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samedi 20 juillet 2024

[Ribeiro, Damien] Les routes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les routes

Auteur : Damien RIBEIRO

Parution : 2023 (Rouergue)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Entre France et Portugal, de 1955 à 1995, les destins croisés de trois générations d’hommes, coupés les uns des autres bien que reliés par le fil du sang. Entre Vasco, le grand-père, fuyant en France avec femme et enfants les conséquences d’un acte que ses descendants ne connaîtront que bien des années plus tard, et Arthur le petit-fils qui ne parle pas un mot de portugais, il y a la formidable personnalité de Fernando, le maçon, l’entrepreneur, l’homme qui veut repousser l’horizon. Lui choisit d’épouser une Française et vit dans sa chair le déchirement entre deux communautés. Étranger à son père comme à son propre fils, il hante ce magnifique roman d’un désespoir intime aussi secret que destructeur.
Damien Ribeiro joue en virtuose de ces trois personnages qui traversent, l’un le Portugal de Salazar et l’Espagne de Franco, le deuxième le mirage des Trente Glorieuses, le plus jeune le vertige de la déception paternelle. Il raconte aussi l’histoire d’une diaspora silencieuse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Damien Ribeiro est né à Bayonne où, à la fin des années 1990, il s’est impliqué dans le mouvement hip-hop, notamment dans le rap et le graffiti. Au début des années 2000, il écrit de nombreux textes et chroniques dans des webzines spécialisés. En parallèle il suit des études de droit. Il vit aujourd’hui à Perpignan. Les Évanescents, son premier roman, paraît au Rouergue en 2021.

 

 

Avis :

Arrivé en France en 1973 en prétendant « fuir la dictature » plutôt que les « complications » tues même aux siens, David s’empresse de retourner au pays sitôt la révolution des Oeillets et la chute du régime de Salazar. Ayant pour sa part choisi de rester en France, son fils Fernando y crée une entreprise de maçonnerie, brave la loi communautaire en épousant une Française et élève son propre fils Arthur en si parfait petit Français que pas même un mot de portugais ne lui est familier.

Ainsi s’écrit la diaspora de la famille Carvalho, chaque génération semblant dériver de plus en plus loin l’une de l’autre, non pas seulement parce qu’elles ne résident pas toutes dans le même pays, mais surtout parce que, même vivant sous le même toit, aucune se ne reconnaît plus dans les choix ni dans la manière d’être de l’autre. Il faut dire qu’à force de non-dits, par cette « étrange croyance qui prête au silence le pouvoir d’effacer les souffrances », l’incompréhension n’a cessé de croître entre les trois hommes, chacun porté par des aspirations et par des décisions qu’il pense irréconciliables. C’est pourtant sans compter l’inconsciente mais indélébile empreinte psychologique qui constitue leur plus forte filiation et leur plus solide héritage...

Pris en tenaille entre père et fils, Fernando est sans doute celui des trois qui se retrouve le plus aux prises avec ses déchirements et ses contradictions. Lui qui a voué son existence à sa « réussite » française, poussant si bien son fils à devenir plus français que français qu’il lui semble maintenant un parfait étranger, réalise au décès de son père, dans un mélange de colère et de frustration, qu’il n’a au fond toujours agi qu’en réaction à ses origines portugaises. « A qui allait-il se mesurer maintenant ? (…) En le quittant maintenant, ce ­salaud le privait de sa revanche, de cette procession qu’il imaginait faire au volant d’une Mercedes neuve dans le village, habillé comme un prince, Hélène à ses ­côtés, habillée comme une femme de médecin, les petits derrière, ­habillés comme des Français. »
Et non seulement cela, « Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il luttait pour se détacher de son groupe, mais dès que ce dernier était moqué, réduit, raillé, il se sentait le plus offensé de tous. Pour en être issu et s’être hissé au-dessus, il s’estimait le seul légitime à juger les Portugais de France. S’il ne devait rester qu’un seul représentant de cette espèce, ce serait lui, le dernier à s’agripper à sa carte d’identité portugaise comme à une chanson qu’on fredonne pour se consoler des paroles oubliées. »

Agençé en incessants allers-retours entre les époques et entre France et Portugal, le récit avance comme à bâtons rompus, accumulant dans le désordre des épisodes a priori disjoints, étagés de 1955 à 1995, mais formant insensiblement la trame d’une histoire familiale à laquelle, malgré leurs pas de côté et leurs tentatives, chacun à leur façon, de prendre le large, aucun personnage ne parvient à échapper. Ainsi, lancés sur des trajectoires de vie pourtant distinctes, séparés par leurs incompréhensions et par leur défaut de communication, ils finiront par réaliser qu’en aveugles tâtonnants, ils n’auront pourtant tous suivi que des chemins de traverse, menant en définitive à la même destination, ou plutôt les ramenant irrémédiablement à leur même point de départ.

Un roman tout en subtilité et sensibilité, qui excelle à peindre la solitude, l’aliénation et le désespoir de personnages emmurés dans le silence et l’incommunicabilité, condamnés à gratter sans s’en rendre compte la vieille plaie familiale qui, cachée et négligée, ne parvient pas à cicatriser. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

A dix-neuf ans elle avait imaginé un grand voyage, quelque chose d’exotique, une ligne de fuite, une cavalcade, le bruit des amarres qu’on rompt. Et la voilà dix-neuf ans après sa déclaration d’indépendance, vivant à cinq kilomètres des Turca : toute une vie pour parcourir une si petite distance.


Le ciment est comme une poussière fine, très volatile, impossible à fixer. Au repos au fond d’un sac elle peut  prendre des allures de crème presque douce lorsqu’on y plonge la main. Mais assez vite quelque chose accroche la pointe des doigts, une sensation désagréable pareille à celle du coton qu’on déchire. Le ciment se faufile partout : en ouvrant un sac on en retrouve tapi dans les poils des bras, sous les ongles, jusque dans les narines où il a filé en suivant l’air inspiré. Si les cloisons nasales sont sèches, il court dans le fond de la gorge où il laisse son goût de poil à gratter minéral. Les sacs eux-mêmes, bien qu’hermétiquement fermés par un premier emballage en film plastique et un second en kraft épais, sont recouverts d’une pellicule grise qui résiste à tous les enfermements. Une seule façon de la figer : le mélanger au sable et à l’eau. A cet instant, alors qu’il avait enlevé ses chaussures et ses chaussettes, que ses pieds nus s’enfonçaient dans le sable froid pour toucher, pour la première fois, l’eau de l’océan, la vie de David suivait l’itinéraire du ciment.


On voyait les immenses cheminées aux verticales autoritaires, les toits triangulaires abrupts et les enchevêtrements de tuyaux de la cimenterie à des kilomètres. De loin, la poussière minérale qui en émanait, la fumée grise qui s’en dégageait et les reflets du soleil brumeux donnaient à l’ensemble les contours flous d’un mirage. Des passerelles bardées de métal allaient d’un bâtiment à l’autre, d’énormes cylindres zigzaguaient des toits aux fenêtres dans une pente douce, évoquant un toboggan géant qu’aucun enfant n’emprunterait. Le bâtiment était l’exact contraire d’une cathédrale : seules les préoccupations purement pratiques avaient été prises en compte pour l’édifier. Pourtant, quelque chose de majestueux s’en dégageait, une espèce de puissance irrésistible devant laquelle les hommes s’inclinaient. Ici, la technique avait remplacé Dieu.


« C’est bizarre, tu es portugais, mais tu n’as aucun accent, ou alors un léger accent de Marseille. Tous les autres, quand ils parlent, on croirait des Lisboètes expliquant son trajet à un touriste français. Tes copains, ils vivent ici depuis dix ans, on dirait qu’ils sont encore là-bas. » Même s’il partageait son avis, cette remarque l’avait blessé. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il luttait pour se détacher de son groupe, mais dès que ce dernier était moqué, réduit, raillé, il se sentait le plus offensé de tous. Pour en être issu et s’être hissé au-dessus, il s’estimait le seul légitime à juger les Portugais de France. S’il ne devait rester qu’un seul représentant de cette espèce, ce serait lui, le dernier à s’agripper à sa carte d’identité portugaise comme à une chanson qu’on fredonne pour se consoler des paroles oubliées. Et bien qu’ayant vécu plus longtemps ici que la-bas, il refusait obstinément la naturalisation, se méfiant de ce mot désignant aussi l’empaillage d’un animal mort. Lui l’appelait, par erreur ou par grande lucidité, la « dénaturalisation ».


Ici, l’argent, ils en ont honte. Ils passent leur temps à faire des coups, ils en accumulent toujours plus, mais ils le cachent. C’est les curés qui leur ont appris. Les vieilles voitures, les petites maisons… Ils sont nés là. Ils vont mourir ici. Toute la vie ils se surveillent. Les fenêtres sont petites, c’est pas à cause du froid. C’est pour ne pas que leur le voisin voie à l’intérieur. Rien jeter. Réparer. Recoudre les habits. Accommoder les restes. Ils grattent tout. Ils accumulent. Ils planquent. Jamais à la banque, personne ne doit savoir ce qu’ils ont. Ils vivent comme ça, comme des cons. Ils se tuent au travail juste pour échapper à la surveillance des autres. Et ils repassent ici au bar, pour s’assurer qu’il n’en manque pas un. Qu’aucun n’a foutu le camp au bout du monde avec une maîtresse. (…)
Voilà, ne juge pas les gens trop vite. Ici ce n’est pas comme chez vous.
 

Il fallait être triste. Son père, qui selon la légende familiale, avait connu mille vies et surmonté tant d’épreuves, venait de mourir à cinquante-cinq ans sans que les deux hommes n’aient eu le temps ni l’envie de se réconcilier. Il avait survécu cinq ans à sa femme et laissait Fernando, David le frère, Armando l’autre frère et Linda la soeur, orphelins et orgueilleusement seuls ; chaque enfant ayant eu une excellente raison de se brouiller définitivement avec ses frères et sœurs.


S’il ressentait une véritable tristesse, ce n’était pas tant la perte du père que celle du grand rival. A qui allait-il se mesurer maintenant ? Et pourquoi David était-il parti alors que Fernando n’avait pas fini son ascension ? En le quittant maintenant, ce salaud le privait de sa revanche, de cette procession qu’il imaginait faire au volant d’une Mercedes neuve dans le village, habillé comme un prince, Hélène à ses côtés habillée comme une femme de médecin, les petits derrière habillés comme des Français. Il voulait passer devant le bar où David son frère avait ses habitudes, ne pas descendre de la voiture, le toiser, lui et les autres du coin, mettre le cap vers la petite maison à la sortie du village. Là il aurait klaxonné, il aurait posé sa main sur l’épaule de son père pour lui signifier que c’était lui son véritable successeur, et pas David le frère aîné, cet incapable tout juste bon à travailler à la mairie. Il lui aurait dit, avec un ton condescendant et ferme : « tu peux te reposer maintenant, je m’occupe de la famille. » Mais ça n’arriverait pas parce que O Vasco n’était plus.


C’était une étrange sensation que de retrouver ces fratries portugaises agglutinées dans la même rue, comme si la main de Dieu avait découpé aux ciseaux quelques livrets de famille de villages du Nord puis avait décidé de les recoller un peu vite dans des cases trop petites, en France, près de la gare. Le bruit avait couru qu’il y avait du travail dans cette ville. Partout disait-on, on construit des maisons, des entrepôts, des immeubles immenses. Les Italiens ne voulaient plus aller sur les chantiers. Personne n’avait jamais vu un Italien dans les villages. Mais on s’inclinait devant les récits de fortunes faites par les premiers arrivés, alimentés par quelques séjours durant l’été où on voyait revenir des bons à rien dans des voitures neuves. Tout cela avait donné corps à cette histoire. David se foutait de faire fortune, il pouvait difficilement espérer mieux que sa situation au village. D’autres complications l’avaient amené là. Pour le moment il fallait se poser, ne pas se faire remarquer, aller au plus simple. Ainsi, pour ne contrarier personne, quand il fallait expliquer sa situation à une autorité administrative locale, il prétendait toujours fuir la dictature. Derrière ce mot on voyait l’ombre de Salazar, apparemment personne ici ne savait qu’il était mort depuis trois ans.


Tous les Portugais n’étaient pas arrivés en France par le train, pourtant le quartier de la gare, dès les premiers temps, était devenu une sorte d’enclave juridiquement détachée de ce qu’on appelait encore très pompeusement le royaume du Portugal. Les habitants du coin, qui avaient vu revenir les pieds-noirs dix ans plus tôt, se montraient très critiques face aux mouvements de ces populations qui atterrissaient invariablement chez eux. Secrètement, ceux qui avaient toujours vécu là regrettait le temps béni des colonies où les Français encombrants vivaient en Algérie française, les Portugais en Angola, les Espagnols et les Italiens où ils voulaient, pourvu que ce soit loin d’ici. Eux n’avaient rien demandé, et voilà qu’il leur fallait trouver de la place pour les pieds-noirs, mais aussi pour tous leurs Arabes qui semblaient être montés dans le même pinardier, pour les Espagnols qui prétendaient fuir Franco, pour les Portugais qui prétendaient fuir feu Salazar. La terre entière fuyait ses malheurs pour échouer ici en quête d’un nouvel ailleurs. Un dimanche midi, au moment où il plantait sa lame dans le dos du coq rôti que la famille s’apprêtait à déguster, monsieur Colpiègne avait synthétisé ce sentiment en une phrase lapidaire : « Nous sommes devenus leur colonie » (…)

 

 

vendredi 23 avril 2021

[Godfard, Dominique] Le conflit de l'an 2040

 






J'ai aimé

Titre : Le conflit de l'an 2040

Auteur : Dominique GODFARD

Parution : 5 Sens (2021)

Pages : 132






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Roselyne, 98 ans, invite sa famille pour le réveillon du 31 décembre 2039. Qu’il s’agisse de sa personne, de son style de vie ou de son vocabulaire, elle a conservé de beaux restes qui datent quelque peu, mais ne rebutent pas Arthur, son petit-fils bien-aimé âgé de 16 ans. Au lendemain des festivités, un terrible conflit s’abat sur une société déjà divisée par un système générationnel clivant. Durant une année, il va tout bouleverser sur son passage, en particulier l’existence de Roselyne et de son entourage. Toutefois, ce conflit apprendra aux principaux acteurs de cette histoire singulière à mieux se connaître, à se rapprocher les uns des autres en dépit de générations différentes et à fêter dignement la Saint-Sylvestre au 31 décembre 2040… 

Roman d’anticipation farfelu, fable rigolote ou satire déjantée ? Le conflit de l’an 2040 s’apparente à tous ces genres et, comme la plupart des récits liés à la futurologie, repose sur une analyse sérieuse de notre époque tout en s’attachant à en dénoncer les travers avec une allégresse communicative.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Casablanca, Dominique Marie Godfard a vécu à Paris et à Londres. À la retraite aujourd’hui, elle habite la Basse-Normandie. D’abord nouvelliste, elle s’est tournée en 1999 vers le roman (LA PAMPA). Ses dernières publications : Le bus pour Drancy (roman, 2014), Une année percheronne (Journal, 2015), Le bonheur passait, il a fui ! (nouvelles, 2016), Variations sur le regard (billets, 2018), L’accourue en son jardin percheron (Journal, 2019).


Avis :

Nous sommes en 2040. Roselyne, quatre-vingts-dix-huit ans, est déboussolée par ce qu’est devenu le monde. A vrai dire, il n’y a plus guère qu’avec son petit-fils préféré, Arthur, seize ans, qu’elle se sent de vraies affinités. Toutefois, lorsqu’un grave conflit générationnel bouleverse soudain la société entière, la vieille dame et les siens, amenés à surmonter leurs différences et leurs incompréhensions, apprennent à mieux se connaître et finissent par se rapprocher.

Roselyne apparaît très vite comme un avatar de l’auteur, une projection d’elle-même dans une fable mi-figue mi-raisin, où l’humour le dispute à l’inquiétude. Derrière la facétie et l’exagération satirique, s’expriment un désarroi et un questionnement sur les travers et les tendances de la société contemporaine. Tandis que le récit dessine un monde futur divisé en castes générationnelles, d’autant moins capables de se comprendre que chacun vit dans sa bulle, au sein d’un univers artificiel régenté par les réseaux sociaux, deux perspectives chagrinent particulièrement Roselyne : que, sans authentiques relations humaines, son petit-fils passe à côté de l’amour, et que le plaisir des mots et de la langue achève de tomber en désuétude.

S’il interroge et s’insurge au fil de ses observations, le texte ne se départit jamais d’une grande tendresse pour ses personnages et, malgré tout, d’un optimisme global résultant d’une sorte d’incrédulité face à l’inconcevable. Au final, menacés par le pire, les protagonistes ont suffisamment d’humanité et de bon sens pour s’en tirer, comme si ce livre n’était au fond qu’une forme d’avertissement, un signal d’alarme à destination d’un public forcément capable de réagir et de ne jamais en arriver là. L’ouvrage se garde par ailleurs de tout passéisme et manichéisme, Roselyne s’efforçant d’utiliser à bon escient les nouveaux outils et réseaux de communication qui la désarçonnent tant.

Malgré, ça et là, quelques coquilles et imperfections de style, ce livre se lit très agréablement. D’une façon originale et amusante, il nous interpelle très justement quant à l’impact des réseaux sociaux, tant sur nos relations humaines, que sur notre rapport au langage et à l’écrit. (3/5)


Citations :

La beauté ceint ses accompagnateurs d’une aura de fierté tout à fait incompréhensible mais bien réelle.

Il arrivait à Roselyne de se demander si ce que l’on appelle « attachement » à autrui ne deviendrait pas, le temps passant, de l’ordre de l’étouffement, de l’emprisonnement, bref d’une obligation un peu pénible dont on tolère les contraintes faute de choix ou par habitude.

La vie des personnes âgées se compliquent à la suite de l’amoindrissement de leur facultés qui les laisse sur le flanc en leur imposant des interdits toujours plus nombreux, mais aussi de l’idée qu’elles se forgent de leur âge dont elles craignent d’encombrer leur entourage : la vieillesse se fait peur à elle-même !

« C’est quoi, un youfirster, quoi ou qui ?
- Une personne qui publie des vidéos régulièrement sur Internet. Plus elle a de followers ( des abonnés à sa chaîne, si tu préfères), plus elle devient quelqu’un d’important. (…)
- Est-ce qu’il y a une chaîne You First dédiée aux mots ? demanda Roselyne.
- Oh ! Sûrement. Je ne sais pas s’il y en a beaucoup, mais si tu en faisais une, ce serait… oufissime ! Fit l’adolescent dans un sourire un brin moqueur.
- Les mots n’intéressent pas les youfirsters ?
- Si, mais seulement les mots-clefs. »

Ne passait-elle pas, en effet, son temps en la comparaison dévalorisante de son aspect physique d’aujourd’hui avec celui de la jolie jeune femme qu’elle avait été ? Comme si elle ne pouvait se défaire de la photo d’une Roselyne aux blandices éclatantes et à laquelle elle se mesurait jusqu’à éprouver une telle honte de son vieillissement qu’il lui fallait constamment rappeler son âge, à la manière d’une excuse qui désignerait le responsable de son état actuel.

Les vieux ne voient pas avec les yeux mais avec le bout de leurs doigt et de leur coeur.

Ce qu’il faut apprendre, c’est à peindre avec les mots.


Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

vendredi 19 juillet 2019

[McArthur, Robin] Les femmes de Heart Spring Mountain





J'ai aimé

 

Titre : Les femmes de Heart Spring Mountain
          (Heart Spring Mountain)

Auteur : Robin McARTHUR

Traductrice : France CAMUS-PICHON

Parution : 2018 en américain (Ecco)
                2019 en français (Albin Michel)

Pages : 368



 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Août 2011. L’ouragan Irene s’abat sur le Vermont, laissant derrière lui le chaos et la désolation. Loin de là, à La Nouvelle-Orléans, Vale apprend que sa mère a disparu lors du passage de la tempête. Cela fait longtemps que la jeune femme a tourné le dos à sa famille, mais cette nouvelle ne lui laisse d’autre choix que de rentrer chez elle, à Heart Spring Mountain.

Elle y retrouve celles qui ont bercé son enfance : la vieille Hazel qui, seule dans sa ferme, perd la mémoire, et Deb, restée fidèle à ses idéaux hippies. Mais si elle est venue là dans le seul but de retrouver sa mère, c’est aux secrets des générations de femmes qui l’ont précédée que Vale va se confronter, réveillant son attachement féroce à cette terre qu’elle a tant voulu fuir. 


Après Le Cœur sauvage, un recueil de nouvelles unanimement salué par la critique et les libraires, Robin MacArthur signe, d’une écriture pure et inspirée par la nature sauvage du Vermont, un émouvant premier roman sur le lien à la terre natale, et offre une réflexion lumineuse sur l’avenir de notre planète.


« L’écriture de Robin MacArthur est un petit miracle. » Télérama.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Robin MacArthur est originaire du Vermont, où elle vit toujours aujourd’hui. Elle a créé avec son mari un groupe de musique folk baptisé Red Heart the Ticker, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues littéraires. Régulièrement comparée à Annie Proulx et Anthony Doerr, elle s’impose en deux livres seulement comme un des jeunes écrivains les plus prometteurs de sa génération.  

 

 

Avis :

Lorsqu’en 2011, sa mère Bonnie est portée disparue suite à l'ouragan Irene qui vient de frapper la côte Est des Etats-Unis, Vale quitte précipitamment son travail de serveuse et de strip-teaseuse à la Nouvelle-Orléans pour revenir dans le Vermont, à Heart Spring Mountain, ce coin perdu de nature qui est le berceau de sa famille et où elle a passé toute son enfance. C'est la première fois depuis des années qu'elle revient dans ce lieu pauvre et rural, qu'elle a fui en même temps que la toxicomanie de sa mère. Alors qu'elle se lance désespérément sur les traces maternelles, c'est bientôt tout le passé familial qu'elle se retrouve à exhumer peu à peu, déterrant des secrets longtemps tus sur sa généalogie et se réconciliant finalement avec ses racines et sa terre d'origine.

Cette vaste saga sur trois générations de femmes se déploie lentement, alternant les époques au fil de courts chapitres qui viennent peu à peu dissiper les mystères de cette famille. Les hommes en sont les grands absents, presque tous disparus ou inconnus, alors que les femmes s'agrippent courageusement à leur indépendance et à leur mode de vie rude et sauvage, au contact de la terre et de la nature.

Il aura fallu ni plus ni moins qu'un dérèglement climatique pour qu'enfin Vale puisse mettre de l'ordre dans le passé, et trouver par là la possibilité de se construire qui aura tant fait défaut à sa mère. Car comment trouver son équilibre sans connaître ses origines, surtout lorsque les secrets s'empilent au fil des générations, depuis une lointaine et oubliée ascendance amérindienne, jusqu'au mystère de pères dont on ignore l'identité ?

Sur fond de désastre climatique, au moment où les violents et perturbants bouleversements qui s'annoncent nous amènent à nous interroger et à nous recentrer sur les vrais essentiels, cette histoire nous questionne sur notre identité profonde, insistant sur l'importance du sentiment d'appartenance et la transmission entre les générations. Il nous rappelle que nous faisons partie d'un tout, que sans conscience de nos origines et sans harmonie avec notre environnement, il nous est impossible de nous sentir légitimes, de nous construire en tant qu'individus, de vivre tout simplement.

Si ce récit puissant et choral est intelligemment construit autour de beaux portraits de femmes, il ne m'a pas captivée du début à la fin. Je me suis souvent sentie perdue dans les incessants sauts entre les personnage et les époques. J’ai eu du mal à entrer dans l’histoire, à m’attacher aux personnages et à leur marginalité un peu excentrique. J’ai eu un sentiment de longueur et de lassitude, et je n’ai pas compris l’utilité des références littéraires et cinématographiques qui m’ont semblé alourdir le récit plus qu’autre chose.

Je garde donc une impression mitigée de ce livre aux qualités indéniables, mais que j'ai plus apprécié intellectuellement que véritablement aimé. (3/5)

 

 

Citation :

Le violoneux, c’est Lex. L’homme aux yeux couleur de fougère, à peine bordés de noir. Quand il joue, on dirait que son corps se détache du sol, seulement relié à la terre par un fil électrique courant de son orteil gauche au sommet de son crâne. Il tournoie autour de ce fil, tanguant légèrement, tremblant, se baissant, transporté, épanoui. La plupart du temps, ses yeux sont fermés, mais il lui arrive de regarder les danseurs et là il sourit, un sourire pareil à l’explosion d’une ampoule électrique dans cette salle tout en bois où nous dansons, où les hommes sont si tendus et les femmes si raides, le visage impassible, mais quand l’ampoule explose, l’espace d’un instant on a tous l’air tellement beaux que j’ai l’impression de pouvoir me métamorphoser en quelque chose que je n’étais pas auparavant : un faucon, une braise, les pétales épars d’une rose du Venezuela.

lundi 11 mars 2019

[Ariyoshi, Sawako]

 

 

 

 

 

 

 

          BILAN DE LECTURE :


           4  Livres lus : 4  Coups de coeur (5/5)








 

BIOGRAPHIE :

Née en 1931 et morte en 1984, Sawako Ariyoshi est une femme de lettres japonaise.
Entre 1949 et 1952, elle étudie la littérature et le théâtre à la Tokyo Woman's Christian University, où elle obtient ses diplômes. En 1959, elle se rend à New York pour étudier au Sarah Lawrence College.
Elle connaît très tôt un immense succès avec des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre qui traitent souvent de la condition féminine. "Les Dames de Kimoto" (1959), son roman le plus connu en France, est une fresque sociale du Japon de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1950, racontée à travers le destin de plusieurs générations de femmes. "Le Miroir des courtisanes" (1965) se penche avec sensibilité sur l'univers secret des geishas.
On l'a beaucoup comparée, au Japon, à Simone de Beauvoir qu'elle admirait sans réserve.
Au Japon, plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au cinéma et à la télévision.
(Source Babelio) 

 

BIBLIOGRAPHIE (Romans traduits en français) :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

💓💓    Les dames de Kimoto (紀ノ川, Kinokawa, La rivière Ki) (1959)
💓💓    Le miroir des courtisanes (香華, Kôgé, Encens parfumé) (1962)
💓💓    Kaé ou les deux rivales (華岡青洲の妻, Hanaoka Seishū no tsuma) (1967)
💓💓    Le crépuscule de Shigezo (恍惚の人, Kōkotsu no hito) (1972)


CARACTERISTIQUES : 

L'élégance du style, la profondeur psychologique, la finesse d'analyse.


THEMES RECURRENTS : 

La condition féminine, l'équilibre entre tradition et modernité au Japon, l'évolution de la société japonaise de la fin du XIXe à l'après seconde guerre mondiale.

[Ariyoshi, Sawako] Le miroir des courtisanes




Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Le miroir des courtisanes

Titre original : 香華 , Kôge (Encens parfumé)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traducteur : Corinne ATLAN

Parution originale : 1962

Parution française : 1994

Editeur : Philippe Picquier

Pages : 526







 

Présentation de l'éditeur :   

Le roman-fleuve d'une histoire d'amour, de haine et de jalousie dans le Japon d'avant-guerre. Deux destins tragiques de femmes dans un monde impitoyable.

 

 

Avis :

J’ai été totalement séduite par cette longue histoire d’amour-haine entre une mère et sa fille japonaises, du tout début du 20e siècle jusqu’aux années cinquante.

Tomoko a sept ans. Elle est subjuguée par l’éclatante beauté de sa mère, qui ne lui consacre que bien peu d’attention et d’amour maternel : Ikuyo, déjà veuve à vingt ans, n’est préoccupée que de son propre éclat et de la somptuosité de ses kimonos. Assoiffée d’attentions et d’admiration, elle ne tarde pas à se remarier, abandonnant sa fille à sa grand-mère. Mais, dans le Japon de ce début de 20e siècle, le mariage ne correspond guère aux rêves de la jeune femme, dont les comportements dérangent sa belle-famille et choquent jusqu’à sa propre mère. Abandonnée de tous, barricadée dans sa fierté hautaine et une carapace de méchanceté aigrie, elle se retrouve bientôt dans le « monde des fleurs et des saules », y entraînant sa fille, vendue à dix ans à une maison de geishas.


Le roman développe la relation compliquée entre cette mère fantasque et égoïste, et sa fille, d’abord enfant blessée, puis jeune femme qui cherche à se préserver dans un environnement impitoyable, et enfin femme mûre qui parviendra peut-être à la sérénité. Ikuyo a des aspirations parfaitement modernes, mais dans une existence dépendante du pouvoir et du regard des hommes. Tomoko, grâce à l’évolution de son siècle, et en particulier à cause de la seconde guerre mondiale qui va bouleverser le pays, et, comme en Occident, fortement modifier la place des femmes, parviendra à s’affirmer et à trouver sa place.


Tout en finesse et sobriété, l’écriture de Sawako Ariyoshi nous fait découvrir la société japonaise au travers du regard de deux femmes que tout attire et oppose : bain culturel donc, dépaysant et surprenant à souhait, dans un pays qui, au cours de cette première moitié du 20e siècle, bascule de la tradition vers la modernité. Mais aussi regard sensible sur la vie des femmes japonaises et, en particulier, sur une relation mère-fille chaotique mais indéfectible. 


Un nouveau coup de coeur pour Sawako Ariyoshi. Dommage que seuls quatre de ses romans aient été traduits du Japonais. (5/5)



Le coin des curieux :

Le kimono est fait de panneaux de tissus rectangulaires pliés et cousus, mais jamais recoupés. Il se porte côté gauche sur côté droit, ce qui permettait autrefois de cacher une arme plus facilement, le croisement inverse étant réservé aux morts. Il est maintenu par une large ceinture, l'obi, qui se noue d'une manière socialement codifiée et particulièrement compliquée, sa longueur standard étant de 3,6 mètres. Seules les prostituées le portaient noué devant.

Le kimono ne tient pas compte de l'anatomie du corps. Il présente de grandes surfaces propices à l'ornementation, sous la forme de motifs traditionnels (bambou, pivoines, libellules...) ou de scènes plus complexes : au 18e siècle, les peintres japonais éditaient leurs catalogues annuels de décors.

De nos jours, le prix d'un kimono peut atteindre plusieurs milliers d'euros. Même si la Japonaise moderne n'en a plus guère l'occasion, savoir l'endosser et le porter fait partie d'une éducation qu'il est possible d'acquérir auprès d'établissements spécialisés délivrant un diplôme officiel. Le kimono doit être choisi en fonction de son âge, de son statut marital et du type d'évènement.


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samedi 9 mars 2019

[Ariyoshi, Sawako] Le crépuscule de Shigezo



Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Le crépuscule de Shigezo

Titre original : 恍惚の人

                        Kōkotsu no hito

                        (Les années du crépuscule)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traducteur : Jean-Christian BOUVIER

Parution originale : 1972

Parution française : 1986, puis 2018

Editeur : Stock, puis Mercure de France

Pages : 320





Présentation de l'éditeur :   

Étant donné son âge et son état mental, il n’allait plus être possible de laisser Shigezo seul la nuit. Nobutoshi et Akiko le regardaient avec inquiétude. Assis à côté d’eux, il semblait ne rien entendre. Il était tourné vers le jardin, l’air hébété, les yeux éteints, comme perdu dans un rêve lointain.
« Qu’allons-nous faire ? demanda Akiko…
– C’est la première fois que je vois un être humain complètement gâteux! explosa Nobutoshi. Et il faut que ce soit mon père! Je ne peux pas le supporter!»

Devenu veuf, Shigezo est recueilli par son fils et sa belle-fille. Et c’est sur celle-ci, Akiko, que va reposer cette lourde charge, avec les problèmes concrets que cela implique. Mais alors que le vieil homme glisse vers une seconde enfance, elle découvrira qu’il symbolise peut-être l'amour le plus authentique, le plus désintéressé qu’elle ait jamais connu.

 

Avis :

Nous sommes dans les années soixante-dix. Akiko vit avec son mari et son fils dans un petit pavillon d’un quartier populaire de Tokyo. Le décès subit de sa belle-mère lui laisse soudain la charge de son beau-père, Shigezo, âgé de quatre-vingt-quatre ans et montrant des signes inquiétants de sénilité. Après avoir cherché toutes les solutions, Akiko va devoir mettre son activité professionnelle entre parenthèses, accueillir Shigezo chez elle et le materner vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle va découvrir tout le sordide de la maladie et du stade ultime de la vieillesse, mais aussi s’attacher de plus en plus au vieil homme qu’elle accompagnera jusqu’au bout avec tendresse et humanité. 

L’histoire soulève la question du vieillissement de la population japonaise. Les chiffres évoqués par l’auteur sont très pessimistes. En réalité, aujourd’hui, presque 30 % des Japonais ont plus de 65 ans, ce qui en fait la population la plus âgée au monde. Comment gérer le douloureux problème de la dépendance ? Dans les années soixante-dix (et sans doute encore aujourd'hui ?), peu de solutions étaient à la disposition des familles, les maisons de retraite étant réservées aux personnes en bonne santé physique et mentale. Il était donc encore très fréquent de voir cohabiter les différentes générations, au détriment de l’activité professionnelle de l’épouse, encore jugée très secondaire :
Ils ne voulaient pas reconnaître l’apport financier du travail d’une femme dans les revenus du ménage. Elles se faisaient plaisir en travaillant au-dehors et c’était eux qui supportaient avec patience et indulgence le laisser-aller du ménage.
C’est donc aussi la place de la femme dans la société japonaise qui est ici en jeu : le mari d’Akiko ne se sentira jamais concerné par la prise en charge de son père et ne lèvera jamais le petit doigt pour aider son épouse dans ce qu’il ne considère que des tâches domestiques, même lorsqu’elle en perdra le sommeil et risquera de compromettre sa propre santé.

Au global, Sawako Ariyoshi nous livre une réflexion sur la vie et la mort : les personnages du roman prennent soudain conscience de leur propre finitude. Ils découvrent la peur de mal vieillir et de connaître une déchéance pire que la mort elle-même :
- A l'époque féodale, les paysans étaient maintenus dans un état de subsistance minimale. C'est pareil avec la médecine d'aujourd'hui, elle empêche les vieillards de mourir sans les faire vivre pour autant.
- Depuis trois ans il est alité avec une infirmière qui s'occupe de lui en permanence : il ne peut avaler que des aliments liquides. J'imagine que, malgré sa condition de bonze, il doit avoir quelque péché terrible à expier... Vous comprenez pourquoi je préfère dire qu'il est à la retraite. Les gens qui meurent sont moins à plaindre que lui... C'est terrible à dire, mais quand on est réduit à cela, j'ai l'impression que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue.
- Non, personne ne s'inquiète pour moi. Vous savez, nous les vieux, on gêne plus qu'autre chose : ils attendent tous que je meure. Moi non plus je ne demandais pas à vivre si longtemps mais, si je me suicide, on aura du mal à marier mes petits-enfants... Il faut nous entraider pour déranger les jeunes le moins possible... Si l'on ne fait pas assez d'exercices, physiques et mentaux, le corps s'affaiblit et l'on devient vite sénile. 

Nouveau coup de coeur pour la profondeur et l’élégance de l’écriture de Sawako Ariyoshi. (5/5)


Le coin des curieux :

Espérance de vie élevée, taux de natalité très bas, immigration très faible : le Japon connaît un déclin démographique depuis la fin des années 2000. Certains projections statistiques voient la population japonaise tomber à… zéro en l’an 3000. La première conséquence est l’accélération de son vieillissement : les plus de 65 ans représentent aujourd’hui 27 % des Japonais, ce devrait être 40 % en 2040. 
Problèmes  de dépenses pour la Sécurité Sociale, de paiement des retraites, de prise en charge des personnes âgées : l’État tente d’intervenir depuis le début des années 1990, lançant plan après plan. Peu d’effet notable, si ce n’est un arrêt de la baisse de la fécondité (1,5 enfant par femme).
Jusqu’au milieu des années 1980, la politique sociale comptait sur la prise en charge des parents vieillissants par leurs enfants, trois générations vivant ainsi fréquemment sous le même toit. Aujourd’hui, il n’est plus pensable de demander à des enfants souvent uniques de gérer parents et grands-parents.
Vieillir au Japon est souvent devenu synonyme d’angoisse. Pour pallier à leur pauvreté et à leur solitude, on voit de plus en plus de personnes âgées au Japon commettre des larcins pour se faire arrêter, et bénéficier ainsi du gîte et du couvert de la prison. 



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[Ariyoshi, Sawako] Les dames de Kimoto





Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Les dames de Kimoto

Titre original : 紀ノ川, Kinokawa (La rivière Ki)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traductrice : Yoko SIM

Parution originale : 1959

Parution française : 1983, puis 2018

Editeur : Gallimard

Pages : 320







Présentation de l'éditeur :   

«Le mont Kudo était encore voilé par les brumes matinales de ce début de printemps. La main serrée dans celle de sa grand-mère, Hana franchissait les dernières marches de pierre menant au temple Jison. L’étreinte de la main autour de la sienne lui rappelait que, maintenant qu’elle allait être admise comme bru dans une nouvelle famille, elle cesserait d’appartenir à celle où elle avait vécu les vingt années de son existence.»  
À travers le récit des amours, des passions et des drames vécus par trois femmes de générations différentes, Les dames de Kimoto dresse un tableau subtil et saisissant de la condition féminine au Japon depuis la fin du XIXe siècle.

 

Avis :

Ce roman classique, immense succès au Japon, nous fait partager, au travers de plusieurs générations de femmes, l’intimité d’une famille japonaise aisée et respectée, depuis l’ère Meiji démarrant à la fin du XIXe siècle jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale : période d’importants bouleversements, où le pays bascule de la tradition vers la modernité. 

C’est Hana, le personnage central, qui vit le plus complètement cette période charnière : élevée par sa grand-mère dans le plus pur respect des traditions, elle s’appliquera toute sa vie à remplir le rôle modeste et discret réservé aux femmes par son éducation. Elle n’en aura pas moins, de par son fort tempérament, une influence essentielle sur la carrière de son mari, et mènera sa maison en grande dame. Imprégnée des coutumes et superstitions héritées du passé, elle sera douloureusement confrontée aux changements de son siècle : alors que son pays s’écroule après la défaite de la seconde guerre mondiale pour renaître totalement bouleversé, l’influence occidentale change radicalement les mœurs au Japon. Hana ne parviendra jamais à comprendre sa fille Fumio, qui, en révolte contre la soumission féminine, embrassera avec ardeur un mode de vie en profonde rupture avec le sien. Il faudra encore une génération pour parvenir à réconcilier tradition et modernité, au travers d’Hanako, la petite-fille d’Hana.

Grande admiratrice de Simone de Beauvoir, Sawako Ariyoshi nous livre ici une vaste fresque sociale centrée sur l’évolution de la condition féminine au Japon et couvrant près d’un siècle de l’histoire du pays. Pour le lecteur occidental, c’est aussi une plongée dépaysante dans la culture et l’art de vivre japonais, dont l’écriture sobre de ce roman restitue un tableau précis, particulièrement esthétique, empreint de délicatesse et de nostalgie. Le titre français occulte la métaphore originale en Japonais, conservée dans la traduction anglaise : Kinokawa signifie La rivière Ki. Présent tout au long du récit, ce cours aux eaux tantôt assagies, tantôt vives ou débordantes, que les épousées devaient se garder de remonter sous peine de grands malheurs, symbolise l’inéluctable évolution du monde, la recherche d’un équilibre entre tradition et modernité, à l’image du Japon actuel.


Kinokawa a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, semble-t-il en Japonais seulement, que je vais essayer de me procurer afin de confronter mon imagination à des images. Coup de coeur. (5/5)



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mardi 5 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] Les Dames de Brières (T1), L'étang du Diable (T2), La fille du feu (T3)








Coup de coeur 💓

 

Titre : Les Dames de Brières (T1)

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Parution : 1999

Editeur : Albin Michel

Pages : 432







Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étang du Diable (T2)

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Parution : 2000

Editeur : Albin Michel

Pages : 384






Coup de coeur 💓

 

Titre : La fille du feu (T3)

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Parution : 2000

Editeur : Albin Michel

Pages : 372








 

Présentation de l'éditeur :

 

- Tome 1 : Les Dames de Brières

Quelle est cette terrible fatalité qui poursuit les hommes de Brières depuis maintenant plus de six siècles ? C'était dans la nuit des temps, en 1388, sur les berges du Bassin des Dames, un étang sauvage où dansent les feux follets. Trois femmes y furent brûlées vives, accusées de sorcellerie, maléfices et amitié avec Satan. Le temps a beau passer, le trouble demeure. Le domaine, qu'aucun bruit ne vient perturber, est animé d'une singulière présence, comme si la malédiction pesait encore. Une malédiction que les Dames qui vivent désormais à Brières perpétuent presque sans le savoir. Comme un pouvoir étrange dont on les aurait dotées et qui les lie, irrémédiablement, au domaine. A travers les âges et le destin de trois générations de femmes, l'auteur du Grand Vizir de la nuit évoque, avec subtilité, les secrets inavoués de la nature humaine, dans le mystérieux décor de ce domaine hanté par les fantômes du passé. Catherine Hermary-Vieille sait conter comme personne les passions dévorantes, les destinées fatales, et l'oppressante atmosphère de lieux magiques qui font la force de cette captivante saga.

 

- Tome 2 : L'étang du Diable

De mémoire d'homme, le domaine de Brières, au coeur de la campagne creusoise, a toujours fasciné autant qu'il a inquiété. C'est précisément sur les berges de l'étang des Dames, au XIVe siècle, que trois femmes furent brûlées vives, accusées de sorcellerie, de maléfices et d'amitié avec Satan. Depuis lors, la malédiction continue de peser sur ce lieu. Mais pour quelle obscure raison le destin s'acharne-t-il sur les hommes qui y vivent, les chassant d'abord pour les rattraper inéluctablement ? Y-aurait-il en ce monde clos et comme hors du temps une volonté qui dépasserait celle de ses habitants ? Qui parviendra à percer les secrets d'un très ancien grimoire où sont sans doute cachés les mystères d'un lointain passé ?  Avec L'étang du Diable, Catherine Hermary-Vieille poursuit sa captivante saga des Dames de Brières, à travers les âges et le destin de trois générations de femmes. Situé dans un énigmatique domaine hanté, ce roman étrange et envoûtant explore les méandres de l'âme humaine et les tourments de la passion, dans un monde dominé par les hommes, hostiles aux femmes trop libres.

 

- Tome 3 : La fille du feu

Depuis le Moyen Âge, une étrange atmosphère règne sur le Domaine de Brières, jusqu'aux berges du Bassin des Dames où dansent encore les ombres des trois femnes qui y furent brûlées vives. Six siècles plus tard, l'antique malédiction semble toujours poursuivre les habitants du château. Fantasme ou réalité occulte ? Françoise subira-t-elle à son tour, comme sa grand-mère et sa mère, l'étrange pouvoir qui semble hanter les dames de Brières ? Exorcisera-t-elle la tragédie de la chasse aux sorcières, jusqu'à briser la fatalité en restituant aux dames d'antan leur dignité perdue ? A travers la subtile peinture d'un domaine hanté par d'obscures puissances, Catherine Hermary-Vieille, l'auteur des Dames de Brières et de L'Étang du Diable, évoque dans cette fascinante saga la condition des femmes et leur lutte à travers les siècles.


Avis :

 

Trois générations de femmes : Valentine au début du XXème siècle, sa fille René pendant l’Occupation et l’après-guerre, sa petite-fille Françoise dans les années soixante, s’acharnent à maintenir à flot le domaine de Brières dans la Creuse. Autour d’elles, pendant qu’elles tentent chacune à leur façon de s’affirmer et de trouver leur voie dans un monde peu habitué à ce que des femmes prennent leur destin en main, les hommes connaissent tous des destins tragiques ou malheureux. Il n’en faut pas plus pour animer les commérages autour d’une vieille croyance : depuis qu’en 1388 trois femmes (la mère, sa fille et sa petite-fille) ont été brûlées pour sorcellerie au bord de l’étang de Brières, le domaine est maudit. 

Les faits étranges et le malaise des habitants de Brières entretiennent le doute du lecteur tout au long des trois tomes, lui faisant partager les sentiments troubles qui, au fil des siècles, ont abouti à la condamnation de pauvres femmes pour sorcellerie. En fait, qui étaient-elles, ces sorcières, sinon des personnalités marginales et dérangeantes, que la communauté ne comprenait pas et qu’elle condamnait parce qu’elles faisaient peur ? Et toujours des femmes, dont le comportement effrayait le pouvoir des hommes… 


Des sorcières des temps reculés aux avorteuses d’avant la dépénalisation de l’avortement en France, Catherine Hermary-Vieille nous entraîne dans un plaidoyer pour l’émancipation féminine, d’autant plus impliquant que le récit nous a auparavant fait frissonner et presque croire au surnaturel. L’ambiance et les personnages sont subtilement peints. Le récit, très plaisant malgré parfois une impression de répétition, s’achève en ouvrant un horizon de réflexion parfaitement d’actualité. 
Lecture coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

 

Les « sorcières » ? Des êtres retardés, bizarres, affirment certains historiens, devenus malfaisants parce que sans mari, sans enfants, vivant à l’écart de la société. (…) 
Ce qui est sûr, c’est que les femmes étaient persécutées en tant que femmes. (…) 
La société dénigre d’abord puis attaque physiquement ceux qu’elle juge menaçants. (…) Accusées par des hommes, les femmes étaient arrêtées par des hommes, jugées par des hommes, torturées par des hommes, brûlées vives par des hommes après avoir été confessées par des hommes. (…) 
Si l’horrible exécution publique terrorisait, n’était-ce pas pour que les petites filles et les femmes qui y assistaient puissent en tirer de bonnes leçons qui, même de nos jours, marquent toujours à un certain degré nos contemporaines ? (…) 
Plus de cent mille femmes furent torturées et mises à mort en Europe entre les XIVe et XVIe siècles seulement. (…) 
Les sorcières restaient les pauvres d’entre les pauvres. Tout en ayant besoin ici et là de leurs bons offices, chacun les méprisait et les craignait. Et si, par malveillance, elles livraient des noms aux inquisiteurs ? Le plus grand pouvoir de ces femmes était d’inspirer la terreur. Traînée devant ses juges, l’accusée souvent ne prononçait mot et cette absence de confession, même sous les plus cruelles tortures, courrouçait ses juges qui attendaient des aveux pour la paix de leur propre conscience. En reconnaissant ses crimes, la sorcière aurait reconnu la menace qu’elle représentait et accepté sa punition comme exemplaire. (…) 
Elles sont censées défier le monde chrétien, le monde bien-pensant, le mettre en danger. (…) Ennemies sui generis de la société comme l’ont été les juifs ou le sont encore les homosexuels, ceux-là mêmes qui diffèrent de la majorité et qu’on hait, éradique par des pogroms ou des autodafés. (…)

Mais les infanticides restent les ennemies suprêmes, non parce qu’elles suppriment des fœtus – l’Histoire relate plusieurs cas de sorcières torturées et brûlées vives quoique enceintes –, mais parce qu’elles bravent le pouvoir des hommes, maîtres absolus de leur descendance et leur propriétaire légal puisqu’un homme qui rosse sa femme enceinte et provoque une fausse couche n’est guère poursuivi, pas plus que ne le furent les décideurs de guerres ayant envoyé au combat et à la mort des générations de jeunes gens. Le produit du ventre de la femelle appartient au mâle comme lui appartient ce ventre. Libres de leur sexualité et de leur fécondité, les femmes se font dangereuses, ennemies. Que convoiteraient-elles ensuite ? La place des hommes dans la société ? Leur habileté à commander, à gouverner ? De cette peur diffuse naquit la décision plus ou moins consciente d’écraser, de broyer, de réduire à néant celles qui osaient prétendre être libres en projetant sur elles les désirs masculins les plus refoulés : possession collective, femmes d’une insatiable lubricité ayant le pouvoir de commander au désir, à l’amour, à la fécondité.


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