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dimanche 18 octobre 2026

Critique : "Championne" de Nina Bouraoui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Championne" de Nina Bouraoui




J'ai aimé

 

Titre : Championne

Auteur : Nina BOURAOUI

Parution : 2026 (JC Lattès)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782709676236  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Une jeune fille, au pied de son immeuble, s’entraîne contre un mur. Elle frappe la balle avec sa raquette, inlassablement, pour fuir la folie de son pays et de sa famille, pour échapper à la colère de son père, à l’amour en désordre de sa mère, à la pâleur de sa soeur. Elle frappe et en elle les mots se bousculent : elle butte contre une faute qu’il lui faut avouer pour grandir et rêver à la femme qu’elle deviendra, qui s’aimera et aimera, qui se sera gagnée, elle.

Nina Bouraoui signe un roman ensorcelant, hypnotique, la confession d’une jeune fille en feu, qui a le don des mots et un regard qui saisit chaque sentiment pour l’explorer, chaque geste pour dire le désir et la beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteure de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Otages (Lattès, 2020, prix Anaïs Nin), Satisfaction (Lattès, 2021) et Grand Seigneur (Lattès, 2024).

 

 

Avis :

Dans une tentative de reprise de possession d’elle-même et de conquête de sa liberté, une adolescente confrontée à la violence faite aux femmes se livre à un long monologue de colère et de révolte.

Elle a seize ans et vit dans les années 1970 avec sa « famille folle » dans un « pays fou ». On ne saura rien de plus précis, si ce n’est que, dans ce « pays qui tue les femmes », elle ne doit plus guère son semblant de sécurité lorsqu’elle sort qu’à son physique androgyne, que sa sœur aînée est désormais confinée à la maison pour avoir osé envisager le mariage avec l’homme de son choix, que son père a manqué la tuer quand elle avait six ans et que sa mère l’accable d’un amour étouffant pour se racheter de sa soumission. Alors, pour évacuer sa hargne autant que pour échapper à l’oppression, elle s’acharne à frapper sa balle de tennis contre le mur de son immeuble, s’évertuant à croire encore à une échappatoire, même si, après des débuts prometteurs, ses chances de devenir championne paraissent s’amenuiser de jour en jour. 

Sa rage et sa pugnacité doivent leur exacerbation à la double culpabilité d’une identité sexuelle incertaine, qui lui fait rêver d’un « Monde des femmes » - un monde d’amour qui appartiendrait aux femmes -, et d’un acte qui, tendant la narration vers sa révélation toujours différée, apparaît en vérité comme le produit de son environnement familial et social. Comme sa balle sur le mur, son esprit revient sans cesse buter contre les parois de ce monde prêt à se refermer sur elle, ses sensations physiques et sa colère fusionnant en un flux de pensée obsédant, un ressassement désespéré qui, dans sa recherche d’une issue, ondoie en phrases fleuves aux variations lancinantes.

Avec pour corollaire une écrasante sensation d’étouffement, encore renforcée par la compacité d’un texte sans chapitres ni respiration, Nina Bouraoui réussit un roman incandescent et viscéralement politique dans sa dénonciation de la violence patriarcale et des clivages sociaux. Elle atteint aussi à une poésie universelle, lorsqu’en choisissant de ne nommer ni lieux ni personnages, elle efface les repères géographiques et identitaires pour élever ce récit intime en une allégorie de la condition féminine. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis la naissance il est dit qu’il faudrait faire ainsi : être, grandir, s’instruire, aimer, se séparer, aimer à nouveau ou non, attendre, attendre, s’éteindre et espérer que le ciel soit un autre lieu et qu’il soit grand. Le ciel n’est pas destiné à tout le monde. C’est triste mais c’est la vérité, je vous le jure, enfin, c’est triste pour ceux qui savent mais peu d’entre nous savent. Le troupeau marche, espère, disparaît sans être intégré au ciel. Il y a des êtres du haut et des êtres du bas, des êtres qui errent, s’enlisent. Ils vivent leur après-mort comme ils vivaient leur vie. Je le crois. Des vies sans grandeur engendrent des morts sans élévation. Il faut, comme la nuit, mériter le ciel. Peu de gens le savent. Les pauvres. Certains sont déjà morts vivants. Pas moi. Il faut avoir conscience de la vie pour ouvrir l’une des portes du ciel. Les hommes, les femmes aiment, croient aimer sans savoir ce qu’est l’amour. Mais s’ils savaient, il n’y aurait pas de meurtre.


Les mots sont mes seuls couteaux. On peut être un assassin sans tuer vous savez, je désigne d’ailleurs mes parents et le pays des hommes qui haïssent les femmes comme les assassins de mon enfance.


(…) on ne désire pas son semblable, on désire son opposé pour qu’il vous apprenne quelque chose, pour qu’il vous instruise et peut-être pour qu’il vous transforme mais cela est rare d’être transformé par l’amour, par la tendresse. Moi je n’ai été transformée que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.


La violence de mon père est un barreau de ma prison, l’amour désordonné de ma mère est un barreau de ma prison, « être ta louve », dit-elle, et me couvrir de ses baisers qui m’enchaînent à elle, avec son amour en désordre, ma mère a tout fait pour que je ne sois aimée de personne, pas même de moi, même si parfois j’entends la petite voix, de mon cœur ou de ma conscience, qui me dit que je suis aimable ou que je serai aimée un jour de quelqu’un et peut-être même de moi, d’ailleurs il faudrait se marier avec soi avant de se marier avec un ou une autre, sinon ça ne marche pas l’amour, c’est déséquilibré, l’amour s’apprend à travers soi. 


(…) dire, écrire est une résistance et une grande liberté car on n’a besoin de rien pour dire ou écrire sinon de courage et de clarté d’esprit –, mais je parle des révolutions de libération et non des révolutions de massacre, d’extermination.


Si l’on n’a pas eu assez de mots pour se forger, pour se construire une vie, c’est comme si on existait sans exister, comme si l’existence passait et qu’on la regardait passer. Il y a des existences qui ne sont pas remplies, qui sont juste biologiques, on se réveille, on se nourrit, on marche, on se déplace, on s’endort et ce jusqu’à la mort et je ne pense pas que ce mode de vie soit celui des animaux, on pourrait le croire mais je suis certaine que les animaux possèdent un univers, des bribes de pensées, même si l’on dit que les animaux ne pensent pas mais je ne suis pas d’accord, les animaux possèdent des bribes d’images et des bribes de sentiments et tout cela réuni leur donne un langage particulier, ils ne traversent pas seulement leur existence, ils l’occupent, ils la remplissent, ils la ressentent et quand je pense à tout ça, il m’arrive d’avoir peur car je ne sais pas ce qu’est une vie réussie (…)


Il n’existe pas d’amour dans ma famille, il existe une idée de l’amour qui ressemblerait à un oiseau impossible à attraper, il passe parfois par la fenêtre, s’arrête au salon puis s’envole vers le ciel, ce n’est pas qu’il n’existe pas d’amour c’est que personne ne sait s’en servir, en donner ou en recevoir, que personne ne sait comment il fonctionne.
 
 
Ce que je sais c’est qu’il y a à peine six ans je pouvais me rendre à pied aux Villas, ce n’était pas la grande sécurité, mais on ne parlait ni de meurtre ni d’enlèvement, il fallait être prudents mais on avait le droit de marcher, nous les enfants, nous les petites filles, et moi la fille-garçon, c’était encore permis, les adultes étaient déjà fous mais ils savaient se tenir, c’est comme si aujourd’hui les habitants de mon pays avaient perdu toute forme de politesse, de respect et, pire encore, c’est comme si la vie ne comptait plus, comme si tout le monde était sous l’emprise de son désir, de ses pulsions, comme si aucun code social n’existait, comme si les êtres ne parvenaient plus à vivre ensemble et ne pensaient qu’à s’éliminer ou à s’ignorer, comme s’il n’y avait même plus la mémoire d’avant, d’un temps plus serein, plus doux, comme si nous étions dans un état sauvage sans loi sinon celle de la destruction ou de la survie, l’un n’allant pas sans l’autre.


(…) la meute a ceci d’étrange, elle est solidaire dans la force, dans l’acte, et elle se dissipe aussitôt la faute commise en ayant pris le soin, avant de disparaître, de désigner son bouc émissaire. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

samedi 10 octobre 2026

Critique : "Nos vies sauvages" de Hemley Boum | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Nos vies sauvages" de Hemley Boum




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos vies sauvages

Auteur : Hemley BOUM

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073123794   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Par temps calme, alors que la mer est d’huile et que les marins les plus aguerris baissent la garde, il arrive que surgisse une vague qui parfois atteint trente mètres de haut.
Pour pouvoir raconter, il a bien fallu que certains survivent à la vague scélérate. » 

Cameroun, 2018. Ndolo Elimbi, avocate lumineuse et héroïque, est emprisonnée pour s’être élevée contre un pouvoir autoritaire. Au cœur de ce régime, la redoutable commissaire Zeinabou n’ignore rien de ses faits et gestes, ni de son amour pour Enow, le charismatique opposant désormais en exil. Mais l’ennemi n’est pas toujours celui que l’on croit… Dehors, la colère enfle, la répression se durcit.
Ce tableau envoûtant du Cameroun contemporain déroule aussi le destin d’une Afrique fragile et tend un miroir féroce à toutes les dictatures. Hemley Boum signe une vaste fresque sur le désenchantement des peuples, les ressorts de la corruption et la puissance des femmes lorsqu’elles s’allient.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Hemley Boum a grandi à Douala.Elle a notamment reçu le prix des lycéens Folio pour Les jours viennent et passent (Gallimard, 2019) et le prix des Cinq Continents de la francophonie pour Le rêve du pêcheur (Gallimard, 2024). Nos vies sauvages est son sixième roman.

 

 

Avis :

Quand la violence politique et la corruption brisent les espoirs démocratiques du Cameroun, Hemley Boum imagine une riposte à hauteur de femmes. Son sixième roman explore les liens de solidarité qui se tissent contre l'arbitraire du pouvoir et les violences masculines.

Ndolo Elimbi, avocate issue de la haute bourgeoisie de Yaoundé et figure montante d'un grand cabinet d'affaires, a basculé dans le militantisme pour les droits de l'homme et la démocratie après les révoltes populaires de 2008. Emprisonnée, elle ressasse son parcours en s’adressant à son amour perdu de jeunesse, Enow Alaka, un juriste international que son opposition au régime a contraint à l’exil. Elle est encore loin de réaliser à quel point la dissidence est elle-même gangrenée par la corruption et la trahison. La commissaire Zeinabou Ndam, figure secrète des services de renseignement, le sait mieux que quiconque. Tout en accomplissant scrupuleusement ses missions d'infiltration, elle entend elle aussi oeuvrer, « par la force, la raison ou la ruse », à un « Cameroun meilleur pour ses enfants ».

Livre de la lucidité quant à la fragilité des engagements politiques, ce thriller hanté par la trahison est d’abord un constat d’échec, lorsque, la corruption minant jusqu’aux réseaux d’opposition, le pourrissement des institutions et des discours semble désespérément général. Entre ambitions personnelles, rivalités et compromissions, la dissidence perd ici toute aura héroïque pour laisser place au désenchantement, la lutte pour la démocratie ayant contre elle, au-delà d’un simple régime, les logiques de prédation liées à l’exercice du pouvoir. Le roman cherche alors d’autres voies de résistance, moins frontales, capables de déjouer un univers fondé sur la brutalité et la prééminence masculines. Hemley Boum les situe dans les solidarités féminines, ces réseaux de protection et d'entraide qui, sans remédier au marasme politique et moral, permettent encore de préserver des espaces de confiance. 

Politique mais sans militantisme, laissant situations et destinées porter elles-mêmes la charge critique, le récit reste profondément romanesque dans sa manière de ménager ses effets. De secrets en retournements, au gré des jeux de loyautés, la tension s’installe d’autant mieux qu’aucun personnage n’apparaît univoque et que, défenseurs de la démocratie comme serviteurs du régime, tous se révèlent en proie à leur part d’ambiguïtés. Ainsi se croisent les points de vue, issus d’univers sociaux et idéologiques antagonistes, chacun tantôt lucide sur les réalités du pouvoir, tantôt sujet aux aveuglements et aux accommodements. Le tout y gagne en force d’incarnation, tant l’écriture se frotte à la réalité des êtres et des lieux. Des geôles étouffantes de Yaoundé à la moiteur des rues, le chaos politique se vit dans la chair et l’usure morale, dans une vérité quotidienne qui prend toute sa dimension tragique et élève la parole de ces femmes au rang d’un grand chant de rébellion. (4/5)

 

 

Citations :

Dieu, le président, son époux, son fils – dans cet ordre : tel était le panthéon de la mère de Zeinabou, les matériaux dans lesquels était bâti le mur porteur de sa vie. La maison était sa prérogative exclusive et le père Ndam n’avait pas osé s’opposer à ses choix. Comment cela aurait-il été interprété ? Contre qui aurait-il pu s’élever : Dieu ? Le président ? Non seulement il n’avait pas protesté, mais il avait bruyamment approuvé. 
La terminologie gouvernementale était à ce point inscrite dans leur intimité que son époux disait en parlant d’Aïcha : « Je vous présente mon ministre de l’Intérieur, la femme qui a la gentillesse de m’offrir le gîte et le couvert tant que je me tiens bien. » Il théâtralisait le rôle de sa femme : « Je ne sais même pas où sont rangés les verres dans cette maison. » Et tout le monde trouvait cela d’une incroyable fraîcheur. Personne n’attendait sérieusement du père Ndam qu’il s’occupe des tâches ménagères, il lui suffisait de faire preuve de cette feinte humilité, qui passait pour du respect, de la considération. Aïcha Ndam s’enorgueillissait de la situation, quand bien même il y avait deux femmes de plus et des enfants d’autres lits car c’est surtout cela que l’islam offrait au père de Zeinabou : la possibilité d’être polygame sans demander la permission ni avoir à s’en expliquer. Chacune étant ministre de son propre intérieur.


La corruption était pire que la torture ou le bannissement, elle vous atteignait à l’endroit, dans votre espace intime, où toute foi se putréfie. Biya ne tuait que rarement ses opposants, il se contentait d’en faire des êtres avides, petits, puants. Il les abîmait aussi sûrement que la rouille corrompt le fer le plus pur : sans possibilité de réparation.


Théodore Fokam l’avait scruté grâce à la caméra installée à dessein. Il voulait savoir à quel type d’homme il avait affaire. Les comptes-rendus de ses agents étaient circonstanciés, mais rien ne valait l’observation du langage corporel d’un homme qui ne se savait pas espionné. Au bout d’un moment, il avait considéré s’être fait une idée assez juste du bonhomme, qu’il avait classé dans la catégorie des sans envergure et sans courage, celle des obéissants. Lorsqu’ils avaient l’impression qu’on leur avait manqué de respect, qu’on leur avait dérobé le peu de dignité dont ils croyaient disposer, ces hommes-là devenaient les pires ou peut-être les meilleurs traîtres dont on pût disposer. Il en avait tant rencontré qu’un léger sentiment de lassitude monta en lui, aussitôt réprimé : pour être parfaitement efficace, il avait bien besoin de la pléthore de Pascal Motassi que comptait ce pays.


Tu me l’as dit cent fois, maman, une femme doit savoir faire le canard, le visage tranquille, imperturbable, tandis qu’en dessous tu rames éperdument. Une femme doit fendre les eaux avec sérénité et ne rien laisser deviner de ce qu’il lui en coûte. Tu m’as dit “Lorsque la vie devient trop confuse et douloureuse, agrippe-toi à tes devoirs. Contente-toi de faire ce que tu dois. Fais le geste : tu te lèves le matin, tu prends ta douche, tu t’occupes des tiens et tu vas travailler, puis tu reviens, tu prends soin de ta famille et la journée se passe. Simule la vie, un matin après l’autre et un jour tu t’apercevras que la machine est repartie et que ça va, tu n’es pas morte”. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  

mercredi 16 septembre 2026

Critique : "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois | Lectures de Cannetille

 

 Couverture du roman "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois




J'ai aimé 

 

Titre : Choses que je croyais perdues

Auteur : Clémentine MELOIS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073162854  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. » 
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Clémentine Mélois est née en 1980. Elle est notamment l'autrice, aux éditions Grasset, de Cent titres, Sinon j'oublie, Dehors la tempête, ainsi que du très remarqué Alors c'est bien (L'Arbalète, éditions Gallimard, 2024).

 

 

Avis :

Habituée par son travail de plasticienne et de membre de l’Oulipo à détourner les choses du quotidien pour en extraire les micro-fictions qu’elles contiennent, Clémentine Mélois appuie ce roman sélectionné pour le Goncourt sur le tri d’un appartement après une rupture, faisant émerger, à partir d’objets manipulés un à un, la mémoire d’une relation disparue.

La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un moment de vie et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus. 

Cette archéologie intime qui, replaçant les objets répertoriés dans une chronologie affective, retrace, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté, finit par faire émerger une vérité que les sentiments et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec la netteté permise par l’observation plus détachée des choses. Une émotion discrète surgit, de ce que la narratrice découvre qu’elle n’avait pas voulu voir. Il lui aura fallu attendre de trier les vestiges de sa vie pour parvenir à remettre en ordre son histoire.

L’intelligence de l’exploration d’une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture juste et nette : tout cela aurait de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une coloration un peu trop réconfortante, empruntant discrètement aux codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)

 

 

Citations :

(…) une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. Pour me transformer en la personne que je voudrais être – mystérieuse, mesurée, raisonnable, raffinée et si possible envoûtante –, il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie, cramer mon passé et repartir ensuite de zéro, allégée, vierge de toute identité. Mais je ne peux pas faire ça. Les choses que je possède sont lestées de trop de souvenirs. Elles me vaudraient un supplément bagage dispendieux si les compagnies aériennes décidaient d’établir une taxe sur la charge affective. Sans que j’y puisse rien, les grands sentiments et les petits riens déboulent sans arrêt dans ma tête, comme des bandits de grand chemin qui surgiraient au détour d’un sentier. Chapeau sur les yeux, surin à la main : la bourse ou la vie.


Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. Parfois, l’une de ces histoires en a assez de voleter dans les airs. Elle s’attache alors à un objet, souvent dérisoire, qui sert de pont entre le visible et l’invisible. En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse. C’est une magie ordinaire qui ne cesse de m’émerveiller. On peut, si on le souhaite, s’acheter des souvenirs dans des boutiques de souvenirs, des artefacts pensés et fabriqués dans l’unique but d’être investis de l’histoire personnelle du plus grand nombre : sphinx en résine rapporté du Caire, magnet avec eau miraculeuse de Lourdes, tour Eiffel lumineuse ou carte postale multivues du mont Ventoux. C’est un accomplissement industriel. Mais les souvenirs sont des fleurs sauvages, ils s’épanouissent où bon leur semble et le plus souvent là où on ne les espère pas.


Je n’ai jamais été capable de deviner ce que tu pensais. Résultat, on a marché deux heures et tu n’as pas dit un mot. Pendant ce temps, dans ma tête, c’était le métro à l’heure de pointe. S’y pressaient une quantité d’émotions contrastées et d’impressions diffuses où dominaient, en vrac, des regrets, un chagrin et un ressentiment que je ne me sentais pas capable de formuler. Comment dire ces choses-là ? Il faudrait inventer un permis spécial qui autorise à manier certains mots, trop grands pour nous, comme amour, mort, liberté, justice, bonheur ou vérité. L’épreuve pratique pour l’obtention du permis professionnel consisterait à garer en épi un superbe trente-trois tonnes lexical, dans le style de Victor Hugo. Quant à l’équivalent du permis moto, il donnerait le droit de filer sur l’autoroute de l’information, sans circonlocutions ni pincettes oratoires. C’est celui-là dont j’aurais eu besoin. J’aurais enfilé un casque et des gants, j’aurais mis le contact et je t’aurais annoncé très simplement que je te quittais pour ne plus être malheureuse. Mais pour ça, il aurait d’abord fallu admettre que j’étais en train de gâcher une balade formidable et les meilleures années de ma vie. Ce jour-là, sur le chemin des douaniers, j’ai juste dit : « C’est joli, ici, ça te plairait si tu étais là. »


J’en suis encore à me demander comment on a pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Sept ans, c’est presque un quart de ma vie. Nous n’avions pas les mêmes attentes, pas les mêmes aspirations. Nos deux solitudes coexistaient dans un climat d’incompréhension si habituel que nous n’y faisions plus attention. La vie ne pouvait pas être autrement, puisque c’est comme ça qu’elle était. Pourquoi s’embêter à tout remettre en question ? Lorsqu’on a déjà passé une heure à attendre le bus, il est de plus en plus difficile de partir. On a trop investi. Accepter l’idée qu’on a attendu pour rien reviendrait à avouer qu’on a bêtement gâché son temps. Alors on continue de patienter, en vain. Je suppose que c’est ce qui explique mon immobilisme : je commençais à fatiguer, mais la vie idéale dont j’avais rêvé avec toi allait bien finir par apparaître au coin du boulevard. Un déni pareil force l’admiration, mais ça ne sert plus à rien de s’encombrer la tête avec ça. Là, tout de suite, j’ai du travail : il faut que je range mon existence dans des cartons d’ici demain, et ça ne va pas se faire tout seul.
 
 
J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. 


Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini. Alors qu’on venait à peine de se rencontrer, je n’y pensais pas encore. Le propre des débuts c’est aussi de ne pas vouloir imaginer la fin. 
 

mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

Accès au livre : ISBN 9782815967310  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento dénonce dans ses livres les pressions sociales subies par les femmes de son pays. Pour la première fois traduite en français, elle questionne l’institution du mariage qui, sous couvert de respectabilité, perpétue un cadre normatif vouant les épouses à la soumission et à la résignation.

Inauguré par l’état de choc de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit multiplie les allers‑retours temporels pour expliquer progressivement ce qui a mené au drame. Reviennent d’abord les années où l’accusée, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux préceptes que sa mère et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant tradition et religion, s’emploient à lui inculquer pour le bien de son mariage, puis la réalité de son vécu conjugal, avec les renoncements et les violences qui finissent par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Mubanga Kalimamukwento peint une institution du mariage qui, au nom de la bonne éducation et de l’honorabilité, fait peser sur les femmes des injonctions si bien déguisées en évidences morales qu’elles-mêmes s’emploient à les transmettre d’une génération à l’autre, devenant malgré elles les garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille montre cette perpétuation consentie, l’obéissance érigée en vertu justifiant qu’elles souffrent tout en silence,  la réalité intime de leur couple soigneusement cachée derrière sa façade sociale. En zambien, on appelle cette endurance muette attendue des épouses « shipikisha », terme devenu synonyme même de mariage et consacrant de manière structurelle l’impunité des maris. La traduction française du titre original, The Shipikisha Club, perd malheureusement ce double sens de contrainte et de résignation, en lui ajoutant qui plus est une résonance « feel good » fort inappropriée.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la perpétuation par les femmes mêmes des normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la violence conjugale procède de conventions héritées et intériorisées que les épouses apprennent à reproduire autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question du consentement et de l’impossibilité de rompre avec un modèle matrimonial qui dissimule, sous prétexte de vertu, des rapports de domination profondément enracinés. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

jeudi 11 juin 2026

Critique : "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Avril enchanté (The Enchanted April)

Auteur : Elizabeth von ARNIM

Traduction : François DUPUIGRENET-
                      DESROUSSILLES

Parution : en anglais en 1922,
                  en français depuis 1990 (10/18 en 2011)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782290392881  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux jeunes Londoniennes, Mrs. Wilkins et Mrs. Arbuthnot, décident, un jour de pluie trop sale et d'autobus trop bondés, de répondre à une petite annonce du Times proposant un château à louer pour le mois d'avril sur la Riviera. En cachette de leurs maris, elles cassent leurs tirelires et trouvent deux autres partenaires pour partager les frais du séjour : l'aristocratique et très belle Lady Caroline Dester, qui veut fuir ses trop nombreux soupirants, et la vieille Mrs. Fisher, à la recherche d'un lieu paisible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Cousine de Katherine Mansfield, Elizabeth von Arnim est née Mary Beauchamp en 1866, en Australie. Elle reçoit une éducation européenne avant d'entamer un "grand tour" au cours duquel elle rencontre le comte Henning von Arnim-Schlagenthin. Après quelques années passées à Berlin, elle découvre le domaine familial de Nassenheide et décide de s'y installer. Véritable événement littéraire de la fin du siècle, Elizabeth et son jardin allemand sera suivi de vingt et un romans. Encore connue sous son seul prénom, Elizabeth von Arnim devient, après la mort de son mari en 1910, le centre d'une vie mondaine au cours de laquelle elle rencontre H. G. Wells avec qui elle aura une liaison tapageuse, avant un remariage malheureux avec le comte Francis Russell, fils d'un Premier ministre de la reine Victoria et frère du philosophe Bertrand Russell. Puis elle réside successivement en Suisse, à Mougins et aux États-Unis où elle meurt en 1941. 
 
 

Avis :

Bien avant Chantal Thomas et ses Femmes sur fond d’azur, la romancière anglo‑australienne du début du XXᵉ siècle Elizabeth von Arnim avait exploré elle aussi la manière dont les alors très prisés séjours en Méditerranée pouvaient offrir une échappée aux femmes enfermées dans les conventions sociales. Paru en 1922, son Avril enchanté propose une satire douce de cette époque où quatre Londoniennes, décidées à desserrer l’étau de leurs rôles imposés, s’accordent des vacances en Italie et, laissant s’exprimer des aspirations jusqu’ici refoulées, y repoussent les limites de leur existence ordinaire.

Sans vraiment se connaître, quatre Anglaises décident de louer ensemble un petit château ligure après avoir découvert une annonce promettant « un printemps en Italie ». Ce choix impulsif, né chez la rêveuse Lotty Wilkins et la pieuse Rose Arbuthnot d’un même besoin d’échapper à un quotidien étouffant, entraîne avec elles Lady Caroline Dester, mondaine lassée de ses obligations, et Mrs Fisher, veuve rigide attachée au passé. Réunies dans ce lieu isolé, elles s’engagent dans une expérience de cohabitation inattendue où le dépaysement, la douceur du paysage et la proximité forcée transforment peu à peu leur séjour en véritable parenthèse, révélant leurs fragilités, leurs contradictions et les possibles qui s’ouvrent à elles.

L’intérêt du récit tient autant à son charme narratif qu’à la finesse avec laquelle Elizabeth von Arnim observe les tensions sociales et intimes de son époque. Sous l’apparence faussement légère d’un roman d’évasion, elle met en scène la manière dont des femmes jusque‑là définies par leur utilité domestique, morale ou mondaine découvrent la possibilité d’exister pour elles‑mêmes. Le huis clos réunissant quatre inconnues dans un décor idyllique lui permet de pointer, par petites touches ironiques, les contradictions d’une société qui exige d’elles qu’elles soient invisibles et irréprochables. Sorties de leur cadre habituel, ces Anglaises réagissent à ce lieu comme si leur regard sur leur propre personne s’y réaccordait : la lumière italienne, la lenteur retrouvée et l’éloignement des attentes masculines modifient non seulement leur humeur, mais aussi la manière dont elles se perçoivent. Ainsi, en un glissement insensible dénué de toute préméditation, se dessine tout naturellement une émancipation sans nom, vécue presque malgré soi, dans une discrétion qui fait de la liberté une expérience sensible et rappelle combien il suffit parfois d’un pas de côté pour que des vies longtemps contenues s’autorisent enfin à changer d’orientation.

Ce livre « so british » séduit autant par la délicatesse de son écriture que par la précision avec laquelle il capte les déplacements intérieurs de ses héroïnes. Derrière la douceur de l'ensemble et l’intrigue volontairement apaisée se déploie une critique subtile des rôles assignés, portée par un humour feutré et une modernité discrète, féministe avant l’heure. Si l’ouvrage conserve un charme suranné et s’achemine vers un dénouement résolument optimiste, cette tonalité d’époque en aiguise la portée, montrant comment un léger changement de référentiel suffit à ouvrir, même brièvement, la possibilité d’un autre horizon. (4/5)

 

Citations :

Pendant des années elle n’était arrivée à être heureuse qu’en oubliant le bonheur. Elle voulait rester comme ça. Elle voulait exclure tout ce qui risquait de lui rappeler la beauté des choses, de déclencher de nouveau ses aspirations, ses désirs…


Elle savait d’expérience que les beaux vêtements prenaient le contrôle de celle qui les portait et ne lui laissaient aucune paix tant qu’ils n’avaient pas été montrés partout et admirés par chacun. Ce n’était pas vous qui emportiez vos vêtements dans les soirées, c’étaient eux qui vous y conduisaient. Penser qu’une femme, une femme vraiment bien habillée, usait ses vêtements était une grave erreur : c’étaient plutôt eux qui usaient la femme en la traînant en tout lieu à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. 

 

lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073083388  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée.