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jeudi 19 juin 2025

[Foenkinos, David] Tout le monde aime Clara

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Tout le monde aime Clara

Auteur : David FOENKINOS

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Clara voit au-delà des apparences. Ceux qui la connaissent la redoutent autant qu’ils l’admirent. Car elle ne prédit pas seulement l’avenir, elle l’éveille.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Foenkinos est l’auteur de nombreux romans, dont La délicatesse, Les souvenirs ou Le mystère Henri Pick, tous trois adaptés au cinéma. Ses livres sont traduits en plus de quarante langues. Son roman Charlotte a reçu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens 2014.

 

 

Avis :

Un enchaînement de circonstances qui plongera ses proches dans la culpabilité conduit à l’accident et aux huit mois de coma de Clara, seize ans, fille unique insouciante et adorée d’un couple désormais séparé. Tandis que le drame et l’angoisse rapprochent le père, Alexis, de son ex-épouse et le poussent à s’inscrire à un atelier d’écriture animé par un certain Ruprez, auteur sans succès d’un seul livre de jeunesse, le réveil tant attendu de Clara transforme bientôt leur vie à tous, à commencer par la sienne, puisque la jeune fille est revenue des portes de la mort avec une hypersensibilité la rendant capable de prescience.

David Foenkinos est un fleurettiste de la plume : il traverse les thèmes les plus sombres avec toujours la même légèreté fluide, délicate et précise, dans une mélancolie teintée d’un humour doux-amer qui, sans avoir l’air d’y toucher, de petites phrases sobres en vérités finement épinglées, fait mouche à chaque paragraphe. Non que ses sujets soient spectaculaires, ses livres sont peuplés de caractères maladroits et inadaptés, tâchant comme tout un chacun de faire face aux tourments ordinaires de la vie, mais le regard de l’auteur, sans pareil pour décortiquer la banalité, suffit à rendre son texte remarquable de sensibilité et de finesse.

Une justesse de vue qu’il partage d’ailleurs avec son personnage Clara, comme lui et au même âge revenue d’une expérience de mort imminente qui l’a, elle aussi, transformée. Lui en est devenu écrivain, une façon de mettre en mots les images naissant dans son imagination tels des flashes, pas si éloignés des visions dont Clara, pour sa part, va se servir pour donner un coup de pouce au destin d’autrui. L’on découvrira alors, dans un récit franchissant le pas de l’irrationnel pour aborder les rivages de l’ésotérisme et du mysticisme, les raisons qui ont eu raison du talent et de l’inspiration littéraires de Ruprez. De l’échec amoureux à la panne d’écriture en passant par toute la palette du chagrin, une occasion de mesurer la part essentielle jouée par l’inconscient dans le processus de création artistique.

Un peu lent et décousu dans sa manière d’explorer tour à tour le sort de personnages ne partageant que le rapprochement dicté par le hasard des circonstances et par la volonté semblablement démiurgique de Clara et de l’auteur, ce vingtième roman de David Foenkinos n’est probablement pas son plus passionnant. Le lecteur décontenancé par l’imbrication de ces récits somme toute assez peu connectés devra se consoler en savourant, dans son ennui relatif, la finesse non démentie de l’écrivain dans son exploration de la banalité et de ses drames. (3,5/5)

 

 

Citations :

On se salua rapidement, en se souhaitant une bonne semaine. Dehors, Alexis resta un instant avec Amélie. Cette femme fuyait à l’évidence les échanges un peu trop personnels. Elle semblait appréhender cet atelier tout comme elle aurait eu un amant. Cela dit, on pouvait parfois considérer l’écriture comme une forme d’infidélité à sa vie. 


« Épuisé. » Alexis s’arrêta sur ce mot, qu’il trouva beau. Un livre épuisé. Quand le corps est épuisé, c’est qu’il n’est plus en mesure d’agir. Pour un livre, c’est qu’on ne peut plus se le procurer.


(…) c’est à ce moment-là que je me suis mis à écrire. J’ai trouvé cela difficile, laborieux, mais excitant. Enfin ma vie valait la peine d’être vécue. Jusque-là, je n’avais été qu’un brouillon de moi-même. Une errance. J’avais trouvé une destination : la littérature. 


On lui demanda quel était le livre qu’il avait évoqué, celui qui avait visiblement changé sa vie. Il refusa d’en donner le titre. « Je n’ai pas envie que d’autres le lisent. C’est le mien. Cherchez plutôt le vôtre. Nous devons tous trouver le roman qui va changer notre vie… »


Les couples adorent décortiquer les premiers gestes, les premières paroles, les premiers éléments de ce qui sera décisif. On trouve dans cette obsession narrative la petite tragédie suivante : la rencontre ne peut se vivre qu’une fois. On revisite avec les mots le bonheur qui s’épuise.


Clara fut élevée comme l’unique citoyenne d’un royaume qui lui était consacré. Ses parents tentèrent d’avoir un autre enfant, mais le propre d’un miracle est de ne se produire qu’une fois. Ainsi, tout tournait autour de cette enfant chérie, sorte de divinité du bac à sable. On ne cessait de lui dire qu’elle était merveilleuse et, en toute honnêteté, c’était vrai.


Si Marie pensait apprécier le calme de la vie conjugale, c’était surtout par fatigue. Au fond, avec Alexis, elle s’ennuyait. Ce qu’elle avait pu aimer par le passé (son côté prévisible) lui devenait vaguement déplaisant (son côté prévisible). Le temps a souvent cette capacité perverse de pousser vers la laideur ce qui avait valeur de beauté. Elle se souvenait d’avoir pensé un dimanche où ils se promenaient tous les trois au bois de Vincennes : « Je préférerais être seule avec ma fille. » Clara avait dix ans, et le trio ne fonctionnait plus.


Clara estimait que son père aimait encore sa mère ; son incapacité à lui parler en était la preuve. Le silence est toujours éloquent. Florence avait deux fils et esquissait parfois l’idée d’emménager avec Alexis dans un élan de famille recomposée. Ils s’étaient organisés pour avoir en même temps leur semaine sans enfants. Ils appréciaient leurs moments ensemble, mais il semblait difficile de construire une histoire sur un rythme bancal. Tous deux blessés par leur passé sentimental, ils vivaient leur couple comme une sorte de convalescence partagée. Il y a des tendresses transitoires, de celles qui consolent, avant d’apparaître finalement un peu dérisoires. 


La cruauté peut être un moteur de survie, une façon de se détourner de sa propre souffrance.
 
 
Il avait rencontré Florence, et on lui avait dit : « Tu as refait ta vie. » La première fois, cette expression, brutale, l’avait comme figé. Il n’avait rien refait, il demeurait défait. 


Ils titubaient légèrement en sortant, prenant du plaisir à la brume. Les autres couples s’embrassaient un peu mécaniquement, tentant de donner un déguisement de spontanéité à cette fête contrainte [Saint-Valentin]. Il y avait une antinomie à encadrer le sentiment amoureux, tout comme on mettrait des arbres dans un musée. 


À leur tour, Alexis et Marie furent bouleversés par la beauté de cette sculpture. Il y avait quelque chose de sublime à traverser les siècles dans la posture d’un chagrin irréversible. On peut mourir, mais la douleur d’avoir perdu l’être aimé ne mourra jamais. Certains sentiments ont le goût de la postérité ; ce sont les œuvres de l’absence.


« Pour écrire, il est plus important de connaître Chagall que Kafka, Botticelli que Proust. » Une théorie assez originale, mais qui n’était pas sans intérêt ; selon lui, écrire c’était transposer une image mentale. Ainsi, il fallait éduquer son œil bien davantage que son esprit ou son oreille.


Ruprez était un cartésien pessimiste. Replié dans une réalité grise, il n’avait jamais été très sensible à ce qui dépassait des contours du normal. Pourtant, le lien entre l’écriture et le mysticisme est un mariage d’évidence. Peut-on vraiment se rapprocher de la beauté sans l’aide de l’indéfinissable ? Dans toute création, la part absente de la raison est toujours la plus active. Il s’agit parfois d’une simple intuition ; le plus souvent, ce sont les sensations qui permettent d’éclairer le long chemin de la confusion. D’ailleurs, il n’est pas rare qu’un écrivain comprenne la dimension intime de son livre après l’avoir écrit. L’inconscient s’épanouit pleinement entre les virgules. En arrêtant d’écrire, Ruprez avait négligé tout ce qu’on ne voyait pas.


Hervé n’avait plus jamais mentionné le livre. C’était comme un tabou entre eux. Ruprez s’était persuadé que son ami l’avait détesté, et qu’il avait préféré le silence à la brutalité d’un avis négatif. Ou alors : était-il jaloux ? Il avait tout de même une façon de parler de son métier avec un enthousiasme excessif, comme s’il cherchait à se rassurer en faisant une propagande outrancière de sa vie. Il faut sûrement se méfier des gens qui vous vendent leur bonheur.


L’écrivain tchèque avait posé les mots exacts sur ce qu’il éprouvait. Le 4 février 1912, il écrivait : « L’enthousiasme ininterrompu avec lequel je lis des choses sur Goethe et qui m’empêche radicalement d’écrire. » Un peu plus tôt, au cœur du mois de janvier, Kafka avait déjà précisé ce sentiment qui faisait écho à ce que traversait Ruprez : « Ainsi court mon dimanche paisible, ainsi court mon dimanche pluvieux. Je suis assis dans la chambre, et j’ai le silence qu’il faut, mais au lieu de me mettre à écrire, activité dans laquelle, avant-hier encore, j’aurais brûlé de me jeter de tout mon être, je suis resté cette fois un long moment à regarder fixement mes doigts. Je crois que j’ai passé cette semaine sous l’influence implacable de Goethe, je crois que je viens d’épuiser les ressources de cette influence et que j’en suis redevenu bon à rien. » C’était donc ça. Kafka en était devenu bon à rien. Voilà les mots d’un homme paralysé par la création d’un autre, tétanisé par l’admiration. Ruprez avait lu et relu ces mots, avant d’aller faire une photocopie de la page du 4 février 1912. Il avait alors posé la feuille sur sa machine à écrire ; et elle y était restée ainsi pendant des années. C’était ce qu’il avait ressenti en lisant L’Amant. Il y a des œuvres qui vous inspirent, vous emportent, mais il existe aussi des œuvres qui vous tuent.


Ruprez avait d’ailleurs lu une citation de William Wetmore Story qui prenait tout son sens à ses yeux :     « Ce qui est laissé inachevé est aussi nécessaire à une œuvre d’art que ce qui est achevé. »     Cette phrase lui parlait profondément. Il avait passé sa vie dans l’inachèvement, et voilà qu’il y voyait maintenant une signification. Ce qu’il avait raté dans le passé lui permettait de réussir ce qu’il accomplissait dans le présent. Il y avait une logique en toute chose, et de nos échecs pouvait naître l’éclat de nos futures réussites. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 30 janvier 2024

[Foenkinos, David] La vie heureuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vie heureuse

Auteur : David FOENKINOS

Parution :  2024 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Jamais aucune époque n’a autant été marquée par le désir de changer de vie. Nous voulons tous, à un moment de notre existence, être un autre. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Foenkinos est l’auteur de nombreux romans dont La délicatesse, Les souvenirs ou Le mystère HenriPick, tous trois adaptés au cinéma. Ses livres sont traduits en plus de quarante langues. Son roman Charlotte a reçu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens 2014.

 

 

Avis :

Lui qui, victime d’une grave maladie cardiaque, a failli mourir à seize ans avant de renaître grâce à la chirurgie, le sait bien : rien de tel que la confrontation à la mort pour vous redonner comme jamais le goût de la vie. S’inspirant d’une pratique coréenne qui vous fait assister à la simulation de vos propres funérailles pour mieux vous sortir de la dépression, l’auteur a imaginé la renaissance d’un homme après cette expérience.

Lorsqu’une ancienne camarade d’école lui propose de la rejoindre pour l’épauler dans ses fonctions de directrice de cabinet du secrétaire d’État au Commerce extérieur, Eric Kherson qui, sans vraiment se l’avouer, se sentait tourner en rond entre son poste de cadre dirigeant chez Decathlon et sa vie solitaire de père divorcé très peu investi, est le premier étonné de son empressement à sauter sur l’occasion. Grand bosseur et bien vite le bras droit de cette femme ambitieuse, le voilà qui l’accompagne en Corée pour convaincre les dirigeants de Samsung d’implanter une usine de trottinettes en France. C’est là, à Séoul, que tout bascule, quand Eric découvre par hasard cette pratique thérapeutique inventée ici pour endiguer un taux record de dépression et de suicide : assister à ses propres funérailles et ressentir la mort enfermé dans un cercueil, tout cela pour se sentir ensuite plus vivant et trouver la motivation de réorganiser sa vie.

Electrifié par la course en avant de personnages si bien occupés à leur réussite sociale qu’ils finissent par réduire leur vie à sa façade sur Instagram sans réaliser le vide affectif et familial qui s’est creusé autour d’eux, le récit atteint son point culminant en son mitan, dans un beau morceau de tension narrative, avant de dévaler la pente d’un second versant qui pourrait être celui de la dégringolade ou de la reconstruction. En ce moment de remise en question, c’est toute la vie d’Eric qui se retrouve en balance. Pour se réinventer, il lui faudra régler de vieux comptes avec lui-même et se libérer d’une culpabilité remontant à l’enfance, qui le freine et l’empoisonne insidieusement. Si la satire se fait alors gentil conte tendance feel good, pour le plus grand triomphe des bons sentiments, cela n'occulte pas l'intérêt global de la réflexion proposée.

Face à la tyrannie des injonctions sociales et à rebours de la vanité des apparences, est-il possible de changer d’état d’esprit pour une vie plus heureuse et équilibrée ? Il semble que ce soit le rappel de notre finitude qui soit le plus à même de nous convaincre de l’urgence de la joie et du bonheur : à appréhender sa mort, l’on n’a que plus envie de profiter de sa vie. Un roman doux-amer, où l’on retrouve avec plaisir l'incomparable sens de la formule de David Foenkinos. (4/5)

 

 

Citations :

La relation avec son fils était bien trop épisodique ; parfois, il lui semblait manquer des étapes de son évolution, un peu comme on ne saisirait pas vraiment le sens d’un roman dont on sauterait trop de pages.


Happy Life était l’un de ces centres qui organisent de faux enterrements. C’était un véritable phénomène ici. En approfondissant plus tard le sujet, Éric comprendrait le pourquoi de cet engouement. La Corée du Sud avait, cette année-là, le quatrième taux de suicide le plus élevé au monde. Outre la pression ininterrompue que subissait une partie de la population, on constatait une recrudescence particulière des drames chez les jeunes de dix-huit ans à trente-quatre ans. La peur de l’avenir se faisait de plus en plus oppressante, renforcée par une dangereuse soumission à la réussite, et une humiliation en cas d’échec. Cette société largement fondée sur l’apparence (tant de jeunes femmes se faisaient faire le même visage, dans le souci de ne pas déroger à des canons de beauté standardisés) laissait de côté ceux qui ne parvenaient à atteindre ce qui était considéré comme le succès. C’était sur ce terreau fertile que prospérait Happy Life, tentative presque mystique de fournir un antidote au désespoir. Le concept reposait sur une constatation simple : être confronté à la mort pouvait vous permettre de retrouver le goût de la vie.


Il y a une nette différence entre le fait d’avoir conscience de la mort et le fait de (presque) la vivre. Ceux qui ont frôlé la mort connaissent souvent ce sentiment. Ils reviennent à la vie, transfigurés. Rescapés de cette proximité avec le définitif, ils deviennent bien plus forts d’avoir été ainsi fragiles. La plupart du temps, ils réapparaissent avec une sensibilité plus grande. De nombreux artistes sont ainsi des survivants. Éric ressentirait cela. Non seulement, il aurait envie de vivre, enfin, mais il aurait dorénavant besoin d’aller vers la beauté.


Éric avait été marqué par la phrase inaugurale de La Mort à Venise : « Celui qui contemple la beauté est déjà prédestiné à la mort. » Le héros, face à un jeune homme qu’il trouve sublime et divin, est comme condamné par sa fascination. Après une telle extase, plus rien ne peut exister. La mort et la beauté ne cessent de se répondre. Le slogan de Lycoris aurait pu être l’exact opposé : « Celui qui contemple la mort est déjà prédestiné à la beauté. »


Il arrive qu’on se quitte tout comme on meurt paisiblement en plein sommeil.


Parler d’un roman alors qu’on l’écrit, c’est comme ouvrir la fenêtre ; on prend le risque que les idées s’échappent.


Un jour, on sera surpris que quelqu’un ne soit pas écrivain, déclara-t-il. On s’exclamera : “Quoi ?? Il n’écrit pas ??!”

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

lundi 12 septembre 2022

[Foenkinos, David] Numéro deux

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Numéro deux

Auteur : David FOENKINOS

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi. »

 

 

Un mot sur l'auteur : 

David Foenkinos est romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur. 
En 2009, son roman La Délicatesse est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires. Il obtient au total dix prix et devient un phénomène de vente dans le monde entier.

 

 

Avis :

Un jeune Londonien de dix ans participe au casting, qui, en 1999, doit sélectionner le garçon qui interprètera Harry Potter au cinéma. A son grand désespoir, alors qu’ils n’étaient plus que deux candidats en lice, il n’est finalement pas choisi.

Il suffit parfois d’un rien pour que le destin bascule. Et pas toujours dans le bon sens, quoi qu’en dise le fameux adage sur le hasard qui fait bien les choses. Martin Hill, propulsé à portée de rêve par un extraordinaire concours de circonstances, se voit aussitôt ravir cette chance inespérée, alors que rien ne permettant de le départager de son dernier concurrent, le choix qu’il faut bien opérer l’écarte définitivement. Se remet-on jamais d’avoir perdu le ticket gagnant au loto ? D’avoir raté l’embranchement décisif qui pouvait transformer votre existence au-delà de toute espérance ? La plupart du temps, « notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas », mais, pour Martin, bientôt témoin désespéré de l’inextinguible Potter Mania qui viendra notamment, au travers du merchandising, contaminer jusqu’aux objets les plus usuels de son quotidien, tout n’est, sa vie durant, que rappel cuisant de son échec et de ce qu’il a l’impression qu’un autre lui a volé.

Même si construit autour de multiples et bien réelles anecdotes liées à la saga Harry Potter, Martin Hill est un personnage fictif. Inventé à partir du plus impressionnant engouement collectif qui soit, phénomène de société exploité commercialement jusqu’à la lie, il est un puissant prétexte à bien des réflexions. Dans un monde mené par le culte de la performance et de l’image, où le bonheur s’affiche - et se réverbère à l’infini sur les réseaux sociaux - à grands coups de standards aussi vains que factices, ne finit-on pas par trouver la réalité bien plus terne et plus détestable qu’elle ne l’est, et par se laisser dérober le véritable bonheur d’exister, dissous dans la frustration et un absurde sentiment d’échec ? A envier tout ce qu’on nous fait miroiter comme désirable, à quantifier la réussite à l’aune de la notoriété et de la fortune, à ne se satisfaire que d’avoir plus que son voisin, n’en oublie-t-on pas de vivre, tout simplement ?

Mêlant un humour discrètement affleurant à son génie des petites phrases qui font mouche, David Foenkinos réussit d’une bien originale façon à nous faire comprendre, que cet autre que nous envions tant, est peut-être, bien souvent, juste caché au fond de nous-mêmes, incapable de se rendre compte de son bonheur et de sa chance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On associe toujours le hasard à une force positive qui nous propulse vers des moments merveilleux. De manière étonnante, sa version négative est très rarement évoquée, comme si le hasard avait confié la gestion de son image à un génie de la communication. La preuve : on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire.
 

Voilà donc pourquoi Daniel Radcliffe avait été choisi. Une question d’intuition : il aurait la force mentale de traverser une expérience extrême. Mais, plus encore. Au cœur de cette déclaration, la directrice de casting utilise une expression fascinante : « ce petit quelque chose en plus ». Cette qualité impossible à définir avait donc été décisive. Si Martin avait demandé : « Pourquoi lui et pas moi ? », on lui aurait répondu que tout était de la faute de ce petit quelque chose en plus.
Cela pouvait rendre fou de passer à côté de tellement pour si peu.  
C’est ainsi qu’une vie humaine bascule du mauvais côté. C’est toujours un rien qui fait la différence, comme si le simple positionnement d’une virgule pouvait changer la signification d’un roman de huit cents pages.
 

Elle avait été son premier grand amour, celui qui se transforme souvent en condamnation à perpétuité du souvenir.
 

Avec les années, on acquiert peu à peu la capacité de supporter les coups. La vie humaine se résume peut-être à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs.
 

Lors de cette première nuit, Martin ne cessa de se repasser le casting. À quel moment avait-il raté quelque chose ? Qu’aurait-il pu mieux faire ? De toute façon, cela ne changerait rien. La vie n’a pas de marche arrière. Il avait manqué sa chance, et devait maintenant affronter l’avenir avec ce naufrage. Bien sûr, il ne pouvait pas endosser toute la responsabilité. L’autre acteur avait sûrement été meilleur. Et ça, il n’y pouvait rien. C’était la fatalité. Tout juste pouvait-il maudire le destin qui avait propulsé cet Autre sur son chemin. Il y a si souvent quelqu’un pour prendre votre place, pour vous barrer la route. Cela lui était déjà arrivé à l’école, ou au club de sport ; des occasions où il avait failli être premier avant l’apparition de quelqu’un de plus performant que lui. Est-ce toujours ainsi ? Toute vie humaine est, à un moment ou un autre, gâchée par une autre vie humaine.
 
 
C’est en novembre 2001 que sa vie bascula. Étrangement, Martin n’avait pas anticipé l’inévitable. Ni ses parents, d’ailleurs. Pourtant, il semblait assez clair que l’adaptation de ce livre phénomène ne passerait pas inaperçue. Ce fut pire que cela. Les avant-premières du film provoquèrent d’emblée une forme d’hystérie collective, battant tous les records. Le jour de la sortie, le 16 novembre, il n’était question que de Harry Potter. L’horreur commença vraiment pour Martin : il lui serait dorénavant impossible d’échapper à ce qu’il avait raté. Ce fameux droit à l’oubli que l’on évoque pour les criminels, il ne pouvait pas s’en prévaloir. Pire, on aurait dit que le pays entier soufflait sur les braises de son échec. Il devenait complexe d’allumer la télévision sans tomber sur l’expression radieuse de Daniel Radcliffe, sans écouter le récit de son quotidien merveilleux. Son visage était placardé partout dans Londres. On le trouvait génial, on voulait tout savoir de lui ; on disait même qu’il allait bientôt rencontrer la reine. La vie de l’Autre s’imposait en permanence.


Pour la première fois, Martin tenta de mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Selon lui, c’était comme être quitté par une fille et devoir la croiser chaque jour. Et puis non, cette comparaison sentimentale ne lui semblait pas assez forte. C’était bien pire que ça. « Tout me rappelle sans cesse mon échec, c’est horrible… » finit-il par dire.


On l’a surnommé « l’homme le plus malchanceux du monde ». Il faut dire qu’il a été écarté des Beatles quelques semaines seulement avant que le groupe ne devienne le plus légendaire de tous les temps. (…)
Pendant que ses anciens camarades deviennent riches et célèbres, il demeure à l’écart tel un pestiféré de la gloire. Son échec est pire qu’un échec, car tout le monde en a connaissance. Toute sa vie, il sera en permanence confronté à ce qu’il a manqué. On ne peut pas allumer la télévision, écouter la radio, lire un magazine sans tomber sur les Quatre garçons dans le vent. Sa vie devient un enfer, au point qu’il tente de se suicider en 1965. Il remonte doucement la pente, mais il juge préférable d’arrêter la musique. Il n’a pas envie qu’on vienne l’écouter par curiosité malsaine. Alors qu’il galère, ses anciens partenaires devenus multimillionnaires ne lui viennent pas en aide. Le temps passe, il finit par devenir boulanger. Mais il n’échappa jamais à sa malédiction. Dans le regard de chacun, il sera pour toujours celui qui a failli être un Beatles.


Cette éclaircie n’empêchait pas Martin de rester sur ses gardes ; il continuait d’avoir la peur au ventre quand il se retrouvait seul avec Marc. Tout pouvait recommencer. C’est peut-être ça, la plus grande réussite d’un agresseur : provoquer une terreur sourde sans avoir plus rien à faire.


On l’interrogeait sur les raisons de son absence, il demeurait évasif. Son silence fascinait même certains élèves. C’était une leçon à tirer pour quiconque voulait devenir populaire ; on prête toujours aux taiseux d’incroyables histoires.


Un jour, lors d’une pause, il fit un tour pour rendre visite à Mona Lisa. Comme prévu, autour du tableau le plus célèbre du monde, c’était l’effervescence. En observant ce spectacle, Martin pensa : « La Joconde, c’est le Harry Potter de la peinture. » Autour de ce minuscule cadre, plus rien n’existait. Son regard balaya alors les autres œuvres de la salle des États. Pour les visiteurs présents, elles étaient invisibles. Martin s’identifia à elles : lui aussi avait été tout proche du rêve avant d’être plongé dans l’anonymat. Son destin était celui d’un tableau accroché à côté de La Joconde.
 
 
Parmi les candidats, il rencontra un écrivain finaliste du prix Goncourt 1978. Cette année-là, Patrick Modiano l’avait obtenu, à l’âge de trente-trois ans, pour son sixième roman, Rue des Boutiques Obscures. Depuis, le lauréat enchaînait les succès, et fascinait les foules lors de ses passages télévisuels chez Bernard Pivot. Pour le perdant, la gloire de l’Autre était devenue la prolongation permanente de son échec. (…)
Tous les perdants de concours médiatiques avaient vécu cette même souffrance : un échec accentué par l’image permanente de la joie du gagnant. On pouvait toujours leur dire : « C’est formidable d’être allé jusqu’en finale ! » Mais non, personne ne pouvait se réjouir d’un parcours achevé si près du but. Il était préférable de rester dans l’ombre plutôt que de frôler la lumière. L’amertume en était décuplée. Le refoulé retournait dans les profondeurs du désintérêt général pendant que le lauréat s’aveuglait des attentions de tous. Si un Goncourt ne valait pas un Potter en matière d’intensité, les épreuves étaient tout de même comparables.


Sophie avait demandé : « Et toi ? Tu fais quoi ? » Il fallait donc toujours se définir, avoir des choses à dire sur soi, offrir son passé pour recevoir du présent. Il rêvait d’une rencontre ne reposant sur rien de concret. Cela lui rappelait les mots de Flaubert à Louise Collet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien qui se tiendrait par la force intérieure de son style. » Oui, c’était exactement ça son désir, celui de vivre une rencontre sans devoir se raconter, une rencontre qui ne tiendrait que par la force intérieure de son style.


Elle ne voulait pas aller à cette soirée. L’une de ses amies avait fortement insisté. N’est-ce pas toujours ainsi ? Les grandes rencontres s’opèrent dans l’ombre de notre volonté. Sachant cela, on devrait toujours faire le contraire de ce que l’on avait prévu.


Rencontrer quelqu’un, c’est se permettre d’exister à nouveau sans son passé. On se raconte comme on veut, on peut sauter des pages, et même commencer par la fin.


Ce qui est violent dans l’échec, c’est d’avoir perdu la maîtrise de son destin.


La pire conséquence d’un échec, c’est qu’il transforme le reste de votre vie en un perpétuel échec.


— Quand je vais sur Instagram et que je vois la vie merveilleuse des gens, il m’arrive aussi d’avoir l’impression que la mienne est nulle ou ratée. 
— …
— On vit aujourd’hui sous la dictature du bonheur des autres. Ou, en tout cas, leur prétendu bonheur…


Il est rare que l’on ait ainsi accès à son destin opposé ; notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas. 

 

 

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