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samedi 24 octobre 2026

Critique : "Paradisi Gloria" de Elise Lespade | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Paradisi Gloria" de Elise Lespade

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Paradisi Gloria

Auteur : Elise LESPADE

Parution : 2026 (Cercle Ouvert)

Pages : 781

Accès au livre : ISBN 9791070210208  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Depuis la prison, la jeune Zoé Bromberg écrit à une certaine Isabelle, amie de son oncle, pour la prier de lui trouver un avocat. Afin de convaincre son ex-mari, ténor du barreau, de défendre l’accusée, Isabelle entreprend de lui raconter ce qu’elle sait – ou croit savoir – à propos des Bromberg. Et notamment la relation destructrice qu’entretiennent deux frères : Dimitri, l’aîné, pilote de chasse, père de Zoé, figure de domination et de violence, et Gaspard, le cadet, victime de son emprise.

Peu à peu, les points de vue se déplacent, d’autres voix s’entrelacent et se succèdent. Se dévoile alors l’histoire d’une famille de petite bourgeoisie dans la France contemporaine, comme une constellation de destins dévastés, minée par les secrets, les traumatismes, les manipulations, et qui s’est complètement désintégrée à partir du jour où la mystérieuse et turbulente Alexis de la Paz, elle-même pilote virtuose, est arrivée pour épouser Dimitri. 

Avec ce premier roman d’une puissance et d’une ambition stupéfiantes, Élise Lespade nous précipite dans un tourbillon choral vertigineux, tragique et lumineux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1991, Élise Lespade vit et travaille à Paris depuis une quinzaine d’années. Paradisi Gloria est son premier roman.

 

 

Avis :

Le souffle et la densité d’un roman russe, la noirceur et la tension psychologique d’une tragédie grecque : avec ses près de huit cents pages, l’ambitieux premier livre d’Elise Lespade est une des belles découvertes de la rentrée littéraire. Sous son titre en trompe-l’oeil se cache une implacable descente aux Enfers.

Accusée d’avoir tué son père, Zoé Bromberg, dix-neuf ans, écrit depuis sa prison à Isabelle De Boeck, une amie psychiatre de son oncle, pour qu’elle l’aide à trouver un avocat après la défection des trois précédents commis d’office. Celle-ci s’emploie à motiver son ex-mari, ténor du barreau, en lui racontant ce qu’elle croit savoir de l’histoire des Bromberg, famille de la bourgeoisie alsacienne déchirée par la lutte fratricide entre Dimitri, pilote de chasse au tempérament ombrageux, et Gaspard, étudiant en psychiatrie écrasé par l’aura vénéneuse de son aîné. Une femme, Alexis, elle aussi pilote de chasse, va servir malgré elle de carburant à cette rivalité. Elle est l’épouse de Dimitri et la mère de Zoé. Des années 1980 à aujourd’hui, le récit d’Isabelle, entrecoupé d’enchâssements narratifs plongeant dans l'intimité de cette dynastie maudite, reconstitue pièce par pièce le puzzle d'un drame annoncé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce coup d’essai, fruit de sept années d’écriture, n’est rien moins qu’un coup de maître. Jouant des ellipses et des changements de focale à travers époques et personnages, le récit qui, confié à Isabelle, assemble de manière indirecte et subjective les morceaux d’une réalité fuyante, se réajuste continuellement, pour le plus grand trouble du lecteur, à mesure que s’y intercalent les pans de narration, quant à eux saisis sur le vif, montrant tour à tour le point de vue des autres personnages. Captif de ce vaste kaléidoscope dont les cercles concentriques convergent peu à peu vers l’élucidation de ce qui s’est vraiment joué, l’on se retrouve pris au piège d’une tension psychologique étouffante, dans un engrenage infernal né d’une secrète faute originelle aux retombées d’autant plus incalculables que silencieuses et souterraines.

S’adaptant à chaque personnage, capable de déferler en phrases fleuves au lyrisme sombre comme de s’armer de précision technique aéronautique, l’écriture varie de registre et de rythme, les voix se relayant pour former le torrent d’une parole immersive, ultra-dense, qui n’hésite pas à faire le choix de la démesure dramatique pour retrouver la force d’effroi de la tragédie antique. Il faudra bien tout le talent de Maître De Boeck, dans le rôle d’un Deus ex machina attendu, pour enfin espérer une lueur au plus profond des cercles de cet enfer.

Ce premier roman-monstre, fascinant et vertigineux, dévoile une voix littéraire dont on a hâte de retrouver le souffle et la plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pas rasé, pieds nus dans des chaussures en cuir qu’il avait enfilées comme des babouches, l’arrière écrasé sous le talon, il était sanglé dans une robe de chambre à carreaux pelucheuse, bâillant sur une poitrine rougeaude, semée de poils blancs frisottés, et faisait, avec sa stature imposante, ses cheveux crépus et ses petits yeux bleu clair bordés de cils de poupée, l’effet troublant de quelque vieux casse-noisette lubrique, conçu par un fabricant de jouets aux instincts légèrement dévoyés.


L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu montrent suffisamment qu’en progressant la civilisation n’a absolument pas entravé ni aboli la tendance sur laquelle repose le concept de la guerre : celle d’anéantir l’ennemi. (Carl von Clausewitz)


Les choses — elles ne viennent pas de rien, vous voyez ? Elles ont une origine, une cause, même si cette cause paraît déconnectée des faits qu’elle explique. Et si ces faits sont de nature, disons, mauvaise, alors il y a de grandes chances pour que la cause qui les ait provoqués soit de nature similaire. Parce qu’un mal vient toujours d’un autre mal, pas vrai ?


Et ce fut au bout de quelques mois à ce rythme qu’elle finit par réaliser la chose : qu’en dépit de sa condition physique encore diminuée, ces facteurs de charge, son corps les encaissait indéniablement beaucoup mieux qu’autrefois. Elle finit par s’en ouvrir à un médecin spécialiste en aéronautique, lequel lui expliqua qu’il n’y avait au fond là rien que de très naturel : dans les figures de voltige les plus ardues, soumettant le corps à des facteurs de charge positifs, le processus de centrifugation provoquait la descente du sang dans la partie basse du corps, d’où résultait la baisse du champ visuel et le risque de perte de connaissance. Mais, dans son cas particulier, expliqua le médecin, partiellement privé de la possibilité de migrer vers les jambes, le sang continuait d’irriguer le cerveau en plus grande quantité ; à facteurs de charge égaux, elle pouvait donc, assez paradoxalement, jouir d’une vision centrale et résister à la sensation de “voile noir” beaucoup plus longtemps qu’un pilote parfaitement valide. “C’est ce que montre l’exemple de Douglas Bader, conclut le médecin, ou de Maressiev. Culs-de-jatte, ils possédaient sur leurs opposants un avantage presque déloyal. Comment croyez-vous qu’ils aient pu réaliser des performances aussi spectaculaires sinon grâce à leurs jambes artificielles ?”

jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

lundi 12 octobre 2026

Critique : "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb




J'ai aimé

 

Titre : L'adolescence du perroquet

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782226513045  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« L’amour n’est pas un dû. » (Amélie Nothomb)

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. Elle publie cette année son 35e roman.

 

 

Avis :

Après plusieurs récits intimes, Amélie Nothomb revient à la fiction avec une fable animalière métaphorique, imprégnée de son habituelle et savoureuse bizarrerie. 

À quarante ans, Alban, chroniqueur radio habitué à tromper sa solitude dans la compagnie silencieuse des oeuvres du Louvre, adopte clandestinement Jo, un jeune perroquet gris du Gabon issu d'une espèce protégée et doté d'une intelligence redoutable. Après une période de bonheur fusionnel marquée par l'apprentissage du langage, la cohabitation dérape brutalement lorsque l'oiseau atteint l'adolescence. Devenu tyrannique, Jo multiplie les crises d'agressivité et rejette violemment l'autorité de son maître, transformant la cellule familiale improvisée en arène de confrontation furieuse. 

Sous des airs de comédie absurde s'installe un huis clos psychologique cruel. Tour à tour charmeur, capricieux et destructeur, doté du langage mais réfractaire à toute humanisation, le perroquet reste constamment entre l'animal et l'enfant, ses répliques acérées et ses comportements rebelles évoquant sans détour une crise d'adolescence, ironiquement appelée à durer au vu de la longévité de l’espèce. Écho direct aux confidences de la romancière sur son refus de la maternité, le livre place Alban face à son besoin affectif en lui révélant que « l'amour n'est pas un dû ». Échappant obstinément aux projections humaines, l'oiseau le prive de l'illusion de la réciprocité et lui rappelle qu'élever un autre être revient d'abord à accepter de le perdre.

L’exagération grotesque accentue encore la dureté du propos, quand, en fait d’interlocuteur idéal, le narrateur ne rencontre finalement qu’incommunicabilité. Original et bien pensé, le roman tourne pourtant assez rapidement en rond, sa fin ouverte renforçant le sentiment persistant d’un certain creux, à tout le moins d’une nouvelle étirée manquant de densité. Ce cru mineur dans la production d’Amélie Nothomb reste malgré tout une fable piquante sur ce que l’amour exige de renoncements. (3/5)

 

 

Citations :

L’inspiration fonctionne de cette manière. C’est pour avoir lu La Princesse de Clèves que Radiguet conçut le projet d’écrire Le Bal du comte d’Orgel. Le son de ces deux livres diffère complètement. Être inspiré, ce n’est pas marcher sur les traces de quelqu’un. C’est être catapulté par un levier dont on ne connaissait pas l’existence.

Détruire à coups de bec est le propre de ces animaux. Déterminer à quelle pulsion cela correspondait revenait à enquêter sur les instincts les plus inquiétants de toute espèce, l’humaine n’étant pas la moins honorablement outillée. En gros, l’oiseau était tellement fasciné par le pouvoir de son appendice à bords coupants qu’il ne pouvait résister au désir de s’en servir. Posséder une arme, c’est déjà la dégainer.

Rien ne me met aussi mal à l’aise qu’un homme qui roule des mécaniques ou une femme qui minaude. Comment se retenir de leur dire qu’on a remarqué que l’un était un homme et l’autre une femme ? Je raffole de la plaisanterie du vrai gentleman qui, entrant par erreur dans une salle de bain et y découvrant une femme nue, referme la porte en disant : « Monsieur, je vous prie de m’excuser. »

Rares sont ceux qui se soucient de l’aspect de leur âme ; ils croient que cela sert à aller au paradis. Je ne pense pas que la beauté de l’âme serve à quoi que ce soit. Je suis sûr que la laideur de l’âme fait de la vie un enfer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

jeudi 8 octobre 2026

Critique : "Un marché noir" de Bérénice Pichat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un marché noir" de Bérénice Pichat




J'ai aimé

 

Titre : Un marché noir

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2026 (Les Avrils)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782383110415  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté. Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonciations font rage. Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Après l’immense succès de La Petite Bonne (Les Avrils, 2024, Le Livre de Poche, 2026, Prix des libraires 2025), elle nous entraîne dans la zone grise de l’Occupation avec une inventivité romanesque éblouissante. Ni héros ni salauds, ses personnages déchirants questionnent nos dilemmes moraux et notre humanité quand tout vacille.

 

 

Avis :

Après le succès de La Petite Bonne et son exploration des traumatismes des gueules cassées, Bérénice Pichat consacre son nouveau roman aux dilemmes moraux engendrés par le marché noir sous l'Occupation. 

Dans ce Paris de 1943 étouffé par les privations, chacun se débrouille comme il peut avec ses scrupules pour survivre. Servane, dix-sept ans et des idéaux encore neufs, accepte de livrer des colis pour un réseau clandestin. Paul, trafiquant aguerri et cynique, navigue dans les eaux troubles du marché noir sans plus s’embarrasser de moralité. Le danger rôde, qui serre tout le monde de près, résistants comme profiteurs.

Sans chercher à distribuer les rôles entre coupables et innocents, le récit s'attache surtout à montrer comment la faim et la peur en temps de guerre peuvent finir par brouiller les repères habituels, bousculant convictions et principes dès lors qu’il s’agit de parer aux nécessités les plus immédiates. Entre résistance, débrouille et compromission, s’ouvre un espace trouble, empli de choix impossibles et d’arrangements consentis, où, loin d’un affrontement binaire, bien et mal apprennent à mêler leurs eaux. Ainsi des deux personnages, l’une cherchant la lumière, l’autre se nourrissant de l’obscurité, dont les trajectoires en arrivent à converger vers un dénouement commun qui leur échappe.

Rythmée par l’alternance des voix de Servane et Paul, la narration, pourtant assez classique et prévisible dans son déroulement, conserve une efficacité certaine. Le récit retrouve cette alternance de prose et de vers libres propre à l'auteur, tandis que les phrases brèves, les changements réguliers de perspective et la montée constante du péril entretiennent une fluidité et une tension narratives suffisantes pour tenir le lecteur en haleine. L’on reste néanmoins beaucoup plus circonspect quant à plusieurs choix romanesques qui relèguent l'ouvrage bien en-dessous de l’immense réussite de La Petite Bonne, à commencer par l’improbable romance qui, en fait d’illustrer l’ambivalence des personnages, ne fait qu’accentuer leur manque de crédibilité générale. Entre une Servane faisant preuve d’une naïveté d’enfant tout en agissant avec une maturité d’adulte et un Paul dont la tardive rédemption morale paraît un peu trop commode pour faire croire à une vraie dualité, le livre s’englue dans une maladresse qui échoue à caractériser les ambiguïtés et les contradictions humaines. 

La déception est d’autant plus au rendez-vous que Bérénice Pichat restitue avec beaucoup de justesse le climat de pénurie et de méfiance propre à l'Occupation. Dans son souci de la zone plus ou moins grise où chacun s’est alors retrouvé pour sauver sa peau, la romancière en vient à faire glisser son propre livre dans une presque mièvrerie pétrie d’apaisement et de réconciliation, quand le véritable propos était justement de souligner combien cette période fut glauque et perturbante. Dommage, l'on aurait tant aimé ressortir troublé de cette narration. (3/5)

 

 

Citations :

C’est insidieux, la faim. Au début, ça paraît négligeable. Une fringale qui dure, un creux sans fond. Faute d’être jamais satisfait, ce désir latent s’organise et progresse. On prend sur soi, on se serre la ceinture, comme si de rien n’était. Mais ça ne fait que croître : la voix du manque vire, trouble, tourne à la hantise. Face à l’estomac vide depuis trop longtemps, plus rien ne paraît important, plus rien ne tient. À part le prochain repas.


Le marché noir est combattu, très bien – mais les autorités sont bien conscientes qu’une famine absolue provoquerait des émeutes. De ce fait, le marché gris reste toléré : police et occupant ferment les yeux sur les petits trafics vivriers des familles. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

vendredi 2 octobre 2026

Critique : "Minotaure" de Boris Bergmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Minotaure" de Boris Bergmann




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Minotaure

Auteur : Boris BERGMANN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782226511874   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Être l’indésiré, né hors du désir du père, voilà mon acte de naissance.
J’y réponds par un désir extrême, une surenchère d’histoires vécues… ou racontées.
Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre.
Avant de les dévorer. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Boris Bergmann est né à Paris en 1992. Il est l’auteur de cinq romans dont Nage Libre (prix de la Vocation 2018) et Les Corps insurgés (prix Fénéon 2020). Il a été pensionnaire de la Villa Médicis et de la Villa Kujoyama. Il a organisé des expositions en France et à l’étranger (autour de l’œuvre de René Daumal, notamment) et collabore en tant qu’éditeur associé à la revue d’art et de littérature Magma. Minotaure est son premier roman autobiographique.

 

 

Avis :

Grandir lorsqu'on se vit comme le monstre caché d’un secret de famille peut ressembler au parcours du Minotaure dans son labyrinthe. A vingt-trois ans, Boris Bergmann délaisse pour la première fois la fiction pour une quête intime et douloureuse à la rencontre de son père biologique.

Incarnation de l’enfant indésiré depuis la fuite paternelle à l'annonce de sa conception, l’auteur s'est retrouvé le jouet, dans sa jeunesse, de pulsions et d'excès destinés à combler le vide laissé par cette désertion. « Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre. Avant de les dévorer. » Pour vaincre le monstre en lui une fois pour toutes et sortir de cette errance émotionnelle semblable à la traversée d’un dédale, il décide de forcer la porte de son père. Son choix de la confrontation est le début d’un travail d’apprivoisement de la colère vers une forme d’apaisement. A défaut de la reconnaissance de son géniteur, il lui faut apprendre à faire la paix avec ce qu’il a reçu, en l’occurrence l’amour inconditionnel d’une mère à la personnalité hors normes, militante de la première heure au sein de l’association Aides, ainsi que d’un père de substitution issu de la communauté gay.

Ce cri littéraire viscéral, dicté par une urgence évidente, semble porté par le souffle d'une tempête. L’allégorie du Minotaure aidant, s’imprime dans l’esprit du lecteur l’image d’un taureau écumant de souffrance et de rage, cherchant dans ses virevoltes désordonnées à se libérer de ses entraves. Dans son besoin impérieux de vérité, quelle qu’en soit la violence, le texte bouscule et, n’ayant que faire de se ménager, plonge jusqu’au tréfonds d’une lucidité sans concession. Cette quête brute, menée à l'allure d'un galop endiablé, ancre le récit dans une tension fébrile, dont le véritable enjeu, bien au-delà de la quête des origines, est le combat livré pour se réapproprier sa propre existence.

Certes, le texte frise parfois la leçon de mythologie et s'encombre d'une théorie un peu lourde. L’omniprésence du mythe grec n’en est pas moins ce qui le sauve du simple règlement de comptes autobiographique. A travers le masque du monstre, l’écrivain s’extrait du fait divers pour toucher à la peur universelle de l'abandon, le dédale traduisant mieux que tout discours n’importe quelle enfance abîmée et les désordres affectifs qui en découlent souvent. Cette mise en image du traumatisme est aussi ce qui l’amène sur le chemin de la résilience. Dans un labyrinthe, rien ne sert de se cogner aux murs. Mieux vaut s’appliquer à trouver son fil d’Ariane, qui tient ici à la force des liens l’unissant à une mère libre, à contre-courant des usages patriarcaux, et à un homme gay, au portrait touchant. Le livre s'achève ainsi en un salut pudique à ce duo de coeur, qui s’est employé à réinventer la transmission manquée.

Boris Bergmann signe un récit volcanique mais libérateur, qui déplace peu à peu la question de l’origine vers celle de l’héritage choisi. Sans doute pas un ouvrage consensuel tant il bouillonne et force parfois la conceptualisation, il n‘en impressionne pas moins par son énergie et sa sincérité féroce. (4/5)

 

 

Citations :

Picasso, encore, a peint le monstre hybride à de nombreuses reprises. Il en avait même confectionné une petite statue de céramique, figée dans les fours de Vallauris. Ce minotaure miniature servait d’insigne à son désir. Quand il organisait un dîner dans sa villa cannoise de la Californie et qu’il choisissait une future conquête pour la nuit, il posait devant son assiette le minotaure. Le prendre et le garder, c’était accepter ce probable coup de semence. 
Plus tard, après sa mort, sa fille, Paloma, dut se battre au tribunal pour obtenir sa part d’héritage. Les artistes n’ont pas d’enfant, pas de lignée. Le procès fit jurisprudence en matière de filiation : depuis ce jour, la loi française ne tolère plus les bâtards. Tous égaux, tous légitimes, tous reconnus.
Après avoir gagné le droit de porter le célèbre patronyme, Paloma voulut le faire fructifier à son tour. Elle le vendit pour un parfum, siglé « Paloma Picasso ». Son nom : Minotaure. Son odeur : revanche.


Le sentiment du manque prend des formes étranges. Il n’est pas clair. Je ne l’énonce pas. Ni en classe ni à ma mère. Rarement aux amis du collège. Pas même à Domi. Je le garde pour moi. Dans mon silence d’enfant unique. Et c’est silencieusement qu’il s’exprime en moi.


N’est-il qu’un Malgré eux ? Un piteux cas d’école du livre de l’avocate ? Un corps abusé par ma mère, utilisé et trahi ? Ou bien un séducteur ? Un baiseur obsédé par son pouvoir, profitant de son autorité ? Un psy de la famille laissant un fils dans la nature ? Un petit prédateur d’avant #MeToo forcé au secret et à la victimisation ?   Pourquoi continuer à chercher ? Chaque trouvaille est une nouvelle occasion d’être déçu. Chaque rebondissement est comme le pouls d’une rencontre à laquelle j’essaye, par tous les moyens, de donner du sens.


« Mais je n’y suis pour rien. Ça me dépasse… » 
À l’origine et à son insu, il serait l’homme trompé, la victime – j’ose prononcer ce mot à sa place. Victime de ma mère, il y a trente ans, et de moi, aujourd’hui. Enfoui en lui, un soupçon hargneux : n’être que le rouage d’un complot. J’aurais aimé qu’il se place au-delà du crime, hors de l’ordre étroit de sa colère. Qu’il ne demeure pas borné, qu’il se dégage du remords. Mais toute parole indolore est inutile et ricoche face à ce mur. Au sens propre : le père est l’hôpital qui se fout de la charité.   
« On m’avait fait la promesse que je n’aurais jamais de vos nouvelles. » Cette promesse de ma mère, je reconnais ne pas l’avoir tenue. Pour ne pas l’avoir faite.


C’est moi cette fois qui le quitte, qui l’abandonne. Ma mère l’a déjà fait, il y a bien longtemps. Dès notre première rencontre, je l’avais compris : elle l’a effacé en n’écoutant qu’elle-même. C’est pour lui ce qui est vraiment insupportable. Qu’une femme lui échappe, édicte à sa place, tranche en sa faveur, abolisse son autorité. En choisissant Bruxelles, je refuse que la loi le reconnaisse comme père, je répète le choix de ma mère. Je ne le traduis pas en justice. Je bannis son nom, son héritage. Je veux juste savoir. Ensuite, je le jette.


Elle a inversé le rapport, la domination habituellement tolérée. C’était elle le taureau, le monstre. Usant de la semence à sa guise, jouissant pour elle, procréant pour elle, désirant sans son aide. Et plus encore que lui. Son désir est immense : il a suffi à ma mère pour arracher ma naissance, la braquer, l’enlever. Un rapt mais à l’envers. À l’envers de l’histoire de l’art, de l’histoire des dieux, de l’histoire du viol. À l’envers de toute l’histoire. Elle a vengé Sabines, Alcippe, Alcyone, Aura, Perséphone, toutes violées, engrossées, abusées, déflorées, pénétrées. Et toutes les autres, toutes celles qui au moment où j’écris subissent.
(…)
Elles racontent la même chose. Le désir d’une femme plus fort que celui de l’homme, c’est rarement dans ce sens-là. Mais c’est vrai : le désir d’une femme dépasse l’homme, de loin.
Forcément, pour le père, ce dépassement se doit de sévir dans l’ombre, jamais de face, il se conjugue en coup bas. L’histoire nous l’a trop appris : le geste héroïque de la femme est la trahison. C’est l’équivalent du meurtre chez l’homme. Mais la trahison a un pouvoir en plus, un pouvoir unique : elle inverse les rôles.


Père se sert de ma mère pour jouir. Elle se sert de lui pour enfanter. Tous deux abusent l’un de l’autre. Mais là où j’admire ma mère, c’est qu’habituellement l’abus est le propre du masculin.