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jeudi 25 juin 2026

Critique : "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy

a

J'ai aimé

 

Titre : Une année à Paris, avec Gertrude Stein 
            (My Year in Paris. With Gertrude Stein)

Auteur : Deborah LEVY

Traduction : Hamish HAMILTON

Parution : en anglais et en français en 2026 
                   (Sous-Sol)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782364689770  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, Une année à Paris nous conduit sur les traces de Gertrude Stein dans le Paris effervescent du début du XXsiècle. C’est une narratrice qui ressemble à bien des égards à celle du Coût de la vie qui enquête dans la ville lumière, de nos jours, au lendemain des élections américaines. Le cubisme, la politique et la guerre, sont au cœur de cette recherche intime et intellectuelle, où l’histoire entre Gertrude et Alice B. Toklas joue aussi un rôle majeur. Au fil de l’enquête, il est aussi question des flâneries de la narratrice, de ses rendez-vous amicaux avec Eva et Fanny, de cuisine bien sûr, et d’un chat disparu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, poétesse et romancière anglaise, Deborah Levy est l’autrice de romans remarqués, parmi lesquels the Man Who Saw Everything, finaliste du Man Booker Prize. L’œuvre de Deborah Levy est marquée par un vaste projet de trilogie autobiographique qu’elle nomme living autobiography.

 

Avis :

« Perdre le fil, tel est le nom du livre », serait‑on tenté de paraphraser, tant Deborah Levy semble faire de l’errance une méthode et du détour une forme de lucidité. Avec Gertrude Stein comme prétexte et miroir, la romancière, dramaturge et poète britannique déroule le récit d’une année à Paris, où les moindres promenades, conversations et souvenirs ouvrent une interrogation sur la liberté de créer et la porosité entre fiction, mémoire et réalité. Plutôt que de reconstituer la vie de sa devancière – pilier du modernisme américain et animatrice du Paris artistique du début du XXᵉ siècle –, elle s’appuie sur cette présence tutélaire comme sur un prisme pour réfléchir à sa propre émancipation, à la place des femmes dans l’histoire littéraire et à la manière dont une ville peut accueillir – ou bousculer – une pensée en mouvement.

Parce que perdre le fil – « de l’obéissance. De la conformité. De la certitude » – est pour Deborah Levy la seule manière « d’être moderne. D’être le premier », et parce que « ce regard révolutionnaire créera toujours de l’art en décalage avec son temps », elle renonce à bâtir une intrigue au sens classique pour en déconstruire les ressorts dans une sorte de roman sans fiction. On y croise Gertrude Stein, modèle dont la voix, les aphorismes et les audaces formelles hantent les pages comme une interlocutrice invisible. Mais cette présence n’est qu’un point parmi d’autres : les amis, le chat, les rues et les intérieurs parisiens, autant d’atomes qui dessinent une constellation intime où l’histoire littéraire se mêle aux gestes ordinaires. Dans cette circulation entre héritages lointains et silhouettes du quotidien, où même les mots empruntés à Stein et Picasso se fondent dans le tissu du récit, l’auteur élabore une dramaturgie faite de résonances et de décalages, où la pensée procède par correspondances d’images.

Aimant à brouiller les frontières au gré de perspectives changeantes et en observant ses personnages les uns au travers des autres, Deborah Levy ne cherche ni à rendre hommage à Gertrude Stein ni à s’en affranchir. Mettant en scène la tension productive entre imitation et invention, entre héritage et réécriture, comme si la modernité passait d’abord par une rupture de cadre, elle explore la manière dont une oeuvre se crée dans l’ombre d’autres voix, par déplacements et variations de regard. Rencontre, par‑delà un siècle, de deux femmes cultivant la non‑convention créative, le livre est surtout un manifeste discret célébrant un art poétique en incessante recomposition, porté par une attention aux écarts et aux métamorphoses. Et, filant la métaphore jusqu’au bout, un chat nommé Fil a la malice de disparaître, rappel discret qu’une création s’avère toujours plus féconde lorsqu’on accepte de laisser filer. 

L’on pourra aimer autant que détester la liberté formelle de ce livre qui, au risque d’un éclatement brouillon, use de la déambulation comme principe, se servant surtout de la présence de Gertrude Stein, plus esquissée qu’explorée, comme tremplin à une réflexion personnelle déjà familière chez Deborah Levy. C’est en tout cas cet abandon assumé à l’art de la digression qui, proposant gaiement au lecteur lui aussi de consentir à perdre le fil, donne au texte sa respiration propre : une manière de laisser la pensée se déplacer, se défaire et se réagencer, dans une dérive contrôlée devenant la condition même de son inventivité. Un livre souvent frustrant, tant il glisse entre les doigts, mais brillant et joueur, où l’écriture se fait impressionniste et même cubiste, décomposant son sujet en une myriade d’éclats dans un jeu de miroir avec à la fois Gertrude Stein et Picasso. (3,5/5)

 

Citations :

On me demande pourquoi une écrivaine comme moi peut avoir du succès. C’est très simple tout le monde dit et écrit ce que les autres pensent comprendre et ils finissent par s’en lasser, n’importe qui peut se lasser de n’importe quoi et sans le savoir on se lasse de penser comprendre et on prend alors plaisir à ne pas comprendre quelque chose. (G. Stein. Autobiographie de tout le monde)


On peut affirmer que les gens ne changent guère d’une génération à l’autre. Telle que nous connaissons l’histoire des êtres, nous savons que c’est un perpétuel recommencement et qu’ils restent à peu de choses près semblables. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes vertus, les mêmes qualités et les mêmes défauts. Rien ne change si ce n’est la façon de voir, et c’est cette façon de voir qui caractérise chaque génération. (Picasso – 1938)


J’ai dû me rappeler que pour collectionner des œuvres d’art, il faut voir quelque chose qui n’a encore jamais été vu. Et surtout, il faut apprendre à le défendre, à en parler et, comme Stein l’a expliqué avec insistance, il faut aimer quelque chose que votre génération trouvera peut-être laid. Au début, elle ne sait pas comment en parler. Qu’est-ce donc ? De l’art. Sa formation auprès de William James dans ce qui sont les débuts de la psychologie lui ont donné des outils pour percevoir et comprendre ce langage émergeant, mais elle ignore comment l’appliquer à sa propre écriture. Elle cherche des solutions. Peut-être n’en a-t-elle jamais trouvé. Elle s’est beaucoup éloignée du XIXe siècle. S’éloigner du réalisme, quel que soit le siècle, c’est entreprendre un voyage périlleux. Les rues grouillent de gens se moquant de la nouveauté et de la bizarrerie – éduqués ou pas, cela n’a pas d’importance, ils feront la morale et se mettront en colère au nom du réalisme.


Stein et Picasso ont créé un nouveau langage. La porte n’est plus juste entrouverte entre le XIXe et le XXe siècle. Ils ont brisé la chaîne et ouvert la porte en grand.


Comment ces deux femmes juives, lesbiennes et leur collection d’œuvres d’art ont-elles survécu à la guerre ? Après tout, cet art aurait été perçu comme “dégénéré” par les nazis, qui s’étaient lancés dans la destruction de l’art moderne. En le retirant des collections privées et publiques, en harcelant et avilissant les artistes, en leur refusant des postes d’enseignants, en attaquant les programmes des universités prestigieuses. Beaucoup de ces institutions académiques se sont pliées à l’agenda idéologique nazi. Les œuvres de Picasso qui appartenaient à des particuliers ont été saisies, de même que celles de Georg Grosz, Van Gogh, Otto Dix – l’art moderne était l’ennemi. 
Pourquoi était-il dégénéré ? 
Parce qu’il avait perdu le fil ? 
C’est-à-dire ? 
Il avait rompu le fil de la représentation. Du naturalisme. De la nostalgie. De l’obéissance. De la conformité. De la certitude.


Elle avait une formation scientifique et maîtrisait la grammaire à la perfection, mais n’employait jamais de point d’interrogation dans son travail parce qu’elle considérait que les lecteurs comprendraient naturellement quand une question était posée. La ponctuation la révoltait. Elle affirmait que les virgules étaient serviles. Les lecteurs devraient être libres de respirer quand ils en avaient envie. Son objectif principal était que les phrases fassent avancer. 
Une virgule qui vous aide en tenant votre manteau et en enfilant vos chaussures vous empêche de vivre votre vie aussi activement que vous devriez la mener.


On pourrait dire que les sentiments l’éprouvent même si Eva ne veut pas les éprouver. On pourrait l’appliquer à Gertrude Stein, aussi, ce qui est la raison pour laquelle elle ne voulait pas être comprise. Être compris, c’est s’exposer.


Stein était étonnée que Picasso et Braque aient vu dans le monde une chose encore invisible à l’œil humain. Le cubisme avait rendu l’invisible visible. C’est ça que ça demande, d’être moderne. D’être le premier. Et ce premier regard révolutionnaire, insiste-elle, créera toujours de l’art en décalage avec son temps.
 

mardi 14 avril 2026

Critique : "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve inachevé de Jack Kerouac

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 978233021993  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En juin 1965, Jack Kerouac passe une nuit en Bretagne à la recherche de ses origines. Dans Satori à Paris, “Ti Jean” raconte sa quête, un voyage éthylique qui le mène de la gare Montparnasse jusqu’à Brest dont il ne verra à peu près rien, sinon la rue de Siam, le commissariat, une chambre d’hôtel et le comptoir des bars du quartier.
Soixante ans après, j’ai refait ce périple en compagnie de mon ami photographe Yann Stofer, essayant peut-être inconsciemment de réparer ce rendez-vous manqué. Une question me hantait : que restait-il de l’esprit libre du voyageur solitaire ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est un écrivain français né en 1991. Il publie son premier livre en 2015. La Piste Pasolini est un récit de voyage initiatique sur les traces du poète et cinéaste. Il a reçu le Prix des Deux-Magots et le Prix François-Mauriac de l’Académie française. Pierre Adrian écrit ensuite Des Âmes simples (Prix Roger-Nimier), Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (avec Philibert Humm), et Les Bons garçons, toujours aux éditions des Équateurs.

En 2022, son roman Que reviennent ceux qui sont loin est publié aux éditions Gallimard. À sa sortie, Marine Landrot écrit dans Télérama : « Rares sont les écritures aussi limpides et ouvragées, capables de susciter une émotion proche des larmes. » Deux ans plus tard, Pierre Adrian publie Hotel Roma, un récit intime autour des derniers jours de l’écrivain italien Cesare Pavese.

Historien et journaliste de formation, passionné de football et de cyclisme, Pierre a été chroniqueur pendant neuf ans au journal L’Équipe. En 2023/2024, il a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome où il vit depuis 2021.

En 2026 paraît Le Rêve inachevé de Jack Kerouac, publié en partenariat avec la Villa Médicis.

 

Avis :

Rejouant le bref séjour brestois de Jack Kerouac en 1965, épisode que l’auteur de la Beat Generation avait transformé en un récit brumeux marqué par l’errance et l’alcool, Pierre Adrian cherche à saisir ce qui, dans cette escapade avortée, continue de l’intriguer : le désir de remonter une origine fantasmée, la confrontation entre un mythe littéraire et une ville rétive à toute projection, et la persistance d’un rêve jamais accompli. À travers ce retour sur les traces d’un voyage inabouti, le livre interroge autant la figure du romancier américain que la manière dont un lieu peut devenir le miroir d'une quête intérieure.

Nous voici donc aux côtés de deux voyageurs d’aujourd’hui : Pierre Adrian, qui mène l’enquête, et le photographe Yann Stofer, compagnon de route discret dont les images prolongent les observations du narrateur. Ensemble, ils arpentent Brest, ses bars, ses rues reconstruites et ses zones portuaires, à la recherche des traces, parfois infimes, du passage de Kerouac. Leur déambulation, souvent hasardeuse, fait surgir une série de figures locales qui ancrent le récit dans une réalité contemporaine, loin du folklore beatnik. La voix de l’un, relayée par le regard de l’autre, imprime au texte son rythme, dans une alternance de rencontres, de bifurcations et de dérives où l’enquête sur Kerouac se double d’une exploration attentive de la ville et de ceux qui l’habitent.

Cette manière de construire le récit au fil des pas, de s’arrêter sur ce qui échappe au regard pressé et de laisser filtrer une pointe d’humour n’est pas sans évoquer la complicité littéraire qui unit l’auteur à Philibert Humm. Plus grave que son ami mais ici légèrement décalé, presque joueur, Pierre Adrian renouvelle son écriture dans une tonalité plus libre, où sourd une tension constante entre l’héritage beatnik et une ville rugueuse, peu disposée à se laisser idéaliser. 

C’est dans cet écart entre le rêve de Kerouac et le concret brestois que le livre trouve son ancrage. Pierre Adrian avance en sachant que l’Américain n’a fait que traverser Brest, presque à l’aveugle, et que toute tentative d’en reprendre l’itinéraire est vouée à l’impasse. Plus que l’enquête elle-même, cette distance irréductible devient le coeur du récit et ouvre une réflexion sur la transmission littéraire : que peut-on encore recevoir d’un écrivain dont le mythe a fini par recouvrir l’oeuvre ? Que cherche-t-on vraiment lorsqu’on suit les traces d’un fantôme ? Loin du pèlerinage, le livre s’oriente vers un questionnement sur le sens de ce voyage, où l’on ne retrouve pas Kerouac mais les résonances laissées par son passage : « Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : un désir d’être. » 

À la fois sensible et délibérément bancal, le livre tire sa réussite autant de la finesse de son regard que de ses zones d’ombre assumées. D’un côté, difficile de ne pas admirer la manière dont Pierre Adrian transforme un épisode marginal en un récit fécond, fait de Brest un espace de résonances plutôt qu’un simple décor, et conduit son enquête dans une écriture souple, précise et parfois malicieusement oblique. De l’autre, la forme même du projet – une quête dont il sait d’avance l’issue vaine – entretient un certain flottement : l’inachèvement revendiqué a de quoi dérouter, et Kerouac, silhouette lointaine nimbée de vapeurs éthyliques, demeure une présence presque vide, un creux autour duquel le récit tourne sans jamais pouvoir se fixer. À mesure que la figure de Kerouac se dissipe, Brest s’impose avec une vigueur presque physique : ville contrastée, pleine d’aspérités, elle apparaît bien plus dense et vivante que ne l’avait perçue l’Américain, resté prisonnier de son premier regard. Redonner à la ville le relief que Kerouac n’avait pas su voir constitue alors, pour Pierre Adrian, une manière d’accomplir à sa place ce second voyage que l’écrivain, usé derrière sa légende, n’a jamais eu la force d’entreprendre : une réparation posthume d’une rencontre manquée. (4/5)

 

Citations :

Ce soir de printemps tardif, Kerouac arriva bien tard à Brest pour qu’il fît déjà nuit comme il l’écrit. Là-bas, en juin, les soirs semblent ne jamais devoir finir. Le soleil disparaît, c’est vrai, mais il laisse derrière lui un jour qui renâcle à se coucher devant une nuit paresseuse. Dans cette lumière chardon bleu qui accompagne la douce inertie des premiers soirs de la belle saison, s’ensuit un long engourdissement, une hésitation dangereuse et tout devient alors possible, à Brest. Les nuits de juin, l’atmosphère en ville ressemble aux mercredis après-midi de l’enfance : l’attente d’une grande chose qui n’arrive jamais.


Les paupières lourdes, la tête embrumée par ces histoires lointaines, je me mis au lit après en avoir tâté le fond au cas où un python aurait choisi de venir y dormir. J’éteignis ma lampe de chevet et, dans l’obscurité incertaine de la chambre d’hôtel, je songeai que la légende de la Femme serpent nous enseignait une fois de plus que les villes étaient des chairs vives déposées sur de profondes catacombes, des milliards de squelettes. Elles étaient peuplées des mythes qui les racontent. Chacune possédait son langage, ses figures, son jargon, ses cicatrices. Les villes portuaires avaient un supplément d’âme car elles accueillaient le monde entier sans rien réclamer. Les ports n’appartenaient à personne. Et j’aimais tout en la craignant la fréquentation des ports. De Gênes à Hambourg, de Marseille à Tanger, de Brest à Salerne, un même sentiment de décadence flottait au-dessus des quais, un ciel gris et rouillé.


Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : Un désir d’être.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 8 avril 2026

Critique : "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio | Lectures de Cannetille

 

Couverture de l'essai "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio



J'ai aimé

 

Titre : Trois Mexique

Auteur : J.M.G. LE CLEZIO

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9782073137210  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qui importe à Juana Inés de la Cruz, c’est le chemin du labyrinthe, la vérité que le dédale cachait à Thésée, et que seul le fil d’Ariane pouvait révéler, puisque l’amour était au bout. »
Dans ce récit lumineux, J. M. G. Le Clézio se penche sur trois figures mexicaines de son panthéon personnel : la poétesse sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), génie méconnu et féministe avant l’heure ; l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), mythique auteur du roman Pedro Páramo et d’un seul recueil de nouvelles, véritable inventeur du réalisme magique ; et Luis González y González (1925-2003), historien de son village perché natal, qui est la première expression de ce qui deviendra plus tard la microhistoire. Par leur attachement à la terre, leur « mexicanité » instinctive et leur recherche d’authenticité dans l’écriture, Cruz, Rulfo et González illustrent des thèmes chers au plus mexicain des auteurs français.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

J. M. G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d'une famille de Bretagne émigrée à l'île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de nombreux voyages, J. M. G. Le Clézio n'a jamais cessé d'écrire depuis l'âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n'avait été publié avant Le Procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d'ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l'Académie française pour son roman  Désert. En 2008, l'Académie suédoise a attribué à J. M. G. Le Clézio le prix Nobel de littérature, célébrant « l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

 

Avis :

J. M. G. Le Clézio entretient depuis longtemps un dialogue intime avec le Mexique, à la fois terre d’élection et matrice imaginaire. Lui qui, de livre en livre, explore ce pays comme un espace de création et de résistance culturelle, prolonge cette démarche en la recentrant sur trois figures tutélaires : Sor Juana Inés de la Cruz, Juan Rulfo et Luis González y González. À travers elles, il esquisse une cartographie de ses « trois Mexique » – baroque, mythique et populaire – et montre comment ces voix ont nourri sa vision de la littérature. Le livre révèle combien cette terre demeure pour lui un foyer d’inspiration majeur, où se croisent mémoire, altérité et quête d’un humanisme élargi. 

L'écrivain choisit ainsi de traverser le Mexique en suivant trois voix qui, chacune à sa manière, en révèlent une profondeur différente. Sor Juana Inés de la Cruz, figure du XVIIᵉ siècle, surgit comme une pionnière de la pensée critique en terre coloniale, femme de savoir et de liberté dans un monde qui lui refusait les deux. À l’opposé chronologique, Juan Rulfo, le véritable inventeur du réalisme magique, fait entendre au XXᵉ siècle un Mexique de poussière, de fantômes et de silences, où la légende s’infiltre dans les craquelures du réel. Quant à Luis González y González, historien contemporain, il explore les vies modestes et les territoires oubliés, offrant une lecture fine et sensible du pays profond. En réunissant ces trois figures éloignées dans le temps, l’auteur propose un portrait du Mexique qui embrasse à la fois son passé colonial, ses imaginaires modernes et la mémoire de ses communautés.

Dans sa manière d'aborder la biographie, J. M. G. Le Clézio préfère la résonance intime à l’exposé factuel. Plutôt que de disséquer ses trois figures, il les approche par une écriture d’écoute, réceptive aux inflexions d’une voix, à la densité d’un paysage ou à la vibration d’une mémoire. Ce refus de la distance académique rapproche le livre d’une forme d’essai sensible, où l’admiration guide le regard. Il lui permet aussi de faire apparaître, derrière chaque portrait, une réflexion plus large sur la littérature comme contre‑histoire : un lieu où s’inventent des récits capables de résister aux violences politiques, aux oublis institutionnels et aux simplifications du discours dominant. Ainsi, Trois Mexique honore trois figures majeures, mais interroge aussi la puissance des oeuvres qui ouvrent des voies nouvelles pour penser un pays et, plus largement, notre rapport au monde.

Livre précieux par la finesse de son regard et la cohérence de son parcours intérieur, Trois Mexique n’en demeure pas moins une œuvre très elliptique, qui laisse beaucoup en suspens. On y admire la capacité de l’auteur à faire sentir la vitalité d’une culture à travers trois voix singulières, et la manière dont il tisse, avec une grande sobriété, un lien sensible entre ces figures et son propre imaginaire. Mais cette économie de moyens, qui donne au texte sa clarté, en réduit aussi l’ampleur : l’on reste sur l’impression d’un livre qui effleure plus qu’il n’explore, au gré d’une subjectivité assumée qui en limite la portée critique. Entre intensité et retenue, Trois Mexique apparaît avant tout comme un ouvrage de transmission intime, plus méditatif qu’ambitieux, d’une sincérité qui en fait tout le prix mais laisse le lecteur sur sa faim. (3,5/5)
 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782381962290  
                           en librairie

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

vendredi 27 février 2026

Critique de "Murmuration" de Sylvie Germain | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Murmuration de Sylvie Germain



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murmuration

Auteur : Sylvie GERMAIN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782226507129  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence. »
Samuel s’est jeté à corps perdu dans les mots, leur magie, leur pouvoir ; c’est pour dire la puissance du langage qu’il est devenu écrivain. Au fil d’un texte hypnotique, Sylvie Germain évoque le parcours blessé de cet homme qui a préféré l’ombre à la lumière. L’écriture essentielle de la romancière, précise et poétique, tendre et caustique, lui fait magnifiquement écho.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis quarante ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Magnus (2005), L’inaperçu (2008), A la table des hommes (2015) et Brèves de solitude (2021).

 

Avis :

Sylvie Germain signe ici un roman tardif d’une limpidité presque désarmante, où ses thèmes de prédilection – le deuil, le silence, la fragilité des êtres – se recomposent autour d’une interrogation nouvelle : celle de la création littéraire elle‑même. En suivant Samuel, écrivain foudroyé par une panne d’inspiration après un premier succès, elle orchestre avec finesse une réflexion sur le pouvoir et l’évanescence des mots, métaphorisés par ces vols d’étourneaux qui donnent leur titre au livre. À travers cette figure d’auteur vacillant, elle interroge sa propre pratique sans jamais céder à l’introspection pesante, offrant un récit fidèle à son lyrisme mais traversé d’un jeu de reflets inhabituel dans son oeuvre.

Le roman s’ouvre – et se referme – sur un Samuel âgé, retiré du monde, aux prises avec une mémoire qui se délite et des mots qui lui échappent comme des oiseaux trop longtemps tenus en cage. Cette silhouette crépusculaire sert de point d’appui au récit, qui remonte ensuite le cours de sa vie pour éclairer le chemin d’un écrivain aux prises avec ses élans, ses silences et ses blessures. Entre l’éclat des débuts, les zones d’ombre et les longues périodes de retrait, se dessine la trajectoire d’un homme cherchant à comprendre comment les mots, jadis si vifs, ont fini par se dissoudre dans le temps.

L’un des ressorts du livre tient à la manière dont Sylvie Germain articule l’intime et le métaphysique. Sans jamais forcer le trait, elle fait de la panne d’écriture de Samuel non seulement un accident biographique, mais une véritable crise de présence au monde. Avec le silence de la page blanche vient aussi un effacement progressif du lien aux autres, une perte de densité du réel qui envahit le personnage. La romancière parvient à rendre perceptible cette zone trouble où l’existence se défait, où les perceptions se brouillent et où la langue cesse d’être un appui pour devenir un vertige, donnant à la fragilité d’un être vacillant toute sa profondeur narrative.

Parallèlement, Murmuration explore la manière dont les mots façonnent – et parfois déforment – la mémoire. Les étourneaux, motif métaphorique récurrent, incarnent ce mouvement incessant de recomposition qui caractérise toute tentative de se souvenir ou de se raconter. Samuel, en vieillissant, voit ses souvenirs se disperser comme ces nuées mouvantes, rendant toute narration incertaine et toute vérité fragmentaire. Toute sa vie, il aura couru après des mots qui se dérobaient ; avec l’âge, cet insaisissable ne fait que s’accentuer, le renvoyant à un brouillard où se confondent voix, images et personnages – tout ce qu’il a vécu, couché sur le papier ou rêvé, mais aussi tout ce qu’il n’a pas écrit. Car les récits abandonnés ou jamais formulés pèsent autant que ceux menés à terme, comme si l’ombre de l'oeuvre possible hantait autant que l'oeuvre accomplie.
 
C’est toutefois dans les pages d’ouverture et de clôture que l’écriture atteint sa plus grande beauté. Au plus près d’un Samuel vieillissant, aux prises avec des mots qui se défont, la langue se fait plus ample, plus incantatoire, comme si elle tentait de retenir ce qui déjà s’efface. La romancière saisit l’instant fragile où le langage se délite en même temps que le corps, où l’effacement littéraire rejoint l’effacement physique. Dans ces passages d’une poésie grave et lumineuse, elle donne à sentir la vibration ultime d’une voix qui se retire, laissant derrière elle une résonance ténue.

Le roman impressionne autant par la beauté que par la profondeur de son écriture. Sa langue, d’une musicalité grave, parvient à saisir l’effacement d’un homme avec une délicatesse presque liturgique. On y retrouve la cohérence d’un univers où le deuil, le silence et le sacré s’entrelacent à une réflexion plus inédite sur la création littéraire et la mémoire. Le rythme volontairement lent, presque contemplatif, porte l’intensité du récit : il accompagne Samuel jusqu’aux lisières de sa voix et aux ultimes vibrations de sa disparition. Lecture exigeante, notamment parce qu’elle refuse les ressorts faciles d’une intrigue qui guiderait le lecteur pas à pas, elle déploie une splendeur mélancolique, poétique, qui ne cesse de se recomposer dans l’esprit de celui qui la lit, à la manière de la murmuration d’oiseaux qui l’inspire. Ainsi le roman apparaît‑t‑il comme une oeuvre qui sait qu’on ne capture jamais le monde, mais qu’on peut parfois en saisir l’ombre mouvante – ce tremblement fragile où la littérature touche à ce qui, déjà, s’efface. (4/5)

 

 

Citations : 

Des signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent, désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe, se redresse, un autre, qui était droit, se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.  Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres de gens qui s’acheminent vers leur arrêt de bus pour se rendre à leur travail. Le premier bus de la journée, celui de 5 heures 15. Debout derrière la fenêtre de sa chambre, Samuel Nart observe ce défilé de silhouettes gris plomb dont les corps ne sont plus de personnes humaines, mais ceux de caractères typographiques. Depuis des mois, le visible lui apparaît sous le prisme de l’alphabet, des mots, des signes syntaxiques, mais tous en débandade, en fuite éperdue. Le langage le lâche, il se disloque, part en lambeaux qui s’éparpillent en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. Tout le délaisse et tout se brouille en lui. Il voit des poudroiements de voyelles dans la poussière des rais de soleil, des jets de verbes dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie… Il perçoit au-dehors des traces éparses de sa langue comme un homme regarderait autour de lui le sang répandu par son corps blessé – gouttes, flaques, éclaboussures et filets. Son sang d’encre qui longtemps fut d’un noir dense, bruissant de sons, d’images, d’idées précises, vagues ou fantasques quand il glissait sur le blanc des pages, y déroulait des histoires. Mais ce sang-là a perdu sa couleur, sa force, son élan, il n’a plus de teneur en imagination et pas même en désir. Ou plutôt, son désir est toujours là, mais pétrifié, réduit à une brûlure sèche et aigre. La dynamique du noir sur blanc s’est inversée, désormais c’est le blanc qui s’épanche et recouvre le noir, il le dilue en grisaille toujours plus fade et froide.


On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité.


Un jour, agacé d’être laissé pour compte, Tubutsch avait sauté sur les genoux de Samuel, pointé son museau vers l’engin pour en flairer l’odeur, puis il avait posé une patte sur le clavier, écrasant sur la feuille un pâté de lettres. Samuel s’était alors amusé à taper en désordre sur les touches, très vite, mais le crépitement de mitraillette avait fait fuir le chien. Samuel avait continué quelques instants, couvrant une page de lettres serrées les unes aux autres en lignes droites, semblables à un défilé de fourmis ouvrières courant à leur travail. Il les avait longuement considérées avec un regard tubutschien, et il s’était demandé si les lettres aussi ont une reine à laquelle elles apportent de la nourriture glanée partout en chemin. Les lettres, les mots, les phrases ponctuées de signes, petits insectes opiniâtres formant des processions noires dans le désert des pages pour aller composer des romans-rois, des poèmes-reines, qui à leur tour engendraient des nuées de mots, d’images, dans l’esprit des lecteurs. Mais les fourmis d’encre ne transportaient que du vide, elles étaient des promesses sans effet.


Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes faits avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi, des sables mouvants de leur mémoire, des braises de leurs amours autant que de leurs haines, du sel de leurs larmes, des poussières de leurs rêves, de leurs pensées, des bouffées de leurs jouissances… Nous sommes vos ombres portées.

 

samedi 13 décembre 2025

[Delerm, Philippe] Le suicide exalté de Dickens

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le suicide exalté de Dickens

Auteur : Philippe DELERM

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 132 

Accès au livre : ISBN 9782021468328  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une flambée d’humanité. Voici ce qu’aura été la vie de Charles Dickens, avant qu’il ne meure d’épuisement, à cinquante-huit ans. C’est un pan peu connu de la vie d’un des plus grands écrivains que Philippe Delerm nous donne à découvrir dans ce récit court et captivant. Dickens a consumé les dix dernières années de sa vie dans des tournées de lectures publiques, à la façon d’une rock star littéraire du XIXe siècle. Écosse, Angleterre, États-Unis : il se donnait corps, voix et âme pour incarner les personnages de ses plus grands romans (Olivier Twist, De grandes espérances, Pickwick…). Personnages qu’il disait préférer à ses propres enfants… Il aura fait de la littérature une œuvre vivante. Sitôt refermé ce livre, on ne rêve plus que de replonger dans l’œuvre de celui qui a inventé le roman moderne, le grand Charles Dickens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1950, Philippe Delerm a consacré sa vie à la littérature. Professeur de français de nombreuses années, auteur de plus de cinquante livres salués par la critique et le prix des libraires en 1997, il est aussi un lecteur intime de nombreux écrivains, dont Marcel Proust ou Charles Dickens.

 

 

Avis :

Philippe Delerm dévoile une facette méconnue de Charles Dickens dans ce court roman qui voit l’écrivain, exalté jusqu’à la démesure, consumer ses dernières années en tournées de lectures publiques. Acteur de ses propres textes, il incarne ses personnages avec une énergie théâtrale qui fascine les foules, mais dans une dépense de soi si absolue qu'elle le mène à l’épuisement fatal. 

On connaissait Philippe Delerm pour sa célébration des plaisirs minuscules, un thème prolongé en réflexion sur le bonheur dans Sundborn, consacré au peintre impressionniste Carl Larsson et à sa sublimation artistique des instants fugaces. Cette fois, en lieu et place de la légèreté de l’éphémère, l'auteur déploie une dramaturgie de l’excès. Il explore la face sombre de la création, où l’art se fait sacrifice, et choisit chez Dickens le contrepoint à ses œuvres précédentes : l’ivresse tragique de l’absolu, révélant une continuité secrète entre émerveillement et démesure. Il interroge ainsi la condition de l’artiste, partagé entre la célébration de la vie et le vertige de l’anéantissement. 

Le récit se lit comme une mise en abyme de la création littéraire : Dickens, en se donnant tout entier à ses personnages, devient lui-même figure romanesque, emportée par la force de son propre imaginaire. Au-delà de l'anecdote biographique, Philippe Delerm capte l’intensité d’un moment et restitue la vibration d’une existence qui s'épuise dans l’acte artistique. Limpide et musicale, l’écriture oscille entre ferveur et fragilité.

Dans cette image de l’art poussé à son point de rupture, Dickens se fait miroir d’une condition plus vaste : celle de tout créateur qui, en donnant sa voix et son corps à son œuvre, risque de s’y perdre. En refermant cette parabole sur la fragilité et la grandeur de l’acte créateur, l’on garde l’impression d’avoir approché l’art dans sa forme la plus ardente, au seuil de la folie. Philippe Delerm offre un texte grave et lumineux, qui interroge la place de l’artiste dans le monde et rappelle que la création, dans son excès comme dans sa délicatesse, est toujours une manière de vivre au bord de l’absolu.

S’il séduit par la force de son intuition poétique et par sa manière de transformer une anecdote biographique en réflexion sur la condition de l’artiste, c’est néanmoins sur une impression prégnante de frustration que s’achève cette lecture ramassée, guidée par un regard volontairement partiel qui choisit – de façon un peu forcée, comme l’illustre son titre à l’accroche excessive ? – ce qui sert son propos. Aimant décidément à saisir au vol les éclats de vie comme des taches de lumière réfractées au travers d’un vitrail coloré, Philippe Delerm magnifie l'instantané, mais au prix d’une certaine légèreté. Entre sobriété formelle et intensité poétique, un livre que l’on aurait aimé oser l’épaisseur sans renoncer à la grâce. (3,5/5)

 

Citations :

Dans les salles où se font ses lectures, on rit à en perdre le souffle, on sanglote, toute pudeur abolie. C’est beaucoup plus que de la sympathie. On enlève toutes les bornes. On aime d’amour le Dickens qui se donne. Il a déjà tout livré de lui en écrivant ses livres. Mais sur scène, il devient ses propres personnages, et le public les devient à son tour. Cela ressemble à de l’idolâtrie, et c’est bien davantage : la légende se répand du nord de l’Écosse à toute l’Angleterre. Les spectateurs savent ce qu’ils viennent chercher, mais à chaque fois semblent stupéfaits de ce qu’ils trouvent. Une flambée d’humanité. Et Dickens est heureux. Et Dickens se consume.


En 1861, il écrira à Forster : « Les grandes foules que je vois chaque jour paraissent m’aimer comme on aime un ami personnel ! » 


Toutes ces foules frémissant dans les spectacles. Tous ces banquets où l’auteur Charles Dickens fut célébré. Et en regard, cette mélancolie persistante : par ses parents, sa femme, ses enfants, et même sa maîtresse, Dickens n’a pas su se faire aimer comme il s’est fait aimer par ses romans.

 

lundi 3 novembre 2025

[Vilain, Philippe] Mauvais élève

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mauvais élève

Auteur : Philippe VILAIN

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782221267097  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Dans Mauvais élève, Philippe Vilain évoque une période déterminante de sa jeunesse en milieu défavorisé, ses années de formation marquées par son échec scolaire et des épreuves qui l'ont vu évoluer, à force de volonté, du lycée technique à l'université, d'une détestation de la lecture à une passion pour la littérature, et l'ont mené, jeune homme, à vivre une histoire d'amour avec une écrivaine célèbre avant d'entrer dans le monde des lettres.
À travers son récit de transfuge, l'auteur poursuit sa quête de vérité et offre un véritable message d'espoir, révélant qu'une vocation peut combattre les déterminismes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Vilain enseigne la littérature française à l'université Federico II de Naples et dirige la collection " Narratori francesi contemporanei " aux éditions Gremese. Il est l'auteur de nombreux romans, dont La Dernière Année, Paris l'après-midi (prix François-Mauriac de l'Académie française), Pas son genre (adapté au cinéma), La Femme infidèle (prix Jean-Freustié) et La Malédiction de la Madone (prix Méditerranée), ainsi que d'essais remarqués.
 

 

Avis :

Récit autobiographique lucide et sincère, Mauvais élève revient sur les origines populaires de l’auteur, son échec scolaire initial et le dur apprentissage qui devait, contre toute attente, le mener d’une orientation technique à une formation universitaire, d’un désintérêt pour les livres à une passion pour la littérature et, passant par une histoire d’amour avec Annie Ernaux, lui dans la vingtaine, elle avec trente ans d’avance et déjà très connue, lui ouvrir à son tour une grande carrière dans les lettres.

La narration commence avec l’enfance en Normandie, entre l’alcoolisme d’un père employé de bureau et l’usure d’une mère dactylofacturière, un parcours de « cancre irréductible, paresseux, collectionneur de notes indécentes, d’absences et d’avertissements » qui « ne voulai[t] rien apprendre et ne savai[t] pas quoi faire de [s]a jeunesse », au point de verser dans la petite délinquance. 
Puis vient le déclic : la découverte des livres, l’écriture comme échappatoire et la volonté farouche de s’en sortir. Avec un BEP en poche, il décroche un bac pro, puis entame des études de lettres modernes, porté par l’ambition de vivre de sa plume.

Mais son ascension aurait-elle été possible sans cette liaison improbable avec Annie Ernaux ? Cinq années d’une relation intense, faite d’admiration chez lui, de domination chez elle, qui deviendra son Pygmalion. Cette partie du récit, que certains lisent comme une réponse aux deux livres qu’elle a consacrés à leur histoire, offre son propre versant, sans acrimonie ni esprit de revanche. L’auteur y fait preuve d’une remarquable distance, d’un calme qui n’efface ni les blessures ni la reconnaissance.

Loin d’un règlement de comptes, le texte rend hommage autant qu’il explore les failles, sans colère ni amertume, dans une introspection lucide et assumée. Tous deux ont connu une ascension sociale vertigineuse, mais chacun en garde un ressenti différent : chez elle, la honte du transfuge de classe ; chez lui, une forme d’apaisement. Se disant « nomade social », il revendique une fidélité à son moi profond, une tendresse intacte pour les siens, et une lucidité sur les désillusions que peut aussi offrir son nouveau milieu.

D’une grande délicatesse, riche en réflexions nuancées, ce récit personnel doublé d’une lecture sociologique impressionne par la passion et la ténacité qui ont fait de la littérature une véritable planche de salut. Une écriture remarquable, au service d’un parcours hors norme. (4/5)

 

 

Citations :

On nous imposait des dictées pour y remédier, ainsi que réapprendre les règles élémentaires de l’orthographe et de la grammaire. La plupart d’entre nous traînaient d’importantes lacunes dans ces domaines, certains étaient quasiment analphabètes, d’autres, étrangers, maîtrisant mal la langue, s’exprimaient laborieusement. Mon cas n’était pas moins désespéré. Mes fautes de français insultaient l’intelligence. Ne lisant pas, je me sentais moi-même étranger dans ma propre langue, relégué dans une catégorie d’irrécupérables, une Internationale des damnés.


Même la position, décentrée, des bâtiments techniques, C et D – l’habitat des dactylos, des mécanos, des chaudronniers et autres déshérités, gaillards cabossés de la vie, s’apparentait à des entrepôts –, indiquait notre relégation dans la géographie sociale du lycée : nous étions parqués près des immeubles de la zone sensible de Vernon, les quartiers incandescents de la ZUP peuplés de familles immigrées paupérisées, loin du prestigieux bâtiment A occupé par les lycéens des filières générales. C’était peut-être ce que nous méritions, la hideur bétonnée du monde, l’inesthétique architecturale : même la beauté nous était ôtée. En répartissant ainsi les sections, le lycée ne faisait pas que distinguer les filières entre elles, il sélectionnait des manières d’être, des habitus, reproduisait les inégalités sociales. Le contraste criant entre le bâtiment A et le bâtiment D accentuait mon sentiment d’injustice et de révolte, cette ségrégation au sein de l’établissement me faisait prendre conscience des déterminismes, des marquages d’identité sociale, de cette force implacable qui ramenait les élèves en difficulté dans une seule et même zone. Se retrouver au bâtiment D signifiait, de fait, être issu d’une famille pauvre et avoir une scolarité chaotique jalonnée de redoublements, voire de faits de délinquance. Notre pedigree social valait un casier judiciaire.


Je tente juste, sans fabuler ma vie, sans nier les déterminismes et les conditionnements, de restituer le plus fidèlement possible l’environnement dans lequel ma scolarité se déroula, en rendant compte des faits et de la diversité des facteurs (la pauvreté, l’alcoolisme, le manque d’encadrement de mes parents, la violence sociale, les inégalités culturelles, ma mélancolie) qui contribuèrent à infléchir ma trajectoire dans un sens plutôt que dans un autre, à me déterminer dans une direction, comme à me rendre indisponible pour les études, incapable de me concentrer pour apprendre, réfléchir et trouver ma place dans le système scolaire. Ces épreuves me marquèrent profondément et me firent prendre conscience de la fragilité des destins, de l’implacable logique d’une jeunesse que je traversais comme un fantôme.


Et s’il n’y avait eu aucun jour de ma jeunesse, avant ceux-ci, que j’avais passé à lire, je me rendais compte, m’ouvrant au monde, qu’il n’existe sans doute pas d’asservissement plus grand que celui d’une vie sans livres et qui, sans nous rendre forcément inconscients de nos manques et de notre malheur, mais en nous privant de repères et de cadre, en nous rendant incapables de décrypter le monde et de nommer précisément les choses, nous condamne à errer dans un monde absurde. 


Certes, je voulais étudier les lettres, mais en m’inscrivant à l’université, je ne me souciais pas d’en savoir la finalité, l’enseignement ou les métiers de l’écrit, par exemple, et je n’avais pas conscience que les diplômes universitaires, quand ils ne menaient pas alors à un terme doctoral, demeuraient sans réelle valeur, inopérants pour construire une carrière professionnelle. De telles études littéraires, déclassées, n’offraient aucune perspective concrète, mais permettaient tout juste d’ajourner une transition vers une autre voie et ne contentaient que les étudiants de mon espèce, ceux des classes sociales inférieures, indécis quant à leur avenir – les étudiants de la bourgeoisie, eux, savaient que seules les grandes écoles vous assurent une carrière « convenable » ; parmi eux, restaient à l’université ceux qui suivaient un double cursus ou bien ceux qui avaient échoué en classes préparatoires. 
 
 
L’écriture m’affirmait, me consolait, me réparait. Je me réconfortais de voir les mots jaillir sur le papier, la force jouissive de l’écriture qui avortait mes années noires délivrait en moi le taiseux, le mutique, une parole souveraine, impérieuse, dont le lyrisme suivait l’exaltation de ma pensée pour se tenir à peine au-dessus du silence. Les difficultés à m’exprimer, à désigner les choses en paroles ou à terminer mes phrases sous le regard des autres, mon léger bégaiement de timide, ma manière bafouillante de parler en rameutant à toute force mes idées, qui si souvent, dans une assemblée, me faisaient heurter les syllabes des mots, les inverser, qui me contraignaient dans les discussions et devaient me donner une apparence stupide, disparaissaient miraculeusement en écrivant. Dans la solitude, quand mon esprit s’apaisait, l’écriture, me délestant de ma gaucherie, rassérénait mon intelligence.


Mais je ne m’habituais toujours pas au climat de Rouen, à la pluie qui déteignait sur mon humeur, amplifiait mon goût de la méditation jusqu’à me rendre mélancolique, cette même pluie qui semblait enraciner les Rouennais à leur ville. La pluie était le témoin fidèle de leur vie, celle qui les voyait grandir, étudier, celle qui pleurait leur départ quand ils devaient quitter la ville pour des raisons professionnelles, celle qui fêterait leur retour quand, plus tard, après des mois ou des années, ils reviendraient s’y installer, pour s’y reproduire, y occuper une fonction, fréquenter les mêmes cafés, les mêmes supermarchés, les mêmes restaurants, jusqu’à la retraite et à l’ultime grand silence, sous une pluie générationnelle en somme, qu’ils se perfusaient de père en fils, de mère en fille, une pluie qu’ils avaient intégrée et qui faisait partie d’eux, une pluie bienvenue qui ne les empêchait de rien, ni de sortir ni de se promener, comme s’ils avaient un parapluie dans le cœur. 


Le véritable mépris de la littérature prenait, à mes yeux, le visage du divertissement littéraire, de cette littérature dite « populaire », désécrite, fabriquée pour plaire à un public spécialisé, de consommateurs plus que de lecteurs, et s’adapter aux goûts présumés des gens de mon espèce sociale, comme de la nourriture serait spécialement confectionnée avec de mauvais ingrédients pour satisfaire les goûts des pauvres, dont on décréterait qu’ils ne méritent pas mieux. Bien sûr, je n’en voulais pas aux lecteurs de la lire, mais aux auteurs de la fabriquer si savamment ; c’était cela, à mes yeux, le mépris, la déconsidération de son lectorat : penser qu’il ne méritait pas une meilleure prose. 


L’importante différence d’âge aurait dû nous conduire à ne pas poursuivre une relation aussi déséquilibrée, et n’importe quelle personne responsable y aurait mis aussitôt fin : mais ni elle ni moi ne l’étions. Elle parce qu’elle me désirait, moi parce que je l’admirais. Anticipant mes doutes, cependant, elle me cita des mots de Paul Auster, un auteur qu’elle appréciait : « Les histoires n’arrivent qu’à ceux qui sont capables de les raconter. De même, les expériences ne se présentent qu’à ceux qui peuvent les vivre. »


Je n’étais pas encore entré dans cette dimension stakhanoviste de l’écriture et de ses plaisirs masochistes, qui consiste en une réécriture régulière, en un regrattage infini des syllabes et des mots, en un entraînement foncier, semblable à un travail musical de gammes ou de répétitions, contraire au superficiel plaisir d’écrire soumis aux caprices d’une inspiration aléatoire. Elle me faisait comprendre que, loin des clichés romantiques de l’improvisation artistique, l’écriture demande un investissement sans faille, un apprentissage de l’humilité, une obéissance à une méthode, offrant finalement peu de jubilation, peu de plaisir. Je n’étais pas encore prêt à me faire si mal, à me salir les mains, mais j’avais déjà intégré l’idée qu’écrire est un travail, et une guerre contre le temps, un temps qui reste à conquérir sur soi, sur les autres, sur les distractions, que nous ne pouvons écrire sérieusement sans voler du temps, sans faire ce choix astreignant, puisque nul ne nous oblige à écrire et n’attend de nous lire.  
 
 
Écrire n’était pas pour elle un travail différent de celui du poète qui, dans la condensation des idées et des mots, recherche l’essence des choses, ou du sculpteur qui s’emploie à réduire la matière afin de trouver la forme juste, quitte à ce que cette forme minimale n’en vienne à se restreindre au strict nécessaire (…).


C’est à cela qu’Annie Ernaux me familiarisait, au fait qu’un écrivain, dans sa version idéale, la plus exigeante, qu’elle représentait à mes yeux, n’est pas seulement un auteur, un producteur de contenus ou un raconteur d’histoires, mais avant tout un penseur, porteur d’une vision du monde et de convictions politiques. 


Mon adhésion soudaine à Naples me sensibilisait à l’idée commune, mais si juste, finalement assez dérangeante, à laquelle je devais bien me résigner, que nos goûts, nos pensées, nos manières d’être, nos habitudes, nos passions même et tout ce que nous avons la faiblesse de croire singulier sont déterminés par nos origines, qu’ils dérivent des circonstances où ils se sont formés à notre insu et que, quoi que nous fassions, quelque effort que nous produisions pour maquiller nos goûts, les corriger ou les refouler, il nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de les effacer : la puissance irrésistible du temps nous y ramène constamment. Et ce n’était sans doute pas un hasard si Annie aimait tant Venise, et moi, qui avais vécu dans des conditions matérielles comparables à celles que connaissait une majorité du peuple napolitain, et qui avais passé ma jeunesse dehors, à traîner dans les rues, à jouer au football, à rapiner un peu, me sentais si napolitain : je n’étais pas autre chose encore qu’un ragazzo di strada, un gars de la rue.


Néanmoins, s’il arrivait que leur comportement m’embarrassât, la honte jamais ne s’y mêlait, sans doute parce que la seule que j’aie véritablement éprouvée était relative à l’alcoolisme de mon père, non à mes origines populaires, et si je m’effrayais parfois de m’éloigner de mes parents, de ne plus rien partager avec eux, si, même, pourquoi ne pas le dire, je m’ennuyais par moments en leur compagnie, si je ne les avais pas pris comme modèles et si je n’employais plus depuis longtemps leur langage dont j’avais gommé la plupart des incorrections, je continuais de me reconnaître dans leur monde ; par ailleurs, je constatais que l’acquisition de la culture, si elle ne manquait pas de creuser une distance de classe entre mon ancien monde et celui que je découvrais, n’affectait pas foncièrement ma manière d’être, mes habitudes, mes goûts, ni ne me faisait éprouver ce sentiment de trahison que les transfuges connaissent à l’égard des personnes du monde dont ils sont issus. Quelque chose d’irréductible me liait à mon milieu, qui tenait sans doute au fait que j’avais été tardivement doué pour les études et que je savais, au fond de moi, ce qu’était souffrir d’une certaine inculture, être méprisé. Car, je l’avais remarqué, nombre de ceux qui ressentaient ce sentiment de trahison avaient pour trait commun d’avoir été tôt de brillants élèves, de sorte qu’en acquérant précocement une érudition, ils développaient peut-être, en même temps, un goût de la domination. Ce sentiment-là, j’avais eu la chance de ne jamais l’éprouver, parce que, tout en évoluant vers un monde intellectuellement et socialement supérieur, je n’avais cessé de fréquenter le mien. La culture ne me servait donc pas d’instrument de jugement, d’évaluation ou de distinction, mais de moyen de compréhension de mon propre monde, qui m’aidait à expliquer mon mode de vie, à le considérer comme à le justifier. C’est pourquoi je ne diabolisais pas mes parents, je ne les trouvais pas « ploucs », je voyais plutôt de pauvres gens, courageux, marqués par la violence sociale, et qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier d’une véritable éducation. De sorte que les sentiments d’illégitimité, de déloyauté et de trahison qui submergent bien souvent les transfuges de classe – je m’apprêtais à en devenir un – au moment de s’éloigner de leur famille, de s’écarter de la voie qui leur était promise dès la naissance, ne m’effleuraient pas, puisque je ne cherchais pas à fuir les miens, seulement à me sauver.


 Je ne crois pas ceux qui disent manquer de temps pour écrire, car, en réalité, personne n’a le temps d’écrire, écrire n’étant pas une activité normale. C’est une activité que nous devons nous imposer, c’est un temps que nous devons prendre d’autorité. Écrire n’est pas seulement une affaire de talent ou de compétence, mais d’abord une aptitude à s’inventer du temps, à se créer des espaces de liberté et à savoir s’immerger dedans, c’est une disposition à se faire temps. 
 
 
Oui, c’était bien une déception que la découverte de ce monde cultivé m’apportait, un monde qui ne fonctionnait pas différemment d’une caste ou d’une entreprise, avec sa hiérarchie respectable, ses dominants et ses courtisans, son économie et son commerce, son favoritisme et son entre-soi, une caste dont la littérature n’était que le prétexte et ne vantait que ses produits les plus conformes au goût du temps, et toujours les mêmes écrivains formatés, bien éduqués, ceux qui « avaient la carte » et qui vendaient. Publier me faisait observer la prépondérance des héritages, la puissance de la reproduction sociale, la persistance des clivages classistes, et éprouver, à mes dépens, la manière pernicieuse dont la littérature autobiographique cristallisait la lutte entre les classes sociales, la différence flagrante de traitement critique entre les auteurs issus des classes supérieures et ceux issus des classes inférieures, ne bénéficiant d’aucun réseau. J’avais compris que chaque auteur était étiqueté dès le départ et que le mérite était une farce, qu’il n’était pas pris en compte, que les textes ne seraient pas évalués sur des conventions littéraires, mais sur des conventions d’un ordre différent, marchandes avant tout, et j’avais la conviction que, dans ces conditions, tout ce que j’écrirais ne serait jamais assez convaincant, que l’on trouverait toujours à me critiquer là même où l’on épargnait la plupart des auteurs du sérail, en conséquence de quoi il me faudrait davantage que tous les autres faire mes preuves – comme on me l’avait dit durant toute ma scolarité – pour imposer un nom dans ce paysage, y gagner le respect et y durer. Bien entendu, je ne découvrais pas les inégalités du système et je n’en étais pas étonné, car celles-ci sont inhérentes aux sociétés marchandes ; ce qui me chagrinait surtout, c’était que ces injustices soient acceptées et perpétrées – à leur avantage – par ceux-là mêmes qui prétendaient lutter contre elles, les intellectuels et les transfuges de classe. La violence d’un pareil traitement, qu’il ne m’aurait pas surpris d’observer dans n’importe quel autre milieu, me choquait dans celui de la culture, justement censé faire preuve d’ouverture, de compréhension et œuvrer à l’abolition des formes les plus radicales d’iniquité. J’étais déçu : ce monde ne différait pas des autres, celui de l’entreprise notamment, réglé par des enjeux économiques et de pouvoir ; le fait de vivre dans un monde cultivé, de connaître la littérature, l’art, dont la richesse et l’importance sont si vantées, n’améliore personne, ne rend ni plus humaniste, ni plus philanthrope, ni plus juste ; ma déception venait du constat de l’échec de ce monde de la culture qui, finalement, donnait lieu aux mêmes inégalités sociales, aux mêmes injustices, à la même violence qu’ailleurs.


Devenir écrivain ne modifiait pas mon existence. Je ne vivais pas comme une fierté le fait de rencontrer des personnalités, d’en côtoyer certaines, ni comme un deuil de ma propre culture d’avoir fait de la littérature mon activité principale, mais il me semblait que je participais à une expérience sociale qui m’apportait une compréhension plus complète de la société. Je ne me sentais pas un transfuge ni même un transclasse, au sens où, si ma trajectoire décrivait un mouvement ascendant d’un milieu à un autre, si mes activités professionnelles m’obligeaient à côtoyer un univers profondément différent du mien, économiquement et culturellement plus élevé, et à fréquenter des personnes jouissant d’un statut important, et si je déjouais le destin de ma classe d’origine, je n’avais pas, néanmoins, épousé les valeurs de cette nouvelle classe, de ce nouveau monde dans lequel je me contentais de séjourner temporairement. Je me voyais plutôt comme un voyageur entre les mondes, une sorte de « nomade social » comme un sociologue le définit, un homme du peuple, libre, qui, par obligation professionnelle, passe du temps dans d’autres contrées culturelles, mais ne fait que les traverser pour revenir à sa terre d’origine, sans devenir un autre, sans honte ni sentiment de trahison par rapport aux miens. Ce nouveau monde, décevant, ne m’éloignait pas de ma famille, et sa culture n’était pas assez puissante pour faire disparaître la mienne, pour gommer mes goûts, mes intérêts, mes passions populaires, me désolidariser des miens.


L’amour de la lecture ne me semble pas très différent de l’amour que nous éprouvons pour une personne, il est avant tout une question de rencontre : de même que nous ne sommes pas dépourvus d’une capacité à aimer lorsque nous sommes célibataires, nous ne sommes pas pourvus d’une incapacité à lire lorsque nous ne lisons pas, dans un cas comme dans l’autre, nous avons besoin d’amour et de lecture, et c’est seulement que nous n’avons pas encore rencontré la bonne personne et les bons livres. Cette rencontre est une découverte qui réclame du temps et des hasards, et suppose une certaine connaissance de soi et de ses préférences, pour mieux circonscrire ses attentes, vaincre ses appréhensions aussi. Car c’est souvent la peur de la littérature, au fond, qui nous interdit de la lire : la peur de n’y rien comprendre et de nous renvoyer à une forme d’ignorance ou de stupidité, la crainte de nous confronter à la difficulté de textes que nous n’imaginons pas écrits pour quelqu’un comme nous ; mais aussi, inversement, la peur de comprendre ce que nous nous sommes longtemps dissimulé et que la littérature nous donnerait soudain à voir, la réalité sans détour, à vivre sans illusions ; la peur de rencontrer des personnages susceptibles de nous déstabiliser ou de nous ressembler, nos fantômes, nos spectres et nos doubles ; la peur de changer et de voir nos certitudes remises en question. 

 

 

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