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mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

Accès au livre : ISBN 9782815967310  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento inscrit ses livres dans une veine engagée dénonçant les normes sociales qui pèsent sur la condition des femmes dans son pays. Pour la première fois traduite en français, elle tourne son regard vers l’institution du mariage qui, valorisée sous l’angle de la respectabilité, perpétue en réalité un cadre normatif qui, de comportements attendus en limites intériorisées, maintient les épouses dans une logique d’obéissance et de résignation.

Inauguré par le choc horrifié de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit s’organise en incessants allers‑retours temporels qui éclairent progressivement ce qui a mené au drame. Les chapitres alternent ainsi entre l’audience de 2019 et les années où Sali, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux attentes sociales que les femmes de son entourage – sa mère Peggy et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant héritage traditionnel et discours religieux – s’emploient à lui inculquer, un ensemble de préceptes tacites censés assurer la cohésion du foyer. À mesure que ces séquences se répondent, le roman se recentre sur Sali et la réalité de son vécu conjugal, révélant les tensions, les renoncements et les violences qui ont fini par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Tout l’enjeu du livre tient dans sa peinture d’une institution du mariage qui, sous couvert de bonne éducation et d’honorabilité, fait peser sur les femmes une véritable économie de la contrainte. Le roman montre comment ces expectatives – relayées par les femmes elles‑mêmes, garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi – produisent un système où l’obéissance s’érige en vertu et la souffrance en horizon silencieux. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille révèle la continuité de ces injonctions d’une génération à l’autre, et la difficulté de s’en affranchir lorsque les modèles transmis se présentent comme des évidences morales. Les retours temporels soulignent quant à eux l’écart entre la façade sociale du mariage et la réalité intime qu’elle dissimule : un univers où l’épouse est sommée de shipikisha – « endurer en silence », terme devenu synonyme même de mariage en zambien – tandis que le mari bénéficie d’une impunité structurelle. C’est tout le sens du titre original, The Shipikisha Club, dont la traduction française, qui ajoute de surcroît une résonance « feel good » fort inappropriée, efface ce double sens de contrainte et de résignation.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la manière dont les femmes perpétuent elles‑mêmes les normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la responsabilité individuelle se dilue dans l’héritage de conventions intériorisées, la violence conjugale procédant d’un ordre social que les épouses apprennent à maintenir autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question de la transmission, du consentement forcé et de l’impossibilité de rompre inhérente à un modèle matrimonial qui dissimule, sous ses prétextes de vertu, une mécanique de domination profondément enracinée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

jeudi 11 juin 2026

Critique : "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Avril enchanté (The Enchanted April)

Auteur : Elizabeth von ARNIM

Traduction : François DUPUIGRENET-
                      DESROUSSILLES

Parution : en anglais en 1922,
                  en français depuis 1990 (10/18 en 2011)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782290392881  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux jeunes Londoniennes, Mrs. Wilkins et Mrs. Arbuthnot, décident, un jour de pluie trop sale et d'autobus trop bondés, de répondre à une petite annonce du Times proposant un château à louer pour le mois d'avril sur la Riviera. En cachette de leurs maris, elles cassent leurs tirelires et trouvent deux autres partenaires pour partager les frais du séjour : l'aristocratique et très belle Lady Caroline Dester, qui veut fuir ses trop nombreux soupirants, et la vieille Mrs. Fisher, à la recherche d'un lieu paisible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Cousine de Katherine Mansfield, Elizabeth von Arnim est née Mary Beauchamp en 1866, en Australie. Elle reçoit une éducation européenne avant d'entamer un "grand tour" au cours duquel elle rencontre le comte Henning von Arnim-Schlagenthin. Après quelques années passées à Berlin, elle découvre le domaine familial de Nassenheide et décide de s'y installer. Véritable événement littéraire de la fin du siècle, Elizabeth et son jardin allemand sera suivi de vingt et un romans. Encore connue sous son seul prénom, Elizabeth von Arnim devient, après la mort de son mari en 1910, le centre d'une vie mondaine au cours de laquelle elle rencontre H. G. Wells avec qui elle aura une liaison tapageuse, avant un remariage malheureux avec le comte Francis Russell, fils d'un Premier ministre de la reine Victoria et frère du philosophe Bertrand Russell. Puis elle réside successivement en Suisse, à Mougins et aux États-Unis où elle meurt en 1941. 
 
 

Avis :

Bien avant Chantal Thomas et ses Femmes sur fond d’azur, la romancière anglo‑australienne du début du XXᵉ siècle Elizabeth von Arnim avait exploré elle aussi la manière dont les alors très prisés séjours en Méditerranée pouvaient offrir une échappée aux femmes enfermées dans les conventions sociales. Paru en 1922, son Avril enchanté propose une satire douce de cette époque où quatre Londoniennes, décidées à desserrer l’étau de leurs rôles imposés, s’accordent des vacances en Italie et, laissant s’exprimer des aspirations jusqu’ici refoulées, y repoussent les limites de leur existence ordinaire.

Sans vraiment se connaître, quatre Anglaises décident de louer ensemble un petit château ligure après avoir découvert une annonce promettant « un printemps en Italie ». Ce choix impulsif, né chez la rêveuse Lotty Wilkins et la pieuse Rose Arbuthnot d’un même besoin d’échapper à un quotidien étouffant, entraîne avec elles Lady Caroline Dester, mondaine lassée de ses obligations, et Mrs Fisher, veuve rigide attachée au passé. Réunies dans ce lieu isolé, elles s’engagent dans une expérience de cohabitation inattendue où le dépaysement, la douceur du paysage et la proximité forcée transforment peu à peu leur séjour en véritable parenthèse, révélant leurs fragilités, leurs contradictions et les possibles qui s’ouvrent à elles.

L’intérêt du récit tient autant à son charme narratif qu’à la finesse avec laquelle Elizabeth von Arnim observe les tensions sociales et intimes de son époque. Sous l’apparence faussement légère d’un roman d’évasion, elle met en scène la manière dont des femmes jusque‑là définies par leur utilité domestique, morale ou mondaine découvrent la possibilité d’exister pour elles‑mêmes. Le huis clos réunissant quatre inconnues dans un décor idyllique lui permet de pointer, par petites touches ironiques, les contradictions d’une société qui exige d’elles qu’elles soient invisibles et irréprochables. Sorties de leur cadre habituel, ces Anglaises réagissent à ce lieu comme si leur regard sur leur propre personne s’y réaccordait : la lumière italienne, la lenteur retrouvée et l’éloignement des attentes masculines modifient non seulement leur humeur, mais aussi la manière dont elles se perçoivent. Ainsi, en un glissement insensible dénué de toute préméditation, se dessine tout naturellement une émancipation sans nom, vécue presque malgré soi, dans une discrétion qui fait de la liberté une expérience sensible et rappelle combien il suffit parfois d’un pas de côté pour que des vies longtemps contenues s’autorisent enfin à changer d’orientation.

Ce livre « so british » séduit autant par la délicatesse de son écriture que par la précision avec laquelle il capte les déplacements intérieurs de ses héroïnes. Derrière la douceur de l'ensemble et l’intrigue volontairement apaisée se déploie une critique subtile des rôles assignés, portée par un humour feutré et une modernité discrète, féministe avant l’heure. Si l’ouvrage conserve un charme suranné et s’achemine vers un dénouement résolument optimiste, cette tonalité d’époque en aiguise la portée, montrant comment un léger changement de référentiel suffit à ouvrir, même brièvement, la possibilité d’un autre horizon. (4/5)

 

Citations :

Pendant des années elle n’était arrivée à être heureuse qu’en oubliant le bonheur. Elle voulait rester comme ça. Elle voulait exclure tout ce qui risquait de lui rappeler la beauté des choses, de déclencher de nouveau ses aspirations, ses désirs…


Elle savait d’expérience que les beaux vêtements prenaient le contrôle de celle qui les portait et ne lui laissaient aucune paix tant qu’ils n’avaient pas été montrés partout et admirés par chacun. Ce n’était pas vous qui emportiez vos vêtements dans les soirées, c’étaient eux qui vous y conduisaient. Penser qu’une femme, une femme vraiment bien habillée, usait ses vêtements était une grave erreur : c’étaient plutôt eux qui usaient la femme en la traînant en tout lieu à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. 

 

lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073083388  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée. 

 

samedi 21 mars 2026

Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille

 

Couverture du recueil de nouvelles "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete



J'ai aimé

 

Titre : Elles rêveront dans le jardin 
            (Soñarán en el jardín) 

Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE

Traduction : Margot Nguyen BERAUD

Parution :  en espagnol (Mexique) en 2023,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782743669157  
                           en librairie

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À travers le procès pour sorcellerie d’une nonne indigène, la découverte d’une fleur cosmique, l’expérience d’une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d’anticipation et sa muse, la visite d’un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l’enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d’un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d’Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain. 
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriela Damián Miravete est née à Mexico. Ses récits ont été traduits en six langues et publiés dans des anthologies finalistes des prix Hugo et World Fantasy. Son premier recueil Elles rêveront dans le jardin a remporté le prix Shirley Jackson en 2023, et la nouvelle éponyme le prix Otherwise en 2018.

 

 

Avis :

Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.

Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité. 

Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues. 

Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde. 

Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits  –  faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle  –  relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)
 

jeudi 5 mars 2026

Critique de "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Alma Karlin. 
            Voyageuse de l'extrême 1889-1950

Auteur : Caroline FABRE-ROUSSEAU

Parution : 2026 (Chèvre-feuille étoilée)

Pages : 232

Accès au livre : ISBN 9782367951706  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Découvrez Alma Karlin, écrivaine et exploratrice, et son voyage inspirant autour du monde.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

La romancière Caroline Fabre-Rousseau a un penchant certain pour les oubliés de l'histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l'oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l'ombre de son beau-frère Victor Hugo. Biographie croisée, Elles venaient d'Orenbourg racontait avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

 

Avis :

Les ouvrages de Caroline Fabre‑Rousseau constituent autant de gestes de réparation littéraire, chacun s’attachant à rendre leur place à des femmes que l’Histoire a reléguées dans ses marges. Avec Alma Karlin, elle exhume la trajectoire fascinante d’une exploratrice slovène du début du XXᵉ siècle, dont les récits et articles, après avoir captivé le public européen, sombrèrent dans un oubli presque total. En retraçant le parcours de cette femme cosmopolite, polyglotte et intrépide, la romancière prolonge la galerie de portraits qu’elle consacre aux existences effacées, tout en élargissant son horizon vers une héroïne dont les voyages, la solitude assumée et la quête d’émancipation résonnent puissamment avec nos interrogations contemporaines sur l’identité, l’exil et la liberté.

Alma Karlin apparaît, dans le récit, comme une figure de caractère : une femme qui refuse les assignations et avance hors des sentiers balisés, portée par une curiosité presque indomptable. Le livre la montre telle qu’elle fut : une voyageuse solitaire, déterminée à parcourir le monde avec pour seuls bagages sa machine à écrire, son sens aigu de l’observation et une volonté farouche d’indépendance. Sa maîtrise exceptionnelle des langues – elle en parlait dix – influe profondément sur son rapport au monde, chaque rencontre ouvrant pour elle un espace de compréhension, d’échange et parfois de désillusion. Érudite, sensible, vulnérable à certains égards mais jamais docile, Alma Karlin se tient à contre‑courant des normes de son époque. Sans appui ni argent, elle sillonne la planète dans des conditions souvent extrêmes, revendiquant une liberté qui lui coûte cher : constamment harcelée, fréquemment agressée et jugée scandaleuse pour son émancipation, elle affronte des obstacles que ses homologues masculins n’auraient jamais connus et ne reçoit qu’une reconnaissance dérisoire en comparaison. Caroline Fabre‑Rousseau met en lumière ses paradoxes : son besoin d’indépendance autant que son désir de reconnaissance, sa lucidité douloureuse, son ouverture à l’altérité. Il en résulte le portrait d’une pionnière de l’émancipation des femmes, dont le parcours rappelle combien la conquête de liberté fut – et demeure – un chemin semé d’inégalités.

Caroline Fabre‑Rousseau construit ce portrait d’Alma Karlin avec une rigueur documentaire qui n’exclut jamais la sensibilité littéraire. Son écriture, précise et sans emphase, s’attache moins à magnifier l’héroïne qu’à restituer la complexité d’une femme en lutte avec son époque. Le récit mêle citations, archives et reconstitution narrative, ce qui permet de faire sentir à la fois la matérialité du voyage et l’épaisseur psychologique d’Alma. Son parcours sert à merveille de révélateur aux structures sociales : la condition féminine, les hiérarchies coloniales et les contraintes imposées aux voyageuses. En refusant l’hagiographie, la narration laisse affleurer contradictions et zones d’ombre, et c’est précisément cette honnêteté qui donne vie au portrait. Loin d’un simple hommage, le livre apparaît ainsi comme une réflexion sur la place des femmes dans l’exploration du monde et sur la difficulté, pour celles qui s’émancipent, de trouver une reconnaissance à la hauteur de leur audace.

Ce récit captivant et solidement documenté rend justice à une figure d’exception, brillante et courageuse, qui dut affronter toute sa vie les préjugés sexistes et, plus encore, l’agressivité qu’attisait partout la présence d’une voyageuse seule et indépendante, aussitôt perçue comme une proie. Cette violence masculine, répétée et banalisée, traverse le parcours d’Alma Karlin et donne au livre un vrai impact politique. On pense volontiers à Alexandra Lapierre, qui s’attache elle aussi à restituer leur place à des femmes remarquables que les préjugés des hommes ont reléguées dans l’ombre. Parmi elles, Miles Franklin offre un parallèle frappant : même errance à travers le monde, même expérience de la misère, même lutte pour être reconnue comme auteur, même solitude farouche. Le destin d’Alma Karlin s’inscrit ainsi dans cette constellation de vies féminines indomptables que la littérature contemporaine entreprend enfin de remettre en lumière. Une lecture forte, passionnante et salutaire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

« Pourquoi ne vous maquillez-vous pas ? Pourquoi ne portez-vous pas des bas en soie ? Pourquoi vous habillez-vous aussi mal ? Je vous aurais bien embauchée si vous aviez été mieux fagotée. Je vous embauche, si vous passez les week-ends avec moi. Vous verrez, on aura du bon temps tous les deux. »


Elle subsiste en peignant et vendant des cartes de vœux à Noël, en faisant des traductions pour la raffinerie. Elle n’a pas d’élèves, hormis la connaissance panaméenne à qui elle donne des cours de français et qui la paie en tartes aux pommes, bourratives à souhait. Son régime se compose de pain et de thé le matin et de thé et de pain le soir, agrémenté parfois d’une pomme ou d’une banane. De temps à autre, elle s’offre un peu de porc aux haricots chinois pour avoir quelques protéines. Elle économise sur tout, garde son argent et ses papiers dans son sac, trop pauvre pour avoir un compte en banque. La maison en bois où elle loue une chambre ne ferme pas de l’extérieur et elle fait peu confiance aux autres locataires qui n’aiment pas les blancs.


Elle admire la demeure d’un noble coréen, l’enfilade de cours et de pièces, le sol noir brillant, les armoires anciennes serties de pierres précieuses et de perles, les chaises en porcelaine, les tortues et les grues peintes sur les kakemonos. Il ne montre pas le quartier des femmes, occupées aux tâches domestiques et qui autrefois avaient le droit de se rendre mutuellement visite de neuf heures du soir à minuit, dans les rues interdites aux hommes, tant que sonne le gong. La tortue, que l’on dit obéissante, est leur symbole : de même qu’elle rentre tête et pattes quand on la touche, une femme baisse tête et jambes quand son mari l’effleure.


Les rites mortuaires la fascinent. Elle assiste aux obsèques d’un vieux Chinois, qui, ayant entendu un appel intérieur, demande à son fils de venir avant de mourir. Le fils trouve son père en pleine forme et se moque de lui. Deux heures plus tard, il meurt subitement. La tradition veut que l’on brûle de l’argent et des possessions en papier de riz pour accompagner le défunt, qui répandra ses bénédictions sur ses descendants. Le cortège des porteurs de lampions et de fanions, la musique stridente, le cata- falque rouge et doré, le riche cercueil aux dix couches de soie font des souvenirs inoubliables. Le spectacle lui plaît davantage que le mariage fastueux auquel elle assiste depuis sa terrasse. Elle sait que la jeune fille va devenir l’esclave de sa belle-mère, sera trompée par son mari, devra mettre au monde un fils, sous peine de disgrâce. Elle met en garde les Européennes tentées, comme elle à Londres, par une union exotique. Elle connaît une douzaine de couples mixtes à Pékin, tous malheureux. Où qu’elle aille, la condition de la femme lui paraît bien triste, mais partout, elle loue la générosité et l’entraide des femmes, surtout les plus pauvres, qui l’ont souvent réconciliée avec le genre humain.

 

 

Lisez ici mon interview de Caroline Fabre-Rousseau.

 

 

Vous aimerez aussi Alexandra Lapierre : 

 
 

 

 

jeudi 27 novembre 2025

[Bellivier, Reine] La hideuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La hideuse

Auteur : Reine BELLIVIER

Parution : 2025 (Christian Bourgois)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782267055351  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la fin des années 1950, dans un bourg des Deux-Sèvres, Marguerite, mariée et mère de trois enfants, quitte le domicile familial et disparaît sans un mot. Des années plus tard, sa fille enquête pour comprendre les raisons et les circonstances de cet événement qui a marqué sa vie. De la vérité, elle n’a que les bribes qu’on a bien voulu lui confier. Certes, il y aurait eu un autre homme, plus aisé que son père, que sa mère aurait rejoint sur la côte. Mais est-ce bien seulement cela, son histoire ? Et comment vivre libre après avoir tout abandonné ? À partir d’indices littéraires – de Virginia Woolf à Emil Ferris –, de journaux intimes et de ses propres souvenirs, la narratrice se plonge dans la condition féminine de l’après-guerre pour retracer l’histoire de Marguerite. Au fur et à mesure, émerge une figure de femme et de mère à l’identité complexe, tour à tour sombre et lumineuse. Une femme dont les rêves, plus vastes que l’horizon étroit de son foyer et de son milieu social, ouvriront à sa fille de nouvelles voies.

Reine Bellivier livre un premier roman poignant sous la forme d’une enquête, qui révèle combien le désir impétueux de liberté peut bouleverser des vies en apparence minuscules.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Reine Bellivier est née en 1982 et vit à Nantes. Son enfance a été marquée par le bocage des Pays de la Loire et plusieurs longs séjours à l’étranger. Après des études de lettres, elle coordonne des projets éditoriaux en indépendante. La Hideuse est son premier roman.

 

 

Avis :

Ce premier roman d’inspiration autobiographique retrace la disparition de Marguerite, mère de famille des années 1950, qui quitte un jour son foyer sans un mot. Ce départ ouvre une brèche dans la mémoire familiale que la narratrice – sa fille – explore avec une délicatesse poignante. Reine Bellivier transforme un épisode intime en une fiction sensible, mêlant souvenirs, journaux intimes et élans imaginaires, dans un geste de réparation et de réconciliation avec l’absence.

Le récit s’organise comme une quête intérieure, guidée par les traces ténues d’une femme qui s’est effacée et que la narratrice s’emploie à recomposer par l’empathie, l’intuition et les résonances littéraires. Se glissant dans les pas de sa mère pour mieux saisir ce qu’elle a pu ressentir – étouffement dans un quotidien contraint, vertige du départ, culpabilité subséquente –, elle cherche à en comprendre les ressorts intimes. Portée par une volonté de relier plutôt que de juger, elle éclaire en creux la condition féminine de l’époque, réduite aux devoirs domestiques et contrainte d’étouffer ses désirs d’émancipation. Ce travail de réinvention s’appuie avec le plus grand naturel sur des figures tutélaires comme Virginia Woolf, dont la pensée sur l’indépendance intérieure résonne avec le destin de Marguerite, ou Emil Ferris, dont l’univers graphique et hybride inspire une narration libre et intuitive. 

La langue, sobre et poétique, avance avec retenue entre les ombres, effaçant les jugements communément hâtifs pour laisser place à une écoute patiente, une attention aux failles, aux silences et aux élans contenus. Choisi pour sa résonance affective, chaque mot s’imprègne d’une pudeur bouleversante, dans une élégance qui laisse affleurer l’émotion sans jamais l’exhiber. 

La Hideuse trace un chemin de réconciliation, mais aussi de réhabilitation – celle d’une mère « indigne » dont, avec un discernement remarquable, la narratrice restitue la complexité, la dignité et, en définitive, le malheur. Un texte profondément sensible, juste et lucide, qui émeut par ce qu’il donne à ressentir de la souffrance transmise de mère en fille. (4/5)

 

Citations :

Tu t’étais mise à peindre. Qu’est-ce qui parlera pour moi quand ma fille fera le tri dans ma maison vide ? Les lettres gardées, un billet glissé entre des pages, un article découpé. Qu’est-ce qui trahira les tremblements de la conscience, les regrets muets, les petits et les grands renoncements, les jardins d’orgueil et de menues fiertés, les pensées qui étayent la journée et celles qui soutiennent une vie ? Est-ce que des objets peuvent révéler les croix qui nous ont pesé et celles qui nous ont servi de colonne vertébrale, comme aux épouvantails ? (...)
« Les tubercules sont les organes de conservation qui permettent de classer la pomme de terre parmi les plantes vivaces à multiplication végétative : la plante, au lieu de se reproduire par voie sexuée grâce à la formation de fleurs et de graines, ne fait que multiplier indéfiniment ses organes végétatifs (racines, tiges et feuilles) grâce à des fragments de tiges portant les réserves nécessaires à leur reprise » (Cercle royal horticole d’Antoing, « Les loisirs de l’ouvrier »). 
Dans l’entrain que certaines femmes mettent à apprendre, même tardivement, toutes sortes de pratiques créatives, je ne peux pas m’empêcher de voir plus qu’une tocade pour tromper l’ennui, mais bien une nécessité de ménager un espace à soi, comme en offrent tous les actes de création, et qui permet de faire de sa condition bien autre chose que la multiplication indéfinie de l’espèce à travers soi-même, comme c’est le cas du pied de pomme de terre.


Note de Maman : « Aujourd’hui plus dur que d’habitude, pas dormi, mal partout, ne tiens pas debout, tout est sombre. Et je croyais l’avoir oubliée, mais elle était dans l’escalier, quand j’ai descendu. Pourquoi me poursuit-elle et me tourmente-t-elle ? Hier je l’ai aperçue derrière un arbre (hideuse) elle m’a fait très peur pour le reste de la journée. »


 

jeudi 16 octobre 2025

[Kefi, Ramsès] Quatre jours sans ma mère

 






J'ai aimé

 

Titre : Quatre jours sans ma mère

Auteur : Ramsès KEFI

Parution : 2025 (Philippe Rey)

Pages : 204

Accès au livre : ISBN 9782384822492  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un soir, Amani, soixante-sept ans, femme de ménage à la retraite dans une cité HLM paisible en bordure de forêt, s'en va. Pas de dispute, pas de cris, pas de valise non plus. Juste une casserole de pâtes piquantes laissée sur la cuisinière et un mot griffonné à la hâte : " Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. " Son mari Hédi, ancien maçon bougon, chancelle. Son fils Salmane s'effondre. À trente-six ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans un fast-food, fuit l'amour et gaspille ses nuits dans un parking avec son meilleur ami, Archie, et d'autres copains cabossés.
Père et fils tentent de comprendre ce qui a poussé le pilier de leur famille à disparaître. Alors que Hédi réagit vivement, réaménage l'appartement, enlève son alliance, Salmane met tout en œuvre pour retrouver sa mère. Son enquête commence, avec de maigres indices – une lettre, un chat tigré, une clé rouillée –, et remue un nombre incalculable de regrets. Il pressent que ce départ est lié à l'histoire de ses parents, orphelins émigrés de Tunisie. Il devine aussi que l'événement va tous les transformer, surtout lui, Salmane, qui voit enfin advenir son passage à l'âge adulte.
Dans ce premier roman plein de verve et de sensibilité, Ramsès Kefi compose une fresque intime et sociale, où le quartier ouvrier de la Caverne est à lui seul un personnage, avec ses habitants pudiques, son PMU d'antan, ses reproductions de bisons sur les murs... Ce texte est un chant d'amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ramsès Kefi a été journaliste à Rue89 puis à Libération. Il signe ici son premier roman.

 

 

Avis :

Ramsès Kefi s’inscrit pleinement dans la tradition des premiers romans, souvent nourris d’une matière autobiographique traversée par l’urgence de dire et le désir de sonder une vérité intime. Journaliste attentif aux récits populaires et aux vies en marge, il signe une oeuvre personnelle, centrée sur un retour à soi et à ses origines. À travers l’enquête intime provoquée par la disparition soudaine d’une mère, il tisse une déclaration d’amour aux quartiers populaires, tout en mettant à nu les silences familiaux et les racines tenues à distance. 

À trente-six ans, le narrateur, qui a abandonné ses études depuis longtemps, vit encore chez ses parents dans la cité des Cavernes, en banlieue parisienne. Un nom prédestiné, assorti aux tags de mammouths, pour désigner un lieu où le temps semble figé. Sa chambre d’enfant, tapissée de Schtroumpfs, est restée intacte, reflet d’une existence sans heurts ni projets, rythmée par des petits boulots sans avenir et des après-midis à traîner. Le cocon familial repose sur une mère discrète, entièrement dévouée, et un père taiseux, bougon, volontiers éruptif. Ensemble, ils forment un trio silencieux, enfermé dans une routine affective où chacun reste à sa place. La mère, si présente qu’on ne la voit plus, incarne une stabilité devenue invisible. Le fils, quant à lui, s’est installé dans cette sécurité illusoire, persuadé que rien ne changera.

Mais un matin, la mère disparaît en laissant un mot : elle doit partir, elle reviendra. Ce départ, aussi calme dans sa forme que brutal dans ses effets, agit comme un séisme. Incapable de comprendre cette absence, le père, toujours aussi fermé, se mure dans une colère sèche, tandis qu’ébranlé, le fils fouille les tiroirs et interroge les blancs, jusqu’ici passés inaperçus, du récit familial. Peu à peu, les indices qui émergent dévoilent les fissures d’une autre réalité et contraignent le fils à reconnaître combien il avait réduit sa mère à une simple présence rassurante, négligeant la personne qu’elle était.

En filigrane, le roman laisse affleurer un drame vécu en Tunisie, qui a conduit les parents à fuir leur pays, rompant avec leur famille et leur histoire. Ce traumatisme, jamais nommé, constitue une fracture intime qui façonne leur silence. En renonçant à leurs origines, ils se sont enfermés dans un présent sans avenir, où le refus de transmettre empêche toute projection. Le fils, élevé dans ce vide, hérite d’un silence plutôt que d’un récit. Une peur sourde, confondue avec le confort, s’est installée en lui comme une seconde nature. Le départ de la mère vient briser cette impasse et révèle que l’absence de récit est déjà une histoire qu’il faut affronter pour pouvoir avancer. 

L’écriture prolonge le regard du narrateur : hésitant, pudique, parfois maladroit, mais toujours sincère. Ramsès Kefi privilégie l’art de la suggestion, ellipses, non-dits et ruptures de ton composant une atmosphère suspendue, presque claustrophobe, où chaque geste prend une densité particulière. Cette retenue, touchante par moments, révèle aussi les limites d’une voix encore en construction, manquant parfois d’assurance ou de densité narrative et semblant hésiter à aller au bout de ses intuitions. Les personnages tendent ainsi à rester figés dans des rôles un peu trop typés, comme si le roman peinait à leur donner une épaisseur véritable. Surtout, la fin surgit d’une manière si abrupte qu’elle donne l’impression que le récit s’interrompt avant d’avoir pleinement déployé ses promesses. Cette voix, encore en quête de sa pleine maturité, n’en affirme pas moins déjà une sensibilité singulière qu’on a envie de suivre.

Chercher sa place dans une histoire qu’on ne vous a jamais racontée, c’est avancer à l’aveugle, avec pour seule boussole le manque. Ramsès Kefi capte cette incertitude avec délicatesse, dans un récit où se dessine en creux une vérité universelle : le besoin de comprendre d’où l’on vient pour savoir enfin où l’on va. (3,5/5)

 

 

Citation :

Et puis, il y a les codes tacites. Ici, une femme ne se barre pas en laissant un homme à la maison. Elle doit rester, quoi qu’il en coûte, quitte à se bousiller elle-même. Ce sont les mâles qui ont le droit de prendre la tangente et de recommencer leur vie s’ils le souhaitent. Parfois sur un autre continent, parfois à l’autre bout de la ville.