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dimanche 24 mai 2026

Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Truite à la slave" de Andreï Kourkov


J'ai aimé

 

Titre : Truite à la slave
            (Форель а ла нежность)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Annie EPELBOIN

Parution : en russe (Ukraine) en 2011
                  en français (Liana Lévi) en 2013

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les cuisines du restaurant Casanova, le grand chef Dimytch Nikodimov officie sous le regard de Véra, sa jeune et délicate maîtresse. Un beau matin, le cuisinier disparaît et Vania Soleïlov, ancien flic et détective privé débutant, est chargé de l’enquête. La solution se trouvera dans l’assiette bien sûr…
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. En octobre 2022 paraît L'Oreille de Kiev.

 

Avis :

A Kiev, l’ancien policier et désormais détective privé Vania Soleïkov est un habitué du restaurant Casanova. Il n’est donc pas surpris de se voir chargé de l’enquête sur la mystérieuse disparition du chef de cet établissement, Dimytch Nikodinov. Quatre jours vont lui être nécessaires pour y voir clair : quatre jours qui l’emmèneront là où il ne s’attendait pas, et qui lui pèseront longtemps sur l’estomac...

Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.

C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.

Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)

 

Citation :

Il croquait de temps en temps des épices, dont le goût était assez extraordinaire : l’acidité du citron, l’arôme de la fumée où a cuit le bacon anglais, le goût vanillé de la crème fraîche qu’on vient de fabriquer. Il se prit à penser : « Comment toutes ces saveurs exquises se trouvent-elles concentrées dans des grains qui craquent sous la dent ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 15 juillet 2025

[Baldysz, Martin] Cairns

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cairns (Vardane)

Auteur : Martin BALDYSZ

Traduction : Marina HEIDE 

Parution : 2022 en norvégien,
                  2025 en français (Paulsen)    

Pages : 128 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un roman crépusculaire au bord du vide, où le moindre faux pas peut coûter la vie.
À l’aube du XXe siècle, deux tragédies frappent un paisible village norvégien : le meurtre d’un homme et la disparition d’une fille de ferme. Un an plus tard, les recherches menées dans la montagne pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, les portes des chalets d’alpage ont été forcées. Les villageois racontent que des cris viennent de là-haut : Kirsten demande à voir le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, fraîchement arrivé du Danemark, accepte d’aller à la rencontre de la disparue. Il a besoin de l’aide de Reidar Skåren pour s’aventurer dans ce monde minéral, agité par des vents contraires, où la brume et la neige brouillent les repères. Au milieu de cette nature sauvage où la moindre pierre semble vous épier, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Martin Baldysz est romancier. Il vit au cœur de la nature dans une ferme de l’ouest Norvégien. Cairns a reçu un excellent accueil critique.

 

 

Avis :

Auteur en vue en Norvège, Martin Baldysz est pour la première fois traduit en français avec ce court roman, presque une nouvelle, au mystère étrangement ensorcelant.

Aussi rêche et rustique que le paysage de landes et de marais qui frissonne sans défense au pied de montagnes encapuchonnées de neige et de brumes, la vie dans ce coin retiré de Norvège, peut-être au début du siècle dernier ou bien avant encore puisque rien ne semble y avoir changé depuis des lustres, tire durement sa subsistance, soit de la pêche loin sur les flots furieux, soit, entre village et alpage, de l’élevage de moutons. 

Habitué à vivre seul avec ses bêtes et le secours de la bouteille, Reidar reçoit un jour la visite surprise du pasteur Ribe. La rumeur courant que Kirsten, la bergère enfuie il y a un an de cela en laissant derrière elle le corps criblé de coups de couteau d’un chasseur, aurait été aperçue vers les crêtes réclamant, elle ou son fantôme – au village l’on parle d’une huldra, créature surnaturelle qui hante les croyances locales, car comment cette fille que l’on avait longtemps cherchée sans la trouver aurait-elle bien pu survivre à un hiver en montagne ? –, les services d’un pasteur, l’homme vient le solliciter pour lui servir de guide en montagne. 

Commence un étrange voyage vers les hauteurs, des contrées vides et inhospitalières, mais comme habitées par une présence invisible semblant attirer les deux hommes à travers vents et brouillards de plus en plus désorientants, entre pentes et ravins balisés de mystérieux cairns, ces empilements de pierres disposés pour marquer un lieu de passage. A mesure que leur progression désormais éperdue et aveugle se fait de plus en plus risquée, la tension et l’angoisse s’intensifient dans une ambiance qui n’a plus rien d’humain et qui, selon le tempérament et les fantasmes de l’un ou de l’autre, s’emparant de leur imagination comme de la nôtre alors que la violence des conditions en montagne se fait propice à la résurrection d’ancestrales croyances, s’habille de mysticisme ou fleure le maléfice. 

L’irrationnel s’en mêlant, la narration se teinte de fantastique, laisse augurer la clarté d’un dénouement, mais, jouant de nos incertitudes, referme la trouée dans le brouillard sur le mystère de nouvelles ombres mortifères. A chacun donc de se débrouiller avec ses doutes et ses questions, quand la peur sur fond de vieilles légendes norvégiennes réveille superstitions et croyances archaïques, réel et surnaturel s’entremêlent de manière inextricable, transformant en noir vertige ce qui commençait comme un polar rural teinté d’aventure.

Mêlant subtilement l’irrationnel au réel pour une évocation puissante et poétique de l’effet des paysages désolés de la montagne norvégienne sur les mentalités qui y vivent accrochées, Martin Baldysz réussit en très peu de pages un récit singulier et envoûtant, au mystère aussi insondable que les peurs et les mythes nés de la violence des conditions de vie en ces lieux. Comme si, quoi qu’il arrive et quelle que soit l’époque, l’homme, en animal superstitieux, ne pouvait échapper longtemps aux archaïques sortilèges associés à cette terre et à ces paysages éreintants. (4/5)

 

Citation :

Le brouillard se posait sur le paysage aride et rougeâtre qui s’étendait devant lui. Reidar prit peur devant cette brume lourde et épaisse. Une nappe blanche qui se dirigeait doucement vers eux. Un mur vivant qui engloutissait la montagne. Un frisson glacial le parcourut au milieu de ce monde blanc, déserté, où tout était pétrifié.

 

mercredi 5 février 2025

[Echenoz, Jean] Bristol

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bristol

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

- Alors qu'est-ce que vous faites dans la région, dites-moi un peu, s'inquiète le commandant Parker.
- Disons que c'est pour un film que je suis en train de tourner, indique Robert. Comme vous voyez.
- On ne m'en avait pas averti, regrette le commandant, mais voilà qui m'intéresse beaucoup. Et quel genre de film, au juste ?
- Toujours pareil, expose Robert, l'amour et l'aventure. Avec l'Afrique et ses mystères, vous voyez le genre.
- Ah oui, soupire le commandant Parker, je vois en effet très bien le genre. Et pour votre histoire d'amour, vous avez pris quelle actrice ?
- Céleste, dit Robert. Céleste Oppen.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Il y avait eu Gérard Fulmar, il y a maintenant Robert Bristol, le tout dernier anti-héros dont Jean Echenoz s’amuse à mettre en scène la banale médiocrité avec tous les codes du roman d’action. Voici donc Bristol, cinéaste de bas étage pris par mégarde dans une presque affaire policière, ou quand le prosaïsme se déguise en film et en roman.

Il faut bien du talent pour faire un tout à partir de rien, ou disons de peu. Echenoz est passé maître à ce jeu, mais pas son personnage, cinéaste à petits budgets et acteurs obscurs, qui avec « le moins doit faire imaginer le plus ». Tout à sa frugale préparation du tournage d’un navet en Afrique australe, le voilà qui ne prête guère attention à ce qui se passe dans son voisinage, à commencer par la défenestration d’un homme nu, à l’identité mystérieuse, depuis l’étage supérieur de son immeuble parisien. A vrai dire, ce triste fait divers n’aurait aucune raison de le concerner, si l’ennui ranci d’une voisine et la complaisance négligente d’un officier de police judiciaire ne venaient faire de lui, si terne et insignifiant soit-il, le possible méchant d’une histoire peut-être louche. Quand on disait qu’un rien peut devenir quelque chose…

Ayant d’ores et déjà réussi la mise en abyme de deux non-histoires, celle d’un mauvais film dans un décor en toc et, pendant les pauses du tournage, les piètres tribulations d’un faux malfaiteur, l’auteur n’en a pas pourtant pas fini avec les jeux de mise en scène de son pas grand-chose de départ. Laissant régulièrement la narration au second plan, il multiplie les décalages, interpelle le lecteur, le prend à partie sur sa manière de raconter certaines scènes, commente ses choix et ses hésitations, ajoutant encore une couche à son mille-feuilles, celle qui nous en rend, lui et nous, partie prenante. Et puis, les détails comptant autant que la structure, il parfait jubilatoirement le tout en y glissant des allusions discrètes à d’autres œuvres, démentant aussitôt se prendre au sérieux en faisant en même temps assaut d’une érudition ostensiblement saugrenue. Un rien habille le creux, surtout les mots savants…

De fausses histoires aux velléités d’intrigue, des losers mal déguisés en personnages, enfin des cinéastes et des écrivains jouant aux maquignons avec leurs œuvres : c’est avec la plus totale dérision, dans une connivence complice et amusée, que Jean Echenoz se joue des pires trivialités pour démontrer par l’absurde, en vrai virtuose de la langue et des mots, que l’on peut bien, en effet, faire du rien une œuvre d’art. (4/5)

 

Citations :

Si Bristol se prête volontiers aux propos tourbillonnaires de Severinsen, sans doute est-ce qu’il la trouve distrayante, pourquoi pas séduisante malgré son âge qui n’est pas loin du sien – son prénom dit assez qu’il n’est pas un jeune homme, on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps. Peut-être désirable, bavarde assurément : ce sont maintenant l’usure du tapis d’escalier, les nouvelles boîtes aux lettres à prévoir et le caractère abrupt de la gardienne qu’évoque Michèle Severinsen à jet continu. Sous cette averse, Bristol émet des avis brefs autant qu’inefficaces comme on essaie d’ouvrir un parapluie rétif, avant de mettre un terme à ce monologue comme on arrache un sparadrap : d’un seul coup vif, c’est mieux. Il a descendu trois étages et traversé le hall, puis il fait un peu froid dans la rue des Eaux.


Tout dépend de l’angle et du cadrage et plus tard, à la post-production, un peu de musique derrière et trois effets spéciaux feront l’affaire. Car ainsi va le cinématographe où le moins doit faire imaginer le plus. C’est le règne de la partie pour le tout, l’empire de la synecdoque où rien n’arrive à l’extérieur du cadre : hors de son rectangle où se déroule une guerre sans merci, riche en clameurs sauvages, corps démantelés et sang giclant un peu partout, il n’y a que deux types dont l’un tient une perche et l’autre un réflecteur, l’un regarde sa montre et l’autre s’éponge le front.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

lundi 25 novembre 2024

[Bouillier, Grégoire] Le syndrome de l'Orangerie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le syndrome de l'Orangerie

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En se rendant au musée de l’Orangerie, voici que, devant Les Nymphéas de Monet, l’auteur est pris d’une crise d’angoisse. Contre toute attente, les Grands Panneaux déclenchent chez lui un vrai malaise. Sans doute l’art doit-il autant à l’artiste qu’au « regardeur » – mais encore ? Redevenant pour l’occasion le détective Bmore, Grégoire Bouillier décide d’en avoir le cœur net. Les Nymphéas de Monet cacheraient-ils un sombre secret ? Monet y aurait-il enterré quelque chose ou même quelqu’un ? Et pourquoi des nymphéas, d’abord ? Pourquoi Monet peignit-il les fleurs de son jardin jusqu’à l’obsession – au bas mot quatre cents fois pendant trente ans ? Obsession pour obsession, commence alors une folle enquête qui, entre botanique, vie amoureuse de Monet et inconscient de l’œuvre, mènera Bmore de l’Orangerie à Giverny en passant par le Japon et même par Auschwitz-Birkenau, pour tenter d’élucider son « syndrome de l’Orangerie ». Lequel concerne plus de monde qu’on l’imagine. Lequel dit qu’entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre), et du Coeur ne cède pas (Flammarion, 2022, prix André Malraux et prix Honoré de Balzac), tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :   

Les livres-enquêtes de Grégoire Bouillier disent autant de lui que de son sujet. C’est d’autant plus flagrant lorsque, comme ici, il est question de rencontre artistique, autrement dit de la confrontation de deux inconscients, celui du « regardeur » et celui de l’oeuvre. Plus que jamais se dévoilent sous l’humour de l’auteur ses propres obsessions face à la vie et à la mort, alors qu'explorant la biographie de Monet, il se lance tous azimuts dans une auscultation très personnelle de sa peinture.

Troublé que, contrairement à tant d’autres visiteurs, le terme « morbide » soit le premier qui lui vienne à l’esprit devant l’ensemble mural des Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, l’auteur s’interroge. Ne s’agit-il que de son humeur, où se cacherait-il dans le bassin des nymphéas quelque triste motif lui renvoyant en miroir ses propres dispositions ? Convoquant aussitôt son alter ego le détective Bmore, déjà à l’oeuvre dans Le coeur ne cède pas, voilà notre homme qui, faisant fi des protestations de Penny, l’assistante fictive qui, non sans cocasserie, lui sert dans cette histoire de Jiminy Cricket, s’immerge dans une nouvelle enquête de son cru.

Divaguant comme à son habitude – quoique de manière un peu plus contrôlée, son éditeur, plaisante-t-il, l’ayant enjoint à moins de bavardage délibéré – de digressions en associations d’idées reflétées avec humour par l’imbrication de ses phrases et de ses parenthèses, il enchevêtre les fils narratifs, explore les hypothèses les plus diverses, même farfelues, enfin fouille son sujet à la lumière de ses obsessions sans craindre de se perdre ou de se contredire parfois. « Je fais partie du livre », écrit-il, et il se met en scène dans ce récit qui est en même temps un voyage, un cheminement personnel et un questionnement aussi scrupuleux que subjectif. Ainsi, à la biographie de Monet, aux fantômes de la guerre, du fils aîné et de l’irremplaçable Camille, enfin aux affres du peintre perdant la vue, se mêlent des souvenirs personnels de l’auteur, le malaise persistant ramené d’une visite à Auschwitz-Birkenau, et tant d’autres expériences susceptibles d’avoir plus ou moins maille à partir avec ses sombres projections artistiques. D’une prétendue psychanalyse des tableaux de Monet à celle de l’écrivain, il n’y a qu’un pas…

Brillant, drôle, d’une dextérité formelle illustrant à merveille le propos, ce dernier ouvrage de Grégoire Bouillier s’avère ainsi au final, au travers du miroir aux reflets changeants tendu par le bassin des nymphéas de Monet, une formidable et fort originale entreprise d’introspection, en même temps qu’un hommage extrêmement personnel – au risque de parfois distancer le lecteur ? – à Monet, à sa peinture et à l’art en général.

« Ce qu’il faudrait, c’est accéder à sa propre voyance. C’est dépasser la légende qui se trouve sous le tableau comme la légende qui l’auréole au-dessus. Histoire de se doter d’un regard à soi, d’un regard neuf, d’un regard d’abord muet. » Mission parfaitement accomplie ! (4/5)

 

 

Citations :

Personne n’est maître de son inconscient, surtout lorsqu’il rencontre l’inconscient d’une œuvre d’art. On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous le voyons. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.


« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde », écrit aussi Kafka, cette fois au beau milieu de la guerre, le 8 décembre 1917. Soutenir le monde contre sa propre malfaisance. Tout est dit ! C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Devient fanatique !


Pour autant, Monet ne se prit jamais lui-même en photo (à l’époque, on laissait à d’autres le soin de vous photographier ; à l’époque, l’autre n’était pas soi et soi n’était pas un autre qu’on s’inventait pour la galerie).


Parvenu à ce point de perception suprasensible des Nymphéas, mon malaise de l’Orangerie ne m’apparaît définitivement plus usurpé. D’ailleurs, je vais le baptiser « syndrome de l’Orangerie ». En toute modestie. En miroir du syndrome de Florence de Stendhal. Car l’angoisse peut, autant que le beau et peut-être davantage, donner le sentiment du sublime. Provoquer en nous des troubles magnifiquement psychiatriques.


Pourquoi des nymphéas ? Pourquoi peindre, trente années durant, les mêmes fleurs d’eau de son jardin, fût-ce sous des angles différents et au gré de lumières sans cesse changeantes ? Pourquoi en avoir fait son sujet de prédilection ? Son leitmotiv, sa fleur fétiche, son objet transitionnel ? Le sujet central de son œuvre et de sa vie de peintre ? Pourquoi en avoir fait un sujet ? Il n’y a que moi que cela intrigue ?


Une bibliothèque dit beaucoup de son propriétaire. On voit ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, à quoi il rêve, ses goûts et ses secrets, sa quête. On voit son intériorité. (Ce pourquoi les maisons sans livres n’ont pas d’âme.)


« Chez Monet, la mort apparaît toujours placée dans une lumière spéciale. C’est la mort fardée des couleurs de la vie. »


Toute la réalité se trouvait incroyablement inversée. Absolument dédoublée. C’était fascinant. Il fallait venir ici pour se rendre compte que le bassin aux nymphéas était un miroir, à la fois immense et parfait. À l’eau, il substituait l’air. Il transformait, en le retournant comme un gant, l’incommensurable en commensurable. Il faisait descendre le ciel sur la Terre, jusqu’à devenir lui-même le ciel, le Très-Haut. Si, pour les catholiques, les âmes montaient au ciel, elles descendaient ici tout en bas, dans le Très-Eau. 


Andy Warhol, qui s’y connaissait ô combien en séries, a livré un autre secret de l’art sériel : « Plus on regarde exactement la même chose, écrit-il, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide. » La répétition est un baume. Elle est thérapeutique. Contre l’angoisse, elle crée une hypnose. Elle vide les choses de leur substance. Elle vide le regard. Elle vide la tête. Elle fait le vide dont elle fait un plein qui sature l’espace. Elle crée l’illusion de la multitude alors qu’il n’y a plus personne. Elle soulage de la souffrance. Elle permet l’oubli.
 
 
(…) sans l’illusion de croire qu’il peignait des effets de lumière, sans son propre blabla, Churchill n’aurait jamais réussi à peindre sa détresse. Impossible. La détresse ne s’affronte pas en face. Elle n’est pas visible car elle est partout et nulle part, elle est une onde sans fin, elle est infiniment insaisissable.


(Demandez à un croyant : que l’on touche à sa foi (à son pansement) et il se met à hurler, il peut même prendre les armes et vous égorger. Comme quoi, le pansement n’est pas la guérison.) (Le véritable problème n’est pas le pansement mais la plaie.)


S’il y a une vie après la mort, elle est dans les livres, elle est dans la peinture, elle est dans les arts. Nulle part ailleurs.


Que disait déjà Edgar Poe : « L’art consiste à exagérer des choses fausses afin d’en dissimuler de vraies. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 5 novembre 2024

[Bordes, Gilbert] La Malbête

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La Malbête

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2024 (XO)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Fort d’un minutieux travail d’enquête, Gilbert Bordes, lui, nous livre sa vérité dans ce roman fascinant.

Tapie dans l’ombre, elle rôde, rugit, menace. En cet été 1764, la rumeur se répand aussi vite que les cadavres de bergères et de jeunes enfants. Dans cette rude région isolée du Gévaudan, les habitants sont démunis devant cette bête qui ne ressemble en rien à un loup ordinaire.
Est-ce un animal échappé de l’enfer, comme le prêchent les curés, venu punir la population terrifiée pour ses maigres péchés ? une bête dressée par un criminel ? La question obsède Roger Desqeyroux, malicieux colporteur qui arpente le Gévaudan avec son âne et sa carriole.
Avec son apprenti, le jeune Mathieu, à qui il apprend à lire et à écrire, ils traquent la Malbête. Mais le mystère s’épaissit quand le colporteur constate que la bête du Gévaudan épargne Mathieu à chacune de leurs rencontres…

Des chemins arides du massif central à la cour de Louis XV, Gilbert Bordes nous plonge dans l’incroyable histoire de la Malbête. En cette période prérévolutionnaire, où les idées des philosophes cheminent jusque chez les paysans écrasés d’impôts, le pouvoir doit réagir devant cette menace qui a fait plus d’une centaine de victimes et déchaîne les superstitions.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

De 1764 à 1767 dans la province du Gévaudan – grosso modo la Lozère, une région alors particulièrement pauvre et enclavée en raison de son territoire accidenté et de ses rudes hivers –, une bête à l’agressivité singulière sème la terreur en attaquant et dévorant plus d’une centaine de personnes, principalement des enfants et des femmes chargés de garder les troupeaux. Son signalement n’évoque pas exactement un gros loup, ni même un chien-loup. Et comme, pourchassée, y compris par d’importantes forces militaires, elle déjoue tous les pièges, semble insensible aux balles et accompagne parfois ses méfaits d’étranges blessures difficilement imputables à un animal, les esprits encore plus épouvantés par le châtiment divin proclamé par l’Église ont tôt fait d’en faire l’objet de tous les fantasmes, créature du diable, loup-garou, ou bête sauvagement dressée et menée par l’intelligence meurtrière d’un homme. Toujours est-il qu’en Gévaudan, l’on ne vit plus, la disette qui plus est aggravée parce que l’on n’ose plus vaquer normalement aux tâches paysannes, tandis qu’à Versailles l’on s’alarme : il ne manquerait plus en ces temps déjà agités par l’esprit des Lumières qu’une nouvelle jacquerie éclate.

Suivant minutieusement le fil des événements dans une reconstitution historique fidèle et documentée qui donne un sérieux et passionnant aperçu de l’affaire, de son développement et de son retentissement, Gilbert Bordes mêle aux nombreuses figures réelles une poignée de personnages fictifs, prétexte à une seconde intrigue, beaucoup plus imaginative celle-là, qui a le mérite de nous attacher à deux observateurs privilégiés : le colporteur Desqeyroux et son aide le jeune Mathieu. L’on suit donc leur propre histoire d’un œil, avec l’idée qu’elle sert en réalité de fil rouge dans la découverte de ce qui fait le véritable intérêt du roman : la restitution des faits historiques, il faut le dire impressionnants dans leur vérité nue, et la compréhension du contexte qui a transformé un fait divers en affaire d’État, avant de nous le léguer sous forme de mythe et d’éternel mystère.

Et l’entreprise est réussie, qui passionne le lecteur au long de l’incroyable feuilleton de ces trois années sanglantes, reprenant une à une, en une liste accablante tant elle paraît ne jamais devoir prendre fin, les audacieuses attaques qui en viennent à compromettre les activités agricoles et à faire gronder les ventres vides. De toutes les hypothèses explicatives, l’auteur en choisit une qui en vaut sans doute bien d’autres, même si l’on aurait peut-être aimé que le mystère persiste au-delà du dénouement, comme dans la réalité. Après cet intéressant et soigné développement historique, dommage toutefois que le motif narratif imaginé autour de Mathieu s’achève de manière aussi improbable.

Nonobstant ce bémol final, l’un des meilleurs et plus passionnants ouvrages de l’auteur, dont il convient de saluer ici la minutieuse documentation historique. (3,5/5)

 

Citations :

Il ne se passe plus une journée sans que le sang coule. Les paysans tremblent, repliés dans leurs modestes maisons. Impossible de sortir les vaches et les moutons sur les pentes abritées où poussent les premières herbes. Il faut préparer la terre pour les semailles, mais les hommes n’osent plus s’éloigner de leur domicile, où ils retiennent leurs enfants.


La Bête est un loup par sa manière de marcher et d’approcher ses proies, poursuit Desqeyroux. C’est aussi un loup par ses oreilles pointues qu’elle rabat vers l’arrière, sa large gueule. Mais son pelage beaucoup plus fourni, sa crête de poils sombres sur le dos l’en différencient. Ce qui m’étonne surtout, c’est que les coups de fusil ne la terrassent pas. Je l’ai tirée une fois avec des balles contenant une double dose de poudre. Elle s’est ébrouée, puis elle est partie.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mardi 29 août 2023

[Maurier, Daphne (du)] La maison sur le rivage

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maison sur le rivage
            (The House on the Strand)
       

Auteur : Daphne du MAURIER

Traduction : Maurice-Bernard ENDREBE

Parution : en anglais (1969)
                  en français dès
1970
Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En Cornouailles, dans une très ancienne demeure, un homme cède à la tentation de vérifier les effets d'une nouvelle drogue mise au point par un savant réputé. C'est le début d'un long voyage, au cours duquel il va se retrouver plongé dans un passé vieux de plus de six siècles. Mais les troublantes scènes dont il va être le témoin invisible sont-elles pure illusion ? Les personnages qu'il croise ne sont-ils que des fantômes nés de son imagination ? Maniant avec une habileté diabolique la tension psychologique et le suspense, Daphné Du Maurier trame une incroyable histoire hantée où hallucination et réalité, passé et présent finissent par se recouper étrangement. Dans ce roman, un des classiques de Daphné Du Maurier, le lecteur retrouvera avec bonheur le mystère de Rebecca, le climat angoissant de Ma cousine Rachel, l'aventure de L' Auberge de la Jamaïque...

 

Un mot sur l'auteur : 

Daphne du Maurier (1907-1989) est l'une des romancières britanniques les plus lues. Rebecca, paru en 1938, est sans doute son roman le plus connu. Bon nombre de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma, dont L'Auberge de la Jamaïque, par Alfred Hitchcock en 1939, sous le titre La Taverne de la Jamaïque.

 

 

Avis :

Sa femme et ses enfants devant l’y rejoindre sous peu, Richard est pour l’instant seul dans la très ancienne maison que son vieil ami Marcus Lane lui a prêtée pour l’été, à Kilmarth, dans les Cornouailles. Cet éminent professeur de biophysique à l’université de Londres l’a prié de tester discrètement une potion de son invention. Il s’agit d’une drogue hallucinogène capable de vous projeter dans le passé. D’abord réticent, Richard devient très vite de plus en plus impatient de renouveler l’expérience, qui le transporte, comme s’il y était mais invisible, en plein XIVe siècle dans ce même village. Mais, des complications ne tardent pas à survenir…

Sans doute davantage connue pour les ressorts gothiques et le suspense aussi bien psychologique que criminel de ses romans comme Rebecca, L’auberge de la Jamaïque et Ma cousine Rachel, Daphne du Maurier renouvelle ici l’un des thèmes les plus classiques du fantastique et de la science-fiction – le voyage dans le temps – en s’attachant tout particulièrement à la psychologie de son personnage principal. Car, Richard ne prend pas goût par hasard à ses excursions dans le passé. Evoquées avec une vérité résultant d’une vraie documentation historique – les faits et les personnages du Moyen Age sont inspirés de l’histoire véridique de la région – et du profond attachement de l’auteur pour l’endroit évoqué – elle vécut longtemps en Cornouailles, dont un temps à Kilmarth même –, les deux époques finissent d’autant mieux par se superposer, puis par se mélanger dans la tête de Richard, que sa vie contemporaine, en plein questionnement personnel et professionnel, lui est, sans qu’il ait le courage de se l’avouer, de plus en plus pesante.

Alors, d’abord expérience curieuse, cette échappatoire mentale offerte par la potion élaborée par son ami se fait de plus en plus addictive. Les hallucinations prennent toujours plus le pas sur la réalité présente. Comme un toxicomane, l’homme incapable d’affronter les décisions qu’il lui faudrait prendre dans sa vie s’évade toujours plus loin, toujours plus longtemps. Du refus de la réalité au fantasme, puis à la folie, la glissade pourrait s’avérait dangereuse. A moins que… A force de refuser de choisir, il arrive que les décisions s’imposent d’elles-mêmes…

En grande prêtresse de la tension narrative, Daphne du Maurier nous emporte au bord du gouffre pour nous y laisser chanceler, à imaginer la chute à partir des indices savamment distribués. Et, tandis que, du fantastique à la folie, le voyage dans le temps s’avère une plongée dans l’esprit dérangé d’un homme en train de perdre mentalement pied, l’on se régale à se laisser confondre par ce texte si formidablement hallucinatoire dont l’étrangeté et le mystère laissent aisément percevoir pourquoi la romancière a tant inspiré Alfred Hitchcock. (4/5)

 

 

Citation :

Je me sentis brusquement trempé de sueur. Je demeurai assis au volant, les mains tremblantes. Il ne fallait pas que cela recommence. Je devais absolument me ressaisir. Il n’était que six heures du matin. Vita et les garçons dormaient encore, tous comme nos satanés invités, et Roger, Isolda, Bodrugan étaient morts depuis plus de six cents ans. Je vivais au XXe siècle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 L'auberge de la Jamaïque

 


 

mardi 24 janvier 2023

[Repila, Ivan] Le puits

 



J'ai aimé

 

Titre : Le puits
            (El niño que robó el caballo de Atila)

Auteur : Ivan REPILA

Traduction : Margot NGUYEN BERAUD

Parution : en espagnol en 2013,
                  en français en 2014 (Denoël)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d’un puits de terre, au milieu d’une forêt. Ils tentent de s’échapper, sans succès. Les loups, la soif, les pluies torrentielles : ils survivent à tous les dangers. À leurs côtés, un sac de victuailles donné par la mère, mais ils ont interdiction d’y toucher. Jour après jour, le Petit s’affaiblit. S’il doit sauver son frère, le Grand doit risquer sa vie. Le Petit sortira-t-il? Le Grand survivra-t-il? Comment surtout se sont-ils retrouvés là?

Le Puits est un conte brutal à la fin cruelle et pleine d’espoir. Une fable sur l’amour fraternel, la survie et la vengeance, un roman « qui a mérité sa place au panthéon des Jules Verne, Alain-Fournier et autres Antoine de Saint-Exupéry », selon Zoé Valdés. « Un roman indispensable, alors que beaucoup d’entre nous avions déjà annoncé la défaite de l’imagination contre la quotidienneté médiocre et étriquée. »

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1978 à Bilbao, Iván Repila est un écrivain, éditeur et administrateur culturel espagnol. Il a publié trois romans : Le Puits, Prélude à une guerre, Un bon féministe.

 

Avis :

Piégés, semble-t-il par leur mère, au fond d’un puits creusé dans la terre, deux enfants, simplement désignés le Grand et le Petit, doivent organiser leur survie jusqu’à trouver le moyen de regagner la surface. Confrontés à la faim, à la maladie et à la folie au cours des cent jours que va durer leur calvaire, les deux frères se partagent les vers de terre dont ils parviennent à se nourrir en fonction d’un objectif : muscler le Grand et alléger le Petit pour que l’un réussisse enfin à propulser l’autre hors du trou.

Pas de forêt ici où abandonner le Petit Poucet et ses frères, mais un puits dont il faudra tout autant sortir par ruse et contrarier ainsi la cruauté d’un monde qui a mené une mère, manifestement non sans remords et donc, on le suppose, malgré elle, à perdre ses enfants. Nous voici donc dans un conte cruel et métaphorique, qui, au-delà de son histoire très réalistement narrée - en vingt-six chapitres à la numérotation elliptique, correspondant chacun à un jour choisi de captivité pour couvrir en accéléré trois mois d’une terrible agonie décrite en détails et sans fard, avec pour seule lumière un irréductible amour fraternel -, nous projette dans un autre abîme : celui de notre perplexité quand, à peine guidés par quelques indices semés ça et là, il nous faut laisser libre court à notre imagination pour répondre au tumulte de nos interrogations.

Derrière ce puits, faut-il voir les prisons ou les camps opprimant une humanité victime de la folie et de la barbarie ? Est-ce une tombe, celle de nos illusions et de nos espoirs, dans une vie d’épreuves ne consistant qu’à retarder le plus longtemps possible son inéluctable issue ? Est-ce au contraire un utérus, creuset de nos douloureux apprentissages d’êtres humains, ou encore lieu de contention maternelle plus ou moins nocif dont il faut s’échapper pour devenir soi ? Cache-t-il une métaphore de notre vie psychique, prisonnière d’un inconscient pétri de peurs profondes ?

A la suite de Zoé Valdés lorsqu’elle évoque dans sa préface « un puits semblable à tous les puits : obscur, ténébreux, hostile… comme l’est parfois la vie elle-même », c’est finalement cette phrase : « La vie est merveilleuse mais vivre est insupportable » que l’on aura peut-être envie de retenir comme clef de lecture.

Ce livre, dont la brièveté ouvre pourtant sur des profondeurs aussi insondables que celles de son si mystérieux puits, est superbement écrit et parfaitement maîtrisé. Fable terrible sur la nature profonde de l’homme, capable du pire comme du meilleur pour sa survie, elle peut toutefois désarçonner suffisamment dans ses passages les plus hermétiques pour laisser persister une légère pointe de frustration. Un ouvrage interpellant, pas si accessible que cela… (3/5)

 

 

Citations :  

Les vivants… les vivants sont comme des enfants : ils jouent à mourir. J’en ai connu des courageux qui ne craignaient pas la mort, des petits malins qui l’évitaient, et des faibles qui l’ont laissée les emporter, mais pas un seul d’entre eux n’avait compris l’étroitesse, l’insignifiance d’un monde consacré à cette croisade. Moi-même je ne comprenais pas, je ne comprenais pas jusqu’à maintenant… Regarde-moi… Trois grands pas. Voilà toute la distance que je peux parcourir avant que les murs ne m’arrêtent. Trois grands pas. Mon monde est aussi petit que le leur : une mâchoire me retient prisonnier et, comme pour se débarrasser de moi, me noie dans sa salive, tandis que ma seule lutte se résume à essayer de gagner du temps. Voilà tout ? Les hommes doivent-ils vivre entre des murs sans portes ni fenêtres ? Y a-t-il autre chose au-delà ? Oui, mon frère, oui, il y a autre chose ! Je le sais ! Car nul ne peut retenir ce que j’ai dans la tête, là, à l’intérieur. C’est un territoire sans murs, sans puits, juste à moi. Et bien réel puisqu’il me fait évoluer. La souffrance qu’il m’inflige n’est jamais la même. Les jours sont éternels. Le temps est un carrefour planté entre mes yeux. Mon enfance aura lieu demain. Demain, je ferai mes premiers pas. Demain, je prononcerai ma première syllabe. C’est une sensation merveilleuse, comme lorsque l’été arrive… Tu me crois malade ? Ignorant ! Tu crois que je ne me suis jamais mis à l’épreuve ? Je sais que tu méprises mes paroles, mais cela ne les rend pas moins vraies. Si seulement tu étais capable de voir ce que je vois. L’obscurité du jour. Mais aussi cette chaleur inexplicable, si proche de l’amour… Tu ne la vois pas ? Tu ne sens pas ce liquide qui nous enveloppe comme des fœtus ? Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche.
 

— Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ?                  
— Pour que tu comprennes que je n’ai pas peur de mourir, que je ne vis pas en pensant à la fin. Parfois, la vie t’impose des conditions telles que la seule échappatoire ne peut être qu’un geste radical, un sacrifice extrême que je suis prêt à accepter. Mais en revanche, je ne pourrais pas supporter de te voir grandir sur une terre en friche comme ce puits : un endroit où l’on meurt sans repos, par la simple inertie des civilisations, un cimetière où l’on fane, comme une fleur impuissante à polliniser les champs. C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit.
 

— Enferme un homme, n’importe qui, dans une cage, dit le Petit.                  
Donne-lui une couverture, un coussin en plumes, un miroir et une photographie de ceux qu’il aime. Trouve le moyen de lui donner à manger, puis oublie-le là pendant quelques années. Dans ces conditions et dans la majorité des cas, le résultat sera le suivant : un individu apeuré, réduit à la culpabilité, moulé dans la forme même de la cage.                  
De manière très exceptionnelle, poursuit-il, le sujet en question mourra par atrophie des organes vitaux, deviendra fou en se regardant dans le miroir ou sera condamné à un état végétatif sans appel.                  
Par ailleurs, chez les êtres sujets à la rébellion, incapables de dominer leur esprit critique, la détention prolongée est impossible : enferme l’insurgé dans une cage pendant plusieurs années et il réussira à s’échapper, à se suicider méticuleusement avec le moindre objet, ou mourra en taillant son propre corps en pièces pour passer à travers les barreaux. Le véritable problème reste cependant celui de la nature fertile de ces insoumis, blottie au cœur de la conscience de l’homme : lorsque l’un d’entre eux meurt, deux autres le remplacent.


 

jeudi 6 octobre 2022

[Stonex, Emma] Les gardiens du phare

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Les gardiens du phare
           (The Lamplighters)

Auteur : Emma STONEX

Traduction : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais en 2021,
                  en francais en 2022 (Stock)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au cœur de l’hiver 1972, une barque brave la mer déchaînée pour rejoindre le phare du Maiden Rock, à plusieurs milles de la côte de Cornouailles. À son bord se trouve la relève tant attendue par les gardiens. Mais, quand elle accoste enfin, personne ne vient à leur rencontre. Le phare est vide. La porte d’entrée est verrouillée de l’intérieur, les deux horloges sont arrêtées à la même heure, la table est dressée pour un repas qui n’a jamais été servi et le registre météo décrit une tempête qui n’a pas eu lieu. Arthur Black, le gardien-chef de la Maiden, Bill Walker son irréprochable second et Vince, le petit nouveau, se sont volatilisés.
Vingt ans plus tard, alors que la mer semble avoir englouti pour toujours leurs fantômes, les veuves des trois hommes, Helen, Jenny et Michelle, ne peuvent oublier cette tragédie. Au lieu d’être unies dans le deuil et le chagrin, elles ne cessent de se déchirer, accablées par le poids de silences, de rancœurs et de remords bien trop lourds pour enfin tourner la page.
Jusqu’au jour où un écrivain à succès les approche. Il veut entendre leurs versions de l’histoire et tenter de percer le mystère du Maiden Rock. Petit à petit, le vernis se craquelle, le sel de la mer envahit le présent, et les secrets profondément enfouis refont surface… 
 
Entremêlant le récit des derniers jours d’Arthur, Bill et Vince et les voix des femmes qu’ils ont laissées derrière eux,  Les Gardiens du phare  est un roman psychologique à couper le souffle. Une inoubliable histoire d’obsession et de solitude, d’amitié et de chagrin, qui explore la façon dont nos peurs brouillent la frontière entre le réel et l’imaginaire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Emma Stonex est née en 1983 et a grandi dans le Northamptonshire. Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, elle a été éditrice dans une grande maison d’édition anglaise. Elle a écrit plusieurs ouvrages sous pseudonyme. Les Gardiens du phare, son premier roman publié sous son nom, est en cours de traduction dans vingt-huit pays.

 

Avis :

En 1900, l’archipel des îles Flannan en Ecosse fut le théâtre d’un mystère qui passionna l’opinion publique et inspira livres, films et documentaires : la disparition jamais élucidée des trois gardiens du phare d’Eilean Mor. Quand, peu avant la Noël, le phare cessa soudainement de briller et qu’intrigué, le quatrième gardien, alors en congés, se rendit sur place, il trouva une installation verrouillée de l’intérieur, parfaitement ordonnée et en état de marche, mais déserte. On ne retrouva jamais la moindre trace des disparus, et, faute d'explications probantes, l’histoire est entrée dans le folklore écossais.

S’en emparant à son tour, Emma Stonex la transpose en 1972, dans un phare en mer au large de la côte de Cornouailles. L’automatisation des phares n’en est alors qu’à ses débuts, et c’est encore une équipe de quatre hommes qui se relaient à Maiden Rock pour faire fonctionner la lanterne, trois restant sur place huit semaines d’affilée pendant que le quatrième regagne la terre et sa famille pour un mois. Au phare, leur travail monotone leur laisse beaucoup de temps libre, qu’il leur faut gérer dans la promiscuité d’un huis clos qui les isole du monde plus sûrement qu’une prison, dans les conditions parfois dantesques de la mer qui les tient à sa merci. « Rien que de l’eau, de l’eau et de l’eau à des kilomètres à la ronde. Pas d’amis. Pas de femmes. Juste les deux autres, jour après jour, impossible de leur échapper, ça peut rendre complètement dingue. » 
 
Alors quand la relève arrive, parfois avec retard ou dans des conditions rendues acrobatiques par l’état de la mer, les occupants du phare sont normalement sur les dents. Sauf en ce jour de décembre, où l’approche de la navette ne déclenche aucun signe de vie. Le gardien-chef Arthur Black, son second Bill Walker et le jeune apprenti Vince se sont volatilisés, laissant quelques indices troublants mais insuffisants pour éclairer ce qui a bien pu se passer. Vingt ans plus tard, un écrivain investiguant à nouveau les faits rencontre les trois veuves. Leurs récits d’abord réservés finissent par laisser craquer les apparences, et derrière le deuil et le chagrin, se profilent bientôt les secrets que chacune s’évertue depuis si longtemps à enterrer sous le poids des remords et des rancoeurs. Entremêlant la parole des trois disparus et de leurs épouses en d’incessants sauts entre 1972 et 1992, la narration nous entraîne dans une quête qui, à défaut de lever le mystère, ne cesse de creuser de nouvelles profondeurs sous la banalité de vies ordinaires, minées par la solitude, la douleur et la peur, au point de faire vaciller les raisons au bord de la folie et de l’irrationnel.

Si la psychologie des personnages compte beaucoup dans ce roman, c’est surtout pour servir le suspense de la narration, au gré d’intrications qui dévoilent la part d’ombre de chacun sans exception, mais chargent aussi un peu la mule dans une accumulation un peu artificielle de mobiles et de responsabilités flirtant parfois avec le fantastique. Emmené sur un terrain truffé de failles derrière les faux-semblants, doutant de chacun tout en frissonnant au bord de l’irrationnel, le lecteur imparablement mordu par la curiosité en reste malgré tout un peu sur la réserve, ceci d’autant plus que l’écriture, certes l’expression de la parole peu littéraire de ses personnages, ne quitte jamais un style très oral, aux phrases minimalistes, encore plus frustrant lorsqu’il ne rend qu’assez discrètement hommage aux écrasantes et apocalyptiques grandeurs de son décor d’exception.

Inspiré d’un mystère qui n’en finit pas de frapper les imaginations, ce livre aux allures de polar a de quoi offrir quelques frissons, entre traîtrises humaines aussi bien que marines, dans le cadre fantasmagorique de la réclusion dans un phare en pleine mer. A lire entre deux lectures plus exigeantes, pour son ambiance plutôt que pour son style, dans un moment de détente addictif et facile. (3/5)

 

 

Citations : 

Il faut avoir une sacrée trempe pour supporter d’être enfermé comme ça. Pour supporter la solitude. L’isolement. La monotonie. Rien que de l’eau, de l’eau et de l’eau à des kilomètres à la ronde. Pas d’amis. Pas de femmes. Juste les deux autres, jour après jour, impossible de leur échapper, ça peut rendre complètement dingue.

Si la vie m’a appris un truc, c’est qu’il y a deux catégories de personnes. Celles qui entendent un craquement la nuit, dans une maison isolée, et qui ferment les fenêtres parce que c’est sûrement le vent. Et celles qui entendent un craquement la nuit, dans une maison isolée, et qui allument une bougie pour aller voir ce que c’est.

On a beaucoup de temps pour parler, surtout pendant le quart de nuit, entre minuit et quatre heures, et la conversation dans ces moments-là s’aventure dans des recoins sombres qu’on se dépêche d’oublier dès le lendemain matin.

Bill lui avait raconté ce qui s’était passé au phare des Smalls, au large du pays de Galles au siècle dernier. À l’époque, il y avait deux gardiens par phare, et au bout de quelques semaines l’un d’eux avait eu un accident là-bas et il était mort. Tout le monde savait que ces deux-là ne s’entendaient pas, alors celui qui était resté seul a eu peur qu’on l’accuse de meurtre s’il se débarrassait du corps. Il a donc décidé de prendre son mal en patience et d’attendre la prochaine relève. Le truc, c’est qu’au bout d’un moment il n’a plus supporté l’odeur. Il a donc construit un cercueil qu’il a accroché au sommet de la tour, mais à la première bourrasque la boîte s’est ouverte et le cadavre en décomposition s’est retrouvé là, les bras ballants. Chaque fois que le vent soufflait, les bras du macchabée heurtaient la lanterne.   On aurait dit que le cadavre faisait des signes. Qu’il disait au vivant, viens, lui enjoignant de le rejoindre. Ça a tourné à l’obsession. Le gars a perdu la tête. Les navires passant au loin voyaient cet homme qui faisait de grands signes ; ils n’ont jamais pensé qu’il y avait un problème, donc ils ne se sont jamais déroutés. Au bout du compte, le gardien vivant a fini par souffrir plus que le mort. Il avait été obligé d’entendre jour et nuit les coups contre la lanterne, comme si le cadavre lui demandait de rentrer. Le temps qu’il revienne à terre, il était en vrac, assailli par les cauchemars et le sifflement du vent.