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lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

samedi 25 juillet 2026

Critique : "L'enfant grise" de Grégoire Courtois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'enfant grise" de Grégoire Courtois


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant grise

Auteur : Grégoire COURTOIS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782221284520  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. "
Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger.
À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes ; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une oeuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

 

Avis :

Libraire, écrivain et homme de théâtre, Grégoire Courtois aime décaler le réel dans des romans où l’étrangeté s’installe doucement, par touches mesurées. Son Enfant grise, chimère à la fois humaine et végétale dans une forêt fonctionnant comme un organisme vivant, s’enveloppe d’un réalisme magique discret qui sonde la persistance en nous des perceptions premières de l’enfance. Le narrateur, en revisitant les traces ténues de ses sensations d’autrefois, observe combien sa disponibilité au monde, immédiate et instinctive, s’est atténuée avec le temps, ne subsistant plus qu’à l’état de réminiscences fragiles.

L’histoire nous apparaît donc au travers des brumes du passé, comme un ensemble de scènes dont il ne retrouve que les contours essentiels. Enfant rêveur et solitaire, bien plus heureux dans la forêt qu’en compagnie de ses semblables, il grandit au contact d’une nature dont il est seul à percevoir l’intention diffuse, souvent protectrice à son égard. À mesure que les humains deviennent pour lui une source croissante de blessures – camarades qui le harcèlent et le frappent, mère qui s’éloigne pour un autre homme, seule amie glissant vers une adolescence qui lui répugne –, il se réfugie toujours plus souvent parmi les arbres, seuls capables de le rasséréner. C’est là qu’il rencontre l’enfant grise, fillette issue d’un récit de son grand‑père et qu’il découvre vivante, en osmose avec le monde végétal qu’il rêve lui aussi de rejoindre.

Organisé autour d’une mémoire lacunaire et fouillant ainsi en nous les traces arachnéennes de l’enfance, le roman procède par séquences sensorielles et par retours d’images qui, plutôt que de reconstituer un passé cohérent, dessinent une géographie intérieure. Infléchissant le rapport immédiat au réel faute d’une expérience encore construite, imagination et intuition y font de la forêt le cadre d’une perception élargie, sensible et vibrante, réceptive aux moindres inflexions du monde. L’étrangeté s’y glisse comme une modulation de la réalité, une dérive légère qui fait basculer le quotidien vers un registre où l’organique semble doté d’une intention propre. Loin d’une figure fantastique au sens classique, l’enfant grise, miroir tendu à celui qui raconte, incarne cette capacité, perdue chez l'adulte, à laisser l'imaginaire se glisser dans l'ordinaire. Dans cette nostalgie d’un état révolu, le narrateur se souvient de ces passages imperceptibles entre le réel et une dimension consolatrice, et le texte prend alors une tonalité presque hypnotique, où la nature – système sensitif auquel tout est relié – réagit aux blessures du protagoniste comme une présence animée. Se confondant avec son désir d’écoute et l’extrayant d’un monde où il peine à trouver sa place, cette magie offre à l’enfant vulnérable l’attention qu’il ne trouve pas chez les autres.

Ne relevant pas tant du merveilleux que d’une exploration de ce qui demeure en nous des perceptions originelles, ces intuitions premières qui s’atténuent avec l’âge tout en continuant d’orienter souterrainement notre manière d’être, le roman déploie une densité atmosphérique qui doit beaucoup à sa manière de laisser l’étrangeté s’immiscer et imbiber sans bruit le monde d’une sensibilité organique, irréductible et foisonnante. Certes en discordance avec le parcours d’un personnage resté en marge de toute formation littéraire, la voix très travaillée du narrateur adulte mobilise des trésors d’élégance et de poésie qui parachèvent les qualités immersives, sensorielles et vibratiles du roman. Volontairement lent, presque allégorique et d’une grande beauté, ce livre subtilement fantastique est un chant mélancolique à l’enfance révolue et à son état perceptif oublié, en même temps que l'ode triste d’un être qui, se sentant étranger aux autres, parvient fugacement à s'inventer un monde fantaisiste consolateur. (4/5)

 

Citations : 

Les instants stériles, ceux qui n’engendrent aucune idée et ne sont traversés par aucun geste, ces instants s’amenuisent et, au fil du temps, sont comprimés par d’autres plus riches et plus lourds de sens. J’aimerais me souvenir avec précision de ces heures d’ennui ; je suis persuadé d’en avoir vécu mais n’en conserve aucune trace. Je pense à des hommes et des femmes qui n’auraient vécu que dans la vacuité et l’insipidité. A la fin de leur vie, leur mémoire se révélerait-elle blanche ? Peut-on vivre sans avoir vécu ? Et si oui, comment ? Dans la somme des événements insignifiants qui leur sont arrivés, une hiérarchie aura fini par s’établir pour que, au crépuscule de leur vie monotone, un moment qui l’aura été infiniment moins surnage et les fasse sourire une dernière fois avant qu’ils ne s’éteignent.


Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, nous souhaitons aussi avoir été, ou l’avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu.


Grand-père Jean, je crois, ne m’a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines ; il m’a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l’obtenir vraiment. C’est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd’hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m’aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. 


« Pourquoi tu lis tout le temps ? Demandai-je un jour à Grand-père Jean. – Parce que, dans mes livres, je me sens bien », répondit-il. Comme s’il s’était agi d’un lieu.


« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu’on s’en rende compte, elles dévorent tout. »


Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c’est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu’il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C’est un sentiment vivace, luxuriant, qui pousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l’es déjà. Tu es mon fils, tu l’as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c’est déjà tout.


Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l’image exacte du jeune arbre qu’il était. C’est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J’espère qu’il est encore là, enfoui quelque part l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre les doigts comme le flux d’une source.


Il est fréquent, sous un saule pleureur, d’être mouillé par une ou deux gouttes de condensation accumulée sous ses feuilles. Le saule est un arbre d’eau. Il absorbe des quantités inimaginables de liquide et il en suinte de tous ses pores. Si ses racines ne plongeaient pas aussi profond, il s’extirperait de la terre, marcherait, retournerait à la rivière la plus proche et s’y précipiterait pour devenir une algue géante. On verrait passer dans les ondes calmes ces immenses méduses végétales comme de placides épaves vivantes. Mais, prisonnier du sol, il n’a que ses larmes pour dire au monde qu’il n’est pas à sa place.


Notre mémoire peut-elle à ce point réduire à néant un être, un air de musique, un paysage côtoyé si longtemps ? Nous avons vu notre campagne en fleurs, de somptueux et incandescents levers de soleil, des champs couverts d’une brume organique et vivante, la neige, le givre, la tôle pliée d’accidents de la route. Qu’en reste-t-il ? Un soupçon. Une idée. Une supposition. Il est vraisemblable que nous ayons vu tout cela, alors déjà les images surgissent, et nous y croyons. Notre vie entière n’est au mieux qu’une présomption.
 
 
Depuis que ma mère était partie, Noël n’était plus une fête réjouissante chez nous. Mon père et moi continuions à la célébrer, feignant d’être une famille heureuse. Nous ignorions qui ce spectacle était censé duper. Les comédiens savent qu’ils jouent la comédie. Mais qu’est-ce qu’un duo de comédiens qui ne joue pour personne ? 

 

mercredi 6 mai 2026

Critique : "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un été sans fin

Auteur : Joseph d'ANVERS

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782743670016  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Paul Sinner se réveille dans un hôtel sur l’île paradisiaque de Perasma, en Grèce, il ne se souvient de rien. Un accident de voiture l’a rendu amnésique. Au fil d’un été qui semble ne jamais finir, il tente de rassembler les fragments de sa vie passée. Mais l’île et ses habitants cachent bien plus de secrets qu’il ne l’imagine. Persuadé qu’il peut abandonner ce qu’il a été pour devenir un autre, Paul Sinner découvre peu à peu que certaines vies ne se réécrivent pas sans conséquences. Dans ce roman à suspense, aussi sensuel que troublant, Joseph d’Anvers met en scène un homme pris au piège de sa propre disparition.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chanteur, compositeur, parolier, scénariste, Joseph d’Anvers est un artiste aux multiples vies. Il a publié plusieurs ouvrages marquants, dont Juste une balle perdue et Un garçon ordinaire. Un été sans fin est son quatrième roman.

 

Avis :

Auteur venu de la musique, Joseph d’Anvers signe un quatrième roman mystérieux centré sur un homme amnésique échoué sur une île grecque. Dans une atmosphère étrange et hypnotique, comme suspendue dans le temps, il déploie une métaphore du flottement identitaire où le décor, opaque et étouffant sous ses allures paradisiaques, se fait peu à peu le miroir des failles du protagoniste. La quête de soi qui s’y dessine se développe sous une tension diffuse, dans une progression implacable vers une vérité encore voilée.

Un homme sans nom ni passé se réveille dans une chambre d’hôtel, incapable de comprendre ce qui l’a conduit jusqu’à cette île où tout semble accueillant et hostile en même temps. Autour de lui, chacun se montre serviable, presque trop, l’invitant à se reposer sans jamais lui fournir la moindre explication. Il se résigne alors à profiter de ces étranges vacances, dans l’attente que quelque chose se débloque. Peu à peu, des fragments de souvenirs remontent, des images furtives qui troublent la surface tranquille de ses journées. Les attitudes bienveillantes laissent parfois place à des gestes décalés, à des silences trop longs, et quelques phénomènes difficiles à interpréter renforcent l’impression que l’île, au-delà d’entretenir le flou autour de son identité, resserre imperceptiblement son emprise sur lui.

Le roman joue sur une tension constante entre l’apparente douceur du décor et l’inquiétude qui s’immisce dans chaque scène. Prisme à travers lequel tout se déforme, l’amnésie colore les gestes les plus anodins d’une teinte suspecte, les dialogues s’enrobent d’ambiguïté, et l’île finit par prendre des allures d’organisme vivant, presque malveillant. La sensualité qui, dans les corps, la lumière et la chaleur omniprésente, traverse le récit contribue elle aussi à cette distorsion, brouillant la frontière entre attirance et inquiétude. Dans ce flottement s'installe une atmosphère pétrie d’incertitude, où la vérité, toujours proche, semble se dérober au moment même où l’on croit la saisir. L’indice de l’île voisine de Léthé, glissé au mitan du livre, oriente subtilement la lecture sans la refermer : l’intérêt réside moins dans ce que l’on devine que dans la manière dont l’auteur fait vibrer cette piste, instillant un malaise persistant.

Si certaines directions se devinent assez tôt pour laisser le rebondissement en retrait, l’on n’en prend pas moins plaisir à cette lecture qui s’ancre dans la dérive intérieure et dans l’exploration d’une mémoire vacillante, d’une identité fragmentée et de la tentation de se réinventer. L’atmosphère, le trouble et la lente montée d’une conscience en reconstruction l’emportent ainsi sur les attentes de suspense classique, préférant baigner le lecteur dans la brume nébuleuse de perceptions altérées où plane une menace latente. (4/5)

 

samedi 21 mars 2026

Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille

 

Couverture du recueil de nouvelles "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete



J'ai aimé

 

Titre : Elles rêveront dans le jardin 
            (Soñarán en el jardín) 

Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE

Traduction : Margot Nguyen BERAUD

Parution :  en espagnol (Mexique) en 2023,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782743669157  
                           en librairie

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À travers le procès pour sorcellerie d’une nonne indigène, la découverte d’une fleur cosmique, l’expérience d’une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d’anticipation et sa muse, la visite d’un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l’enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d’un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d’Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain. 
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriela Damián Miravete est née à Mexico. Ses récits ont été traduits en six langues et publiés dans des anthologies finalistes des prix Hugo et World Fantasy. Son premier recueil Elles rêveront dans le jardin a remporté le prix Shirley Jackson en 2023, et la nouvelle éponyme le prix Otherwise en 2018.

 

 

Avis :

Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.

Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité. 

Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues. 

Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde. 

Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits  –  faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle  –  relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)
 

mardi 17 février 2026

Critique de “La cité aux murs incertains” de Haruki Murakami | Lectures de Cannetille

 

Couverture de La cité aux murs incertains de Haruki Murakami



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité aux murs incertains
            (Machi to sono futashika na kabe 
             街とその不確かな壁)

Auteur : Haruki MURAKAMI

Traduction : Hélène MORITA, Tomoko OONO

Parution : en japonais en 2023, 
                  en français (Belfond) en 2025

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782714404305  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Tu dis : " La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d'y pénétrer. Mais encore plus difficile d'en sortir.
- Comment pourrais-je y entrer, alors ?
- Il suffit que tu le désires "

La jeune fille a parlé de la Cité à son amoureux. Elle lui a dit qu'il ne pourrait s'y rendre que s'il voulait connaître son vrai moi. Et puis la jeune fille a disparu. Alors l'amoureux est parti à sa recherche dans la Cité. Comme tous les habitants, il a perdu son ombre. Il est devenu liseur de rêves dans une bibliothèque. Il n'a pas trouvé la jeune fille. Mais il n'a jamais cessé de la chercher... Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d'une poésie sublime, une histoire d'amour mélancolique entre deux êtres en quête d'absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l'étrangeté de notre époque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haruki Murakami est l’écrivain japonais contemporain le plus lu au monde. Traduit dans cinquante langues, vendu à des millions d’exemplaires, il est l’auteur des livres cultes 1Q84, Kafka sur le rivage et La Ballade de l’impossible. Romancier, nouvelliste, essayiste et traducteur, il demeure une figure singulière, entourée d’une aura de mystère, dans le paysage littéraire mondial. Son œuvre, ancrée dans le quotidien, s’en échappe sans cesse, glissant vers le surréalisme et le fantastique. Livre après livre, Haruki Murakami tisse une méditation poétique sur des thèmes universels : la solitude, l’aliénation, le deuil ou le temps qui passe. Son dernier roman, La Cité aux murs incertains, est paru aux éditions Belfond le 2 janvier 2025 et sa version collector a été publiée le 16 octobre 2025. L'ouvrage est disponible au format poche chez 10/18 !
 

 

Avis :

En réécrivant sous forme de roman une nouvelle de jeunesse longtemps oubliée, Haruki Murakami revient vers l’un des points d’origine de son imaginaire pour en éprouver la résonance quarante ans plus tard, dans un geste de réévaluation qui tient presque du dialogue avec son propre passé littéraire. Mondes parallèles, identités fuyantes, frontières poreuses entre rêve et réalité : les motifs qui irriguent toute son oeuvre réapparaissent, mais traversés d’une tonalité plus méditative, presque crépusculaire. À la fois synthèse et mise en abyme, La cité aux murs incertains revisite les obsessions de l’auteur japonais, les éclaire autrement et interroge ce que le temps fait à une histoire, à une mémoire, à un écrivain lui-même. 

Le récit met en scène un narrateur anonyme hanté par le souvenir d’une jeune fille aimée autrefois et disparue dans une « cité aux murs incertains », espace parallèle où les êtres ne sont que des reflets d’eux‑mêmes. Cette quête initiale, presque mythique, ouvre sur une trajectoire plus ample : devenu adulte, le narrateur croise d’autres figures tout aussi énigmatiques – un bibliothécaire mystérieux, un adolescent fragile qu’il tente d’aider, des silhouettes qui semblent passer d’un monde à l’autre –, autant de présences qui rejouent, sous des formes décalées, la question de l’identité et de la perte. L’intrigue glisse d’une rencontre à l’autre, comme si chacune d’elles réactivait l’ombre de la première disparition et entraînait le héros à franchir, encore et encore, la frontière mouvante entre réalité et imaginaire.

Dans cette architecture narrative volontairement fragmentée, Haruki Murakami déploie une réflexion sur la mémoire et ses zones d’ombre. Davantage qu’un décor fantastique, la « cité aux murs incertains » fonctionne comme une métaphore de ce qui échappe, se dédouble ou se dissout dès qu’on tente de le saisir. Le roman interroge ainsi la manière dont les souvenirs se recomposent, se contaminent et se réinventent, explorant comment l’identité elle-même se construit sur ces fondations mouvantes. En cela, l’auteur renoue avec ses motifs fondateurs tout en les poussant vers une gravité nouvelle, faisant de l’étrangeté non plus un simple ressort narratif mais un moyen d’explorer la fragilité de l’expérience humaine. 

Cette auscultation de la mémoire s’accompagne d’une exploration plus large de la thématique du temps, omniprésente dans le roman comme une force à la fois fluide et implacable. L’écrivain excelle à rendre sensible une temporalité stratifiée, où le passé affleure sans cesse dans le présent et où les mondes parallèles ne sont peut‑être que des versions possibles de ce que nous aurions pu devenir. Le fantastique sert ici à sonder les failles du réel, à révéler ce que celui‑ci contient d’inachevé, de fragile et de potentiellement réversible. Le narrateur avance ainsi dans sa vie comme on traverse un paysage brumeux, conscient que chaque rencontre réactive une part enfouie de lui‑même et recompose une trajectoire qu’il croyait linéaire.

Cette tonalité introspective confère au roman une dimension presque crépusculaire, comme si Haruki Murakami écrivait par‑delà un seuil : celui de l’âge, de son œuvre ou de sa vie. Sans renoncer à la fluidité qui caractérise son style, il adopte un rythme plus contemplatif, laissant affleurer une mélancolie diffuse, une conscience aiguë de ce qui se perd et de ce qui demeure. Cette histoire ancienne qu’il revisite, il la réouvre, la laisse se troubler et se transformer, comme si l’imaginaire lui‑même avait besoin d’être réactivé pour continuer à vivre. La cité aux murs incertains apparaît alors comme un roman de la persistance : des souvenirs, des désirs, des fantômes intérieurs, et peut‑être aussi de la littérature, capable de donner forme à ce qui, autrement, se dissoudrait dans l’oubli.

Dans ce livre parmi les plus subtils et les plus aboutis de Haruki Murakami, à la fois couronnement et synthèse de son univers, se retrouve la puissance singulière de son imaginaire, cette manière d’ouvrir des brèches dans le réel pour y faire affleurer des zones d’ombre, des échos et des doubles. Cette maîtrise s’accompagne d’une lenteur assumée, presque hypnotique, qui confère au texte une dimension contemplative et comme suspendue. Le lecteur, souvent privé de repères, avance dans le récit en état de flottement, invité à accepter l’indécision des mondes et la porosité des frontières. 

Le final, ouvert et énigmatique, s’inscrit pleinement dans cette logique : la narration ne résout rien, mais laisse vibrer une perplexité féconde, un trouble qui prolonge le livre bien au‑delà de son point final. C’est un roman onirique qui exige de lâcher prise, d’accepter d’être à la fois charmé et égaré, porté par une atmosphère qui enveloppe autant qu’elle déroute. On en ressort frappé par la mélancolie qui l’irrigue de bout en bout – une mélancolie qui dit la solitude, l’incommunicabilité et la persistance obstinée de ce qui continue de nous hanter. A‑t‑on aimé, ou pas, cette lecture ? L'on ne sait, mais on en émerge ébranlé et impressionné, certain d’avoir pénétré, l’espace d’un livre, un univers sans pareil, subtil et sans fond, porté par une exceptionnelle maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 15 février 2026

Critique de "La traversée des temps 5 - Les Deux Royaumes" d'Eric-Emmanuel Schmitt | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Les Deux Royaumes de Eric-Emmanuel Schmitt

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 5 -
           Les Deux Royaumes

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 544

Accès au livre : ISBN 9782226467461  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La cueillette du gui, un élixir de jouvence cent pour cent gaulois, une assemblée de druides à l’ombre des grands chênes… Le fabuleux monde celtique n’en finit pas d’émerveiller Noam lorsqu’il débarque en Gaule. Mais bientôt l’irruption d’envahisseurs d’un genre nouveau, les Romains, vient bouleverser l’équilibre des forces.

Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.

Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Avec La Traversée des temps, Éric‑Emmanuel Schmitt s’est lancé dans une entreprise ambitieuse : revisiter en huit tomes l’histoire de l’humanité à travers le regard d’un narrateur immortel, Noam, témoin des grandes ruptures qui façonnent les civilisations. Saga mêlant aventure, fresque historique et réflexion philosophique, elle cherche à rendre sensibles les émotions, les croyances et les contradictions des époques traversées. L'auteur y poursuit une démarche humaniste : suivre l’homme au fil des siècles, éclairer la permanence de ses aspirations comme de ses erreurs, et interroger ce que notre passé dit encore de nous.

Ce cinquième volume ramène Noam en Gaule, à la veille de la conquête romaine, dans un monde celtique traversé de rivalités politiques, d’alliances fragiles et de tensions face à l’avancée méthodique de Rome. Immergé dans cette société foisonnante, il observe de l’intérieur un moment charnière où deux univers – le celtique et le romain – se heurtent et redessinent le destin du continent. Mais le monde romain qu’il traverse n’est pas moins tourmenté : la révolte de Spartacus, spectaculaire mais limitée dans ses ambitions, contraste avec l’irruption du christianisme naissant, dont l’affirmation de l’égale dignité de tous sape les fondements mêmes de l’ordre romain. Eric-Emmanuel Schmitt montre ainsi combien cette idée encore marginale contient de subversion profonde, capable de fissurer un empire persuadé de sa solidité. 

Gaule pré-romaine, débuts de l’Empire, premières communautés chrétiennes : chaque univers est restitué avec une précision sensible, jamais pesante, qui donne au lecteur l’impression de traverser réellement les siècles. L’auteur conjugue rigueur documentaire et souffle romanesque, offrant une fresque d’une grande vitalité. La circulation entre ces époques très contrastées se fait avec une remarquable fluidité : le regard de Noam sert de fil conducteur et assure l’unité d’un récit qui embrasse de vastes pans de l’histoire sans jamais se disperser.

Comme dans les précédents tomes, le texte est enrichi de nombreuses notes de bas de page, devenues l’une des signatures de La Traversée des temps. Elles apportent des éclairages historiques, des anecdotes ou des précisions culturelles qui complètent le récit sans l’alourdir. Toujours accessibles et souvent teintées d’humour, elles offrent un second niveau de lecture et permettent de glisser des commentaires plus contemporains, mettant en regard les comportements humains d’hier et d’aujourd’hui. 

L’ensemble compose une réflexion stimulante sur la transformation des sociétés : Eric-Emmanuel Schmitt montre comment les civilisations se construisent, se heurtent, s’effritent et se réinventent, et comment les idées – politiques, spirituelles ou culturelles – peuvent bouleverser des mondes en apparence immuables. Les Deux Royaumes s’impose ainsi comme un volume à la fois vivant, instructif et traversé par une réflexion sur les forces qui façonnent l’histoire humaine.

En refermant Les Deux Royaumes, on mesure combien Éric‑Emmanuel Schmitt maîtrise l’équilibre singulier qui fait la force de sa saga : unir la rigueur de l’historien, l’élan du romancier et la curiosité du philosophe. Ce cinquième tome confirme la solidité de La Traversée des temps, capable de faire revivre des mondes lointains tout en éclairant les nôtres. À la fois ample et accessible, érudit et vivant, il poursuit avec conviction cette exploration des continuités et des ruptures qui jalonnent l’aventure humaine. Une étape marquante d’un projet littéraire qui, tome après tome, gagne en profondeur et en ampleur. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

On ne commande pas en cédant aux désirs de ceux que l’on dirige.


La citoyenneté romaine n’avait cure du sang, de la couleur ou du dialecte. Elle accordait un statut juridique basé sur l’origo, une notion complexe qui autorisait tout citoyen à revendiquer un ancrage – une origine légale – indépendamment de son lieu de résidence. Cela faisait du Romain un être à la fois enraciné et mobile. Il pouvait habiter à Rome et appartenir à une bourgade d’Afrique, ou avoir vu le jour en Gaule et arborer un nom romain. L’important n’était pas l’endroit où il naissait, plutôt dans quel récit il consentait à s’inscrire. C’était un trait de génie politique : implanter l’homme non dans une essence, mais dans une fiction.


Rome regorgeait de mythes de fondation, les légendes se contredisaient, les versions pullulaient. Romulus, descendant de Iule, fils d’Énée. Romos, fils d’Ulysse et de Circé. Point commun ? Tous les fondateurs étaient des étrangers. Et ceux qui les suivirent ? Des bergers, des esclaves en fuite, des criminels en exil : voilà les ancêtres du Sénat ! Rome, c’était la lie de l’univers transformée en or. Si notre époque connaît le « rêve américain », l’Antiquité connut le « rêve romain ».


Dans son Livre des origines, Caton l’Ancien affirmait que les Latins descendaient d’un mélange de Grecs archaïques et de Troyens émigrés après la guerre. La cité romaine se présentait donc comme une construction faite d’importations dont la somme constituait l’identité. Tout se brassait, rien ne choquait. Une pratique étrangère ? Elle devenait rite. Un dieu venu d’Orient ? Il obtenait son temple. Une langue ennemie ? Elle était traduite, enseignée. Rome ne vomissait pas : elle accueillait. (…)
La citoyenneté romaine offre un contre-exemple précieux aux modèles contemporains d’identité nationale, souvent étroits, suspicieux, obnubilés par les frontières et par l’origine. Rome a montré qu’une société peut croître sans racine unique, prospérer sans mythologie purificatrice, durer sans l’obsession du même.


On vit plus facilement dans la résignation que dans l’attente d’un miracle, l’optimisme réclame du courage, il mobilise des forces que l’on n’a peut-être plus, réveille des désirs que l’on a appris à celer, et rend intolérable ce que l’on tolérait encore. La perte de toute espérance expliquait la passivité qui caractérisait tant d’esclaves. 


Une énigme pose un problème qui trouve une résolution. Un mystère énonce un problème qui demeure privé de réponse. 
 – Quel intérêt ? répliquai-je, un brin agacé. Mieux vaut une énigme qu’un mystère. 
 – Pas du tout. L’énigme clôt ta réflexion, le mystère l’ouvre.
 Les iris de Noura étaient traversés d’une ferveur qui me déconcertait.
 – Le mystère te pousse à la méditation. Il t’offre une liberté qu’aucun éclaircissement définitif ne viendra entraver. En même temps, il t’apprend l’humilité : tu ne comprendras jamais tout, parce que la vie te dépasse. La vie… ou Dieu.


Je voulais juste dire qu’avec Jésus, vous ne vous seriez pas contentés d’une révolte : vous auriez provoqué une révolution. Archimède affirmait : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai la Terre. » Ce point d’appui, c’est l’idée que Jésus a promue, celle de l’égalité. Selon lui, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni esclave, ni maître, ni même de distinction entre l’homme et la femme. Face à Dieu, toutes les différences s’effacent. Il rejette toute idée d’infériorité naturelle, plus encore d’inégalités sociales inscrites dans le droit.   
Elle marqua une pause avant d’ajouter, incisive :  
– Vous avez combattu courageusement, toi, Spartacus, Crixos, vos compagnons, mais vous n’avez pas pensé. Vous vous êtes battus pour fuir votre condition, non pour en finir avec l’esclavage. Vous aspiriez à la liberté, oui, mais seulement à la vôtre. Aucun d’entre vous ne songeait à repenser le monde, à abolir le principe de la servitude, à réformer les lois. Cette déficience a affaibli votre lutte et l’a rendue confuse, sans lendemain. Jésus, lui, soutenait que chaque être humain en vaut un autre. 
 
 
Il faut bien que je l’admette, malgré mon goût de la raison et mon attachement aux philosophes des Lumières : les droits de l’homme ne sont pas nés un matin dans l’esprit d’un intellectuel coiffé d’une perruque poudrée. Si l’on remonte le fil, on finit par croiser, au détour de l’Histoire, un Galiléen sans biens, sans titres, sans épée, qui s’est mis à parler aux faibles comme s’ils étaient rois, aux puissants comme s’ils étaient poussière. Qu’a donc fait ce Jésus, sinon abolir les privilèges, retirer la dignité du piédestal où l’orgueil la tenait perchée, pour l’offrir à tous ? Il a dit que le mendiant vaut autant que le riche, que le Samaritain – l’étranger méprisé – est mon frère, que le royaume de Dieu appartient aux enfants, ceux que l’on ne consulte jamais. N’est-ce pas là, sous une forme religieuse, une assertion terriblement subversive ? Ce n’est pas encore la Déclaration des droits de l’homme, certes, mais tout est déjà là, prophétique et dérangeant. Si nos Constitutions modernes ont troqué le ciel contre la république, l’égalité a planté ses racines dans le sable brûlant de la Judée.   
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde. 
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable. 
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale. 
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.


S’il y en avait un qui, contrairement à moi, avait saisi la nature du christianisme sans que Noura lui fournît des explications, c’était Ponce Pilate. Il redoutait autant les multiples formes de la spiritualité juive – elles lui restaient étrangères – que ce qui rassemblait les Judéens. Et c’était plus particulièrement chez les disciples de Jésus qu’il percevait un élément perturbateur. Proclamer que les individus sont égaux, que les femmes ont la même valeur que les hommes, que l’on ne doit de comptes qu’au Créateur, refuser tout autre culte que celui du Dieu unique, voilà ce qu’un Romain ne pouvait entendre. Si de telles idées étaient venues à se répandre, elles eussent ébranlé les fondements mêmes d’une société dont la stabilité reposait sur l’ordre, la hiérarchie et la soumission aux divinités de Rome. Le royaume de Jésus n’avait rien de terrestre, rien de concret, rien de romain. Il s’adressait aux âmes, abolissait les rangs, les coutumes, les lois. Un royaume rêvé, sans doute. Mais les rêves, lorsqu’ils imprègnent les esprits, finissent par corrompre la réalité. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

lundi 1 décembre 2025

[Martinez, Layla] Carcoma

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Carcoma 

Auteur : Layla MARTINEZ

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution : en espagnol en 2021
                   en français en 2025 (Seuil)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782021530483  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une maison peuplée d’ombres et de femmes, édifiée sur la vengeance et la poésie. Un roman tendu, bouleversant, traitant de spectres, de rapports de classe, de violence et de solitude avec naturel, comme si les sorcières avaient dicté à Layla Martínez ce cauchemar lucide et terrifiant. » Mariana Enriquez

Carcoma : 1. Vrillette, ver à bois. 2. Préoccupation constante et grave qui vous consume, vous ronge peu à peu. Aux abords d’un village de Castille, une maison frémissante semble réagir aux moindres faits et gestes de ses habitantes : portes qui claquent, bruits de meuble qu’on traîne, âmes défuntes qui s’accrochent aux mollets – et que l’on écrase pour les tenir en respect. Quatre générations se succèdent entre ses murs. Dans cette famille, ce ne sont pas les bijoux ou la tendresse que l’on se transmet de mère en fille, mais les rancœurs, la jalousie, la douleur – la carcoma, qui ronge qui ronge qui ronge. Derrière les croyances, les apparitions et les sorts jetés, en sourdine, se cache une histoire bien réelle et d’une violence inouïe. Avec mille nuances, Layla Martínez en explore chaque facette et plonge le lecteur dans un récit aussi glaçant que puissant.

 

Un mot sur l'auteur : 

Née à Madrid en 1987, Layla Martinez est auteur et chroniqueuse. Avant son roman d'horreur Carcoma, elle a publié un essai : Utopía no es una isla.

 

Avis :

S’inspirant de sa propre histoire familiale, Layla Martinez signe un premier roman traversé par la rage, celle qui, attisée par le pacte d’oubli post-franquiste et nourrie par des décennies de violences sexistes et d’injustices sociales, ronge les femmes comme le ver de bois du titre en espagnol, génération après génération, dans une maison saturée de rancoeurs et de fantômes.

Dans cette demeure isolée au coeur de la Castille, les murs gémissent, les portes claquent, les traumas se glissent sous les lits pour mieux vous agripper et les cadavres ressurgissent sans cesse des placards. Entre les disparus de la guerre civile, jamais revenus de leur « promenade », la banalisation patriarcale des violences domestiques et la pauvreté qui condamne les femmes à servir les notables du coin, tout semble conspirer pour les enfermer dans une prison d’humiliation et de douleur, le coeur miné par la haine et l’âme rongée par le désir de vengeance.

Les narratrices – une grand-mère et sa petite-fille – n’échappent pas à cette malédiction. Prisonnières de ce lieu devenu entité vivante, bombardées de ses vibrations empoisonnées, elles portent leur héritage traumatique comme une fatalité injuste. Leur seule échappatoire : une vengeance cruelle, assumée dans son immoralité. Maison hantée, sorcières misandres, représailles implacables dans une atmosphère suffocante : tout le récit devient métonymie de la colère de ces femmes, éternelles perdantes dans une société qui les méprise, les maltraite et les relègue aux étages inférieurs. 

Ce roman s’inscrit dans une lignée de littérature féminine et féministe où la maison devient le théâtre d’une mémoire hantée, à la manière des récits de Mariana Enriquez ou de Carmen Maria Machado. Comme chez elles, l’horreur est le langage d’une douleur historique, sociale et intime. Layla Martinez se sert de cette histoire familiale pour exhumer les silences d’un pays qui n’a jamais fait le deuil de ses violences. Le pacte d’oubli est ici un pacte avec les ténèbres, et la maison, un tombeau de la mémoire collective.

La langue, dense et incantatoire, s’accorde aux soubresauts du récit, mêlant réalisme cru et visions hallucinées dans une prose qui semble elle-même contaminée par les fantômes qu’elle convoque. Ici, nulle rédemption ni résilience, mais une radicalité misandre, une revanche sans morale, comme seule réponse possible à une oppression systémique. 

D’emblée saisi par le ton mordant de cette narration vénéneuse et subversive qui, entre horreur, malaise et stylisation métaphorique, déroute autant qu’elle fascine, l’on reste subjugué par la maîtrise de ce premier roman et par l’originalité formelle avec laquelle il explore une Espagne que les fantômes impunis et le venin du franquisme continuent de corrompre jusque dans ses fondements collectifs. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je suis descendue chercher mon sac avant de remonter. L’étage ne comporte que l’escalier qui mène au grenier et une chambre que je partage avec la vieille. J’ai laissé le sac sur mon lit, le plus petit. Avant c’était celui de ma mère et avant ça celui de ma grand-mère. Dans cette maison on n’hérite pas de bagues en or ni de draps brodés à ses initiales, non, ici les morts nous laissent des lits et du ressentiment. La rage et un endroit où t’étendre la nuit, voilà tout ce que peut te léguer cette maison. 


C’était l’archange Gabriel en armure dorée, les ailes déployées. Dans une main il tenait une épée, dans l’autre une balance, ça me plaisait, ça revenait à dire qu’il n’y a pas de justice sans mort ni de mort sans pénitence. 


Dans la cuisine la vieille avait dressé la table et disposé trois assiettes, trois verres et trois morceaux de pain. J’ai mis le couvert pour ta mère parce qu’elle n’est pas tranquille, m’a-t-elle expliqué. Moi ma mère je ne m’en souviens pas. Ma grand-mère m’a montré des centaines de fois des photos d’elle qu’elle sort de la boîte à gâteaux où elles sont rangées, dès que l’assaillent le chagrin ou la rancœur, qui ne sont guère différents ici. Elle me les montre mais je n’éprouve ni tendresse ni plaisir ni rien, parce qu’étant presque deux fois plus âgée que cette adolescente, je n’ai pas l’impression qu’elle pourrait être ma mère. En revanche je ressens une pointe d’amertume, un héritage de ma grand-mère, et de la colère à l’idée qu’on puisse emmener une ado contre son gré, sans vêtements ni argent. Tout ce qu’on sait c’est qu’elle est montée dans une voiture et que plus personne ne l’a jamais revue.


Mais tout a un prix qu’il faut toujours payer. C’est là une autre des multiples choses que nous savons parfaitement dans notre famille. Tout se paye tôt ou tard.


Ici nous n’avons pas subi les paseos, ces sinistres « promenades » franquistes, ni les coups frappés à la porte au petit matin, et cependant cette maison est un piège et non un refuge. Nul n’en sort et ceux qui partent finissent par revenir. Cette maison est une malédiction. Mon père nous a maudites en la faisant construire et il nous a condamnées à vivre entre ses murs. Depuis nous sommes là et nous y resterons jusqu’à ce que nous pourrissions et bien après encore.


Il détestait les riches, mais d’une autre manière. Non parce qu’ils lui rappelaient ce qu’il était, mais parce qu’ils lui montraient ce qu’il ne serait jamais.


Dans une étable pleine de moutons, il prit une décision et envisagea de faire ce que font les hommes qui n’aiment pas ce qu’ils sont : se servir des plus faibles qu’eux. Lui qui toute son existence avait cru ne rien posséder s’aperçut qu’il s’était trompé. Il avait du pouvoir, un petit pouvoir fuyant, certes, une sorte de limace qui lui glissait entre les doigts à la moindre inadvertance et laissait une traînée de bave épaisse et salissante, mais qui lui suffirait pour arriver à ses fins. 
Il y eut d’abord Adela. Elle ne lui coûta pas grand-chose, une robe bon marché et un flacon d’eau de Cologne rapportés de Cuenca. Mon père n’était pas joli garçon, mais d’une étable à l’autre il avait appris certaines choses. Les mots à employer, la conduite à adopter. Il faut dire que c’était un jeu d’enfant. Adela n’était qu’une petite sotte qui n’avait jamais rien eu de beau. Moi aussi j’étais sotte, mais j’ai eu la chance de ne pas croiser sur ma route un homme tel que mon père.
 
 
Ma petite-fille refusait de le croire. Elle pensait pouvoir prendre le large dès sa majorité, faire des études à Madrid et ne plus revenir. Mais pour finir elle est restée. Où aurait-elle pu aller ? Qui aurait financé ses études dans la capitale ? Il faut être un bourgeois pour ça. Elle s’est renseignée sur les bourses mais on l’a vite détrompée. Ici on ne donne qu’à ceux qui possèdent déjà, on les soutient. Si tu n’as rien, on te donne l’équivalent, c’est-à-dire rien. On ne veut pas de femmes comme nous dans la capitale, ou bien pour faire les bonniches, pas des études. Et des bonnes, ils en ont déjà des tas. Ce n’est plus comme à ton époque, disait ma petite-fille, qui n’en a pas démordu jusqu’à ce qu’elle prenne elle-même conscience qu’elle avait tort. Nous on passe nos journées à chercher de quoi remplir notre gamelle, eux à prendre des poses, et il en a toujours été ainsi. Au bout du compte elle est restée, parce qu’ici au moins elle avait un toit et à manger. C’est ça, la famille, un endroit où on te fournit le gîte et le couvert, en échange de quoi tu es piégée avec une petite troupe de vivants et une autre de morts. Toutes les familles ont leurs morts sous les lits, la seule différence c’est que nous, on voit les nôtres, disait ma mère.


Carmen avait été élevée dans la privation mais entourée de tendresse, cela se ressentait dans son caractère. Aucun ver ne la rongeait, contrairement à ma mère et à moi, attisées par cette anxiété d’indésirables qui ne laisse de répit ni à soi-même ni à autrui.


Ma mère n’avait jamais été autre chose qu’une adolescente sur une vieille photo ou une affirmation de la part de ma grand-mère, pas même un vide car pour cela il faut de l’espace où creuser un trou, pourtant elle était revenue comme si elle n’avait jamais disparu ou comme si elle disparaissait tous les jours et que chaque jour nous devions ressentir cette déchirure en nous. C’est alors que j’ai commencé à sentir le trou le trou le trou.


L’air était toujours dense et lourd comme celui d’une cave ou d’une pièce restée longtemps fermée qu’on ouvre tout à coup pour constater que les objets sont toujours au même endroit, sauf qu’ils ne sont plus que les ombres de ce qu’ils ont été.


Elle avait du mal à trouver un angle sous lequel nous attaquer maintenant que nous ne travaillions plus pour eux, mais sa vilaine langue se chargea de répandre son venin partout où elle pouvait. Dans ce village servile, bien des gens cessèrent de nous parler, pensant peut-être que plus un chien reçoit de caresses de son maître, moins il est chien. 


Mais Pedro était trop timoré ou trop honnête, deux des pires défauts que peut avoir un pauvre.


Dans cette maison, les morts vivent trop longtemps et les vivants trop peu. Notre existence à nous, qui sommes entre les uns et les autres, est en demi-teinte. La maison refuse de nous laisser mourir comme de nous laisser partir.


Telle est la cause du décès de tous les occupants de cette maison, leur haine ou celle des autres, la haine, toujours la haine. 
 
 

 

jeudi 13 novembre 2025

[Le Floch, Grégory] Peau d'ourse

 



 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Peau d'ourse

Auteur : Grégory LE FLOCH

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 240 

Accès au livre : ISBN 9782021585612  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mont Perdu a des rêves qui ne sont pas ceux de son village des Pyrénées encore aux prises avec des traditions archaïques. L’adolescente, corpulente, lesbienne, victime de harcèlement, trouve refuge auprès des montagnes, les seules qui lui parlent et la comprennent. Et peu à peu, Mont Perdu va se métamorphoser en ourse. Transposant dans une langue actuelle, poétique et crue, une légende de femme sauvage, Grégory Le Floch nous conte la folle échappée d’une jeune héroïne queer à la croisée de tous les combats écologiques et humanistes de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Grégory Le Floch est né en 1986 en Normandie. Très repéré depuis son premier livre aux éditions de l’Ogre, il a depuis fait paraître un essai, Éloge de la plage, chez Rivages et deux romans chez Bourgois, Gloria, Gloria (prix Sade) et De parcourir le monde et d’y rôder, récompensé par le prix Wepler et le prix Décembre.

 

 

Avis :

Grégory Le Floch transpose une légende de femme sauvage dans un récit contemporain qui se lit comme une insurrection queer et écologique. La métamorphose y devient acte de résistance, une sortie hors des normes sociales et genrées. Dès les premières pages, le roman s’inscrit dans la lignée des pensées radicales – celles de Paul B. Preciado, cité en exergue – qui revendiquent une transformation irréversible et une insubordination absolue. 

Adolescente corpulente et lesbienne, Mont Perdu – prénom de légende et nom de montagne – est victime de harcèlement parce qu’elle détonne dans son village pyrénéen figé dans ses archaïsmes. Dans une mise en scène de la domestication de la sauvagerie, les habitants y rejouent chaque année une fête païenne autour de l’ours, inspirée d’anciens rites où l’animal, incarné par un homme déguisé, est traqué, capturé, puis réintégré dans la communauté. Désignée pour endosser ce rôle humiliant, la jeune fille retourne la contrainte en puissance. Devenant l'ourse, elle transforme le masque en vérité et libère sans retour possible ce que l’on voulait étouffer en elle : la force de son désir et de sa singularité. 

Grégory Le Floch fait de ce rituel le moteur d’une métamorphose radicale. En conférant à Mont Perdu une puissance qui déborde les cadres humains, il inscrit son devenir-ourse dans une logique de rupture avec l’ordre social et les récits d’intégration. Au rebours d’un retour à la communauté, c’est une sortie hors du monde des hommes, une affirmation instinctive et souveraine qui fait de l’exclusion le point de départ d’une liberté indomptable et d’une révolte contre toutes les formes de normalisation et d’effacement des différences. 

L’écriture, charnelle et minérale, accompagne cette insurrection. Crue, orale, traversée par les pulsations de la nature et les frémissements d’un corps en rupture, elle refuse l’élégance pour mieux dire la rage. Ce contraste entre lyrisme tellurique et oralité brute rend le texte éruptif, déroutant et profondément politique par sa manière de mordre, de refuser les cadres et de forcer le passage. 

Pris à rebrousse-poil par ce chant farouche, le lecteur avance à tâtons, ballotté entre fulgurances poétiques et violence. La lecture se fait traversée sensorielle, fragmentée, où la métamorphose surgit comme fracture dans un réel déjà écorné par les voix des montagnes et les bruissements du sol. Fantasmagorie tellurique, fable politique et poème sauvage, Peau d’ourse brouille les frontières entre humain et animal, mythe et réalité.

Grégory Le Floch signe un roman incandescent, insoumis et transgressif, qui déconcerte par son étrangeté irrationnelle mais surtout par la violence avec laquelle la différence s’impose, sans compromis ni demande d’asile. Un livre volcanique, véritable révolte politique et poétique, où la métamorphose devient révolution queer et écologique, une brèche ouverte pour toutes les altérités que l’on tente d’effacer. (2,5/5)

 

Citations :

CHOSES QUE JE RACONTERAI JAMAIS À PERSONNE :        
– Que mon rêve ultime c’est de ken Kelly        
– Que j’ai passé la barre des 100 kg cet été        
– Que j’ai des poils qui ont poussé entre les seins        
– Que je suis sûre que je mourrai vierge        
– Que j’ai déjà pensé à m’allonger quelque part dans la montagne pour me laisser crever.


Je monte encore. L’eau jaillit de partout comme si la montagne était une poche pleine d’eau qui fuyait. Plus je grimpe, moins il fait nuit, on dirait que la pénombre est une matière trop lourde pour rester accrochée aux sommets. Elle glisse et se tasse en un truc opaque au fond de la vallée. Regarde, là-haut la nuit est quasi transparente.