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mardi 25 novembre 2025

[Da Empoli, Giuliano] L'empire de l'ombre. Guerre et terre au temps de l'IA

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'empire de l'ombre
            Guerre et terre au temps de l'IA

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 266

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sur la scène : Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping. Une fébrilité planétaire – le risque d’une déflagration mondiale. Le spectacle est impressionnant, mais que se passe-t-il vraiment dans l’ombre ?
Une transformation profonde est en cours. Il est devenu urgent de la comprendre. Des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, de nouvelles élites cherchent à forger des empires. La puissance de feu, matérielle et intellectuelle, du projet qui s’impose depuis la Maison-Blanche est incontestable. Comme toujours en pareil cas, ses partisans ont tendance à le présenter comme inéluctable.
Mais l’acharnement avec lequel ils s’en prennent à l’Europe nous dit qu’ils la considèrent tout de même comme un obstacle à la mise en œuvre de leurs plans. S’en rendre compte, c’est prendre conscience que nous avons davantage de pouvoir que nous l’imaginons et construire un avenir alternatif.
Le point de départ doit être le refus de la soumission. Puisque le défi est philosophique et culturel, toute résistance commence par la connaissance.
C’est ce qui fait de ce quatrième volume de la revue un vademecum nécessaire à tout citoyen convaincu que la vassalisation heureuse ne peut pas être sa destinée.
(Giuliano da Empoli)

Avec les contributions de Daron Acemoglu, Sam Altman, Marc Andreessen, Lorenzo Castellani, Adam Curtis, Mario Draghi, He Jiayan, Benjamín Labatut, Marietje Schaake, Vladislav Sourkov, Peter Thiel, Svetlana Tikhanovskaïa, Jianwei Xun, Curtis Yarvin.

Le Grand Continent, revue née en ligne et portée par une nouvelle génération, s’est imposé comme la plateforme de référence pour le débat stratégique, politique et intellectuel à l’échelle continentale.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

La revue Le Grand Continent, fondée à Paris, est un espace de réflexion transdisciplinaire qui réunit intellectuels et écrivains autour des grandes mutations contemporaines. Elle paraît en format papier aux éditions Gallimard sous la forme d’un numéro annuel, dirigé par l’écrivain et conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli. Cette quatrième parution, qui rassemble différents textes de figures comme Daron Acemoğlu, Sam Altman, Marc Andreessen, Mario Draghi ou encore Adam Curtis, est consacrée aux bouleversements géopolitiques et culturels liés à l’intelligence artificielle, aux conflits contemporains et aux nouvelles formes de pouvoir.

Le volume met en scène les grandes puissances actuelles – Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping – mais insiste surtout sur ce qui se joue « dans l’ombre » : la montée de nouvelles élites, des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, qui cherchent à forger des empires à travers l’IA et les technologies numériques. L’ambition est de montrer que derrière le spectacle visible des tensions mondiales, une mutation souterraine est en cours, qui redessine en profondeur les équilibres mondiaux.

Dans ce contexte, les formes traditionnelles de domination se déplacent et se recomposent. La guerre devient hybride, menée à la fois dans le cyberespace et sur les terrains physiques, brouillant les frontières entre affrontement visible et invisible. La terre ne se réduit plus aux territoires matériels : elle inclut désormais les infrastructures numériques, les réseaux énergétiques et les espaces de données, devenus des enjeux de souveraineté. Quant aux rapports de force, ils se réorganisent sous l’effet de l’IA, qui fait émerger de nouvelles puissances – entreprises technologiques, idéologues, acteurs transnationaux – capables d’imposer souterrainement leur influence. 

La démonstration proposée par ce numéro s’appuie sur un matériau singulier : non seulement les analyses des observateurs, mais aussi les textes, discours et manifestes produits par ces nouvelles élites elles-mêmes. En donnant à lire leurs propres paroles, la revue dévoile la logique interne de ces acteurs, leur rhétorique guerrière et leurs stratégies de conquête. On y perçoit la manière dont ils façonnent des récits de domination, manipulent les imaginaires collectifs par les réseaux sociaux, instaurent une forme d’« hypnose » de masse et redéfinissent le rapport au réel. Ces prises de position, souvent marquées par une défiance envers les institutions démocratiques, révèlent une volonté de substituer au débat public une vision autoritaire et technologique du pouvoir. L’ensemble met ainsi en lumière la cohérence d’un projet souterrain : celui d’élites qui, par la guerre des récits et la maîtrise des technologies, cherchent à imposer un nouvel ordre mondial à leur avantage.

« Être un modéré n’est pas une idéologie [...] c’est l’absence de pensée. » – Curtis Yarvin
« Il n’y a plus de beauté que dans la lutte [...] La technologie doit être un assaut violent. » – Marc Andreessen
« Les machines prennent les décisions à notre place [...] mais c’est largement compensé par la liberté née de l’abondance matérielle. » – Marc Andreessen
« Notre ennemi est le principe de précaution [...] Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser. » – Marc Andreessen
« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » – Peter Thiel
« L’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes [...] ont rendu la démocratie capitaliste oxymorique [...] Seules les technologies pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » – Peter Thiel

Autant de déclarations que le lecteur reçoit comme des déflagrations, venant confirmer avec une force implacable les analyses sombrement lucides des spécialistes contributeurs de l’ouvrage. Pourtant, loin de se réduire à un constat désabusé, le livre s’attache tant bien que mal à l’espoir : en dévoilant la radicalité des imaginaires qui structurent ces nouvelles élites, il alerte sur l’ampleur des luttes en cours et invite chacun à mesurer les conséquences politiques et culturelles de ces visions. Cette mise en lumière, en rendant visibles les logiques souterraines, ouvre la possibilité d’une réaction collective, en particulier à l’échelle européenne, où se joue peut-être la capacité de bâtir un contre-modèle. Car c’est là que peut émerger une réponse fondée sur la démocratie, la culture et la coopération, capable de rivaliser avec les récits conquérants et de proposer une autre idée du progrès : un progrès partagé, inclusif et durable.

Une collection de textes saisissants qui, au-delà du constat, tracent les lignes de force d’un monde en recomposition. Ce numéro n'éclaire pas seulement les bouleversements : il en fait sentir l’urgence, en donnant au lecteur les clés pour comprendre – préalables indispensables à toute réaction. Comme toujours sous la direction de Giuliano da Empoli, l’ouvrage conjugue clarté et intensité, offrant une lecture accessible et percutante, qui secoue et arme l’esprit. Essentiel, parce qu’il ne s’agit plus seulement de lire le présent, mais de se préparer à le transformer collectivement. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Réduit à l’essentiel, le projet politique techno-césariste peut être décomposé en deux phases. D’abord, la machine à chaos des réseaux sociaux et autres outils numériques sape de l’intérieur les fondements mêmes des démocraties libérales. Le débat public sort des espaces réglementés dans lesquels il se déroulait pour rejoindre une sorte de Somalie numérique où les seules règles sont celles imposées par les seigneurs de la guerre, les propriétaires des grandes plateformes, qui remplacent l’opinion publique par un assemblage de tribus ennemies et multiplient leur fortune au passage. Cette phase implique l’élimination des anciennes élites modérées, sociales-démocrates et libérales qui ont gouverné nos sociétés jusqu’à présent, et leur substitution par des leaders extrémistes qui amplifieraient encore plus la déconstruction des institutions démocratiques et de tout ce qui pourrait freiner l’accélération en cours. 
Passé cette première phase, la théorie du bonheur du techno-césarisme se révèle dans toute sa splendeur. 
Elle implique l’adhésion des masses à un nouveau Léviathan, la machine algorithmique gouvernée par l’intelligence artificielle qui résoudra tous les problèmes de l’humanité, laissant présager un avenir d’abondance illimitée. Si Hobbes concevait déjà son Léviathan non pas comme une créature abstraite mais comme un corps physique, un « homme artificiel » ou, mieux, un « Dieu mortel », les techno-césaristes vont plus loin, en imaginant un Léviathan dont la domination s’étendrait au-delà des frontières de la Terre, en colonisant l’univers, et au-delà des frontières de la vie humaine, en vainquant la mort. En attendant que cet avenir radieux se réalise, le projet prévoit que les masses se soumettent à un régime de contrôle absolu, qui surveille et oriente chacun de leurs mouvements, afin que le fonctionnement de la société dans son ensemble, et de chacun des individus qui la composent, se conforme de plus en plus à celui de la machine.


Avant même qu’il ne mette les pieds à la Maison-Blanche, J. D. Vance avait formulé les termes du marché de manière explicite : « Ne pensez pas que l’OTAN vous protégera si vous imposez des limites à nos plateformes numériques », avait-il dit. Et depuis, cette menace a été réitérée, sous différentes formes, par tous les hiérarques du nouvel empire. Accepter cet échange reviendrait à renoncer à une dimension de la souveraineté dont l’importance est désormais comparable à celle de la souveraineté territoriale. S’il n’exclut pas un volet territorial (le Groenland, le Canada, le Panama…), le projet techno-césariste se déploie en effet principalement dans la dimension numérique. Accepter l’échange de Vance, c’est donc se résigner à la dislocation de nos démocraties, à l’image de ce qui se passe aux États-Unis, et ouvrir tout grand la porte à l’autoritarisme numérique dont rêvent les oligarques de la Silicon Valley.


Il ne s’agit pas que de nouvelles règles. Comme le dit très bien Andre Wilkens, pendant trop longtemps, l’Europe s’est appuyée sur la croyance que l’utilisation abusive des plateformes numériques pouvait être traitée principalement par la réglementation, mais bien que des normes solides soient indispensables, « on ne gagne pas une guerre à coups de réglementations ».


La plupart des gens ne veulent pas que les moindres détails de leur vie soient gérés par une sorte de machine omnisciente toute-puissante, même si c’est pour leur bien. Être libre, ce n’est pas avoir un maître bienveillant, c’est ne pas avoir de maître du tout.


Prédire l’avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs est toujours un acte de liberté.


Dans ce paysage évoluent deux figures emblématiques, à la fois créateurs et symboles de cette époque : Donald Trump et Elon Musk. Ils ne sont pas simplement deux individus puissants ; ils sont les apôtres de ce nouveau paradigme, forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. 
D’un côté, Trump vide le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dénués de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se réaliser, entraînant les esprits dans une transe perpétuelle d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent nos désirs, réécrivent nos attentes et colonisent notre inconscient. Tous deux ont perfectionné l’art de susciter des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se poser en protecteur. Musk annonce des apocalypses liées à l’intelligence artificielle pour se proposer comme le gardien de l’humanité. Cette technique qui consiste à créer et à résoudre des problèmes imaginaires est la clef de toute hypnose.
 
 
Le capitalisme numérique n’est pas simplement une évolution du capitalisme. Les algorithmes ne sont pas de simples outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies hypnotiques de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas qu’un modèle économique : c’est un système d’induction collective de transe.


L’illusion n’a jamais été aussi réelle – et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire.


Ce n’est pas une ère de contrôle direct. C’est une ère de manipulation subtile, où le pouvoir ne se manifeste pas par la force mais par la séduction. Le récit ne dicte pas de règles : il murmure des possibilités. Chaque image, chaque son, chaque mot se positionne comme une tesselle dans une mosaïque hypnotique. La répétition est son arme la plus puissante : non pas parce qu’elle contraint mais parce qu’elle capture.


Trump, comme nous l’avons vu, exploite et amplifie les impulsions régressives : la nostalgie d’un passé imaginaire, la peur de l’autre, le désir de vivre dans un monde simple. Son hypnose opère par la libération contrôlée d’énergies réprimées. Musk, en revanche, mobilise les impulsions progressistes, même chez les conservateurs : le désir de transcendance technologique, l’évasion de la finitude humaine, l’excitation pour la nouveauté. Son hypnose fonctionne par la sublimation technocratique des angoisses existentielles.


Leur opposition apparente – la régression de Trump face au progressisme de Musk – repose sur une complémentarité profonde : ils sont deux faces d’un même système qui opère par modulation des états de conscience collectifs, oscillant entre la nostalgie d’un passé imaginaire et l’anticipation d’un futur impossible.


Le véritable pouvoir de ces systèmes réside non dans leur capacité à censurer ou contrôler l’information, mais dans leur aptitude à façonner l’architecture même de la perception. TikTok, par exemple, ne se contente pas de distribuer du contenu : il exporte et propage une manière particulière de vivre le temps, l’identité et les relations. L’algorithme devient un outil de colonisation culturelle, plus subtil et profond que les formes traditionnelles d’impérialisme.


La capacité d’un État à exercer sa souveraineté ne dépend plus de sa force militaire ou économique, mais de sa capacité à maîtriser et à maintenir des architectures de la conscience convaincantes. Ainsi la victoire et la défaite ne se mesurent plus en termes de conquête territoriale, mais d’hégémonie perceptuelle.


Le rôle des entreprises technologiques a pris une dimension absolument inédite. Elles ne sont plus simplement des acteurs économiques, mais de véritables entités géopolitiques en compétition avec les formes traditionnelles de la souveraineté pour le contrôle des états de conscience. Leur pouvoir découle non pas du contrôle des territoires ou des ressources, mais de leur capacité à façonner les interfaces par lesquelles des milliards de personnes accèdent à la réalité elle-même.


Accélération. Réaction. L’alliage de ces deux métaux lourds – a priori incompatibles, en apparence contradictoires – définit l’alchimie du nouvel empire Trump. 
D’un côté, l’accélération d’une partie des États-Unis qui veut s’affranchir de toute contrainte, de toute réglementation mais qui veut investir et s’élancer vers l’avenir ; une élite qui ne méprise pas la mondialisation mais veut la dominer ; un groupe au pouvoir qui entend imposer son propre canon linguistique et culturel dans une perspective futuriste. 
De l’autre, la réaction de l’Amérique des petites villes, du travail manuel et du concret. Les territoires où vivent ceux qui sont les moins éduqués, où l’immigration est enchâssée au tissu productif. 
C’est dans cette soudure mystérieuse que se crée la base de la nouvelle majorité électorale américaine. Elle est au fondement de la structure sociale imposée dans laquelle le haut, en route vers le futur – l’élite technologique et capitaliste –, coexiste avec le bas conservateur – le premier électorat de Trump et de sa promesse populiste. Elle définit le regard que la nouvelle administration portera sur les États-Unis et le reste du monde. 
 
 
Le fer de lance de ce projet impérial s’appelle Elon Musk. Il n’est pas seulement le grand inspirateur de l’internationale réactionnaire. Pour l’administration Trump, il pourrait à lui seul, avec le soutien de l’oligarchie techno-césariste, jouer le rôle d’une nouvelle Compagnie des Indes – la société marchande privée qui a permis à l’Empire britannique de contrôler ses possessions et de barrer la route à ses adversaires pendant près de deux siècles. Dans cette manière anglo-américaine de concevoir la projection extérieure de la puissance – ce que Michael Mann a appelé la puissance infrastructurelle –, une osmose nouvelle entre le public et le privé permettrait à l’empire Trump de s’infiltrer là où les structures gouvernementales ne parviennent pas et aux grandes entreprises privées de former des monopoles ou des oligopoles.


Qu’il s’agisse d’efficacité au travail, de divertissement ou d’applications pratiques – l’un des slogans d’Apple était justement qu’il existe « une application pour presque tout » – les avantages offerts par ces technologies sont immédiats et tangibles. Cette situation presque magique a créé une sorte de déconnexion : un monde dans lequel les personnes – devenues des utilisateurs – bénéficient de technologies souvent gratuites sans saisir les conséquences plus profondes quant à la croissance et à l’influence des pourvoyeurs de ces technologies sur la démocratie, la géopolitique, la vie privée et la société dans son ensemble. 
Les délibérations les plus cruciales, les défis liés à la collecte de données et les comportements anticoncurrentiels de ces entreprises restent souvent cachés. Nous voyons et expérimentons de première main les aspects positifs et passionnants de leurs produits sans remarquer les autres dynamiques qui font tout autant partie intégrante des activités de ces entreprises. C’est précisément en inventant des objets et des dispositifs qui nous plaisent que ces plateformes peuvent opérer, dans l’ombre, un transfert du pouvoir.


Il suffit de regarder de ce qu’a provoqué la diffusion massive de l’IA à l’échelle mondiale pour s’en rendre compte : les conditions qui ont rendu possible le coup d’État de la Silicon Valley demeurent. Plus le nombre d’utilisateurs de ChatGPT grandit, plus les gens s’émerveillent : « N’est-ce pas incroyable ? N’est-ce pas divertissant ? » En attendant, les questions les plus importantes restent sans réponse : « Ces informations sont-elles fiables ? Quelles données ont été utilisées ? Sont-elles discriminatoires à l’égard des personnes vulnérables ? Comment peut-on le savoir ? Où est l’obligation de rendre des comptes ? Y a-t-il un risque pour la sécurité nationale ? » Étonnamment, ce n’est pas ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous demandez à OpenAI de vous chanter une version hip-hop de La Marseillaise. Pourtant, le même décalage continue d’opérer – entre les petites expériences individuelles et les effets cumulatifs que ces entreprises peuvent engranger de manière partiellement visible, voire totalement cachée. C’est ce qui fait l’originalité du coup d’État technologique : c’est un processus graduel, indolore, qui nous rend passif et étouffe le moindre soupçon avant même qu’il puisse être exprimé.


C’est pour cela que malgré son côté relativement lent et discret, il faut prendre le coup d’État de la Silicon Valley pour ce qu’il est : un transfert de pouvoir cumulatif – propulsé à moyen terme par des actions visant délibérément à induire en erreur, à échapper à la réglementation et à créer des technologies facilitant des comportements d’obstruction à la démocratie.


Il est facile de dire que les citoyens peuvent toujours faire quelque chose. C’est une banalité. Mais il n’est pas réaliste de penser que les utilisateurs individuels sont capables à eux seuls de s’opposer à des entreprises multimilliardaires et à leurs armées d’avocats, de designers, d’ingénieurs ; à leurs centres de données inaccessibles et à leurs systèmes verrouillés impénétrables. Pour le dire autrement : ces entreprises ont fait de nous des prisonniers de leurs dispositifs.


La prudence est donc de mise. Considérer l’IA du point de vue de l’intérêt public peut avoir du sens – mais à condition que cela signifie tout autre chose que de répondre à la pression des entreprises. Peu importe quel message elle véhicule – protéger, réindustrialiser, nous simplifier la vie, nous rendre heureux – une entreprise n’a toujours qu’un seul but : vendre ses produits et tirer le maximum de profits des interactions avec les consommateurs. En d’autres termes, ce n’est pas parce que des entreprises – par définition fortement incitées à commercialiser leurs produits – les présentent comme absolument nécessaires que la société et les gouvernements devraient les adopter sans précaution. Plutôt que la précipitation pour « gagner la course à l’IA », notre réponse devrait être la retenue.  
 
 
J’utilise souvent une analogie avec la médecine. Si l’innovation est vitale dans le domaine de la santé, elle s’accompagne toujours d’essais cliniques rigoureux et de garanties solides avant qu’un nouveau traitement soit appliqué sur des personnes. Autrement dit, on ne se contente pas de dire : « Nous avons un médicament ou un vaccin potentiellement innovant, distribuons-le à tout le monde et voyons ce qui se passe. » 
Il ne faudrait pas envisager l’IA autrement : il s’agit d’une expérimentation à grande échelle et en temps réel sur l’ensemble de la société. Les conséquences de cette expérimentation sont immenses et potentiellement dévastatrices. Elles vont de la désinformation à la dégradation climatique en passant par la santé et la sécurité nationale. 
À cet égard, la plus grande inquiétude est la suivante : on ne connaît pas encore les risques que les modèles d’IA peuvent poser et il existe aujourd’hui peu, voire aucun mécanisme indépendant pour évaluer les risques que portent en eux ces nouveaux modèles.


Les dictateurs se sentent toujours invincibles – jusqu’à leur chute. Ils survivent grâce à la peur, et lorsque celle-ci disparaît du peuple, de l’appareil et de l’armée, ils en paient le prix. Dans ces moments critiques, personne ne viendra les sauver. Pas même leurs alliés supposés, car ils savent que le dictateur n’est plus aux commandes. Il n’y a pas de confiance, pas de sincérité – quand vous n’êtes plus utile, vous serez abandonné.


Les tyrans et les empires finissent toujours par s’effondrer.


« Être un modéré n’est pas une idéologie. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une pensée. C’est l’absence de pensée. » (Curtis Yarvin)


Pour paraphraser un manifeste d’une autre époque et d’un autre lieu : « Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La technologie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme. » (Marc Andreessen)


« Une critique courante de la technologie est qu’elle nous priverait de tout choix, les machines prenant les décisions à notre place. C’est vrai, sans aucun doute, mais aussi largement compensé par la liberté de créer notre vie qui découle de l’abondance matérielle créée par notre utilisation des machines. » (Marc Andreessen) 
 
 
« Nous avons des ennemis. 
Nos ennemis ne sont pas de mauvaises personnes – plutôt de mauvaises idées. Depuis six décennies, notre société actuelle est soumise à une campagne de démoralisation de masse – contre la technologie et contre la vie – sous des noms divers et variés tels que « risque existentiel », « durabilité », « ESG », « objectifs de développement durable », « responsabilité sociale », « capitalisme des parties prenantes », « principe de précaution », « confiance et sécurité », « éthique technologique », « gestion des risques », « décroissance », « limites de la croissance ». 
Cette campagne de démoralisation est basée sur de mauvaises idées issues du passé – des idées zombies, souvent dérivées du communisme, désastreuses hier comme aujourd’hui – qui ont refusé de mourir. 
Notre ennemi est la stagnation. 
Notre ennemi est l’anti-mérite, l’anti-ambition, l’anti-effort, l’anti-réalisation, l’anti-grandeur. Notre ennemi est l’étatisme, l’autoritarisme, le collectivisme, la planification centrale, le socialisme. 
Notre ennemi est la bureaucratie, la vetocratie, la gérontocratie, la déférence aveugle à la tradition. Notre ennemi est la corruption, la capture réglementaire, les monopoles, les cartels. 
Notre ennemi, ce sont les institutions qui, dans leur jeunesse, étaient vitales, énergiques et à la recherche de la vérité, mais qui sont aujourd’hui compromises, corrodées et en train de s’effondrer – bloquant le progrès dans des tentatives de plus en plus désespérées pour rester pertinentes, essayant frénétiquement de justifier la poursuite de leur financement malgré la spirale des dysfonctionnements et l’escalade de l’ineptie. 
Notre ennemi est la tour d’ivoire, la vision du monde des experts accrédités qui savent tout sur tout, qui se complaisent dans les théories abstraites, les croyances superficielles, l’ingénierie sociale, qui sont déconnectés du monde réel, qui sont délirants, qui ne sont pas élus et qui n’ont pas de comptes à rendre – ils jouent à Dieu avec la vie des autres, en s’isolant totalement des conséquences. 
Notre ennemi est le contrôle de la parole et de la pensée – l’utilisation croissante, au vu et au su de tous, du 1984 de George Orwell comme manuel d’instruction. 
Notre ennemi est la vision sans contrainte de Thomas Sowell, l’État universel et homogène d’Alexandre Kojève, l’utopie de Thomas More. 
Notre ennemi est le principe de précaution – qui aurait empêché pratiquement tout progrès depuis que l’homme a maîtrisé le feu. Le principe de précaution a été inventé pour empêcher le déploiement à grande échelle de l’énergie nucléaire civile, peut-être l’erreur la plus catastrophique de la société occidentale de mon vivant. Le principe de précaution continue d’infliger d’énormes souffrances inutiles à notre monde aujourd’hui. Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser avec une extrême sévérité. » (Marc Andreessen)


« Plus important encore, je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » (Peter Thiel) 
 
 
« Ce qui me rend d’ailleurs plus pessimiste encore, c’est que la tendance va dans le mauvais sens depuis longtemps. Pour en revenir à la finance, la dernière dépression économique aux États-Unis qui n’a pas déclenché une intervention massive du gouvernement était la crise de 1920-1921. Elle fut très aiguë mais courte, et elle entraîna la « destruction créatrice » schumpétérienne qui peut aboutir à un véritable boom. 
La décennie qui a suivi – les folles années 1920 – fut si forte que les historiens ont oublié qu’elle avait été inaugurée par une dépression économique. Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. Face à ces réalités, n’importe qui désespérerait s’il limitait son horizon au monde de la politique. Je ne désespère pas, car je ne crois plus désormais que la politique contienne tous les futurs possibles de notre monde. Aujourd’hui, la grande tâche des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes, que ce soient les catastrophes totalitaires ou fondamentalistes ou le demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale ». 
La question centrale devient alors une question de moyen : comment trouver une issue, non pas en suivant la voie politique, mais en allant au-delà ? Parce qu’il n’y plus d’endroits réellement libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion implique quelques moyens nouveaux et jusqu’ici inexplorés, qui nous conduiront vers des contrées inconnues ; et pour cette raison, j’ai focalisé mes efforts sur les nouvelles technologies qui pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » (Peter Thiel) 
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 18 mai 2025

[Da Empoli, Giuliano] L'heure des prédateurs

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'heure des prédateurs

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Aujourd’hui, l’heure des prédateurs a sonné et partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. Ce petit livre est le récit de cette conquête, écrit du point de vue d’un scribe aztèque et à sa manière, par images, plutôt que par concepts, dans le but de saisir le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre, qui prend sa place. »
Giuliano da Empoli nous livre le compte-rendu aussi haletant que glaçant de ses pérégrinations au pays de la puissance, de New York à Riyad, de l’ONU au Ritz-Carlton de MBS. Il nous guide de l’autre côté du miroir, là où le pouvoir s’acquiert par des actions irréfléchies et tapageuses, où des autocrates décomplexés sont à l’affût du maximum de chaos, où les seigneurs de la tech semblent déjà habiter un autre monde, où l’IA s’avère incontrôlable… Aucun doute, l’heure des prédateurs a sonné.
L’auteur du Mage du Kremlin les regarde en face, avec la lucidité d’un Machiavel et la hauteur de vue du moraliste.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

Après Les ingénieurs du chaos et Le Mage du Kremlin qui décryptaient, pour l’un, la stratégie d’affirmation par le chaos des nouveaux leaders populistes, pour l’autre, les ambitions de Poutine, l’ancien conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli analyse les mécanismes à l’oeuvre dans le désordre mondial savamment entretenu par Trump.

Que se passe-t-il lorsque, ayant fait feu de tout bois – colère des insatisfaits et caisses de résonance numériques – pour déborder la démocratie libérale, l’un de ces stratèges du chaos parvient au pouvoir ? La réélection de Trump sonne l’heure d’une nouvelle ère, quand, d’outil de rébellion, la politique du chaos se fait institutionnelle, le gouvernant exerçant le pouvoir en multipliant les effets de sidération par l’imprévisibilité et l’usage incontrôlé de la force.

Ces nouveaux tyrans sont déjà un certain nombre à graviter dans ce que l’auteur identifie comme un nouveau cercle de prédateurs, parmi lesquels, entre Trump et Poutine, l’on peut citer Nayib Bukele au Salvador, Javier Milei en Argentine ou Mohammed ben Salmane en Arabie Saoudite. Tous ont en commun un comportement « borgien », de Borgia, le Prince qu’observa si cyniquement Machiavel. Au diable éthique et morale, seule compte la conservation du pouvoir.

Alors, à chaque époque les moyens : si les condottières du XVIe siècle profitèrent de l’invention de l’artillerie pour faire primer l’offensive dans un paroxysme de violence précipitant la fin des fortifications de type médiéval, les prédateurs de notre siècle se servent eux aussi de la rupture technologique pour avancer leurs pions. Le pouvoir passe aujourd’hui par les réseaux sociaux et leurs algorithmes, dictateurs et milliardaires de la tech s’empressant d’allier leurs forces dans ce nouvel espace sans règles propice à l’exacerbation de la violence et du chaos.

Convaincu que, bien loin de nous trouver confrontés à quelques événements conjoncturels, nous vivons un vrai changement d’époque et qu’est en train de s’ouvrir « une ère de violence sans limites », d’autant plus dominée par le rapport de forces que l’attaque, cyber ou autre, est redevenue moins coûteuse que la défense, l’auteur nous voit face aux conquistadors de la tech comme les Aztèques face aux conquistadors espagnols. Alors que, comme eux, nous restons incapables de nous décider entre fascination et rejet, notre passivité frise l’inconscience du précipice vers lequel le monde fonce tête baissée.

Avec ses illustrations frappantes tirées de son expérience personnelle au sein des microcosmes politiques, l’élégance toute littéraire de sa plume et ses punchlines en salves, Giuliano da Empoli signe un nouvel ouvrage que l’on aurait aimé moins bref et un peu plus approfondi, mais, en tous les cas, d’une clarté et d’une lucidité saisissantes n’ouvrant guère la porte à l’optimisme. C’est d’un avenir glaçant dont il se fait ici l’oracle. Une lecture éclairante, aussi terrifiante que fascinante, qui ne peut laisser indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pris en étau entre ces avis opposés, l’empereur fit ce que les politiques, de tout temps, font dans ce genre de situation : il décida de ne pas décider. Il envoya aux étrangers une ambassade chargée de cadeaux, pour les impressionner par la splendeur de son règne, mais leur interdit de se diriger vers la capitale. Le résultat fut celui qui, de tout temps, a tendance à découler de ce genre d’hésitation : ayant voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, Moctezuma eut et le déshonneur et la guerre.


Au cours des trois dernières décennies, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils se sont soumis, dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillirait sur eux.


Maintenant, prenez ces trois niveaux : les leaders, les conseillers et les gardes du corps, et multipliez-les par cent quatre-vingt-treize, le nombre de délégations nationales présentes à l’Assemblée générale. Chacune avec l’inébranlable conviction d’être au centre du monde. Même les Tuvalu. Même le Timor oriental. Vous commencerez à comprendre pourquoi les Nations unies ne peuvent pas fonctionner. Mais peut-être aussi pourquoi nous ne pouvons pas nous en passer.


Moins de 10 % des intervenants à l’Assemblée générale sont des femmes. Le patron des Nations unies, António Guterres, l’a déploré une nouvelle fois dans son allocution, mais il est peu probable que la situation évolue à court terme : l’ONU elle-même n’a jamais eu de femme à sa tête. De plus, les hommes qui se retrouvent ici ne sont pas des hommes comme les autres. Si la politique est bien la continuation de la guerre par d’autres moyens, il en découle que cette activité a partout tendance à attirer les caractères les plus violents, ceux qui ne trouvent de sens à leur vie que dans la lutte.


Trois mois avant l’invasion de l’Ukraine, Sourkov, limogé par Poutine quelque temps auparavant, publiait un article dans lequel tout était déjà dit. Toute société, écrivait-il alors, est soumise à la loi physique de l’entropie. Aussi stable soit-elle, en l’absence d’intervention extérieure, elle finit par produire le chaos en son intérieur. Jusqu’à un certain point, il est possible de le gérer, mais la seule façon de résoudre définitivement le problème est de l’exporter. Selon Sourkov, les grands empires de l’histoire se régénèrent en déplaçant le chaos qu’ils produisent hors de leurs frontières. C’est le cas des Romains dans l’Antiquité, c’est le cas – selon l’auteur – des Américains au XXe siècle. Et celui de la Russie, « pour laquelle l’expansion constante n’est pas seulement une idée, mais la véritable raison existentielle de notre histoire ».


Cela dit, en politique, il n’y a pas que la chute qui soit douloureuse : la vérité est qu’on souffre tout le temps. Il faut être fait pour ça. Comme ces poissons abyssaux, habitués à survivre sous la pression de milliers de tonnes d’eau de mer. (…)
Le problème est que ce genre d’existence ne permet pas de métaboliser. La succession des impulsions extérieures est trop ininterrompue, le cerveau a à peine le temps de réagir. Ce n’est qu’une fois l’aventure terminée que le politique a la possibilité de revenir sur ses pas pour en tirer quelques enseignements. S’il en a l’aptitude, ce qui est de plus en plus rare. Et s’il n’a pas explosé, comme la plupart des poissons abyssaux lorsqu’ils remontent à la surface.
 
 
En occupant la Crimée en 2014, Poutine a brisé le tabou, laborieusement construit après la Seconde Guerre mondiale, qui interdisait à un pays de recourir à la force pour modifier ses frontières. L’invasion de 2022 a amplifié le message pour les plus distraits. La guerre est de nouveau à la mode. Les dirigeants qui l’invoquent gagnent les élections. Certains d’entre eux passent ensuite aux actes. Dans les cinq dernières années, les dépenses d’armement ont augmenté de 34 % dans le monde.
Une ferveur guerrière parcourt la planète : elle ne touche pas que les régimes autoritaires. Les États-Unis sont passés de l’ère des négociations âprement disputées entre diplomates à celle de la diplomatie cinétique par la force armée. Au cours des dernières années, l’illusion que la suprématie technologique pourrait prendre la place de l’analyse approfondie des différentes situations locales a transformé le recours aux armes, physiques et numériques, en l’un des premiers ressorts de la politique étrangère, au lieu d’un outil imparfait de dernière extrémité. Dans un tel contexte, les sherpas aux desseins subtils sont devenus une espèce en voie de disparition. Ainsi, depuis toujours, la proportion des diplomates de carrière constituait les trois quarts des nominations d’ambassadeurs américains, le reste des postes étant attribués aux bailleurs de fonds du président. Mais, dès 2017, Donald Trump a inversé le rapport, en nommant une très large majorité de ses soutiens à ces fonctions. Son retour en 2025 va probablement conduire à l’extinction complète des ambassadeurs de carrière.


En Libye, au Proche-Orient, en Ukraine : les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un seul champ de bataille. Et chaque jour, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe. Ces derniers mois, des agents russes sont soupçonnés d’avoir assassiné un transfuge en Espagne, d’avoir incendié des centres commerciaux et des entrepôts dans plusieurs pays, d’avoir placé des colis piégés dans plusieurs avions de transport et tenté de tuer le PDG d’un des plus gros consortiums d’armement allemands. Sans compter les opérations de désinformation à grande échelle qui se transforment de plus en plus souvent en de véritables cyberattaques. Les médias n’ont pas toujours accès à l’ensemble des faits, mais les bureaux de vote de la plupart des pays européens, par exemple, sont systématiquement visés par des attaques informatiques à l’occasion d’élections locales ou nationales.
Cette explosion de violence répond à une logique que les historiens militaires connaissent depuis longtemps. Il y a des phases dans l’histoire où les techniques défensives progressent plus vite que les techniques offensives. Ce sont des périodes où les guerres deviennent plus rares parce que le coût de l’attaque est plus élevé que celui de la défense. À d’autres moments, ce sont surtout les technologies offensives qui se développent. Ce sont des époques sanglantes où les guerres se multiplient, car attaquer coûte beaucoup moins cher que se défendre. (…)
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a rendu prohibitif le coût de toute attaque de grande envergure. Mais l’évolution du cadre géopolitique et les progrès de la technologie ont mis fin à cette phase de relative accalmie : l’attentat contre les Tours jumelles, qui a relancé l’histoire en dépit de sa mort annoncée, a coûté moins d’un million de dollars. Aujourd’hui, un porte-avions qui a coûté dix milliards de dollars au gouvernement américain peut être coulé par deux ou trois missiles hypersoniques chinois à quinze millions. À l’inverse, pour abattre un drone à deux cents dollars lancé depuis le sud du Liban, Israël doit employer à chaque coup un missile Patriot qui en vaut trois millions. Sans parler d’une cyberattaque capable de paralyser une nation entière, dont le coût est quasiment nul.
Ces jours-ci, l’attaque coûte moins cher que la défense. Beaucoup moins. Et le prix continue à baisser. À l’avenir, certains prétendent qu’un seul individu pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner. Quand on sait qu’un synthétiseur d’ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ vingt mille dollars, soit le prix d’une voiture d’occasion, cette perspective ne semble pas si lointaine. 
 
 
Le Prince est le manuel de l’usurpateur, de l’aventurier qui part à la conquête de l’État. Les leçons que les Borgia de tous les temps peuvent en tirer sont fort nombreuses, mais l’une d’entre elles se démarque de toutes les autres : la première loi du comportement stratégique est l’action. En situation d’incertitude, lorsque la légitimité du pouvoir est précaire et peut être remise en cause à tout moment, celui qui n’agit pas peut être sûr que les changements auront lieu à son désavantage. (…)
Mais pour que le miracle du pouvoir se produise, il ne suffit pas d’une action résolue. Il faut aussi qu’il s’agisse d’un acte irréfléchi, car quelle serait la valeur d’une action qui répondrait simplement à la nécessité ? Ce ne serait guère plus que l’acte d’un technocrate, de l’un de ces fonctionnaires mornes et cruels qui agissent au nom de contraintes supérieures, qu’ils prétendent être les seuls à maîtriser. L’essence du pouvoir réside justement dans le contraire. Goethe raconte l’histoire de ce vieux duc de Saxe, original et obstiné, que l’on pressait de réfléchir, de considérer, avant de prendre une décision importante. « Je ne veux ni réfléchir ni considérer, aurait-il répondu, sinon pourquoi serais-je duc de Saxe ? »


L’apogée du pouvoir ne coïncide pas tant avec l’action qu’avec l’action irréfléchie, la seule à même de produire l’effet de sidération sur lequel se fonde le pouvoir du prince.


Le lendemain de l’élection de Trump, Bukele proclamait sur X : « Quelle que soit votre préférence politique, que vous aimiez ou non ce qui s’est passé, je suis certain que vous ne saisissez pas pleinement la bifurcation de la civilisation humaine qui a commencé hier. » Un mois plus tôt, le candidat républicain débarquait à Erie, en Pennsylvanie, où il lançait une solution au problème de la délinquance juvénile calquée sur celle du Caudillo.


Tant que la compétition politique se déroulait dans le monde réel, sur les places publiques et dans les médias traditionnels, les coutumes et les règles de chaque pays en déterminaient les limites, mais quand il déménage en ligne, le débat public se convertit en une foire d’empoigne où tout est permis et où les seules règles sont celles des plateformes. Ainsi, le destin de nos démocraties se joue de plus en plus dans une sorte de Somalie digitale, un État en faillite à la mesure de la planète, soumis à la loi des seigneurs de la guerre numérique et de leurs milices. 


Ce qui a changé par rapport à il y a huit ans, c’est que le socle sur lequel reposait l’ancien ordre s’est effondré. Si, au milieu des années 2010, les Brexiters, Trump et Bolsonaro pouvaient apparaître comme un groupe d’outsiders, défiant l’ordre établi et adoptant une stratégie du chaos, comme le font les insurgés en guerre contre une puissance supérieure, aujourd’hui la situation s’est inversée : le chaos n’est plus l’arme des rebelles, mais le sceau des dominants. 
 
 
Si, en Occident, la première moitié du XXe siècle avait enseigné aux hommes politiques les vertus de la retenue, la disparition de la dernière génération issue de la guerre a permis le retour des démiurges qui réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs.
Si l’ancien monde supposait des garde-fous – le respect de l’indépendance de certaines institutions, les droits de l’homme et des minorités, l’attention portée aux répercussions internationales –, tout cela n’a plus la moindre valeur à l’heure des prédateurs.
Dans ce nouveau monde, tous les processus en cours seront poussés jusqu’à leurs conséquences extrêmes, aucun d’entre eux ne sera contenu ou gouverné de quelque manière que ce soit. Pedal to the metal, le pied au plancher des accélérationnistes, devient la seule option possible.


Donald Trump, puisqu’on parle de lui, est une forme de vie extraordinairement adaptée au temps présent. L’un de ses traits, dont ses conseillers, en hommage à une époque désormais révolue, se plaignent encore à voix basse, alors qu’ils devraient s’en gargariser haut et fort, est qu’il ne lit jamais. Non pas des livres, bons pour les musées, ni des journaux, qui sont sur la même voie ; l’internaute le plus naïf n’hésiterait pas à classer l’image d’un Trump installé dans un siège de son jet ou dans un fauteuil à Mar-a-Lago un livre à la main, au lieu d’un écran ou d’un hamburger, parmi les deep fakes les plus farfelues qui se puissent concevoir. La question qui tracasse ses conseillers, alors qu’elle devrait les réjouir, est que Trump ne lit même pas les notes d’une page, voire d’une demi-page, qu’ils lui remettent pour le préparer avant un entretien, en résumant les éléments essentiels de la question à traiter. Ces notes, Trump ne leur accorde pas un seul regard. Ni une page, ni une demi-page, ni une seule ligne. Il ne fonctionne qu’à l’oral. Ce qui représente un défi considérable pour quiconque souhaite lui transmettre la moindre connaissance structurée.
Mais quelle importance, puisque ce qui compte est avant tout l’action, dont la connaissance, comme on le sait, est l’un des pires ennemis. Un environnement chaotique exige des décisions audacieuses qui captivent l’attention du public, tout en sidérant les adversaires.


Trump n’est au fond que l’énième illustration de l’un des principes immuables de la politique, que n’importe qui peut constater : il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Le monde est rempli de personnes très intelligentes, même parmi les spécialistes, les politologues et les experts, qui ne comprennent absolument rien à la politique, alors qu’un analphabète fonctionnel comme Trump peut atteindre une forme de génie dans sa capacité à résonner avec l’esprit du temps.


Cambridge Analytica a été balayée par les scandales qui ont suivi le vote du Brexit, mais les plateformes en ligne sur lesquelles se déroule une partie de notre vie publique suivent exactement le même principe : augmenter la température pour multiplier l’engagement. Si la mobilisation des préjugés a toujours été le nerf du combat politique, les réseaux sociaux ont permis de lui donner une dimension industrielle. Partout, le principe reste le même. Trois opérations simples : identifier les sujets chauds, les fractures qui divisent l’opinion publique ; pousser, sur chacun de ces fronts, les positions les plus extrêmes et les faire s’affronter ; projeter l’affrontement sur l’ensemble du public, afin de surchauffer de plus en plus l’atmosphère. 
 
 
Après avoir apporté son soutien à Jair Bolsonaro, à Milei et à Bukele. Après avoir massivement contribué à l’élection de Donald Trump aux États-Unis, Musk s’est tourné vers l’Europe. En Grande-Bretagne, il s’est engagé aux côtés du parti à l’origine du Brexit. Et en Allemagne, auprès de l’AfD, le parti d’extrême droite.
Quiconque imaginerait que cette conduite est une des multiples excentricités d’un milliardaire d’origine sud-africaine commettrait une erreur fatale. La vérité est que la démarche de Musk révèle quelque chose de beaucoup plus fondamental, qui va bien au-delà des préférences d’un seul, quoique surpuissant, seigneur de la tech. Quelque chose qui a des racines bien plus profondes et est destiné à avoir des conséquences bien plus sérieuses.
Les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques. S’ils parviennent à leurs fins, le monde de Lindner et de tous ses semblables, les libéraux et les sociaux-démocrates, les conservateurs et les progressistes, tout ce que nous sommes habitués à considérer comme l’axe porteur de nos démocraties, sera balayé.


Les nouvelles élites technologiques, les Musk et les Zuckerberg, n’ont rien à voir avec les technocrates de Davos. Leur philosophie de vie n’est pas fondée sur la gestion compétente de ce qui existe, mais plutôt sur une sacrée envie de foutre le bordel. L’ordre, la prudence, le respect des règles sont frappés d’anathème pour ceux qui se sont fait la main en allant vite et en brisant les choses, selon la devise de Facebook.


Aujourd’hui, nous possédons de plus en plus d’informations et sommes de moins en moins capables de prédire l’avenir. Nos ancêtres vivaient dans des sociétés beaucoup plus pauvres en données, mais ils pouvaient faire des plans pour eux-mêmes et pour leurs descendants. Nous avons de moins en moins idée du monde dans lequel nous nous réveillerons demain matin.


Comme le Dieu de Kierkegaard, l’IA ne peut être pensée en termes purement rationnels. Le seul moyen d’entrer en relation avec elle est de faire un acte de foi. Sa grande promesse est de prévoir, même si on ne comprend pas. Les technologues ne voient pas où est le problème. Puisqu’ils ne s’intéressent ni à l’histoire ni à la philosophie, ils ne se rendent pas compte que leur proposition équivaut à un retour à l’époque d’avant les Lumières, à un monde magique, incompréhensible, régi par l’IA que l’on priera comme les dieux de l’Antiquité.


« Qu’adviendra-t-il de la conscience humaine si son propre pouvoir explicatif est dépassé par l’IA et que les sociétés ne sont plus en mesure d’interpréter le monde qu’elles habitent en des termes qui ont un sens pour elles ? » (Kissinger) 
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

mardi 6 septembre 2022

[Da Empoli, Giuliano] Le mage du Kremlin

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le mage du Kremlin

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

On l’appelait le « mage du Kremlin ». L’énigmatique Vadim Baranov fut metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité avant de devenir l’éminence grise de Poutine, dit le Tsar. Après sa démission du poste de conseiller politique, les légendes sur son compte se multiplient, sans que nul puisse démêler le faux du vrai. Jusqu’à ce que, une nuit, il confie son histoire au narrateur de ce livre…
Ce récit nous plonge au cœur du pouvoir russe, où courtisans et oligarques se livrent une guerre de tous les instants. Et où Vadim, devenu le principal spin doctor du régime, transforme un pays entier en un théâtre politique, où il n’est d’autre réalité que l’accomplissement des souhaits du Tsar. Mais Vadim n’est pas un ambitieux comme les autres : entraîné dans les arcanes de plus en plus sombres du système qu’il a contribué à construire, ce poète égaré parmi les loups fera tout pour s’en sortir.
De la guerre en Tchétchénie à la crise ukrainienne, en passant par les Jeux olympiques de Sotchi, Le mage du Kremlin est le grand roman de la Russie contemporaine. Dévoilant les dessous de l’ère Poutine, il offre une sublime méditation sur le pouvoir.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

Lui-même ancien conseiller de Matteo Renzi, l’auteur d’essais politiques Giuliano da Empoli ressent une telle fascination pour Vladimir Sourkov, « le Raspoutine de Poutine », pendant vingt ans l’éminence grise du dictateur avant de disparaître mystérieusement des radars en 2020, qu’elle lui fait franchir le pas vers la fiction avec ce roman librement inspiré de ce que l’on sait du parcours de cet homme.

Rebaptisé Vadim Baranov, le « Mage du Kremlin » reçoit le narrateur dans sa datcha discrètement située à l’écart de Moscou, et lui confie le récit des deux décennies qui l’auront vu accompagner l’impressionnante transformation en « Tsar » de celui qu’il a d’abord connu pâle et obscur directeur du Service Fédéral de Sécurité, puis chef de gouvernement d’un Boris Eltsine exténué. Venu du théâtre d’avant-garde et de la téléréalité, l’homme décrit froidement son décryptage de la société russe et la manière dont, avec Poutine, ils ont entrepris la cynique manipulation de sa violence intrinsèque, mettant en œuvre les concepts de « verticale du pouvoir » et de « démocratie souveraine » au moyen d’une théâtralisation machiavéliquement en trompe-l’oeil de leur politique.

Usant sans vergogne de la désinformation pour exploiter les colères d’en-bas ; rassemblant l’en-haut en une cour de courtisans tétanisés et d’oligarques gavés, tous matés par la terreur des assassinats, des disgrâces retentissantes et des exils punitifs, ils ont assis le pouvoir absolu d’une dictature déguisée en démocratie, dans un pays dont Poutine poursuit la consolidation en insufflant le chaos au-delà de ses frontières. Et pendant que des geeks russes s’ingénient à s’infiltrer dans toutes les failles des systèmes occidentaux, que des agitateurs à la solde de la Russie s’emploient à souffler sur les moindres braises susceptibles d’affaiblir l’Amérique et l’Europe, c’est désormais de la revendication comme russes de territoires tels la Crimée, le Donbass, et maintenant l’Ukraine entière, dont se sert Poutine pour botoxer sa souveraineté nationale en déstabilisant l’équilibre du monde.

Mais l’on ne reste pas indéfiniment l’homme de confiance d’un tyran, un jour immanquablement gêné par tout ce qui le lie à son ombre, et alors tenté « de résoudre le problème en éliminant la cause ». Dans cette fiction, le conseiller choisit de s’éclipser à temps, conservant tout le loisir de méditer sur cette glaçante histoire de pouvoir, conclue par une solitude abyssale, mais aussi de rêver – on ne se refait pas – aux potentialités infinies que cet éternel Machiavel entrevoit diaboliquement dans les évolutions technologiques, entre robotisation et digitalisation, pour contrôler le monde et les individus comme jamais le KGB n’aurait oser en rêver…

Certes improbablement mis en scène sur les confidences d’un homme de l’ombre subitement très loquace, le récit est une époustouflante traversée du miroir qui, en nous plongeant dans la tête de Poutine, nous fait vivre de son point de vue le chaos consécutif à la chute du système soviétique, le triomphe d’un capitalisme débridé et le règne d’une oligarchie vautrée dans une orgie d’opulence et de violence, le tout sous le regard condescendant d’Occidentaux érigés en vainqueurs… La plume incisive de Giuliano da Empoli fait mouche à chaque phrase, et c’est suspendu à ce texte aussi éclairant que passionnant que l’on s’immerge, subjugué, dans les rouages de la Russie contemporaine et dans les arcanes d’un pouvoir politique que l’auteur connaît si bien. Ecrit un an avant le début de la guerre en Ukraine, ce livre prend aujourd’hui la valeur d’un oracle… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La plupart des hommes de pouvoir tirent leur aura de la position qu’ils occupent. À partir du moment où ils la perdent, c’est comme si la prise avait été arrachée. Ils se dégonflent comme ces poupées qui se trouvent à l’entrée des parcs d’attractions. On les croise dans la rue et on ne réussit pas à comprendre comment un type de ce genre a pu susciter autant de passions.
 

Baranov appartenait à une race différente. (…) Dans une vidéo, tournée en marge d’une rencontre officielle, on le voyait rire, chose très rare en Russie où un simple sourire est considéré comme un signe d’idiotie.
 

Le pseudonyme derrière lequel il se cachait à ces occasions, Nicolas Brandeis, ajoutait un élément de confusion ultérieure. Les plus zélés avaient reconnu sous ce nom le personnage mineur d’un roman secondaire de Joseph Roth. Un Tartare, sorte de deus ex machina qui faisait son apparition dans les moments décisifs de la narration pour s’éclipser aussitôt. « Il ne faut aucune vigueur pour conquérir quoi que ce soit, disait-il, tout est pourri et se rend, mais lâcher, savoir laisser aller, c’est cela qui compte. » Ainsi, de même que les personnages du roman de Roth s’interrogeaient sur les actions du Tartare dont la formidable indifférence était la garantie de tout succès, les hiérarques du Kremlin, et ceux qui les entouraient, allaient à la chasse du moindre indice susceptible de révéler la pensée de Baranov et, à travers celle-ci, les intentions du Tsar. Une mission d’autant plus désespérée que le mage du Kremlin était convaincu que le plagiat était la base du progrès : raison pour laquelle on ne comprenait jamais jusqu’à quel point il exprimait ses propres idées ou jouait avec celles d’un autre.
 

La voiture patientait au bord de la route, moteur allumé. Une Mercedes noire dernier modèle : l’unité de base de la locomotion moscovite. Deux personnages robustes fumaient en silence à l’extérieur du véhicule. Quand il me vit, l’un des deux m’ouvrit la portière arrière pour aller ensuite se placer à côté du conducteur. Je ne fis aucune tentative de conversation. L’expérience m’avait appris que je ne pourrais tirer que des monosyllabes de mes accompagnateurs. Les gens d’ici les appellent les timbres, parce qu’ils doivent rester collés à leurs protégés. Ce sont des types peu bavards, qui transmettent une sensation de calme. Ils dînent chez leur maman une fois par semaine et lui apportent des fleurs et une boîte de chocolats. Ils caressent les têtes blondes des enfants chaque fois qu’ils en ont l’occasion. Certains collectionnent les bouchons de bouteilles, sinon ils nettoient leur moto. Les personnes les plus pacifiques du monde. Excepté les rares fois où ils cessent de l’être. Alors, c’est une autre histoire : il vaut mieux ne pas se trouver dans les parages à ce moment-là.
 

Quand tu grandis auprès d’un personnage tellement hors du commun, la seule révolte possible est le conformisme.
 

Crois-moi, la seule chose que tu peux contrôler c’est ta façon d’interpréter les événements. Si tu pars de l’idée que ce ne sont pas les choses, mais le jugement que nous portons sur elles qui nous fait souffrir, alors tu peux aspirer à prendre le contrôle de ta vie.
 
 
Au fond, le problème est que j’ai eu une enfance heureuse. Et cela m’a marqué, je crois. Je n’ai jamais éprouvé aucun ressentiment, ni eu de revanche à prendre sur le monde, grave handicap pour celui qui mène la vie que je mène. En Russie, ce n’est pas une chose normale. Ici, tout le monde se souvient de la vie d’avant, des sacrifices. L’élite russe est unie par un fond commun de misère que chacun de ses membres a traversé avant d’arriver aux villas de la Côte d’Azur et aux bouteilles de Petrus. Il y a ceux qui la revendiquent, ceux qui en ont honte, mais quand ils se regardent en face, dans leurs costumes à trente mille dollars, ils savent qu’ils partagent la même rage et la même stupeur, un peu infantile, face à ce que les choses sont devenues. Même le Tsar. Bien qu’il soit convaincu de son destin, de la force inexorable qui l’a conduit là où il est arrivé, il ne réussit pas toujours à dissimuler un mouvement d’incrédulité : Moi, le gamin de la kommunalka de la rue Baskov, je suis aujourd’hui à Buckingham Palace et la reine d’Angleterre me sert le thé ! 


Les étrangers pensent que les nouveaux Russes sont obsédés par l’argent. Mais ce n’est pas ça. Les Russes jouent avec l’argent. Ils le jettent en l’air comme des confettis. Il est arrivé si vite et si abondamment. Hier il n’y en avait pas. Demain, qui sait ? Autant le claquer tout de suite. Chez vous, l’argent est essentiel, c’est la base de tout. Ici, je vous assure, ce n’est pas comme ça. Seul le privilège compte en Russie, la proximité du pouvoir. Tout le reste est accessoire. C’était comme ça du temps du tsar et pendant les années communistes encore plus. Le système soviétique était fondé sur le statut. L’argent ne comptait pas. Il y en avait peu en circulation et il était de toute façon inutile : personne n’aurait pensé évaluer une personne sur la base de l’argent qu’elle possédait. Si au lieu de te faire donner la datcha par le Parti tu l’achetais – on pouvait le faire, même alors –, cela voulait dire que tu n’étais pas sûr d’être assez important pour qu’on te l’offre. Ce qui comptait, c’était le statut, pas le cash. Bien sûr, il s’agissait d’un piège. Le privilège est le contraire de la liberté, une forme d’esclavage plutôt.


C’est curieux comme les courtisans aspirent plus que tout à l’instrument de leur soumission.


Voyez-vous, l’élite soviétique, au fond, ressemblait beaucoup à la vieille noblesse tsariste. Un peu moins élégante, un peu plus instruite, mais avec le même mépris aristocratique pour l’argent, la même distance sidérale du peuple, la même propension à l’arrogance et à la violence. On n’échappe pas à son propre destin et celui des Russes est d’être gouvernés par les descendants d’Ivan le Terrible. On peut inventer tout ce qu’on voudra, la révolution prolétaire, le libéralisme effréné, le résultat est toujours le même : au sommet il y a les opritchniki, les chiens de garde du tsar.


La force de la terreur qu’instaurait Ksenia venait de son côté imprévisible. Comme les grands dictateurs de l’histoire, Ksenia savait d’instinct que rien n’inspire un plus grand effroi parmi les sujets qu’une punition aléatoire. La punition qui peut frapper à l’improviste, sans aucun motif apparent, est la seule capable de les tenir dans un état d’alerte constant. Le sujet qui sait qu’il suffit de suivre un certain nombre de règles pour être tranquille finit par mûrir un sentiment de sécurité qui peut devenir dangereux, le poussant vers la rébellion. En revanche, celui qui est tenu dans un état permanent d’incertitude est en proie à tout moment à la panique. L’idée de révolte ne l’effleure pas. Il est trop occupé à écarter les foudres qui peuvent s’abattre sur lui sans le moindre préavis. 
 
 
L’imprévu a toujours été une des grandes qualités de la vie russe, mais à cette époque elle atteignit son paroxysme. Imaginez tous ces hommes, toutes ces femmes, jeunes, pleins de vie, souvent brillants, parfois géniaux, qui pensaient être condamnés à une vie de grisaille et qui maintenant, à l’improviste, voyaient s’ouvrir devant eux les chemins du monde. Ils pouvaient devenir ce qu’ils voulaient, faire de l’argent, traverser la planète, coucher avec des mannequins. Toutes choses dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence seulement quelques années plus tôt. Il y avait de quoi perdre la tête. D’ailleurs, beaucoup la perdirent, littéralement. Le niveau de violence était incroyable. Comme si dans la ville on avait distribué aux écoliers de maternelle, en même temps que leurs petits tabliers, un arsenal de fusils semi-automatiques. On tirait de tous côtés et pour les motifs les plus futiles. On voyait des milices privées, petites armées qui escortaient des hommes insignifiants, et on découvrait parfois que l’un d’entre eux avait sauté en l’air. Une bombe, une rafale de kalachnikov. Tout contribuait à alimenter la bulle radioactive de Moscou. Les aspirations accumulées de tout un pays, immergé depuis des décennies dans la sénescente torpeur communiste, convergeaient ici. Et au centre il n’y avait pas la culture, comme le croyaient les intellectuels convaincus d’hériter du sceptre et qui n’avaient rien hérité du tout. Au centre, il y avait la télévision. Le cœur névralgique du nouveau monde qui, avec son poids magique, courbait le temps et projetait partout le reflet phosphorescent du désir.


À un certain moment, nous avons eu l’idée d’un grand show patriotique. En demandant à notre public de nous indiquer ses héros, les personnages sur lesquels se fonde l’orgueil de la mère Russie, nous nous attendions aux grands esprits : Tolstoï, Pouchkine, Andreï Roublev, ou que sais-je, un chanteur, un acteur comme cela arriverait chez vous. Mais que nous ont donné les spectateurs, la masse informe du peuple habitué à courber le dos et baisser le regard ? Que des noms de dictateurs. Leurs héros, les fondateurs de la patrie, coïncidaient avec une liste d’autocrates sanguinaires : Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Lénine, Staline. On a été obligés de falsifier les résultats pour faire gagner Alexandre Nevski, un guerrier au moins, pas un exterminateur. Mais celui qui a recueilli le plus de voix fut Staline. Staline, vous vous rendez compte ? C’est là que j’ai compris que la Russie ne serait jamais devenue un pays comme les autres. Non pas qu’il y ait eu un vrai doute. 
 
 
Tout le monde rivalisait pour prendre rendez-vous avec Boris le plus tard possible, parce que se retrouver au club à partir de huit heures du soir signifiait automatiquement être invité à la soirée la plus distrayante de la capitale. Cette heure passée, le travail et le plaisir se fondaient totalement et une réunion sur un projet d’affaires pouvait facilement dégénérer en orgie. Le pouvoir à Moscou est ainsi, il n’a jamais été détaché de la vie. Chez vous, les hommes qui l’exercent ne sont rien d’autre que des comptables. Personnages gris qui se lèvent tôt le matin, mangent un muesli intégral et s’enfilent dans un bureau pendant dix, douze, quatorze heures pour faire ce qu’ils ont à faire. Puis ils montent dans leurs voitures et demandent à leur chauffeur de les ramener à la maison, ou à un dîner avec autres ennuyeux ou, dans la meilleure des hypothèses, chez leur maîtresse. Fin de l’histoire. En Russie, cela serait inconcevable : nous avons une conception holistique du pouvoir.


Nous devons créer le parti de l’Unité. C’est ce qui manque. Assez de la droite, de la gauche, des communistes, des libéraux, les gens veulent retrouver un sentiment d’unité. La nostalgie qu’ils éprouvent n’est pas pour le communisme en soi, elle est pour l’ordre, le sens de la communauté, l’orgueil d’appartenir à quelque chose de vraiment grand. Les Russes ne sont pas et ne seront jamais comme les Américains. Cela ne leur suffit pas de mettre de l’argent de côté pour s’acheter un lave-vaisselle. Ils veulent faire partie de quelque chose d’unique. Ils sont prêts à se sacrifier pour ça. Nous avons le devoir de leur restituer une perspective qui aille au-delà du prochain versement mensuel pour la voiture. Ce qu’il faut, c’est l’unité. Un mouvement qui redonne de la dignité aux gens.


Au début des années quatre-vingt-dix, Gorbatchev et Eltsine avaient fait la révolution, mais le jour suivant la grande majorité des Russes s’étaient réveillés dans un monde qu’ils ne connaissaient pas, dans lequel ils ne savaient pas comment vivre. Avant l’effondrement du rêve américain et de celui de l’Europe, il y a eu l’effondrement du rêve soviétique. Chez vous, personne ne s’en est aperçu parce qu’il vous semblait impossible qu’un rêve fût fait de choses aussi pauvres et grises : une profession respectée de fonctionnaire ou de professeur, une petite Zhiguli, une datcha avec son potager, les vacances à Sotchi ou de temps en temps à Varna, avec les jambes qui trempent dans la mer Noire et la perspective d’une bonne grillade entre amis. Et pourtant ce modèle avait sa force et sa dignité. Ses héros étaient le soldat et la maîtresse d’école, le camionneur et l’infatigable ouvrier : c’est à eux qu’étaient dédiées les affiches dans les rues et les stations de métro. En peu de mois, tout cela a été balayé. Les nouveaux héros, les banquiers et les top-modèles ont imposé leur domination et les principes sur lesquels était fondée l’existence de trois cents millions d’habitants de l’URSS ont été renversés. Ils avaient grandi dans une patrie et se retrouvaient soudain dans un supermarché.
La découverte de l’argent fut l’événement le plus bouleversant de cette époque. Et puis la découverte que l’argent pouvait ne rien valoir, avec la chute de la Bourse et l’inflation à trois mille pour cent.
L’intuition de Berezovsky était correcte : le climat était en train de changer, les gens étaient fatigués et voulaient retrouver un peu d’ordre. Le problème consistait à donner une réponse à cette demande avant que quelqu’un d’autre n’y pense. 
 
 
L’imaginaire de la société russe, de quelque société que ce soit, s’articule sur deux dimensions. L’axe horizontal correspond à la proximité du quotidien, et le vertical à l’autorité. Ces dernières années, la politique russe s’est entièrement jouée sur le premier axe, l’horizontal, parce que cette dimension était presque complètement inconnue du temps de l’URSS : à partir de Gorbatchev, qui s’arrêtait pour parler avec les gens – chose que jamais aucun leader soviétique n’aurait faite –, et jusqu’à Eltsine qui, à certains moments, se présentait plutôt comme un compagnon de beuverie que comme un chef d’État.          
« Mais aujourd’hui il est clair que le pendule a commencé à bouger dans la direction contraire. L’excès d’horizontalité a porté au chaos, aux fusillades dans les rues, à la banqueroute financière de l’État, à notre humiliation sur le plan international. Si vous me pardonnez ce jeu de mots, on pourrait dire que l’excès d’horizontalité a effacé l’horizon. Pour pouvoir tracer une perspective, il est devenu à nouveau nécessaire de s’élever. Toutes les données dont nous disposons nous disent que les Russes nourrissent aujourd’hui un désir de verticalité, c’est-à-dire d’autorité. Si nous voulions recourir aux catégories de la psychanalyse, nous pourrions dire que les Russes attendent un chef qui fasse oublier le langage de la mère et se remette à imposer la langue du père.


Faites-moi confiance, Vadim Alexeïevitch, les imprévus sont toujours le fruit de l’incompétence. D’ailleurs, n’est-ce pas votre Stanislavski qui a dit que la technique ne suffit pas et que pour arriver à la création véritable il faut de l’imprévu ?


« L’arène idéale est sous nos yeux, reprit Poutine. La patrie est sous pression. Les intégristes islamiques ne se contentent plus de la Tchétchénie, ils visent à s’emparer du Daguestan puis de l’Ingouchie, de la Bachkirie et jusqu’au cœur du pays. Si nous les laissons faire, dans quelques années il ne restera plus aucune trace de la Fédération.          
— Pardonnez-moi, Vladimir Vladimirovitch, j’y réfléchirais à deux fois avant de m’engager dans ce bordel. Ces dernières années, la Tchétchénie a tué plus de carrières politiques à Moscou que d’ennemis sur le champ de bataille.          
— Parce qu’aucun de ces politiciens n’a affronté l’affaire avec assez d’énergie. Ils voulaient faire la guerre sans le dire, une guerre humaine, à l’américaine, et voyez comme cela s’est terminé. Ils se sont fait massacrer par les islamistes. Moi, je vous parle d’autre chose. Gagner le prix Nobel de la paix ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de vaincre les séparatistes et la menace qu’ils représentent pour l’intégrité de la Fédération de Russie.          
— Je ne discute pas les raisons géopolitiques, Vladimir Vladimirovitch, je n’y entends rien. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que politiquement c’est un suicide.          
— C’est là que vous faites erreur, Vadim Alexeïevitch, vous vous êtes laissé convaincre par les Occidentaux qu’une campagne électorale consiste en deux équipes d’économistes qui se disputent autour d’un dossier en PowerPoint. Ce n’est pas le cas : en Russie, le pouvoir, c’est autre chose. »


Il est clair qu’en politique guérir vaut mieux que prévenir. Si vous déjouez un attentat avant qu’il ne se produise, personne ne s’en rend compte, tandis que réagir avec force, épingler les coupables, cela, oui, produit du capital politique. 
 
 
« Nous frapperons les terroristes où qu’ils se cachent. S’ils sont dans un aéroport, nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, excusez mon langage, nous irons les tuer jusque dans les cabinets. »          
Dit ainsi, cela peut sembler banal et certes un peu vulgaire, mais vous n’avez pas idée de l’impact que cette phrase a produit sur le public. C’était la voix du commandement et du contrôle. Depuis longtemps les Russes ne l’entendaient plus, mais ils l’ont tout de suite reconnue, parce que c’était celle à laquelle étaient habitués leurs pères et leurs grands-pères. Un immense soupir de soulagement a balayé les avenues de Moscou et ses banlieues tremblantes, les forêts et les plaines infinies de la Sibérie. Au sommet, il y avait à nouveau quelqu’un capable de garantir l’ordre.          
Ce jour-là, Poutine est devenu Tsar à part entière.


Et, quant à moi, je me suis rappelé une leçon de grand-père. « Sais-tu quel est le problème ? m’avait-il demandé un jour alors que nous nous baladions dans les bois de sa campagne. L’œil humain est fait pour survivre dans la forêt. C’est pour cette raison qu’il est sensible au mouvement. N’importe quelle chose qui bouge, même à la périphérie la plus extrême de notre regard, l’œil la capte et transporte l’information au cerveau. En revanche, tu sais ce que l’on ne voit pas ? » J’avais secoué la tête. « Ce qui reste immobile, Vadia. Au milieu de tous les changements, nous ne sommes pas entraînés à distinguer les choses qui restent les mêmes. Et c’est un grand problème parce que, quand on y pense, les choses qui ne changent pas sont presque toujours les plus importantes. »          
C’est une leçon que je n’ai jamais oubliée. Aucun d’entre nous ne l’a fait. C’est pour ça que quand le Tsar parle de politique il ne donne jamais de chiffres : il parle le langage de la vie, de la mort, de l’honneur, de la patrie. Le gouvernement des hommes n’est pas une activité qui peut être laissée à une bande de lâches, trop paresseux pour faire de l’argent, trop timides pour devenir rock stars. Comptables à la recherche de gloire, homoncules qui pensent que la politique se réduit à l’administration d’un immeuble.          
Ce n’est pas du tout ça. La politique a un seul but : répondre aux terreurs de l’homme. C’est pourquoi au moment où l’État n’est plus capable de protéger les citoyens de la peur, le fondement même de son existence est remis en discussion. Quand, à l’automne 1999, la bataille du Caucase se déplace à Moscou, et que les immeubles de neuf étages commencent à s’effriter comme des châteaux de sable, le bon citoyen moscovite, déjà désorienté de son côté, voit pour la première fois face à lui le spectre de la guerre civile. L’anarchie, la dissolution, la mort. La terreur primordiale, que le démantèlement même de l’Union soviétique n’avait pas réussi à éveiller, commence à pénétrer les consciences. Qu’est-ce qui va m’arriver ?          
La verticale du pouvoir est la seule réponse satisfaisante, l’unique capable de calmer l’angoisse de l’homme exposé à la férocité du monde. Voilà pourquoi, après es bombes, son rétablissement est devenu plus que jamais la priorité du Tsar. Sortir de la logique occidentale du gadget, du débat entre bureaucrates qui confrontent des courbes statistiques pour construire un système qui satisfasse les exigences fondamentales de l’homme : telle est la mission à laquelle nous nous sommes attelés à partir de ce moment. La politique des profondeurs, jour et nuit, sans aucune interruption. 
 
 
Il n’y a rien de pire que le virus de la politique. Surtout quand il frappe ceux qui n’ont pas d’anticorps pour le tenir sous contrôle. Boris était un homme très intelligent. Mais l’intelligence ne protège de rien, même pas de la stupidité.


La pitié du bourreau consiste dans la précision de son geste.


La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.          
Qui connaît la Russie sait que chez nous le pouvoir est sujet à de périodiques mouvements telluriques. Avant qu’ils ne se produisent, on peut tenter d’en orienter le cours. Mais, une fois qu’ils sont survenus, tous les engrenages de la société se repositionnent en conséquence, selon une logique aussi silencieuse qu’implacable. Se rebeller contre ces mouvements est aussi vain que serait le fait de s’opposer à la rotation de la Terre autour du Soleil.          
Non seulement Berezovsky mais aussi tous les oligarques aimaient à se présenter comme les piliers de la démocratie et ils s’attendaient à ce que les gens érigent des barricades en leur défense. Mais ils surestimaient leur popularité. En revanche, nous, nous la connaissions. Relisez Aristote : le premier geste du démagogue, une fois arrivé au pouvoir, est le bannissement des oligarques. Les gens voyaient Boris et ses compagnons comme des profiteurs qui avaient accaparé l’immense patrimoine de l’Union soviétique à coups de marteau sur les dents. Et puis, une fois conquise leur montagne d’argent, ils avaient ôté leurs gilets pare-balles, enfilé leurs costumes faits sur mesure et ils avaient proclamé : plus de coups de marteau, on suit désormais le fair-play de la Chambre des lords. Au fond, il est logique que beaucoup d’entre eux se soient exilés à Londres.


La politique est un drôle de métier. Pour y faire carrière, il faut rester arrimé au territoire. Interpréter les aspirations de la femme au foyer, du cheminot, du petit commerçant. Puis, quand vous arrivez au sommet, elle vous jette sur la scène globale. Soudain, les grands de ce monde deviennent des pairs. Et ils forment déjà un cercle, parce qu’ils y sont depuis quelque temps, ils ont eu le temps de se connaître entre eux, d’apprendre les codes de base. Vous, en revanche, n’êtes qu’un débutant propulsé sur la scène pour une représentation surprise. Dans votre pays, vous pouvez être respecté ou craint, mais ici vous n’êtes que le dernier arrivé. Vous devez recommencer à zéro, tout réapprendre, à partir de la façon de marcher, d’adresser un salut. Les réunions du G8, les assemblées de l’ONU, les forums de Davos : chaque occasion a ses rituels. Vos nouveaux amis se montrent affables, chacun d’entre eux paraît désireux de vous donner un coup de main. Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Chacun d’entre eux a un plan pour vous baiser. 
 
 
Comme je vous l’ai déjà dit, les Russes ont l’habitude des sacrifices, mais aussi du respect. Dans toute notre histoire, nos souverains ont toujours été traités comme des grands de ce monde et personne n’a jamais pu faire valoir une supériorité sur eux. Quand Roosevelt rencontrait Staline ou, au cours des décennies successives, Nixon Brejnev ou Reagan Gorbatchev, deux grandes puissances se confrontaient et personne n’aurait jamais pensé le contraire. Après la chute du Mur, tout cela est devenu plus difficile pour nous. Pourtant, les formes, le respect des formes, auraient pu nous sauver. Mais Eltsine est tombé dans le piège de la chaleur clintonienne, il était convaincu d’avoir trouvé un ami. Ou en tout cas un allié bien disposé qui l’aurait aidé à remettre la Russie debout. Il a baissé la garde. Et de poignée de main en tape dans le dos, il a glissé jusqu’à cette séquence terrible qui s’est imprimée comme une marque d’infamie dans la rétine de chaque Russe. (…)
Clinton prend brièvement la parole, puis la cède à Eltsine qui commence à haranguer la foule, visiblement pas tout à fait sobre. Pendant que la voix de notre président résonne, Clinton éclate de rire. C’est inhabituel, mais ce n’est pas grave, il arrive aussi à l’homme le plus puissant de la terre de rigoler. Le problème, c’est que Clinton ne s’arrête pas. Il ne parvient pas à s’arrêter : le vieil ours, titubant, ridicule, le fait littéralement s’esclaffer. Clinton a les larmes aux yeux, le visage écarlate, il est en plein fou rire. Cloués devant la télévision, nous les Russes l’implorons intérieurement d’arrêter. Nous connaissons Eltsine, ses habitudes, ses faiblesses. Mais c’est le président de la Fédération de Russie, que diable, l’État le plus vaste de la planète, une superpuissance nucléaire ! Rien, Clinton ne réussit plus à se contrôler. Maintenant, il chancelle lui aussi, donne de grandes tapes sur les épaules d’Eltsine qui, bien que bourré, apparaît légèrement gêné. Une nation entière, cent cinquante millions de Russes, plonge dans la honte sous le poids du fou rire du président américain.


Si les cannibales prenaient le pouvoir à Moscou, s’est épanché le Tsar pendant le vol du retour, les États-Unis les reconnaîtraient immédiatement en tant que gouvernement légitime, à condition qu’ils ne touchent pas à leurs intérêts et continuent à les traiter en patrons. Le problème, c’est qu’ils croient avoir gagné la guerre froide, tu comprends ? Alors que l’Union soviétique ne l’a pas perdue. La guerre froide s’est arrêtée parce que le peuple russe a mis fin à un régime qui l’opprimait. Nous n’avons pas été vaincus, nous nous sommes libérés d’une dictature. Ce n’est pas la même chose. Les Occidentaux ont, eux aussi, contribué à la démocratisation de l’Europe de l’Est, mais ils ne devraient pas oublier que la plus grande contribution a été donnée par les Russes. C’est nous qui avons fait tomber le mur de Berlin, pas eux qui l’ont abattu. C’est nous qui avons dissous le pacte de Varsovie, nous qui avons tendu la main vers eux en signe de paix, pas de reddition. Ce serait bien qu’ils s’en souviennent, de temps en temps. » 
 
 
« Ce qui est intéressant, c’est que les gens comme toi pensent qu’il s’agit d’un modèle à suivre. Mais en fait les Américains sont des zombies ; il n’y a pas de péché plus grand que de dilapider sa vie, Vadia. Ils ne sont même pas effleurés par l’idée que le but de l’existence humaine puisse ne pas être de vivre le plus confortablement ou le plus longtemps possible. C’est quand j’ai vu qu’Eltsine prenait ce chemin et qu’il voulait transformer la Russie en une succursale low cost de l’hospice américain que j’ai décidé de fonder le Parti national-bolchevique. Et tu sais pourquoi je l’ai appelé comme ça ? Pour vous mettre en rage, pour concentrer en un seul nom tout ce que vous considérez comme le mal, toutes les idées qui menacent le petit consommateur satisfait à quoi vous avez réduit l’homme. (...)         
Dans le Parti national-bolchevique, nous avons rassemblé des ex-staliniens et des ex-trotskistes, des homosexuels et des skinheads, des anarchistes, des punks, des artistes conceptuels et des fanatiques religieux, des bouddhistes et des orthodoxes. Quand nous avons organisé notre premier congrès, le plus compliqué a été de les disposer dans la salle de façon qu’ils ne se fracassent pas le crâne à tour de rôle. Quand j’y repense, je ne sais toujours pas comment nous avons fait... (...)        
Ce n’est pas l’idéologie qui les tient ensemble, Vadia, c’est le style de vie. Tu crois que le programme les intéresse le moins du monde ? Ce que ces jeunes veulent, c’est fuir la banalité, l’ennui. C’est une étincelle d’héroïsme en chacun d’eux qui n’attend que d’être nourrie. La Troisième Rome, la Russie impériale, Stalingrad, peu importe ! L’essentiel est de faire appel à quelque chose de grand. S’il veut rester en vie, chaque peuple doit croire que ce n’est qu’en lui que réside le salut du monde, qu’il vit pour se tenir à la tête des autres nations ! Les Occidentaux veulent nous voir à genoux. Ils ont adoré Gorbatchev et Eltsine. Ils feront semblant de vous adorer, vous aussi, Vadia, tant que vous maintiendrez un comportement de valet. Et en attendant ils emporteront les derniers restes. »


Rien n’est plus difficile que de prendre une décision, mais une fois qu’elle est prise, il faut tout oublier, excepté ce qui peut la faire aboutir.


Khodorkovski fut arrêté à l’aube, dès que son jet toucha la piste de la ville sibérienne où il était allé conclure je ne sais quelle affaire. Les images du milliardaire menotté, escorté par des soldats des troupes spéciales, firent le tour du monde. Et eurent pour effet immédiat de rappeler que l’argent ne protège pas de tout. Pour vous, Occidentaux, c’est un tabou absolu. Un homme politique arrêté, pourquoi pas, mais un milliardaire, ce serait inimaginable, parce que votre société est fondée sur le principe qu’il n’existe rien de supérieur à l’argent. Ce qui est amusant, c’est que vous continuez à appeler les nôtres des « oligarques », tandis que les vrais oligarques n’existent qu’en Occident. C’est là que les milliardaires sont au-dessus des lois et du peuple, qu’ils achètent ceux qui gouvernent et écrivent les lois à leur place. Chez vous, l’image d’un Bill Gates, d’un Murdoch ou d’un Zuckerberg menotté est totalement inconcevable. En Russie, au contraire, un milliardaire est tout à fait libre de dépenser son argent, mais pas de peser sur le pouvoir politique. La volonté du peuple russe – et celle du Tsar, qui en est l’incarnation – prévaut sur l’intérêt privé quel qu’il soit. 
 
 
À six semaines du vote, l’arrestation de Khodorkovski est devenue le manifeste de la non-campagne du Tsar pour les élections de cette année-là. Je me suis limité à transformer la chute de Mikhaïl en un format télévisuel à succès. Cela n’a pas été difficile, car la tête d’un puissant qui roule sur le sol a toujours été l’un des spectacles les plus affectionnés des masses. La mise à mort d’un important console la multitude de sa médiocrité. Je n’ai peut-être pas tellement réussi, se dit l’homme de la rue, mais au moins je ne me retrouve pas au sommet de la potence. À chaque époque, les exécutions publiques ont été un divertissement apprécié. (...)
Disons-le franchement : il n’y a pas de dictateur plus sanguinaire que le peuple ; seule la main sévère mais juste du chef peut en tempérer la fureur.


Le moteur primordial dont il faut tenir compte reste la colère. Vous, les Occidentaux bien-pensants, croyez qu’elle peut être absorbée. Que la croissance économique, le progrès de la technologie et, que sais-je, les livraisons à domicile et le tourisme de masse feront disparaître la rage du peuple, la sourde et sacro-sainte colère du peuple qui plonge ses racines dans l’origine même de l’humanité. Ce n’est pas vrai : il y aura toujours des déçus, des frustrés, des perdants, à chaque époque et sous n’importe quel régime. Staline avait compris que la rage est une donnée structurelle. Selon les périodes, elle diminue ou elle augmente, mais elle ne disparaît jamais. C’est un des courants de fond qui régissent la société. La question alors n’est pas d’essayer de la combattre, mais seulement de la gérer : pour qu’elle ne sorte pas de son lit en détruisant tout sur son passage, il faut prévoir constamment des canaux d’évacuation. Des situations dans lesquelles la rage puisse avoir libre cours sans mettre le système en péril. Réprimer la dissidence est grossier. Gérer le flux de la rage en évitant qu’elle s’accumule est plus compliqué, mais beaucoup plus efficace. 


Si vous en avez une fois l’occasion, essayez d’observer les lions et les singes au zoo. Quand ils jouent, cela veut dire que les hiérarchies sont claires et que le chef contrôle le tout. Sinon, ils sont chacun dans leur coin, inquiets et apeurés. En rétablissant la verticale du pouvoir, Poutine a donné le la au bal des courtisans : un exercice de dextérité dont les règles remontent à la nuit des temps et dont le rythme est déterminé par les mouvements ascendants et descendants des participants. Il y a ceux qui occupent un bureau proche de celui du Tsar et ceux qui sont sur sa ligne de téléphone directe. Il y a ceux qui l’accompagnent en mission à l’étranger et ceux qui vont en vacances à Sotchi. Il y a ceux qui obtiennent un strapontin au gouvernement et ceux qui ne sont pas renouvelés à la tête d’une entreprise publique. Aucun indice, aussi petit soit-il, ne peut être négligé : le plan de table à un dîner de gala, le temps d’attente dans l’antichambre du président, le nombre d’agents de sécurité. Le pouvoir est fait de minuties. Rien n’échappe à l’intérêt obsessif du courtisan parce qu’il sait que l’essence de la hiérarchie réside dans le détail. Et que même une minuscule perte de contrôle peut ouvrir une fissure dans l’édifice. 


Vous connaissez le ruban des cotations boursières, celui qui défile en permanence sur les murs des salles des marchés ? C’est à ça que ressemble la Cour. Seulement, au lieu de figurer sur les écrans, les cotations défilent sur le front et les lèvres des courtisans. Chaque dîner, chaque conversation devient un relevé de Bourse : qui monte, qui descend, chaque joueur un tant soit peu sérieux sait que le Kremlin ne rend pas heureux, mais rend impossible de l’être ailleurs. 
 
 
« Je me souviens des clochards, quand j’étais gosse à Leningrad. Tu sais, les enfants du quartier leur donnaient des coups de pied. Et plus ils criaient, plus ils les frappaient. Juste comme ça, pour s’amuser. Tous sauf un. Ce n’était pas le plus grand, il était assez mal en point, je crois qu’il s’appelait Stepan. Tu sais ce qu’il avait de différent ? Il était fou, complètement imprévisible. Tu t’approchais de lui, juste pour lui dire bonjour, et il était capable de te casser une bouteille sur la tête, comme ça, sans aucune raison. On racontait des tas d’histoires étranges sur lui, les gens disaient qu’il avait des pouvoirs, qu’il avait fait disparaître des personnes. On le voyait de loin et quand il commençait à sourire il nous faisait encore plus peur que quand il hurlait. On partait à toutes jambes, les costauds du quartier changeaient de rue pour ne pas tomber sur Stiva le fou. La seule arme qu’a un pauvre pour conserver sa dignité est d’instiller la peur.          
— Le problème, président, c’est que pour faire peur à nos adversaires, nous risquons aussi de faire peur aux marchés. Et on ne peut pas se le permettre. »          
Poutine eut un frémissement et, pour la première fois depuis que je le connaissais, j’aperçus un éclair de haine dans son regard.          
« Mets-toi une chose en tête, Vadia, les marchands n’ont jamais dirigé la Russie. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas capables d’assurer les deux choses que les Russes demandent à l’État : l’ordre à l’intérieur et la puissance à l’extérieur. Seulement deux fois, pour deux brèves périodes, les marchands ont gouverné notre pays : quelques mois après la révolution de 1917, avant l’avènement des bolcheviques, et quelques années après la chute du Mur, pendant la période d’Eltsine. Et quel a été le résultat ? Le chaos. L’explosion de la violence, la loi de la jungle, les loups qui sortent des forêts et entrent dans les villes pour dévorer la population sans défense. »


« Nous devons retrouver notre souveraineté. Et, Vadia, le seul moyen que nous ayons, c’est de mobiliser toutes les ressources que nous possédons. Notre PIB est celui de la Finlande ? Peut-être. Mais nous, nous ne sommes pas la Finlande : nous sommes la plus grande nation qui existe sur terre. La plus riche, aussi. Seulement, nous avons permis à notre richesse, à la richesse collective qui revient de droit au peuple russe, d’être volée par une bande de malfaiteurs. Ces dernières années, la Russie a créé une aristocratie offshore, des gens qui accaparent nos ressources mais ont le cœur et le portefeuille ailleurs. Nous reprendrons le contrôle des sources de richesse de notre pays, Vadia : le gaz, le pétrole, les forêts, les mines, et nous mettrons cette richesse au service des intérêts et de la grandeur du peuple russe, non pas de quelque gangster avec villa sur la Costa del Sol.          
« Il n’y a pas que l’économie. Regarde l’armée. Eltsine ne savait pas quoi faire de l’armée. Il la craignait un peu, il la méprisait un peu, il a évité ainsi de s’en occuper, il l’a laissée pourrir loin des projecteurs de la nouvelle Russie, des boutiques et des gratte-ciel. C’est ainsi que nous sommes devenus une espèce de pays sud-américain, avec des généraux qui jouent aux gangsters ou entrent en politique, des soldats qui crèvent de faim et se vendent en échange d’un paquet de cigarettes. Maintenant, nous sommes en train de remettre l’armée dans la verticale du pouvoir, ainsi que les services de sécurité. La force a toujours été le cœur de l’État russe, sa raison d’être. Notre devoir n’est pas uniquement de restaurer la verticale du pouvoir. Nous devons créer une nouvelle élite de patriotes, prêts à tout pour défendre l’indépendance de la Russie. »


Tous les chefs demandent plus que toute autre chose de la loyauté, mais nombreux sont ceux qui commettent l’erreur de la chercher parmi les médiocres et les faibles. Grave erreur : ce sont toujours les premiers à trahir. Les faibles ne peuvent pas se permettre le luxe de la sincérité. Ni celui de la fidélité. Le Tsar sait que la loyauté est un trait de ceux qui peuvent la cultiver ; les forts, ceux qui sont suffisamment sûrs d’eux-mêmes pour l’alimenter. Cela dit, il est évident que, par rapport à d’autres endroits, la lutte pour le pouvoir en Russie est encore un processus sauvage et fantaisiste : tout peut arriver à n’importe quel moment. Les règles sont féroces parce que la mise en jeu est elle-même féroce. 
 
 
Je savais d’expérience que l’essentiel lors d’une agression verbale est de ne pas changer de posture corporelle, de rester impassible tout en préparant la contre-attaque. 


(...) la situation en Ukraine a dégénéré. Soutenus par les Américains, les rebelles ont refusé de reconnaître le résultat des élections, occupant la place principale de Kiev avec leurs chants, leurs rubans orange, leurs joyeux slogans pro-occidentaux. Soudain, des commissions d’observateurs internationaux, des délégations du Congrès américain, des missions diplomatiques de l’Union européenne se sont matérialisées du néant : toutes concordaient pour juger illégitime le résultat des élections gagnées par le candidat pro-russe. On venait à peine de voter en Afghanistan, en Irak, avec les bombes qui explosaient dans les rues et les troupes américaines qui occupaient les bureaux de vote – là-bas, clairement, aucun problème, tout était régulier. Mais pas en Ukraine, bien sûr que non. Il fallait revoter parce que le résultat n’était pas le bon. Alors, le gouvernement ukrainien a été obligé de convoquer de nouvelles élections et, cette fois, le candidat pro-américain a gagné, celui qui voulait faire entrer l’Ukraine à l’Otan. L’Ukraine – la patrie de Khrouchtchev et de Brejnev, le siège de notre flotte militaire – à l’Otan !          
Ils l’avaient appelée la « révolution orange ». Révolution, oui ! C’était l’assaut final à ce qui restait de la puissance russe. L’année précédente, cela avait été la Géorgie. Là-bas, ils l’avaient baptisée la « révolution des roses » ! Et dans ce cas aussi, le résultat de cette poétique révolution, faite de jolies filles et de nobles idéaux, avait consisté à porter au pouvoir un espion de la CIA. Il n’y avait pas besoin d’une boule cristal pour imaginer l’étape suivante : la Russie. Une belle révolution colorée à Moscou, un nouveau président, avec un master de Yale en poche, et le triomphe des États-Unis aurait été complet. Le jeune Bush aurait pu se produire dans une de ces mascarades qui lui plaisaient tellement. « Mission accomplished », et cette fois directement sur la place Rouge.


« Une révolution vient du bas, pour donner le pouvoir au peuple. En Ukraine, ç’a été un coup d’État. Et tu sais qui a pris le pouvoir ? (...) Les Américains, Alexandre. La révolution orange n’est pas née sur la place Maïdan, elle est née à Langley, en Virginie. Mais il faut admettre que, par rapport au passé, ils ont bien fait les choses à la CIA. Dans le temps, ils payaient les généraux. Un coup d’État militaire balancé au bon moment et l’affaire était dans le sac. Ils ont agi comme ça pendant des années et ça marchait très bien. Mais aujourd’hui c’est devenu plus compliqué, il y a Internet, les portables, les caméras. Alors, tu sais ce qu’ils ont fait ? Ils ont changé de méthode. En fait, ils l’ont inversée : au lieu de partir du haut, ils ont décidé de partir du bas. C’est le pouvoir qui épouse le contre-pouvoir. Ils ont étudié les techniques de leurs ennemis. Les guérillas, les pacifistes, les mouvements de jeunes. Et ils ont compris comment ça fonctionnait. »          
Ou du moins, c’était ce dont le Tsar était intimement persuadé.          
« Regarde l’Ukraine, Alexandre. Ils ont créé une organisation de jeunes, ils ont organisé des concerts sur la place Maïdan, ils ont monté une ONG pour surveiller les élections, comme ils disent, des médias qu’ils appellent indépendants, contrôlés, comme par hasard, par les oligarques les plus antirusses qui soient. Même le ruban orange. Je parie qu’ils ont fait un sondage pour choisir la couleur. Tout est calculé, comme le lancement d’une nouvelle lessive. Ou plutôt d’une boisson pour adolescents. Parce que l’ingrédient principal est l’énergie, la frustration des jeunes, leur désir de changer le monde. Les Américains l’ont compris et en tirent profit. 
 
 
J’ai compris alors que la vraie liberté naît du conformisme. C’est uniquement si tu maintiens les apparences que tu peux faire ce que tu veux.


« Comment fais-tu quand tu veux casser un fil de fer ? D’abord, tu le tords dans un sens, puis dans l’autre. C’est ce que nous ferons, Evgueni. Au fur et à mesure que vous construirez votre réseau, vous vous rendrez compte qu’il y a des thèmes auxquels les gens tiennent plus que tout. Je ne sais pas lesquels. Ce sont les clics qui te le diront, Evgueni. Peut-être qu’il y a quelqu’un qui est contre les vaccins, un autre contre les chasseurs ou les écologistes ou les Noirs, ou les Blancs. Peu importe. L’essentiel est que chacun ait quelque chose qui lui tienne à cœur et quelqu’un qui le fasse enrager.          
« Nous ne devons convertir personne, Evgueni, juste découvrir ce en quoi ils croient et les convaincre encore plus, tu comprends ? Donner des nouvelles, de vrais ou de faux arguments, cela n’a pas d’importance. Les faire enrager. Tous. Toujours plus. Les défenseurs des animaux d’un côté et les chasseurs de l’autre. Ceux du Black Power d’un côté et les suprémacistes blancs de l’autre. Les activistes gay et les néonazis. Nous n’avons pas de préférence, Evgueni. Notre seule ligne, c’est le fil de fer. Nous le tordons d’un côté et nous le tordons de l’autre. Jusqu’à ce qu’il se casse. »      
 
     
Que nous poussions nos sympathisants et les groupes anti-américains, ils s’y attendent, n’est-ce pas ? Mais que feront-ils quand ils se rendront compte que nous poussons également leurs adversaires ? Les patriotes du second amendement qui veulent porter leur fusil automatique même aux chiottes. Les végans qui boiraient la ciguë plutôt qu’un verre de lait. Les jeunes qui veulent sauver le monde de la catastrophe écologique. Moi, je te le dis. Ils deviendront fous, ils n’y comprendront plus rien. Ils ne sauront plus qui ni quoi croire ! La seule chose qu’ils comprendront est que nous sommes rentrés dans leur cerveau et que nous jouons avec leurs circuits neuronaux comme si c’était une de tes machines à sous ! »  (...)       
« C’est pourquoi la fonction principale de cet endroit est justement d’être découvert, Evgueni. De se faire prendre. Crois-tu vraiment qu’une centaine de gosses dans un lieu comme celui-ci puissent changer l’histoire ? Bien sûr que non, Evgueni, aussi bons soient-ils, cela n’arrivera pas. Eux se limiteront à chevaucher le chaos, peut-être réussiront-ils à l’augmenter un peu, mais la rage qu’ils utiliseront pour le faire est déjà présente et l’algorithme qui la gouverne, ce sont les Américains qui l’ont créé, pas les Russes. Dans tout cela, nous serons tout au plus la mouche du coche. Mais nous nous ferons prendre en flagrant délit ! Ainsi, partout, nos premiers propagandistes deviendront ceux qui nous accuseront de comploter contre la démocratie, en Europe et aux États-Unis. Ce sont eux qui vont construire le mythe de notre puissance. Nous, nous ne devrons pas faire autre chose que de nous comporter de façon suspecte et de formuler quelques démentis peu plausibles. Cela suffira pour confirmer leurs pires cauchemars : “Les Russes sont les patrons secrets du nouveau monde !” À son tour, cette fantaisie nocturne augmentera le chaos. Et ainsi notre puissance passera de la légende à la réalité. C’est ce qui est bien en politique, Evgueni, tu sais : tout ce qui fait croire à la force l’augmente véritablement. »
 
 
La première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité. Mobutu le savait parce qu’il venait d’une terre où le chef était tué s’il chutait simplement de cheval. Et il était étranglé s’il tombait malade. Le chef se doit d’être fort s’il veut être en mesure de protéger sa tribu. Au moment où il fait montre de faiblesse il est abattu et remplacé par un autre. C’est la même chose partout. Mais, selon où il se trouve, le chef déposé peut être empalé vivant ou expédié à l’autre bout du monde pour faire des conférences à cent mille dollars.


Notre génération avait assisté à l’humiliation des pères. Des gens sérieux, consciencieux, qui avaient travaillé dur toute leur vie et qui s’étaient retrouvés, les dernières années, perdus comme un Aborigène australien qui essaye de traverser l’autoroute. Cela valait pour les enfants de la nomenklatura comme pour tous les autres. Nous avions vu nos parents, des hommes forts, nos points de référence, errer, les yeux écarquillés, incrédules face à l’effondrement de tout ce en quoi ils avaient cru. Nous les avions vus raillés, mortifiés pour avoir simplement fait leur devoir. D’ailleurs, c’est nous qui les avions raillés et mortifiés. Nous avions tous, je pense, été frappés à mort par cette scène. Nous l’avions produite et nous en avions été frappés. Personne n’avait pu, par la suite, maintenir une conscience intacte. Il s’agissait à présent de leur rendre justice. À eux et à leurs pères, qu’ils avaient eux aussi humiliés, parce que la Russie est éternellement condamnée à recommencer.


Les chefs de la milice locale ne comprennent pas, ils se donnent encore des objectifs naïfs comme la victoire. Mais tu n’es pas aussi stupide, Alexandre. Tu comprends que la guerre est un processus, dont les buts vont bien au-delà du succès militaire. Au contraire, il est nécessaire que notre succès ne soit jamais complet, la conquête jamais définitive. Que veux-tu que la Russie fasse avec deux régions de plus ? On a repris la Crimée parce qu’elle était à nous, mais ici le but est différent. Ici notre objectif n’est pas la conquête, c’est le chaos. Tout le monde doit voir que la révolution orange a précipité l’Ukraine dans l’anarchie. Quand on commet l’erreur de se confier aux Occidentaux, cela finit ainsi : ceux-ci te laissent tomber à la première difficulté et tu restes tout seul face à un pays détruit. » (…)
« Cette guerre ne se combat pas dans la réalité, Alexandre, elle se combat dans la tête des gens. L’importance de vos actions sur le champ de bataille ne se mesure pas aux villes que vous prenez, elle se mesure aux cerveaux que vous conquérez. Pas ici. À Moscou, à Kiev, à Berlin. Pense à nos compatriotes russes qui, grâce à vous, retrouvent le sens héroïque de la vie, de la lutte entre le bien et le mal et qui admirent le Tsar, qui défend nos valeurs contre les nazis ukrainiens et la décadence des Occidentaux. Nos jeunes n’ont pas connu le chaos des années quatre-vingt-dix, quelqu’un devait leur rappeler que Poutine incarne la stabilité et la grandeur de la mère patrie. Ensuite, pense aux Ukrainiens qui, grâce à vous, comprennent l’erreur qu’ils ont commise : ils espéraient que la révolution orange les amène en Europe et en fait elle les a ramenés au Moyen Âge, à l’anarchie et à la violence sans fin. Et pense aux Occidentaux qui, grâce à vous, se sont remis à respecter, et jusqu’à craindre, la Russie. Ils avaient cru à la fin de l’histoire, ils mesurent maintenant la dimension de leur erreur. Nous, nous n’avons pas oublié ce que ça signifie d’être des hommes, de lutter, d’être prêts à mourir. Nous n’avons pas peur de nous salir les mains. Il y a une belle différence entre vivre et chercher à ne pas mourir. Eux l’ont oublié, mais pas nous. Nous sommes ici pour le leur rappeler, Alexandre.


La confiance d’un prince n’est pas un privilège, mais une condamnation : celui qui révèle son secret à quelqu’un en devient l’esclave, et les princes ne supportent pas l’esclavage. Vouloir briser le miroir qui nous renvoie notre propre image est une pratique courante. De plus, le prince peut rétribuer les menues faveurs, mais quand elles deviennent trop grandes et qu’il ne sait plus comment les récompenser, surgit en lui la tentation de résoudre le problème en éliminant la cause.


Dans chaque révolution, il y a un moment décisif : l’instant où la troupe se rebelle contre le régime et refuse de tirer. C’est le cauchemar de Poutine, comme de tous les tsars qui l’ont précédé. Le risque que la troupe, au lieu de tirer sur la foule, se solidarise avec elle est l’éternelle menace qui pèse sur tout pouvoir. C’est pour cette raison que quand les étudiants commencent à occuper la place Tian’anmen, le vieux sage Deng Xiaoping ne réagit pas tout de suite. Il sait qu’il est au bord du gouffre. Il ne veut pas risquer de donner ses troupes en pâture aux séditieux, avec leurs slogans, leurs chants, et les jolies filles qui sourient aux militaires. Il préfère attendre, et faire arriver de loin des soldats qui ne parlent pas le mandarin, de façon qu’ils ne puissent pas se solidariser avec les manifestants ; c’est pour cela qu’ils mettent quelques jours à arriver, mais quand ils arrivent, ils sont implacables.
Imaginons maintenant que le pouvoir n’ait plus besoin de la collaboration humaine. Que sa sécurité – et sa force – soit garantie par des instruments qui n’ont pas la possibilité de se révolter contre lui. Une armée de capteurs, de drones, de robots capables de frapper à n’importe quel moment, sans la moindre hésitation. Ce serait, finalement, le pouvoir dans sa forme absolue. Tant qu’il se fondait sur la collaboration d’hommes en chair et en os, tout pouvoir, aussi dur fût-il, devait compter sur leur consentement. Mais quand il sera fondé sur des machines qui maintiennent l’ordre et la discipline, il n’y aura plus aucun frein. 
 
     
Il faudrait toujours regarder l’origine des choses. Toutes les technologies qui ont fait irruption dans nos vies ces dernières années ont une origine militaire. Les ordinateurs ont été développés pendant la Deuxième Guerre mondiale pour déchiffrer les codes ennemis. Internet comme moyen de communication en cas de guerre nucléaire, le GPS pour localiser les unités de combat, et ainsi de suite. Ce sont toutes des technologies de contrôle conçues pour asservir, pas pour rendre libre. Seule une bande de Californiens défoncés au LSD pouvait être assez débile pour imaginer qu’un instrument inventé par des militaires se transformerait en outil d’émancipation. Et ils ont été nombreux à le croire.      
Mais c’est clair maintenant, n’est-ce pas ? Vous le voyez vous-même. La vérité, c’est que la technologie militaire qui nous entoure a créé les conditions pour l’émergence d’une mobilisation totale. Désormais, où que nous nous trouvions, nous pouvons être identifiés, rappelés à l’ordre, neutralisés si nécessaire. L’individu solitaire, le libre arbitre, la démocratie sont devenus obsolètes : la multiplication des données a fait de l’humanité un seul système nerveux, un mécanisme fait de configurations standards prévisible comme une nuée d’oiseaux ou un banc de poissons.   
 
 
Le KGB avait projeté, dans les années cinquante, un système pour ficher toutes les relations de chaque citoyen soviétique. La vertushka de mon père en était le symbole. Mais Facebook est allé beaucoup plus loin. Les Californiens ont dépassé tous les rêves des vieux bureaucrates soviétiques. Il n’y a pas de limites à la surveillance qu’ils ont réussi à instaurer. Grâce à eux, tout moment de notre existence est devenu une source d’informations.      
Les nazis disaient que l’unique personne qui fût encore un individu privé en Allemagne était celle qui dormait, mais les Californiens les ont dépassés eux aussi. Les flux physiologiques des personnes, y compris leur sommeil, ne possèdent plus de secrets pour eux. Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’à aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu.     
 
 
Quand le prochain virus sortira d’un marché ou d’un laboratoire, quand Seattle, Hambourg ou Yokohama seront rasés par une bombe atomique sale ou par une attaque bactériologique, quand un simple petit garçon en proie au mal de vivre, au lieu d’ouvrir le feu sur sa classe, sera capable d’anéantir une ville, l’humanité entière ne demandera plus qu’une chose : être protégée. La sécurité, à n’importe quel prix. Dès aujourd’hui, la variation est devenue suspecte, bientôt le plus infime écart par rapport à la norme deviendra un ennemi à abattre à tout prix. Et l’infrastructure sera déjà en place. Commerciale jusque-là, la mobilisation deviendra politique et militaire. L’ensemble des instruments à notre disposition devra être employé à combattre l’apocalypse ; face à la terreur, tout le reste sera toujours tolérable.
Ce jour-là, le monde sera prêt pour l’avènement du Bienfaiteur de Zamiatine : celui qui veillera à ce que plus rien n’arrive. La machine aura rendu possible le pouvoir dans sa forme absolue. Un seul homme pourra alors dominer l’humanité entière. Et ce sera un individu quelconque, sans talent particulier, parce que le pouvoir ne résidera plus dans l’homme mais dans la machine, et un homme, choisi au hasard, pourra la faire fonctionner.      
Son règne ne sera pas un règne long. Au fond, comme disait notre Brodsky, le dictateur n’est qu’une version ancienne de l’ordinateur. Dans un monde gouverné par les robots, il ne s’agit que d’une question de temps avant que le sommet même ne soit remplacé par un robot.     
 

Nous avons cru longtemps que les machines étaient l’instrument de l’homme, mais il est clair aujourd’hui que ce sont les hommes qui ont été l’instrument de l’avènement de la machine. La transition se fera doucement : les machines n’imposeront pas leur domination sur l’homme, mais elles entreront dans l’homme, comme une pulsion, une aspiration intime. Dès à présent, la perfection de la machine est devenue l’idéal de milliards d’hommes qui se battent pour se fondre toujours plus dans le flux de la technologie.      
L’histoire humaine se termine avec nous. Avec vous, avec moi et peut-être avec nos enfants. Après, il y aura encore quelque chose, mais ce ne sera plus l’humanité. Les êtres qui viendront après nous, s’il y en a, auront des idées et des préoccupations différentes de celles qui ont occupé les hommes jusqu’à aujourd’hui.      
Nous aurons été la parenthèse qui a rendu possible la descente de Dieu dans le monde. Seulement, Dieu, au lieu de se présenter sous la forme improbable d’une entité désincarnée, ne sera qu’un gigantesque organisme artificiel, créé par l’homme mais capable, à partir d’un certain moment, de le transcender pour réaliser la prophétie d’un temps sans péché et sans douleur.   

 

 

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