vendredi 7 mai 2021

[Boyd, William] Trio

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Trio

Auteur : William BOYD

Traductrice : Isabelle PERRIN

Parution : en anglais en 2020,
                   en français (Seuil) en 2021

Pages : 432

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans la station balnéaire de Brighton, indifférents au tumulte du monde en cet été 68, trois personnages sont réunis pour les besoins d'un film dans l'esprit des « Swingin' Sixties ». Talbot Kydd, la soixantaine, producteur chevronné, navigue entre les complications (réécritures sans fin du scénario, erreurs de casting, manigances des associés, défection de l'actrice principale) et se demande comment sortir du placard. Anny Viklund, jeune beauté américaine à la vie amoureuse chaotique voit réapparaitre son ex-mari, terroriste en cavale, et suscite l'intérêt de la CIA. Quant à l'épouse délaissée du metteur en scène, Elfrida Wing, autrefois saluée comme la « nouvelle Virginia Woolf » avec son premier roman, elle combat sa panne d'écrivain à grand renfort de gin tonic.
L'épigraphe de Tchekhov – « La plupart des gens mènent leur vraie vie, leur vie la plus intéressante sous le couvert du secret » – annonce le thème principal du roman : la duplicité. La simulation, composante essentielle dans la réalisation d'un film, s'insinue partout, dans la sphère privée comme dans la sphère publique : tromperie, vol dissimulé, adultère furtif et fausse amitié.
À travers ces trois personnages complexes et attachants, Boyd nous entraîne dans les coulisses où se trame le scénario imprévisible de nos vies secrètes, et nous livre un roman d'une allégresse contagieuse, dont la légèreté apparente n'est que la politesse de la tragédie.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice, et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Il est l'auteur de quatre recueils de nouvelles – La Chasse au lézardLe Destin de Nathalie X, Visions fugitives, volume comprenant la monographie fictive Nat Tate : un artiste américain (1928-1960), La femme sur la plage avec un chien – et de huit autres romans – Un Anglais sous les tropiques, Comme neige au soleil, La Croix et la Bannière, Les Nouvelles Confessions, Brazzaville plage, L’Après-midi bleu, Armadillo, et À Livre ouvert couronné par le Grand Prix Littéraire des lectrices d'Elle et le prix Jean Monnet. Pour le cinéma, il a adapté Mister Johnson de Joyce Carey, la Tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa, Chaplin pour Richard Attenborough, et a lui même réalisé le film La Tranchée en 2000. William Boyd est marié et vit à Londres.

 

 

Avis :

A l’été 1968, loin des explosions qui secouent le monde, une équipe de cinéma tourne dans la station balnéaire de Brighton. Entre complications et manigances en tout genre, le producteur sexagénaire Talbot Kydd ressent d’autant plus de lassitude, qu’à ses soucis professionnels s’ajoute le secret de plus en plus pesant de son homosexualité. La jeune actrice principale Anny Viklund, aux prises avec une vie sentimentale agitée, se retrouve compromise par son ex-mari, terroriste en cavale. Quant à la femme du metteur en scène, Elfrida Wing, c’est dans l’alcool qu’elle noie ses blessures d’épouse délaissée et ses affres de la page blanche, elle que l’inspiration a désertée depuis ses premiers succès littéraires.

Lui-même scénariste et réalisateur, c’est en connaissance de cause que l’auteur évoque le milieu du cinéma et de la création littéraire, ses paillettes et ses turpitudes, dans une restitution savoureuse, ironique et désabusée. Dans ce royaume du faux-semblant où les egos s’épandent sans limites et où fleurissent intrigues et coups bas, les trois personnages principaux ont en commun la traversée d’une profonde crise existentielle. Douloureusement, chacun prend peu à peu conscience du schisme qui a grandi entre leur « moi public » et leur « moi privé », les amenant au sacrifice de leurs valeurs et de leurs aspirations les plus profondes. Sauront-ils retrouver la maîtrise de leur existence, ou dériveront-ils inexorablement vers quelque conclusion tragique ? La fiction dévorera-t-elle la réalité, ou Talbot, Anny et Elfrida réussiront-ils à se préserver ?

Si l’histoire, adroitement rédigée et pavée de détails aux terribles accents de vérité, témoigne d’un œil aiguisé et d’une plume de qualité, sa lecture m’a toutefois semblé manquer d’un soupçon de souffle et de rythme. Partagé entre les histoires concomitantes de son trio de personnages, le récit s’achemine vers son dénouement sans réelle montée en puissance, faisant piaffer le lecteur par son pas globalement si égal et tranquille qu’il finit par retenir ses effets, tant comiques que dramatiques.

Malgré son relatif manque de pep, ce roman satirique demeure une lecture agréable, dont on retiendra l’intelligente et piquante peinture de ce dangereux miroir aux alouettes que représente la célébrité. A se confondre avec leur personnage public, tant s’y seront perdus, corps et âmes… (3,5/5)


Citations :

Les Japonais ont tout compris, songea-t-il en se rappelant qu’il existe deux mots en japonais pour décrire le moi. Enfin, dans son souvenir. Qui donc lui avait raconté cela ? Bref, apparemment il y avait un terme pour désigner le moi de la sphère privée et un autre, complètement différent, pour le moi qui existe dans le monde. Pourquoi l’anglais ne faisait-il pas ce distinguo plein de sagesse ? Il abandonna son moi public et, en sirotant son whisky, renoua avec son moi privé, heureux de se concentrer sur les projets qu’il avait faits pour son week-end. Les soucis de « L’échelle pour la lune » s’effaceraient de sa pensée. Son moi privé prendrait le dessus pendant un jour ou deux.

Très mince, étroit d’épaules, il avait un visage hâve sous une tignasse de cheveux blancs très drus et des oreilles qui semblaient lui sortir de la tête à angle droit, comme les poignées d’un faitout.

Ce n’était que la Manche mais, vu de l’endroit où elle se trouvait sur l’Esplanade de Brighton, l’horizon tenait sa promesse éternelle d’infini et il aurait pu s’agir de l’océan, couleur pistache avec des linceuls plus foncés qui teintaient l’eau comme autant de boutons floraux en train de s’épanouir, de sombres corolles s’ouvrant sous les vagues, altérant la lumière et la température.

Les gens sont opaques, complètement mystérieux. Même ceux qui nous sont le plus chers sont des livres fermés. Si vous voulez savoir à quoi ressemblent vraiment les êtres humains, ce qui se passe dans leur tête derrière ce masque que nous portons tous, alors, lisez donc un roman !

Pendant la durée d’un tournage, presque tout ce dont on avait besoin dans la vie vous était fourni : argent, transport, logement, nourriture, compagnie, guides, loisirs, réservations d’hôtel ou de restaurant et, dans ce cas précis, consultation médicale. Son statut d’épouse du réalisateur lui donnait droit à une priorité absolue, elle le savait. Si elle avait appelé pour dire : «  Je viens d’acheter un piano et je voudrais le faire transporter à Londres » ou « Réservez-moi une suite dans le meilleur hôtel de Torquay » ou «  J’ai une soudaine envie de manger des avocats », quelqu’un aurait reçu l’ordre de répondre à sa demande et de tout arranger pour elle. Seul problème : à la fin du tournage, toute cette assistance automatique prenait fin et il fallait se mettre à se débrouiller seul. Certains types de personnalité se laissaient pourrir par ça, voire détruire. (…)
Sachant qu’elle était « avec l’équipe », rien ne serait trop beau. D’où, peut-être, l’attrait si puissant de la réalisation de films. Ce n’était pas pour l’art, mais pour que les gens soient à vos ordres.
 
Il s’était rappelé qu’un jour, quelqu’un d’intelligent (un scénariste ou un réalisateur) lui avait dit que toutes les émotions ressenties durant notre vie d’adulte se mesuraient inconsciemment à l’aune de leurs équivalents adolescents sans jamais les égaler. Le désir, l’envie, la haine, la vengeance, l’amour, la honte, la frustration, la jalousie, la convoitise, etc., rien n’arrivait à atteindre ou approcher l’intensité de ces mêmes sentiments à l’adolescence, ce qui expliquait pourquoi les adultes étaient en quête permanente d’une réplique de ce niveau d’expérience, de cette vérité émotionnelle, puisqu’ils avaient déjà une référence, un gabarit dont le souvenir les avait marqués au fer rouge. Or leur quête restait vaine, puisque l’expérience initiale, si vivace et sincère, leur échappait toujours, enfouie dans leur passé, irrécupérable, et donc ils foutaient leur vie en l’air. Cette quête éperdue valait aussi bien pour les hommes que pour les femmes, avait précisé cette personne intelligente lorsqu’elle avait ainsi argumenté en défense de la psyché adolescente, tant critiquée pour son égocentrisme, son irrationalité, ses emportements, ses inadaptations, ses frustrations. Cette fracture, cette déconnexion irréconciliable entre adolescence et âge adulte expliquait tous nos problèmes émotionnels, personnels et sexuels.
Oui, bien sûr, c’est si juste et perspicace ! avait acquiescé Talbot sans réfléchir. Mais ensuite , en y repensant, il avait rejeté cette analyse. Pour lui, son adolescence relevait de l’histoire ancienne au même titre que les Etrusques ou les Néandertaliens. Sa palette émotionnelle s’était créée à l’âge adulte, après qu’il avait accepté et affronté sa nature. Alors seulement avait-il éprouvé et savouré le vrai désir, la déception cuisante, l’excitation sexuelle, les regrets éternels, les envies inassouvies, etc. La ferveur et l’immédiateté de sa vie émotionnelle avaient relégué aux oubliettes son ressenti et ses souffrances d’adolescent. Et pourquoi cela ? Parce que ses émotions d’adultes étaient complexes, nuancées, assumées, et non brutes, vibrantes ou déconcertantes  Il avait évolué à partir de cet état incohérent de l’être, et en conséquence il était plus heureux.

Pourquoi les films à succès récoltent autant de procès pour plagiat, à ton avis ? Les plaignants savent très bien que les studios et les producteurs préfèrent raquer pour faire disparaître le problème plutôt que de compromettre le planning de tournage ou la viabilité du film à cause d’un passage au tribunal. 


 

mercredi 5 mai 2021

[Laurent, Caroline] Rivage de la colère





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rivage de la colère

Auteur : Caroline LAURENT

Parution : 2020 (Editions Les Escales),
                   2021 (Pocket)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, libre et sans entrave, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après cent cinquante-huit ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour abandonner leur terre, leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.
Bientôt, ce sera l’heure de la justice...

Cet ouvrage a reçu le Prix Maison de la Presse, le Prix du Roman Métis des Lecteurs, le Prix des Lecteurs du Salon du Livre du Mans, le Grand Prix des blogueurs et le Prix Louis Guilloux.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère (Prix Maison de la Presse 2020 ; Prix du Salon du Livre du Mans 2020). En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

 

 

Avis :

En 2018, Joséphin vient assister au jugement de la Cour internationale de Justice à La Haye, qui, il l’espère, tranchera enfin en faveur de la cause qu’il a passé toute sa vie à défendre, en mémoire de sa mère.
En 1967, Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, archipel de l’Océan Indien rattaché à l’île Maurice. L’existence y est simple, mais libre et paisible, entre pêche et récolte du coprah. Lorsque la jeune femme découvre l’amour auprès de Gabriel Neymorin, Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, elle est loin d’imaginer que son monde est sur le point de s’effondrer. Mettant fin à 158 ans de présence britannique, l’île Maurice accède à l’indépendance après avoir cédé les Chagos aux Anglais, qui, l’archipel devant devenir une base militaire américaine, s’emploient à en expulser les habitants. Déportés sans explication ni préavis, sans indemnisation d’aucune sorte, les Chagossiens se retrouvent abandonnés dans les bidonvilles de Maurice…

Sensibilisée au drame des Chagos par sa mère mauricienne, l’auteur s’est inspirée de ses recherches et de ses rencontres pour créer les personnages de ce roman soigneusement fidèle aux faits historiques. Alors qu’un demi-siècle après l’arrachement des habitants à leur archipel, le Royaume-Uni n’a toujours pas donné suite à l’injonction de l’ONU en 2019 de restituer ce bout de territoire à l’île Maurice, ce livre porte l’espoir de sensibiliser l’opinion publique à la cause chagossienne, ultime levier sur la politique britannique.

De fait, Caroline Laurent parvient haut la main à émouvoir le lecteur, stupéfait du sort imposé il y a cinquante ans, dans le plus grand secret et dans le pire mépris humanitaire, aux 2000 autochtones, et scandalisé qu’aucun des jugements rendus par les plus hautes instances internationales n’ait pu, à ce jour, se voir appliqué. Tandis que le récit nous fait nous glisser dans la peau des îliens, chassés de leur terre arbitrairement et manu militari, emmenés à fond de cale après avoir dû tout abandonner en l’espace d’une heure, puis, sans autre forme de procès, laissés à leur misérable sort une fois débarqués sans bagages ni ressources à Maurice, comment ne pas partager leur désespoir, leur révolte et leur impuissance quand personne n’a d’abord conscience de leur cauchemar, puis quand aucune justice ne semble jamais pouvoir leur être enfin rendue ?

Par la voix de ses touchants personnages, ce captivant roman restitue une part de leur dignité à ces hommes et ces femmes honteusement bafoués par l’Histoire, et à qui le monde contemporain peine tant à rendre justice. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.

Je n’ai jamais été un touriste. C’est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu’il gagne de l’argent ?

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur.

Quand les gens devant moi s’émerveillent – Ton courage vraiment, ta force, depuis toutes ces années… –, je ne sais que répondre. Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vide. Nos maisons, inexistantes.
Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?
 
Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?
J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. Applicable aussi bien en politique que dans l’intimité. Je t’aime, je ne t’aime plus, si je ne t’aime plus je pars, ma vie ouverte aux quatre vents. Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas.
On est toujours le colonisé d’un autre.
Ce constat nous oblige.
Les Chagos dépendaient de Maurice, qui dépendait du Royaume-Uni, qui dépendait de l’Europe, qui dépendait des Nations unies, qui dépendaient du monde démocratique. Qui a entendu parler de nous ? Diego Garcia, Peros Banhos ? Non, connais pas. Qui sait ce que le monde démocratique nous a infligé ?
Croyez-moi. Notre sort vous concerne tous, et sans doute bien au-delà de ce que vous pourriez imaginer.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ? Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Ma mère n’a jamais pris l’avion. Si elle avait pu voler au-dessus des cieux, elle aurait compris qu’il n’y a pas d’autre paradis que celui dont on vous donne le regret. De même l’enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s’éloigne. C’est la perte, c’est la douleur qui crée l’idéal.

Un autre document, signé du 30 décembre 1966, révélait un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Diego Garcia serait loué aux Américains pour une période de cinquante ans, avec possible reconduction du bail durant vingt ans. Un projet de base navale était à l’étude.
Le dernier document établissait un calendrier prévisionnel d’évacuation de l’île. Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer la base militaire. Les Britanniques visaient un plan en trois étapes. D’abord, encourager les départs volontaires, sans préciser aux voyageurs que le retour sur l’île leur serait interdit. Ensuite, pousser les gens à partir d’eux-mêmes en stoppant l’acheminement de vivres et de biens via les navires de ravitaillement. Enfin, face à d’éventuels récalcitrants, ne pas hésiter à employer la force.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

lundi 3 mai 2021

[Rouchon-Borie, Dimitri] Le démon de la colline aux loups

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Le démon de la colline aux loups

Auteur : Dimitri ROUCHON-BORIE

Parution : 2021

Editeur : Le Tripode

Pages : 240

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.
Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière... Il dit sa solitude, immense, la condition humaine. 
Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dimitri Rouchon-Borie est né en 1977 à Nantes. Il est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (La Manufacture de livres, 2018). Le Démon de la Colline aux Loups est son premier roman.

 

 

Avis :

Du fond de sa prison et au bord de la mort, Duke, le narrateur, écrit fébrilement. Dans un dernier exutoire, il se hâte de jeter sur le papier la catastrophe qu’a été sa vie depuis le premier jour : une vie marquée par la violence, subie dès le plus jeune âge au sein de la cellule familiale, et qui ne s’est jamais éteinte, au-dehors, mais bientôt aussi, au-dedans de lui, comme par un inéluctable phénomène de vases communicants...

L’entrée dans ce livre ressemble à un uppercut. S’y succèdent des scènes choc, révélant une large fratrie traitée comme une portée d’animaux par des parents au paroxysme de la monstruosité. Séquestrés, dénutris et maltraités de toutes les manières possibles, les enfants sont des êtres sauvages, privés de langage et de développement mental, réduits à leurs instincts les plus primaires. Le narrateur nous fait vivre cette période de l’intérieur, alors qu’il nous la relate dans un langage fruste et sans ponctuation, caractérisé par une spontanéité naïve et sans fard, dans un tourbillon de sentiments qu’il tente d’ordonner et d’extérioriser. Le texte évolue ensuite vers l’impossibilité d’une vie sociale ordinaire pour l’enfant placé en famille d’accueil, puis pour l’adulte instable qu’il est devenu, sa quête d’une normalité impossible, sa fuite désespérée qui ne parvient pas à distancer un mal qui le poursuit et le pénètre, l’exposant à des crises de violence incontrôlable face à l’injustice.

La souffrance, la rage et la solitude de cet être, irrémédiablement relégué en marge de l’humanité par ses propres parents, frappent d’autant plus le lecteur qu’elles sont exprimées avec une sincérité et une impuissance confondantes. Duke évoque sa violence et ses fautes avec une absence de malignité et une ingénuité qui auréolent sa culpabilité d’innocence. Quelle est la part de la victime et du coupable chez cet homme torturé à qui la vie n’a laissé aucune chance ? Comment juger du bien et du mal quand viennent s’en mêler l’hérédité, l’éducation et l’incapacité collective à porter secours à un être martyrisé comme celui-là ? Quelles sont les limites de la responsabilité et des circonstances atténuantes ? A-t-on le droit de faire un mal pour un bien ? Enfin, la rédemption est-elle possible ?

En concluant par les interrogations mystiques de Duke en prison et par sa découverte, grâce à l’aumônier, des Confessions de Saint-Augustin, le texte achève de poser la question de la justice et du pardon. Constatant l’incapacité des hommes à combattre le mal inhérent à leur nature, n’est-ce pas Saint-Augustin qui les engagea à renoncer à leur justice, par trop manichéenne, et à régler leurs différents par le pardon, la grâce de Dieu seule pouvant les élever vers le bien ? Une réflexion qui en dit long sur les drames dont l’auteur a pu être témoin au cours de sa carrière de chroniqueur judiciaire, quand, de génération en génération, tant de victimes deviennent bourreaux à leur tour… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s’était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. 
 
Je crois que c’est ma souffrance qui m’a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. 
 
Elle m’a serré dans ses bras en disant des mots bizarres et celle qui m’accompagnait riait en disant enfin vous allez nous l’étouffer et la dame disait voyons voyons. On m’a montré une chambre et on a dit c’est à moi et les dames avaient les yeux qui brillent et je sentais ce qu’elles voulaient que je ressente parce qu’il y avait un lit et un coffre avec des jouets et c’était propre mais je ne voyais qu’un espace vide et sans lien je ne sais pas comment le dire j’étais trop absorbé par le manque du nid et de la chaleur et j’ai pleuré debout dans la pièce. Finalement c’était bien de pleurer car elles ont dit oh il est ému c’est rien c’est l’émotion et elles pensaient que je ne pouvais pas verbaliser surtout que ça aurait été vrai avec mon parlement de l’époque mais j’étais seulement gagné par la souffrance brute du manque. Tous ces gens pensaient me donner quelque chose mais moi j’étais juste un enfant qui n’avait rien et plus on me gâtait plus on me montrait que je n’avais rien. Tout ça n’était pas à moi et je ne pouvais pas le dire ces gens étaient si fiers de faire de leur mieux pour moi ce que je vivais ne pouvait pas être soigné ni guéri je ne pouvais pas leur dire.

(…) il savait qu’on peut faire tout ce qu’on peut on ne sauve pas les gens comme ça.

Le procès c’est une délivrance vous allez voir que ce sera dur mais après c’est un poids qui s’en ira l’avocate nous a rassurés. Mais non en fait si je la revoyais je lui dirais que c’est un vide qui se remplit d’un autre vide. On croit pouvoir se réjouir d’être vengé de voir ses parents plonger mais même si on ne les aime pas c’est comme les sourds qui iraient voir les aveugles se vautrer dans les escaliers.

Le prêtre était revenu je lui avais rendu le livre sur le Purgatoire et je lui avais dit ça me met la cervelle en feu de lire ça comme si j’essayais d’allumer l’intelligence mais rien n’est branché. Il a souri il a répondu que Dieu avait mis nécessairement ce qu’il fallait en chacun de nous pour qu’il le trouve et je n’avais pas besoin d’être ingénieur en théologie. Il a ajouté je ne veux pas que vous le preniez mal mais les imbéciles ont même plus leur chance que les autres et il citait la Bible mais je ne comprenais pas.

Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. 
 
J’ai cru que mes parents avaient mis une autre volonté en moi qui me dicterait ma vie mais maintenant je sais que j’ai fait des choix même si je n’ai pas tout décidé. Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix c’est comme si vous demandiez à l’éclopé de marcher mieux que les autres.

Un psychologue est arrivé je me souviens il avait fait des tests je devais ranger des dessins pour faire des histoires et raconter ce que m’inspiraient des taches d’encre je ne comprenais pas son charabia. Il m’avait dit l’important n’est pas que vous compreniez mais que moi je puisse en retirer quelque chose et j’avais dit bon courage. J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je serai psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage.


 

samedi 1 mai 2021

[Aubenas, Florence] L'inconnu de la poste

 


 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inconnu de la poste

Auteur : Florence AUBENAS

Parution : 2021 (Editions de l'Olivier) 

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« La première fois que j’ai entendu parler de Thomassin, c’était par une directrice de casting avec qui il avait travaillé à ses débuts d’acteur. Elle m’avait montré quelques-unes des lettres qu’il lui avait envoyées de prison. Quand il a été libéré, je suis allée le voir. Routard immobile, Thomassin n’aime pas bouger hors de ses bases. Il faut se déplacer. Je lui ai précisé que je n’écrivais pas sa biographie, mais un livre sur l’assassinat d’une femme dans un village de montagne, affaire dans laquelle il était impliqué. Mon travail consistait à le rencontrer, lui comme tous ceux qui accepteraient de me voir. »
F. A.

Le village, c’est Montréal-la-Cluse. La victime, c’est Catherine Burgod, tuée de vingt-huit coups de couteau dans le bureau de poste où elle travaillait. Ce livre est donc l’histoire d’un crime. Il a fallu sept ans à Florence Aubenas pour en reconstituer tous les épisodes – tous, sauf un. Le résultat est saisissant. Au-delà du fait divers et de l’enquête policière, L’Inconnu de la poste est le portrait d’une France que l’on aurait tort de dire ordinaire. Car si le hasard semble gouverner la vie des protagonistes de ce récit, Florence Aubenas offre à chacun d’entre eux la dignité d’un destin.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Florence Aubenas est grand reporter au journal Le Monde. Elle a notamment publié La Méprise : l’affaire d’Outreau (Seuil, 2005) et Le Quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010), qui a connu un immense succès et redéfini la notion de journalisme d’immersion.

 

 

Avis :

En 2008, la postière d’un village de l’Ain est retrouvée assassinée de vingt-huit coups de couteau sur son lieu de travail. L’enquête piétine et finit par déboucher en 2013 sur la mise en examen de l’acteur Gérald Thomassin, césar du meilleur espoir 1991. L’homme  est placé trois ans en détention provisoire avant d’être libéré sous contrôle judiciaire. Il disparaît en 2019, alors qu‘un non-lieu était sur le point de l’innocenter. Florence Aubenas a enquêté sept ans sur cette affaire, restée à ce jour irrésolue.

Exposée pas à pas avec une objectivité et une précision journalistiques qui n’ont d’égale que l’incontestable talent de conteuse de l’auteur, cette histoire en tout point véridique se lit comme un thriller où ne cesse de s’épaissir le mystère. Face à l’énigme, la narration se garde de développer toute théorie personnelle, et, plutôt qu’à une contre-enquête, c’est à une véritable étude sociologique qu’aboutit Florence Aubenas. Explorant la personnalité des protagonistes, leur environnement socio-économique et les ressorts de leur existence, elle nous immerge dans le vase clos provincial de cette vallée frontalière en crise, devenue carrefour de l’industrie du plastique, mais aussi de la drogue.

S’y dessine peu à peu une galerie de portraits plus vivants que nature, parmi lesquels la figure tourmentée d’un étranger aux lieux venu s’y établir, que ses failles psychologiques tout autant que sa vie marginale, entre RSA, drogue et alcool, ne pouvaient que désigner à la méfiance et aux soupçons. Enfant de la Ddass éternellement habité par une insondable béance intérieure, cet homme qu’on dirait dévoré par la combustion de son mal-être, semble aimanté par quelque force obscure qui l’enchaîne au malheur. Sa chute aux enfers est d’autant plus troublante et vertigineuse qu’elle s’inscrit en tragique contraste avec la chance que lui offrait le cinéma. Et il n’est pas jusqu’au point d’orgue de son inquiétante disparition qui ne contribue à hanter durablement le lecteur, bien après le point final de ce récit.

L’acuité du regard et des observations de Florence Aubenas fait de ce document un fascinant et troublant instantané des remous où se noie une partie habituellement invisible de notre société. Admirablement conté, il se lit comme un roman empli de suspense et de mystère, d’autant plus addictif et bouleversant qu’encore une fois, la réalité dépasse l’imagination. (4/5)

 

Citations : 

« Ça y est, je suis à la rue, il pense. Comme si ça me collait à la peau d’arriver là. » Ce monde lui paraît étranger et à la fois secrètement familier.
Les habitudes sont vite arrivées. La manche, où il excelle. Les nuits en groupe dans des endroits secrets pour ne pas se faire attaquer. Les saucisses froides extraites de leur emballage. Les papiers d’identité, les lingettes, le couteau collé au ventre dans la banane. De son passé, il n’a plus une photo, plus une lettre, rien. Les jours défilent sans qu’on les compte. « Quand tu es à la rue, tu vis au fur et à mesure. Au bout d’un moment, la rue a pris toute la place, tu ne penses plus qu’à elle. C’est comme le cinéma. »

Au palais de justice de Lyon, les deux juges d’instruction peuvent se dire qu’on ne les a pas saisis pour rien. Ils ont, à leur manière, apporté du nouveau. Bien sûr, les charges restent ténues, les éléments flous, racontant un contexte davantage qu’ils ne fournissent de preuves.
(...)
Pour le verdict, cette fois encore, rien n’est joué. Un acquittement serait possible mais, aux yeux de la magistrature, la vraie question est désormais ailleurs : peut-on classer sans suite un dossier comme celui de Montréal-la-Cluse, signalé à la chancellerie, qui a bouleversé une région, après une enquête de dix ans par une unité d’élite et deux personnes mises en examen ? La réponse est non. « On a fait tout ce qui était possible, et à un moment donné il faut y aller : présenter le dossier tel qu’il est et laisser les jurés trancher », estime un magistrat. Le procès garderait une certaine tenue : des témoins, des grands avocats, de l’émotion, la famille de la victime appréciera le travail accompli et sera amenée à participer, ce qui est plus intéressant pour elle qu’un rendez-vous dans l’ombre d’un cabinet.
Les audiences promettent même d’être explosives avec des accusés comme Thomassin et Nain, rien à voir avec la haute voyoucratie ou les beaux mecs, qui restent de marbre et laissent leurs avocats ferrailler techniquement, sans laisser affleurer le moindre sentiment. Les deux hommes sont « nature », « bourrés de maladresses, ce qui fait leur intérêt », « spécialistes du free style ». Dans l’enceinte d’une cour d’assises, où s’attisent les passions, tout peut arriver avec eux. Qui sait ? Les professionnels appellent ça « la magie de l’audience ».
Il ne reste plus qu’à rédiger l’ordonnance de mise en accusation.

vendredi 30 avril 2021

Bilan de mes lectures - Avril 2021

 

 Coups de coeur : 

 
ANDREA Jean-Baptiste :  Des diables et des saints
DUCHAMP Chrystel : Le sang des Belasko
SHIMAZAKI Aki : Pentalogie le poids des secrets - Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru
 



J'ai beaucoup aimé : 

 

QUINTANA Pilar : La chienne
SOSA VILLADA Camila : Les vilaines 
 

 

 

J'ai aimé : 

 
BORDES Gilbert : La prisonnière du roi
GODFARD Dominique : Le conflit de l'an 2040
 


 

J'ai moyennement aimé : 

 

 


 

jeudi 29 avril 2021

[Sosa Villada, Camila] Les Vilaines

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Vilaines (Las Malas)

Auteur : Camila SOSA VILLADA

Traductrice : Laura ALCOBA

Parution : 2019 en espagnol (Argentine)
                   2021 en français (Métailié)

Pages : 204

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

La Tante Encarna porte tout son poids sur ses talons aiguilles au cours des nuits de la zone rouge du parc Sarmiento, à Córdoba, en Argentine. La Tante – gourou, mère protectrice avec des seins gonflés d’huile de moteur d’avion – partage sa vie avec d’autres membres de la communauté trans, sa sororité d’orphelines, résistant aux bottes des flics et des clients, entre échanges sur les derniers feuilletons télé brésiliens, les rêves inavouables, amour, humour et aussi des souvenirs qui rentrent tous dans un petit sac à main en plastique bon marché. Une nuit, entre branches sèches et roseaux épineux, elles trouvent un bébé abandonné qu’elles adoptent clandestinement. Elles l’appelleront Éclat des Yeux.

Premier roman fulgurant, sans misérabilisme, sans auto-compassion, Les Vilaines raconte la fureur et la fête d’être trans. Avec un langage qui est mémoire, invention, tendresse et sang, ce livre est un conte de fées et de terreur, un portrait de groupe, une relecture de la littérature fantastique, un manifeste explosif qui nous fait ressentir la douleur et la force de survie d’un groupe de femmes qui auraient voulu devenir reines mais ont souvent fini dans un fossé. Un texte qu’on souhaite faire lire au monde entier qui nous rappelle que « ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête ».

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Camila Sosa Villada (1982, La Falda, Argentine) a travaillé comme prostituée, vendeuse de rue et femme de chambre. Elle a fait des études de communication et de théâtre. Devenue actrice et chanteuse, elle est aussi l’une des écrivains les plus reconnues en Argentine ces dernières années. Elle a été la honte de sa famille, mais maintenant elle se considère comme la mère de ses parents. Les Vilaines, en cours de traduction dans cinq langues, est son premier roman.

 

 

Avis :

La nuit, le parc Sarmiento à Cordoba, en Argentine, devient le territoire des prostituées trans. Leur petite communauté est fédérée par Tante Encarna, sorte de figure maternelle pour ces filles pas comme les autres, échouées dans ce bois après un parcours douloureux et chaotique, et éternellement exposées à la vindicte et aux violences. Lorsqu’un soir elles découvrent dans les fourrés un bébé abandonné, elles décident de l’adopter clandestinement.

Quelle claque que ce premier roman, fictif, mais manifestement nourri du vécu de l’auteur dont la narratrice porte le prénom. Le récit nous fait entrer de plain-pied dans la réalité de ces filles nées dans un corps de garçon, stigmatisées dès leur plus jeune âge par leurs proches comme par la société toute entière, dans un rejet doublé de violences d’autant plus ouvertes que leur différence suggère généralement l’idée d’une monstruosité perverse, à redresser par tous les moyens, et, en tous les cas, à cacher honteusement. Pour Camila et ses semblables, assumer leur nature et leur identité - vivre tout simplement -, a très tôt signifié fuir leur famille et devenir filles de rues. Car ce monde qui les condamne et les repousse n’en a pas moins l’hypocrisie de les utiliser sexuellement, dans des conditions si misérables qu’elles ne leur laissent souvent qu’une bien brève espérance de vie.

Sans s’appesantir ni se plaindre, Camila expose calmement le parcours implacable et le quotidien éprouvant de ces êtres réduits à l’ombre, nous faisant toucher du doigt leur extrême solitude dans l’exclusion et dans la honte, leur rage de ne pas trouver droit de cité parmi les humains, les tourments qui accompagnent leur enfermement dans un corps qui les aliène. Mais aussi, leur indéfectible solidarité, les trésors de tendresse dont elles débordent, leur incroyable résilience et leur sens du bonheur et de la fête, grâce auxquels le récit, comme leur vie, réussit à demeurer optimiste et à s’habiller de merveilleux. Alors, pendant un temps, le roman emprunte au conte de fée, piochant dans le fantastique les éléments d’un lyrisme flamboyant qui, seul, semble pouvoir rendre supportable une réalité tristement sordide.

Le résultat est un détonnant mélange de rire et de larmes, de trash et d’amour, le tout écrit dans une langue lucide et sincère où l’emportent la rage de vivre et une dignité déterminée, celles qui permettent à Camila et à ses sœurs de garder la tête haute et d’essayer de ne pas sombrer dans le gouffre du désespoir. Souhaitons que ce cri pour la tolérance et le droit à la différence soit entendu par le plus large public possible. (4/5)

 

Citations : 

Le froid n’arrête pas la ronde des trans. Une fiole de whisky passe de main en main, des papiers saupoudrés de cocaïne passent successivement sous tous les nez, quelques-uns d’entre eux sont énormes et naturels, d’autres, tout petits, ont été opérés. Ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête. Là, dans ce Parc qui jouxte le centre-ville, le corps des trans emprunte à l’enfer la substance de ses charmes.

Chaque crasse subie est comme un mal de tête qui dure plusieurs jours. Une migraine puissante que rien ne peut apaiser. Les insultes, les moqueries à longueur de journée. Le manque d’amour, le manque de respect, tout le temps. Les clients qui te roulent dans la farine, les arnaques, les mecs qui t’exploitent, la soumission, cette bêtise de nous croire des objets de désir, la solitude, le sida, les talons de chaussure qui cassent, les nouvelles des filles qui meurent, de celles qu’on assassine, les bagarres à l’intérieur du clan, pour des histoires de mecs, pour des ragots, des chamailleries. Tout ce qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. Les coups, surtout, les coups que nous inflige le monde, dans l’obscurité, au moment où on s’y attend le moins. Les coups qui arrivaient immédiatement après la baise. Nous avions toutes connu ça.

Je suis encore un enfant, je ne pourrais pas survivre seul. La nuit, je prie. On m’a appris à prier et j’ai la foi, car je suis encore petit. On m’a donné un dieu qui tient dans un chapelet.

Un jour, alors que je suis dans une réunion familiale, mon père dit : “Si j’avais un fils pédé ou drogué, je le tuerais. À quoi bon avoir un enfant comme ça ?”, il adresse la question à tous ceux qui se trouvent autour de la table. Tout le monde est d’accord, ils disent ouiouioui, bien sûr, à quoi bon. Ma mère est également d’accord avec lui. Moi, qui comprends tout ce qui se tisse autour de ma féminité, j’entends aussi sa menace. Quelques nuits plus tôt, je l’avais entendu demander à ma mère pourquoi j’étais aussi efféminé quand je parlais et elle avait répondu qu’elle l’ignorait.
 
Nous les avions baptisées les Femmes Corbeaux, car elles aimaient se mêler à la charogne, mais en réalité nous sentions qu’elles étaient là pour des raisons que nous ne connaîtrions jamais : comment imaginer ce qui poussait ces deux-là à s’approcher d’un troupeau aussi compliqué que le nôtre, constitué de filles des rues qui avaient fui des foyers que l’on ne pouvait supporter qu’à condition de devenir insensibles au point de ne plus exister, purement et simplement ? Elles, en revanche, habillées avec les corsages élégants de leur mère, relevées par les parfums les plus exquis, venaient nous rappeler nos racines misérables : nos toiles cirées, nos meubles en pin jaunâtres et fragiles, les jetés de lit tachés de graisse qui avaient couvert nos ancêtres avant de couvrir nos propres corps.
Nous nous méfiions doublement d’elles en raison de leur vie d’hommes. Je ne vais pas mentir, un grand nombre d’entre nous retrouvaient parfois leur aspect masculin. Mais si nous engagions ce retour, c’était sur le chemin de la honte, entrer dans notre ancien corps, c’était retrouver une image que nous rejetions et que parfois même nous haïssions. Mais les Femmes Corbeaux emmenaient avec elles cette aura de garçons qui nous retournait les tripes chaque fois que nous les avions près de nous. Ce n’était pas seulement parce qu’elles ne s’assumaient pas. Elles s’y refusaient parce que c’était plus commode comme ça. La position confortable qui était la leur révélait le caractère inconfortable de la nôtre : nous n’avions jamais eu l’opportunité de nous cacher dans un placard. Dès notre naissance, on nous avait jetées hors du placard, nous étions les esclaves de notre apparence.


Le désir de mourir remonte à mon enfance, un fantasme de suicide précoce, qui m’accompagne depuis que je suis petit. Je sais qu’il est là, je l’identifie clairement, je le distingue parmi tous les désirs possibles, mais j’ignore encore que je m’en libérerai en devenant trans, je ne sais pas encore que, contrairement à ce qu’on m’avait annoncé, le salut pour moi allait être une paire de chaussures à talons et un rouge à lèvres couleur vieux rose.


 

mardi 27 avril 2021

[Slimani, Leïla] Le parfum des fleurs la nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parfum des fleurs la nuit

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Stock

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère ?

Autour de cette « impossibilité » d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.

C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place : « Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle ». 
 
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras : « Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l'auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l'ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres.

 

Avis :

Invitée à contribuer à la collection Une nuit au musée, Leïla Slimani a accepté de se laisser enfermer, un soir venu, à la Punta della Dogana, musée d’art contemporain situé dans les anciennes douanes de Venise. De ce tête-à tête nocturne avec les œuvres exposées dans ce lieu chargé d’histoire, est sorti ce texte très personnel sur la création littéraire.

S’avouant assez peu réceptive à l’art moderne, l’écrivain nous livre néanmoins quelques réflexions subtiles et poétiques sur son ressenti face aux œuvres de ce musée, dont l’une a d’ailleurs joliment inspiré le titre de ce livre. Sa sensibilité artistique trouve chaque fois un prolongement littéraire, chacune de ses sensations et de ses idées la ramenant à ce qui aimante sa vie : l’écriture. Sacerdoce éminemment solitaire mais aussi incommensurable espace de liberté, l’écriture relève chez Leïla Slimani du viscéral. C’est avec une lucidité parfois douloureuse qu’elle explore, au tréfonds de son être, ce qui l’attache tant à l’expression écrite. Elle est ainsi amenée à évoquer par exemple l’expérience d’emprisonnement de son père, ou encore l’absence d’ancrage résultant de sa double appartenance culturelle. Ecrire devient pour Leïla Slimani une quête quasi ascétique, une lente décantation du bouillonnement de la vie et du monde dans l’espoir d’en saisir l’impalpable essence. Ses références littéraires illustrent son propos avec le plus grand naturel. Et c’est avec simplicité qu’elle nous livre un texte impressionnant de sensibilité et de profondeur.

Pause d’une nuit dans un espace artistique, cet intermède entre deux romans est l’occasion d’une réflexion intime sur la création littéraire qui confirme, une fois de plus, le talent et la brillante personnalité de Leïla Slimani. (4/5)

 

Citations :

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. (...)
Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. (...)
« À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. Un combat physique où il faut mater, sans cesse, le désir de vivre et celui d’être heureux.

Parfois, je me dis que si je ne parlais à personne, si je gardais toutes mes pensées pour moi, elles ne prendraient pas ce tour banal que je leur trouve quand je les partage avec les autres. La conversation est l’ennemi d’un écrivain. Il faudrait se taire, se réfugier dans un silence obstiné et profond. Si je m’astreignais à un mutisme absolu, je pourrais cultiver des métaphores et des envolées poétiques comme on fait pousser des fleurs sous les serres. Si je devenais ermite, je verrais des choses que la vie mondaine empêche de voir, j’entendrais des bruits que le quotidien et la voix des autres finissent toujours par couvrir. Il me semble, quand on vit dans le monde, que nos secrets s’éventent, que nos trésors intérieurs s’émoussent, que nous abîmons quelque chose qui, gardé secret, aurait pu faire la matière d’un roman. Le dehors agit sur nos pensées comme l’air sur les fresques murales que Fellini filme dans Rome et qui s’effacent en même temps qu’elles prennent la lumière. Comme si l’excès d’attention, l’excès de lumière, loin de préserver, amenaient à la destruction de notre nuit intérieure.

Ce que l’on ne dit pas nous appartient pour toujours. Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle. La littérature est un art de la rétention. On se retient comme dans les premiers moments de l’amour quand nous viennent à l’esprit des phrases banales, des déclarations enflammées que l’on se force à ne pas dire pour ne pas abîmer la beauté du moment. La littérature consiste dans une érotique du silence. Ce qui compte, c’est ce qu’on ne dit pas. En vérité, c’est peut-être notre époque et pas seulement mon métier d’écrivain qui me pousse à désirer la solitude et le calme. Je me demande ce qu’aurait pensé Stefan Zweig de cette société obsédée par l’étalage de soi et la mise en scène de son existence. De cette époque, où toute prise de position vous expose à la violence et à la haine, où l’artiste se doit d’être en accord avec l’opinion publique. Où l’on écrit, sous le coup de la pulsion, cent quarante caractères. (...)
Il écrit : « Notre époque n’est-elle pas précisément celle qui ne permet pas le silence même aux plus purs, aux plus isolés, ce silence de l’attente, de la maturation, de la méditation et du recueillement ? »

Dans tous les hauts lieux du tourisme mondial, des comités d’habitants s’insurgent contre la marchandisation de leur cadre de vie, contre le sacrifice de leur tranquillité aux intérêts financiers. À Venise, plus que n’importe où ailleurs, on est frappé par ce que Patrick Deville appelle « la déréalisation du monde, le refus de l’histoire et de la géographie ». Le touriste n’est plus qu’un consommateur parmi d’autres qui veut « faire » Venise et ramener de son voyage des autoportraits pris avec une perche où la ville n’est qu’un décor d’arrière-plan. Nous sommes condamnés à vivre dans l’empire du même, à manger dans des restaurants identiques, à arpenter les mêmes boutiques sur tous les continents. En trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année. Les Vénitiens, eux, sont comme des Indiens dans une réserve, derniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux.

Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte alors que je suis intimement convaincue que l’écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ? D’ailleurs, quand les journalistes me demandent pourquoi j’ai choisi tel sujet pour mon roman, je me trouve toujours en peine de répondre. J’invente quelque chose, un mensonge crédible. Si je leur disais que ce sont nos sujets qui nous choisissent, et pas l’inverse, ils me prendraient sans doute pour une snob ou une folle. La vérité, c’est que les romans s’imposent à vous, ils vous dévorent. Ils sont comme une tumeur qui s’étend en vous, qui prend le contrôle de tout votre être et dont vous ne pouvez guérir qu’en vous abandonnant. De la beauté peut-elle surgir d’un texte qui ne vient pas de nous ?
 
Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder. (...)
Ce n’est donc pas l’objet qui compte mais l’expérience qui en résulte. C’est par la magie du regard, par l’interactivité, qu’un objet devient une œuvre d’art. Soit. Mais c’est précisément parce que l’art peut être partout, dans un urinoir ou une pelle à tarte, que les artistes contemporains et le monde qui gravite autour sont aussi jaloux de leur travail. Cette insularité les protège d’un risque évident de dilution voire de ridicule. Moins l’œuvre en elle-même est le produit d’une technique ou d’un travail complexe et plus on a besoin de créer ce cercle de « connaissants » qui valident : oui, c’est bien de l’art. Et si je me retrouvais un jour admise dans ce cercle confidentiel, si j’étais initiée à mon tour, je finirais peut-être par dire moi aussi : « Non, ce n’est pas un simple ballon, abruti. C’est de l’art ! »

L’eau, la neige, le vent ne tiennent pas au creux de la main. Aussi fort qu’on veuille les saisir, ils restent rétifs à notre volonté de les emprisonner. C’est assez semblable à l’expérience que fait tout écrivain lorsqu’il commence un roman. Au fur et à mesure qu’il avance, un monde se crée mais l’essentiel demeure inaccessible comme si en écrivant on renonçait en même temps, à chaque fois, à ce que l’on voulait écrire. (...)
Souvent, on me demande ce que peut la littérature. C’est comme demander à un médecin ce que peut la médecine. Plus on avance et plus on mesure notre impuissance. Cette impuissance nous obsède, nous dévore. On écrit en aveugle, sans comprendre et sans que rien soit explicable. 
 
Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée, le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit, au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est inversé, sens dessus dessous, l’artiste là encore se fait démiurge, apprenti sorcier, illusionniste. Je pense à ce que Tchekhov dit des grands écrivains. Ce sont ceux qui font surgir la neige en plein été et qui décrivent si bien les flocons que vous vous sentez saisi par le froid et que vous frissonnez.

Les hommes ont du mal à accepter la cruauté du hasard. On se révolte, on cherche un sens, un signe, une explication. On s’imagine parfois que c’est un complot ou bien que c’est Dieu qui nous lance un avertissement. Comme l’écrit Kundera, « l’homme moderne triche ». Il ne veut pas regarder la mort en face et fait semblant de croire que les choses dureront, qu’il y a une place pour l’éternité. Nos sociétés, qui vénèrent le « principe de précaution », le « risque zéro », détestent le hasard car il vient briser nos rêves de contrôle. La littérature, au contraire, chérit les cicatrices, les traces de l’accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes.

Ahmet Altan écrivait : « Je ne suis pas en prison. Je suis écrivain. » (…)
En lisant le texte d’Ahmet Altan, ce sont ces souvenirs qui ont ressurgi. Je me suis dit : « Mon père est en prison. Et je suis écrivain. » Il est mort et je vis. Par mes histoires j’essaie de regagner sa liberté. J’écris et je creuse un trou dans le mur d’une cellule. J’écris et chaque nuit je lime les barreaux d’une prison. J’écris et je le sauve, je lui offre des échappatoires, des paysages, des personnages aux extraordinaires aventures. Je lui offre une vie à sa mesure. Je lui rends le destin qu’on lui a refusé.
 
Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Je me suis souvent vue comme l’avocate de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. C’est même la présomption tout court : on présume que quelque chose de commun nous unit au reste de l’humanité. On présume que ce personnage, sorti de notre imagination, qui a vécu telle expérience que nous n’avons jamais vécue, a ressenti en la vivant une émotion que nous pouvons comprendre sans pourtant la connaître. Depuis toujours, j’éprouve pour les autres plus que de la curiosité. Un appétit féroce. Un désir d’entrer au-dedans d’eux, de les comprendre, de prendre leur place pour une minute, une heure, toute la vie. Le destin des autres me fascine et il me fait souffrir quand j’ai le sentiment qu’il est cruel ou injuste. Jamais je n’ai pu me reposer dans le confort froid de l’indifférence. Le passant dans la rue, la boulangère qui parle trop fort, le petit vieux qui marche lentement, la nounou qui rêve sur un banc, tous m’émeuvent. Lorsqu’on écrit, on prend en affection les faiblesses, les défauts des autres. Nous comprenons que nous sommes tous seuls mais que nous sommes tous les mêmes.

Je ne crois pas qu’on écrive pour se soulager. Je ne pense pas que mes romans viendront à bout du sentiment d’injustice que j’ai vécu. Au contraire, un écrivain est maladivement attaché à ses peines, à ses cauchemars. Rien ne serait plus terrible que d’en être guéri.
 
Ce qui m’a longtemps préoccupée, c’est la possibilité d’écrire sans ancrage solide, sans fondations sur lesquelles m’appuyer. Peut-on être écrivain sans terroir ? Qu’a-t-on à raconter quand on ne se sent de nulle part ?
(…)
Déchirée entre mes communautés, écrivant dans un équilibre instable, il me manquait un territoire matriciel qui me nourrirait. Salman Rushdie a, à ce titre, occupé une place importante dans ma vie. J’avais huit ans et je vivais dans un pays musulman quand cet homme se retrouva sous le coup de la fatwa. Il était un traître, un apostat, la pire engeance que la terre puisse porter. Il était un vendu à l’Occident, un mécréant, qui avait renié la religion de ses ancêtres pour faire l’intéressant devant les Blancs. Plus tard, j’ai lu ses livres, ses entretiens, son autobiographie et mon admiration pour lui n’a cessé de croître. C’est lui qui m’a enseigné qu’on n’était pas obligé d’écrire au nom des siens. Que cette bâtardise, ce métissage, il faudrait l’explorer jusqu’à la lie. Écrire, ce n’était pas exprimer une culture mais s’en arracher quand celle-ci se refermait en injonctions, en diktats. « Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises. » À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation.
 
C’est en France que je suis devenue une Arabe. Une beur. La première fois que j’ai entendu ce mot, je ne l’ai pas compris. On m’a dit : « Les beurs, c’est les Arabes d’ici. » D’un coup, en arrivant en France, j’étais d’origine maghrébine, issue d’un territoire indéterminé, sans frontières, sans différences ou subtilités. Pire encore, je découvrais avec les années que j’étais, comme l’a si bien formulé mon ami Olivier Guez, « l’Arabe comme ils l’aiment ». Une Arabe qui mange du porc et boit de l’alcool, une femme émancipée et pas inquiétante, plus attachée encore que les Français eux-mêmes aux idées de laïcité et d’universalité. J’étais une Maghrébine, aux cheveux frisés et à la peau mate, avec un prénom étranger, mais qui pouvait citer Zola et qui avait grandi bercée par les films hollywoodiens des années 1950. J’étais comme eux mais avec une pointe d’exotisme, aimaient-ils me faire remarquer. On ne me demande pas d’où je viens ni où j’ai grandi. On me demande de quelle origine je suis et je réponds parfois que n’étant ni une pièce de viande ni une bouteille de vin je n’ai pas d’origine mais une nationalité, une histoire, une enfance. Jamais tout à fait d’ici, plus tout à fait de là-bas, je me suis longtemps sentie comme dépossédée de toute identité. Comme une traître aussi car je ne parvenais jamais totalement à embrasser le monde dans lequel je vivais. C’étaient toujours les autres qui décidaient pour moi de ce que j’étais.

Dans le pays où je vivais, on nous apprenait à courber l’échine devant les plus illuminés, à ne pas faire d’esclandre, à ne rien risquer. Quand le conservatisme augmente, quand le fanatisme tisse sa toile dans une société, on passe sa vie à mentir. Surtout, ne dis pas qu’ils sont concubins, ne parle pas de son homosexualité, n’avoue pas qu’il ne fait pas le ramadan, cache les bouteilles d’alcool et jette-les la nuit, à quelques kilomètres de chez toi, bien emballées dans des sacs en plastique noirs. On se méfie des enfants qui ont la fâcheuse tendance à dire la vérité et mes parents ont passé des heures à m’expliquer que je devais me refréner. Je détestais cela. Je haïssais ma lâcheté, ma soumission à leur vérité. Rushdie m’a appris qu’on ne pouvait pas écrire sans envisager la possibilité de trahir, sans dire ces vérités que l’on cache depuis l’enfance.

Cela peut sembler paradoxal mais il me semble qu’on ne peut habiter un lieu que si on a la possibilité de le quitter, d’en partir. Habiter c’est le contraire de l’emprisonnement, de l’immobilité forcée, de l’inertie. « Si tu ne peux pas quitter l’endroit où tu te trouves, c’est que tu es du côté des faibles », écrit Fatima Mernissi. Lorsqu’elle écrit cette phrase, elle pense bien sûr aux femmes enfermées dans les harems mais aussi, j’en suis certaine, à ces jeunes Marocains qui, depuis les hauteurs de Tanger ou sur les rivages de l’Atlantique, rêvent d’un ailleurs et sont prêts à mourir pour y arriver. Être dominé, être du côté des faibles, c’est être contraint à l’immobilité. Ne pas pouvoir sortir de son quartier, de sa condition sociale, de son pays. (…)
Depuis, cette injustice fondamentale m’obsède : des millions d’hommes sont condamnés à ne pas pouvoir sortir de chez eux. Ils sont interdits de voyage, empêchés, enfermés. C’est ainsi qu’est structuré notre monde contemporain : sur l’inégal accès à la mobilité et à la circulation.
 

 

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