jeudi 31 octobre 2019

[Nunez, Sigrid] L'ami





J'ai moyennement aimé

 

Titre : L'ami (The Friend)

Auteur : Sigrid NUNEZ

Traductrice : Mathilde BACH

Parution : 2018 en américain (Riverhead Books)
                2019 en français (Stock)

Pages : 288

 
 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« - Je vais te dire pourquoi j’ai tenu à te parler.
À ces mots, pour une raison mystérieuse, mon coeur se met à battre dans ma poitrine.
- C’est au sujet du chien.
- Du chien ?
- Oui, je voulais savoir si tu serais d’accord pour le prendre. »

Quand l’Épouse Numéro Trois de son meilleur ami récemment décédé lui fait cette demande, la narratrice a toutes les raisons de refuser. Elle préfère les chats, son appartement new-yorkais est minuscule et surtout, son bail le lui interdit. Pourtant, elle accepte. La cohabitation avec Apollon, grand danois vieillissant de la taille d’un poney, et cette écrivaine, professeure à l’université, s’annonce riche en surprises.

Magnifique exploration de l’amitié, du deuil, de la littérature et du lien qui nous unit aux animaux, L’Ami est un texte unique en son genre
.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1951 à New York, Sigrid Nunez est l’auteure de sept romans et d’une biographie, Sempre Susan : Souvenirs sur Sontag (13e note éditions, 2012). Son dernier roman, L’Ami, lauréat du National Book Award en 2018, est en cours de traduction dans vingt pays.


Avis :

Au décès par suicide de son ami et mentor, la narratrice, écrivain et professeur de littérature dans une université américaine, hérite d’Apollon, encombrant Danois de la taille d’un poney.

L’histoire du chien n’est qu’un prétexte à une réflexion autofictive sur le deuil et le suicide, sur l’amitié, sur la littérature et le métier d’écrivain. Véritable animal thérapeutique, Apollon sera celui qui favorisera l’introspection de l’auteur et lui permettra de surmonter sa douleur.

Le récit est érudit, riche en références littéraires sur l’acte d’écriture et le suicide chez les écrivains, que tout concourt dans ce livre à présenter comme les prêtres maudits d’un sacerdoce solitaire et épuisant, la plupart du temps sans contrepartie probante. D’où le désarroi de Sigrid Nunez, face à ce que la littérature devient de nos jours, et aux motivations, plus mercantiles et narcissiques qu’intellectuelles, de ses étudiants.

Mélancolique au possible, assez longtemps obscur jusqu’à ce que la nature du propos finisse par devenir plus limpide, ce long monologue a bien failli me perdre avant le quart. Heureusement, les sourires déclenchés par Apollon et la profondeur de l’écriture m’ont aidée à persévérer tout au long d’une lecture achevée la gorge serrée et les larmes aux yeux.

Ce cheminement sans aucun doute salvateur pour l’auteur s’est avéré pour moi une lecture sombre et déprimante, que j’ai achevée avec soulagement malgré son érudition et ses grandes qualités intellectuelles. (2/5)



Citations : 

Dans un livre que je lis en ce moment, l'auteur oppose les gens de mots aux gens de poings. Comme si les mots ne pouvaient pas être des poings eux aussi. Comme s'ils n'étaient pas si souvent des poings.

Mon grand-père s'est tiré une balle. J'étais encore très jeune quand c'est arrivé, je n'ai aucun souvenir de lui. Mais sa mort à laissé une empreinte très forte sur mon enfance. Mes parents n'en parlaient jamais, pourtant c'était là, constamment, tel un nuage flottant au-dessus de notre maison, une araignée dans un coin, un squelette dans le placard.

Mon ami le plus compatissant m’appelle pour prendre des nouvelles. Je lui raconte que j’essaie la musique et les massages pour soigner la dépression d’Apollon, il me demande si j’ai envisagé une thérapie. Je lui fais part de mon scepticisme vis-à-vis des psys animaliers, et il répond : Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

Les animaux, en revanche, vivent et meurent sans quitter cet état, c’est pourquoi le spectacle de l’innocence outragée sous la forme de la cruauté infligée à un simple canard peut paraître l’acte le plus barbare au monde. Je connais des gens outrés par ce genre de sentiment, ils y voient du cynisme, de la misanthropie, de la perversion. Mais je crois que le jour où nous ne serons plus capables de l’éprouver sera un jour terrible pour chaque être vivant, et que notre basculement dans la violence et la barbarie n’en sera que plus rapide.



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Multi-Défis d'Automne 2019

mardi 29 octobre 2019

[Andrea Jean-Baptiste] Ma reine






Coup de coeur 💓

Titre : Ma reine

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2017

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 240






 

 

Présentation de l'éditeur :

Shell n’est pas un enfant comme les autres. Il vit seul avec ses parents dans une station-service. Après avoir manqué mettre le feu à la garrigue, ses parents décident de le placer dans un institut. Mais Shell préfère partir faire la guerre, pour leur prouver qu’il n’est plus un enfant. Il monte le chemin en Z derrière la station. Arrivé sur le plateau derrière chez lui, la guerre n’est pas là. Seuls se déploient le silence et les odeurs de maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai.

Jean-Baptiste Andrea livre ici son premier roman. Ode à la liberté, à l’imaginaire, et à la différence, Ma reine est un texte à hauteur d’enfants. L’auteur y campe des personnages cabossés, ou plutôt des êtres en parfaite harmonie avec un monde où les valeurs sont inversées et signe un récit pictural aux images justes et fulgurantes qui nous immerge en Provence, un été 1965
.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

1965. Exclu de l’école pour rejoindre bientôt un établissement spécialisé, Shell, douze ans et différent, décide de prouver qu’il n’est plus un enfant en partant faire la guerre. Sa fugue le conduit dans les hauteurs qui surplombent la station-service où il vit avec ses parents, dans les Alpes de Haute-Provence. Il y fait deux rencontres : une fille de son âge, en qui il ne tarde pas à voir la grande amie qu’il n’a jamais eue et pour qui il serait prêt à tout, et un vieux berger solitaire qui a ses raisons de se faire discret dans le maquis.

Comme dans Cent millions d’années et un jour, les protagonistes de Jean-Baptiste Andrea préfèrent quitter leur triste quotidien dans la vallée et le rude monde des hommes ordinaires, pour courir après leurs rêves et chercher la paix dans la solitude de la montagne. Dans les deux livres, le conte s’avère bien cruel et le prix à payer exorbitant.

L’innocence de Shell nous ouvre les portes d’un univers de tendresse et de fraîcheur, où, le temps d’une parenthèse que l’on sait bien devoir se refermer, comme une sorte de moment de grâce fragile et fugace, s’épanouit un amour pur et lumineux, touchant et merveilleux. Comme on aimerait faire durer ces instants et protéger la candeur de Shell de l’inévitable retour à la réalité ! Mais le serrement de coeur prémonitoire du lecteur se terminera bien dans les larmes.

Shell n’est-il pas l’incarnation de l’enfant tué en chacun d’entre nous, forcé de grandir et de perdre son innocence et ses illusions à son entrée dans l’âge adulte ? La mort est-elle le prix qu’il faut être prêt à payer pour préserver ses rêves ?

Ce premier roman court et poétique, beau et cruel, porte déjà les germes d’une thématique qui semble chère à l’auteur, explorée ici à l’émouvante hauteur d’un enfant plus vulnérable que les autres. Coup de coeur. (5/5)


Citations :

À la récréation je restais tout seul et lui aussi alors à force, on s’était dit que tant qu’à faire, autant rester tout seuls ensemble.

Autrefois à l'école tout le monde était meilleurs amis sauf moi. C'était comme une grosse boule d'amitié autour de laquelle je tournais sans jamais pouvoir rentrer.

Dès qu'il avait refermé la porte, j'étais allé écouter, j'avais appris à la maison que c'était comme ça qu'on entendait les choses les plus intéressantes, les gens parlaient mieux derrière les portes.

Je mourais d'envie de dire "Alors ?" mais c'était le genre de mot qui appelait les mauvaises nouvelles, je l'avais appris très tôt. Alors le directeur dit que tu peux plus aller à l'école. Alors ta grand-mère t'aime beaucoup mais elle est partie. Alors non, le père Noël n'existe pas. Des "alors" comme ça, j'en avais une liste longue comme le bras.

Il était étroit, même de face il avait l'air de profil.

Il faisait chaud. Ici dans la vallée l'été n'avait pas l'air de savoir qu'il allait bientôt devoir s'en aller. Personne ne lui avait rien dit et il s'était installé confortablement, un peu comme moi, sans penser très loin.

J'ai voulu expliquer tout ça à Viviane et j'ai dit un truc comme :
- Haaaaaan.
Voilà, quand je voulais dire quelque chose d'immense, ça finissait toujours tout petit.

Ca ne me posait pas de problème, attendre m'occupait déjà assez comme ça, j'avais toujours eu du mal à me concentrer sur deux choses à la fois.



Du même auteur sur ce blog :



 

 
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Multi-Défis d'Automne 2019

dimanche 27 octobre 2019

[Spitzer, Sébastien] Le coeur battant du monde





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le coeur battant du monde

Auteur : Sébastien SPITZER

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 448






 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.

L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.


Après Ces rêves qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sébastien Spitzer est l’auteur d’un premier roman, Ces rêves qu’on piétine, traduit dans plusieurs pays et couronné par de nombreux prix littéraires.


Avis :

Dans les bas-fonds du Londres du milieu du 19ème siècle, un nourrisson est recueilli et adopté par Charlotte, jeune Irlandaise chassée de son pays par la famine. L’enfant s’appelle Freddy. Il ne découvrira que bien plus tard qu’il est le fils naturel de Karl Marx, lui aussi réfugié dans la capitale anglaise après avoir été refoulé de Prusse et de Paris. Pendant que le père rédige Le Capital tout en maintenant des habitudes bourgeoises aux crochets de son ami, le riche industriel Engels, Freddy grandit dans la misère, participe aux soulèvements populaires lors de la crise du coton provoquée par la guerre de Sécession américaine, et se retrouve aux côtés des nationalistes irlandais par dévotion pour sa mère adoptive.

Karl Marx a bien eu un fils naturel, Frederick, né en 1851 d’une relation avec la bonne de la famille, et reconnu par Friedrich Engels. A partir de ce fait réel, l’auteur a librement imaginé la vie de Freddy et de sa nourrice, en faisant les personnages principaux d’une vaste fresque historique où tout, à part eux, est véridique.


On y découvre ainsi l’essor de l’industrie du coton en Angleterre et la misère ouvrière qui provoque de plus en plus d’insurrections, l’impact de la guerre de Sécession américaine sur l’économie anglaise, le sort des Irlandais après la Grande Famine et la déception de ceux qui se sont engagés auprès des Yankees dans l’espoir de se voir attribuer une terre, l’action des fenians et la violente répression anglaise…, mais surtout, en un contrepoint saisissant, les portraits étonnants de deux personnages déconcertants : Karl Marx et Engels, révolutionnaires bourgeois aux multiples contradictions.

Renforcé par le style d’écriture aux phrases courtes et sèches, le suspense autour du sort de Freddy est constant et maintient éveillé l’intérêt du lecteur du début à la fin de cette petite histoire enchâssée dans la grande, construite de manière crédible et passionnante à partir d’un fait méconnu, dans un foisonnement historique qui permet de saisir l’étonnante saveur des personnages de Marx et d’Engels. Un très bon moment de lecture, mêlant utilement l’intérêt à l’agrément. (4/5)



Citations :

Charlotte butine parmi les sacs et les caisses pleines de fruits. Elle prend un plaisir fou à mépriser les prix, les poids qui font toujours pencher la balance du côté du plus cher.
« Un sachet de raisins secs.
– Oui, madame. »
Elle commande, sans compter. Mais ce qui lui fait le plus de bien, ce ne sont pas ces sacs qui s’empilent sur le comptoir pour elle. Ce qui l’enorgueillit, c’est qu’on l’appelle « madame ». Charlotte en rajoute pourvu qu’on le dise encore.
« Vous avez de cette pâte de curry qui vient des Indes ?
– Oui, madame.
– Et du beurre salé ?
– Oui, madame. »
Leu Phong revient avec du beurre et un pot de curry qu’il ouvre comme s’il s’agissait d’un trésor.
« Voilà, madame. »
Charlotte n’a pas fini. Mais un détail l’intrigue. 

« Votre madame, monsieur Phong, est-ce que vous le dites avec une majuscule ?
– Pardon ? »
Charlotte se penche vers lui.
« Quand vous me dites “madame”, vous le pensez comment ? Avec une majuscule ? »
Leu Phong exécute un rapide calcul mental. Puis il ajuste sa veste et sort une paire de gants blancs.
« Bien sûr, chère Madame. »
Charlotte éclate de rire. Elle rêve du jour où tout le monde mettra des gants pour elle, où on lui offrira des bouquets de Madame, avec ou sans curry, amandes ou sucre en poudre, et ce serait mieux encore s’il n’y avait rien à vendre, à acheter ou à prendre. 


Du même auteur sur ce blog :

 





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jeudi 24 octobre 2019

[Mas, Victoria] Le bal des folles






J'ai beaucoup aimé

Titre : Le bal des folles

Auteur : Victoria MAS

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 256






 

 

Présentation de l'éditeur :

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Victoria Mas a travaillé dans le cinéma. Elle signe avec Le Bal des folles son premier roman.


Avis : 

En cette fin de 19ème siècle, les connaissances psychiatriques sont balbutiantes. A la Salpétrière, où sont enfermées diverses femmes qualifiées à tort ou à raison de folles, le professeur Charcot multiplie les expérimentations. Parmi elles, un bal annuel, dit le Bal des Folles, où se presse un Tout-Paris voyeur en mal de sensations. Pour les pensionnaires, les préparatifs sont synonymes d'une grande excitation, mais l'événement ne va pas se dérouler comme prévu pour tout le monde. 

A cette époque où le terme folie englobe tout ce qui effraye ou dérange, comme l'épilepsie, l'hystérie, la dépression, le traumatisme, ou même des comportements simplement jugés inappropriés pour une femme, la frontière avec la normalité est bien ténue, et il suffit de vraiment peu de choses, comme la simple volonté d'un père ou d'un mari, pour se retrouver recluse à vie entre les murs de l'asile. 

Entre condition féminine, perception de la folie par contraste avec une certaine idée de la conformité sociale, expérimentation médicale et dignité humaine, abus de pouvoir sur personnes assujetties, Victoria Mas a choisi une thématique historique qui ne peut laisser indifférent. La curiosité du lecteur se retrouve par ailleurs aiguillonnée par la tension maintenue tout au long du récit, qui, porté par une écriture agréable et fluide, coule jusqu'à son dénouement sans que jamais ne fléchisse le plaisir de lecture.

On peut certes regretter que l'ensemble laisse une certaine impression de facilité et de superficialité : les personnages ne sont guère qu'esquissés, et l'histoire d'Eugénie et de Geneviève paraît au final très romancée et assez improbable. Elle est malgré tout suffisamment jolie et bien tournée pour que ces reproches restent au second plan et vous fassent, comme moi, juste passer de peu à côté du coup de coeur. Voici en tout cas un premier roman qui donne envie de découvrir les futurs ouvrages de son auteur. (4/5)


Citations: 

Le début du siècle [19ème] laissa percer une lueur d’espoir : des médecins un peu plus appliqués prirent en charge le service de celles qu’on ne se lassait pas de nommer « les folles ». Des avancées médicales émergèrent ; la Salpêtrière devint un lieu de soins et de travaux neurologiques. Une toute nouvelle catégorie d’internées se forma dans les différents secteurs de l’enceinte : on les nomma hystériques, épileptiques, mélancoliques, maniaques ou démentielles. Les chaînes et les haillons laissèrent place à l’expérimentation sur leurs corps malades : les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d’hystérie ; l’introduction d’un fer chaud dans le vagin et l’utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes – nitrite d’amyle, éther, chloroforme – calmaient les nerfs des filles ; l’application de métaux divers – zinc et aimants – sur les membres paralysés avait de réels effets bénéfiques. Et, avec l’arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l’hypnose devint la nouvelle tendance médicale. Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal, elles soulevaient les craintes et les fantasmes, l’horreur et la sensualité. Lorsque, sous hypnose, une aliénée plongeait en crise d’hystérie devant un auditoire muet, on avait parfois moins l’impression d’observer un dysfonctionnement nerveux qu’une danse érotique désespérée. Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. C’est de cet intérêt qu’était né, depuis plusieurs années, le bal de la mi-carême, leur bal, l’événement annuel de la capitale, où tous ceux qui pouvaient se vanter de détenir une invitation passaient les grilles d’un endroit autrement réservé aux malades mentales. Le temps d’un soir, un peu de Paris venait enfin à ces femmes qui attendaient tout de cette soirée costumée : un regard, un sourire, une caresse, un compliment, une promesse, une aide, une délivrance. Et pendant qu’elles espéraient, les yeux étrangers s’attardaient sur ces bêtes curieuses, ces femmes dysfonctionnelles, ces corps handicapés, et l’on parlait de ces folles des semaines après les avoir vues de près. Les femmes de la Salpêtrière n’étaient désormais plus des pestiférées dont on cherchait à cacher l’existence, mais des sujets de divertissement que l’on exposait en pleine lumière et sans remords.


Entre l’asile et la prison, on mettait à la Salpêtrière ce que Paris ne savait pas gérer : les malades et les femmes.  


Mais la folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.


Personne n’aime mieux les salles d’examen que les médecins eux-mêmes. Pour ces esprits pétris de science, c’est ici que les pathologies se découvrent, que le progrès se fait. Leurs mains jouissent de faire usage d’instruments qui terrifient ceux sur qui ils s’apprêtent à les utiliser. Pour ceux-là, ceux contraints de se mettre à nu, ce lieu est fait de craintes et d’incertitudes. Dans une salle d’examen, les deux individus qui s’y trouvent ne sont plus égaux : l’un évalue le sort de l’autre ; l’autre croit la parole du premier. L’un détermine sa carrière ; l’autre détermine sa vie. Le clivage est d’autant plus prononcé lorsqu’une femme passe les portes du bureau médical. Celle-ci offre à l’examen un corps à la fois désiré et incompris par celui qui le manipule. Un médecin pense toujours savoir mieux que son patient, et un homme pense toujours savoir mieux qu’une femme : c’est l’intuition de ce regard-là qui rend aujourd’hui anxieuses les jeunes femmes attendant leur évaluation.



Pour ces bourgeois, fascinés par les malades qu’ils ont l’occasion, une fois dans l’année, de côtoyer de près, ce bal vaut toutes les pièces de théâtre, toutes les soirées mondaines auxquelles ils assistent habituellement. Le temps d’un soir, la Salpêtrière fait se rejoindre deux mondes, deux classes, qui, sans ce prétexte, n’auraient jamais de raison, ni d’envie, de s’approcher.



Là résidait la différence entre le factuel et la fiction : avec le premier, l’émotion était impossible. On se contentait de données, de constatations. La fiction, au contraire, suscitait les passions, créait les débordements, bouleversait les esprits, elle n’appelait pas au raisonnement ni à la réflexion, mais entraînait les lecteurs – les lectrices, surtout – vers le désastre sentimental. Non seulement Geneviève n’y voyait aucun intérêt intellectuel, mais elle s’en méfiait. Aucun roman n’était donc autorisé dans le quartier des aliénées : il ne fallait pas prendre plus de risque à exciter les humeurs.



Ces gens qui l’ont jugée, qui m’ont jugée moi… leur jugement réside dans leur conviction. La foi inébranlable en une idée mène aux préjugés. T’ai-je dit combien je me sentais sereine, depuis que je doute ? Oui, il ne faut pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter.





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mardi 22 octobre 2019

[Coulon, Cécile] Une bête au paradis






Coup de coeur 💓💓

Titre : Une bête au paradis

Auteur : Cécile COULON

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 256






 

 

Présentation de l'éditeur :

La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.

« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cécile Coulon est née en 1990. En quelques années, elle a fait une ascension fulgurante et a publié six romans, dont Trois Saisons d’orage, récompensé par le prix des Libraires, et un recueil de poèmes, Les Ronces, prix Apollinaire.


Avis : 

Après la mort accidentelle de leurs parents pendant leur tendre enfance, Blanche et Gabriel ont été élevés par leur grand-mère Emilienne à la ferme du Paradis, où la vie n’aurait pu continuer sans Louis, commis dévoué corps et âme à la famille. A la sortie de l’adolescence, Blanche, indifférente aux sentiments de Louis, s’éprend du jeune Alexandre, qui ne tarde pas à lui préférer la vie de la ville où il compte bien réaliser ses ambitions.

Puisant au tréfonds de personnages façonnés avec une grande acuité psychologique, l’auteur nous livre un drame passionnel intense, qui voit sa violence décuplée par une atteinte à ce qu’ils ont de plus viscéral : l’attachement à la terre.

Le récit, qu’on pressent d’emblée dramatique, enveloppe peu à peu le lecteur dans une ambiance âpre et noire, où les fulgurances du bonheur ne rendent la tragédie que plus cruelle. Tout contribue à la puissance de cette histoire pourtant simple, mais développée avec une force et une profondeur hypnotiques : le scenario implacable et tragique, les personnages si humains dans leurs déchirements et leurs excès, l’atmosphère tellement prégnante et électrique qu’elle vous prend aux tripes, l’écriture sobre et précise qui excelle à faire sentir la tendresse sous la rudesse, la fragilité sous le courage et la détermination, le désespoir derrière la violence et la folie.

Une bête au paradis est de ces lectures qui vous marquent, vous imprègnent et vous submergent, de celles qui se lisent en un souffle et vous font guetter le prochain roman de l’auteur avec impatience. Coup de coeur. (5/5)


Citations :

Le temps avait sur elle l’effet d’une eau glacée sur un linge délicat : en vieillissant, Émilienne se ratatinait.

Sa bouche émettait un marmonnement indistinct auquel Alexandre était habitué. Blanche triait ses mots avant de parler, elle les rangeait dans l'ordre, pour que ses phrases soient claires.

Aurore comprenait qu’elle ne soignerait pas Gabriel, qu’il y avait en lui un arbre noir depuis l’enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombent de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés.



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dimanche 20 octobre 2019

[Papillon, Fabrice] Régression






J'ai aimé

Titre : Régression

Auteur : Fabrice PAPILLON

Année de parution : 2019

Editeur : Belfond

Pages : 480






 

 

Présentation de l'éditeur :

Ils sont prêts.
Ils reviennent d’un lointain passé, d’une époque glorieuse.
Ils forment ce que Socrate et Homère nommaient déjà la race d’or.
Ils viennent sauver la terre, et les hommes qui peuvent encore l’être.
Pour les autres, ils n’auront aucune pitié.

L’heure du Grand Retour a sonné… et, pour le commandant Marc Brunier, celle de son ultime enquête. Une chasse à l’homme exceptionnelle à travers le monde et les âges.
 
36 000 ans avant Jésus-Christ. Une famille résiste au froid au fond d’une grotte de la péninsule Ibérique quand des hommes font irruption et massacrent les parents. Fascinés par la peau claire et les yeux bleutés du fils, les assaillants l’épargnent et l’enlèvent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste scientifique, producteur de nombreux documentaires, Fabrice Papillon est l’auteur de huit ouvrages de vulgarisation scientifique, avec d’éminents savants dont Axel Kahn. Pour son premier roman, Le Dernier Hyver (Belfond, 2017), il a reçu le prix du Meilleur Polar 2018 des lecteurs de Points.


Avis : 

Il y a près de 40 000 ans, l’espèce des Homo Sapiens commençait à prendre le dessus sur les autres hominidés, tels les Néandertaliens amenés progressivement à l’extinction. De nos jours, les Sapiens, toujours plus nombreux et destructeurs, continuent à dominer la planète et à causer la disparition des autres espèces. En Corse, un premier charnier est découvert, bientôt suivis par d’autres aux quatre coins de l’Europe. L’enquête de police met rapidement au jour des détails troublants, qui pourraient remettre en cause nombre de nos certitudes quant à la suprématie de l’homme actuel.

Alternant entre l’enquête de police contemporaine, menée sur un rythme trépidant et avec une précision d’orfèvre, et une traversée des siècles où des personnages illustres et éclairés se transmettent un secret désormais sur le point d’éclore, l’auteur s’amuse à imaginer une interprétation fantaisiste de notre évolution depuis la préhistoire, jalonnée d’évocations historiques et scientifiques intelligemment détournées. Faisant du réchauffement climatique le signe d’une prochaine apocalypse d’un genre pour le moins inattendu, c’est toute la question de nos origines et de ce que nous avons infligé à cette planète et à ses autres habitants, qui est ici évoquée.

Nombreuses sont les thématiques intéressantes abordées par ce livre, comme la fin encore mystérieuse de l’homme de Néandertal, l’hypothèse de son métissage avec l’Homo Sapiens, le petit pourcentage de gênes qu’il nous a transmis, l’épigénétique et ce qu’elle explique de l’adaptation des espèces : autant d’éléments qui permettent d’appréhender l’extraordinaire évolution qui a mené jusqu’à nous aujourd’hui. Pourtant, à l’heure où les nuisances humaines compromettent l’avenir environnemental, faut-il parler de progrès ou de régression ?

Sous la forme d’un divertissement mêlant imagination et suspense à quelques considérations historiques, religieuses, philosophiques ou scientifiques, exploitées avec une astucieuse fantaisie, ce livre aborde de façon originale notre responsabilité quant à l’avenir de notre monde, nous lançant à la figure cette certitude : avec ou sans nous, la Terre continuera de tourner. (3/5)


Citations : 

Le prophète s’approcha plus près encore de son jeune adepte, et susurra :
— Jean, je te le dis : si les hommes ne retrouvent pas le chemin de la paix et de la bonté, qu’ils ne respectent ni les femmes, ni les faibles, qu’ils assèchent la terre et gaspillent les fruits que Dieu nous a confiés parce qu’ils font passer leurs plaisirs égoïstes, sans limites, avant le salut de leur âme ; alors, ils connaîtront la destruction. Comme les marchands du Temple, ils seront pourchassés et honnis. La Terre les reprendra, et les engloutira. Ensuite, avec de nombreux compagnons, je reviendrai, pour sauver ceux qui pourront l’être. Ceux qui auront été choisis, parce qu’ils auront accueilli l’âme des ancêtres que Dieu nous insuffle.
Jean trembla en entendant ces paroles effrayantes et sinistres. Était-ce bien Jésus qui s’exprimait, tout contre lui, qui annonçait de telles calamités et menaçait l’homme de destruction ?
 — Il te faudra aussi porter cette parole, Jean, même si je perçois ton émoi et tes doutes. C’est une partie essentielle de la Révélation. Me le promets-tu ?
— Oui, je te le promets…



Nous détruisons la Terre à grand feu. Savez-vous qu’au 1er août de chaque année, nous vivons à crédit ? Que nous consommons plus de ressources naturelles que la Terre est capable d’en régénérer, et que nous rejetons plus de gaz à effet de serre que la planète peut en absorber en une année ? À partir du 2 août, vivre est, en soi, un acte criminel.



Lamarck était embarrassé. La fin qui s’approchait poussait le maître à ressasser de vieilles lubies dont il s’était pourtant lui-même affranchi, depuis des années.
— Eh bien… Je crois me souvenir, Maître, de ces mots qui ont fait couler beaucoup d’encre… Vous affirmiez qu’il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui, s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la Terre, a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la manière de vivre…
Buffon toussa brutalement et manqua de s’étouffer. Lamarck se précipita et le redressa du mieux qu’il put. Il remonta son oreiller garni de plumes d’oie.
— Maître, voulez-vous que je fasse mander un médecin ?
— Non, non ! Il faut que je vous parle, encore, Jean-Baptiste… Ces mots, que vous citez brillamment, ont plu à quelque philosophe, n’est-ce pas… ?
 — Certes. Jean-Jacques Rousseau a écrit dans son Discours sur l’inégalité qu’il vous avait lu avec attention et qu’il en déduisait que, si l’homme était né bon et pur, avant de «dégénérer», c’est alors que la civilisation l’avait perverti. L’homme serait naturellement bon, mais aurait perdu toute son innocence en raison des méfaits de la société. 



— L’épigénétique, Vannina, c’est un processus prodigieux beaucoup plus puissant que la génétique pure. Notre ADN ne comporte qu’un pour cent de gènes « codants », ceux que nous avons séquencés au début des années 2000. On pensait détenir cent mille gènes différents, et on n’en a découvert cinq fois moins ! Sais-tu combien de gènes comporte l’ADN d’une paramécie ?
(...)
— La paramécie ? C’est un microbe, c’est ça ? 
— Un organisme unicellulaire, oui. Eh bien, la paramécie possède quarante mille gènes, Vannina. Deux fois plus que l’être humain ! Et la plante du riz, idem ! Pourtant, on a l’air un peu plus sophistiqués qu’une paramécie ou qu’un pied de riz, non ? 
— …
— Écoute-moi bien : tout le secret de notre régression tient dans ce que nous ne savons voir avec les yeux. Comme le Petit Prince, tu te souviens ? On s’est concentrés pendant des décennies sur nos vingt mille gènes répartis sur nos chromosomes, alors que la vérité est ailleurs. Les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre ADN qui ne portent pas nos gènes, on les a très longtemps négligés. On a même appelé ça l’«ADN poubelle». Comme s’ils ne servaient strictement à rien. Une espèce de décharge qui accumulait de vieilles séquences génétiques inopérantes et redondantes, héritées de virus, de bactéries et d’espèces animales qui nous ont précédés pendant les millions d’années de notre lente évolution. Comme si la nature avait gardé des milliards de séquences sans intérêt, et qui ne joueraient aucun rôle dans notre destin biologique ! Mais c’est tout le contraire ! Cet ADN poubelle est capable de «sculpter» notre destin biologique à une vitesse déconcertante, à l’échelle d’une vie, ce qui remet en cause les lois de l’évolution de Darwin. C’est ce qu’avait découvert Lamarck… Sais-tu que Jean-Baptiste Lamarck avait compris qu’on pouvait acquérir de nouveaux caractères biologiques dans sa vie, et les transmettre à la génération suivante ? C’est ce que nous sommes en train de faire, Vannina… Le changement est rapide, en quelques années, comme Lamarck l’avait postulé avec sa théorie du transformisme – la transformation des caractères acquis. À l’époque, il n’appelait pas ça l’épigénétique, mais c’est la même chose.



Je vais te donner un exemple : les abeilles sont toutes de parfaites jumelles. Elles ont toutes exactement le même ADN. Comme si la Terre était peuplée de milliards de Vannina, tu vois ? Eh bien, figure-toi que le seul fait de changer l’alimentation des larves peut les transformer radicalement. Avec une bouillie de miel et de pollen, les larves deviennent de simples petites ouvrières. Mais avec de la gelée royale, une larve se transforme en reine, puissante, géante, capable de pondre des milliers d’œufs ! Et ce prodige n’est possible qu’à l’aide d’un mécanisme épigénétique qui modifie l’expression des gènes de croissance de l’abeille, en fonction de son alimentation.


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

samedi 19 octobre 2019

[O'Brien, Edna] Girl




Coup de coeur 💓

 

Titre : Girl

Auteur : Edna O'BRIEN

Traductrice : Aude de SAINT-LOUP
                     Pierre-Emmanuel DAUZAT

Parution : 2019 en anglais (Irlande - Faber)
                 et en français (Sabine Wespieser
                 Editeur)

Pages : 250

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le nouveau roman d’Edna O’Brien laisse pantois. S’inspirant de l’histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l’auteure irlandaise se glisse dans la peau d’une adolescente nigériane. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l’arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste – avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.

Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant – « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » – finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d’avoir souillé le sang de la communauté.

Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, à son extrême, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à s’en sortir et son inaltérable foi en la vie face à l’horreur, l’héroïne de ce roman magistral s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays pour délit de liberté alors qu’elle avait à peine trente ans.

Soixante ans plus tard, celle qui est devenue l’un des plus grands écrivains de ce siècle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques.

« Par un extraordinaire acte d’imagination, nous voici transportés dans l’univers intérieur d’une jeune fille violée et réduite en esclavage par les djihadistes nigérians. Elle leur échappe et, avec acharnement et ténacité, entreprend de reconstruire sa vie brisée. Girl est un livre courageux sur une âme courageuse. » J. M. Coetzee

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1930 dans un petit village catholique en Irlande, Edna O’Brien grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Après le pensionnat, elle part à Dublin pour suivre des études en pharmacie. En 1952 elle épouse, contre l'avis de sa mère, l'écrivain juif d'origine tchèque Ernest Gébler, et s'installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogy. Ses premiers livres, publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les États-Unis.

Ses romans et nouvelles tournent autour des sentiments des femmes, prises dans le carcan de leur éducation stricte, et de leurs relations souvent frustrées avec les hommes. La politique, l’histoire et l’amour y occupent une place prépondérante, et tous remettent en cause l'ordre moral de l'Irlande catholique et nationaliste.
Elle est également l’auteur de pièces de théâtre, notamment Virginia : The Life of Virginia Woolf (Mariner Books, 1985), de biographies – en particulier de James Joyce et de Lord Byron –, et de scénarios.


Sabine Wespieser éditeur s’est engagé en 2010 dans la publication de l’œuvre d’Edna O’Brien avec son roman Crépuscule irlandais (en anglais The Light of Evening), suivi en 2012 d’un recueil de nouvelles, Saints et Pécheurs.


La presse, les libraires et les lecteurs réservent à ses mémoires, Fille de la campagne (2013), ainsi qu'à son nouveau et magistal roman, Les Petites Chaises rouges, paru en septembre 2016, un accueil digne de la grande dame des lettres irlandaises qu’est aujourd’hui Edna O’Brien, plusieurs fois primée (entre autres, prix Kingsley Amis Award 1962, prix Los Angeles Times Book Prize 1990, prix Irish PEN Award 2001 et prix Bob Hughes Lifetime Achievement Award 2009).


Sabine Wespieser éditeur réédite également ceux de ses romans qui ne sont plus disponibles en français – précédemment parus chez Fayard : La Maison du splendide isolement (2013), Dans la forêt (mai 2017) et, à paraître, Tu ne tueras point (2018).


Lauréate du prix PEN/Nabokov 2018 pour la portée internationale de son œuvre, la grande dame des lettres irlandaises est saluée pour « la perfection absolue de sa prose » et sa capacité à « avoir fait tomber les barrières sociales et sexuelles pour les femmes, en Irlande et au-delà ». Elle a été anoblie par Élisabeth II.

 

 

Avis :

Maryam fait partie des lycéennes nigérianes enlevées par Boko Haram en 2014. Emmenée dans un camp loin de son village, elle devient esclave sexuelle avant d’être mariée à un combattant de l’organisation et de tomber enceinte. Lorsqu’elle parvient enfin à s’enfuir, son retour, après un périple dont elle réchappe par miracle, ne se passe pas du tout comme elle s’y attendait : son village a été détruit, nombre de ses proches ont été tués, les survivants la suspectent elle-même de radicalisation, craignent des représailles liées à son évasion, et traitent en paria cette fille désormais objet de honte.

Si Maryam est un personnage fictif, tout est véridique dans ce roman construit sur une longue et sérieuse documentation, à partir de multiples rencontres et témoignages. Le récit, éprouvant, n’épargne rien du calvaire de ces filles. L’indicible est dans chaque page et c’est les dents serrées et le coeur bien accroché qu’il faut traverser l’enfer à leurs côtés.

Aucune n’a pu jusqu’ici s’exprimer. Ce livre leur donne la parole, exposant au grand jour la barbarie terrifiante dont elles sont les victimes, mais aussi, les difficultés de leur reconstruction dans une société où elles n’ont plus leur place : un livre courageux, porté par la belle écriture d’Edna O’Brien, dont l’oeuvre a prouvé son engagement pour la cause des femmes en général. Coup de coeur. (5/5)



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Multi-Défis d'Automne 2019

vendredi 18 octobre 2019

[Adam, Olivier] Une partie de badminton






J'ai beaucoup aimé

Titre : Une partie de badminton

Auteur : Olivier ADAM

Année de parution : 2019

Editeur : Flammarion

Pages : 384






 

 

Présentation de l'éditeur :

Après une parenthèse parisienne qui n’a pas tenu ses promesses, Paul Lerner, dont les derniers livres se sont peu vendus, revient piteusement en Bretagne où il accepte un poste de journaliste pour l’hebdomadaire local. Mais les ennuis ne tardent pas à le rattraper. Tandis que ce littoral qu’il croyait bien connaître se révèle moins paisible qu’il n’en a l’air, Paul voit sa vie conjugale et familiale brutalement mise à l’épreuve. Il était pourtant prévenu : un jour ou l’autre on doit négocier avec la loi de l’emmerdement maximum. Reste à disputer la partie le plus élégamment possible.

Comme dans Falaises, Des vents contraires ou Les Lisières, Olivier Adam convoque un de ses doubles et brouille savoureusement les pistes entre fiction et réalité dans ce grand livre d’une vitalité romanesque et d’une autodérision très anglo-saxonnes.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Olivier Adam est né en 1974. Il est l'auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t'en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l'hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l'abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse et Chanson de la ville silencieuse (Flammarion, 2012, 2014, 2016 et 2018).


Avis : 

Cette partie de badminton aurait pu s'intituler La vie n'est pas un long fleuve tranquille : après quelques années à Paris, Paul, écrivain quadragénaire déserté par le succès, se résout à revenir en Bretagne Nord et à y accepter un poste de journaliste pour un hebdomadaire local. Les soucis et les difficultés de tout ordre s'accumulent bientôt, lui faisant perdre le contrôle d'une existence jusqu'alors suffisamment confortable pour en masquer les fêlures. Dans ces moments difficiles, artifices et faux-semblants se dissipent, les relations professionnelles, familiales et amicales apparaissent sous un nouveau jour, et Paul se retrouve bien seul face aux coups durs.

Avant que son récit ne s'emballe et ne prenne des allures de thriller, l'auteur prend tout son temps pour nous imprégner du mal-être de Paul, nous suggérant les lézardes personnelles cachées sous les apparences d'une vie jusqu'ici brillante et sans histoire, amplifiées par un désarroi croissant face à une société en mutation peinte en contrepoint. C'est véritablement une perte totale de repères, professionnels, familiaux, amicaux, qui vient déboussoler cet homme et le confronter à ses propres contradictions, dans un contexte sociétal morose où il peine de plus en plus à se retrouver.

Difficile de ne pas y voir quelques projections autobiographiques pleines d'autodérision, notamment quant aux interrogations soulevées sur le rapport entre le talent et le succès commercial, ou sur le microcosme intellectuel parisien. Mais nombreuses sont les questions évoquées dans ce livre, qui nous concernent et nous dépassent tous : préservation de l'environnement, migrants, emploi, perte de repères politiques, violences diverses...

Sans doute un peu exagérée pour les besoins de l'intrigue et de la dérision, comportant certes quelques longueurs et répétitions, cette chronique sociale ne manque ni de sel ni d'intérêt. Chacun sourira d'y retrouver un écho personnel, à propos de l'un ou de l'autre - espérons pas de tous - , des multiples ennuis de Paul. (4/5)


Citations :

L’adolescence était un cimetière. Les dépouilles d’enfants joyeux y reposaient comme la peau d’une mue.

L’enfance avait la peau dure. Enchantée ou douloureuse, on ne s’en remettait jamais vraiment.

Il avait une gueule banale, entretenait malgré lui avec chacun une forme de distance à peine polie, n’avait pas la réputation d’être un type particulièrement sympathique ni communicatif, son pouvoir de séduction lui avait toujours paru celui d’une endive sous vide.

Manon en conclut que la vie était un sacré sac de nœuds, un putain de sport de rue et Paul acquiesça.
— Sûr, c’est pas du badminton.
Elle sourit. Sa réplique était tirée d’une chanson du dernier Alain Chamfort (Exister quel sport de rue/Sûr c’est pas du badminton/Exister si j’avais su/Aurais-je décliné la donne) que Manon aimait dans leurs rares moments de connivence pasticher en hurlant « Exister, ça pue du cul ». Ils arrivèrent à la maison en chantonnant ces paroles légèrement vulgaires mais tout à fait réjouissantes.

— Oh… Qu’elle s’inquiète si ça l’amuse. Ça l’occupe. Tu sais, la vérité, c’est qu’elle s’emmerde dans la vie. Elle soupire dès qu’il se passe quelque chose mais en réalité elle n’espère que ça. Elle se plaint des ennuis que je lui crée. Mais elle fait partie des gens qui aiment ça. Se lamenter à cause du souci qu’on leur donne. Alors qu’ils en jouissent. Enfin quelque chose leur arrive. Enfin ils peuvent se plaindre d’un truc concret. Elle fait partie de ces gens, quand leur gosse se casse le bras, c’est pas lui qu’il faut plaindre, mais eux. Pareil pour moi. Le problème, c’est pas ma prétendue fragilité psychologique. C’est pas pour moi qu’il faut s’inquiéter. Non, c’est pour elle. Elle voudrait qu’on la plaigne d’avoir une sœur comme ça. Comme si c’était plus dur à vivre pour elle que pour moi. Mais c’est comme ça. Il y a des gens comme ça. Tu en connais sûrement.
Bien sûr qu’il en connaissait. Par pelletées. C’était même le cas de la majorité des gens. On pouvait observer ça dans tous les domaines et à tous les échelons. Pauvres gouvernements qui devaient dépenser un pognon de dingue pour s’occuper des plus vulnérables, des plus précaires, rognant des crédits qu’ils auraient tellement préféré réserver à l’enrichissement des premiers de cordée. Pauvres États prospères qui devaient accueillir des crève-la-faim, des gens fuyant la guerre, la misère ou la catastrophe climatique. Pauvres villes bourgeoises obligées d’abriter des ghettos pullulant de chômage et de délinquance et de s’occuper un minimum de leurs habitants qui ne rapportaient rien et coûtaient beaucoup. Pauvres établissements scolaires forcés d’abriter en leur sein des élèves défavorisés, récalcitrants, délaissés, largués, inadaptés, turbulents, malheureux. Pauvres parents affublés d’enfants fragiles, difficiles, remuants, apathiques, hyperactifs, angoissés, casse-cou, ingérables, maladifs, ingrats. Pauvres enfants accablés de parents vieillissants, diminués, séniles, isolés, mourants, chiants comme la pluie. Pauvres individus forcés de prendre soin des leurs. Que d’ennuis. Que de soucis. On ne pouvait jamais être tranquille, profiter bien égoïstement de son petit bonheur individuel, de sa petite maison de son petit jardin de sa petite auto, on ne pouvait pas produire et consommer, se planter devant son ordinateur et partir en vacances sans que quelqu’un vienne nous emmerder.


Elle croyait le connaître parce qu’elle avait lu ses foutus romans ? Elle se fourrait le doigt dans l’œil. Tout ce qu’il avait toujours écrit n’était qu’un amas de mensonges. Ces milliers de pages ne disaient rien de lui. C’était même le contraire, elles le planquaient, le camouflaient, faisaient office d’armure ou de masque. Et qu’y avait-il derrière ? Rien. Ou si peu. Un type absent à lui-même. Incapable de vivre. Effrayé par les autres. Le genre qui aurait préféré ne pas naître s’il avait su. Le genre qui aurait décliné l’offre s’il avait pu.

Comme tous les gens qui s’estimaient structurés par des valeurs, des règles, il vivait dans une réalité fabriquée de toutes pièces que tout élément perturbateur menaçait de faire s’écrouler.


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