Affichage des articles dont le libellé est Autriche. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Autriche. Afficher tous les articles

samedi 7 mars 2026

Critique de "Braconnages" de Reinhard Kaiser-Mühlecker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Braconnages " de Reinhard Kaiser-Mühlecker

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Braconnages (Wilderer)

Auteur : Reinhard KAISER-MUHLECKER

Traduction : Olivier LE LAY

Parution : en allemand (Autriche) en 2022,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782072998584  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1982 dans une famille paysanne de Haute-Autriche, Reinhard Kaiser-Mühlecker a étudié à l’université de Vienne et publié son premier roman en 2008. Aujourd'hui une figure majeure de la nouvelle littérature autrichienne, il se partage entre le travail sur l'exploitation agricole familiale et l'écriture.

 

Avis :  

Avec pour seuls rappels du monde extérieur, comme deux infiltrations têtues, la rumeur sourde de l’autoroute toute proche et la longue balafre de la ligne à haute tension, la ferme de Jakob en Haute-Autriche est une île que rien ne vient distraire de ses préoccupations laborieuses et de ses fermentations familiales.

« À la fin de l’enfance, voilà longtemps, vers l’âge de douze, treize ans, ça lui était tombé dessus : la sensation, impalpable et qui devait ne jamais plus le quitter, d’être banni de l’existence, (…) dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence, et il attendait. » « Tant que la mort n’était pas là, il lui fallait continuer, et il continuerait, vaille que vaille, solitaire et buté comme un âne de bât, (…) sans se demander une fois encore si, eût-il vécu ailleurs, dans un autre endroit, les choses n’auraient pas été différentes, non pas certes meilleures, peut-être, mais du moins un peu plus supportables. »

Depuis son adolescence, c’est lui, Jakob, qui se sent investi du fardeau de la ferme familiale, lui qui, du matin au soir et sans jamais de trêve ni même le temps de réfléchir à la manière, abat le plus gros du travail, rentrant à grand peine sa colère et ses frustrations de ne pouvoir compter que sur lui-même face à un père coutumier des initiatives hasardeuses, une mère murée en elle-même et un frère et une sœur partis mener en ville une existence qu’il ne parvient même pas à imaginer. Par leur faute, se figure-t-il, le voilà réduit à une bête de somme gagnant à peine sa pitance malgré ses efforts incessants, la ferme ne faisant que toujours péricliter un peu plus. Chaque année, il faut vendre un morceau de l’exploitation pour maintenir à flot ce qu’il reste. A ce train, ne subsistera plus grand-chose quand viendra le temps de l’héritage, pour l’heure encore aux mains de la grand-mère, la fort malcommode matriarche aujourd’hui clouée dans son fauteuil. Un héritage de toute façon maudit, puisque, par-devers lui, chacun sait ce qu’il doit à la spoliation juive pendant la guerre…

Mais la mairie venant d’ouvrir au village une résidence d’artiste, Jakob, venu prêter main forte au rafraîchissement du local, y rencontre une jeune femme en mal de projets et bien vite disposée à troquer les aléas de la création artistique contre la très concrète vie agricole. Bientôt mariée à un Jakob accoutumé à suivre la pente de son destin, pour une fois ascendante, Katja s’investit si bien dans la ferme que, convertie au bio et tournée vers l’extérieur, l’exploitation finit par retrouver une vraie prospérité. Est-ce la fin de la fatalité et le début d’une nouvelle ère ouverte au bonheur et au progrès ? C’est sans compter les vieux secrets et la violence qui couve, héritée du passé, au fond de l’âme de Jacob.

Car, tout comme son chien « braconnier » qu’il s’astreint en pure perte à dresser pour lui faire passer « le goût du sang », Jakob a beau se battre constamment avec lui-même, sa nature profonde finit toujours par prendre le dessus. Volontiers solitaire, peu enclin ni à l’introspection ni aux épanchements et incapable de repousser les frontières d’un monde clos qui constitue son seul horizon, il cède d’autant plus au fatalisme qu’une culpabilité plus ou moins consciente venue du passé pèse sur lui comme une malédiction. Face à son double héritage, celui collectif du nazisme et du silence, et celui plus personnel de ses origines, une sorte de résignation le pousse, comme s’il n’existait pas d’échappatoire, sur la pente d’une destinée aux allures de chemin de croix.

Lui-même agriculteur en Haute-Autriche, c’est en connaissance de cause que l’auteur sonde l’âme de son personnage et pèse l’héritage du passé de son pays. D’un réalisme parfois glaçant malgré la pudeur de l’écriture, il décrit un monde qui, trimant sans bruit et souvent misérablement dans un attachement viscéral à ses lieux et à son milieu d’origine, s’est peu à peu retranché du reste de la société, son isolement social et culturel favorisant une souffrance vécue comme sans issue et débouchant possiblement sur les pires tragédies. 
Une superbe exploration du monde paysan et de ses interrogations existentielles, qui trouve un écho saisissant, côté français, dans Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. (4/5)

 

Citation : 

Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.

 

Vous aimerez aussi : 

 
 Lafon, Marie-Hélène : Hors Champ
 
 


 

mardi 3 juin 2025

[Kehlmann, Daniel] Jeux de lumière

 





Coup de coeur 💓 

 

Titre : Jeux de lumière (Lichtspiel)

Auteur : Daniel KEHLMANN

Traduction : Juliette AUBERT-AFFHOLDER

Parution : en allemand en 2023,
                   en français en 2025 (Actes Sud)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le réalisateur G. W. Pabst tourne en France au moment où Hitler prend le pouvoir outre-Rhin. Fuyant l’horreur qui se dessine dans cette nouvelle Allemagne, il se réfugie à Hollywood, mais là-bas, celui qui fut l’un des maîtres du cinéma allemand d’avant-garde, qui a dirigé les plus grandes stars du muet, n’est qu’un réalisateur parmi d’autres. Même Greta Garbo, qu’il a immortalisée dans "La Rue sans joie", ne peut rien pour lui. Lorsqu’il apprend que sa vieille mère est malade, Pabst rentre dans son Autriche natale, annexée par l’Allemagne nazie, mais la guerre éclate et les frontières se ferment. Bloqué dans le Troisième Reich, Pabst est vite confronté à la brutalité du régime. Bientôt Goebbels, le ministre de la Propagande du Reich, veut faire tourner le génie du septième art. Persuadé de pouvoir résister à ses avances et de ne se plier à aucune autre dictature que celle de l’art, Pabst fait alors le premier pas vers un enlisement sans retour. Daniel Kehlmann revisite avec maestria la vie de l’un des géants du cinéma et montre ce que peut la littérature : se rapprocher de la vérité par l’invention.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975 à Munich, Daniel Kehlmann a passé son adolescence à lire Nabokov et Borges. Après des études de philosophie et de littérature à l’université de Vienne, il a publié son premier roman à 22 ans, La Nuit de l’illusionniste, publié dans une version revue et abrégée chez Actes Sud en 2010.
Les Arpenteurs du monde (Actes Sud, 2007 ; Babel n°940), le plus grand phénomène littéraire allemand depuis des décennies, a été traduit dans une quarantaine de langues. En France, critique et public ont été enthousiastes. Il a publié chez Actes sud son roman Friedland en 2015. Le Roman de la vie de Tyll L’Espiègle s’est vendu à 500 000 exemplaires en Allemagne.
Lauréat d’une douzaine de prix littéraires, il vit actuellement entre Berlin et New York.

 

Avis :

« Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester. » Est-ce à dire qu’en matière d’art, la fin justifie (tous) les moyens ? L’auteur allemand Daniel Kehlmann s’inspire librement des accommodements du cinéaste Georg Wilhelm Pabst avec le régime nazi pour sonder, entre ombre et lumière, la responsabilité des artistes quand création rime avec compromission.

Aujourd’hui oublié, il connut le succès au temps du cinéma muet, faisant connaître Greta Garbo, transformant Louise Brooks en icône et s’imposant aux côtés de Murnau et de Fritz Lang comme l’une des plus grandes figures du cinéma allemand. Snobé par Hollywood après avoir fui la montée du nazisme, il préféra rentrer en Autriche pour s’y retrouver bloqué par la guerre, s’évertuant malgré tout à poursuivre son art coûte que coûte, fût-ce au service du IIIe Reich et de la glaçante Leni Riefenstahl. 

Donnant chair à ce squelette historique au moyen d’une exofiction bâtie sur l’ambiguïté, Daniel Kehlmann fait revivre le cinéaste Pabst sous les traits d’un homme, mi-réel, mi-fictif, qui ne vit que pour le cinéma et ne perçoit le monde et la réalité qu’avec une caméra à la place des yeux. Obsédé par son art et la quête de son prochain chef d’oeuvre, l’homme qui, même au plus près du danger, réarrange mentalement la moindre scène en séquence cinématographique, est tellement absorbé par sa recherche de perfection qu’il en arrive à pactiser avec le diable, persuadé que « les temps sont toujours étranges », mais qu’« avec le recul », l’on s’aperçoit immanquablement que l’art était « la seule chose qui valait la peine ». Alors, louvoyer pour satisfaire Goebbels et user de tous les moyens, même de prisonniers des camps comme figurants, n’est pas le plus important. Ce qui seul compte, c’est de faire œuvre de génie, tant pis pour les circonstances.

Certes pas plus mauvais bougre qu’un autre, faisant juste au mieux de chaque situation pour se mouiller le minimum et faire feu du moindre bois à sa disposition, notre personnage en arrive forcément, même à son corps défendant, à d’inévitables compromissions. Le tout pour un tournage ubuesque dans une Prague en pleine débâcle, un tour de force à l’origine du passage le plus haletant du livre et de plusieurs scènes d’anthologie, alors qu’enfin monté dans des conditions vertigineuses, le film disparaît, ses bobines perdues et son auteur plus sûrement anéanti par l’évaporation de son œuvre que par la mort elle-même. 

Bien loin du pur récit biographique, Jeux de lumière tire parti du parcours de vie d’un personnage réel pour en faire l’incarnation de l’artiste prêt à tout sacrifier, morale comprise, pour la réalisation de son œuvre et la reconnaissance de son génie. Lui-même très cinématographique, donnant à voir sans commentaire ni analyse psychologique, le roman est aussi passionnant qu’ambigu, son personnage constamment sur une ligne de crête louvoyant au contact du mal dans l’orgueilleuse conviction de ne se compromettre qu’à bon escient. Ou comment pactiser avec le diable… Coup de coeur. (5/5)
  

 

Citations :

L’Allemagne, dit Rühmann, n’importait plus de films. Or il fallait remplir les salles et la propagande ne suffisait pas, si bien qu’on dépendait des quelques personnes qui savaient faire de bons films.  Certains avaient réussi à aller à Hollywood, dit Käutner, Zinnemann par exemple et évidemment Fritz Lang ! Mais quand on n’avait pas cette chance, on devait faire ce qu’on pouvait ici. Il fallait rester honnête, faire aussi peu de compromis que possible. Bref, faire son boulot.  Il y avait forcément des compromis à faire, dit Rühmann. Il avait dû divorcer de Maria, sans quoi il n’aurait pas pu continuer à travailler. Après quoi il lui avait lui-même présenté un collègue suédois, Rolf, comme mari fictif. Il leur virait de l’argent tous les mois, Göring avait approuvé l’arrangement. Tout le monde y trouvait son compte : il pouvait tourner, Maria était en sécurité, Rolf gagnait bien sa vie.  Pabst demanda où elle habitait, Maria.  Eh bien, chez Rolf, dit Rühmann. C’était quand même son mari !


Quand tu ne peux pas faire une chose que tu dois absolument faire, il n’y a qu’une solution : laisse un autre la faire à ta place. Quelqu’un qui te ressemble et se sert de ton corps, mais qui n’a aucun mal à tirer deux balles dans la tête d’un petit chevreuil agonisant. Quelqu’un qui peut soulever l’arme, fermer un œil, expirer à fond, puis retenir son souffle tout en se fichant de savoir que la chose gémissante devant lui respire et endure d’atroces souffrances et une telle peur qu’elle est déjà perceptible – sous forme de nuage sombre.  Jakob a compris que le meurtre et la peinture ont un point commun : les deux réussissent lorsqu’on oublie que les choses ne sont pas simplement des couleurs et des ombres. Les deux s’exécutent facilement quand on fait abstraction de la substance.


— Tu as raison, a-t-il fini par dire. Mais seulement à moitié. Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester.  
— Et quand bien même. S’il reste, le… l’art. N’en reste-t-il pas souillé ? Ensanglanté et crasseux ?  
Oui, cette fois-là, elle l’a vraiment ébranlé. Il avait l’air froissé, secoué, réellement blessé.  
— Et la Renaissance ? Qu’en est-il des Borgia et de leurs empoisonnements, de Shakespeare, qui a dû s’arranger avec Élisabeth ? On peut écrire seul des poèmes, on peut peindre seul des tableaux, mais des films ? Ça nécessite toujours le pouvoir et l’argent. Une grosse machinerie pour chaque film. Tu sais bien que je ne suis pas ici de plein gré, mais…
(…)
— Ce n’est peut-être pas si important, ce qu’on veut. L’important, c’est de faire de l’art dans les circonstances données. 


— Il dit qu’il connaît votre nom. Et que, même avant que vous ne soyez interdit de publication, il n’aurait jamais touché de sa vie à un de vos livres.  
— Je comprends. Si je pouvais les écrire sans devoir les lire au passage, j’en remercierais le Seigneur.
 
 
— Vous m’avez forcé ! m’écriai-je si fort que deux dames antédiluviennes à perles se retournèrent d’un air réprobateur.             
— Oui, vous le savez et moi aussi, mais ne serait-ce que dans cette salle, personne n’est au courant, et pensez-vous qu’on y croira chez vous en entendant vos amusantes saynètes ?             
— Pour lesquelles vous m’avez forcé, mon vieux !             
— “Forcé” est un bien grand mot. Je ne vous aurais pas amputé. Vous seriez resté un prisonnier normal. Sans Adlon ni cigares. Chacun est l’artisan de son bonheur, mon vieux. Le Reich, c’est chez vous maintenant. 


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.


 


mercredi 12 juin 2024

[Jauffret, Régis] Dans le ventre de Klara

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans le ventre de Klara

Auteur : Régis JAUFFRET

Parution : 2024 (Récamier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

"Ce roman est constitué de faits et d'imaginaire comme un corps de chair et d'os." - Régis Jauffret
De juillet 1888 à avril 1889, Klara Hitler porte dans son ventre celui qui est destiné à devenir l'incarnation du mal absolu. Pour la première fois, la mère du monstre prend la parole sous la plume magistrale de Régis Jauffret, et nous confie le récit de sa grossesse funeste. 
Neuf mois de violence et de religiosité étouffante, desquels naîtra celui qui incarnera le nazisme et la Shoah. Neuf mois durant lesquels Klara est traversée, habitée, possédée déjà par l'innommable, partagée entre l'amour pour son enfant à venir et les visions qu'elle reçoit malgré elle des crimes que ce fœtus, une fois devenu homme, commettra contre l'humanité tout entière.

Peu d'auteurs ont su explorer l'indicible avec le génie narratif dont fait preuve Régis Jauffret. Lui seul pouvait faire ce voyage dans les abysses, avec la conscience que seule la littérature peut explorer profondément l'âme humaine. Un roman sombre, violent et magnifique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Régis Jauffret est né à Marseille en 1955. Il fait ses débuts d'écrivain en 1985 avec Seule au milieu d'elle. Il connaît un grand succès en 1998 avec Histoire d'amour. En 2007, il publie Microfictions et remporte le prix Goncourt de la nouvelle. Lauréat du prix Décembre pour Univers, univers, puis du prix Femina pour Asiles de fous, Régis Jauffret est l'une des voix les plus importantes de la littérature française contemporaine.

 

 

Avis :

« Les femmes sont grosses de l’avenir du monde. » Un avenir parfois funeste, comme dans le cas de Klara Hitler, lorsque de juillet 1888 à avril 1889 elle porte dans son ventre celui qui s’avèrera la « bête immonde ». Comblant par la fiction les pointillés dessinés par une riche documentation historique, Régis Jauffret raconte cette gestation que, certes ignorante du mal qu’elle porte en germe, il nous présente traversée de sombres fulgurances extralucides, en une implacable superposition d’un présent mortifère, asphyxié par l’obscurantisme religieux et par l’autorité violente du mari, et de visions subreptices d’un futur innommable que lui et nous connaissons.

L’auteur que, depuis son livre Papa consacré à son père emmené par la Gestapo, l’on sait douloureusement marqué par cette époque, a rassemblé tout ce que l’on sait des parents d’Hitler avant de choisir de donner la parole à la mère. Il imagine qu’elle avait pour habitude de se confier à un tableau noir, sitôt couvert de ses mots fiévreux, sitôt effacé dans un réflexe craintif de silence et de soumission. Cette femme dont le récit ne donne jamais le nom, d’abord servante puis épouse, après dispense ecclésiastique, de son oncle, vit terrifiée sous la double emprise de cet homme mesquin, rigide et autoritaire, et d’un curé obscurantiste qui la renvoie à un coupable et inférieur statut féminin justifiant toutes les tyrannies.

Son récit plante le décor cauchemardesque d’une histoire familiale trouble, entre naissances illégitimes et origines incertaines, inceste et consanguinité, le tout confit dans les mentalités arriérées d’une petite ville d’Autriche-Hongrie tolérant toutes les turpitudes pourvu qu’elles portent le masque d’une bienséance bigote et fondamentaliste. Viennent s’y imprimer les terrifiantes confessions intimes d’une femme asservie par la peur et la maltraitance, convaincue jusqu’à la folie de sa coupable infériorité féminine et donc entièrement soumise à l’entreprise de châtiment et d’expiation qui la poursuit dans tous ses gestes et dans le moindre recoin de ses pensées. Tandis qu’elle s’efforce de se conformer au rôle que ses tortionnaires lui assignent – celui d’un ventre répugnant mais muettement soumis aux pulsions de son mari et aux besoins de la reproduction –, se glissent dans son esprit déjà halluciné les flashes de visions qu’elle a toutes les raisons de croire nées de sa diabolique mauvaiseté, mais qui parlent tout autrement au lecteur post-Shoah.

Certes un tantinet répétitif à la longue et imputant sans doute un peu trop le nazisme à la naissance d’un seul homme, ce texte, mûri par des années de préparation – l’auteur l’a remanié après une première édition italienne début 2023, sous le titre 1889  – et porté par la virtuosité d’une plume merveilleusement travaillée, a la puissance d’un grand livre, terriblement noir et douloureux, construit à partir d’obsessions personnelles profondes sur cette aberration : qu’un fœtus incarnant tous les espoirs d’avenir d’une mère se transforme en plus grand génocidaire de l’histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Les mères demeureront toujours comptables des péchés commis plus tard par l’enfant qu’elles ont porté. On nous accusera d’avoir concocté neuf mois durant un assassin, un monstre, un être qui fera regretter Dieu d’avoir créé Adam et on nous reprochera d’avoir engendré ces fratries asphyxiées aux cendres dispersées, fumant la terre des potagers dont la récolte nourrira les bambins des bourreaux, et, nous prêtant le pouvoir de divination des sorcières, on nous blâmera de n’avoir pas cousu nos vulves afin de les préserver de l’existence et du supplice.
L’intervention des pères est trop fugace pour les compromettre en aucune façon. Oncle me l’a dit.
 

Puisque mes enfants ont peu vécu, ils n’ont pas eu le temps de gravement pécher et ils ont grimpé directement au paradis. Peut-être ont-ils écopé malgré tout de quelques heures de purgatoire pour les deux ou trois bêtises qu’ils avaient eu le temps de commettre avant de tomber malades mais la Vierge les aura graciés et placés à la droite du Père. Au lieu de les pleurer je devrais me réjouir d’avoir de la sorte réalisé le rêve des mères chrétiennes de mettre au monde de futurs citoyens du Ciel.
 

Aloïs et Angela étaient solides, incassables. Angela avait survécu l’an passé à la fièvre typhoïde et en 1886 Aloïs avait vaincu le croup qui emporterait Gustav en décembre de l’année suivante et bientôt Ida. On m’avait empêchée d’aller aux obsèques de Gustav car je [la mère] ne maîtrisais pas ma peine. Oncle [le père] n’avait assisté à aucun des enterrements car ils s’étaient déroulés pendant ses heures de travail.
 

A la fin de l’année, mes seins s’infectèrent. Je ne pus allaiter Gustav pendant dix jours. Ensuite, mon lait coula clair et puis ne coula plus. Oncle m’ordonna de compenser la dépense que représentait l’usage du biberon par un moindre appétit de ma part qui contre-balancerait l’achat de lait supplémentaire et il amputa mon budget.
Avec ma sœur nous mîmes un point d’honneur à économiser notre nourriture, si bien qu’à la fin de la semaine il nous restait malgré tout quelques pfennigs. Nous les accumulions en silence, regardant au fil du temps grossir avec joie notre pécule. Nous le cachions dans un pot de terre sur une étagère de la cuisine.
Un dimanche matin, Aloïs le fit tomber en présence d’Oncle. Il se brisa, les piécettes se répandirent. Il fallut s’expliquer. J’avouais.
- Puisque je te donne trop, tu auras moins.
Il fit ramasser la monnaie par Aloïs et en souriant l’empocha.
 

Nous autres femmes portons en nous le squelette qui garnira un de ces ventres de bois dont les tombes sont pleines. Pas de quoi pavoiser, au contraire nous devrions pleurer le futur mort dont nous sommes le tombeau provisoire avant de le jeter au monde le temps qu’il faute, pèche, soit moissonné par la mort et damné.
 

Les femmes sont grosses de l’avenir du monde.


 

mardi 9 avril 2024

[Peretti, Camille (de)] L'Inconnue du portrait

 


 


J'ai aimé

 

Titre : L'Inconnue du portrait

Auteur : Camille de PERETTI

Parution : 2024 (Calmann-Lévy)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782702185179  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  La toile vibrait de beauté. Elle en avait le souffle coupé et se noyait dans l’œil bleu ciel piqueté de vert. Est-ce qu’elle était réellement le sosie de cette inconnue ?  » 
Peint à Vienne en 1910, le tableau de Gustav Klimt Portrait d’une dame est acheté par un collectionneur anonyme en 1916, retouché par le maître un an plus tard, puis volé en 1997, avant de réapparaître en 2019 dans les jardins d’un musée d’art moderne en Italie.
Aucun expert en art, aucun conservateur de musée, aucun enquêteur de police ne sait qui était la jeune femme représentée sur le tableau, ni quels mystères entourent l’histoire mouvementée de son portrait. 
Des rues de Vienne en 1900 au Texas des années 1980, du Manhattan de la Grande Dépression à l’Italie contemporaine, Camille de Peretti imagine la destinée de cette jeune femme, ainsi que celles de ses descendants. Une fresque magistrale où se mêlent secrets de familles, succès éclatants, amours contrariées, disparitions et drames retentissants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris. Elle a effectué sa scolarité à l'École active bilingue Jeannine-Manuel. Après une hypokhâgne et une khâgne, elle intègre l’ESSEC. Apprentie analyste financière dans une banque d’affaires singapourienne, professeur de cuisine française à la télévision japonaise dans une émission intitulée « La Cuisine de Camille », une fois son diplôme en poche elle s'inscrit aux cours Florent et crée une entreprise d’événementiel.
Passionnée de peinture et de littérature, depuis 2005, elle se consacre à l’écriture.
Elle est l’autrice de neuf romans dont Thornytorinx (Belfond, 2005 - prix du Premier roman de Chambéry), Le Sang des Mirabelles, (Calmann-Lévy, 2019) et L’Inconnue du portrait, (Calmann-Lévy, 2024).

 

 

Avis :

Fréquentant avec passion les musées, Camille de Peretti s’est emparée des mystères entourant une œuvre de Klimt, « Portrait d’une dame », pour en tirer une autre fresque, très romanesque celle-là, couvrant trois générations d’une même famille entre Vienne et New York.

C’est un petit tableau de Klimt, un portrait de femme en buste à l’expression langoureuse, bouche entrouverte et pommettes enfiévrées. Peinte à Vienne en 1917, l’oeuvre coule des jours paisibles entre les murs d’une pinacothèque de province, en Italie, lorsque, coup sur coup, elle défraye la chronique. En 1996, l’on s’avise que le tableau est en réalité double, son épaisse couche de vernis en cachant un autre, le portrait disparu en 1912 d’une femme dont on réalise alors qu’elle est la même. Mais, non contente de déjà faire couler beaucoup d’encre, l’inconnue repeinte entame alors de rocambolesques aventures. Volée deux fois l’année qui suit – l’original d’abord, puis la copie dont personne n’avait remarqué qu’elle avait pris sa place au musée –, elle disparaît avec la promesse d’un retour vingt ans plus tard. En 2019 et avec un peu de retard, c’est chose faite : à l’occasion de travaux d’entretien d’un mur extérieur du musée italien, la belle est retrouvée par un jardinier, cachée dans un sac poubelle puis glissée dans une trappe mangée par le lierre. L’escapade de la femme sans nom et étrangement repeinte reste un mystère…

Eminemment elliptiques, ces peu ordinaires faits de départ ont de quoi frapper l’imagination. Et de l’imagination, à défaut de tout autre matériau disponible, l’auteur en a à revendre. Avec pour focale le tableau dont la dame prend vie pour devenir un personnage en soi, à jamais ombré par les non-dits et les secrets censés couper court à l’inconvenance et au scandale, elle déploie sur un siècle l’histoire résolument romanesque de descendants cherchant eux aussi à élucider un mystère : celui de leurs origines. De la Vienne décadente du début du XXe siècle incarnée par le triste sort d’un héritier de bonne famille, au rêve américain d’un self-made man new-yorkais enrichi sur le krach de 1929, puis d’une jeune avocate s’efforçant d’effacer son accent texan dans le Manhattan d’aujourd’hui, trois destins s’entrelacent par-delà siècles et continents, cousus l’un à l’autre par la seule trace tangible laissée par une presque inconnue : son portrait.

Si, nous faisant traverser lieux et époques d’une manière évocatrice et vivante, l’histoire se lit sans déplaisir aucun, la curiosité aiguillonnée par l’enchevêtrement et la reproduction des secrets d’alcôve et de famille, l’on achève malgré tout cette lecture avec en bouche la frustration d’un scenario un rien tiré par les cheveux, aux personnages un peu trop lisses et n’évitant pas toujours les poncifs. Est-ce d’avoir déjà trop lu de ces récits usant d’une œuvre, d’un instrument de musique ou d’un objet comme trait d’union entre plusieurs destins et périodes ? Cette impression de déjà-lu et d’assez convenu laisse poindre le regret d’un plat un peu trop fade pour régaler totalement. L’on pourra tenter de s’en consoler en se raccrochant à l’agréable fluidité de sa lecture et en rêvant à son tour au mystère du tableau de Klimt. (3/5)


 

Citations :

Pearl avait une vision pour le moins passive de l’amitié. Jamais elle ne serait allée vers une fille pour lui demander « Veux-tu être mon amie ? » Mais si on s’avançait vers elle, elle était prête à se donner tout entière, dès la première seconde. Elle savait qu’elle attendait d’être choisie, plus que cela encore, elle attendait d’être reconnue. Et paradoxalement, n’importe qui aurait fait l’affaire. La littérature regorgeait d’âmes sœurs et d’amitiés exemplaires. Dès qu’il était question d’amour, il fallait trouver sa moitié. Ainsi, les poètes avaient décidé d’ignorer toutes celles et ceux qui s’accommoderaient du premier venu sans faire tant de manières. Car rares étaient les bocaux qui trouvaient leur couvercle, celui dont le matériau, le diamètre et le nombre de tours de vis leur allaient à la perfection. Dans la majorité des cas, un carré de papier aluminium et un peu de bonne volonté suffisaient. Une illusion de couvercle, modelé, corné et plissé sur les bords. Il fallait seulement faire attention à ne pas se déchirer si on décidait de changer de bocal. Tous les carrés d’aluminium savaient cela.
 

 « Le goût, c’est bon pour les amateurs de vin et les cuisiniers. L’art n’a rien à voir avec le goût » disait un certain Gustav Klimt.
 

Isidore avait confié à Pearl qu’il ne comprenait pas qu’on puisse naître avec autant de chances, la beauté de sa mère, le compte en banque de son père, et ainsi gâcher sa vie. Comme quoi, la bâtardise avait du bon. Pour obtenir quelque chose, rien ne valait d’en avoir été privé.
 

Être amoureux n’exclut pas d’être lucide, car repérer les défauts de l’autre n’implique pas pour autant qu’on les comptabilise.
 

Le malheur force celui qu’il frappe à inventer un lieu où se réfugier, à se composer une autre vérité, plus belle, plus flamboyante. Ils ne peuvent pas développer leur imagination, ceux qui sont satisfaits de leur vie, ceux à qui la réalité suffit. 
 

Le syndrome de Stendhal, c’est le trouble physique et psychologique que peut provoquer une œuvre d’art, Henry.

mercredi 15 novembre 2023

[Seethaler, Robert] Le café sans nom

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le café sans nom
           (Das Café ohne Namen)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Élisabeth LANDES
                       et Herbert WOLF

Parution :  2023 en allemand (Autriche)
                   et en français
                   (Sabine Wespieser)

Pages : 248

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l’intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l’effervescence qui s’est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l’espoir l’emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».

En cette fin d’été 1966, c’est avec un sentiment d’exaltation qu’il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d’habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.

En quelques traits, en quelques images saisissantes, l’écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d’un café, d’une bière ou d’un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d’amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.

Robert Seethaler puise en effet l’inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l’endroit qui l’a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l’ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l’âme, une tendresse et une saveur bien particulières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1966 à Vienne, Robert Seethaler est également acteur et scénariste. Il vit à Berlin.
Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020) et Le Dernier Mouvement (2022), tous parus chez Sabine Wespieser éditeur, l’ont imposé en France comme l’un des écrivains de langue allemande les plus importants de sa génération. Son œuvre est traduite dans le monde entier, et il jouit en Allemagne et en Autriche, où certains de ses livres ont atteint des ventes de plus d’un million d’exemplaires, d’une formidable notoriété.
Das Café ohne Namen (Le Café sans nom) paraît à Berlin, chez Claassen (Ullstein), en avril et en France, chez Sabine Wespieser éditeur, en septembre 2023.

 

 

Avis : 

Robert Seethaler aime les gens ordinaires, ces ombres de tous les jours qui ne laisseront ni  traces ni souvenirs mais qui n’en sont pas moins la chair et l’âme de leur époque. Déjà, son roman Le champ se faisait l’écho de la rumeur de leur vie en laissant les morts d’un petit cimetière raconter leurs existences oubliées et raviver un temps le souffle d’un passé éteint. Cette fois, il convoque les modestes habitués qui, en 1966 – l’année de sa naissance –, fréquentaient un petit bistrot de quartier, à Vienne, sa ville natale, pour évoquer en transparence les prémices d’un temps nouveau hésitant à fleurir sur les ruines encore visibles de la guerre et sur le souvenir d’un glorieux passé impérial.

Journalier au marché des Carmélites, un faubourg populaire proche du Prater et de son emblématique Grande Roue, le trentenaire Robert Simon réalise un vieux rêve en reprenant la gérance d’un vieux café abandonné. L’établissement qui, récuré à l’huile de coude, a fait peau neuve sans que le nouveau maître des lieux trouve à le baptiser – « Tout compte fait, le Danube existait avant que quelqu’un l’appelle Danube. Alors, ton café restera sans nom et c’est très bien comme ça », déclare tranquillement un ami boucher –, devient bientôt le point de ralliement du quartier, un havre où il fait bon s’attarder pour bavarder ou simplement se taire, boire un verre, et surtout partager un peu de chaleur humaine.

Croquant en quelques traits saillants les silhouettes attablées, restituant le bourdon sonore de leurs menus propos, c’est une peinture du rien et de l’ordinaire qui, par mille détails choisis, restitue peu à peu l’atmosphère et la trame, sans grand rêve et souvent pleine d’accrocs, de la vie des petites gens de ce quartier. Une vie insignifiante qui ne pèse pas lourd mais les écrase parfois, ne leur laissant plus guère que leur dignité fière et leur indéfectible magnanimité les uns envers les autres. Mais, îlot assiégé par la transformation de la ville – « Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable. » –, le café sans nom ne pourra empêcher bien longtemps la vie de quartier de s’éteindre. Avec lui disparaîtra un de ces « dernier[s] endroit[s] auquel se raccrocher », où l’« on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie ».

« Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin. Ceux-là, ce n’est pas le changement qui leur fait mal, mais tout le corps, parce qu’ils passent leur journée à crapahuter sur un chantier ou à se courber devant une machine, ou simplement parce qu’ils sont trop vieux ou trop abîmés ou les deux à la fois. »

De sa plume aisément reconnaissable, l’écrivain autrichien signe un nouveau roman tout en retenue et douce mélancolie, une ode d’une extrême humanité à la Vienne des années soixante. (4/5)

 

 

Citations :

Les gens qui ont des choses à dire, généralement ils ne parlent pas. 

Ils n’avaient pas eu d’enfants et jamais parlé d’amour, leur vie commune avait pris une certaine forme d’évidence qui leur suffisait. Elle s’était d’autant plus étonnée de l’allégresse avec laquelle il était parti à la guerre. Il rayonnait littéralement le jour de son départ, disait-elle. Et pour la première fois, l’idée l’avait effleurée que les hommes se languissaient leur vie durant d’être ailleurs que dans les bras d’une épouse ou derrière un guichet de l’administration des postes et des télégrammes.
Quand, un an et demi plus tard, lui parvint une lettre qui parlait d’accomplissement du devoir de soldat et de sincères condoléances, elle n’éprouva pas de chagrin, tout au plus une sorte d’amer ressentiment à l’encontre de cette guerre qui lui avait surtout pris l’illusion d’une vie réussie.

Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 17 février 2023

[Rigoni Stern, Mario] Histoire de Tönle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Histoire de Tönle (Storia di Tönle)

Auteur : Mario RIGONI STERN

Nouvelle traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 1978
                  en français à partir de 1988
                  (Gallmeister en 2023)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Berger sur le plateau d’Asiagio, dans les Alpes italiennes, Tönle s’adonne à la contrebande pour subvenir aux besoins de sa famille. Quand il blesse par accident un douanier, il doit s’enfuir et devient mineur en Styrie, colporteur d’estampes dans les Carpates, jardinier à Prague… Pourtant, chaque hiver, trompant les gendarmes, Tönle retrouve son foyer et les siens. Les années passent et la Première Guerre mondiale fait éclater le monde tel qu’il le connaissait. Alors que sa région tant aimée n’est plus qu’un champ de bataille, le vieil homme obstiné refuse d’abandonner son troupeau, sa maison, sa famille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mario Rigoni Stern (1921-2008) est un écrivain italien devenu classique. Homme discret et pudique, il est originaire d’Asiagio en Vénétie, une région qu’il chérit par-dessus tout. À 17 ans, il s’engage comme chasseur alpin dans l’armée italienne. Six mois plus tard éclate la Seconde Guerre mondiale. Fait prisonnier par les Allemands en 1943, il réussit à s’évader et regagne à pied son village natal. De cette expérience, il tire la matière de son superbe premier roman, Le Sergent dans la neige. Il trouve refuge sur les hauts plateaux de sa région natale, loin des honneurs et les prix littéraires qui saluent son œuvre.

 

Avis :

Le plateau d’Asiago, situé sur les Préalpes de Vénétie, entre Vicence et Trente, est un lieu de mémoire un peu particulier. Au Moyen Age vient s’y installer une minorité ethnique d’origine bavaroise, les Cimbres. D'abord reconnue culturellement autonome par la République de Venise, cette communauté est englobée en 1815 dans le royaume lombard-vénitien, vassal de l’Empire d’Autriche, et, considérée à tort comme pro-allemande pendant la première guerre mondiale – cette petite partie des Alpes est en l’occurrence totalement dévastée en 1916 par la plus grande bataille de montagne de l’Histoire –, fait ensuite les frais de la politique d’italianisation menée par les fascistes. Ainsi s’éteint alors quasiment la langue cimbre, un isolat comme l’est le basque dans les Pyrénées.

C’est en ces lieux au passé si singulier que naît et vit Mario Rigoni Stern. Lui qui grandit dans les ruines de la Grande Guerre se passionne pour les Alpins, dans lesquels il s’engage en 1938. Fait prisonnier par les Allemands, il s’évade, rentre à pied à Asiago et, quelque vingt ans plus tard, se lance dans l’écriture de ce qu’il considérera toujours modestement comme une œuvre mémorialiste, mais qui le classera parmi les auteurs classiques de la littérature contemporaine italienne. Premier volet d’une trilogie, Histoire de Tönle se nourrit de souvenirs rapportés ou vécus, faisant avec nostalgie la part belle à sa montagne d’origine, à la vie rude, pauvre, mais libre, des paysans et bergers habitués à n’y connaître ni maîtres ni frontières, jusqu’à ce que, ne laissant qu’une terre ravagée et pour longtemps inhabitable, la guerre ne vienne en sonner définitivement le glas.
 
Berger, Tönle mène, en cette seconde moitié du XIXe siècle et comme, avant lui, tant de générations, l’existence rythmée par les saisons, par les travaux agricoles et par les traditions de son village. Pour joindre les deux bouts, mais aussi peut-être un peu parce que cette montagne à la frontière du royaume d'Italie et de l'Empire austro-hongrois appelle à l’aventure, il se fait contrebandier, colporteur, et sillonnant à pied toute l’Europe Centrale, exerce les mille métiers – soldat, mineur, jardinier, gardien de chevaux... – que ses boucles itinérantes mettent sur sa route avant de toujours le ramener auprès des siens et de ses moutons, sur ces alpages ailleurs desquels il ne saurait vivre longtemps. Lorsqu'en 1914 la guerre éclate et commence par lui rogner les ailes en le confinant du côté italien, il ne se doute pas encore qu'en plein sur la ligne de front, il ne restera bientôt plus grand chose des villages bombardés du plateau d'Asiago. Refusant de se joindre à la population déplacée, il restera le plus longtemps possible auprès de son troupeau, avant de connaître un sort fortement calqué sur celui de l’auteur lors du conflit suivant, mais à la conclusion immensément plus tragique. La guerre ne se contente pas de tuer et de détruire : elle accélère aussi les mutations de la société, tournant définitivement certaines pages. Sur le plateau d’Asiago si longtemps préservé, c’est le chant du cygne d’un mode de vie et d'une identité culturelle ancestrale qui mène au désespoir le vieux Tönle…

La narration sans fioritures de Mario Rigoni Stern redonne vie à ces hommes et à ces femmes d’un autre siècle avec un réalisme et une authenticité sans défaut. L’on pense à Frison-Roche pour un certain nombre de points communs entre les deux hommes et leur œuvre. Quand, entre deux récits de montagne et d’aventure saharienne, l’écrivain français nous conte la sédentarisation forcée des Lapons, au même moment de l’autre côté des Alpes, l’auteur italien s‘attache à la mémoire du tout petit peuple cimbre, partageant, au fil de son écriture habitée et au travers d’un personnage clairement son alter ego, la nostalgie d’un homme épris de nature et de liberté pour qui la modernité fait figure de prison. Une bien belle redécouverte que nous permettent les éditions Gallmeister avec cette toute nouvelle traduction. (4/5)

 

Citations : 

Il y avait un arbre sur le toit de sa maison : un cerisier sauvage. Le noyau dont il était né avait atterri là bien des années plus tôt, expulsé en vol par une grive mauvis, et une rosée printanière l’avait fait germer car, pour protéger la maison de la pluie et de la neige, un de ses aïeuls avait étalé une couche supplémentaire de chaume sur le toit, si bien que celle d’en dessous était devenue de l’humus, presque de la glèbe. Le cerisier avait poussé comme ça. (…)
En ce soir de décembre, ses branches étaient un hiéroglyphe sur la toile de fond du ciel et, sans la légère fumée qui s’échappait des évents de pierre sous les avant-toits, les maisons du hameau et la terre recouverte de neige n’auraient fait qu’un. (À l’époque, nos habitations n’avaient pas de cheminée : depuis la pièce à vivre, un conduit montait jusqu’aux combles, où une corbeille enduite d’argile éteignait les escarbilles : de la sorte, la fumée se répandait dans le vaste grenier tout en maintenant une précieuse tiédeur au-dessus de la maison, et puis elle enfumait et durcissait les poutres de mélèze de la charpente, les préservant du passage des siècles.)
 
 
Cet été-là, pour la première fois depuis 1866, on ne fit pas de contrebande entre nos montagnes et la Valsugana, et les émigrants n’empruntèrent pas le sentier des radeliers vu que les Tyroliens, qui autrefois leur offraient l’hospitalité pendant les étapes du voyage, étaient mobilisés dans les bataillons de Standschützen postés aux frontières. Il était donc impossible de passer d’un État à l’autre parce que les soldats et les patrouilles tiraient, et pour sûr ce n’était pas comme avec les douaniers et les gardes-frontières, qui parfois vous laissaient traverser pour une lire ; maintenant, on pouvait seulement mourir, et pour un rien.


 

samedi 4 septembre 2021

[Vircondelet, Alain] De l'or dans la nuit de Vienne selon Klimt

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De l'or dans la nuit de Vienne
            selon Klimt

Auteur : Alain VIRCONDELET

Editeur : Ateliers Henry Dougier

Année de parution : 2021

Pages : 121

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

La toile aux dimensions inhabituelles sortait peu à peu de sa solitude de lin. Klimt l'avait recouverte d'une ample couche d'or mat, au cuivré profond, d'une densité puissante propre à accueillir le motif. Il se souvenait des fonds des fresques de Ravenne et des coupoles de San Marco et de Torcello, tous dorés eux aussi, aptes à recevoir. L'or comme un ciel offert à toutes les promesses, disait-il. Car de lui naîtrait l'objet même du tableau...

Le Baiser de Klimt est devenu le tableau de tous les records : le plus connu du XXe siècle, le plus admiré, le plus copié, le plus "marchandisé" ... Mais que sait-on de sa création ? Et surtout, quel sens Klimt a-t-il voulu donner à son chef-d'oeuvre ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alain Vircondelet est universitaire, docteur en histoire de l’art et des mentalités, écrivain et biographe de nombreuses figures de l’art, de la littérature et de la spiritualité. Outre ses travaux de référence sur Duras, Camus et Saint-Exupéry, on lui doit des ouvrages consacrés à Séraphine de Senlis, Balthus, Picasso, Dora Maar, et plus récemment à Toulouse-Lautrec, tous traduits en plusieurs langues.

 

Avis :

Les Ateliers Henry Dougier ont tout récemment inauguré une nouvelle collection, intitulée Le roman d’un chef d’oeuvre, dont le troisième titre s’intéresse au célèbre Baiser de Klimt. C’est Alain Vircondelet, commissaire d’expositions, auteur de biographies et de travaux majeurs sur la peinture, qui nous fait découvrir la genèse et le sens de ce tableau parmi les plus connus au monde.

Réalisation iconique de Klimt, sa Joconde, aime-t-on encore à dire…, le Baiser apparaît comme le chef-d’oeuvre du peintre : 
Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie ». 
Et s’il survécut une décennie à son acmé, il passa en effet, après le Baiser, à « des portraits de commande pour survivre mais aussi des tableaux de la nature...

Atteinte d’un firmament, le Baiser est en tout cas le fruit ultime de la période de créativité la plus active de Klimt, celle connue sous le nom de cycle d’or. Ebloui par les mosaïques byzantines et les coupoles de la basilique Saint-Marc à Venise, le peintre trouve rapidement dans le fond d’or de ses peintures le moyen d’exprimer toute la subversion qui l’anime. Dans une Vienne et un Empire vivant leurs derniers feux en ce début de vingtième siècle, alors qu’ors et fastes ne parviennent plus guère à masquer la gangrène, et que par ailleurs Klimt multiplie les aventures sexuelles tout en idolâtrant son éternel amour, chaste celui-là, pour Emilie Flöge, les faire ressortir sur un fond d’or revient à sacraliser ses sujets, à séparer leur beauté de la hideur ambiante, à tenter de les protéger de la fin d’un monde par l’éternité de l’or. Alors, lorsqu’il se représente, étreignant avec autant de dévotion que de tendresse, son si grand et si pur amour qu’il en échappe même aux vicissitudes de la chair, c’est toute la force de son idéal qu’il tente d’enchâsser et de sacraliser en le retenant au bord de la falaise…

La très belle plume d’Alain Vircondelet n’explique jamais en termes finis et définitifs. Elle propose et ouvre les hypothèses, laissant à la sensibilité du lecteur le soin de percevoir l’immensité du sens, celui que le peintre lui-même a longtemps cherché à tâtons, laissant son âme et son inconscient s’emparer de son œuvre pour la façonner peu à peu vers l’expression de son essentiel. Et c’est ce qui fait la force et l’intérêt de cette centaine de pages : converger petit à petit vers une compréhension du tableau, comme l’artiste lui-même a progressé lentement vers l’expression ultime de ce qui lui tenait le plus à coeur. (4/5)

 

 

Citations :

« Vous voyez, Josef, avait-il dit à son ami, soudain animé d’une grande fièvre, c’est cet enchâssement que je veux peindre dorénavant, cette laideur dans l’or éternel, ces hideurs dans l’éternité de l’or. Parce que Vienne est devenue cela et en même temps, sauver l’amour, les champs de fleurs, les arbres qui croulent sous leurs fruits, et la plainte amoureuse des femmes quand elles aiment, en les sertissant d’or, pour que tout reste dans cette beauté impeccable, séparé du reste du monde. »

Mais il n’y avait pas que l’or. Aussi la nacre et des pierres semi-précieuses dont il voulait se servir pour parer ses modèles. Ce qu’il aimait dans la technique des mosaïstes de Ravenne, c’étaient leurs fonds dorés qui faisaient ressortir le motif de façon presque surnaturelle. Il jaillissait ainsi de nulle autre part que de ces faisceaux de lumière, lui donnant une présence universelle. Le contexte spatial était ainsi évité et dans cet évincement seul le motif, ses femmes fatales par exemple, devenait un objet sacral.

Les critiques, les naïfs et les sots, les vaniteux et les nantis n’y verraient que de l’or comme on déclare qu’on n’y voit que du feu pour dire que l’on ne voit rien ! Ils ne percevraient pas la virulence de sa subversion, l’autre face de cet or dont la violence de l’éclat finit par éteindre toutes choses, jusqu’à l’aveuglement.

Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie.

L’art émerveille, prétendait-il. Il permet la rencontre entre celui qui voit le tableau et ce que celui-ci donne à voir. La rencontre et l’apparition : « Les seuls événements qui puissent m’occuper » confessait Klimt.
« L’art bénit et sauve » affirmait-il encore.       
Et Le Baiser ne veut rien dire d’autre.