Affichage des articles dont le libellé est Thriller. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Thriller. Afficher tous les articles

mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes, entre fantaisie douce et humour discret.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg est intrigué par ce qu’il perçoit, dans ce tableau, d’un infime et insaisissable décalage. Alors que la brigade du 13e et ses inimitables personnalités –  sans oublier le chat obèse et paresseux – resserrent les rangs autour de lui, vient se superposer au présent un meurtre ancien, lui aussi poinçonné de cette lueur fuyante que seul le commissaire semble percevoir.

Jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, l’enquête progresse à pas comptés, presque insensiblement, chaque indice ne s’éclairant qu’à la faveur de subtiles inflexions de perception. Une tension discrète s’installe, qui se nourrit longuement de la patience et de l’ajustement du regard, les traces s’esquissant, se croisant et finissant par s’ordonner d’elles-mêmes, sans grand effet de surprise. Désormais bien installé, l’univers vargasien et ses figures récurrentes, présences stables à la complémentarité implicite, permettent au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui fait passer le pittoresque pour naturel. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et la lente maturation d’une intuition.

Sous le patronage insolite d’une ombre nervalienne et de la silhouette de Lauren Bacall, Adamsberg apparaît plus rêveur et déroutant que jamais, accentuant l’aspect flottant d’une enquête qui laisse le flair dominer la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de l’écriture, parfois truculente dans ses reparties, imprégnée d’un lyrisme léger et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

Accès au livre : ISBN 9782080470768  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782381962290  
                           en librairie

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

dimanche 1 mars 2026

Critique de "Les saules" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les saules " de Mathilde Beaussault


 

J'ai aimé 

 

Titre : Les saules

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021576986  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

 

Avis :

Dans un premier roman où la fragilité de l’enfance se brise sur l’âpreté du monde, Mathilde Beaussault se sert d’un meurtre comme d’un révélateur de rancoeurs qui fermentent au coeur de la campagne bretonne.

L’identité du coupable et la nature de ses mobiles sont ici presque accessoires, tant ce qui prend aussitôt le pas dans la narration est l’atmosphère empoisonnée de ce huis clos rural entre, d’un côté les odeurs de lisier d’un travail agricole toujours plus étranglé par les dettes, et de l’autre, le nez pincé de ceux qui, bien propres sur eux, leur opposent leurs convictions écologiques.

Lorsque Marie, dix-sept ans, est retrouvée étranglée sous les saules de la rivière en bordure de village, les esprits minés par l’aigreur se déchaînent à grands coups de rumeurs. C’est tout juste si la victime, la fille du pharmacien assez riche pour racheter toujours plus de terres agricoles bradées, n’apparaît pas comme la plus fautive, coupable de sa réputation de fille facile avec ses jupes trop courtes et l’insolence de sa liberté.

Il n’y a guère que Marguerite, souffre-douleur de ses camarades parce que rencognée dans son silence de petite fille peut-être pas tout à fait comme les autres, pour défendre dans le secret de son coeur cette aînée si merveilleuse qui, elle, n’avait pas froid aux yeux. Tout à l’observation de son idole, la petite est d’ailleurs la seule à avoir vu quelque chose la nuit du meurtre. Mais qui pour se soucier d’une gamine dépenaillée que l’on dit attardée ?

Pendant que le village bruit méchamment de mille ragots, l’enfant se replie en silence sur les bribes de tendresse taiseuse et maladroite de sa mère et de sa tante, fragiles éclats d’humanité survivant furtivement à l’érosion d’un quotidien tueur de rêves et de sentiments. L’innocence de l’enfance trouvera-t-elle quand même une voie pour se faire entendre dans le monde ranci des adultes ? Seules les femmes de cette histoire, usées, trompées ou tuées, semblent conserver par devers elles cette part de coeur qui, certes piétinée par la vie et par l’intransigeant égoïsme de leurs hommes, ne demande qu’à resurgir à la faveur des circonstances.

Elle-même fille d’agriculteurs bretons, Mathilde Beaussault puise dans un univers qu’elle connaît bien l’âpre réalisme de ses observations, toutes de petites trouvailles de justesse qui font le sel du récit, malheureusement entaché de maladresses syntaxiques et de phrases mal construites. Malgré ces imperfections, ce premier roman demeure une lecture prenante et attachante, où sous la vision noire d’un monde rural coincé entre désespoir et colère sourd la fraîcheur tendre de l’enfance et de l’innocence. (3/5)

 

 

Citation : 

Depuis lors, on s’est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu’on n’oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

mercredi 25 février 2026

Critique de "Les fantômes de Rome" de Joseph O'Connor | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Rome " de Joseph O'Connor


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Rome
            (The Ghosts of Rome)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2025,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782743669171  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois. Les combattants alliés ont débarqué à Anzio mais peinent à progresser. La Résistance s’organise autour de la filière d’évasion mise en place en plein coeur du Vatican par Hugh O’Flaherty et ses comparses. En première ligne : la Contessa Giovanna Landini, libre et intrépide, offrant un souffle féminin, flamboyant et plein d’humour à cette aventure haletante, où chaque ruelle cache un piège… et chaque choix peut coûter la vie.
Excellente suite de Dans la maison de mon père, nommé au Walter Scott Prize et au prix Historia, "Les Fantômes de Rome" confirme l'immense talent de conteur du maître du roman historique, Joseph O'Connor.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O'Connor est d’abord journaliste et homme de radio. Il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales, et s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (2010). Il est l’auteur de romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en 2012. 

 

 

Avis :

Ce deuxième volume de la trilogie que Joseph O’Connor consacre à la capitale italienne durant l’Occupation s’inscrit dans la continuité directe de Dans la maison de mon père, situé en 1943, dont il reprend le cadre historique, les réseaux clandestins et plusieurs figures clés. Très librement inspiré de faits et de personnalités réels, le roman accélère le tempo : dans la Rome de 1944, quadrillée par les rafles, les trahisons et les opérations secrètes, le moindre déplacement comporte sa prise de risque. Le récit gagne ainsi en intensité dramatique et confirme l’ambition de Joseph O’Connor de faire de cette trilogie un véritable thriller historique.

Comme dans le premier tome, l’intrigue se construit à partir des récits, enregistrés ou consignés vingt ans après la guerre, des membres du réseau clandestin appelé le Chœur ainsi que de plusieurs personnes qu’ils ont aidées à échapper aux rafles. Ces voix croisées dévoilent le fonctionnement interne du groupe et la manière dont ses opérations s’appuyaient sur la neutralité du Vatican, devenu en 1944 un point de convergence crucial pour les fugitifs. De ces témoignages émerge une nouvelle figure : la Contessa Giovanna Landini, dont l’implication dans les actions du Chœur révèle à son tour les risques extrêmes encourus par ceux qui tentaient de maintenir des filières de survie au cœur d’une Rome occupée.

Si la solidité du fond historique et la restitution très évocatrice de Rome – notamment de ses strates souterraines, héritées de siècles d’occupation et de reconstructions – donnent au roman une profondeur indéniable, elles servent toutefois de cadre à un récit dont le véritable moteur demeure la tension romanesque. Menée tambour battant en une succession de péripéties toujours plus haletantes, la narration verse parfois dans une forme d’exagération qui compromet la crédibilité de certaines scènes. Ce n’est pas tant le personnage du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, qui apparaît caricatural, que les situations outrées dans lesquelles l’auteur le place : elles frôlent par moments le burlesque et désamorcent la gravité de la situation historique. Cette tendance à surjouer le suspense, déjà perceptible dans le premier tome, s’accentue ici et donne l’impression que la mécanique du thriller prend le pas sur la complexité morale et humaine que le sujet appelle. 

Reste à savoir si cette propension à l’outrance relève d’un simple dérapage du récit ou d’un choix esthétique pleinement assumé. Certaines scènes semblent en effet jouer d’un léger décalage, comme si l’auteur introduisait une pointe d’ironie dans un univers pourtant dominé par la peur et la clandestinité. Mais ce possible humour, s’il existe, demeure ambigu : jamais clairement affiché, il se heurte à la gravité du contexte et produit un trouble plus qu’un véritable effet de style. Le roman oscille ainsi entre la volonté de restituer la complexité d’une période tragique et le désir d’en accentuer les ressorts dramatiques, au risque de brouiller la cohérence de l’ensemble. Cette tension interne, qui semble ouvrir la voie à une forme de facilité narrative privilégiant le spectaculaire au détriment des zones d’ombre et des dilemmes moraux que le sujet porte en lui, éclaire en creux la manière dont Joseph O’Connor conçoit sa trilogie : un récit historique revendiquant sa dimension romanesque, quitte à s’aventurer aux limites du vraisemblable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Voilà pourquoi on chante. (…) C’est le corps qui console l’esprit, pas l’inverse. L’esprit n’est qu’un vassal du corps.

Si jamais vous avez des problèmes ? Restez là où vous êtes. Parce que le diable a toujours pire en réserve, mon vieux. Le diable a toujours pire dans sa manche. Et il attend que vous mordiez à l’hameçon. Il est patient et rusé. 

(…) elle n’avait pas encore compris que c’est grâce à la lâcheté que l’humanité est encore là. Les dodos étaient sûrement des animaux très courageux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :