mardi 7 décembre 2021

[Augusto, Edyr] Casino Amazonie

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casino Amazonie (Bellhell)

Auteur : Edyr AUGUSTO

Traducteur : Diniz GALHOS

Parution : en portugais (Brésil) en 2020,
                   en français (Asphalte) en 2021

Pages : 208

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bélem, dans le nord du Brésil. Dans ce pays où tout jeu d’argent est illégal, le docteur Clayton Marollo associe sa passion des cartes et son carnet d’adresses bien garni pour ouvrir des salles clandestines qui accueillent, nuit après nuit, hommes politiques, notables, trafiquants et vrais joueurs.
Gio, jeune homme élevé quasiment dans la rue, se fait remarquer par le tout-puissant Marollo, qui en fait son bras droit. Il se rend vite indispensable, jusqu’à l’arrivée de Paula, jeune joueuse de poker extraordinairement douée, qui fait tourner les têtes et suscite bien des convoitises dans ce milieu très fermé.
Roi, dame, valet : ces trois-là vont se convoiter, se haïr, se perdre.
Bienvenue dans les eaux troubles de Belém.

Edyr Augusto nous plonge à nouveau dans les bas-fonds de la capitale de l’Amazonie, lieu de tous les trafics, en multipliant les portraits d’une humanité-mosaïque.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Natif de Belém, Edyr Augusto est journaliste, écrivain et dramaturge. Très attaché à sa région, l’État du Pará, il y ancre tous ses récits.

 

 

Avis :

Loin de se contenter de régner sur son empire médical et son réseau de cliniques à Belém, au nord du Brésil, le richissime docteur Clayton Marollo complète ses confortables revenus en ouvrant des casinos clandestins. Viennent s’y presser, dans ce pays où tout jeu d’argent est prohibé, aussi bien le gratin de la ville, notables et hommes politiques, que les malfrats en tout genre. Parmi les familiers, deux figures incontournables, Gio, que Marollo a sorti de la rue pour en faire son bras droit, et Paula, jeune joueuse professionnelle de poker, vont apprendre à leurs dépens qu’il est dangereux de se faire remarquer dans ce milieu infesté par la pègre…

Journaliste natif de Belém, c’est à la manière d’un correspondant de guerre, au travers d’un personnage reporter et romancier amené à recueillir, à ses risques et périls, les confidences de première main d’un redoutable caïd, que l’auteur déroule son récit. Il en résulte une crédibilité qui rend fiction et réalité inextricables. Autour de Marollo, Gio et Paula, se tisse bientôt un faisceau de fils narratifs, faisant apparaître une myriade de protagonistes, tous aussi peu recommandables les uns que les autres, et dessinant un tableau sans fard de la violence et de la corruption qui, loin de demeurer l’apanage de ses malfrats, gangrènent en réalité toutes les couches de la société de cette grande ville. Argent, pouvoir, plaisir : tout est motif de meurtre et rien n’y fait obstacle, puisque les forces de l’ordre elles-mêmes ont perdu le droit chemin. Ne demeurent que rapports de force et terreur, dans une escalade où le plus fort d’aujourd’hui rencontrera forcément son maître demain.

Sidéré par le tourbillon sans fin de brutalité et d’abjection dans lequel s’enfonce la narration, souffleté par l’écriture sèche, mêlée d’oralité, qui restitue sans filtre la vulgarité et la cruauté des protagonistes, le lecteur ressort d’autant plus assommé de cette immersion en enfer que tout y paraît plausible et authentique. Jamais auparavant le Brésil ne m’était apparu sous un jour aussi noir, assez comparable à ce qu’il me semblait jusqu’ici le paroxysme mexicain. (4/5)


Citation :

Tous les jours, il naît un million d’abrutis pour un petit malin. Et quand tout ce beau monde se rencontre, on peut faire des affaires, tu me suis ? (…) 
Tu sais, ce jeu ne repose que sur le talent des joueurs. En principe, c’est neuf personnes autour d’une table, deux cartes par joueur, cinq cartes sur la table, les mises de chacun, et c’est la meilleure main qui gagne. Mais il y a le bluff.


 

dimanche 5 décembre 2021

[Coulon, Cécile] Seule en sa demeure

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Seule en sa demeure

Auteur : Cécile COULON

Editeur : L'Iconoclaste

Parution : 2021

Pages : 333

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Une histoire d’espoirs fous et de désirs, dans un XIXe siècle dominé par les interdits.

Cécile Coulon nous plonge dans les affres d’un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid de Candre Marchère, un riche propriétaire terrien du Jura. Pleine d’espoir et d’illusions, elle quitte sa famille pour le domaine de la Forêt d’Or. Mais très vite, elle se heurte au silence de son mari, à la toute-puissance d’Henria, la servante. Encerclée par la forêt dense, étourdie par les cris d’oiseaux, Aimée cherche sa place. La demeure est hantée par le fantôme d’Aleth, la première épouse de Candre, morte subitement peu de temps après son mariage. Aimée dort dans son lit, porte ses robes, se donne au même homme. Que lui est-il arrivé ? Jusqu’au jour où Émeline, venue donner des cours de flûte, fait éclater ce monde clos. Au fil des leçons, sa présence trouble Aimée, éveille sa sensualité. La Forêt d’Or devient alors le théâtre de désirs et de secrets enchâssés.
Seule en sa demeure est une histoire de domination, de passions et d’amours empêchés.
Le roman haletant d’une autrice confirmée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire de Clermont-Ferrand, Cécile Coulon publie son premier livre à seize ans. Depuis, elle ne cesse de nous surprendre, de nous émerveiller. En quelques années, elle a publié sept romans dont Une bêteau paradis, un grand succès de librairie, récompensé par le prix littéraire du Monde, et deux recueils de poèmes dont l’un, Les Ronces a reçu le prix Apollinaire en 2018. Cécile Coulon est également éditrice à l’Iconopop, une collection de textes brefs et poétiques à l’Iconoclaste.

 

Avis :

Unie au riche propriétaire du lointain domaine Marchère par l’un de ces mariages arrangés si courants au 19ème siècle, Aimée se découvre un mari austère mais courtois, absorbé par l’exploitation de ses forêts du Jura. Elle apprend bientôt qu’elle succède à une première épouse, morte peu après ses noces. Troublée par l’épais silence entourant cette disparition, la jeune femme accumule les noirs pressentiments et se met à considérer son nouvel environnement sous un jour de plus en plus menaçant...

C’est d’abord la prégnance soigneusement entretenue de son cadre oppressant qui ancre cette histoire dans une angoisse diffuse. Encerclée par une épaisse forêt qui l’isole aussi sûrement qu’elle semble vouloir l’étouffer dans le silence bruissant de ses obscures futaies et de ses brouillards aveugles, la demeure des Marchère prend déjà des allures de manoir écossais ou de château des Carpates, quand on la découvre en plus le théâtre d’une tragédie scellée dans le secret du passé. La présence fantomatique de celle qui l’a devancée dans la position d’épouse devient pour Aimée d’autant plus insidieuse et troublante, qu’elle s’assortit d’un mystère que l’énigmatique comportement des hôtes du domaine a tôt fait de faire paraître suspect. C’est donc désormais avec l’obsédante sensation d’une menace incertaine que, piqué par l’intrigue, le lecteur s’achemine peu à peu vers des révélations inattendues.

Au fil des pages, viennent à l’esprit de nombreuses références de la littérature britannique du 19ème siècle, comme Jane Austen et les sœurs Brontë, avec en particulier Jane Eyre. Cécile Coulon joue avec les thèmes gothiques et sentimentaux, y associe une pointe de critique sociale et de féminisme en évoquant le mariage et la condition des femmes dans la société conventionnelle d’alors. Le ton restant moderne, sans la tournure des dialogues de l’époque, l’on se sent immergé dans l’un de ces contes contemporains en vogue, versions revisitées de grands classiques intemporels. Chez le lecteur, l’amusement en finit presque par l’emporter sur l’inquiétude et le suspense…

Si ce nouveau roman de Cécile Coulon, moins âpre et légèrement plus fantaisiste qu’Une bête au paradis, se lit peut-être avec moins de passion, il possède un charme qui, à défaut de foudroyer, se savoure avec quelques frissons d'angoisse. (4/5)  

 

 

Citations :

Candre était un jeune homme riche, orphelin, et veuf. À vingt-six ans, sa vie ressemblait à celle d’un vieillard, les traits de son visage suivaient le cours de son histoire familiale, ils tiraient sa bouche et ses paupières, comme pour rentrer, aussi vite que sa mère et sa première femme, sous terre, là où la famille Marchère, et ceux qui la fréquentaient, finissaient, plus vite que les autres.  

– Vous parlez à vos chevaux comme vous parlez à mon père, c’est une drôle de façon de faire. (…)
– Dieu a créé l’homme et les animaux terrestres le même jour, répondit-il. Il n’y a aucune raison que je les traite différemment. Sans compter qu’on n’est jamais trahi par un cheval, un cochon ou une abeille.

Avant de passer devant l’écurie, Aimée sentirait passer dans son cou ce vent qui mordait, même au cœur des étés forts, tantôt sec et brûlant, tantôt dur et glacial, elle aviserait, avant le dernier virage, la grande croix d’un bois sombre et perlé qui marquait l’entrée de la forêt d’Or. Mme Marchère frissonnerait, comme chaque fois qu’un étranger pénétrait les terres de Candre en sa compagnie. Aimée apprendrait que cette forêt deviendrait son empire ; sa noirceur et ses secrets avaient éduqué, formé, protégé Candre dès son enfance. Son époux ne travaillait pas ses bois comme ses scieurs, ses renardiers et ses colporteurs, non, mais comme un homme qui aime plus la forêt que ses semblables.

Une bâtisse de pierre et de bois, aussi large qu’un couvent, aussi haute qu’une église, trônait au cœur du paysage. Le toit était de tuiles rouges ou noires qui tombaient sur des fenêtres rondes à l’étage supérieur, puis rectangulaires et longues. Les volets, de bois huilé, mangeaient la façade et le lierre courait de haut en bas, enroulant sur les vantaux de longs doigts verts et noueux. (…)
Le château se fondait dans la végétation, comme s’il était né de la forêt, protégé par elle sans qu’elle le dévore, habillé par ses feuilles et ses plantes grimpantes, bourdonnant d’abeilles, et pourtant étincelant et propre comme les costumes et chevaux de Candre. Elle imaginerait un œil géant, de lumière et de verdure, tandis que la voiture s’arrêterait devant l’escalier, usé, vestige des caprices de Jeanne Marchère. Un œil immense posé sur elle, aux cils de vantaux plats, aux cernes de vitres impeccables.

Amand Deville avait été fait général de cavalerie trente ans plus tôt. Maniant les rênes et l’arme avec la même souplesse, on l’avait affecté au 56e régiment de cavalerie légère, au commandement des carabiniers, et lorsque la guerre éclata, que les Prussiens avancèrent en nombre sur la France, Amand, fier d’être appelé, guida ses troupes à travers les rases lignes de la plaine. Il quitta son domaine sous les hourras des villageois, et quand il revint, un mois plus tard, sur quatre jambes, on laissa le jeune général éclopé rejoindre sa chambre sans poser de questions. Il apprit lentement à tenir sur ce corps de bois, haïssant ses cannes. Le temps passa sur lui comme une eau glacée : il devint maigre et tendu, ne souffrant plus de ses jambes mais de son âme.

Les arbres chuchotèrent jusqu’à l’aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d’être brûlés.  

La lettre était courte. L’écriture minutieuse et tremblante. Celle d’une bonne élève fatiguée par son devoir. Aimée devinait la maladie qui immobilisait le bras, elle imaginait cette jeune femme aux yeux mauves, dans ce décor à la fois sublime et cauchemardesque. Les premiers sanatoriums, ouverts une dizaine d’années plus tôt, faisaient parler d’eux : on envoyait les malades en montagne pour les habituer au paradis.

La chambre était petite. Aménagée pour recevoir un mort, au premier étage, elle donnait sur l’étang à l’arrière de la maison, au bord duquel Aimée et Candre avaient cheminé ensemble. Le ciel s’arrêtait aux vitres. Aimée, en montant l’escalier, avait pensé que la mort aurait envahi la chambre. Elle se trompait : seule l’absence nichait dans cette pièce aux murs verts. La mort, elle, attendait dehors qu’on lui amène enfin son nouveau passager.

Depuis que son cousin était rentré, Aimée l’avait trouvé dur. Cassé. Il avait à peine frôlé sa cousine. Il parlait par à-coups – « oui », « nous ferons cela », « ce sera à telle heure » –, sa voix était comme une porte claquée par le vent, elle battait au grand air, désespérée. Claude avait perdu plus que son oncle ; sa vie, déjà mutilée, s’effritait un peu plus, et dans ces saccades Aimée voyait comme les hommes restaient, à jamais, des garçons, vifs, chahuteurs, déséquilibrés par la perte. En elle, le chagrin creusait des galeries : Amand était parti, elle avait vécu à ses côtés des jours forts et heureux, dont elle emplissait ces chemins intérieurs. Dans sa douleur, une voix apaisée lui murmurait qu’elle avait eu de la chance ; elle aimait son père mort autant qu’elle l’avait aimé vivant. Claude, lui, comprenait ce qu’il perdait, et sous son âme s’ouvrait un vide immense, au bord duquel sa fierté reculait. Alors il ruait.

En cette saison, les arbres se rapprochaient des hommes : leurs doigts attrapaient les vestes, grattaient les cheveux, froissaient les pantalons, les feuilles rousses dessinaient sous le ciel un deuxième toit pourpre, les ouvriers marchaient sous une mer de sang suspendue aux branches, l’air circulait à peine, prisonnier entre les troncs larges comme des cercueils. La terre suffoquait, écrasée par ces géants, et les hommes, moins agiles que les bêtes, plus violents que les cieux, se contorsionnaient, ils brûlaient de désir et de mélancolie dans des maisons fragiles qu’ils croyaient solides, ils s’enfonçaient dans des femmes à la peau malade, qui voyaient, elles, la forêt d’en haut, lui parlant dans la nuit, comme on parle à Dieu ou à une meilleure amie.

Mon père est mort, ma mère vit seule sur le peu de rentes qu’il a laissé. Mon cousin est parti faire la guerre. Il ne me reste personne, et vous savez bien ce qui arrive aux femmes qui fuient leurs époux, vous savez bien ce qu’il en est, ensuite, de leur réputation et de celle de leur famille.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

vendredi 3 décembre 2021

[McDaniel, Tiffany] Betty

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Betty

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traducteur : François HAPPE

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français

Editeur : Gallmeister

Pages : 720

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.
La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne. Son premier roman, L’Été où tout a fondu, est à paraître aux Éditions Gallmeister.

 

 

Avis :

Sixième de huit enfants, Betty Carpenter grandit dans l’Ohio des années soixante. Elle, qui de tous ses frères et sœurs possède la peau la plus foncée, subit de plein fouet l’ostracisme raciste dont est victime sa famille, depuis l’union de sa mère blanche et de son père Cherokee. Elle ignore pourtant encore que cette première confrontation à la violence n’est que le début d’un long apprentissage, à mesure que d’autres drames familiaux sortiront peu à peu de leur secret. Dans son désarroi et son chagrin, Betty tient debout grâce à l’écriture. Il faut dire qu’avec son incomparable et merveilleuse capacité à tout transformer en histoires, son père lui tend un formidable tremplin…

Tiffany McDaniel s’est inspirée de la vie de sa mère, métisse Cherokee, pour nous livrer cette histoire en clair obscur, d’une singulière poésie. Versant ombre, les coups du sort pleuvent sur cette famille prise dans une de ces inextricables spirales où le malheur sait si bien enfermer ses victimes, de génération en génération. Les épisodes révoltants se succèdent, empilant les préjugés et l’injustice les plus consternants à la méchanceté et à l’immoralité les plus effarantes, dans une narration digne et sobre, dénuée de pathos et de complaisance, qui démultiplie l’impact des violences évoquées. Pourtant, Betty, elle, trouve la force de ne pas succomber à la haine, portée par l’amour d’un père qui illumine littéralement le récit. Rarement pareille figure paternelle aura à ce point transfiguré un roman, chassant à elle seule la noirceur ambiante par la magie et la poésie de son imagination et de ses histoires, opposant à la bêtise son humble et respectueuse connaissance de la nature, et insufflant à sa fille la conscience de sa valeur et de sa puissance.

Quand on songe aujourd’hui à la perte d’identité et d’estime de soi qui, à lire des auteurs comme Louise Erdrich, Tommy Orange, Joy Harjo ou Naomi Fontaine, continue à miner bon nombre des descendants amérindiens, l’on comprend tout le sens de l’héritage de Landon Carpenter à sa fille. A travers Betty, grandie dans le respect d’elle-même malgré le racisme, mais aussi le sexisme qui sévit à part égale dans le roman, c’est la force de refuser l’aliénation, qu’elle conduise au sentiment d’humiliation et à l’auto-destruction, ou à la haine et à la riposte violente, qu’infuse cette splendide histoire d’amour paternel.

De cette tragédie, née de l’imbécile mais brutale suffisance d’hommes blancs convaincus de leur supériorité masculine et raciale, irradie une lumineuse humanité : celle d’un père magnifique, humble mais véritable figure centrale du roman, indéniablement responsable de mon coup de coeur pour ce livre. (5/5)

 

Citations :

Avant le christianisme, les Cherokees étaient fiers de leur société matriarcale et matrilinéaire. Les femmes étaient à la tête de la famille, mais le christianisme a donné aux hommes un rôle prédominant. À la suite de ce bouleversement, les femmes ont été écartées de la terre qu’elles avaient possédée et cultivée. On leur a donné un tablier et on leur a signifié que leur place était à la cuisine. Aux hommes, qui avaient toujours été des chasseurs, on a dit qu’ils devaient maintenant travailler dans les champs. Les Cherokees ont vu leur mode de vie traditionnel éradiqué, de même que la répartition des rôles entre les deux sexes, qui avait permis aux femmes d’occuper une place aussi importante que celle des hommes.

— D’où est-ce qu’elle vient ?
 Je n’ai pas hésité à lui répondre moi-même en tendant le doigt vers notre maison :
 — De là, derrière. On emménage.
 Ses boucles d’oreilles en perles se sont agitées quand elle a agrippé le bras de l’homme.
 — Des gens de couleur ? a-t-elle hoqueté. Quand des gens de couleur se sont installés dans le quartier de Maman, elle a dit que même l’eau a commencé à avoir un drôle de goût.
 — Ça ne m’étonne pas. (Il a fait un signe de tête en direction du ballon.) Elle a essayé de le voler.
 — Mais on ne peut plus le reprendre, maintenant. Pas si elle l’a touché, a dit la femme en prenant la petite fille dans ses bras. Les gens de couleur ont toujours une maladie ou une autre. Elle a mis ses microbes dessus.
 — Tu as raison.
 Il a immédiatement lâché le ballon, puis il a sorti son beau mouchoir bien propre pour s’essuyer les mains.
— Ruthis, il ne faut pas jouer avec n’importe qui, ma chérie, a dit la femme en nichant la tête de sa fille au creux de son épaule tandis qu’elle la portait à l’intérieur. Les enfants dégoûtants peuvent te faire attraper des trucs dégoûtants.

Pendant l’absence de Maman, Fraya a abandonné le lycée. Papa a été tellement déçu qu’il a peint en noir la dernière marche du porche devant la maison.  
— Parce qu’une marche vient de mourir, a-t-il dit à Fraya.  
— Les marches ne meurent pas, Papa.  
— Elle est morte, Fraya, parce que tu n’as pas franchi cette dernière marche qui te menait vers une vie meilleure.  
— Ce ne sont que des marches d’escalier, Papa. Elles nous permettent d’entrer et sortir de la maison, c’est tout.  
— Tu sais, quand je me suis entendu dire que j’étais bête, j’ai eu le sentiment de l’être vraiment. Tout ça parce que je suis un homme adulte avec une instruction de troisième ordre. Être au bas de l’échelle te remplit d’amertume, Fraya, et je suis bien placé pour le savoir. J’y ai passé toute ma vie et je n’ai pu que contempler le sommet. Et tu sais ce qu’on trouve au sommet?  
— Quoi donc ? a demandé Fraya.  
— Une belle vue sur le monde. Tu pourras le voir tout entier. De là-haut, tu peux décider quelle partie de ce grand et beau monde Dieu a faite spécialement pour toi. Mais si tu abandonnes tes études, Fraya, tu ne pourras jamais y parvenir et avoir une vie meilleure. Tu allais être la première personne de la famille à pouvoir dire que tu avais reçu une éducation. Tu n’étais pas obligée d’abandonner le lycée. Ce n’est pas ce que ta maman voudrait pour toi. Tu peux encore y retourner. Je peux encore repeindre cette marche en blanc. Ressuscite-la. La mort n’est pas nécessairement éternelle pour les marches.

Pendant que je plumais le poulet, Momma se tenait sur la véranda, où elle attendait le retour de Pappy. Elle avait un linge humide et frais à la main, comme tous les jours. Elle lui posait ce foutu linge sur le cou quand il s’asseyait sur la balancelle de la véranda. Après, elle se mettait à genoux en souriant et elle lui enlevait ses chaussures pour lui masser les pieds. Je me souviens, un jour Momma a oublié de sourire. Pappy lui a fait lécher la boue de ses semelles. Je vois encore sa langue s’enfoncer dans toutes les rainures.

Ce serait tellement plus facile si l’on pouvait entreposer toutes les laideurs de notre vie dans notre peau – une peau dont on pourrait ensuite se débarrasser comme le font les serpents. Alors il serait possible d’abandonner toutes ces horreurs desséchées par terre et poursuivre notre route, libéré d’elles. 

Les gens croient que c’est quand ils vous supplient de rester, mais en fait, c’est quand ils vous laissent partir que vous savez qu’ils vous aiment pour de bon.

Pourquoi faut saigner pour gagner le droit d’être une femme ? (Elle a donné des coups de poing sur son matelas.) Et qu’est-ce qui se passe quand on vieillit et que ça s’arrête ? Alors quoi ? On n’est plus une femme à ce moment-là ? C’est pas le sang qui définit ce qu’on est. C’est notre âme.

Ma sœur était tout simplement une de ces filles condamnées par une idéologie et des textes ancestraux selon lesquels le destin d’une femme est d’être bien comme il faut, obéissante et sagement séduisante, mais invisible au besoin. Clouée à la croix du sexe auquel elle appartient, une jeune femme se trouve coincée entre la mère et la côte biblique, dans un espace réduit qui ne lui permet d’être rien d’autre qu’une fille qui vit auprès de ses frères sans pour autant être leur égale. Ces garçons qui, eux, peuvent hurler comme des matous en rut, se vautrer dans la chair sans retenue, sans que jamais on ne les traite de traînée ou de putain comme ma sœur.

Une maison “coup de fusil” est une maison étroite, où les pièces sont en enfilade, chacune donnant dans la suivante par une porte intérieure. Ainsi, si l’on tirait un coup de fusil à travers la porte d’entrée, la balle traverserait toutes ces portes intérieures avant d’atteindre le mur du fond.

— Ce n’est pas facile d’être une femme, P’tite Cherokee. Et surtout, ce n’est pas facile d’être une femme qui passe sa vie à avoir peur de celle qu’elle est vraiment. Tout le monde m’appelle la Vieille Slipperwort. La Vieille. Voilà ce que je suis. La femme qui va au magasin en chaussures plates à semelles en caoutchouc pour acheter des pommes de terre, du lait et du pain. Avec des taches sur ma robe, provenant du petit déjeuner que je prends toute seule. Le dos courbé, mes bas retombant sur mes jambes veinées de bleu et de violet. Des cheveux tout blancs et un visage que plus personne ne voit. Quatre-vingt-dix-sept ans que je suis sur cette terre. Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.  
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.  
— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. 

Les gens auraient pu utiliser toutes sortes de mots pour décrire les mains de mon père. Dures. Tannées. Fendillées et crevassées comme l’écorce d’un arbre. On aurait pu dire que ses mains étaient, par-dessus tout, rugueuses, mais je savais que son contact était doux. Les gens se contentaient de jeter un coup d’œil aux mains de mon père et ils croyaient pouvoir en déduire ce qu’il valait dans ce monde.  
— Je me suis toujours entendu dire que j’étais insignifiant, a-t-il remarqué tandis qu’il commençait à coudre le bouton sur le pantalon. Tu t’entends dire ça suffisamment et tu te mets à le croire.  
Il a fait un nœud avec le fil avant de le couper avec ses dents.  
— Il y a des hommes qui ne valent pas la peine qu’on en parle, a-t-il poursuivi en levant le pantalon pour jauger son travail. Ce sont des bouche-trous. Voilà ce que je suis. Un bouche-trou. Une marche sur laquelle d’autres grimpent pour arriver au sommet. Une goutte de peinture sur le portrait d’un homme plus important. Autrefois, ça me dérangeait. Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour m’en faire à ce sujet.

Un jour, Papa m’a raconté une légende cherokee qui parlait de deux loups. L’un était appelé U-so-nv-i, parce qu’il était mauvais, malhonnête et qu’il avait l’esprit tordu. L’autre s’appelait Uu-yu-go-dv, parce qu’il était sincère, bon et droit.  
— Les deux loups vivent à l’intérieur de chacun de nous, m’avait dit mon père. Ils se battent jusqu’à ce que l’un des deux soit tué.  
Je lui ai demandé lequel des deux loups survit. Il m’a répondu :
— Celui que tu nourris et que tu aimes.

— Tu as enfreint la règle en vigueur dans cette école, tu le sais, n’est-ce pas ?  
Il a fait un geste en direction de mon short.  
— Je ne comprends pas pourquoi il y a une règle, ai-je dit.
— Nous devons veiller à maintenir une séparation entre les sexes.  
— Une séparation ?  
— Les vêtements devraient montrer qu’il y a une différence entre une fille et un garçon. Tu n’es pas d’accord, Betty ?  
— Pourquoi je ne peux pas mettre ce que je veux ?  
— Est-ce que tu sais ce qui arrive quand une fille porte ce qu’elle veut, comme un short ou un pantalon ?  
J’ai secoué la tête.
— Tout le monde a les yeux fixés sur son entrejambe, a-t-il répondu en jetant un coup d’œil rapide au mien.
 — Mon entrejambe ?
 J’ai aussi baissé les yeux vers mon bassin.
 — C’est ça. Un pantalon définit ton… cette zone. Quand une femme est en pantalon, personne ne la voit, elle. On ne voit que son entrejambe. Les femmes qui mettent un pantalon souhaitent cette attention. Elles la recherchent. Savais-tu que dans les endroits où les femmes portent des pantalons, la criminalité est plus importante ? Ces femmes-là se moquent complètement de la famille et du foyer. Elles se moquent complètement d’inculquer un sens moral et de donner le bon exemple.
 — Parce qu’elles mettent un pantalon ? Mais les hommes en portent bien, eux.
 — Les femmes ne peuvent pas se comporter comme les hommes, parce que les hommes et les femmes sont différents. Qu’est-ce que tu dirais si j’enfilais une jupe, là, et que je me mette à me déhancher dans ce bureau comme ta mère ?
 — Ma mère ne se déhanche pas.
 — Ma chère, dès qu’une femme se met à marcher, elle se déhanche. Elle n’y peut rien. C’est la façon dont ses jambes sont faites.

À ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillée pour faire la vaisselle.  
— Je ne serais pas surpris que les oiseaux se comportent de façon bizarre précisément parce que tu portes ce short, Betty.  
Après avoir laissé tomber sa couverture, il s’est assis à son bureau en me disant que porter une jupe préserverait ma pureté.  
— Tes frères en Christ te regarderont avec respect si tu t’habilles comme la Bible dit que les femmes et les filles doivent s’habiller.  
— Mais les garçons n’arrêtent pas de soulever ma jupe. Ils ont vu mes sous-vêtements un million de fois.  
— Je vois. (Il s’est renversé en arrière dans son fauteuil en cuir.) Tu flirtes avec les garçons, alors ?  
— Non.  
— Est-ce que tu mets des vêtements qui incitent tes camarades à avoir des pensées impures ?  
— Je porte juste des vêtements comme tout le monde, ai-je répliqué, les dents serrées.  
— Parce que les vêtements que porte une fille peuvent avoir une influence, tu comprends ? La façon dont tu t’habilles dit certaines choses sur qui tu es. Je connais ces garçons dans mon école. Leurs parents sont mes amis. Ce sont de bons garçons. Ils essaient de garder Dieu dans leur cœur. Tu veux qu’ils restent de bons garçons, n’est-ce pas ?  
— Qu’ils soient bons ou non dépend d’eux.  
— Non, cela dépend de toi. En tant que fille, tu as une grande responsabilité, Betty. Surtout maintenant que tu commences à avoir des hanches et des seins. Comment pouvons-nous, nous les hommes, garder Dieu dans notre cœur, si vous autres, les jolies petites créatures, ne nous aidez pas en vous habillant de façon pudique ? Tu sais ce que signifie le mot “pudique”, Betty ?  
— Je mets des robes et des jupes en coton. Elles ont des petites fleurs et… et… et vous ne me voyez pas baisser le pantalon des garçons dans tous les coins. Ça n’a rien à voir avec les vêtements. Ils soulèveraient ma jupe même si je m’habillais avec un sac de pommes de terre. C’est les garçons que vous devriez punir. Pas moi.
— Est-ce que tu vas à l’église, Betty ? (Il s’est renversé un peu plus en arrière, jusqu’à faire grincer son fauteuil.) Je ne pense pas t’y avoir jamais vue, ni ta famille.  — Notre église, c’est la nature.  — L’église est votre église, petite demoiselle. Tout le reste n’est que blasphème. Est-ce que vous êtes chrétiens, toi et ton peuple ?  
— Mon peuple, c’est les Cherokees, ai-je répliqué en me redressant. Et si on vivait encore aujourd’hui comme vivaient mes ancêtres avant qu’on nous prenne tout, les femmes seraient aux commandes et c’est vous qui devriez m’écouter.  
— Oh, vraiment ?  
— Oui. Et je pourrais porter ce que je voudrais parce que…  
— Parce que quoi ?  
— Parce que pour les Cherokees, l’important n’était pas ce que portaient les femmes. L’important, c’était ce qu’elles faisaient, ce qu’elles disaient et ce qu’elles pensaient.  
— Et tu as vu ce qui s’est passé ? a-t-il répondu en s’esclaffant. Ton peuple a été vaincu parce que les femmes font des chefs faibles. Je suis sûr que si tes Cherokees avaient eu des hommes en charge des choses, tout ce pays serait indien aujourd’hui. Ce sont les femmes en pantalon qui ont perdu les terres de ton peuple.

Nous sommes restés tous les trois à regarder le ciel. Quand Fraya a commencé à projeter le bout de son index vers les étoiles, je lui ai demandé ce qu’elle faisait.  
— Ces lumières, là-haut. (Toc, toc, toc.) On nous dit qu’elles ne sont que réactions nucléaires et énergie, a-t-elle répondu comme une scientifique. Des étoiles, disent les romantiques. Mais ce ne sont pas des étoiles. Les étoiles n’existent pas pour nous. Tout là-haut, il y a un monde pour lequel nous sommes des insectes. Et quelqu’un dans ce monde-là nous a attrapés. Cette planète, où nous disons être chez nous, n’est en fait qu’un grand bocal dans lequel ils nous gardent. Un grand bocal pour nous, mais un tout petit pour eux. Ces éclats lumineux sont en fait les trous d’aération par lesquels nous voyons la lumière de ce monde pour lequel nous sommes trop petits. Avec mon doigt, je fais d’autres trous pour que l’on puisse respirer. Il y a des moments où je me dis que nous allons tous suffoquer. Aide-moi, Betty. Aide-moi à faire un trou assez grand pour que l’on puisse s’y glisser et s’envoler.

J’avais passé l’essentiel de mon adolescence à souhaiter voir un autre reflet de moi. Je pouvais abandonner les doutes qui m’assaillaient et être libre, ou bien demeurer sous le regard de ceux qui nourrissent des préjugés et y rester enchaînée. Nous avons trop d’ennemis dans la vie pour en faire nous-mêmes partie. Aussi, lorsque j’ai eu dix-sept ans, un âge qui vous autorise à allumer la flamme de passions nouvelles, j’ai décidé de refuser l’ambition de la haine.

La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous permettre d’acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloignés de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle.

Je m’étais rendu compte que les secrets que l’on enterre sont des graines qui ne produisent que du mal supplémentaire.

Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit.

 

Par d'autres auteurs amérindiens ou autochtones sur ce blog :

 
ERDRICH Louise : LaRose 
FONTAINE Naomi : Shuni
HARJO Joy : Crazy Brave
ORANGE Tommy : Ici n'est plus ici
 

 
 

jeudi 2 décembre 2021

Bilan de mes lectures - Novembre 2021

 

Coups de coeur : 

 

BEREST Anne : La carte postale
GOMEZ BARCENA Juan : Le ciel de Lima
SIRE Guillaume : Les contreforts
TREVANIAN : L'été de Katya  
 


 

J'ai beaucoup aimé : 

 

BARBEY D'AUREVILLY Jules : L'ensorcelée
BOUCHARD Roxanne : Nous étions le sel de la mer
CHABAS Jean-François : Red Man
COLLECTIF : Môôôsieur Philippe  
FLATEN Isabelle : La folie de ma mère
NEMIROVSKY Irène : L'ennemie
NICOLAS Grégory : Les fils du pêcheur
ZUKERMAN David : Iberio




J'ai aimé : 

 
KNOSSOW Jessica : La jongleuse
 

 
 
 

J'ai moyennement aimé : 

 
CASTELLANOS MOYA Horacio : La diablesse dans son miroir


mercredi 1 décembre 2021

[Hinault, Caroline] Solak

 


 
 

 

Au-delà du coup de coeur

Titre : Solak

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2021 (Rouergue)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur la presqu’île de Solak, au nord du cercle polaire arctique, trois hommes cohabitent tant bien que mal. Grizzly est un scientifique idéaliste qui effectue des observations climatologiques ; Roq et Piotr sont deux militaires au passé trouble, en charge de la surveillance du territoire et de son drapeau. Une tension s’installe lorsqu’arrive la recrue, un jeune soldat énigmatique, hélitreuillé juste avant l’hiver arctique et sa grande nuit. Sa présence muette, menaçante, exacerbe la violence latente qui existait au sein du groupe. Quand la nuit polaire tombe pour plusieurs mois, il devient évident qu’un drame va se produire. Qui est véritablement la recrue ? De quel côté frappera la tragédie ?
Dans ce premier roman écrit « à l’os », tout entier dans un sentiment de révolte qui en a façonné la langue, Caroline Hinault installe aux confins des territoires de l’imaginaire un huis clos glaçant, dont la tension exprimée à travers le flux de pensée du narrateur innerve les pages jusqu’à son explosion finale.
 

   

Un mot sur l'auteur :

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui.

 

 

Avis :

Un drapeau et une poignée de baraquements dans l’étendue arctique : c’est là, sur la base militaire de Solak, que cohabitent péniblement le climatologue Grizzly et deux engagés au passé trouble, Roq et Piotr. L’arrivée d’un jeune soldat stressé, difficile à cerner et muet, juste avant que ne commence la grande nuit de l’hiver arctique, vient bousculer le précaire équilibre du petit groupe. La tension devient si explosive que le drame semble inéluctable.

La couverture plante le décor, les premiers mots nous y jettent. Nous voilà brutalement livrés aux conditions extrêmes d’un territoire sauvage et glacé, bientôt prisonniers de la nuit âpre et sans fin de l’hiver polaire où tout est danger, au physique comme au moral. Car, tandis que blizzards, crevasses et ours risquent à tout instant de ne faire des hommes qu’une bouchée, l’ennui et la promiscuité du confinement ont de quoi ébranler les nerfs les plus solides. Alors, quand s’éloigne le dernier hélicoptère ravitailleur avant l’embâcle et la nuit polaire, c’est comme un couvercle d’angoisse et de tension qui s’abat sur le lecteur et les exilés de Solak.

Livrés à eux-mêmes loin de toute civilisation, les hommes ne tardent pas à se révéler dans leur vérité la plus nue. Si Grizzly est un idéaliste totalement investi de sa mission écologiste, les autres ont tous échoué ici pour de sombres raisons. Roq n’est que rapport de force et brutalité, la jeune recrue méfiance et tension nerveuse, pendant que Piotr, le plus âgé et le plus expérimenté puisqu’il survit à Solak depuis vingt ans, cache sous sa rugosité désabusée, la blessure et la culpabilité d’un passé dont il semble chercher malgré lui une forme de rédemption. C’est sa voix, brutale et crue, qui nous raconte sans ménagements et avec la force de sa colère, cette implacable histoire dont l’ultime, et pourtant attendue, déflagration prendra tout le monde au dépourvu.

Les mots de Piotr, sortis sans apprêt des tripes de cet homme, ont la puissance de carreaux d’arbalète. Directs, à l’os, ils s’enchaînent sans respiration dans une montée d’angoisse dont on sait d’avance qu’elle mène à une tragédie plusieurs fois annoncée. Mais, surtout, ils sont illuminés d’une beauté singulièrement poétique malgré leur expression brute et parfois triviale, si sincère et si spontanée. Innombrables sont les phrases que l’on s’attarde à relire dans une délectation stupéfaite et éblouie, avec la certitude de découvrir, dans ce premier roman, une plume d’exception dont on attendra avec impatience les prochaines productions.

Cette petite merveille de livre rejoint sans coup férir la très sélective liste de mes coups de foudre. (6/5)

 

Citations :

Le gamin a posé son quart vide sur la table, s’est essuyé la bouche du revers de la main et a enfin ôté sa parka et son bonnet. Il a sorti de là-dessous comme une allumette de sa boîte un corps tout sec et cassant, une brindille de muscles fins et nerveux qui s’entortillaient autour de son squelette jusque dans son cou et finissaient de se nouer autour de sa jugulaire. Au-dessus de son visage d’accident se dressaient des cheveux ras très noirs qui allaient bientôt repousser vu qu’ici on est pas trop regardant sur la coupe militaire et que tout pelage est le bienvenu pour lutter contre le rasoir du froid.

En tout cas, j’ai pensé sans le dire, ce qui est certain c’est que sur Solak, le temps on le voit mieux passer qu’ailleurs, chaque minute ressort bien nette à angle droit, pas comme chez les terriens avec leurs remparts d’activités qui leur bouchent la vue. Ici, le temps, on voit même que ça, c’est comme un troupeau de rennes dans la cour de la Centrale au printemps, on peut pas le rater.

En tout cas, quand il est arrivé sur Solak, j’ai tout de suite compris qu’il voulait pas se coltiner la partie militaire de notre identité, le moins possible. Ça le dérangeait nos vestes kaki alors que la sienne est bleue avec le sigle de son équipe scientifique. C’était pas son truc l’ordre, la hiérarchie. Et pourtant d’ordres, y en a pas beaucoup sur Solak, même si officiellement je suis le supérieur de tout le monde, de Roq et du gamin aussi maintenant, je sais plus si je l’ai dit. À quoi ça aurait servi de se sentir au-dessus de toute manière, par quels moyens j’aurais pu faire sentir que j’étais le chef ? Il faut du monde autour qui se laisse commander pour que ça existe, le pouvoir, c’est un mot qui démarre qu’à plusieurs, au carburant de l’obéissance. Et puis de toute façon ici, le vrai chef, le seul tyran, c’est la survie, cette chienne de survie qui nous tient par les tripes, les crocs bien plantés dans les intestins sans jamais lâcher son paquet de viscères. N’empêche, en cas de coup dur, les hommes aiment bien avoir un chef. Ça les soulage d’eux-mêmes.

On est tous arrivés ici pour la même raison, l’espoir d’amnésie à moins que ce soit d’amnistie, c’est le problème des grands mots, à deux lettres près comment savoir ? En tout cas l’espérance vénéneuse qu’à force de bouffer de la banquise, y aurait un peu d’innocence ou un truc originel bien limpide qui viendrait nous laver d’être des hommes. Le faux espoir que si le temps peut servir à une chose dans nos vies de cafards, ça devrait au moins être à ça, à y rouler les choses trop laides pour être racontées et en faire un grand cigare amer qu’on fume seul, le soir, avant d’en faire retomber les cendres froides sur nos âmes jaunies.
 
Le problème c’est que les gens comme Grizzly savent pas lutter avec les vraies brutes qui ont jamais touché une goutte de nuance de leur vie alors que Grizzly a appris à nager dedans depuis sa tendre enfance, à croire qu’il en avait toute une piscine à la maison. Grizzly sait peut-être beaucoup de choses mais pas que pour gagner, il faut pas craindre la violence mais l’aimer. Il continuait à parler, sans deviner la jouissance de Roq dont j’entendais pourtant déjà déferler la rivière souterraine. Grizzly déballait ses réflexions de viking de la pensée, de valeureux combattant à valeurs et principes sans comprendre que les idées de Roq étaient des tiques hargneuses qui lâchent jamais le bout de haine qu’elles ont accroché. (…)
J’aurais pu le lui dire à Grizzly, que la défaite des tendres tient tout entière dans la croyance qu’ils ont qu’on peut battre un chien enragé dans un duel au fleuret, l’espoir que la raison et la finesse pourront embrocher la violence avec de la dentelle de mots, tout ce fatras que Grizzly était en train de déblatérer à la gueule de Roq qui buvait du petit-lait noir.

Ça a pas eu l’air de le déranger du tout, comme s’il avait connu ça toute sa vie le soleil de minuit. Il a jamais fait comprendre que ça l’empêchait de dormir alors que je me souviens moi, il y a vingt ans, j’ai cru que j’allais devenir dingue avec cette putain d’étoile qui respectait pas les codes et brillait brillait brillait sans jamais fermer sa grande gueule de lumière. Et puis l’inverse après, avec la nuit polaire qui tirait sur tout un rideau opaque sans jamais daigner l’ouvrir ne serait-ce qu’un petit peu, à vous faire patauger dans une soupe de café noir en plein midi.

Ça faisait des semaines que l’hiver et la grande Nuit marchaient côte à côte pour venir jusqu’à nous. À pas de cristaux, l’hiver était arrivé le premier. Depuis le temps, je reconnais chaque étape et moi aussi si je voulais je pourrais faire un exposé aussi savant que celui que Grizzly a pondu au gamin. Fallait le voir s’enflammer sur le frasil, montrer au gosse l’énorme paquet de paillettes blanches qu’était devenu l’estuaire une fois que l’enclume du vrai froid nous est tombée sur le crâne au début du mois, saloperie, ça vous assomme d’un coup l’hiver arctique, et puis le nilas, la grosse pellicule de glace souple comme une peau de lait givrée et flottante qu’allait pas tarder à se solidifier pour de bon et devenir de la bonne grosse glace de banquise bien épaisse.
 
Il attendait que ça, la grande Nuit et l’hiver. Peut-être bien qu’il voulait défier la puissance de la nature, se mesurer à elle, une connerie dans le genre. Ou peut-être bien qu’il était juste venu chercher l’oubli, le vide et l’anéantissement, c’est plus probable. Mais y a loin du fantasme du grand frisson à la réalité de Solak, qui est rien que du néant au fond d’une grande bouche de froid. Il croyait savoir mais il y connaissait rien le môme, aux moins trente degrés, au gel qui vous entaille les os et les gencives, à la nuit si longue qu’on devient un peu mort-vivant quelque part en soi, un peu comme un long voyage aux Enfers en compagnie de ses fantômes. Est-ce qu’il avait conscience de l’avalage que c’était ? Sûr que non, pas la moindre idée. Faut avoir descendu jusqu’au bout le labyrinthe de ses propres intestins, reniflé l’odeur de sa propre mort, embrassé la vraie solitude avec son haleine de renard crevé pour comprendre ça.

Marcher sur la banquise, c’est découper de grosses parts de silence. Y a que les infimes décibels de la circulation du sang et des battements du cœur pour marteler aux tempes qu’on est encore vivant jusqu’à quand. Moi j’y allais pelle à tarte, en douceur, mais j’ai vu le gamin partir en lame, taillader sans sourciller la peau du monstre. Ses jambes avançaient féroces, brisaient la glace, luttaient contre le vent. Il fonçait devant moi, poings dans les poches, corps-bélier, tête rabattue sur le torse moins pour lutter contre le froid que comme quelqu’un qui cherche à enfoncer une porte. Je marchais assez loin de lui, tenu à distance par un arc électrique invisible. Même quand il s’arrêtait colère pour reprendre son souffle, seuls ses yeux dépassaient de son équipement. Malgré le givre qui volait, les flocons qui aveuglaient, le vent qui plissait les yeux, je devinais les éclairs furieux que crachait son corps d’orage. On repartait, je restais derrière lui instinctivement et aussi parce que j’ai plus de mal à traîner ma carcasse sur la banquise. Il avançait vite, projeté dans l’espace avec sa foulée qui mordait au ventre. Quand ses pas s’enfonçaient à certains endroits dans une mélasse de neige, il s’en extirpait encore plus rageux et se remettait à avancer comme on pile du verre, le pied broyeur. Rien ne le retenait, on aurait dit qu’il voulait dissoudre la glace, croquer le blanc qui venait pourtant tout juste de finir de prendre comme de bons gros œufs en neige qui menaçaient encore par endroits de s’affaisser, parce que c’est une bête assoupie la banquise, jamais vraiment endormie, on sait pas si elle va pas cambrer le dos, s’étirer d’un coup et vous gober couillons sous la coquille de sa surface. Faut pas penser à ça quand on lui chatouille l’échine, à l’idée qu’on avance sur une pellicule de quelques dizaines de centimètres d’épaisseur sous laquelle est ventousée l’énorme bouche de l’Océan avec ses grosses lèvres rondes qui attendent que ça, de vous sucer, un peu comme celles des poissons nettoyeurs sur la vitre des aquariums.
 
On aurait dit qu’il voulait qu’on n’en parle plus jamais le gosse, de lui, du blanc, du monde, ça en devenait pénible à la fin de le voir marcher vers rien avec cette haine au cœur, cet en-avant de la rage qui collait à ses gestes, engluait la masse légère de son corps dans une soupe de noirceur alors que jamais le blanc lave le noir, j’aurais pu le lui dire. Ça s’annule pas, ça se mélange peut-être dans un gris sale qui laisse la gorge un peu plus étranglée par l’ampleur du désastre, mais pas besoin de s’épuiser comme un con sur la banquise ou de risquer de tomber dans une crevasse pour comprendre ça, que jamais rien rachète nos péchés.

Je soufflais encore sur ma tasse qu’il semblait avoir oublié ma présence et pérorait ça y est sur les besoins grandissants en hydrocarbures, la prospection, les puissances financières qu’on n’imaginait pas, une guerre souterraine, intergouvernementale, les gros mots de bon matin qui remuaient ressources fossiles, fonte des glaces et extinction d’espèces. Plus il parlait, plus ses grandes mains s’animaient, plus ses yeux bruns pétillaient, je sais pas si c’était d’inquiétude ou de plaisir. Il parlait de la dangerosité insoupçonnée du méthane et le gosse hochait la tête sous son bonnet fin comme s’il avait la moindre idée de ce que ça voulait dire. Grizzly s’emballait, il rêvait que l’opinion se réveille comme si c’était un corps avec des idées, l’opinion, il disait que pour l’instant ils étaient une poignée mais que l’ampleur du désastre tarderait pas à se savoir. Attention, il était quand même pas naïf au point d’ignorer l’égoïsme des hommes. Mais justement, il comptait le retourner comme une crêpe, s’appuyer sur sa face beurrée de peur épaisse pour les alerter. C’était ça, au fond, sa stratégie de persuasion. La médiocrité humaine. Si les gens n’étaient pas assez futés pour comprendre ses travaux trop techniques, il espérait qu’ils réagiraient lorsqu’il serait question de la survie de leur propre couenne et de leur gras descendant.

Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début. Grizzly non plus faut dire, qu’est là entre parenthèses, mais Roq et moi, on est ici pareil qu’en prison, les deux facettes d’une même pièce rouillée à laquelle les terriens voulaient plus se frotter. Y a vingt ans déjà, tout le monde me fuyait, écœurant à voir faut croire, et les terriens, ça craint trop la contagion. Alors un bref salut de tête, un petit sourire contrit pour les plus lâches ou les plus naïfs, mais personne se lançait dans de grandes phases, personne n’est à l’aise avec le naufrage des autres qui est comme une confiture qui poisse aux doigts. Alors on esquive autant que faire se peut, on s’arrange avec l’horreur en la maintenant dans un périmètre restreint, un petit pré carré où l’autre peut venir brouter une ration de réconfort de temps en temps à la limite, mais pas plus. Bien sûr que les terriens se sont débarrassés de moi comme de Roq, faut pas croire, à la benne arctique les boulets.
 
C’est à moi que le médecin de la base a donné les indications pour plâtrer, en plus du vieux manuel dans la caisse de survie. Heureusement pour Grizzly, y a pas de plaie ouverte et avec un peu de chance, mais comment savoir, la fracture est pas trop déplacée. Si on réussit à faire un plâtre correct, il sera immobilisé au moins six semaines. Roq a rigolé mauvais en entendant ça parce qu’on l’était tous, immobilisés, et plus que ça en vérité, y avait qu’à voir le grand beau plâtre impeccable que faisait la banquise autour de nous et qui nous tenait chacun jusqu’aux cheveux sans qu’on sache trop la nature de la blessure. Grizzly finalement, c’était le moins atteint. C’était temporaire. Au printemps, il s’envolerait vers le brise-glace et nous laisserait éternels convalescents dans les bandages souillés de la débâcle.
 
La guerre, c’est la première constante. Faut voir le nombre de collages que j’ai fait rien qu’avec ce mot-là, plusieurs cahiers. Depuis que je suis sur Solak, j’en ai tellement lu, des histoires de guerre, parfois déjà finies quand je les découvrais, preuves et morts enterrés, qu’on dirait une grosse blague. Ça peut prendre une forme de bon gros génocide ou de petit conflit gentillet, ça se met des dentelles d’annexion ou ça se tricote des petites frappes, c’est propret quasi, à croire que personne crève derrière les italiques. Ça me prend des heures de découper propre les titres, les sous-titres, les légendes, de choisir quel mot je sacrifie au profit d’un autre, rapport au recto-verso qui me trempe dans des dilemmes terribles, de coller ça joli ensuite, d’en faire un beau montage de synonymes en petits et gros caractères. La deuxième aussi, j’en ai des pages et des pages alignées magnifiques, des déclinaisons typographiques à faire pâlir de jalousie un imprimeur. Cette constante-là, attention, je l’ai au garde-à-vous dans tous les caractères, toutes les formes, toutes les tailles. Le pouvoir. La bataille du pouvoir, l’obsession du pouvoir, la fascination du pouvoir. Les coups bas, les coups montés, les coups d’État. Une sacrée constante qui marche main dans la main avec sa grande copine la guerre, ça se fait même des politesses en veux-tu en voilà, ça tortille du cul, après toi, non vraiment je t’en prie, bon ben si c’est comme ça alors d’accord, j’y vais, je passe la première. Je sais pas si c’est parce que je suis très loin de tout ça maintenant, mais j’ai l’impression de voir tous les rouages qui perpétuent tranquille ces constantes avec une facilité écœurante et ça me rend pas les terriens plus sympathiques, ça non. Pour le pouvoir, y a rien de tel que de mettre en place une bonne dictature, si bien que j’ai dû en faire une partie spéciale à la fin du cahier parce que c’est un gros rouage quand même, alimenté par une multitude d’autres petits bien graissés et trop nombreux à découper mais quand même, c’est écrit dans le journal, ça revient toujours à un moment ou à un autre du côté de l’adoration du grand homme, alors qu’on n’a encore jamais vu de culte de la grande femme, à croire que les femmes sont nulles en dictature, pourtant elles sont souvent plus fines en rouages, comme quoi. En tout cas, ça m’asperge les yeux d’évidence tous ces maillons de la grande chaîne du pouvoir, les slogans et les images martelés, parce que la répétition ça compte énormément, c’est normal faut dire pour des constantes, c’est ça qui achève de forer une idée même coulante dans le cerveau des gens. Ensuite y a plus qu’à entretenir la machine au charbon de l’obéissance, souvent à grand renfort de religion mais pas que, et je dis ça alors que j’y crois moi au bon Dieu, autant qu’au diable en tout cas, mais faut reconnaître qu’un temple ou une église, ça rend docile pour pas cher.
 
Le temps devenait physique. Il s’agrégeait en substance visqueuse et glissait sous nos peaux, dans nos artères, circulait jusque dans nos veines les plus fines. Chacun travaillait en silence à éviter son propre effondrement, à survivre à l’attente, lui donner un contour en sculptant l’hiver, la nuit et sa matière avec pour uniques ciseaux la force de l’esprit qui finissait par divaguer toujours un peu, c’est normal, c’est banal. La solitude et l’enfermement vous ramollissent le lard cérébral et vous y font couler du mauvais gras, des pensées aussi difficiles à saisir que des saletés de papillons qui vous nargueraient de leurs ailes légères alors que vous pesez une tonne, lourd de tout votre corps et de cette angoisse informe qui monte dans la gorge comme du plomb fondu et se mélange aux souvenirs tassés à la pelle à neige. Et malgré ça, malgré le flou du grand tout qui nous ramollissait chacun maintenant, la mémoire n’était pas morte.


 

lundi 29 novembre 2021

[Castellanos Moya, Horacio] La diablesse dans son miroir

 


 
 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : La diablesse en son miroir
           (La diabla en el espejo)

Auteur : Horacio CASTELLANOS MOYA

Traducteur : André GABASTOU

Parution : en espagnol (Salvador) en 2000,
                   en français (Métailié) en 2021

Pages : 156

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au début des années 90 à San Salvador, Olga María Trabanino est froidement assassinée d’une balle dans la tête. Qui peut donc avoir voulu la mort de cette jeune femme apparemment sans histoires ? Au fil de l’enquête, sa meilleure amie, Laura, cancanière, hystérique et jalouse, découvre incrédule tout ce qu’elle lui avait caché : son passé, ses fréquentations, ses vices… Le portrait qui se dessine alors est celui de la bourgeoisie tout entière, qui abrite ses turpitudes et sa corruption sous le masque impavide de la respectabilité.

Le jour où l’assassin s’évade de prison, elle voit le piège se refermer sur elle.

Avec cette intrigue menée d’une plume haletante, l’auteur poursuit sa radiographie au vitriol de la société latino-américaine, gangrenée par les luttes politiques et le trafic de drogue. 
Sex and the City
vu par Thomas Bernhard.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Horacio CASTELLANOS MOYA est né en 1957 à Tegucigalpa, au Honduras. Il grandit et fait ses études au Salvador et s'exile à partir de 1979 dans de nombreux pays. Il enseigne aujourd'hui à l'université de l'Iowa. Il a écrit douze romans, qui lui ont valu de nombreux prix, des menaces de mort et une reconnaissance internationale. 

 

 

Avis :

Lorsqu’Olga Maria Trabanino est froidement abattue chez elle, dans sa riche villa de San Salvador, son amie Laura Ribera, indignée de voir l’enquête piétiner, se sent en devoir de s’en mêler. Ses découvertes sur la vie privée de la victime, et l’imbroglio des enjeux dont elle prend conscience autour de celle-ci, finissent par la mettre elle-même en danger.

Long monologue intérieur de Laura, le récit nous fait entrer dans la tête d’une jeune femme de la bourgeoisie salvadorienne, encore sous le choc de l’assassinat commandité à l’encontre de son amie. Son bavardage oiseux et prétentieux témoigne initialement, par sa morgue incrédule, d’un sentiment d’outrage bien plus que de frayeur. Le meurtre de l’une d’entre elles a l’impensable brutalité d’un pavé dans la vitre, qui protégeait jusqu’ici leur existence d’en haut, du méprisable chaos d’en bas. Qui plus est, l’enquête a l’inconcevable impudence de s’intéresser à leur milieu, jusqu’ici naïvement synonyme pour Laura d’une aisance si naturelle qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de penser à sa provenance. Outrée, notre prétentieuse et assez méchante innocente ouvre néanmoins peu peu les yeux, découvrant d’abord, dans un sursaut de colère et de jalousie, les infidélités croisées de son amie et de ses amants, puis, dans un trouble de plus en plus affolé, alors qu’un scandale financier vient soudain éclabousser tout ce beau monde, l’effrayant enchevêtrement des intérêts et des intrigues dans une société corrompue jusqu’à la moelle.

Une ironie presque mauvaise accompagne le dessillement du lecteur en même temps que de Laura. Et c’est bien une forme de dégoût qui transpire de cette malodorante description de l’élite salvadorienne, dont on ne doute pas un instant qu’elle soit l’exact reflet d’une réalité qui a contraint l’auteur, menacé de mort, à l’exil. Profondément original, le parti-pris narratif s’avère toutefois à double tranchant. S’il permet d’épouser habilement les pensées de son personnage, peu à peu déstabilisé jusqu’à en sombrer, il risque aussi de noyer le lecteur dans l’écoeurement d’une logorrhée, d’abord exaspérante d’arrogance et de frivolité stupide, puis déconcertante d’absurdité paranoïaque. Une lassitude et la hâte d’en finir au plus vite m’ont ainsi d’autant plus rapidement envahie, gâchant inexorablement mon plaisir de lecture, que l’intelligence et l’intérêt du roman ne m’ont vraiment sauté aux yeux qu’une fois l’étonnement de son dénouement retombé. Car alors, certes, vous ne connaîtrez pas le fin mot de l’histoire, mais vous comprendrez enfin, vu l’état de pourriture ambiant, que cela n’aurait servi de rien, de toute façon. (2/5)

 

Citation :

Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de cimetières dans les endroits respectables. Ils sont tous très loin et perdus, ma belle, entourés de quartiers dangereux. À vrai dire, cette ville est infectée d’endroits marginaux. C’est ce que m’a dit Diana qui s’étonnait que les quartiers des gens respectables se retrouvent presque tous entourés par des endroits marginaux, par la pauvreté qui engendre la délinquance. C’est pourquoi il est si facile de tuer une femme sans que personne lève le petit doigt, comme ça s’est passé pour Olga María : les délinquants commettent leur mauvais coup et retournent immédiatement dans leurs tanières. Il y a des villes où ce n’est pas comme ça : on vit dans un endroit et les malfaiteurs dans un autre, à plusieurs milles de distance, comme il se doit. Mais dans ce pays, tout se touche. Olga María elle-même m’a montré à l’entrée de son quartier, à deux pas des taudis, trois maisons contiguës, aux murs mitoyens : dans l’une, il y a une école primaire ; dans la suivante, un bordel ; et dans la dernière, une église évangélique. Tu t’imagines ! Une folie.

 

samedi 27 novembre 2021

[Billard, Alain] La belle histoire des cathédrales

 






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Titre : La belle histoire des cathédrales

Auteur : Alain BILLARD

Editeur : De Boeck / Adapt-Snes

Parution : 2021

Pages : 320

 

 
 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

Prouesses architecturales de la démesure, les cathédrales sont des symboles puissants de la vie spirituelle. Chargées d’histoire, elles sont le meilleur témoignage du savoir-faire des hommes et de la détermination de leurs commanditaires. Elles auraient toutes un air de famille et ce n’est pas fortuit car leur architecture est intimement liée à une même démarche de conception initiée progressivement depuis l’antiquité.

Rédigé par un architecte passionné d’histoire et de vulgarisation, ce panorama chronologique résume, par fiches de deux pages largement illustrées, l’évolution architecturale de ces cathédrales jusqu’aux projets contemporains les plus fous.
Viendront se mêler aux dates clés de ces édifices : témoignages artistiques (peinture, littérature, cinéma…), faits divers (effondrements, incendies, tremblements de terre…), industrialisation (carrières de pierre, forêts, utilisation de l’acier et du béton…) ou bien grands hommes influents (Suger, Gaudi, Perret…).

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Architecte, Alain Billard a enseigné à l'Ensap-Bordeaux et à l'Ensa-Paris/Belleville. Ingénieur de formation et docteur en archéologie, il a exercé un rôle d'expert ou de chargé de mission auprès du ministère de la Culture. Invité dans de nombreux colloques internationaux pour traiter de l'enseignement de la construction et, par ailleurs, de la stabilité des bâtiments anciens, il est aussi l'auteur de nombreux manuels techniques coédités par les éditions Eyrolles et l'Afnor.

 

Avis :

C’est en 313, avec l’édit de Constantin qui accorde la liberté de culte à toutes les religions, que commence l’histoire des cathédrales, construites pour accueillir la cathèdre des évêques de chaque diocèse. Des humbles abbatiales mérovingiennes aux grandes églises cathédrales romanes puis gothiques, de leur réinvention à la Renaissance à une succession de styles nouveaux jusqu’à la fin du XIXe siècle et, enfin, à la révolution esthétique contemporaine, leur conception et leur édification n’ont cessé d’évoluer, donnant le jour à des monuments souvent impressionnants, voire même inouïs, reflets de la pensée et du savoir de leur époque.

Rythmé par des fiches en doubles pages alliant textes et photographies, le tout échelonné sur une frise chronologique courant sur sept périodes majeures, ce livre retrace deux millénaires d’évolution architecturale, qui intéresseront autant les passionnés que les néophytes. Car, si ces derniers ne profiteront sans doute pas complètement de tous les commentaires, dont la tonalité nettement technique trahit clairement la passion et l’expertise de l’architecte chez l’auteur, ils n’en trouveront pas moins grand intérêt à la très parlante observation chronologique, qui leur permettra de replacer, dans le temps et par tendances, les édifices qu’ils connaissent déjà, qu’ils ont peut-être même visités, ou qu’ils découvrent ici au travers de clichés photographiques choisis. Particulièrement significatives des prouesses techniques et de leur exploitation esthétique et artistique, ces images sont l’occasion d’un émerveillement renouvelé à chaque page, et ne manqueront pas de susciter l’envie d’aller voir et revoir ces impressionnants et émouvants chefs d’oeuvre.

La mise en page sobre et lisible, la frise chronologique en haut de chaque double page, les renvois utilement disposés pour permettre une lecture thématique, la limpidité du glossaire, ainsi que les pages d’introduction et de conclusion qui ponctuent chaque section, contribuent efficacement à la clarté de cet ouvrage didactique. Aux explications essentiellement consacrées à l’évolution des compétences et du savoir-faire des concepteurs et des bâtisseurs, répondent les magnifiques illustrations exposant leur exploitation esthétique et artistique, et quelques pistes de réflexion sur la portée politique, socio-économique et, ici, sacrée, de l’architecture.

Cet ouvrage de qualité, aussi pointu dans les connaissances partagées que facilement abordable dans sa présentation abondamment illustrée, est à même de séduire un large public. Il intéressera tout particulièrement les lecteurs, soit déjà avertis, soit simplement curieux, de l’évolution des savoirs architecturaux et de son impact sur la créativité esthétique et artistique. (4/5)

 

 

Citations :

Extraits de leur milieu d’origine, les matériaux naturels ont un cycle de vie abrégé. La résistance du bois ou d’une pierre ne se calcule pas, elle s’estime car il s’agit d’un matériau mourant. Pour cette raison, le tailleur de pierre observe et sonne son bloc avant le premier coup de ciseau : il le frappe avec une massette, un marteau à long manche, pour tester sa solidité ; le son que le bloc émet le renseigne sur la densité de la pierre, sa solidité ou sa fragilité.

L’expression du sacré est certainement la quête la plus difficile à laquelle soit confrontée depuis toujours la sensibilité humaine ; il ne suffit pas de donner à un bâtiment l’image d’une salle de spectacle ni de l’installer au point le plus en vue d’une cité ou le plus fréquenté, voire le plus immédiatement accessible, ni d’en faire une œuvre d’art aux couleurs et aux formes chargées de valeurs esthétiques, ni même de l’indiquer d’une pancarte signalétique ou d’une croix pour en faire une église. Cette architecture se doit d’être porteuse de sens.

De l’Atlantique à la mer Caspienne et au-delà, de l’Egypte à la mer du Nord, l’empire romain a marqué son autorité en imposant le même dessin d’architecture à ses cirques, ses théâtres, ses thermes, ses arcs de triomphe, ses basiliques et ses forums. Toutes les civilisations ont fait et continuent de faire la même chose sur les territoires et les peuples qu’elles entendent maîtriser.

En Europe, les voyageurs disent qu’aux mêmes époques les cathédrales qu’ils visitent se ressemblent toutes. Pourquoi ? Parce que l’architecture est un lien dans la succession des étapes dans la pensée de l’homme. A un moment donné de l’histoire, elle ancre la civilisation dans une pensée globale de référence. C’est elle qui forge l’éducation, la culture, les savoir-vivre mais aussi la conception de la vie politique, économique et sociale ; elle n’est pas unique mais unificatrice.