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mardi 20 octobre 2026

Critique : "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : Le silence de la neige

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (XO)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782386930393  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Août 2015. Quelque part en Alaska. Ils sont neuf. Sept étudiants et deux enfants. Rescapés d’un accident d’avion. Perdus dans les montagnes proches du Yukon, sans rien pour survivre. Sans rien pour attendre des secours qui n’arrivent pas.
Ils devaient participer à un voyage d’étude sur la nature. Les voilà aux prises avec l’immensité sauvage d’une terre rarement foulée par l’homme. Loin de toute trace de civilisation. En proie au froid et à la faim. Livrés à la peur et aux instincts les plus primaires. Parviendront-ils à rester unis dans le silence de la neige ?
Gilbert Bordes nous plonge dans un huis clos étouffant où l’immensité de la nature devient une prison pour nous qui ne savons plus y vivre. Une histoire de survie, profondément humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

Déjà dans Naufrage, Gilbert Bordes délaissait le roman du terroir pour l’expérience extrême d’un groupe d’adolescents, contraints par un accident en pleine mer à lutter pour leur survie contre les éléments déchaînés. Ils sont cette fois sept jeunes gens et deux enfants à se retrouver isolés dans une nature hostile par le crash de leur petit avion quelque part en Alaska. L’appareil désormais au fond d’un lac avec leurs bagages, ils n’ont qu’eux-mêmes pour faire face à une épreuve que la défectuosité de leur balise de secours risque de prolonger dangereusement.

Ils sont donc une poignée de purs citadins, brusquement ramenés comme au temps de la préhistoire, sans outils ni feu ni vêtements adaptés, seuls dans un milieu qui, entre contrastes climatiques et faune prédatrice, ne pardonne aucune erreur. L’automne s’annonce et, avec lui, les premières neiges. Le groupe découvre combien la vie est rude et fragile loin du confort moderne. Dépouillés de tout ce qui matelassait leur quotidien sans plus même qu’ils y prêtassent attention, confrontés à la peur, au froid et à la faim, les voilà ramenés à l’exclusive tyrannie de leurs besoins physiologiques, dans une tension favorisant autant les rapprochements que les frictions. Dans leur situation, le moral compte autant que la débrouillardise, et d’accidents en conflits et accès de terreur, leur solidarité dans l’épreuve restera leur principal atout face aux ombres de la folie et de la mort.

Conte autant que récit de survie, tant, ne cultivant qui plus est que fort peu l’hyper-réalisme, l’écriture de Gilbert Bordes ne sombre jamais dans l’âpre ni le noir, ce parfait roman pour la jeunesse ne fera sans doute ni trembler ni pleurer pour de bon. L’on préférera sourire de connivence avec l’auteur, reconnaissant au passage un clin d’oeil presque incongru à sa passion pour la lutherie, et surtout sa nostalgie face à un monde contemporain de plus en plus déconnecté des réalités physiques et naturelles – lui-même aime à dire « hors-sol » –, oublieux des interdépendances de chacun avec le grand « tout » de la vie et de la mort, et favorisant un égocentrisme à la vue courte. Les survivants de cette histoire en sortiront quant à eux transformés, bien décidés à vivre désormais autrement cette existence dont ils auront périlleusement réalisé tout le prix. Faute d’un impact aussi fort sur le lecteur, libre à lui de réfléchir à son tour. (3/5)
 

 

Citation :   

Dieu ne joue pas aux dés. (A. Einstein)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 

lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

mercredi 2 avril 2025

[Riordan, Matt] Seul l'horizon

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Seul l'horizon (The North Line)

Auteur : Matt RIORDAN

Traduction : Nathalie GUILLAUME

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Paulsen) en 2025

Pages : 336

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alaska, années 1990. Adam a besoin d’argent, et vite. Sa bourse d’études lui a été retirée après un délit commis sur le campus. S’il ne réunit pas 26 000 dollars en quelques mois, il peut mettre une croix sur son brillant avenir. Le jeune homme embarque à bord d’un vieux chalutier pour une saison de pêche en mer de Béring. Un boulot dur, dangereux, qui consume corps et âme.
La plupart des marins du Vice ont connu la prison. Des hommes rugueux, brutaux, impitoyables, à l’image des tempêtes qu’ils traversent. Sous les ordres du capitaine Nash, l’équipage travaille sans relâche et lutte pour sa survie. C’est dans la tourmente qu’on apprend de quel bois on est fait.
Dans ce roman d’apprentissage tendu, à l’écriture immersive, s’entremêlent des destins forgés par la houle.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Matt Riordan a grandi dans le Michigan. Il n’a qu’une vingtaine d’années quand il embarque sur des bateaux de pêche commerciale en Alaska avant d’atterrir à la faculté de droit. Il a exercé le métier d’avocat à New York pendant vingt ans. Il vit désormais avec sa famille en Australie. Seul l’horizon est son premier roman.

 

 

Avis :

Sa bourse universitaire lui ayant été retirée pour un délit commis sur le campus, Adam le narrateur n’a que quelques semaines pour se procurer les vingt six mille dollars nécessaires à la poursuite de ses études. Faute de quoi il retombera définitivement dans l’ornière sociale de son milieu d’origine. Aux abois, il pense tenir la solution, certes des plus dangereuses et éprouvantes, mais probablement la seule à pouvoir s’avérer suffisamment lucrative : embarquer pour une saison de pêche en mer de Béring.

Le voilà donc mousse à bord du Vice, engagé sur son rafiot le plus minable par le patron de pêche le plus redouté qui soit sur cette mer la plus dangereuse au monde : en vérité le seul suffisamment sans vergogne pour compter tirer parti de son inexpérience. Entre mer démontée, roueries et violences d’un employeur aux pratiques esclavagistes, enfin rivalités entre équipages dans la course folle aux bancs de poissons pendant les brèves périodes autorisées, Adam découvre le monde rude et sans pitié de la pêche commerciale.

Seul le rendement compte. Alors, quand Adam et ses deux équipiers Nash et Cole pataugent jusqu’aux genoux dans leur cargaison moribonde de harengs arrachés à la mer par gargantuesques bouchées de leur filet maillant, il leur faut se ruer, si possible avant les autres bateaux, jusqu’aux aspirateurs du collecteur le plus proche pour espérer retourner au plus vite sur les bancs. Une fois les quotas atteints, l’administration referme la pêche. Seuls les plus chanceux et les plus efficaces sauront profiter au mieux de ces très courtes fenêtres permettant aux hommes de laisser libre cours à une frénésie prédatrice aussi folle que celle, reproductrice celle-là, des bancs revenus massivement frayer dans ces eaux froides.

Déjà terribles en raison du froid, d’une mer souvent déchaînée et d’un engagement physique éprouvant, les conditions de cette pêche se font carrément dantesques quand la compétition dégénère en tricheries et violences en tout genre. Sous la coupe d’un patron truand prêt à toutes les extrémités pour « se faire du fric avec la poiscaille », c’est pour leur vie-même qu’Adam, Cole et Nash vont devoir se battre, conjurant épuisement et blessures à coups de speed et autres substances illicites, essuyant la colère des concurrents floués et, dans un surcroît de tension narrative, s’efforçant par tous les moyens à leur tour d’enfin inverser le rapport de force.

Cela pue le poisson jusqu’au coeur des pages, glissantes d’écailles et de viscères quand ce n’est de gasoil et de fluide hydraulique souillant aussi bien l’eau potable à bord que la mer bientôt. Collant au plus près de la réalité brute et des sensations d’Adam dans une confrontation sans concession aux éléments, à la vérité crue de caractères se dévoilant jusqu’à la corde et aux violences d’un système économique devenu un laminoir pour ces forçats de la mer, le récit prend le lecteur aux tripes dans un combat de tous les instants, féroce, mortel, mais pour autant traversé de sublimes fulgurances : les beautés âpres de la nature et de la mer, la camaraderie rugueuse et instinctive à bord, le triomphe sur soi-même à force d’effort et de ténacité.

Nourri de l’expérience de l’auteur qui, vers la vingtaine et avant ses études de droit, embarqua lui aussi sur l’un de ces chalutiers croisant au large de l’Alaska, un premier roman coup de poing, âpre et immersif, sur les implacables réalités de la pêche commerciale et sur cette vérité on ne peut plus flagrante ici : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je ne te parle pas de pêche sportive, où on taquine les poissons pour le plaisir. Je te parle de manier une senne ou un filet maillant, de choper des crabes, de mouiller la palangre – toutes les façons d’attraper de la poiscaille pour du fric. Tu l’as déjà fait ?


Dans toute ruée vers l’or, il y a toujours une poignée d’inconscients qui connaissent une fin tragique bien méritée. Voilà ce qui se rappela à lui tandis qu’il parlait avec cet homme dans ce paysage désolé. Une évidence qui s’accordait plus ou moins avec sa vision de la morale universelle : la bêtise est toujours plus sévèrement punie que la méchanceté.


Mais la vue qu’offrait le pont n’était qu’une toile sans couture où le ciel ténébreux se confondait avec l’eau, enveloppant le bateau dans une housse gris sale. 


Je vais te dire ce qu’il m’a appris : ce que tu vois, là, ce n’est pas de l’eau. C’est de la lave en fusion. Tu passes par-dessus bord, c’est foutu. Ne t’imagine pas que, si tu tombes, tu vas survivre pour raconter ça à tes petits-enfants, parce que ce ne sera pas le cas. De nuit, ou même en plein jour, avec le courant qui cavale, le temps que ta tête émerge, tu es déjà cinquante mètres derrière le bateau. Peut-être cinq cents, le temps que les autres remarquent ton absence. Et alors ils te cherchent dans cet océan déchaîné, luttant contre l’écume, le vent, les immenses lames dans tous les sens. Peut-être même qu’ils te cherchent dans le noir. Ça, c’est deux ou trois minutes de solitude avant que l’hypothermie te tétanise les muscles et que la mer de Béring s’invite dans tes poumons. Ensuite, tu es tout juste bon à appâter les crabes. (Cole s’était remis à sourire.) Donc, première règle : autour du bateau, c’est pas de la flotte, c’est de la lave. Tu tombes, tu crèves.


— Où est le canot de sauvetage ? s’enquit Adam.
— Quoi, comme sur le Titanic ? Tu crois que l’orchestre va sortir pour jouer pendant qu’on coule à pic ? Ou peut-être Supertramp ? On n’a pas cette chance. Notre bateau est bien trop petit pour avoir un canot. Sans déconner, le bateau lui-même est à peine plus gros qu’un canot. (Il planta son index dans le torse d’Adam.) Le principal équipement de survie, c’est toi. Ton cerveau. Alors ne nous mets pas dans la merde et ne te mets pas dans la merde.


Ce sont les œufs qui nous intéressent, tu comprends. Les femelles en sont pleines à cette période de l’année. Mais pendant le frai, elles puisent dans leur graisse et leur chair est dégueulasse. Même pour un pari, tu n’en boufferais pas. Seuls les œufs ont de la valeur. Une fois qu’on les a extraits, le reste sert à faire de la pâtée pour chats. Pour l’instant, les œufs ne sont pas encore prêts, donc les poissons ne valent rien. Ils deviendront intéressants juste avant le frai. Avant l’heure, les œufs ne sont pas à maturité, après l’heure, tu te retrouves avec un filet rempli de femelles vides qui ont déjà pondu. Ça fait encore plus de pâtée pour chats. Cinquante dollars la tonne. Voilà pourquoi tous ces bateaux attendent sagement ici. La période du frai ne dure que quelques jours, alors tu dois être là et te tenir prêt au cas où les poissons auraient de l’avance (…)
 
 
Le département de la pêche et de la chasse de l’Alaska. Les agents de la maille, ce sont eux qui décident quand ça commence. Ils échantillonnent les poissons à quelques heures d’intervalle, et quand c’est le bon moment ils donnent le feu vert. Ils annoncent l’ouverture, et pendant douze heures, admettons, on peut pêcher. Ensuite ils referment le créneau, le temps de compter combien de poissons on a pris, et ils décident si Mère Nature peut supporter une deuxième branlée. Si c’est possible, on est autorisés à y retourner, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait pêché le quota pour l’année. En général, celui de Togiak est raflé en quelques jours, mais on n’a pas de seconde chance. Une fois le quota atteint, c’est terminé. Si on paume un filet, qu’on a une panne de moteur, ou qu’on se fait mal, on perd une saison entière. Et s’ils annoncent une ouverture alors que ça souffle à cinquante nœuds, on pêche quand même, parce qu’on ne peut pas attendre le beau temps pour se rattraper. On s’y met dès le feu vert, et c’est non-stop jusqu’à la dernière minute. On dort une fois que c’est terminé.


Il leva sa main libre vers le ciel, comme s’il allait pouvoir le déchirer pour révéler ce qu’il dissimulait, un paysage ordinaire d’autoroutes et de chaînes de restaurants. Mais les montagnes restèrent en place, et ses doigts ne fendirent que l’air. Au-delà de l’ancrage, le continent était brusquement délimité par une plage pentue et jonchée de plusieurs décennies de bois flotté. Des arbres entiers écorcés et polis par l’érosion, et d’immenses dunes. À seulement quelques mètres de la plage, des montagnes surgissaient de la toundra, des parois rocheuses noires et escarpées émergeant de la neige pour s’élancer dans d’abruptes falaises qui dominaient la baie. Adam suivit des yeux leurs flancs qui s’élevaient pour disparaître dans un brouillard blanc. Il ignorait quelles forces faisaient tourner le monde, mais ici, loin d’être souterraines, elles étaient visibles à l’œil nu. L’air avait un goût iodé. Une brise légère rida la mer un instant, et Adam regarda le calme plat lisser sa surface. Apparut alors le reflet de son visage, penché par-dessus bord.


Tes ancêtres étaient exceptionnellement doués pour la chasse et la pêche. Sinon, ils n’auraient pas survécu. Ou alors, un autre homme des cavernes, plus doué, aurait baisé ta mémé du glaciaire et ta petite gueule de trafiquant d’ecstas ne serait pas là aujourd’hui. C’est pareil pour les otaries, les ours et toutes les autres bestioles du coin. Un siècle à végéter dans des bureaux et à se remplir la panse de salade ne va pas balayer des milliards d’années d’évolution. La pêche, mon pote, c’est un des derniers boulots au monde où on fait ce pour quoi on est génétiquement programmé. On traque des animaux sauvages, on les tue, et on touche un putain de salaire pour ça. Si tu fais ça ne serait-ce qu’un an ou deux, comment tu veux retourner à ta vie d’avant ? Tu peux être couvreur, vendeur de voitures ou je ne sais quoi… Il n’y a pas de sot métier, hein, il faut bien gagner sa croûte. Mais c’est incomparable. Personne n’a évolué pour devenir vendeur de Toyota, putain.


Ils arrivent, t’inquiète. Sinon, cet ours ne serait pas ici, expliqua Nash en balayant du bras l’embouchure de la baie et l’océan. Ils sont là. Par millions. Et ils se dirigent droit sur nous, comme s’ils étaient sur des rails. Ils n’ont pas le choix. Au départ, tu en aperçois quelques-uns, puis d’autres, et à la fin, c’est une masse à perte de vue. Il faut le voir pour le croire. Ils s’amassent dans la baie et commencent à bondir hors de l’eau. Quand on sera au cœur de l’action, tu verras des poissons frétiller à la surface sur des milles à la ronde. On dirait une sorte de fléau biblique. Tu as l’impression qu’il y en a à l’infini. (Il écarquilla les yeux en montrant ses dents.) Tu es dans un cauchemar où tu n’as pas le temps de dormir et tu dois tuer du poisson pour l’éternité, couvert de mucus et de sang, et ils continuent d’affluer. Et puis, en l’espace d’une seconde, quand tu te dis que tu ne tiendras pas une heure de plus, pouf, ils ont disparu. Jusqu’à l’année suivante.


 

mardi 4 janvier 2022

[Vingtras, Marie] Blizzard

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Blizzard

Auteur : Marie VINGTRAS

Parution : 2021 (L'Olivier)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Le blizzard fait rage en Alaska. Au coeur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n'aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l'enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s'engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile. Avec ce huis clos en pleine nature, Marie Vingtras, d'une écriture incisive, s'attache à l'intimité de ses personnages et, tout en finesse, révèle les tourments de leur âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marie Vingtras est française. Elle emprunte son nom de plume à Arthur Vingtras (1855-1929), de son vrai nom Caroline Rémy, journaliste et écrivain féministe et libertaire.

 

Avis :

Un moment d’inattention, et Bess perd dans le blizzard le jeune garçon dont elle a la garde. La poignée d’habitants de ce bout d’Alaska se joint aussitôt à la recherche de l’enfant. Dans la course contre la montre qui s’engage, chacun se révèle, pour le meilleur comme pour le pire…

Personne n’atterrit par hasard dans un bout du monde dont les conditions extrêmes font de la vie quotidienne un enfer. Ainsi, tous les habitants de ce coin isolé d’Alaska traînent de bien lourdes valises, qu’ils espèrent enfin parvenir à poser. C’est sans compter l’irrémédiable et paradoxale promiscuité à laquelle les condamne l’isolement de leur petit groupe dans cet environnement difficile. Lorsque la tempête achève de les enfermer dans sa terrifiante boule à neige, les voici confrontés les uns aux autres dans un huis clos d’autant plus redoutable que l’urgence et le danger libèrent soudain les instincts jusqu’ici réprimés.

Les chapitres brefs et la narration sobre contribuent à l’efficacité du récit, qui, à partir d’une seule unité de temps et de lieu - ces quelques heures dans la neige à la merci les uns des autres -, nous projette dans la tête de quatre narrateurs, et nous révèle peu à peu, à travers leurs monologues, la noirceur dramatique de leurs parcours venus se télescoper en un tumultueux point d’orgue. Secrets et douleurs longuement macérés finissent alors par détoner avec une violence qui n’a d’égale que celle des éléments déchaînés.

Premier roman parfaitement maîtrisé, Blizzard entraîne le lecteur dans une trépidation croissante bâtie sur d’incessants changements de rythme. Tandis que ses grands espaces de nature rude et sauvage y servent d’implacables révélateurs d’une nature humaine soudain dépouillée de tout artifice, s’y déploie un récit dense et noir, très prenant, à la résonance très américaine. (4/5)

 

 

Citations :

Quand je lui demandais comment il faisait pour savoir tout sur tout, il souriait. Il disait qu’il était loin de tout savoir, mais que le plus important, à part l’expérience, c’était de faire confiance à son intuition pour se sortir des situations délicates. Papa était convaincu que rien ne remplaçait notre instinct d’homme primitif, qu’il fallait s’écouter et écouter la nature. Si nous étions suffisamment attentifs, elle nous donnait toutes les indications utiles rien qu’à la manière dont le vent avait tourné ou les oiseaux cessé de chanter. Quand j’ai raconté ça à Faye, elle a trouvé ça drôle parce qu’à New York ses amis payaient une fortune pour des cours destinés à les reconnecter avec leur « moi ». Par ici, le « moi sauvage », il valait mieux le découvrir rapidement, sinon ça devenait compliqué de tenir dehors.
 

Quand Magnus m’a ouvert sa porte, j’ai compris bien vite qu’ici les gens vous demandaient jamais d’où vous veniez. Vous pouviez vous être sorti les fesses tout droit de l’enfer ou être descendu du paradis, ça faisait pas de différence. Si vous étiez prêt à vivre au milieu de nulle part, à travailler dur, quel que soit le temps, et à pas vous plaindre, il y avait une place pour vous.
 

Leslie est rentré au bout de quelques mois à peine avec le genou en miettes après l’explosion d’une bombe artisanale au passage de son convoi. Il s’en était bien tiré, selon ses supérieurs, les autres n’avaient pas survécu, mais cela ne les a pas empêchés de le renvoyer chez nous comme un ballot de linge sale, une marchandise obsolète, sans valeur. Il ne pouvait plus se battre, il pouvait à peine marcher, sa carrière était finie avant même d’avoir réellement commencé. Martha était triste et soulagée en même temps. Il était revenu entier, disait-elle, pas allongé dans une boîte scellée de plomb. Moi aussi, j’ai cru que nous avions retrouvé notre fils. Un père et une mère ne comprennent pas toujours qu’il y a autre chose qu’un genou, des béquilles et la démarche claudicante d’un jeune homme entré brutalement dans l’âge adulte. Il y avait sa tête et tout ce qu’ils avaient mis dedans sans que personne en ait parlé. Les drogues pour ne pas dormir, les amphétamines pour se sentir invincible au combat, les pilules qu’on donne sans même dire ce que c’était parce que celui qui les prend est un soldat et qu’il n’a pas son mot à dire. Est-ce qu’il y a eu un médecin militaire pour prétendre que c’était pour leur bien ? Que c’était le petit cocktail de bienvenue identique à celui que prendraient des retraités pour rester en forme ? Je ne savais pas encore exactement ce qu’il avait pris, mais après les cauchemars que j’attribuais aux combats, après les nuits d’insomnie, les crises de delirium, après le chien des voisins dont il avait brisé la nuque à coups de béquille parce qu’il aboyait trop fort, j’ai dû me résoudre à admettre que c’était un autre qui était rentré d’Irak. Un étranger dans ma maison, si loin de cet enfant nu qui avait rempli ses poumons d’air, posé sur le ventre de sa mère, et qui nous avait rendus meilleurs que nous ne l’étions auparavant. La guerre nous avait pris notre fils et elle ne nous avait restitué que le négatif de la photo, juste une ombre blanche sur un fond désespérément sombre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 20 février 2021

[Haines, John] Les étoiles, la neige, le feu

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les étoiles, la neige, le feu
            (The Stars, the Snow, the Fire)

Auteur : John HAINES

Traducteur : Camille FORT-CANTONI

Parution américaine : 1989

Parution française : 2016, 2020 (Gallmeister)

Pages : 256

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant vingt-cinq ans, John Haines a vécu dans une cabane isolée au cœur des étendues vierges de l’Alaska, menant une existence rude et solitaire de pionnier moderne. Couper du bois, tracer une piste, piéger une martre, dépecer un élan, faire ses réserves de saumon : une vie simple, aventureuse et libre, au rythme d’une nature sauvage envoûtante. Avec sérénité, il transforme son expérience intime en un récit initiatique et intemporel, où le moindre événement trouve sa résonance en chacun de nous.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

John Haines est né le 29 juin 1924 en Virginie. Après avoir étudié l'art et la peinture, il fait l'acquisition - alors qu'il n'a que vingt-trois ans - d'une propriété de cent soixante acres située à côté de Fairbanks, en Alaska. Il y installe son atelier et se consacre à la peinture. Mais quand la température fait geler ses peintures, Haines décide alors de se tourner vers l'écriture. Il enseigne ensuite dans de nombreuses institutions américaines et passe le reste de sa vie en Ohio, avant de retourner en Alaska. Il y meurt le 2 mars 2011.

Il est l'auteur d’une quinzaine de recueils de poésie, d’essais et de récits, et fait partie des poètes américains les plus considérés. Son œuvre importante a reçu de nombreux prix, dont ceux de la fondation Guggenheim et de l’Académie des arts et lettres. Son expérience de trappeur, vivant de chasse en solitaire au cœur de l'Alaska, a profondément influencé ses travaux littéraires.

 

 

Avis :

Entre ses vingt-trois ans en 1947 et le moment où il écrit ce livre en 1989, l’auteur a passé en tout vingt-cinq années dans la cabane qu’il s’est construit dans le Grand Nord, en Alaska, à l’écart du monde. Il raconte son existence en ces lieux de solitude souvent glacée, au contact d’une nature aux mille beautés et dangers : un mode de vie libre, mais rude et aventureux, en quasi autarcie, à trapper, pêcher et subsister comme l’ont fait avant lui des générations de pionniers.

C’est avec une simplicité franche et authentique que l’homme se décrit dans cet environnement qu’il a choisi, loin de l’agitation du monde, en communion avec une nature dont il tire l’essentiel de sa subsistance, au rythme de tâches éprouvantes et physiques. Le danger n’est jamais loin et un travail incessant s’avère le prix de ce mode de vie libre et indépendant. Mais c’est une paix de l’esprit et un sentiment de plénitude, la certitude d’une harmonie avec un univers inchangé depuis des millénaires, qui transparaissent au fil des pages, emplies d’actions quotidiennes calmement accomplies, de joies simples, de la pure sensation de vivre. Ici, pas d’états d’âme ni de révélations intimes. Mais la satisfaction d’un bon feu et de l’estomac plein, l’observation et l’adaptation au milieu, le respect de la faune et d’un cadre dont dépend la survie. Une fugace impression de mélancolie traverse le récit de part en part, alors que l’auteur semble prendre conscience du chemin parcouru – il a soixante-cinq ans -, et partage à demi-mot sa sensation d’être une sorte de « dernier des Mohicans », accroché à une nature désormais quasi vidée de sa vie animale.

Bien sûr, la nature déborde de ces pages, puisqu’elle emplit et soumet toute l’existence du narrateur. Le dépaysement qui nous est offert se teinte d’aventure au fur et à mesure que le lecteur marche dans les pas de John Haines et de ses chiens, pose et relève avec lui pièges et collets, aménage des cabanes-refuges qui lui permettront d’élargir sans trop de risques son périmètre d’exploration, protège ses réserves pour l’hiver des loups et des ours, guette l’avancée du gel puis la débâcle de la rivière… Nombreuses sont les anecdotes qu’il distille avec le talent consommé d’un conteur, nous tenant suspendus à ses mots comme si nous l’écoutions au coin d’un feu, à la veillée, lorsque le vent froid siffle au dehors…

Dépaysant et authentique, ce récit sans artifice est passionnant de bout en bout. Il nous fait entrevoir un mode de vie aux antipodes du nôtre, sans aucun doute en voie de disparition, et qui ne peut que nous interroger sur ce que nous avons gagné et perdu à l’âge du confort moderne et virtuel. (4/5)

 

Citations :

S’il était possible de quantifier la vie dans les bois, ou d’en mesurer simplement l’efficacité au regard des nombreuses satisfactions qu’elle procure, ma vie ne fut jamais un grand succès, mais elle dépendait de la présence d’animaux et du temps que j’étais prêt à consacrer à la traque. Par un hiver faste, je me souviens d’avoir pris vingt martres, deux lynx et un ou deux renards. Je reçus moins de trois cents dollars pour le tout. A l’époque c’était pour nous une grosse somme, environ les deux tiers de nos revenus annuels. A l’heure où j’écris ces mots, je sens bien, là encore, à quel point nous vivions de peu et combien ce peu pouvait s’avérer crucial.

Parfois, dans ce monde appauvri, nous reviennent les rêves d’abondance des vieux trappeurs. Une contrée prospère, riche en gibier, en poisson, en fourrure, généreuse comme aux temps jadis. Des ours, des élans et des caribous. Des bois regorgeant de lapins, de martres courant un peu partout, faisant sur la neige des traces jumelles dessinant leur parcours sous les sombres épicéas. Et l’empreinte attentive, une patte devant l’autre, des lynx qui suivent leur chemin sans jamais se hâter. Les castors dans l’étang, un autour qui hante les fourrés à la fin de l’hiver tel un spectre ravageur, et de temps à autre la vague menace d’un loup en maraude.
Tout ceci, ou son ombre intermittente : une région moribonde, et rien à voir sur la neige. La famine, et le grand rêve qui s’éloigne.

Qui sont ceux qui viennent là, dans cette blancheur, ce lieu distant et glacé, en quête de ce qu’ils ne peuvent nommer ? Non pas l’or, sans doute, mais une fortune spirituelle, une fraîcheur qui leur est déniée là d’où ils viennent.

Je passe un pantalon de laine épaisse sur mes sous-vêtements, puis deux chemises de laine. Sur le pantalon de laine, j’en porte parfois un second, de coton léger, pour servir de pare-vent ou me protéger de la neige. J’enfile des chaussettes : trois paires en laine et celle du dessus en feutre. Deux paires de semelles intérieures, et enfin les mocassins en cuir. Je noue les lacets montants. Ces chaussures tiennent le pied sans me serrer, molles et légères. Je les ai confectionnées il y a six ans avec la peau d’un grand élan et, si elles se sont usées depuis, elles demeurent les meilleures que je possède.

Que fait un homme dans un lieu comme celui-ci, si loin et si désert ? Pour commencer, il observe le climat : les étoiles, la neige, le feu. Ce sont les livres qu’il lit la plupart du temps. Et tout ce qu’il fait – du moment où il apporte du petit bois et des seaux de neige à celui où il jette les eaux usées - l’oblige à se tenir sous le ciel nu, loin de ses murs, hors des livres écrits par les hommes, à l’abri de ses pensées pendant un moment. Tandis que je reste là, rafraîchi par le silence et la nuit proche, je me dis que cette vie est la bonne.
 
La pêche et la chasse, les baies sauvages, les pièges, le bois pour le feu et la nourriture, tout cela nous est offert par ce pays. Une fourrure de martre est ravissante quand on la regarde à la lumière en la tournant pour la mettre en valeur. Et la viande d’élan est un bienfait, elle nous repaît et nous réchauffe, je n’ai pas à l’acheter chez un boucher. Mais il m’est impossible de piéger et de tuer sans pensée ni émotion, et il se peut que chaque mise à mort m’inflige à moi aussi une blessure légère, peut-être fatale. La vie ici se partage entre le soleil et le givre, entre le sang vif et la sève des choses, entre leur déchéance et leur mort soudaine.

Dans cette existence sauvage, j’ai trouvé un moyen de rentrer de nouveau en contact avec le monde. Un moyen unique. Vivre la vie qui m’attend ici, la vivre pleinement, et me passer de l’autre, celle réglée sur les horloges, les heures, le salaire. Chaque jour, je revis l’espérance du chasseur : le départ et la piste à l’aube. Que trouverons-nous aujourd’hui ?

Il n’y avait pas moyen de les suivre du regard dans cette lumière vacillante. A peine en avais-je isolé une sur le fond du ciel qu’elle virevoltait pour aller s’enfoncer dans l’obscurité touffue du bois. Les chauve-souris suivaient une trajectoire spasmodique étrange qui rappelait le vol des papillons, mais en plus rapide et vigoureux. C’était comme si l’atmosphère tranquille et vespérale où elles évoluaient cédait soudain à un coup de vent brusque qui se serait emparé d’elles pour les rejeter sur le côté. Comme si elles étaient soudain arrêtées dans leur vol par une ficelle invisible qui les arrachait d’une secousse à leur parcours.

Eteignez toutes les lumières d’une ville, et voyez combien la vie se hâte de retourner aux ombres, à quelle vitesse la crainte ancestrale nous revient des arbres sans lumière et des porches silencieux, tandis que la nuit s’emplit une fois de plus de mufles et de chuchotements, d’ailes râpeuses et de corps pesants qui se heurtent.

dimanche 26 janvier 2020

[Gain, Patrice] Terres fauves






J'ai aimé

Titre : Terres fauves

Auteur : Patrice GAIN

Année de parution : 2018

Editeur : Le mot et le reste

Pages : 208






 

 

Présentation de l'éditeur :

David McCae, écrivain new-yorkais en mal d’inspiration et citadin convaincu doit quitter Brooklyn pour l’Alaska dans le but de terminer les mémoires du gouverneur Kearny. Le politicien visant la réélection, il envoie son prête-plume étoffer l’ouvrage d’un chapitre élogieux : le célèbre et très apprécié alpiniste Dick Carlson, ami de longue date, aurait de belles choses à raconter sur lui et leurs aventures. 
Direction Valdez pour David, direction le froid, les étendues blanches, les paysages sauvages et un territoire qui l’est tout autant. Plus adepte du lever de coude que de l’amabilité, l’alpiniste n’en est pas moins disert et David en apprend beaucoup. Trop. Devenu gênant, la violence des hommes, et celle d’une nature qui a préservé tous ses droits, va s’abattre sur lui et l’obligera à combattre ses démons pour survivre lors de cette course effrénée qui l’amènera du Canada à Portland.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitude et les grands espaces l’attirent depuis toujours.


Avis :

L’écrivain et narrateur new-yorkais David McCae est chargé de rédiger les mémoires du gouverneur Kearny, qui, afin de parfaire son image, souhaite un chapitre sur son amitié avec le célèbre alpiniste Dick Carlson, premier Américain à avoir porté la bannière étoilée jusqu’à un sommet inviolé de plus de 8000 mètres. Ce sportif habitant en Alaska, David accepte à contrecoeur de quitter son confort citadin pour se rendre dans une contrée sauvage, dont l’inhospitalité n’aura d’emblée d’égale que celle de son hôte. Et encore est-il loin de se douter du cauchemar qui l’attend…

Ce roman démarre doucement pour se transformer sans crier gare en un récit d’aventure en pleine nature et un thriller noir au suspense si addictif qu’il vous sera impossible de le lâcher avant son dénouement. Surprise par la tournure de l’histoire et aussitôt subjuguée, j’ai réellement désespéré de la terrible descente aux enfers de ce fragile citadin si peu armé pour les épreuves qu’il traverse. Mais c’est un peu comme si l’infernale beauté et la brutalité sans concession des grands espaces mettaient à nu les personnalités, les révélant à elles-mêmes en les poussant loin des faux-semblants, jusqu’au tréfonds de leurs ressources, parfois insoupçonnées...

Dommage que l’ensemble soit affaibli par son insuffisante vraisemblance, qui m’a d’autant plus gênée que, par hasard, je venais de lire l’autobiographique et véridique Croire aux fauves de Natassja Martin. L’élan du récit aurait presque pu effacer ce regret si je n’étais restée coincée sur une incohérence : l’ordinateur portable que David continue opportunément à utiliser, comme si de rien n’était, alors qu’il a maintes fois tout perdu !

Nonobstant son manque de crédibilité, ce livre m’a offert un excellent moment d’aventure et de suspense au sein d’une nature sauvage et grandiose, où les fauves ne sont pas toujours seulement ceux que l’on attendaient. (3/5)



Du même auteur sur ce blog :

 
 




La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020


mardi 18 juin 2019

[Bradbury, Jamey] Sauvage





Coup de coeur 💓

 

Titre : Sauvage (The Wild Inside)

Auteur : Jamey BRADBURY

Traducteur : Jacques MAILHOS

Parution :
en américain chez William Morrow (2018) 
en français chez Gallmeister (2019)

Pages : 320





 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

A dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Flirtant avec le fantastique, ce troublant roman d’initiation nous plonge dans l’intimité d’une jeune fille singulière qui s’interroge sur sa nature profonde.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jamey Bradbury est née en 1979 dans le Midwest et vit en Alaska depuis quinze ans. Elle a été réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge. Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et l’engagement auprès des services sociaux qui soutiennent les peuples natifs de l’Alaska. Sauvage est son premier roman.

 

 

Avis :

Tracy a dix-sept ans et, depuis la mort de sa mère, vit avec son père et son plus jeune frère dans leur maison isolée en plein cœur de l'Alaska. La jeune fille, dotée d'instincts étrangement sauvages, ne vit que pour les grands espaces enneigés, la chasse, et ses chiens de traîneaux qu'elle entraîne pour la grande course annuelle de l'Iditarod. Sa vie bascule lorsqu'elle est victime d'une agression dans la forêt, suivie de l'arrivée chez eux d'un jeune employé qui cache sa vraie identité et ne leur sert que mensonges quant à son passé.

Doutes et suspicion s'installent alors dans l'esprit de Tracy, qui va en secret se préparer à défendre sa famille et son territoire. Les péripéties s'enchaîneront dans un lourd climat d'angoisse, la jeune fille affrontant à sa manière les menaces diffuses qui semblent peu à peu se préciser, dans un crescendo plein de surprises qui la mènera à une issue imprévue et inéluctable.

Le récit entretient l'angoisse et la curiosité dans un suspense réussi : impossible de lâcher cette histoire à l'atmosphère très particulière, où les instincts sauvages de Tracy prennent vite une dimension fantastique, dépassant la simple proximité avec la nature et les capacités de survie dans les conditions extrêmes du Grand Nord. Si j'ai parfois eu un peu de mal avec certains de ses aspects sanglants et peu ragoûtants, je me suis au final laissée emporter avec plaisir par ce roman palpitant, à l'écriture efficace et rythmée, qui plonge le lecteur dans la tête de Tracy et dans un univers bicolore de neige et de sang. Le tout est paradoxalement plutôt crédible, en dehors des capacités particulières de Tracy, qui font par ailleurs penser à certaines croyances chez quelques peuples et tribus aux origines anciennes.

Le roman fait la part belle à la nature, au travers des paysages, de la faune et des conditions climatiques de l'Alaska, dans une évocation très dynamique de ses beautés et de ses dangers. On en entend presque le silence, entrecoupé des aboiements des chiens de traîneaux...

Thriller teinté de fantastique et d'horreur, Sauvage est un roman addictif à l'atmosphère étrangement prégnante, qui pourra parfois dérouter, mais qui ne laissera personne indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’était ainsi que Jesse Goodwin opérait, comme j’allais le remarquer au cours des semaines suivantes. Je ne l’ai jamais entendu faire la moindre suggestion. Il ne parlait jamais en premier, il se matérialisait en provenance de nulle part et semblait vaquer tranquillement à ses occupations, jusqu’à ce que Papa le remarque. Là, il ne disait toujours rien, attendait que Papa commence à poser des questions ou à jeter les bases de l’idée que Jesse avait déjà eue. Puis Jesse acquiesçait, disait que c’était une bonne idée, faisait en sorte que Papa ait l’impression que leur nouveau projet venait de lui. L’eau ne suit pas un cours rectiligne, elle contourne les arbres et les rochers, se faufile par les cols des montagnes, sans jamais cesser de descendre jusqu’à son but. À observer Jesse, j’ai commencé à apprendre que, pour obtenir ce que l’on veut, il est parfois plus simple de prendre son temps et de contourner les obstacles au lieu de tenter de passer en force.

Je me sentais comme toujours avec les gens, je ne sondais que des surfaces, je collais mon oreille contre un mur pour entendre le marmonnement qui émanait de l'intérieur. En regrettant de ne pas pouvoir fabriquer de porte, trouver un chemin vers le dedans.

 

 

Le coin des curieux :

L’Iditarod est la plus grande et la plus célèbre course de traîneaux à chiens : tous les ans en mars, depuis 1973, elle rassemble les meilleurs attelages au monde. Le parcours s’étire sur près de 1 800 kilomètres, entre Anchorage et Nome, en Alaska, principalement à travers la taïga : il faut entre 8 et 15 jours aux mushers et à leurs 16 chiens pour les parcourir.

Cette compétition est aussi parfois appelée « route du sérum » ou « course de la miséricorde », en raison de l’exploit qu’elle commémore : pendant l’épidémie de diphtérie qui frappa la ville de Nome au cours de l’hiver 1925, alors que les intempéries bloquaient l’acheminement de sérum par air et par mer, un attelage de chiens réussit à faire la jonction. Le leader des chiens, Balto, a sa statue près du zoo de Central Park à New York, et dans le centre d’Anchorage en Alaska.

vendredi 17 mai 2019

[Vann, David] Un poisson sur la lune





J'ai aimé

 

Titre : Un poisson sur la lune
           (Halibut on the Moon)

Auteur : David VANN

Traductrice : Laura DERAJINSKI

Parution : 2019
                en américain chez Grove Press,
                en français chez Gallmeister

Pages : 288






 

 

Présentation de l'éditeur :   

“Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?” Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.
 

David Vann  revisite son histoire familiale et réussit une confession spectaculaire, mêlant subtilement réalité et fiction pour livrer une implacable réflexion sur ce qui nous fait tenir à la vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

David Vann est né en 1966 en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s'installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l'écriture d'un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d'un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n'accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu'il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu'il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 (...). Au total, moins de 3 000 exemplaires de cette édition seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd'hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l'auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L'Obscure clarté de l'air. Il partage aujourd'hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l'Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

 

 

Avis :

L’auteur raconte la dépression et le suicide de son père, lorsque lui-même avait treize ans. Pas à la première personne du singulier ni du pluriel, mais, comme dans une sorte de mise à distance ou d’autopsie, en mentionnant son père par Jim, et lui-même par David. Le récit n’en est pas pour autant froid le moins du monde, au contraire : avec une immense empathie, David reconstruit ce qui a dû se dérouler dans la tête de son père lors de ses derniers jours, lorsqu’il est venu d’Alaska où il résidait, seul, pour visiter une dernière fois sa famille en Californie : ses deux ex-femmes et ses enfants, ses parents, son frère et un ami d’enfance.

David n’a que peu de clés pour expliquer le mal-être paternel, juste quelques bribes d’observation familiale qui peuvent servir de début de pistes. L’objet du livre n’est pas d’expliquer, mais de plonger dans la peau et la tête de Jim pour tenter de ressentir la même chose que lui, dans une sorte d’introspection par procuration.

On imagine sans peine l’épreuve qu’à pu représenter pour l’auteur l’écriture de ce livre. Mais sans doute fut-elle moins pesante que l’écrasante interrogation que laisse un suicidé à ses proches. Cette lecture oppressante n’est pas une partie de plaisir : c’est une immersion dans un désespoir noir, un vide sans fond, une absence de sens qui n’a qu’une inéluctable issue.

Face à son délire suicidaire accompagné de pulsions meurtrières, en cette fin d’années soixante-dix, Jim ne rencontre guère de soutien : sa famille, effrayée et perdue, se réfugie dans un certain déni et ne réalise sans doute pas complètement la gravité de la situation. Le psychiatre ne prend pas les mesures qui aurait peut-être pu protéger Jim malgré lui. On s’effraye lorsque, entouré d’armes à feu dans cette famille passionnée de chasse, pour laquelle tirer semble aussi naturel et vital que respirer, Jim est maintes fois tenté, dans ses accès de colère désespérée, d’emmener ses proches ou des inconnus dans son dernier geste : il ne saurait y avoir de plaidoyer plus évident contre la légalisation du port d’armes aux Etats-Unis.

J’ai refermé ce livre sur une sensation glaçante de noir vertige et d’impuissance désolée, face à une double et incommensurable souffrance : celle de Jim qui n’a trouvé d’issue que fatale, et celle de David, son fils, marqué de manière indélébile au point de tenter de revivre le supplice paternel par le biais de l’écriture. (3/5)

 

 

Citations :

La peur existe seulement s’il y a quelque chose à sauver.

Ils pêchaient le flétan à la palangre dans un détroit entre les îles aléoutiennes, en bordure de la mer de Béring, et la ligne s’était accrochée au fond. Mais les vagues montaient à dix mètres, violentes, et la ligne les rivait au fond marin, quelque chose d’incroyable. Dès qu’une vague s’élevait sous eux, ils étaient comme aspirés en elle, une pression incommensurable.
— Tu sais, ça ressemble un peu à ça, dit Jim. La dépression, les creux. C’est un peu comme quand notre bateau était retenu, et à mesure que tout s’élève autour de toi, la pression ne fait qu’augmenter. C’est un peu comme ça. La description n’est pas parfaite, mais c’est quelque chose que tu as déjà connu. Tu t’en souviens ?
— Je m’en souviens. Mais un sentiment à l’intérieur de soi, ce n’est pas comme ça.
— Oh, c’est bien pire. Bien plus fort. Une vague de dix mètres, à côté, ce n’est rien. Quelques dizaines de tonnes d’aluminium maintenues par une vague, c’est léger, en comparaison.

À l’instant où mon père s’est enfui, ma mère n’était pas obligée de lever le fusil et de tirer. Elle aurait pu le laisser partir. Elle lui avait même écrit une lettre quand elle avait décidé de se suicider.
— Je pense qu’elle a appuyé sur la détente sans y penser. Sans y penser du tout.
— C’était un choix.
— Et si elle ne se contentait plus que d’observer, à ce moment-là ? Qu’elle ne vivait plus franchement sa vie, mais qu’elle la regardait se dérouler ? Un élan. Tout en mouvement.
— Ne crois pas ça. C’est dangereux de croire ça.
— Mais songe à ce qui se passait dans la vie de ta mère. La fin de leur mariage, contre son gré, aucun choix là-dedans, et il venait juste de lui dire qu’il avait eu une liaison avec quelqu’un d’autre pendant seize ans, c’est ça ?
— Oui.
— Et il lui a dit que toutes ces années n’étaient qu’un mensonge, comme si elle ne les avait jamais vécues. Seize années effacées, et la totalité de leurs années de mariage avant ça. C’est peut-être trop de choses à perdre d’un seul coup.
— C’est vrai. Mais elle n’était tout de même pas obligée de le tuer.
— Je pense que si, pour la simple raison qu’il avait une grande collection d’armes à feu. C’est simple. Les armes se trouvaient là, et plus rien n’était possible dans sa vie à elle, c’est dans ces instants qu’un fusil peut combler le fossé qui s’est creusé. Le fusil permet de recoller toutes les pièces. Il a le pouvoir de faire ployer le temps et les événements, c’est la seule chose qui peut contrer cet élan. Le monde retrouve sa logique. Et plus encore, ta mère peut redevenir réelle à cet instant. Après avoir appuyé sur la détente, elle réintègre sa vie. Elle est à nouveau présente, et c’est exactement ce qu’elle avait perdu.


Comme ça avait dû être incroyable d’appuyer sur la détente et de lui tirer dans le dos, et de tout changer. Et de refuser les conséquences, refuser de rester pour ce qui allait se produire ensuite, porter le pistolet à sa tempe. Si vite. Elle avait vécu en meurtrière l’espace de deux minutes, mais comme personne n’était au courant, elle n’avait pas vécu en meurtrière. Nous ne devenons quelque chose qu’à l’instant seulement où quelqu’un d’autre est au courant, et pas seulement une personne – il faut que ce soit un groupe. C’est alors que nous devenons ce quelque chose. Son acte n’était pas différent d’un rêve, avant que le groupe ne soit au courant.

— Elle n’est pas si horrible que ça. À t’entendre, on pourrait croire qu’elle est méchante.
— Elle l’est. Toujours à sourire, toujours à s’esclaffer parce qu’un rire paraît plus amical, mais derrière il n’y a que de la méchanceté pure et des jugements, elle sort sa fourchette et me retourne pour voir si l’autre côté est assez grillé. C’est exactement comme ça qu’elle me regarde.

Tout avait changé, à présent. L’Amérique était effectivement différente. Pas de drogue dans le coin, à l’époque. Pas de fusils, à part pour la chasse. Presque pas de criminalité. Pas seulement de la nostalgie, mais le sentiment d’une perte irrémédiable. Un coin dangereux, désormais, des ploucs de la pire espèce qui soit, au lieu de la meilleure.

C’est juste que le monde s’étire à l’infini, mais vide, comme la toundra en Alaska. Ça continue, loin et encore plus loin, et c’est comme ça à l’intérieur, une friche infranchissable, rien que du vent. De la pression tout autour mais rien au milieu. Alors ce qu’il me faut, c’est soit une façon de supprimer la pression, afin que je puisse errer sans fin dans le néant, ou alors il me faut quelque chose dans la toundra, un endroit où m’abriter et me cacher, où entrer pour m’y construire une vie. L’un des deux. Mais errer dans un néant sous pression, ce n’est pas un truc que je peux supporter. Je ne peux pas continuer comme ça, année après année.