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lundi 6 janvier 2025

[Cosby, S.A.] Le sang des innocents

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le sang des innocents
            (All the Sinners Bleed)

Auteur : S.A. COSBY

Traduction : Pierre SZCZECINER

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                   en français en
2024 (Sonatine)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Sud n’a pas changé. Ce constat, Titus Crown y est confronté au quotidien. Ancien agent du FBI, il est le premier shérif noir à avoir été élu à Charon, la terre de son enfance. Si son élection a fait la fierté de son père, elle a surtout provoqué la colère des Blancs, qui ne supportent pas de le voir endosser l’uniforme, et la défiance des Noirs, qui le croient à la solde de l’oppresseur. Bravant les critiques, Titus tente de faire régner la loi dans un comté rural frappé par la crise des opioïdes et les tensions raciales. Jusqu’au jour où Latrell, un jeune Noir, tire sur M. Spearman, le prof préféré du lycée, avant de se faire abattre par la police. Fanatisme terroriste, crient les uns. Énième bavure policière, ripostent les autres. À mesure que les dissensions s’exacerbent, Titus se retrouve lancé dans une course contre la montre pour découvrir la vérité.

Chez Sonatine, on ne dira jamais qu’on a un favori, et que son nom est S. A. Cosby. En trois romans, l’auteur s’est imposé comme une voix incontournable et un maître incontestable du thriller américain. Après Les Routes oubliées (prix Nouvelles voix du polar) et La ColèreLe Sang des innocents vient confirmer son talent pour les intrigues denses et sous pression, les personnages déchirés, et son regard remarquablement lucide sur l’Amérique et les dépossédés qu’elle coule dans son sillage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

S. A. Cosby est né dans le sud-est de la Virginie, où sa famille est installée depuis plusieurs générations. Il a été comparé à Dashiell Hammett, Sam Peckinpah et Attica Locke. Après Les Routes oubliées et La Colère, Le Sang des innocents est son troisième roman à paraître chez Sonatine Éditions.

 

 

Avis :

Déjà remarqué pour ses précédents romans noirs, S.A. Cosby fait encore une fois un tabac avec ce nouveau polar social, campé comme à son habitude sur la gangrène raciste du Sud rural américain.

Tout commence par ce qui finit par paraître presque banal aux Etats-Unis : une fusillade dans une école. Après avoir tiré sur un professeur (blanc), un lycéen (noir) est à son tour abattu par les adjoints (blancs aussi) du shérif (noir) Titus Crown. L’affaire, simple a priori, s’avère en réalité rapidement délicate. D’abord parce que, premier Noir élu au poste de shérif dans ce d’ordinaire paisible – du moins en apparence – comté de Charon, en Virginie, Titus sait qu’on ne lui pardonnera aucune erreur. Ensuite, parce que cet enseignant qui passait jusqu’ici pour modèle pourrait bien avoir caché de terriblement sinistres et barbares penchants, n’en déplaise à l’opinion publique qui a déjà fait son procès entre peaux blanches et peaux noires.

C’est donc en marchant sur des œufs que Titus, marqué par une vilaine affaire qui a jadis conduit à sa démission du FBI et bien décidé, coûte que coûte, à faire triompher une vraie justice, s’engage dans une enquête réellement nauséabonde. Coincé entre Blancs qui ne le respectent pas et Noirs qui le prennent pour un traître, confronté au racisme systémique des autorités, parviendra-t-il à établir la vérité et, surtout, à la faire admettre à ces concitoyens, quand une étincelle suffirait à transformer en brasier ce Sud rural à ce point hanté par le passé qu’il en est encore à se disputer autour de mémoriaux confédérés ? « Fondé dans le sang et l’obscurité, au sens propre comme au figuré », le comté de Charon cache en son coeur « une plaie purulente », une « gangrène [qui a] gagné les pierres pavant son sol et [a] déjà commencé à les disloquer », déplore-t-il, comme l’auteur d’autant plus lucide et critique que tous deux aiment viscéralement cette terre où ils sont nés.

Menée sur un rythme soutenu autour d’un personnage creusé en profondeur, dans toute la complexité de ses tiraillements, la narration tire sa saveur de sa peinture sans concession des réalités d’une petite ville tout à fait représentative du sud profond américain. Adossés aux séquelles d’une Histoire marquée par l’esclavage et par la guerre de Sécession, racisme et discriminations y font feu de tout bois sur fond de misère et de violence, alors que prolifèrent armes, stupéfiants et prédicateurs religieux de tout poil – le comté de Sharon ne compte pas moins de vingt-et-un lieux de culte. L’on y découvre une atmosphère si bien empoisonnée par les rancoeurs bâties autour des fantômes du passé, qu’à tout instant un rien pourrait suffire à mettre le feu aux poudres.

S’inspirant de ses discussions avec des policiers afro-Américains pour incarner en profondeur son personnage principal, S.A Cosby use du polar comme d’un miroir de ce Sud qui est le sien et dont il fait ici une ardente critique sociale. Un récit aussi intense que saisissant. (4/5)

 

 

Citations :

Le Sud ne change pas. On a beau essayer d’oublier le passé, il finit toujours par se rappeler à nous de la pire des manières.
 

Si on prend une hache, on va abattre un arbre. Si on prend une arme à feu, qu’on porte un badge en forme d’étoile ou pas, on va tôt ou tard finir par abattre un homme.
 

Les deux églises méthodistes et le temple New Wave de Jamal Addison ne représentaient que trois des vingt et un lieux de culte que comptait le comté de Charon. À l’époque où Titus était enfant, il y en avait déjà dix-neuf. Même sa mère (qui s’était pourtant occupée de l’éveil religieux à l’église pentecôtiste Emmanuel jusqu’à ce que la maladie la contraigne à démissionner, puis à garder le lit, puis à s’immobiliser à jamais) était de l’avis que c’était beaucoup trop.
« Dieu peut être partout à la fois s’il le souhaite, mais je doute que certains de ces établissements aient jamais connu sa présence. Il ne suffit pas de monter dans une chaire pour être un pasteur, tout comme il ne suffit pas de se rouler dans la boue pour être un cochon », avait-elle déclaré un jour avant d’éclater de rire.
 

Le jeune homme qui l’avait insulté s’appelait Ervin Jameson, mais tout le monde le surnommait « Top Cat ». Six mois auparavant, il était encore un des principaux fournisseurs de médicaments à usage récréatif du comté. Mais comme il avait aussi une fâcheuse tendance à goûter sa propre marchandise, il avait fini par faire une overdose. En se réveillant à l’hôpital après une semaine de coma, il avait annoncé avoir trouvé le salut. Il avait eu un aperçu de ce qui l’attendait de l’autre côté et il avait décidé de raccrocher pour de bon. Quelques jours plus tard, il rejoignait la paroisse d’Addison. Titus était bien placé pour savoir qu’une rencontre avec la Faucheuse peut transformer un homme, et il ne doutait pas une seconde de la sincérité d’Ervin. Ce qui l’agaçait, c’était l’arrogance suffisante qu’affichait désormais l’ancien dealer, un trait de caractère pourtant assez commun chez les néoconvertis, surtout ceux ayant souffert d’un problème d’accoutumance avant d’embrasser la foi. À croire que ces gens se contentaient de troquer leur addiction profane contre une addiction sacrée.
 

Rappelons-nous des paroles d’Edmund Burke : “Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien.” 
 

Flannery O’Connor a écrit que le Sud était hanté par le Christ. Oui, il est hanté, mais par l’hypocrisie du christianisme. Toutes ces églises, toutes ces bibles, et pourtant, les pauvres sont ostracisés, les femmes se font traiter de salopes quand elles portent plainte pour viol, et moi, je ne peux pas aller boire un verre à l’Oasis sans me demander si le barman a craché dans mon verre. Les gens prétendent que ce genre de choses n’arrive pas à Charon mais, Darlene, ce genre de choses est l’essence même des petites villes comme Charon.
 

Un été, en stage de catéchisme, Mme Jojo avait raconté au groupe de Titus un épisode particulièrement sombre de l’histoire de Charon : Hollis Cunningham, revenu de la guerre blessé et plein de haine, avait enfermé les esclaves qui lui restaient dans une grange, avant d’y mettre le feu.
« L’armée de l’Union approchait, et il a préféré brûler ses esclaves plutôt que les libérer », avait expliqué Mme Jojo d’une voix tranchante comme un rasoir.
 

(…) le Sud était certainement l’endroit le plus contrarié par son passé et le plus terrifié par son avenir.


 

mercredi 17 avril 2024

[Kingsolver, Barbara] On m'appelle Demon Copperhead

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On m'appelle Demon Copperhead
            (Demon Copperhead)

Auteur : Barbara KINGSOLVER

Traduction : Martine AUBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français
(Albin Michel)
                   en 2024

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Demon Copperhead

Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c’est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?

Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S’il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l’ignorance, et les opioïdes – dont les premières victimes sont les enfants –, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L’auteur de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women’s prize for fiction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1955, Barbara Kingsolver est l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, qui compte des romans tels que L’arbre aux haricots, Les yeux dans les arbres, ou Un autre monde (Prix Orange du Livre), reflète ses préoccupations sur le monde et la société : la place des femmes, les inégalités sociales, la relation au vivant, et la protection de l’environnement. Barbara Kingsolver vit aujourd’hui en Virginie.

 

 

Avis :

De David Copperfield à Demon Copperhead… C’est après avoir visité la maison de Charles Dickens que Barbara Kingsolver s’est décidée à écrire sur ce sujet qui la hante : la pauvreté endémique qui, combinée aux ravages des opioïdes, décime la population rurale de sa région des Appalaches, laissant sur le carreau, comme le garçon au coeur de ce roman, des ribambelles d’orphelins promis à l’enfer sur terre.

« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds. » Pour Demon Copperhead, le jeune narrateur contraint « de se mettre au monde tout seul » par une mère junkie gisant inconsciente sur le sol de son mobil-home, la naissance devait en effet s’avérer la prémonition de toute une vie à se battre seul contre le sort d’un monde méprisé et incompris : celui des « rednecks » ou culs-terreux, ces Américains pauvres et blancs des zones rurales, en particulier du Sud et des Appalaches, caricaturés par l’Amérique des métropoles en dégénérés ignares, alcooliques et violemment intolérants, dans les faits abandonnés par les pouvoirs publics à l’existence invisible de laissés-pour-compte de l’Histoire.

« Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. » Depuis que l’exploitation forestière, la culture du tabac et l’industrie du charbon ont entamé leur déclin, laissant derrière elles chômage, absence de perspectives et pauvreté, la région des Appalaches est exsangue. « Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. » Alors, au marasme socio-économique est venu s’ajouter une catastrophe sanitaire. Attirés comme des vautours par la vulnérabilité d’une population, marquée dans sa chair par des emplois souvent usants et accidentogènes, mais sans guère d’accès aux soins médicaux, les fabricants d’opioïdes ont inondé la région d’« inoffensifs » anti-douleur, usant, comme les procès récents ont commencé à le révéler, de tous les stratagèmes pour promouvoir des produits éminemment addictifs, portes d’entrée aux drogues dures. Aujourd’hui, la Virginie occidentale bat le record des morts par overdose aux Etats-Unis. Environ un enfant sur quatre doit y grandir sans ses parents détruits par les stupéfiants.

Ces gens qui sont ses voisins, Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans leur tête et dans leur peau. Crédible et réaliste jusque dans la langue gouailleuse oscillant entre la naïveté et la trop grande lucidité d’un jeune garçon privé d’enfance, la narration de son parcours par Demon Copperhead nous confronte de l’intérieur au rouleau compresseur de l’injustice, de la souffrance et du désespoir. Laissé orphelin par la violence et la drogue, il va devoir se battre pour tenter de se construire malgré les défaillances du système de placement familial et les pièges de l’addiction. Heureusement, entre ses mauvaises rencontres et fréquentations d’une part, ses propres béances intérieures d’autre part, il trouvera aussi sur son chemin suffisamment de personnages magnifiques de force et de générosité pour contrer les préjugés et changer le regard sur ceux que l’on présente habituellement en bloc comme un affreux ramassis d’indécrottables arriérés.

Un grand, riche et très long roman, couronné du prix Pulitzer, qui fait comprendre l’humiliation de cette Amérique-là, emmurée dans ses difficultés au point de voir en sa peau blanche le seul dernier vestige de sa fierté et, en un certain Trump, l’espoir d’être enfin compris. (4/5)

 

 

Citations :

Enfant de junkie, junkie aussi. En grandissant, il va devenir tout ce que tu veux pas connaître : dents pourries et regard de zombie, la galère d’avoir à planquer son matos dans le garage pour qu’il se fasse pas la malle, le motel loué à la semaine, tapi bien à l’écart de la route touristique. Ce gamin, s’il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean. Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
 

Il se trouve que Melungeon est un de ces fameux mots. Inventé pour détester certaines personnes jusqu’au jour où ils se le sont approprié et ont dit, Allez vous faire foutre, je prends. Ces gens étaient mélangés, toutes les couleurs plus du sang cherokee et aussi portugais, qui avant était un truc à part, c’est-à-dire pas blanc. La raison pour laquelle ils se sont mélangés c’était qu’à l’époque des pionniers, le comté de Lee était comme maintenant, les gens avaient pas même un pot pour pisser. Étant fauchés comme les blés ils ont juste pris du bon temps et se sont retrouvés avec des bébés de toutes les couleurs. S’ils allaient ailleurs, ces gamins entendaient le mot de haine, Melungeon. Mr Dick disait que c’était une autre façon de dire Pauvre bâtard de merde.
 

Nous on pensait en gros que Dieu avait fait du comté de Lee le trou du cul du monde du travail.
« Ce n’est pas Dieu », il a dit. (…)
« Ne pensez-vous pas, nous a-t-il demandé, que les mineurs voulaient une vie différente pour leurs enfants ? Après toutes les histoires que vous avez entendues ? Ne pensez-vous pas que les compagnies minières le savaient ? »
Ce qu’elles faisaient, nous a-t-il expliqué, c’est qu’elles barraient la route à toute possibilité, à part aller au fond des mines. Pas seulement ici, mais aussi à Buchanan, Tazewell, dans tout l’Est du Kentucky, ces comtés ont été achetés en totalité : terres, hôpitaux, palais de justice, écoles, tout appartenait à la compagnie. On avait pas tant que ça besoin d’être éduqué pour être mineur, alors ils ont laissé les écoles pourrir. Et ils ont bien veillé à ce qu’aucune fabrique ou usine ne passe la porte. Rien que le charbon. Encore aujourd’hui, il faut en faire du trajet pour trouver un autre boulot. Pas un hasard, a dit Mr Armstrong, et pour une fois on l’a cru, parce qu’au fond de nos pauvres boîtes crâniennes les pièces du puzzle s’assemblaient et c’est toute la terrible logique de notre monde qui nous apparaissait. Les pères en caleçon à la maison à siffler leur bière, les mères à l’épicerie avec leurs bons alimentaires. Les recruteurs de l’armée avec leurs boutons dorés venus récolter leur jackpot de personnes sans avenir. Merde.
Le problème quand on étudie nos origines c’est qu’on finit par avoir envie de frapper quelqu’un, par exemple Bettina Cook et tout le tintouin. (Faut pas rêver. Son père étant à la tête des supporters de football et grand donateur.) Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais, il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève.
 
 
« Quand j’étais petit, il a dit finalement, on faisait ce qu’on nous disait. C’est si dur que ça ? »
J’ai répondu qu’on était probablement plus paumés aujourd’hui à cause de la télé et du reste.
Il a demandé pourquoi, enfin. Qu’est-ce qui était si perturbant ? Je crois pas qu’il voulait que je balance sur Maggot, il se demandait juste sincèrement ce qui était si dur pour nous. Par rapport à avant. J’ai dit que peut-être la différence était qu’on voyait tout ce qu’on n’avait pas. Ceux dans le monde qui étaient plus riches que nous faisaient toutes sortes de conneries et s’en tiraient comme ça. Ça te fout les boules. Ça te perturbe.


Un parent mort est un drôle de fantôme. Si t’arrives à en faire une sorte de poupée, que tu la mets dans la maison où il a vécu, avec ses vrais vêtements et tout le reste, ça t’aide à te le représenter comme une personne, pas juste un trou dans l’air en forme de personne. Ce qui t’aide à te sentir un peu moins comme un enfant invisible en forme de personne.


« T’as pas idée des gens à qui elle a affaire. Ils débarquent tous les jours pour se faire prescrire des médocs. Ils sont prêts à raconter n’importe quoi pour avoir leurs antidouleurs. Genre calculs dans les reins. Ils emportent le flacon dans les toilettes et se piquent le doigt pour mettre du sang dans leur échantillon d’urine. Elle sait qu’ils achètent les médecins, mais si elle dit non, y en a qui deviennent vraiment mauvais. Qui lui crient dessus, la traitent de sale pute. » (…)
« Maman dit que la moitié de ces gens savent même pas qu’ils sont dépendants. Ils ont juste pris ce que le docteur leur a dit de prendre, et maintenant ils sont en manque et ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive. Tout ce qu’ils savent, c’est que maman leur a supprimé leurs médicaments et qu’ils ont l’impression qu’ils vont crever. »


Y avait des jeunes à l’intérieur, les plus grands jouaient au basket. Noirs tous autant qu’ils étaient, aussi entièrement que chez nous on était tous blancs, et vu l’allure de la rue, tout aussi fauchés. On vivait là où on était né. Peut-être qu’il fallait payer un supplément pour pouvoir se mélanger. 


Notre premier rendez-vous après la mort de Vester : le centre anti-douleur.
Celui où elle allait se trouvait à l’ouest de Pennington Gap dans un centre commercial tout en longueur qui semblait s’être fait bombarder, de même que les autres boutiques alentour. Cela dit, y avait peut-être deux cents voitures garées sur le parking. Sept heures du soir un dimanche, des files de gens qui attendaient de pouvoir entrer. Des femmes et des enfants endormis dans des voitures, des hommes allongés sur le trottoir. Comme il pleuvait, la plupart étaient blottis sous l’auvent mais certains étaient juste debout sous la pluie, comme s’ils trouvaient même plus la force d’y croire. (…)
Elle a regardé à travers le rideau de pluie et a fait, Oh. Y avait plus de monde que d’habitude. On était en mai, le premier du mois, le comté tout entier venait de toucher les minima sociaux. Je lui ai dit que je me voyais pas faire la queue, on serait encore là à minuit, et elle a dit, Sois pas bête, on entre pas, nous. Tous ces gens attendent de voir le médecin pour avoir leur ordonnance. Les nôtres elles viennent de papa, on est juste ici pour vendre ses médocs.
(…)  j’ai observé les allées et venues, essayant d’y comprendre quelque chose. T’avais ceux qui attendaient d’entrer, et ceux qui s’arrêtaient dans leurs vieilles Chevy, sortaient leurs sacs en papier et repartaient avec de l’argent. Faisant leur petit business. Dealer, t’imagines que c’est un truc de jeune, mais y avait là des tas de gens plus vieux. Je dis bien vieux, genre pattes folles et déambulateurs. Chique de tabac dans la joue, casquette de chasse avec le rabat baissé. Mr Peg se serait fondu dans le décor. J’ai pensé au soir où Kent lui avait donné un bon pour des échantillons gratuits, et Mrs Peggot avait dit qu’elle les jetterait dans les toilettes. Elle était loin de se douter, ils auraient pu venir ici et les échanger pour un mois de commissions. Ces vieux ploucs vendaient ce qu’ils avaient, tout comme Mr Peg, à l’époque où il avait toutes ces bouches à nourrir, vendait les chevreuils qu’il chassait et les tomates de leur jardin. On fait avec ce qu’on a.


Je lui ai demandé ce qui se passait si tu entrais dans cette clinique. Elle a dit, Tu donnes l’argent et on te fait l’ordonnance. Tout le monde sort avec exactement la même chose, la sainte trinité : Oxy, Soma, Xanax. Mais y en a plein qui poireautent tellement longtemps qu’ils se tapent une crise de delirium dans la salle d’attente. Elle avait l’habitude de récupérer les ordonnances de Vester chez Walgreens, de retirer la provision nécessaire pour les jours à venir, puis de venir direct ici pour vendre le reste. Une fois elle s’était fait presque deux mille dollars. T’as juste à repérer ceux qui sont en crise ou qui vomissent.


Elle m’a expliqué que les gens du laboratoire Purdue épluchaient les données avec leurs ordinateurs et qu’ils ciblaient des endroits comme le comté de Lee parce que c’étaient des mines d’or à leurs yeux. Ils repéraient les médecins qui avaient le plus de patients en invalidité, puis envoyaient leur armada de commerciaux à l’attaque.


Tommy m’a montré la photo de Big Tom. Ok, pas terrible. J’ai essayé de lui expliquer que c’était humain, qu’on avait tous besoin de s’en prendre à quelqu’un. Le beau-père qui file des claques à la mère, elle qui crie après le gamin, lui qui se venge sur le chien. (Non pas qu’on en avait un. Mais j’avais collé une trempe à mes Transformers.) C’était nous le chien de l’Amérique. Chaques catégorie de personnes a son nom propre, sauf nous, va savoir pourquoi. Beaufs, ploucs, péquenauds, pas de majuscules.

samedi 20 mars 2021

[Culot, Anaïs] Meurtres en promo

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Meurtres en promo

Auteur : Anaïs CULOT

Parution : 2021 (Lucien Souny)

Pages : 288






 

 

Présentation de l'éditeur :  

En perte de repères après un cinglant échec professionnel, Lisa retourne dans sa ville natale en Virginie, qu’elle a quittée dix ans plus tôt. Elle y croise des visages familiers, mais elle reste en retrait. Puis, en l’espace de trois jours, deux anciens de ses camarades d’école trouvent la mort. Les souvenirs se bousculent lorsqu’elle comprend que son retour coïncide avec le week-end de retrouvailles de sa promotion 2009. Elle s’y rendra à reculons. Alors que le sang continue à couler, elle est rattrapée par de vieux secrets, qu’elle pensait morts et enterrés grâce à une solidarité estudiantine inoxydable. Une histoire haletante et fascinante. Anaïs Culot n’a de cesse de brouiller les frontières, de décortiquer les facettes de chaque personnage, les rendant tantôt coupables, tantôt victimes. Une lecture noire qui donne un incroyable aperçu de la psychologie à la fois du prédateur et de sa proie, et qui interroge le lecteur sur ce qui est socialement acceptable et sur la justification de la violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anaïs Culot est née en 1991 à Châteauroux dans l’Indre. Après l’obtention d’un Master en sciences de l’atmosphère et du climat à Toulouse, elle poursuit ses études en journalisme scientifique, puis en littérature et civilisation anglophone à Paris. Aujourd’hui journaliste scientifique indépendante, elle vulgarise les travaux de plusieurs organismes de recherche. L’essentiel de ses loisirs est partagé entre ses passions pour le cinéma et l’écriture. Elle passe son temps entre la Vendée, l’Indre et la région parisienne. En 2016, elle a signé un premier roman intitulé Jusqu’à ce que la mort nous sépare.


Avis :

Fraîchement licenciée de son emploi à New York, Lisa, bientôt la trentaine, revient après une décennie d’absence dans sa ville natale de Virginie. Son retour coïncide par hasard avec les festivités organisées pour les dix ans de sa promotion de lycée. A demi enchantée seulement de ces retrouvailles, la jeune femme n’a pas le temps de renouer avec tous ses anciens camarades d’école que deux trouvent la mort en l’espace de quelques jours. Serait-il possible que ces décès, bientôt suivis d’autres disparitions aux allures de moins en moins accidentelles, aient un lien avec le passé et le secret pourtant hermétiquement scellé de la promotion 2009 ?

D’abord heurté par la scène d’introduction, d’une particulière violence et, à ce stade du récit, totalement inexpliquée, le lecteur reprend son souffle en arrivant en compagnie de Lisa dans cette petite ville américaine où tout le monde se connaît. Impossible d’y passer inaperçus et nous voilà bientôt familiers des lieux et des relations de la narratrice autrefois. Le climat s’avère d’emblée lugubre et pesant, alors qu’il semble vouloir imposer à Lisa l’intrusive et circonspecte curiosité de connaissances dans l’ensemble assez peu amicales. Il devient rapidement inquiétant lorsque commencent à s’accumuler les évènements douteux, puis franchement menaçants, dans ce qui se révèle une série meurtrière. Depuis longtemps déjà, le lecteur ne sait plus à qui se fier, se doutant d’un lien avec les faits de l’épouvantable introduction, et constatant la mauvaise conscience de protagonistes dont on ne sait plus s’ils sont victimes ou coupables, tant dans les évènements d’hier que dans ceux d’aujourd’hui.

Ici bons et méchants n’existent pas. Seul prévaut le rapport de force entre dominants et dominés du moment, dans une confrontation où, sans morale aucune, chacun n’a de cesse de s’emparer du manche, coûte que coûte. Ainsi tout n’est question que de circonstances, mais aussi, peut-être, de grain de folie, les plus fous ayant l’avantage de l’imprévisibilité et de la désinhibition absolue.

Cette noire histoire de vengeance aux tardives et démesurées répercussions se lit en un souffle de suspense, avec, pour seule moralité, la terrifiante loi du plus fort… ou du plus fou. (4/5)


Citations :

Avant, mon esprit indépendant et mon incapacité à me préoccuper des banalités qui font la vie d’une ado un parcours du combattant donnaient l’illusion que l’avis d’autrui m’importait peu. Ce qui était partiellement vrai. La vie de tous m’importait peu. L’avis de certains m’importait trop. Dix ans plus tard, les choses s’inversent. L’avis de tous m’importe, car je n’ai plus rie à prouver à la minorité de personnes qui me sont proches. J’ai enfin cessé d’accorder un intérêt démesuré à ce que pensent mes parents de ma vie et de mes choix.

Je m’apprête à descendre l’escalier lorsque j’aperçois mon reflet. J’ai pris dix ans en une nuit. Aucune chance que cette chose dans la glace soit la personne que j’étais hier. Elle a bien l’apparence de ce que  je ressens en ce moment. Ce doit être un miroir magique, qui vous montre votre état intérieur. Si une telle chose existait, elle permettrait à beaucoup de personnes de se faire porter malade. Imaginez si l’on pouvait lire sur votre visage chaque chose que vous ressentez mais n’exprimez pas habituellement. On pourrait décrypter à quel point vous avez mal au ventre en fonction des rides qui vous creusent la face. Ou bien l’intensité de votre gueule de bois selon la pâleur de votre peau et la largeur de vos cernes. Mais il serait aussi possible de détecter la dépression , qui est loin de se déchiffrer sur le visage de celui qui la subit. Le miroir de vos émotions rendrait alors impossibles les faux-semblants. Tout le maquillage du monde ne suffirait pas à masquer votre désespoir. On se sentirait obligé de vous aider rien qu’en vous regardant.


 

mardi 5 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] L'Ange noir





J'ai beaucoup aimé

Titre : L'Ange noir

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Plon

Parution : 1998

Pages : 442








 

Présentation de l'éditeur :   

1798 dans le Nouveau Monde. Lorsque Nancy donne la vie à son petit Nat, la belle Abyssine voit qu'il porte sur la poitrine trois taches qui forment une sorte de triangle. Pas de doute, c'est le signe de Dieu. Celui qui deviendra le prophète du peuple noir possède déjà la "marque des rois". Elle vient d'enfanter l'Espoir. Bien vite, les orphelins de l'Afrique, vendus comme esclaves aux nantis du Nouveau Monde, vont venir écouter les promesses de liberté que délivre leur nouveau Prêcheur. Mais si les sermons envoûtants ont le pouvoir d'invoquer l'insubordination, les mots ne suffisent pas à parer les coups de l'ennemi blanc. Pour les opprimés noirs du début du XIXe siècle, la réponse est sans appel : "Ceux qui recevaient le fouet en tiendront désormais le manche."

 

 

Avis :

Nat Turner a été jugé par ses contemporains comme un meurtrier particulièrement sanguinaire, aux actes totalement atroces et incompréhensibles. De nos jours encore, dans le Sud des Etats-Unis, les mères continuent de menacer les garnements du "vieux Nat" pour les impressionner. 

Catherine Hermary-Vieille revient sur la vie de cet esclave noir à la fin du XIXème siècle en Virginie et apporte un éclairage objectif sur la société de l'époque, son ordre économique et social, les mentalités et les convictions qui ont conduit au drame et à sa condamnation sans appel. Fils d'une Africaine arrachée à son pays et vendue à un fermier de Virginie, Nat a été élevé par sa mère dans le souvenir de ses racines, dans un profond mysticisme, et avec l'espoir qu'il connaisse un sort meilleur que celui de ses semblables en Amérique. Hélas, de déceptions en humiliations, Nat se retrouvera par désespoir à la tête de la révolte sanglante et violemment réprimée d'une poignée d'esclaves, trente ans avant l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis. 

Derrière le meurtrier, se dessine le portrait méconnu d'un homme intelligent, profondément croyant et désespéré, qui, parce qu'on ne lui aura pas laissé d'autre alternative, aura tenté le premier, au prix d'un sacrifice et d'un acte terribles, de faire entendre une voix pour la dignité et la liberté des esclaves. 

Offrant enfin à Nat Turner la possibilité de se faire entendre, ce roman historique qui ne peut laisser indifférent est aussi d'une lecture agréable, fluide et addictive. (4/5)


Citations :

Nat Turner matérialisait les difficultés d’une société tout entière et, pour rendre une équitable justice, c’est un ordre social et économique, des convictions et des dogmes qu’il aurait fallu soumettre au jugement des consciences. Et de cette tâche, le juge Cob se sentait incapable. 
            
Parce qu’on ne lui avait laissé aucun choix, il avait exprimé avec violence la désespérance des siens, commis le crime de rendre œil pour œil, dent pour dent.       
   
Si des Blancs prisonniers en Afrique avaient tué soixante indigènes pour regagner leur liberté, les leurs les auraient accueilli en héros.          

La confiance disparue, méfiance et incompréhension s’installèrent (de nos jours encore, dans le Sud, une mère menace un enfant désobéissant d’appeler « le vieux Nat »). Mais il fallut encore plus de trente années pour que l’esclavage soit aboli aux Etats-Unis. Nat aurait eu soixante-quatre ans.