcool, erre de bar en bar au gré de maigres cachets. Seule la musique le tient encore debout, lui qui a perdu l’envie depuis qu’Alicia, sa compagne à la ville comme à la scène pendant quinze ans, l’a quitté en lui brisant le coeur. Mais voilà qu’une affiche annonce un prochain concert : de cette femme justement, désormais riche et célèbre…

La désespérance la plus noire emplit cette histoire de dérive vagabonde, où la musique constitue la dernière et fragile amarre qui retient un homme à la lisière de la folie. Anéanti par la fin d’un amour qui résonne douloureusement en écho à ce qui semble une carence parentale, mais aussi peut-être comme une fuite sur la route du succès musical, cet homme écorché et sans nom, qui ne semble plus se nourrir que de bière et de la fumée de ses cigarettes, met tout ce qui subsiste de ses rêves et de son âme dans les notes qu’il extirpe de ses tripes et de sa guitare. Dans l’indifférence générale, il ne lui restera bientôt plus qu’un acte insensé et suicidaire pour attirer l’attention, faute de mieux.

La plume que j’ai tant admirée dans les romans ultérieurs de Franck Bouysse est bien là : magnifique, poétique, travaillée… Peut-être un peu trop, comme encombrée d’une recherche excessive, forcée dans des effets qui manquent parfois de naturel et finissent par se perdre dans un certain hermétisme. Tantôt éblouie, tantôt désarçonnée, je me suis sentie davantage impressionnée que charmée par ce texte, qui parvient en si peu de pages à vous noyer dans un puits noir et sans fond : celui du désespoir d’un homme trahi au plus profond de lui-même, par on ne sait plus si c’est une femme devenue musique ou une musique devenue femme.

C’est donc plus admirative que totalement séduite que je referme ce bref roman d’une étrange et poétique beauté, qui m’a laissé la sensation d’une nage en eau noire, à la surface d’abysses absorbant toute lumière. (4/5)

 

Citations :

Les cris muets de son enfance à lui, qui l’avaient amené à fuir bien des fois, parce que la fuite est la seule chose qui reste aux hommes civilisés. Parce que l’affrontement fait toujours couler le sang et qu’on peut sortir indemne de la fuite, jamais de l’affrontement. Avec le sentiment d’avoir fait ce compromis-là, quand il avait laissé une chance à ses parents de devenir meilleurs dans leur absence.

L’homme pensa que pouvoir imaginer différents scénarios de vie, c’était un peu comme jouer à être Dieu, et il se demanda si c’était ça, la vie, être en quête de souffrances au travers des autres, pour souffrir moins soi-même, ce qui produit des nœuds dans la corde qu’est l’existence. Puisque tous les actes guidaient vers la souffrance, même les moments de bonheur, comme des soupirs de plaisir dans une respiration continue, des arcs-en-ciel décomposant la lumière à la perfection et disparaissant dans le vide.

Je sais plus qui disait que quelqu’un qui affirme qu’il est arrivé, c’est qu’il allait pas bien loin.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 

jeudi 24 juin 2021

[Bouysse, Franck] Orphelines

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Orphelines

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Moissons noires (2020)
                  J'ai Lu (2021)

Pages : 282






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une ambiance pesante et morose s’est installée sur la ville. Un criminel tapi dans l’ombre observe et s’amuse avec les deux flics qui le poursuivent. La noirceur de son âme ne fait aucun doute depuis qu’un corps de femme massacré a été découvert…
Crime après crime, Bélony et Dalençon voient ce meurtrier leur glisser entre les doigts. Le capitaine Jacques Bélony, « vieux flic de la Criminelle », vient de perdre sa femme et sa fille dans un accident de voiture, tandis que Marie Dalençon, sa jeune collègue, subit les tourments de relations amoureuses chaotiques. Mais ils doivent coûte que coûte arrêter ce meurtrier qui s’attaque à des femmes isolées… 


Un mot sur l'auteur :

Né en 1965 à Brive-la-Gaillarde,  Franck Bouysse est l'auteur de romans dramatiques et policiers qui ont remporté un beau succès et de nombreux prix littéraires.


Avis :

Le policier Bélony vient de perdre son épouse, restée vingt ans dans le comas après un accident qui avait aussi tué leur jeune enfant. Meurtri, l’homme n’a pour autant guère le loisir de s’appesantir sur son malheur : un tueur en série s’en prend à des jeunes femmes de la ville, dont on retrouve les cadavres mutilés étrangement mis en scène. Il devient bientôt évident que le meurtrier observe et manipule Bélony et sa jeune collègue Dalençon, désormais conscients de faire partie d’un plan minutieusement programmé, dont ils ignorent les tenants et les aboutissants…

Changeant de registre après plusieurs romans qui nous avaient habitués à l’âpre noirceur de ses drames ruraux, l’auteur fait une incursion dans l’univers du polar. Il nous livre une histoire encore une fois bien sombre, centrée sur un être qu’une enfance douloureuse, bâtie sur une tragédie, a brisé au point d’en faire un dangereux psychopathe. Assez simple, l’intrigue n’en ménage pas moins un gros effet de surprise totalement imparable. Et, emporté par la tension croissante du récit, l’on se laisse prendre avec plaisir à cette lecture indéniablement addictive.

Seulement voilà, malgré la mise en perspective des meurtres avec un passé tragique habilement suggéré, qui creuse d’insondables abîmes de souffrance sous la surface des pages, l’ensemble peine à se démarquer de la multitude d’histoires du même genre, qui se bousculent sous formats papier et télévisuel. Combien de duos d’enquêteurs, meurtris par la vie et liés par des sentiments mutuels plus ou moins inavoués, se sont-ils lancés sur les traces, semées de scènes gore, de tueurs en série acharnés à tourmenter de jeunes et jolies femmes sans défense ? Si Franck Bouysse réussit haut la main à accommoder la recette en une lecture fort agréable et distrayante, il ne parvient pas à la transformer en moment d’exception, comme il en avait pris l’habitude avec chacun de ses livres depuis Grossir le ciel. La faute à un thème rebattu et à un trop-plein de clichés, mais aussi à une crédibilité moyenne et à une plus grande discrétion de la beauté stylistique si remarquable de cet écrivain.

Quoi qu’il en soit, même si, selon moi, un cran en dessous des autres romans plus mémorables de l'auteur, ce polar, aussi bien écrit que construit, se lit avec plaisir. Il offre un agréable moment de détente, tout en révélant une nouvelle facette de l'écrivain. (4/5)


Citations :

La zone industrielle se trouvait au nord de la ville, non loin d’un quartier populaire. Les concessions automobiles flambant neuves côtoyaient des bâtiments dégradés d’un autre âge. L’impression que l’on avait en regardant ce spectacle faisait penser au sourire d’un vieillard, qui aurait fait poser quelques couronnes en or entre des dents pourries.

Les quartiers nord de la ville ressemblaient à une HLM aux mensurations démesurées. Quelques taches de couleurs, de-ci de-là, tentaient de marquer une originalité de mauvais goût. Pas un brin de verdure. Du sable entre les plaques de goudron, sur lequel des gamins se râpaient les genoux en jouant au ballon. Un beau rêve de sable, s’enfonçant sous la peau. Était-ce ça le désespoir : ne pas avoir de véritable choix ? Quand nourrir les rêves était pire que tout, quand les illusions ne valaient rien, quand les désillusions pénétraient l’os. La couleur des os, le véritable point commun de l’humanité.

Les deux flics parvinrent devant un ensemble d’immeubles. C’était là qu’avait vécu Éva Myskina. Bâtiment central. Une tour de douze étages, tapissée d’antennes paraboliques, semblables à des boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.

Il n’avait pas la prétention de se considérer comme un artiste à part entière, mais il en était arrivé à la conclusion que le commun des mortels passait sa vie à la combler, alors que les artistes la passaient à se vider d’une substance qu’ils avaient héritée, malgré eux. Le sens de ces existences était de se déverser sans véritable choix. Le principe des vases communicants.

Désormais, pour lui, il n’y avait plus l’alibi du travail pour quitter cette atmosphère pesante. Hier, les cris des gamins qui lui gâchaient la lecture de son journal. Aujourd’hui, le silence oppressant qui l’empêchait de lire ce même journal. Ce fichu journal, qu’il avait lu et relu toute sa vie, sans se douter qu’il s’agissait de sa propre existence inscrite en caractères d’imprimerie. Rubrique naissance. Rubrique faits divers. Bientôt, rubrique décès. Il suffisait de piocher, jusqu’au chien qu’il avait écrasé un jour.



Du même auteur sur ce blog :


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mardi 22 juin 2021

[Lévy Scheimann, Véronique] Dessiner un ailleurs

 


 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dessiner un ailleurs

Auteur : Véronique Lévy Scheimann

Parution : 2021 (Les poètes français)

Pages : 62

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Dessiner un ailleurs", royaume rêvé ou si proche de nous qu'il est peut-être accessible?
Dans ce recueil illustré avec délicatesse par la poétesse, chacun peut trouver ses fantômes de la nuit, côtoyer et partager peines et maux avec la reine des neiges.
Le ciel bariolé, des fleurs pimpantes donnent une saveur à un quotidien resserré.
Beauté et espoir sont à découvrir au fond d'une clairière, juste en s'immergeant dans ces pages poétiques. Laissons la rêverie se perpétuer !

 

Le mot de l'auteur :

La poésie est arrivée tardivement ...
Au départ j'ai un parcours "classique", carré et chiffré avec une formation en économie et des expériences dans me marketing. Puis vient le temps des start ups où je participe au lancement d’un site de comparaison de prix pour des médicaments. La communication prend le relais. J’anime des sites, rédige des articles et j’organise des rencontres et événements.
Je participe à l’aventure du blog Versaillais Instant V où je rencontre des personnalités, photographie des instants brefs…, mets en relation des auteurs, musiciens… En 2018 et 2019, je préside l’association Ecrire à Versailles et organise des salons du livre.

Avec un fort appétit de créativité, je me lance dans le chant, le violoncelle (je continue les cours), le théâtre, cinéma (actrice dans un film), l’écriture (quatre livres) et... la peinture. Je partage mes ressentis, émotions et authenticité dans la poésie qui m’habite, nous habitent. 
 

 

 

Avis :

Avec son cinquième recueil de poésie, toujours illustré de ses jolies peintures colorées, Véronique Lévy Scheimann poursuit sa promenade aérienne entre instants fugitifs, impressions prégnantes et délicats ressentis. Au travers des mots et de leur éclat fragile, transparaissent les peines d’une actualité quotidienne parfois blessante, mais toujours se tissent les fils arachnéens de la beauté et de l’espoir, scintillant au détour d’une saison, de la grâce d’une rose ou de la vibration d’une émotion. Un séduisant instant de rêverie pure, entre mots et couleurs, d’une exquise délicatesse. (4/5)

 

 

Citations : 

La balançoire au fond du jardin
Avant, arrière
Les couettes au vent
Monter au ciel
Toucher les nuages
Probablement un ciré jaune
Des petites bottes rouges
Je ris, crie, chante
Forcément insouciante
Je ne veux pas m’arrêter
D’autres attendent leur tour
Difficile de quitter la balançoire de mon enfance

  

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 20 juin 2021

[Anam, Tahmima] Trilogie bangladaise 2 - Un bon musulman

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un bon musulman
            (The Good Muslim)

Auteur : Tahmima ANAM

Traductrice : Sophie BASTIDE-FOLTZ

Parution : en anglais (Bangladesh) en 2011
                   et en français en 2012

Editeur : Actes Sud

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Décembre 1971. La guerre de libération du Bangladesh vient de prendre fin.
A présent que le pays est indépendant, mille défis restent à relever, que Sohail Haque et sa soeur Maya vont aborder de manières diamétralement opposées. Médecin engagé, Maya aide résolument les femmes à conquérir leur liberté. Quant à Sohail, extrêmement affecté par les traumatismes de la guerre, il s’enferme peu à peu dans la religion, un islam intolérant et sectaire qui l’éloigne de ses anciens amis d’université, de sa soeur et même de son propre fils.

Très perturbée par la métamorphose de son frère, auquel elle est profondément attachée, Maya quitte la maison de son enfance. A son retour, dix ans plus tard, le fossé s’est encore creusé. Lorsque Sohail décide d’envoyer son fils dans une madrasa, Maya se sent contrainte d’agir, quitte à provoquer le déclenchement, longtemps retardé, d’une inéluctable tragédie.

Histoire d’une famille et d’un pays guetté par le fondamentalisme à l’ombre persistante d’une guerre dont les blessures peinent à se refermer, Un bon musulman est une plongée aussi inédite que bouleversante au coeur même de l’intégrisme tel qu’il se vit, s’exprime ou se combat au quotidien, chez des hommes et des femmes de chair et de sang dont il confisque douloureusement le destin.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tahmima Anam est née en 1975 au Bangladesh. Anthropoloque et romancière, elle compte parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques sélectionnés par la prestigieuse revue Granta. Chroniqueuse pour le New York Times, elle a été membre du jury du Man Booker Prize en 2016.
Son premier roman, Une vie de choix (Les Deux Terres, 2009), a été traduit dans une douzaine de langues et a reçu le prix du meilleur premier livre du Commonwealth.

 

 

Avis :

La guerre de libération bangladaise s’achève fin 1971, transformant le Pakistan oriental en un nouvel état indépendant, le Bangladesh, au prix du massacre de millions de civils, de centaines de milliers de viols et du déplacement d’une foule de réfugiés. Tandis que Maya Hague s’investit avec énergie dans son métier de médecin au service des femmes, son frère Sohail tente d’oublier son trauma dans la religion, adoptant une pratique de plus en plus intransigeante et sectaire de l’islam qui le fait se détourner de sa famille et négliger son jeune fils. Lorsque l’enfant se retrouve en danger, Maya se décide à intervenir, précipitant une tragédie depuis longtemps annoncée...

Dans cet après-guerre aux décombres encore fumants, où chacun compte ses morts et mesure le poids de ses traumatismes - en particulier toutes ces femmes violées, et désormais ostracisées, dont personne ne veut les bébés de la honte –, la population hagarde voit, avec une déception amère, se mettre en place un régime dictatorial prêt à pactiser avec les collaborateurs et les criminels de guerre. Si Maya poursuit le combat à sa manière, luttant pour les droits et la liberté des femmes, militant ardemment pour la justice et la sauvegarde de ses idéaux, Sohail se retire peu à peu du monde réel. De plus en plus barricadé dans un refuge de principes rigides et mortifères qui finissent par l’exonérer de tout sentiment et le dépouiller de la moindre parcelle d’humanité, il se métamorphose bientôt en fondamentaliste intolérant, prêt à tout sacrifier à sa doctrine, y compris sa famille.

A travers Sohail et Maya se dessinent tous les possibles de ce nouveau pays tiraillé entre avenir et tradition, à une période charnière et fragile où tout peut basculer au gré d’un coup d’état et de la prise de pouvoir d’un nouveau dirigeant. Dans les campagnes en particulier, l’ignorance et la superstition y conduisent à des situations dramatiques et choquantes, où toujours les femmes se retrouvent en droite ligne d’une vindicte violente et meurtrière, tant elles demeurent le réceptacle de toutes les craintes et de toutes les hontes. Si Maya représente l’espoir et le progrès, Sohail rappelle la menace, ô combien d’actualité, de l’obscurantisme et de l’intégrisme religieux qui, dans un insidieux mais imparable processus, peuvent s’emparer d’une société meurtrie, en perte de repères.

Combat entre ombre et lumière, entre progrès et obscurantisme, ce récit foisonnant et traversé d’un puissant souffle romanesque est aussi une plongée dépaysante et passionnante dans un pan de l’histoire bangladaise, peu explorée en littérature. (4/5)


Citations :  

— Regarde ça. Tu veux savoir ce qui est le plus douloureux quand on vit dans ces taudis ? Quand on est une femme ?
— Quoi ?
— Boire de l’eau.
— Pourquoi, parce que l’eau est sale ?
— Ça aussi, mais pas seulement. Tu vois, si tu es une femme et que tu vis dans ce taudis, tu te réveilles au milieu de la nuit et, à la faveur de l’obscurité, tu vas à la lisière du bidonville, tu relèves ton sari et tu t’accroupis au-dessus de l’égout à ciel ouvert. Puis tu reviens sur la pointe des pieds te recoucher avec ton mari et, le reste de la journée, tu attends, tu attends, jusqu’à ce qu’il fasse nuit à nouveau, tu as l’impression d’avoir des aiguilles plein le ventre, ça te brûle à l’intérieur, mais tu ne peux rien faire, non rien, tu dois attendre la nuit que tout le monde soit couché pour pouvoir aller pisser tranquille, pour la seule et unique fois de la journée.”

Et là, soudain, avec ces boulettes, le sucre qui fondait dans la bouche et les rayons du soleil rose orangé sur la joue de sa mère, tous les moments où elle avait été aimée lui revinrent en mémoire. C’était comme ça, avec sa mère – elle s’autorisa à se les rappeler maintenant –, une superposition de souvenirs, comme les plumes d’un oiseau sauvage, qui sont là pour lui tenir chaud ou pour voler si besoin est. Sa mère, c’étaient ses ailes, ses propres ailes.

Treize. Ce bréchet brisé qu’était son pays avait treize ans. Pas très vieux, à première vue, mais au cours de cette période, on avait vu et revu les blindés défiler. On avait élu et nommé des dirigeants. Assassiné deux présidents. A ses débuts, le pays avait commencé à se cannibaliser lui-même, tuant les paysans du Sud, noyant des villages pour installer des barrages, rasant les vieux arbres de la forêt de Modhupur. Un pays en action : prompt à se mettre en colère, prompt à s’autodétruire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 18 juin 2021

[Anam, Tahmima] Trilogie bangladaise 3 - Les vaisseaux frères

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les vaisseaux frères
            (The Bones of Grace)

Auteur : Tahmima ANAM

Traductrice : Sophie BASTIDE-FOLTZ

Parution : en anglais (Bangladesh) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Son diplôme de paléontologie en poche, Zubaïda se prépare à quitter Harvard pour participer à une mission scientifique chargée de mettre au jour le squelette de la “baleine qui mar­chait”, un fossile vieux de cinquante millions d’années sus­ceptible de combler un chaînon manquant de l’évolution. Mais elle est tiraillée entre deux pays, deux cultures et surtout deux hommes : Rachid, son amour de jeunesse, et Elijah, un Bostonien dont elle tombe amoureuse. Il est le fils d’une famille américaine typique, elle, la fille d’une riche famille bangla­daise. Lorsqu’un coup du destin l’oblige à rentrer à Dhaka, elle accepte de devenir l’épouse de Rachid. Le mariage est arrangé de longue date et, malgré son amour pour Elijah, Zubaïda ne veut pas trahir l’engagement d’une famille qui l’a adoptée bébé et à laquelle elle doit tout. Bientôt, pourtant, elle parvient à échapper aux contraintes familiales et aux attentes de Rachid. Elle part pour Chittagong, sur la côte. Dans l’immense ville portuaire, elle va aider une organisation humanitaire à enquêter sur les conditions d’existence des pauvres diables qui désossent à mains nues, pour une misère et bien souvent au risque de leur vie, les gigantesques épaves des porte-conteneurs et des navires de croisière échoués sur la grève. Elle y retrouve Elijah, qui la complète parfaitement, mais elle-même se sent vide, taraudée qu’elle est par le mystère de ses origines. Jusqu’au jour où un inconnu l’interpelle, en la prenant manifestement pour une autre…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tahmima Anam est née en 1975 au Bangladesh. Anthropoloque et romancière, elle compte parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques sélectionnés par la prestigieuse revue Granta. Chroniqueuse pour le New York Times, elle a été membre du jury du Man Booker Prize en 2016.
Son premier roman, Une vie de choix (Les Deux Terres, 2009), a été traduit dans une douzaine de langues et a reçu le prix du meilleur premier livre du Commonwealth.

 

 

Avis :

Alors qu’elle vient d’achever ses études aux Etats-Unis et s’apprête à rejoindre un chantier archéologique au Pakistan, Zubaïda tombe amoureuse d’un jeune Américain, Elijah. Sa mission bien vite interrompue par des troubles dans la région des fouilles, la jeune femme rejoint au Bangladesh la riche famille dont elle est la fille adoptive, et, rattrapée par la tradition et la norme sociale de son pays, se retrouve bientôt mariée à l’homme choisi par les siens. La réalisation d’un reportage lui offre l’occasion de se rendre sur les plages de Chittagong, où l’on dépèce des navires au rebut dans les pires conditions de travail. De manière inattendue, la terrible histoire d’un des ouvriers, Anwar, va la mettre sur la piste de ses propres origines.

Dernier tome d’une trilogie, ce livre ne s’en lit pas moins indépendamment sans aucune difficulté. Sur le fond ouvert à tous les possibles d’un campus universitaire américain, puis dans la poussière ardente d’un Pakistan dangereux au bord de l’explosion, et enfin de l’opulence à la misère dans un Bangladesh coloré et foisonnant, s’emboîtent peu à peu deux histoires habilement mises en abyme, où le passé vous rattrape toujours et où les erreurs d’une vie pèsent sans recours. D’autant plus écartelée entre deux cultures qu’elle trébuche douloureusement sur l’inconnue de ses origines, Zubaïda devra achever sa quête d’identité pour enfin cesser d’être le jouet des évènements et envisager – trop tard ? - ses propres choix.

De ce roman aux multiples facettes se détachent nettement les impressionnante scènes du plus grand cimetière de bateaux au monde, où des armées de misérables fourmis humaines déchiquettent à mains nues des monstres d’acier qui les tuent par brassées, dans d’effroyables accidents ou dans leurs vapeurs toxiques. Quelle triste image que ces rebuts d’un monde riche, négligemment jetés en pâture à une population de pauvres hères, réduits à grignoter ces déchets afin d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de profit, pour un enrichissement qui ne sera jamais le leur…

Multipliant les embranchements dans des destinées tiraillées entre deux mondes, deux cultures, deux milieux sociaux, et même deux éléments pour l’espèce préhistorique de la baleine terrestre qu’étudie Zubaïda, cette vaste fresque illustre superbement les difficultés de l’existence humaine : d’où vient-on ? Où va-t-on ? Peut-on faire son chemin sans connaître ses racines ? Maîtrise-t-on son destin, ou passe-t-on sa vie dans l’éternel regret des erreurs commises et des possibles manqués ? (4/5)


Citations :  

Un jour ma mère revient du tribunal, se prend la tête dans les mains et se met à crier comme si quelqu’un la battait. Je me tiens un peu à l’écart, je vois ses épaules s’affaisser. Mon père va vers elle, l’entoure de son bras et ils restent assis un long mo­­ment comme ça. Ils m’aperçoivent, nous nous regardons, je reste sur place, sans qu’ils me disent d’entrer ni de m’en aller. J’ai déjà été témoin de cette chose qui circule entre eux comme un courant, sans qu’aucune explication soit nécessaire, et je sais que ma mère se rappelle quelque chose, ou bien qu’elle se le rappelle à travers l’histoire de quelqu’un d’autre, lourde de tout ce qu’elle sait et de tout ce qu’elle a appris récemment, parce que c’est toujours pire que dans son souvenir, et chaque souvenir enlève quelque chose au reste de sa vie, parce qu’elle en est sortie indemne, et que ce qu’elle est – encore entière – est un fardeau pour elle. Elle vit avec un sentiment de culpabilité permanent et passe ses journées à dédommager les autres de la chance qu’elle a eue d’avoir survécu, de s’être mariée, de m’avoir eue. Elle est une économie morale à elle seule, constituée de petites touches de passé.

Il s’appelait Mo. Il ressemblait à bon nombre d’enfants des rues que j’avais vus vendre des fleurs ou de petits paquets de pop-corn carrés à Dhaka. Ils vous sourient comme si une maison avec air conditionné et train électrique les attendait le soir. Même lorsqu’ils mendient, c’est avec des yeux rieurs, détenteurs d’un secret qu’eux seuls connaissent, à savoir que s’ils pleurent, s’ils ont l’air malheureux ou s’ils montrent quelque chose de leur misère, qui vous serait insupportable, vous partirez sans même leur donner le moindre taka. Mo avait la tête de l’un de ces gamins habitués à se rendre tellement amicaux et indispensables que quiconque leur donnait un peu de nourriture ou d’argent arrivait à la conclusion qu’il était plus simple de continuer à leur en donner plutôt que de se débarrasser d’eux. Je ne savais rien de lui, mais je savais au moins ça : sa gentillesse n’était que de façade, et elle masquait une dizaine d’années de choses terribles que j’ignorerais toujours.

(…) c’est que si tu regardes en bas, tu meurs. Tu as l’impression que le monde a rétréci. Tu appelles Dieu mais personne ne répond. Tu récites le Kalma. Tu vois que Dieu n’est pas là. Tu pisses dans ton froc. Personne ne le voit. Personne ne se soucie de ta petite vie de merde. Les personnes en dessous sont de pauvres taches, tu n’es qu’une pauvre tache. Dieu regarde en bas et ne voit rien d’autre que de minuscules fourmis. Tu suffoques. Tu remues les jambes. Tu hurles. Le bâtiment tangue, il bouge, il te régurgite et te voilà qui gît sur le pavé. Tu es foutu, une crêpe. Un coup de racloir et on t’enlève de là ; ils n’écrivent même pas à ta famille. Des mois plus tard, quelqu’un ira dans ton village et apprendra la nouvelle aux tiens. Et ce sera la fin de ton existence.
 
Pourquoi est-ce que je me sens honteux ? C’est une femme, c’est ce qu’elles font, elles en bavent du matin au soir, ça doit leur être égal, ça commence dès qu’elles sont nées. Quand on sait à quoi s’attendre, les choses ne sont pas si terribles.

Il commence à défaire sa ceinture. Je le regarde. Il a une ligne de transpiration au-dessus de la lèvre, et il peine à ôter sa ceinture parce qu’on dirait qu’elle tient toute la moitié supérieure de son corps et que s’il l’enlève, son corps va fondre et dégouliner comme du sirop.

Je le crois pas, je le laisse dire – qu’est-ce qui reste aux vieux, sinon les oreilles des jeunes ? 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



mercredi 16 juin 2021

[Sbille, Sylvestre] Massada

 




 

J'ai moyennement apprécié

 

Titre : Massada

Auteur : Sylvestre SBILLE

Editeur : Plon

Année de parution : 2021

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

" Massada : tes syllabes chantent quand je les laisse sonner à mon esprit. Je les murmure, et elles suffisent à me faire du bien. Tu es la forteresse de montagne. La haute retraite. Tu es l’Imprenable.
Après la chute de Jérusalem, noyée dans le sang, les derniers rebelles juifs ont trouvé refuge à Massada. Mais les Romains sont opiniâtres, et le siège dure depuis des mois ".

Là-haut, Hagar et son petit frère accomplissent les corvées d’eau et écoutent les grands parler du Tout-Puissant, qui pourrait encore venir les délivrer. En bas, dans le village de fortune où se côtoient ceux qui servent l’armée, Djanu, 15 ans, se voit déjà adopté par le général lorsque sa rencontre avec une putain égyptienne, obsédée par la citadelle, bouleverse son désir et ses ambitions. Avant que la terrible rampe d’assaut n’atteigne son but, Djanu fera tout pour qu’elle se livre à lui, corps et âme.

Dans ce roman d’apprentissage où l’Antiquité sert de miroir, Sylvestre Sbille interroge notre spiritualité moderne. Il ressuscite, dans le bruit et la fureur, l’un des épisodes les plus fascinants de l’histoire des hommes.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Sylvestre Sbille est un journaliste et réalisateur belge. Il est le fils de l’économiste Paul Jorion et de l’écrivain Corinne Hoex. Il a publié son premier roman J'écris ton nom en 2019.

 

Avis : 

En cette année 74, cela fait près de deux ans que l’armée romaine assiège Massada, forteresse surplombant la mer Morte, aménagée par Hérode le Grand et devenue le dernier refuge des Juifs expulsés de Jérusalem après sa prise par Rome. Pour venir à bout de ce bastion réputé inexpugnable, car perché sur un plateau ceint de falaises hautes de plus de quatre cents mètres, les légions romaines se sont lancées dans une entreprise titanesque : construire une rampe d’accès qui permettra à un bélier monté sur une tour mobile d’enfoncer la muraille de la citadelle. L’attaque est maintenant imminente. Pendant qu’en-haut, les deux enfants Hagar et Ariel tentent de comprendre les disputes des grands, partagés entre reddition et suicide collectif, en bas, l’adolescent Djanu tergiverse entre ses ambitions de quasi fils adoptif du légat de Rome, et son désir pour une prostituée égyptienne étrangement pressée de pénétrer la ville assiégée.

Si le contexte historique et le décor dantesque du mythique siège de Massada sont fascinants, ils ne constituent que l’arrière plan de ce roman, centré sur quelques personnages parmi les plus obscurs du drame en train de se jouer. D’un côté comme de l’autre, enfants des familles assiégées, femmes survivant du commerce de leur corps au sein du camp romain, ils sont à la merci des décisions d’hommes qui n’attendent que leur obéissance passive. Au beau milieu, un adolescent hésite : entre coeur et raison, suivra-t-il le chemin de l’ambition ou cèdera-t-il au rêve d’un monde plus humain ?

Loin du péplum et du roman historique auxquels il s’attendait sans doute, le lecteur se retrouve ainsi au coeur d’un conte symbolique à portée philosophique. D’un côté, les certitudes rationnelles des Romains, solidement campés sur la réalité de leur supériorité technique et logistique, leur permet de coloniser le monde sans état d’âme. De l’autre, la croyance rigoriste, et quasi fanatique, en sa vérité religieuse, conduit toute une population à son suicide collectif. Au beau milieu, un adolescent ambivalent qui, à quelques lettres près, aurait pu s’appeler Janus, cherche une troisième voie, pourquoi pas dans le tout nouveau rêve humaniste en train de se propager depuis la résurrection d’un Galiléen crucifié par les Romains : une quête de sens et d’idéal, qu’entre certitudes scientifiques et extrémismes religieux, notre société contemporaine peine toujours à mener à bien…

Si la découverte de l’impressionnante citadelle de Massada et de son histoire m’a réellement fascinée, j’ai en revanche moins goûté les aspects les plus déroutants de ce roman. Avant d’en percevoir finalement toute l’intelligence et le symbolisme, j’ai bien failli me laisser rebuter par sa déconcertante alternance de réalité crue et de poésie imagée, mais surtout par la lenteur de sa progression et de l’émergence de ses personnages, souvent aussi énigmatiques que nombre de ses allusions métaphoriques. (2/5)

 

 

Citations :

— La bonne parole, ce n’est pas seulement avoir raison. Avoir tous les arguments dans le bon ordre. C’est même secondaire. Non, c’est dire à l’autre ce qu’il a envie d’entendre.          
Chèvrebouc le regarde avec beaucoup d’attention, et un brin d’ironie – que Djanu n’a pas vue.          
— Je ne suis pas partisan d’Aristote, annonce Djanu. Ni de Cicéron d’ailleurs. Aristote dit que c’est la vérité qui donne raison. Cicéron prétend que c’est la réalité. Or la vérité diffère selon chacun. La réalité est plus séduisante. Mais en apparence seulement.         
 — En apparence seulement ? demande Chèvrebouc en plissant les yeux.          
— Oui. La vérité change à chaque pas, elle est dépendante du temps, de l’espace, et même des esprits en présence. La réalité, elle, essaie de sortir des contingences. Elle est le cœur, la fondation, la chose profonde. Mais elle n’est pas accessible à l’homme. La réalité ne concerne que les dieux.          
— Et encore…          
— Oui, et encore…
(…)
— Reste la troisième voie, dit Chèvrebouc.          
— La troisième voie ?          
— Tu ne la connais pas ?          
— Non. Elle est de qui ?          
Le vieux poète ne répond pas.          
— Écoute ça : les mots ne servent pas à persuader ni à avoir raison. Ils existent seulement pour eux-mêmes. Pour le plaisir qu’ils ont de se coller à d’autres mots.          
Djanu fait quelques pas, les sourcils froncés ; ses pieds jouent avec des petits tas de poussière.          
— J’aime bien la troisième voie, dit Djanu. Elle m’intrigue.          
— Les mots veulent former une histoire et cette histoire, si on la laisse faire, prendra la forme d’un rêve.          
— Ah ?          
— C’est pour ça qu’on fait de la poésie, qu’on dit des contes, qu’on raconte les mythes, qu’on joue du théâtre. C’est notre façon de raconter les rêves sans avoir l’air fou.
 
Ainsi va le monde. Les hommes parlent, courroucés, les femmes attendent et travaillent. Puis elles doivent déduire ce qu’ont dit les hommes. Puis elles travaillent encore, s’occupent du manger et des enfants. Et enfin, avant que la journée ne s’achève, elles peuvent poser une ou deux questions l’air de rien, qui fermenteront pendant la nuit et corrigeront les décisions des hommes.

— Le Galiléen [Jésus], chacun l’assaisonne à sa sauce. Ce n’est pas grave. Depuis que l’homme est homme, il lui faut une idée solide pour supporter ses rêves. Puis, que soient prononcés les mots qui colleront à cette idée, jusqu’à construire une vérité – qui n’est la même pour personne, mais que tout le monde aime. On la croit surgie de quelque part, on vient de se la construire. J’appelle ça échafauder. On peut échafauder une histoire, ou un empire. Ou un homme.          
Djanu médite.          
— Il faut que les mots prononcés attirent les rêves, dit-il.          
— C’est facile parce que les rêves sont les mêmes pour tous. Essaie, tu verras. Soleil, moissons, maisons, santé.          
— C’est ce qu’on raconte aux enfants pour les endormir. Mais en grand.          
— Pour les endormir. Pour les rassurer. Quel est le mal ?

lundi 14 juin 2021

[Lahiri, Jhumpa] Où je suis

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où je suis
            (Dove mi trovo)

Auteur : Jhumpa LAHIRI

Traductrice : Hélène FRAPPAT

Parution : en italie en 2018,
                   en français en 2021

Editeur : Actes Sud

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Effarement et exubérance, enracinement et étrangeté : dans ce nouveau roman, Jhumpa Lahiri pousse l’exploration des thèmes qui sont les siens à leur limite. La femme qui se tient au centre de l’histoire est professeur, elle a quarante ans et pas d’enfants. Elle oscille entre immobilité et mouvement, entre besoin d’appartenance et refus de nouer des liens. La ville italienne qu’elle habite, et qui l’enchante, est sa confidente : les trottoirs autour de chez elle, les parcs, les ponts, les piazzas, les rues, les boutiques, les cafés, la piscine dans laquelle elle se fond, la station de métro qui l’emmène toujours plus loin, et quelquefois chez sa mère, murée dans une solitude sans remède depuis la mort de son mari. Elle a des amies femmes, des amis hommes, et puis il y a « lui », une ombre qui la réconforte et la trouble tout à la fois. Mais en l’espace d’une année, au fil des saisons, une transformation se produit. Et un jour, à la plage, submergée et comblée par la chaleur vitale du soleil, la femme s’éveille et renaît.

Roman spectral et délicat, le premier de son auteur à avoir été écrit en italien, Où je suis brûle du désir de passer les frontières et de forger une nouvelle langue littéraire.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancière américaine originaire du Bengale et née à Londres, Jhumpa Lahiri est l’auteur à succès de L’Interprète des maladies (prix Pulitzer 2000, Mercure de France) et, plus récemment, chez Robert Laffont de Un nom pour un autre (2006), Sur une terre étrangère (2010) et Longues distances  (2015). Chez Actes Sud : En d'autres mots (novembre 2015).

 

 

Avis :

La narratrice, professeur de lettres de quarante-cinq ans, vit seule dans son petit appartement plein de livres, quelque part en Italie. Elle y mène une vie tranquille, sans grande aspérité, uniquement occupée des petites choses du quotidien qu’elle observe avec finesse, emplissant de jolis carnets que personne ne lira jamais. Personne, sauf les lecteurs de ce petit livre...

Les notes et les observations quotidiennes que la narratrice accumule comme pour exorciser le vide et la solitude, voire même pour exister, sont autant de délicats instantanés d’une vie si plate que le moindre détail en acquiert un singulier relief. Tous ces petits riens auxquels viennent s’accrocher l’âme et la sensibilité de cette femme finissent par dessiner en creux un portrait frémissant d’humanité, dont les ombres, bien mieux que des mots, laissent deviner sa personnalité et ses émotions profondes.

Elle-même, étrangère à toute introspection, ne se livre guère. Heureuse de ses choix de vie quand elle s’agace du besoin de sa mère de se sentir perpétuellement entourée, en même temps étonnée de voir son amie lui envier le calme de son existence, elle semble osciller, sans en avoir vraiment conscience, entre le rassurant et confortable attachement à son chez elle, à sa ville et à sa routine, et la vague intuition de passer à côté de quelque chose. En particulier lorsque sa complicité avec l’un de ses amis mariés éveille chez elle un discret trouble… Longtemps prisonnière de ses hésitations, elle finira par opter pour le changement, en partant pour une année d’études dans une autre ville. Mais, sans remise en cause, trouvera-t-elle l’herbe plus verte ailleurs ?

L’on referme ce livre impressionné par la maîtrise et la subtilité de sa construction, qui, touche après touche, révèle un motif d’ensemble confondant de profondeur, de justesse et de délicatesse. Que de charme et d‘élégance dans ce roman hors du commun ! (4/5)


Citations :  

Faire la solitaire est devenu mon métier. Il s’agit d’une discipline, je m’efforce de la perfectionner mais pourtant j’en souffre, la solitude a beau être une habitude elle me désespère, sans doute à cause de l’influence de ma mère. Ma mère a toujours eu peur de la solitude et désormais sa vie de vieille l’accable, au point que quand je l’appelle pour avoir de ses nouvelles, elle se contente de répondre : Plutôt seule. Elle manque d’occasions amusantes et surprenantes, bien qu’en réalité elle ait de nombreux amis qui l’aiment, une vie sociale plus complexe et mouvementée que la mienne. La dernière fois que je lui ai rendu visite, par exemple, le téléphone n’a pas arrêté de sonner. Il n’empêche qu’elle me paraît toujours en attente, de quoi, je l’ignore, le passage du temps est devenu son fardeau.

La solitude exige une évaluation précise du temps, j’en ai conscience depuis toujours, comme de l’argent dans le porte-monnaie : la quantité qu’il faut tuer, la quantité qu’il reste avant le dîner, avant d’aller au lit.

Mes étudiants ne savent quasiment pas écrire à la main, il suffit d’appuyer sur des touches pour s’informer, pour s’aventurer dans le monde. Leurs pensées surgissent sur l’écran, elles habitent dans un nuage dépourvu d’existence, disponible à tout le monde.

Désormais ma mère est attachée à la vie comme un morceau de scotch jauni, dans un album de photos, qui peut lâcher à tout instant en accomplissant sa tâche. Il suffit de tourner la page pour qu’il se détache en laissant derrière lui, sur le papier, une tache claire, carrée.


 

samedi 12 juin 2021

[Patchett, Ann] La maison des Hollandais

 


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maison des Hollandais
            (The Dutch House)

Auteur : Ann PATCHETT

Traductrice : Hélène FRAPPAT

Parution : 2019 en anglais (Etats-Unis),
                   2021 en français (Actes Sud)

Pages : 320

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Danny Conroy grandit dans une somptueuse demeure en banlieue de Philadelphie. Malgré un père distant et une mère partie sans laisser d’adresse, il peut compter sur l’affection de sa sœur adorée, Maeve, l’intelligence et la drôlerie incarnées. Unis par un amour indéfectible, ils vivent sous l’œil attentif des “Hollandais”, les premiers propriétaires de la maison, figés dans les cadres de leurs portraits à l’huile.

Jusqu’au jour où leur père leur présente Andrea, une femme plus intéressée par le faste de la bâtisse que par l’homme qui la possède. Ils ne le savent pas encore, mais pour Maeve et Danny c’est le début de la fin. Et une fois adultes, ils n’auront de cesse de revenir devant la Maison des Hollandais se heurter aux vitres d’un passé douloureux.

À travers le destin de ces deux quasi-orphelins, Ann Patchett tisse un roman subtil et pénétrant sur les liens filiaux et les lieux de l’enfance – qui tous nous hantent.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ann Patchett vit à Nashville, dans le Tennesse. Elle est l'auteur de plusieurs romans, dont Bel Canto (Rivages, 2002), qui lui a valu le PEN/Faulkner Award, Dans la course (Jacqueline Chambon, 2010), Anatomie de la stupeur (Jacqueline Chambon, 2014 ; Babel n°1590) et Orange amère (Actes Sud, 2019 ; Babel n°1724). En 2011, elle a ouvert une librairie à Nashville – Parnassus Books – après que la dernière enseigne de la ville a fermé, pour ne pas vivre dans une ville sans librairie.

 

 

Avis :

Sans nouvelles de leur mère partie quand ils étaient très jeunes, Danny et Maeve Conroy grandissent entre un père distant, des employés de maison dévoués, et les portraits des Hollandais, les anciens propriétaires de leur somptueuse demeure de la banlieue de Philadelphie. Leur vie bascule quand y entre Andrea, bientôt leur belle-mère, en vérité bien plus intéressée par la magnificence de l’édifice que par ses habitants. Devenus adultes, le frère et la sœur reviendront régulièrement rôder autour de leur ancienne maison, théâtre de leur passé, si douloureux qu’il ne cesse de les hanter.

Imposante construction héritée des années vingt dont on imaginera le faste en pensant à Gatsby le Magnifique, la maison des Hollandais est le point focal du roman. A l’exception de la mère, tournée vers une autre quête, tous les personnages en font, jusqu’à l’obsession, le réceptacle de leurs désirs et de leurs fantasmes, au point qu’elle en finit par prendre des airs d’allégorie d’un bonheur éternellement inaccessible. Enviée par les ambitieux qui rêvent de la posséder, regrettée par les orphelins qui l’ont perdue en même temps que l’affection d’une famille, elle s’avère en tous les cas un mirage et une trompeuse coquille vide, incapable de combler les béances intérieures de ses habitants. Lorsque sera passé le temps de l’orgueil et de l’ivresse de la possession pour les uns, celui de l’éternel ressassement du manque et de la perte pour les autres, restera le tardif et cruel constat de vies enfuies, passées à courir derrière des chimères.

Placé sous les auspices de la rancune et de la frustration, ce roman désenchanté illustre l’accumulation des malentendus et des incompréhensions, venue gâcher la vie d’êtres qui auraient dû s’aimer. La narration prend le temps de camper avec soin ses personnages, suivis sur cinq décennies. Leur portrait crédible s’avère d’une remarquable acuité. Et c’est étreint d’une douce tristesse que l’on achève cette lecture si juste et si fine, portée par une plume agréable, fluide et précise. (4/5)

 

Citations : 

“Je considère le passé objectivement”, a dit Maeve. Elle contemplait les arbres.       
“Mais on superpose le présent au passé. On regarde en arrière à travers le prisme de ce qu’on sait aujourd’hui, si bien qu’on ne considère pas le passé du point de vue de celui qu’on était, mais de celui qu’on est, ce qui veut dire que le passé a été radicalement modifié.”

Il y a peu d’occasions dans la vie où il arrive qu’on fasse un bond, et que le passé qui avait été notre socle s’écroule, tandis que l’avenir sur lequel on voudrait atterrir n’est pas encore en place. Pendant un moment on demeure suspendu, sans rien connaître, ni personne, pas même soi.

Toutes les injustices que Maeve et Celeste avaient pu commettre l’une envers l’autre des années auparavant étaient devenues des abstractions. Elles s’étaient désormais habituées à leur détestation réciproque. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que si ces deux femmes s’étaient rencontrées en dehors de moi, elles se seraient beaucoup appréciées, ce qui avait d’ailleurs été le cas au début. Elles étaient intelligentes, et drôles, et férocement loyales, ma sœur et ma femme. Elles mettaient leur amour pour moi au-dessus de tout, sans jamais reconnaître la souffrance que je ressentais à les voir s’entredéchirer. À mes yeux, elles étaient toutes les deux responsables. Elles auraient pu arrêter. Elles auraient pu faire le choix de mettre leur rancune de côté. Mais non. Elles s’accrochaient à leur amertume, autant l’une que l’autre.