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dimanche 11 janvier 2026

Entretien avec Diane Brasseur à l'occasion de la sortie de son roman L'accouchement le 8 janvier 2026

 

 


Crédit photo : ©Olivier Marty
 
 

Diane Brasseur, romancière et scripte pour le cinéma, est l’auteur de Les Fidélités, Je ne veux pas d’une passion et La Partition. Ses textes, sensibles et épurés, interrogent les dilemmes amoureux et la mémoire familiale. Avec L’accouchement, elle se tourne vers l’autobiographie pour raconter un moment fondateur, où le rêve a brusquement viré au cauchemar. Elle nous parle de ce dernier livre qui vient de sortir.



Bonjour Diane Brasseur.


Comment l’écriture de L’accouchement s’est-elle imposée à vous ? S’agissait-il d’écrire contre l’oubli, ou au contraire de fixer une mémoire encore brûlante ?


Le mot « imposé » est le bon, puisqu’au départ il y a eu une nécessité. Au tout début, quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, il y a cinq ans, je ne m’étais pas formulé clairement les raisons pour lesquelles je voulais l’écrire, et heureusement. Un tas de souvenirs fragmentés de mon accouchement tournaient en boucle dans ma mémoire. Je les notais de manière obsessionnelle dans des carnets.

Au début donc, il y a eu la nécessité de relier toutes ces scènes et toutes ces images, de leur donner un ordre, de remettre chaque pièce du temps à sa place, pour retrouver la continuité des jours qui ont précédé et suivi mon accouchement. Il y avait derrière ce geste une pensée magique. Je me disais, si c’est écrit, alors c’est concret, cela existe comme un document officiel, comme un livret de famille, alors mon fils est bel et bien là, sauvé, vivant.

Mais ce n’est que maintenant, alors que le livre existe, avec son titre, sa couverture, avec sa structure pensée et travaillée, que je comprends ma démarche. J’ai écrit pour donner du sens à ce qui s’est passé, pour me réapproprier mon accouchement. C’est un des grands pouvoirs de l’écriture et c’était une joie pendant l’écriture : me rendre compte que mon histoire était une belle histoire et que pour rien au monde je ne voudrais en changer.


Comment aborde‑t‑on un événement qui, souvent, dépasse les mots ? Avez‑vous dû apprivoiser certaines zones de silence, ou au contraire les laisser vibrer ? Quelles sensations, quelles images vous tenaient absolument à cœur ?

Comme je l’expliquais, au tout début du processus d’écriture, je notais des phrases dans des carnets, c’étaient toujours les mêmes images, toujours les mêmes scènes décrites avec les mêmes mots.

Je savais que je voulais écrire sur la maternité mais comme je m’interdisais d’écrire en mon nom, je cherchais un sujet de fiction, j’écoutais des podcasts sur la naissance, je lisais les faits divers, je me documentais sur la GPA, la PMA. Et parallèlement je continuais à remplir mes carnets.

Avec le recul, cela me fait penser à ce film d’animation que j’ai adoré, Le sens de la vie pour 9 dollars 99, où un jeune chômeur, un peu perdu, cherche désespérément quoi faire de sa vie, alors qu’il passe ses journées dans sa cuisine et que son plus grand bonheur est de faire à manger à ceux qu’il aime. La réponse est là sous ses yeux, mais il se démène pour la trouver autre part.

Et bien, pour L’accouchement, c’était la même chose, je cherchais frénétiquement un sujet, et mes carnets étaient là sous mes yeux remplis d’images. Ces images - celle de mon corps qui s’ouvre comme un distributeur de noix de cajou quand je fais une hémorragie, celle du nouveau-né tout petit perdu sous son bonnet comme une coquille d’œuf, celle du docteur E. qui s’assoit sur un tabouret à ma hauteur, alors que je suis alitée, pour m’annoncer que je fais un prééclampsie, celle de l’ambulancier qui ouvre les portières de l’ambulance comme les volets d’une vieille maison de vacances – sont toutes dans le livre aujourd’hui.


L’accouchement est un moment de vulnérabilité extrême. Comment avez‑vous trouvé la juste distance pour l’écrire ? Avez‑vous eu le sentiment de vous redécouvrir en écrivant ce livre ?


Je voulais explorer ce sentiment de vulnérabilité que j’ai vécu, renforcé par cette impression de perte de contrôle, avec sincérité mais sans tomber dans l’auto-apitoiement. Je voulais avoir cette élégance à l’égard du lecteur mais aussi à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Je voulais que le ton du livre soit léger et grave comme je peux être joyeuse et angoissée. Dans la vie, j’aime les gens qui font preuve d’autodérision. Ce petit pas de côté permet de mettre les évènements à la bonne distance.

Je n’ai pas eu le sentiment de me redécouvrir en écrivant L’accouchement, mais je me suis autorisée à aller vers plus d’audace. J’ai convoqué l’humour pour tenter de mettre en avant l’absurdité de certaines situations, par exemple quand, après l’accouchement en salle de réveil, avant d’être transférée en unité de soin continu, j’ai fait un appel en visio avec mon bébé, tout juste né, qui lui était dans sa couveuse, et bien sûr la connexion était mauvaise, la communication n’arrêtait pas de s’interrompre et j’étais impuissante, face à cet écran avec mon bébé, au lieu de l’avoir dans mes bras.


Votre écriture semble écouter le corps autant qu’elle le raconte. Comment avez‑vous travaillé cette écoute ? Le corps vous dicte‑t‑il parfois le rythme, la syntaxe, la respiration du texte ?

Ecrire sur le corps n’était pas une mince affaire. On n'oublie rien plus vite que la douleur ou la peur. Il y avait un tas de mots que je voulais éviter pour ne pas tomber dans le cliché (je n’utilise pas une seule fois le mot « violent » de tout le roman).

Alors j’ai fait comme je fais à chaque fois, je me suis tournée vers le travail des autres. J’ai lu Hors de Moi de Claire Marin, texte poignant où l’autrice raconte sa maladie auto-immune, j’ai vu l’époustouflant documentaire Notre Corps de Claire Simon, qui avec sa caméra regarde le corps des femmes confronté à l’hôpital, j’ai écouté plusieurs podcasts sur le thème de la naissance et il suffisait parfois d’une phrase, d’une image ou d’un son - par exemple celui du battement du cœur du bébé pendant une échographie - pour me ramener subitement à une sensation. Alors je traquais le mot juste pour la décrire.

Comme la plupart des auteurs, je retravaille mon texte en le lisant à voix haute pour mieux appréhender son rythme. Le matin, pendant la demi-heure qui suit mon réveil, c’est le moment où j’écoute le mieux ce que j’ai écrit. Enfin, je reste très disponible aux lapsus que je commets en me relisant dans cet état encore proche du sommeil, et il m’arrive d’en garder certains quand je les trouve pertinents.


Votre langue est précise, sensorielle, presque physique. Comment avez‑vous sculpté la forme de ce texte ? Avez‑vous cherché un rythme particulier, une structure, une manière d’organiser la montée en tension ?


Mon métier de scripte m’influence beaucoup. La scripte sur un plateau de tournage, c’est la garante de la continuité, c’est celle qui assure que tous les plans tournés et envoyés au montage formeront un ordre cohérent pour raconter une histoire : un film.

Construire la structure du roman m’a pris beaucoup de temps. Je voulais un récit condensé sur les 6 jours qu’on duré mon accouchement, de la première douleur au ventre que j’ai ressentie, jusqu’à la rencontre avec mon fils, et parallèlement à ce récit chronologique, je voulais faire cohabiter deux autres temporalités : des souvenirs d’avant l’accouchement et le temps de l’écriture.

Mais, si je souhaitais entremêler ces trois périodes, je voulais d’une part ne jamais perdre le lecteur - parce que je n’aime pas moi-même être perdue dans un roman que je lis, parce qu’à se poser trop de questions on n’est pas disponible pour l’émotion - et d’autre part je voulais installer une véritable tension dramatique. Dans un film, une scène n’a pas la même résonance selon la place qu’elle occupe, au début où à la fin, avant ou après une autre scène. C’est la même chose dans un livre pour un chapitre, pour un paragraphe, et même pour une phrase.

Je me suis aussi amusée à souvent annoncer ce qui allait advenir, et à ma plus grande surprise, cela a eu pour effet de tendre le récit davantage. Il s’agit sans doute du même concept du suspens expliqué par Hitchcock. Un homme est à table et sous la table il y a une bombe. Si on ne cadre pas la bombe, le spectateur ne peut pas avoir peur qu’elle explose.

Ensuite, en ce qui concerne la langue et le rythme du récit, je voulais alterner des phrases longues, des phrases à la fin desquelles on arrive à bout de souffle, avec des phrases courtes, qui tombent comme des couperets comme l’annonce d’une nouvelle, bonne ou mauvaise. J’écris lentement, c’est un processus laborieux chez moi ! Mes premiers jets sont parfois des phrases pleines de trous où il manque des mots. Je procède par couches, mes textes sont couverts de ratures, je lis et relis à voix haute, jusqu’à ce que cela sonne juste.


Le temps occupe une place singulière dans un accouchement : il s’étire, se contracte, se déforme. Comment cette temporalité particulière s’est‑elle inscrite dans votre écriture ?

Ecrire, c’est l’art de dompter le temps ! On peut prendre dix pages pour décrire une minute, et sauter dix ans en changeant de paragraphe.

A partir du moment où j’ai été hospitalisée, et ce jusqu’à ma rencontre avec mon fils, j’ai absolument perdu la notion du temps. Je l’écris : « A partir de ce moment-là, le moment où je me couvre la tête avec l’étole bleue, comme un rideau que je tire, comme la nuit, je perds la notion du temps. Les heures et les minutes de cette journée aussi brève que longue se ressemblent ».

Je voulais confronter cette absence de repères temporels à la précision de toutes les informations que j’ai glanées dans les SMS reçus et envoyés, les divers comptes rendus de mon accouchement, de mon hospitalisation et de mes transferts, et ainsi créer un contraste fort.

Enfin, dans le roman il y a beaucoup d’ellipses. C’est une forme d’écriture qui me plaît, par petites touches comme du pointillisme, et je crois que c’est Bresson qui dans son journal écrivait : la poésie s’immisce par les ellipses.


A la fin du livre, vous évoquez sa réception par votre entourage, vos proches. Comment ont-ils accueilli votre écriture de cette part de votre vie commune ?

Pendant toute la rédaction de L’accouchement, je n’ai parlé de mon projet à personne (sauf aux quelques docteurs et soignants que j’ai interrogés pour avoir des précisions techniques).

Ma démarche avait pour but de me rendre le plus libre possible. Si je pensais à la manière dont ceux que j’aime et qui apparaissent dans l’histoire, allaient recevoir le texte, alors cela aurait été artificiel. On n’écrit pas pour faire plaisir aux autres, sinon on écrit mal.

Mon entourage proche a appris l’existence du roman quelques mois avant sa parution, avec une certaine émotion, de l’étonnement et beaucoup d’enthousiasme. Le père de mon fils (car c’est sa réaction à lui que j’appréhendais le plus) a été très touché parce qu’à la lecture du roman, son regard s’est déplacé, il a découvert un autre point de vue sur cet événement que nous avons traversé ensemble. Je lui ai demandé de lire le manuscrit avant qu’il ne parte à l’impression. Je voulais qu’il soit à l’aise avec le roman publié, et si quelque chose l’avait heurté ou gêné, je l’aurais retravaillé.

Je suis convaincue que les livres sont des ponts qui nous relient les uns aux autres. Après la lecture du livre, le père de mon fils m’a reparlé de son ressenti et de ce qu’il avait vécu pendant cette période si importante de notre vie.


Comment avez‑vous choisi de représenter les personnes qui entourent l’accouchement ? Leurs gestes, leurs voix, leurs silences ont‑ils laissé des traces dans votre écriture ?

J’ai avant tout cherché à garantir une forme d’anonymat à la plupart de ceux que j’ai représentés dans le roman. Simplement en ne les nommant pas, mais en utilisant la première lettre de leur prénom. J’appelle mon fils « mon bébé », mon compagnon apparaît sous la lettre J., les prénoms de mes sœurs, mes parents, la réalisatrice avec qui je travaillais à ce moment là, ne sont pas cités.

Concernant le personnel soignant, je me suis amusée à mettre en avant un détail qui les caractérisait comme la voix de l’interne qui me rappelait la voix de Maylis de Kerangal, où la chemise à carreaux du docteur E., où l’aide soignante qui ne cessait de dire à mon égard « la pauvre petite dame, la pauvre petite dame ». C’est une figure de style que j’aime beaucoup, la synecdoque, qui consiste à prendre la partie pour le tout et que je trouve pertinente pour caractériser un personnage.


Le livre interroge‑t‑il, volontairement ou non, la manière dont la société encadre la naissance ?

Si le livre interroge la manière dont la société encadre la naissance je m’en réjouis, mais cela n’était pas mon projet initial, en tout cas pas de manière consciente. C’est drôle, alors que j’écris cette réponse, je réalise que L’accouchement commence par ces mots : « Je voudrais vous posez une question bizarre. » Ce à quoi j’ajoute quelques lignes plus loin : « J’adore les questions bizarres. Y répondre et les poser. » Je suis plus douée pour l’interrogation que pour les certitudes.

Un livre, cela part toujours d’une question, d’un désir de comprendre. Mais dans mon cas je ne pourrais pas me lancer dans l’écriture en me disant je vais aborder un thème de société, je serai trop intimidée et tout sonnerait faux. Je dois partir de l’intime, du quotidien, de moi tout simplement. Et plus c’est précis, concret, plus il me semble que cela peut résonner chez les autres. Je crois beaucoup à ce proverbe que mes professeurs me répétaient en école de cinéma : « Parle moi de ton village et tu me parleras du monde ».


Qu’aimeriez‑vous que le lecteur emporte avec lui en refermant L’accouchement ? Espérez‑vous que ce livre ouvre un espace de parole différent autour de la naissance ?


Au début, L’accouchement avait un autre titre, Carnet de transmission, en référence aux cahiers de transmission de l’hôpital, en salle de réveil, en service de néonatologie, à celui que l’assistante maternelle de mon fils utilisait les premières années pour nous raconter ces journées. J’aimais cette idée de « transmission » de faits, de pans de vie, d’émotions, de sentiments. Je voulais à mon tour transmettre quelque chose.

Un ami m’a dit qu’en lisant le livre, il avait pensé à sa mère qui avait accouché de lui prématurément. Je ne m’attendais pas à cette lecture là et je dois dire que cela m’a touchée : un fils qui se met à la place de sa mère.

Quand je ferme un livre, j’aime me sentir moins seule, avoir la sensation d’en avoir appris, sur moi et les autres, bref, et c’est un peu pompeux de dire ça, j’aime avoir fait un « voyage intérieur ». Alors si le lecteur peur ressentir cela à la fin de sa lecture, je serai comblée !

Dialoguer, échanger, parler, c’est comme ouvrir les fenêtres dans une maison, laisser l’air circuler, se renouveler et si L’accouchement peut aussi participer à cela, alors que demander de plus ? Enfin, et ce n’est pas un hasard, j’ai fait le choix de terminer le roman par le mot « envol ». En le plaçant à la fin je souhaitais que ce mot reste et résonne chez le lecteur.


Ce livre marque‑t‑il un tournant dans votre œuvre ? Avez‑vous le sentiment d’avoir franchi une frontière intérieure ?

Définitivement oui parce que j’ai osé écrire « je » en tant que Diane Brasseur ! J’avais utilisé la première personne du singulier dans mes romans Les Fidélités et Je ne veux pas d’une Passion, mais avec le masque d’un personnage. C’est un véritable cap pour moi, parce que cela faisait longtemps que j’avais envie de déplacer le curseur de la fiction pour aller vers le récit de soi, mais je me sentais empêchée.

A tous ces empêchements, j’ai dédié un chapitre dans L’accouchement ! Et d’ailleurs, la première exergue du roman, extraite de L’épuisement de Christian Bobin, exprime bien ce désir longtemps contrarié : « J’ai longtemps tourné autour de ce livre. Il aurait aussi bien pu prendre la forme d’une histoire. »


Ce livre a‑t‑il transformé votre manière d’écrire ?

Ma manière d’écrire a changé, mais cela n’est pas dû à ce livre, plutôt à des évènements extérieurs, par exemple le fait d’avoir un enfant. Aujourd’hui même, si je n’ai qu’une heure devant moi, je ne perds plus une minute, je m’installe à mon bureau. Je travaille différemment.

Je me rends compte que ce sont surtout mes lectures qui ont fait évoluer ma manière d’écrire, et des auteurs comme Marie Darrieussecq, Philippe Jaenada, Grégoire Bouillier, Anne Plantagenet, Julia Kerninon, Lili Sohn pour ne citer qu’eux (mais il y en aurait tant d’autres) m’inspirent. A la fin de son très beau roman Wellness, Nathan Hill consacre huit pages de bibliographie à tous les ouvrages qui l’ont nourri. En préambule, il explique que c’est aussi cela la grande joie de l’écriture : explorer le travail des autres.

Les tournages et les rencontres avec les réalisateurs, tout cela « pigmente » aussi mon travail. Ma collaboration avec Charlène Favier sur le scénario d’Oxana (sortie au cinéma au mois de mars) a été décisive. Toutes les questions que nous nous sommes posées : comment installer un enjeu dramatique, comment entremêler deux temporalités à l’intérieur d’un film, tout cela a eu une incidence sur L’accouchement.

Enfin et je n’y avais pas pensé, mais il est évident qu’un mouvement comme @MeToo a eu un impact. Pour être très concrète, et cela me permet ainsi de parler de ceux avec qui j’ai travaillé sur le livre, grâce à la correctrice Agnès Aubry, j’ai écrit « la docteure » à la place de « le docteur » (et il y a beaucoup des femmes docteures dans le roman). Cela paraît si évident maintenant, mais je l’avoue humblement, je n’y avais pas pensé, et grâce à ce changement de pronom, le texte est monté d’un cran : il correspond plus à mes valeurs et ainsi sonne plus juste. La langue a un pouvoir sur les êtres et les corps, la pensée qu’il ne faut pas négliger.


Merci, Diane Brasseur, pour cet éclairage sur la genèse et les enjeux de L’accouchement. Ce livre apparaît comme un moment important de votre œuvre et comme une contribution précieuse à la parole autour de la maternité. Il est disponible en librairie depuis le 8 janvier 2026.
 


De l'auteur sur ce blog :

 
 

 


vendredi 19 décembre 2025

[Brasseur, Diane] L'accouchement

 




 

J'ai beaucoup aimé

Titre : L'accouchement

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2026 (Allary Editions)

Pages : 256








 

Présentation de l'éditeur :  

 « Quelques jours avant mon accouchement précipité, alors que je ne lui avais pas parlé de mes maux de ventre, mon père m’a envoyé la carte postale d’un ange peint en rouge, rigolo et inquiétant comme un gribouillage d’enfant. Ange gardien, le titre du tableau était écrit au verso, à côté de ces mots tendres : “Ce petit ange vient dire bonjour au petit bonhomme à venir.” C’était un mois et demi avant mon terme, le cachet apposé par la poste fait foi. Par quelle étrange prémonition mon père a-t-il été frappé ? »

Pour son quatrième roman, Diane Brasseur renoue avec la veine intime de son premier livre, Les Fidélités. D’une écriture clinique et puissamment romanesque, elle fait le récit d’un événement aussi ordinaire qu’extraordinaire : la mise au monde d’un enfant.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de trois romans publiés chez Allary Éditions : Les Fidélités, traduit dans 8 pays, Je ne veux pas d’une passion et La Partition.



Avis :

Après deux premiers romans consacrés aux dilemmes amoureux, puis un troisième ancré dans sa mémoire familiale, la romancière et scripte de cinéma Diane Brasseur s’engage cette fois dans une veine autobiographique. L’accouchement retrace avec intensité les dernières semaines d’une grossesse compliquée par une prééclampsie, une expérience qui aurait pu basculer vers le drame. Loin de tout pathos, elle adopte une écriture précise, presque chirurgicale, qui déroule chaque instant avec la rigueur d’un compte à rebours et installe une tension dramatique digne d’un roman à suspense. 

Le récit s’ouvre sur une inconscience, les premiers signes de la prééclampsie glissés sous les radars laissant la narratrice rêver encore à son scénario idéal de naissance. Pour le lecteur, en revanche, chaque détail est déjà une alerte qui assombrit l’horizon. L’écriture, avec ses phrases brèves et ses chapitres resserrés, bat comme un cœur affolé et scande l’attente heure après heure. Peu à peu, le texte se transforme en une marche inexorable vers l’orage. 

En épousant la chronologie des faits sans introspection, Diane Brasseur restitue la stupeur de l’épreuve. Privée d’anticipation, elle avance à l’aveugle dans l’inconnu, cherchant à conjurer sa peur par des signes et des superstitions. Mise en mots d’une expérience intime, son récit est aussi une manière d’affronter la fragilité du corps et la violence du réel.

Ce texte aurait pu se réduire à un simple témoignage. Pourtant, en choisissant l'urgence et la sidération plutôt que le recul et l’analyse, Diane Brasseur dépasse ce cadre. Sa rigueur dessine en creux tout ce qui n’est pas dit : les variations émotionnelles, la relation au corps médical, la confrontation à la douleur et à la peur. Le livre rappelle ainsi, avec la force du choc, les réalités physiques et les risques de la maternité, escamotés derrière une perception idéalisée – marketée même – de la naissance. On nous promet des échographies glamour, des accouchements transformés en spa, des berceaux design assortis au salon et des récits calibrés pour Instagram. Face à ce mirage publicitaire, Diane Brasseur oppose la vérité nue du corps qui vacille et de la peur qui s’installe, révélant une vulnérabilité humaine que nous préférons oublier.

En partageant la bascule d’un rêve en cauchemar, ce récit personnel rappelle que toute existence se confronte tôt ou tard à sa fragilité. Mais si l’épreuve impose sa brutalité, elle ouvre aussi sur une issue lumineuse : la naissance advient, et avec elle la possibilité de transformer la peur en force et l’expérience en parole. Un livre écrit comme pour reprendre une respiration coupée, exprimant – derrière le soulagement d’une fin heureuse –  la sidération d’être rappelé, en plein rêve de bonheur, à notre condition humaine. (4/5)
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur. 




Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 25 mai 2019

[Brasseur, Diane] La partition





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓


Titre : La partition

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2019 (Allary Editions)

Pages : 448








 

Présentation de l'éditeur :   

Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.

Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.

Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, publiés chez Allary Éditions et traduits dans huit pays.



Avis :

Je remercie NetGalley et Allary Editions pour cette lecture qui s’est avérée un immense coup de coeur.

Le roman s’ouvre sur l’imminente réunion tant attendue de trois frères séparés par la vie, et qui pourtant ne pourra avoir lieu. La mort vient en effet de cueillir Bruno K, l’aîné cinquantenaire, sur le trottoir qui le menait au concert de son frère Alexakis. C’était le soir où, enfin, la fratrie devait se retrouver.

Ils sont trois, nés de 1922 à 1931, de mère grecque et de père suisse pour les deux premiers, belge pour le benjamin. C’est toute leur vie que nous allons découvrir dans ce récit à rebours, celui de trois enfants d’abord, séparés et ballottés entre trois pays, au rythme de la vie tumultueuse de leur mère Koula et des évènements de leur siècle. Et on peut dire que rien ne fut ordinaire dans leur existence, que ce soit celle de Bruno, contaminé in utero par la syphilis paternelle, de Georgely, abandonné en Suisse par sa mère contrainte de choisir entre ses fils lors de sa fuite loin de son mari, ou d’Alexakis, né deux fois : en 1931 en Egypte, mais officiellement en 1932 en Grèce après le divorce et le remariage maternels, et qui porta, tant pis, les robes roses prévues pour la fille tant désirée.

Si le récit se déroule du point de vue de l’aîné Bruno, le personnage central est véritablement Koula, mère possessive et dévorante, femme solaire au tempérament entier et volcanique qui la porte à tous les excès. Elle qui rêvait des stars et de la célébrité, mena sa vie avec la passion tragique d’une véritable diva, éclipsant son entourage dans l’ombre de son aura, car comment trouver sa place auprès d’un tel astre sans s’y brûler ?

Le récit a de tels accents d’authenticité et est émaillé de tant de détails qui ne s’inventent pas, qu’il paraît la remembrance d’une saga familiale véritable : ce qu’il est sans doute d’ailleurs, à lire, à la fin du livre, les remerciements de l’auteur à son père pour les courriers conservés, alors que chaque chapitre s’ouvre sur des extraits de lettres. On a dès lors l’intuition, peut-être fausse, que l’auteur, franco-suisse, pourrait être une descendante de Georgely ou de Bruno.

Quoi qu’il en soit, la narration, habilement construite, est captivante : en nous faisant entrer dans cette histoire par la fin, l’auteur installe d’emblée le lecteur dans une tension tragique qui ne se relâchera pas, contrebalancée par une légèreté de ton teintée d’humour qui donne au récit une tonalité douce-amère : celle du souvenir, du temps passé, de l’inéluctabilité du destin et de la mort qui vient sceller à jamais les séparations et les regrets.

L’écriture est délicieuse, les mots admirablement choisis, le ton toujours parfaitement juste dans cette évocation si profondément empathique. C’est avec une infinie tendresse que s’y mêlent constamment rire et larmes, dans une simplicité et une économie de style qui exaltent l’émotion. La partition est une pépite, une lecture d’autant plus marquante qu’elle vous va droit au coeur. (6/5)




Citations :

« Tu voudrais tellement que je devienne célèbre, que tous les yeux soient braqués sur ton enfant, que toutes les bouches ne prononcent que son nom. Mon avenir, maman, veux-tu que je te dise en quoi il consiste ? Et oui maman, je n’ai plus les ambitions que tu m’attribues. Il m’a semblé que l’essentiel n’était pas de devenir un « grand homme », un homme célèbre, tout cela est si relatif. J’ai préféré essayer de devenir un homme complet. Un homme simplement. »

Alors que les joueurs entraient sur le terrain, à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau, à table et en famille, dans sa cuisine, Paul Peter K se régalait d’un potage de légumes. « Navet, poirreau, patate, courrrge… », avec lenteur et en détachant chaque syllabe Koula énumérait les ingrédients. Elle regardait son mari droit dans les yeux. En soufflant sur le liquide brûlant, Paul ne se doutait pas que sa femme lui servait pour dernier repas, une soupe d’insultes.

Chez un grand musicien, le jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef-d’œuvre.

Bruno K se bouchait les oreilles avec les mains parce que les hurlements de son frère lui faisaient mal aux tympans et au cœur. Comment calmer un enfant de 7 ans qui n’a pas vu sa mère depuis quatre ans ? On lui avait promis, elle serait là, dans le train. Depuis une semaine on lui répète : « Mama sera là pour fêter Pâques. » « Dans trois jours Mama arrive. » « Demain. » Que faut-il lui dire maintenant ? « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle garde ton petit frère, l’autre, celui que tu ne connais pas, à Liège. » « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle n’en avait pas le courage. » Cyntho a bien essayé de lui donner « une demi-douzaine de baisers de la part de ta petite maman » mais qu’est-ce qu’il en a à fiche Georgely des baisers de la bouche de ce vieux monsieur qui parle l’allemand avec l’accent français. « Une demi-douzaine » comme si c’étaient des œufs.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur.  




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