Affichage des articles dont le libellé est Catalane. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Catalane. Afficher tous les articles

vendredi 4 avril 2025

[Rodoreda, Mercè] Le jardin sur la mer

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Le jardin sur la mer (Jardi vora el mar)

Auteur : Mercè RODOREDA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 1967
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 256

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d’insouciance et d’oisiveté sous les yeux de l’indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l’arrivée d’un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d’un passé enfoui.
Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d’émotion.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mercè Rodoreda (1908-1983) est née à Barcelone. Ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil de Paris à Genève entre 1939 et 1975. Avec La Place du diamant et Rue des Camélias (Prix Sant Jordi [à paraître aux éditions Zulma]), elle s’impose comme la grande dame des lettres catalanes. Le Jardin sur la mer est traduit pour la première fois en français.

 

 

Avis :

Mercè Rodoreda est une grande dame de la littérature catalane, l’une de ses plus belles voix d’ailleurs largement traduite à travers le monde. Resté jusqu’ici inédit en français, son très désenchanté Jardin sur la mer a sans doute, avec sa douce nostalgie crépusculaire, beaucoup à voir avec le long exil de l’auteur, alors qu’en cette année 1967 où le livre est publié pour la première fois, la Catalogne toujours sous le joug franquiste revêt plus que jamais pour elle les traits d’un paradis perdu. C’est sous le charme longtemps prégnant de cette plume qui avait en son temps fait l’admiration de Gabriel Garcia Màrquez, que l’on s’imprègne doucement de cet envoûtant roman d’atmosphère.

Le narrateur est un vieux jardinier qui, s’étant à force de deuils replié calmement sur le seul cycle des plantes et des saisons, dans un quotidien au jour le jour bercé par l’apaisante et immuable beauté des fleurs, a vu plusieurs fois changer les propriétaires du jardin dont il assure l’entretien. Témoin presque invisible observant de loin et malgré lui, souvent de manière indirecte au gré des témoignages qui lui parviennent, partiels et partiaux, des autres employés, cuisinière ou femme de chambre, il est un peu comme les arbres du parc, qui voient passer les hommes et leurs passions, mais survivent seuls au temps qui passe. Ce lieu dont il a beau soigner l’harmonie paradisiaque ne retient pas ses occupants de s’y déchirer pour leur malheur. Preuve en est l’histoire dont son monologue convoque le souvenir et qui nous renvoie aux années 1920, le temps de six étés et d’une tragédie.

En ce temps que les feuilles mortes ont depuis maintes fois balayé, un jeune couple de riches Barcelonais achète le parc et sa villa d’été surplombant la mer. Les beaux jours les voient chaque année revenir pour une saison de baignades, de promenades à cheval et de fêtes insouciantes entre amis. Mais la construction juste à côté d’une autre villa, bientôt occupée par un nouveau riche, sa fille et son mystérieux gendre, vient bientôt jeter sur la maisonnée une ombre d’autant plus trouble qu’ourlée de silence et de non-dits.

D’observations directes en chuchotements entre employés, le petit monde des invisibles gravitant autour des maîtres voit peu à peu se préciser les contours d’une histoire que n’aurait pas renié Gatsby le Magnifique. Et dans les ellipses creusant de leurs abîmes une narration distanciée aussi bien par le point de vue extérieur d’un témoin partiel que par les sinuosités de sa mémoire de vieil homme, se déploie lentement et sans éclats, sur le fond magnifiquement sensoriel des soins apportés avec dévotion au jardin, le chiffon éphémère et frivole de passions humaines aveugles à la beauté qui les entoure et qui leur survivra de toute façon.

Doucement immersif, le récit happe le lecteur sans bruit. Rien ou presque ne semble s’y passer, tant la tempête que l’on devine s’échoue ici en vaguelettes amorties par le filtre de la distance sociale, de l’indifférence du jardin, mais aussi du temps passé. L’assemblage des bribes reçues de personnes interposées crée comme un écho assourdi du tumulte du monde. Ici au jardin, l’on ressent tout cela avec d’autant plus de gravité que de vieilles souffrances assoupies demeurent tapies dans l’ombre. N’en reste qu’un sentiment prégnant de tristesse et de mélancolie, dans une sorte de résignation sage et un peu fataliste. L’on pense aux mots plus récents de Peter Heller dans son jardin à lui, la Pommeraie : « sur cette terre d’une beauté sans pareille, ce qui est certain, c’est que nous finissons par tout perdre. »

Un livre d’une rare beauté, tout en finesse et élégance, pour se convaincre de lire sans faute toute l’oeuvre de Rodoreda Mercè. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès que l’écurie de monsieur Bellom a été prête, les chevaux sont arrivés. Tout le monde est allé les voir. L’un était gris et l’autre blond avec des taches plus sombres. Toni a dit : Ce sont des chevaux de course. L’homme qui s’occupait des chevaux de monsieur Bellom s’appelait Guy et était moitié français, moitié américain. Avec Toni, ils n’ont pas beaucoup sympathisé. Ils se faisaient beaucoup de politesses, ça oui, mais si Guy sortait promener les chevaux le matin, Toni les sortait l’après-midi. Il était dévoré de jalousie.
— Ces chevaux, ceux de monsieur Bellom, ils pourraient danser. Regardez-moi ces jambes.
Et c’est vrai, ils avaient des jambes qui avaient l’air de marcher toutes seules, sans rien au-dessus.


Vous le savez que j’ai un beau-père, n’est-ce pas ? Eh bien mon beau-père est assis dans un de ces fauteuils en cuir de vache, d’une vache qu’il a choisie lui-même quand elle était vivante… Il l’a désignée du doigt et il a dit : celle-là. Et tandis qu’il choisissait la vache qui passait il a dit et amenez-moi un gendre pour que ma fille soit mariée au lieu d’être célibataire. On va faire un gendre exprès pour ma fille : ni trop gras ni trop maigre. S’il est trop grand, on le raccourcira. S’il est trop gras, on le sciera des deux côtés pour qu’il ait la bonne taille. S’il est trop maigre, on le remplira de fèves comme les dindons et on le gardera enfermé dans une cage jusqu’à ce qu’il soit bien gras… Et celui de cette maison, Francesc, il est étendu sous les magnolias et il fume un cigare en disant : Ma femme est ma femme et je l’ai choisie avec une peau comme il faut ; le genre de peau qu’il faut pour faire briller les diamants que je lui achète…


Mais vous savez une chose ? Si on me sort d’ici, ce sera pour m’enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera… Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune… Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s’est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c’est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte… Croyez bien que c’est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte… J’y suis depuis que j’ai été soldat, dans cette maison, je vous l’ai déjà raconté. Un jour après l’autre… Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c’est la meilleure heure. Regardez les tilleuls… Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez… Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu’il vous racontera, ce jardin…


 

lundi 23 décembre 2024

[Sola, Irene] Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : Je t'ai donné des yeux et tu as
            regardé les ténèbres
            (Et vaig donar ulls i vas mirar
            les tenebres)

Auteur : Irene SOLA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 2023,
                   en français en 2024 (Seuil)

Pages : 192

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l’aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l’honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu’ils ne devraient pas. Ceux d’Àngela, qui n’a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d’un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d’observer. Ou d’autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l’oubli.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Irene Solà est une écrivaine, poétesse et artiste née en 1990 en Catalogne. Je chante et la montagne danse a obtenu quatre prix littéraires, dont le prix de Littérature de l’Union européenne en 2020, et a été traduit en vingt-sept langues. Je t’ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres a reçu le prix Finestres 2023 de littérature en catalan.

 

Avis :

Au mas Clavell cloué au plus inaccessible des sombres plis des montagnes catalanes, la vieille Bernedeta se meurt, veillée à son insu par les mortes de la famille qui, s’apprêtant à l’accueillir dans l’au-delà, lui mitonnent un banquet de bienvenue en convoquant avec entrain leurs souvenirs.

Pendant qu’en autant de chapitres, aube, matin, midi, après-midi, soir et nuit égrènent les lentes heures de son agonie, toutes ces femmes en réalité sorcières depuis qu’il y a quatre cents ans, « mont[ée] en graine comme une laitue, sans trouver d’homme qui veuille d’elle », la repoussante Margarida s’est résolue à passer un pacte avec le diable, toutes ces hideuses créatures se chicanent, éreintent les vivants sans comprendre ni même savoir nommer leurs pratiques et possessions modernes, et dévident leurs vieilles histoires qui, imprégnées du folklore catalan, de ses mythes et de ses légendes, réactivent quatre siècles d’histoire régionale.

Présent furtivement au travers des silhouettes, plus ombres que personnages, des hommes du passé – chasseurs de loups, bandits de grand chemin, soldats des guerres carlistes, déserteurs de la guerre civile, ou encore ouvriers assignés aux grands chantiers de l’époque franquiste – et de nos semblables contemporains – évoqués, avec nos voitures sans chevaux et nos petits miroirs emplis de lutins parlants, sous l’angle d’une altérité qui nous exclut de ce huis clos vernaculaire –, c’est le réel qui se fait ici fantomatique pour laisser s’incarner, au fil d’une mémoire transmise uniquement par les femmes et donc polarisée sur les thèmes de la maternité, de la filiation et de la sororité, un tissu complexe de vieilles croyances et superstitions, toute une mythologie populaire empreinte de magie et de démons et résistant encore, tout au moins jusqu’à la disparition de la dernière habitante du mas Clavell, au rationalisme moderne.

Intelligent dans sa construction, nourri jusque dans sa langue d’une longue imprégnation de la culture populaire catalane, mais labyrinthique et désarçonnant dans son exploration de ce qui semble un brouillard de mysticisme, de sataniste, et même de scatologie, le roman pourtant séduisant dans sa démarche recrache son lecteur nauséeux et confus, pressé de regagner une réalité plus éclairée et nettement moins moyenâgeuse. (2,5/5)

 

Citation :

Le ciel se couvrit. Les premières brumes claires, effilochées, apparurent. Puis ce furent les châteaux sombres et chargés, avec leur cortège de rafales et de tourbillons, d’oiseaux dévoreurs d’insectes et d’insectes sans échappatoire. Les feuilles sèches et les brindilles volaient à ras de terre comme si elles voulaient fuir. Un lourd capuchon recouvrait les pics. Et tandis que les nuages se massaient sur le mas comme un troupeau rassemblé, le soleil glissait des doigts minces et orangés dans les trous et, chaque fois que les nuages les lui coupaient, les arbres tremblaient soudainement, comme si on les avait poussés. La maison, résignée et impassible, tournait le dos à la noirceur qui se concentrait sur sa toiture, comme pour la flairer.


 

vendredi 29 novembre 2024

[Joan-Lluis, Lluis] Junil

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Junil
            (Junil a les terres dels bàrbars)

Auteur : Lluis JOAN-LLUIS

Traduction : Juliette LEMERLE

Parution : en catalan en 2021,
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2024

Pages : 288

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.
Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?
Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. 

 

Avis : 

Défenseur des langues régionales, l’écrivain français d’expression catalane Lluis Joan-Lluis nous transporte à l’aube du premier millénaire pour une fable aux allures d’Odyssée soulignant l’importance de la langue dans la constitution de l’identité collective.

Un Empire au Sud ; des barbares au Nord ; la poésie d’Ovide et l’exil du poète à Tomis, l’actuelle Constanța en Roumanie, « tellement loin qu’on dirait que c’est à la fin de tout ce qui existe » : tels sont les seuls repères spatio-temporels dans ce roman qui, bien plus ancré dans l’imaginaire que dans l’Histoire, cherche avant tout à nous faire revenir à un point d’origine, lorsque langue et littérature commencent tout juste à faire prendre la sauce de l’identité culturelle à travers début de tradition orale et premiers textes fondateurs.

Tout commence par la persécution et l’aspiration à la liberté. Ils sont d’abord quatre à se résoudre à tout quitter pour l’inconnu : Junil, une jeune fille traitée en esclave par un père tyrannique, mais qui, à force d’encoller les papyrus formant les rouleaux vendus dans la librairie paternelle, s’est mise à s’intéresser à leur contenu ; Trident, l’esclave copiste qui, lui ayant appris à lire et à écrire, lui a transmis l’amour des textes, en particulier des poèmes d’Ovide dont Les Métamorphoses au nom ici hautement symbolique ; le bibliothécaire Lafas qui, voué au confinement par sa consécration à Minerve, vivait jusqu’ici cloîtré dans son savoir livresque ; enfin, Dirmini qui, déjà marqué dans sa chair, sait que la mort est au bout de son destin de gladiateur. Un enchaînement de péripéties mettant leur vie en danger parachève leur rupture de ban et les voilà tous quatre lancés sur les routes, fuyant l’Empire pour la lointaine terre des Alains dont on dit qu’ils méprisent l’esclavage, mais obligés de traverser les contrées du Nord aux mains de pillards et de tribus barbares.

S’ensuit un récit à la fois d’aventure et d’apprentissage, jalonné d’épreuves et de dangers, où partis quatre, ils poursuivent de plus en plus nombreux, agrégeant peu à peu à leur petite troupe une moisson de ces barbares qu’ils redoutaient tant et qui, maintenant qu’en ces nouvelles contrées ils sont eux-mêmes devenus des étrangers, finissent par leur paraître toujours plus familiers, mus qu’ils sont tous par le même idéal de liberté. Ils leur faudra d’abord s’inventer une langue commune, condition de partage de leurs histoires respectives et bientôt de leur avenir commun, lequel s’incarnera, au gré de récits oraux, puis progressivement écrits, en une geste laissant une large place à une mythologie et à un imaginaire partagés. Ainsi, de l’oralité toujours plus stimulée et augmentée par l’imagination des uns et des autres aux traces écrites permettant la survie de la mémoire et le prolongement de soi, l’on assiste à la création de longs poèmes homériques, à la découverte des vertus de la lecture et, ce faisant, à l’émergence d’un nouvel ordre fait d’émancipation, de rêve et de liberté.

Jolie fable antique rendant discrètement hommage à Ovide et à Sophocle, mais aussi à tous les conteurs homériques au travers d’un voyage épique vers l’émancipation au sens large, Junil est avant tout l’histoire d’un apprentissage et d’une élévation, celui de l’humanité grâce à la maîtrise du langage, puis de l’écriture et de la lecture, le tout incarné en une poignée de personnages attachants. (4/5)
 

 

Citations : 

 – C’est ça, l’écriture… (...)
On peut marquer les nuages, la terre, la rivière… Mais aussi la joie, le courage, la fatigue, tout… Et les contes que tu dis aussi… On pourrait les marquer… comme ici, mais sur un autre rouleau… comme ça personne n’aurait à faire l’effort de s’en souvenir… Le papyrus s’en chargerait tout seul… (...)
– Et à quoi sert un diseur de contes s’il ne sait pas se les rappeler ? D’où sortira-t-il les mots s’il ne les a pas en lui ? Un diseur n’invente pas, il mélange les mots qui sont en lui et les dit, dans un ordre différent à chaque fois… Et c’est cet ordre qui fait un nouveau conte, mais les mots sont les mêmes. On ne peut pas parler sans les mots qu’on porte déjà en soi… C’est en se rappelant des contes qu’on finit par connaître tous les mots… Ce que vous me racontez, ça n’a pas de sens. Si je marquais les mots, je n’aurais plus besoin de les savoir tous et alors je ne trouverais plus de conte en moi…



Ma mère aussi nous parlait d’animaux dans ses contes, mais c’étaient des animaux de tous les jours, et c’était comme si elle les faisait vivre parmi nous, tu vois ? Et les guerriers dont elle parlait, c’étaient des guerriers de chez nous, on pouvait leur donner un vrai nom, untel ou untel. Et on avait peur, bien sûr, 193 mais pour de faux, tu me suis ? C’était comme jouer à nous faire peur, pour qu’on soit sage… Mais avec le Vieux c’était autre chose. Il y avait comme un poids, dans son histoire. Comme si rien ne pouvait jamais finir bien… Et quand j’y pense maintenant, à ce qu’il nous racontait, je vois des bêtes énormes, bien plus grosses qu’en réalité, et des guerriers géants, et des femmes aussi, avec leur con… Oui, c’est ça, comme s’ils venaient d’un autre monde. Mais comment c’est possible ? Cette impression, je veux dire… Alors comme toi, Junil et Trident, vous parlez souvent de tous ces poèmes écrits que vous aviez autrefois, et comme Junil lit tout le temps ce papyrus plein de dieux et de gens étranges, et que je ne comprends pas non plus, je me demande si on peut faire vivre ces guerriers géants sans vraiment le dire avec des mots, tu vois ? Plutôt que de dire : « Regardez, ce guerrier-là est géant », montrer qu’il est géant sans vraiment le dire avec des mots… Tu penses que je dis n’importe quoi, hein ? Ah, toi aussi tu y penses beaucoup, au Vieux ? Parce qu’il avait de grands mots, tu dis ? Tu crois que c’est ça ? Qu’il y a des mots qui sont grands ? Des mots qui dévoilent ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui dévoilent quoi ? Bon sang, Lafas, explique-moi ça, tu veux bien !


 

samedi 10 octobre 2020

[Oriols, Marta] Apprendre à parler avec les plantes

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Apprendre à parler avec les plantes
           (Aprendre a parlar amb les plantes)

Auteur : Marta ORRIOLS

Traducteur : Eric REYES ROHER

Parution : en catalan en 2018
                   en français en 2020 (Seuil)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À 42 ans, Paula Cid mène une vie ordinaire à Barcelone. Passionnée par son travail en néonatalogie et immergée dans la routine de la vie de couple, elle ne voit pas la catastrophe arriver : après quinze ans de vie commune, son compagnon la quitte pour une autre. Et quand il meurt dans un accident de vélo quelques heures plus tard, sa vie bascule.
Meurtrie, elle ne sait plus ce qu’elle est en droit de ressentir. À la douleur de la perte viennent s’ajouter la rancoeur, le sentiment d’abandon et la jalousie. Est-ce trahir la mémoire du défunt que d’entamer une nouvelle relation ou prend-elle sa revanche sur celui qui l’a trompée ?
Une année durant, elle observe les mouvements de son âme bouleversée, avec lucidité et auto-dérision, entre crises de larmes et fous rires inattendus. Et peu à peu la peine se mue en tendresse, tandis que les plantes de la terrasse redeviennent aussi luxuriantes que la vie qu’elle se promet d’avoir.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marta Orriols vit et travaille à Barcelone. Elle est historienne de l’art et se consacre également à l’écriture de scénarios pour le cinéma. Elle collabore régulièrement à des revues et des journaux. Apprendre à parler avec les plantes, véritable phénomène en Catalogne, est son premier roman.

 

 

Avis :

Paula, la quarantaine, est néonatalogue dans un hôpital de Barcelone. Le jour-même où il lui annonce qu’il la quitte pour une autre après quinze ans de vie commune, son compagnon se tue dans un accident de vélo. Déchirée entre chagrin, colère et jalousie, Paula devra entreprendre un long et difficile travail sur elle-même pour parvenir à faire son deuil et à se reconstruire.

Le sujet est difficile et peut risquer de rebuter par ce qu’on peut en imaginer de sombre et de déprimant. Après avoir ainsi rencontré quelques difficultés à entrer dans l’histoire, aussi un peu parce que les premiers chapitres m’ont fait craindre une de ces romances modernes aux connotations feel good dont je ne suis pas friande, j’ai fini par me laisser emporter par ce récit aux accents si véridiques que l’on est fortement tenté de le percevoir largement autobiographique. La finesse des analyses et des observations, tout comme la justesse des personnages, rendent au final ce livre parfaitement convaincant.

Si l’émotion affleure souvent, elle est toujours contenue avec une grande pudeur, l’impertinence et la causticité de Paula écartant tout risque de complaisance ou de sensiblerie. En définitive, c’est seulement lorsque, prise au dépourvu, Paula relâche le farouche contrôle qu’elle s’impose, que l’émotion nous envahit également, en particulier au travers des joies et des drames d’un service de néonatalogie, ou encore du lien entre l’héroïne et son père vieillissant.

Pétri des mille détails infimes qui construisent nos existences au quotidien et qui lui confèrent toute son authenticité, ce récit réussit à nous faire toucher du doigt l’infrangible solitude des êtres coulés par un accident de la vie, et qui, seuls, devront trouver en eux la force de revenir à flot, à bord d’un monde impassiblement vivant, et surtout, insupportablement moralisateur. (3/5)

 

 

Citations : 

Ce que j’avais connu petite – ma mère était tombée malade et était morte en quelques mois – s’était mué en un vague souvenir qui ne me rongeait plus. (…) Mon père avait débarqué, suivi de la directrice, laquelle avait frappé à la porte au moment même où le maître expliquait que dans le monde il y avait des animaux vertébrés et des animaux invertébrés. Le souvenir de la mort de ma mère est resté intimement lié aux lettres blanches tracées à la craie sur le fond vert du tableau scindant en deux le règne animal. Il y avait aussi ce nouveau regard chez celles et ceux qui jusqu’alors avaient été mes semblables, et je m’étais sentie lentement acculée vers un troisième règne, celui des animaux blessés à qui il manquera toujours une mère.
Même si cela ne devait pas la rendre moins terrible, la mort avait eu l’élégance de nous prévenir, et il y avait eu, entre cette annonce et son accomplissement, assez de temps pour les adieux, la prostration et les témoignages d’amour. Il y avait eu, surtout, la naïveté de croire au ciel, l’innocence de mes sept ans, et l’incapacité de comprendre que la mort est définitive.
Mauro et moi avons formé un couple pendant de nombreuses années. (…) Il est mort subitement il y a quelques mois, sans le moindre avertissement. (…)
Privée de ciel, de consolation et d’innocence, j’emploie les adverbes « avant » et « après » pour éviter de parler de Mauro au passé. La charnière est palpable. Il était vivant à mes côtés ce jour-là, il a bu du vin et a demandé un steak un brin plus cuit, (…). Quelques heures plus tard, il était mort.
Le restaurant avait une branche de corail pour logo. (…) Sans doute parce que chacun est libre d’enjoliver son malheur avec tous les fuchsias, jaunes, bleus et verts qu’exige le coeur, depuis le jour de l’accident je me représente l’avant et l’après de ma vie comme la Grande Barrière de corail. Dès que je me demande si telle ou telle chose est survenue avant ou après la mort de Mauro, je m’efforce d’imaginer ce grand récif corallien, le plus grand du monde, de le remplir de poissons colorés et d’étoiles de mer, d’en faire un équateur de vie.
Lorsque la mort cesse de toucher uniquement les autres, il faut veiller à lui faire une place de l’autre côté de la barrière, car sinon elle occuperait tout l’espace avec une totale liberté.
Mourir n’a rien de métaphysique. Mourir est physique, tangible et réel.

Elle est fâchée contre une vie qui s’est pourtant montrée généreuse. Il y a des gens qui fleurissent au milieu de la tourmente mais qui se flétrissent lorsque tout va bien, dépérissent et laissent s’éteindre la flamme qui les rendait uniques.
 
Assise par terre, j’observe la poussière accumulée sous les casiers. Des moutons gris comme le troupeau d’une vallée maudite. Jeudi, j’irai dîner et rire. Les déblais de la vie, on les dissimule où on peut.

On perçoit beaucoup de choses quand on est petit, bien qu’à cet âge-là on soit trop faible pour essayer d’en changer le cours.

J’ai découvert que la douleur, l’impuissance et la tristesse, loin de faiblir avec le temps, perdurent à l’état larvaire, prêtes à ressurgir à la moindre occasion.

La mémoire retient des faits qui à l’époque n’avaient rien d’exceptionnel – enfiler des chaussettes toutes neuves – et qui lorsqu’ils ont lieu ne nous préviennent pas que nous créons un souvenir unique de la mère que nous allons bientôt perdre.

Un fardeau de ressentiment et de rage, de douleur inconsolable, un poids qui creuse dans la terre et s’y enfonce dans ses ultimes profondeurs, y érige des murs droits pointus et sombres, et du haut desquels s’échappent des corbeaux qui en survolent l’entrée pour s’assurer que personne ne pénètre. Il est à toi, rien qu’à toi. Tiens. Lamente-toi. Déchire-toi le coeur si tu veux, il n’y aura personne pour te comprendre, car il n’y a rien à comprendre. Attrape-le. Il est à toi, rien qu’à toi, jamais tu ne sentiras à ce point le poids de la propriété. Il est incessible. Ne t’avise pas de le partager, il serait tourné en dérision. C’est le vide, l’absence, la nostalgie comme un gouffre. Et même si nous tous qui sommes de ce côté avons un coeur, tu n’en trouveras pas deux semblables. Chaque témoin endure le sien et survit à sa propre version. Un nouvel endroit. Bienvenue. De l’autre côté, on ne le nomme pas vide, pas plus qu’on aperçoit les corbeaux. De l’autre côté, on cherche des phrases toutes faites comme celles que j’ai utilisées pour détendre les traits de parents désespérés. Je leur disais qu’avec le temps ils s’en remettraient, qu’il fallait se montrer forts et ne regarder que l’avenir. Qu’est-ce que j’en savais du vide ? Rien. Je ne pouvais pas savoir que des corbeaux en garderaient l’entrée, devant chaque mère, chaque père, chaque coeur brisé.

Les grands changements ont ceci de particulier qu’on les perçoit dans les petites choses.
 
Les souvenirs sont malléables et très faciles à retoucher. Il suffit d’en découper la silhouette et d’y apposer un nouveau fond, de succomber aux vices de notre époque et de les augmenter, de jouer avec des filtres qui les rendront plus beaux, de se composer un passé sur mesure pour affronter un présent en chair et en os, dans lequel il ne sera pas nécessaire d’être à ce point intransigeant. Car personne ne viendra fourrer son nez dans notre solitude pour nous dire que cette ombre-là n’existait pas et que ce coin-là est plus lumineux.

Je ferme les yeux aussi fort qu’il m’est humainement possible de le faire, jusqu’à les entendre gémir au-dedans et froisser mes paupières comme deux parchemins.
 

dimanche 17 mai 2020

[Cabré, Jaume] Quand arrive la pénombre





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Quand arrive la pénombre
           (Quan arriba la penombra)

Auteur : Jaume CABRE

Traducteur : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 2017,
                en français en 2020 chez Actes Sud

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un enfant chétif sous la coupe de nonnes sadiques, un assassin venant à confesse se confier à sa prochaine victime, un voleur littéralement aspiré par le tableau qu’il s’apprête à dérober, ou encore un tueur à gages qui n’aime rien tant que le méli-mélo de danger, de mystère, de petites filles et d’aventure… : autant d’histoires qui, plutôt que décrire des scènes ou investir des lieux, se focalisent sur des situations singulières, sur des actes répréhensibles et sur la noirceur des âmes. Les protagonistes – tous des hommes, c’est à noter – sont pris par une rage irréductible, une passion dévorante ou un extravagant fatalisme. Leur conduite est dénuée de tout aspect dramatique. Ils tuent des épouses, des ennemis, des inconnus, des fillettes buvant du lait chocolaté… pour simplement balayer une complication domestique.

Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Jaume Cabré décline changements d’optique et ruptures de temps pour orchestrer une machinerie minutieuse qui place le lecteur dans la très délicate situation de voyeur. Impossible ici de trouver la moindre justification à l’exercice du mal, tout l’art de l’auteur consistant précisément à nous le rendre effroyablement ordinaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Barcelone en 1947, Jaume Cabré est l’un des écrivains catalans les plus reconnus par la critique et les lecteurs, récompensé par le prix d’honneur des Lettres catalanes en 2010. En 2013 a paru chez Actes Sud son magistral roman Confiteor (Babel n° 1389), suivi en 2014 par L’Ombre de l’eunuque (Babel n° 1271) et, en 2017, par Sa Seigneurie (Babel n° 1443) et par le recueil inédit Voyage d’hiver (Babel n° 1636).

 

 

Avis :

Les recueils de nouvelles n’ont pas ma prédilection, car il me semble n’y faire qu’entrer et sortir de leurs histoires, sans jamais avoir le temps de m’y installer. C’était avant de découvrir celui-ci…

Pris individuellement, chacun des treize récits qui composent cet ouvrage est déjà fascinant. Tous animés par des protagonistes froids et amoraux qui commettent le mal de manière tout à fait banale, comme s’il s’agissait de gestes ordinaires destinés à régler un quelconque souci du quotidien, ils impressionnent par l’originalité de leur angle de narration, par la maîtrise de leur construction, par l’inattendu de leur développement, et par le cynisme et l’humour dont ils sont pétris.

Mais ce qui parachève la singularité de ce recueil est son unité et la manière dont l’auteur s’est ingénié à lier chaque nouvelle l’une à l’autre, transformant l’ensemble en un exercice de virtuosité où la thématique centrale se décline au gré d’incessants changements de perspectives. Mises en abyme, ruptures et reprises n’en finissent pas de surprendre le lecteur, ravi de ce jeu qui rebondit sans cesse et suscite un sentiment de connivence amusée et admirative.

Finalement, de toutes ces histoires où se révèle une nature humaine désespérément engluée dans la noirceur de ses bas instincts, émerge pourtant un miracle : l’art, indifférent au bien et au mal, comme une fenêtre vers un absolu inexplicable, un idéal capable d’absorber la plus irrécupérable des âmes, à l’image de ce tableau de Millet qui revient en leitmotiv du recueil.

C’est avec une curiosité croissante et le sourire aux lèvres que je me suis laissée bluffer par le talent de Jaume Cabré, au fur et à mesure que se précisait le motif général dessiné par cette mosaïque de nouvelles. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Un étudiant imprudent a dit mais c’est de la littérature, pas de l’art, non ? Granell lui a souri et nous a dit à tous, en le regardant lui, si le miracle se produit à travers des mots, nous l’appelons littérature ; s’il se produit de façon éthérée, dans un laps de temps déterminé, nous l’appelons musique ; et si le miracle se produit dans un espace matériel déterminé, nous l’appelons peinture, fresque, retable, sculpture… Et si le miracle, c’est l’espace que tu crées, nous l’appelons architecture. L’important, c’est qu’il y ait un miracle.

À cet instant, il fut incapable de se demander pourquoi les histoires de la vie finissent toujours par la mort, comme s’il n’y avait pas, pour toutes les choses, une autre fin possible.

Je dis “survivants” parce que, lorsque je prépare un recueil, il se produit des pertes parmi les nouvelles que je mets sur la table, certaines tout à fait prévisibles et d’autres absolument pas. Cela peut se produire parce que je me rends compte tout à coup du peu d’intérêt qu’une nouvelle suscite en moi, ou parce qu’un récit ne s’accorde en rien avec l’atmosphère imposée par ceux qui, à mon sens, ne prêtent pas à discussion. Je me sens comme l’entraîneur de n’importe quel sport d’équipe, qui forme la meilleure équipe possible avec les effectifs dont il dispose. Et de plus, il décide à quel poste doit jouer chaque récit. Les jours, les mois, les années, tout le temps que j’emploie à réécrire, varier ou écarter sont riches de naissances inespérées et d’éliminations foudroyantes, le tout mêlé de doutes, comme toujours. Rien de nouveau. Mais peu à peu, un air de famille se dessine, qui justifie la présence des nouvelles dans le même livre.

Un autre groupe de nouvelles est constitué par celles qui sont restées inédites pendant des années, et qui sont appelées à présent à sortir du sac, avec des ajouts et des réécritures qui leur donnent une raison d’être publiées, précisément, dans ce livre. Parfois, j’ai l’impression que lorsque je les relis, les retouche et les ajuste, je fais la même chose que le luthier à qui on apporte un instrument ancien : non seulement il l’examine soigneusement mais il soupçonne que, convenablement restauré, il sonnera bien, que les blessures que le temps ou l’obscurité de l’étui lui a infligées ne sont pas irréversibles et qu’entre les mains d’un bon musicien il a des possibilités de revivre, d’exprimer des choses.

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

dimanche 19 avril 2020

[Ledesma, Jordi] Ce que la mort nous laisse





J'ai aimé

 

Titre : Ce que la mort nous laisse
          
(Lo que nos queda de la muerte)

Auteur : Jordi LEDESMA

Traductrice : Margot NGUYEN BERAUD   

Parution : en espagnol en 2016,
                en français en 2019 chez Asphalte

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ces stations balnéaires de la Costa Dorada, sur le littoral de la Méditerranée, tous les habitants se connaissent. Le flux incessant des touristes a beau rythmer les saisons, ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes rivalités, les mêmes clans. Lucía, qui a grandi ici, est belle, trop belle : elle attire tous les regards et déchaîne les commérages. Qu’il serait facile de lui imaginer une liaison avec le séduisant Ignacio Robles, fils à papa propriétaire d’une agence immobilière… Mais qui prendrait le risque de déclencher l’ire de son mari, le Crocodile, commandant local de la Guardia Civil ? Celui-ci est d’ailleurs sur une affaire délicate : un des jeunes de la ville a été retrouvé mort sur une plage, et il craint que ce cas révèle les petits trafics qu’il couvre en échange d’un pourcentage… Tous les ingrédients du drame à venir sont réunis.

Vingt ans après, le narrateur se rappelle cet été pas comme les autres. Il plonge dans ses souvenirs pour en faire revivre les acteurs et le décor. Roman de la mémoire, Ce que la mort nous laisse est également le portrait d’une ville où les antagonismes de classe sont d’une rare violence, en plein boom immobilier touristique des années 1990.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jordi Ledesma est né à Tarragone, en 1979. Ce que la mort nous laisse est son troisième roman.

 

 

Avis :

Dans les années 1990, en plein essor touristique et immobilier de la Costa Dorada, en Catalogne, un adolescent est retrouvé mort sur une plage de Tarragone : un cadavre encombrant pour le Commandant de la Garde Civile, car l’enquête pourrait révéler ses propres compromissions dans le trafic de drogue local. Mais les ennuis de l’officier ripou ne font que commencer, sa séduisante épouse, objet des fantasmes masculins et des jalousies féminines, venant d’attirer la convoitise d’un voyou du cru…

Qu’il est noir ce tableau d’une société largement gangrenée derrière les apparences de la carte postale méditerranéenne : l’essor économique et touristique ne profite qu’à une minorité, déjà installée ou nouvellement enrichie, perpétuant les impitoyables et inextricables inégalités entre les classes sociales. Entre jeunes défavorisés et sans avenir, proies toutes trouvées pour la délinquance et les trafics en tous genres, et petits bourgeois désoeuvrés en mal de sensations, ouverts à toutes les bêtises possibles, le terrain de jeu voit inévitablement les incidents se multiplier sous la coupe de bandes de malfaisants en tous genres.

Le climat s’avère mortifère, un vrai marigot dominé par le Crocodile, ce représentant de l’ordre dont l’apparente toute-puissance cache des failles de plus en plus visibles et compromettantes : lui non plus n’est pas sorti du ruisseau sans se salir les mains et l’engrenage finira par l’emmener bien plus loin qu’il n’aurait pu l’envisager, dans une tragédie aux infortunées victimes collatérales, d’ailleurs majoritairement des femmes : mères, épouses, flirts, toutes prises au piège de leurs rêves bien vite flétris.

Ce huis-clos étouffant m’a engluée dans un cauchemar si douloureusement réaliste, que l’ennui et la désespérance des personnages m’ont au final pesé jusqu’au malaise de la déprime. Vite, un peu d’air s’il vous plaît… (3/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020