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samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 8 janvier 2025

[Bourdeaut, Olivier] Développement personnel

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Développement personnel

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2024 (Finitude)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« J’ai la chance de gagner ma vie en racontant des histoires. Du moins jusqu’à présent. Car j’ai un problème, un problème de taille : je n’ai plus d’imagination. Je ne comprends pas ­pourquoi, je ne sais pas comment cela est arrivé mais j’ai beau froncer les sourcils, serrer mes petits poings, rien ne vient. Alors j’ai décidé de parler de moi. Selon des chercheurs de Harvard, nous passerions soixante pour cent de notre temps à parler de nous. Parler de soi stimulerait les mêmes zones du cerveau que la cocaïne, le sexe ou un bon plat. Et si Harvard dit que ça fait du bien, je n’ai aucune raison d’en douter. Après tout, Mark Zuckerberg en est diplômé et il a toujours su, mieux que tout le monde, ce qui est bon pour l’humanité… »
 Avec une franchise pleine d’autodérision, Olivier Bourdeaut revient sur son enfance compliquée, sa courte et chaotique scolarité et le périlleux apprentissage du métier d’écrivain. L’auteur d’En attendant Bojangles se dévoile, et sa vulnéra­bilité nous touche.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.

 

Avis :

Se déclarant en panne d’imagination, l’auteur du formidable En attendant Bojangles se rabat dans son quatrième roman sur un personnage du réel qu’il connaît bien, un anti-héros qu’il juge le « plus ridicule qu’il connaisse » et dont il dresse un portrait sans concession, d’une infinie dérision : lui-même.

A le lire, Olivier Bourdeaut n’était, avant sa première et aussitôt phénoménale publication, qu’un indécrottable raté des mains duquel tout tombait. Sa scolarité écourtée de dyslexique sourd d’une oreille devait céder la place à un long chapelet de fiascos en tout genre jusqu’à ce que, désormais presque trentenaire, sans le sou et réduit à dormir dans sa voiture, il se voie offrir l’hospitalité par son frère à la condition, lui l’amoureux des mots qui rêvait de devenir écrivain, qu’il écrive au moins trois pages par jour. Si ce livre-là ne fut jamais publié, il initia néanmoins quelque chose, un quelque chose qui devait grandir vers le succès que l’on connaît.

Pastichant malicieusement les titres de chapitre d’un ouvrage de développement personnel, Olivier Bourdeaut décrit avec drôlerie une expérience aux antipodes de ces recettes pour le succès. Les épisodes s’y enchaînent au gré d’une légèreté souvent braque et calamiteuse, et, sous le charme d’une auto-dérision sans la moindre complaisance, c’est le sourire aux lèvres que l’on s’achemine vers une réussite – ô méandres imprévisibles du talent et de la chance ! – obtenue en vérité sans clé ni mode d’emploi, et, serait-on tenté de rajouter, sans garantie de savoir la renouveler.

Drôle et sympathique, un petit livre auquel l’on pardonnera volontiers sa consistance un peu légère, tant il déborde d’humour et de sincérité. Chance, talent et succès, voilà bien un ménage à trois au fragile équilibre domestique. (3,5/5)

 

Citations :

Heureusement, lorsque j’étais enfant je n’ai pas subi la malédiction de lire les nouvelles versions de la Bibliothèque Verte, où des mots aussi somptueux que grommeler et carrousel ont été rayés du texte pour enlever aux enfants le plaisir d’ouvrir de nouvelles portes, de découvrir de petits bijoux.
Ils ont commencé par enlever les mots qu’on comprenait mal et désormais ils effacent les mots qui font mal. Bientôt, ils feront disparaître les mots tout court et les remplaceront par des onomatopées qui, c’est bien connu, n’ont jamais vexé personne. Bientôt les Bibliothèque Verte deviendra la Bibliothèque Vide. Les sensitivity readers, les lecteurs de sensibilité, veulent tout simplement que nous parlions comme des orangs-outans.
Je tiens à préciser au passage que mon attaque n’est pas, du tout, dirigée contre cette communauté de mammifères arboricoles dont je respecte l’engagement de toujours pour la sauvegarde de la planète, le combat pour l’égalité salariale, le polyamour, le compost, enfin bref cette communauté qui lutte chaque jour pour un monde plus inclusif. Non, non, je vise les singes savants qui se prennent pour des humains.
L’escroquerie commence d’ailleurs dès l’intitulé du poste : lecteur de sensibilité. Ce ne sont pas des lecteurs car, comme nous le rappelle le Larousse, un lecteur est une personne qui lit, qui collectionne les mots, pas une personne qui les chasse pour les éliminer. Toujours selon le Larousse, le lecteur est une personne qui aime lire. Quelqu’un qui dépouille les textes et les livres n’aime pas lire, il aime détruire, c’est un barbare bienveillant.


Gao Xingjian, écrivain chinois, prix Nobel de littérature, sait de quoi il parle en affirmant que « La vie est source de la littérature et la littérature doit être fidèle à la vie ». Lui qui a dû, sous la première Révolution culturelle, passer six ans en camp de rééducation et brûler une valise de manuscrits, doit être étonné qu’aujourd’hui on brûle des mots, au sens propre. Au Canada, le pays de la nouvelle révolution culturelle, des écoles ont brûlé 5 000 livres en 2021, des millions de mots partis en fumée. Les flammes ont-elles fait disparaître les maux que ces livres incarnaient ? Il n’est même pas digne de répondre à cette question. Au moins ces criminels ont-ils fait à grande échelle le travail de fourmis que font les fouineurs de sensiblerie. Cramer la littérature et finalement cramer la vie.
On le sait, de plus en plus d’études le prouvent, moins un individu dispose de mots pour exprimer ses sentiments, plus il sera violent, et plus il fera parler ses mains plutôt que son intelligence, on appelle cela l’insécurité linguistique. En rendant les textes moins riches, ils rendent leurs lecteurs plus pauvres. En voulant rendre les textes moins dérangeants, ils rendent leurs lecteurs plus violents.
Protéger les enfants consisterait donc à leur transmettre autant de vocabulaire qu’à des orangs-outans. Si ces idioties avaient existé dans mon enfance, je n’aurais rien eu à mettre dans mon carnet à spirale et ma vie aurait disparu dans un vide intersidéral.


Si mon livre se vendait à 500 exemplaires comme la majorité des premiers romans, et que je touchais sur chaque exemplaire un pourcentage de 8 % comme il est d’usage pour la plupart des premiers romans, j’encaisserai au final 640 euros pour deux ans de travail, soit 320 euros par an, soit 26,66 euros par mois, soit 0,89 euro par jour.
Soit cinq fois moins qu’un travailleur du Bangladesh.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 29 août 2021

[Bourdeaut, Olivier] Florida

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Florida

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Editeur : Finitude

Année de parution : 2021

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Ma mère s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.

 

Avis :

Pour ses sept ans, la petite Américaine Elizabeth reçoit un cadeau dont elle ignore encore le poison. En lui offrant une robe de princesse et en l’inscrivant à son premier concours de mini-miss, sa mère vient de faire d’elle une jolie poupée qui lui fera vite oublier la véritable fillette. Devenue le jouet d’une mère bientôt obsédée par la course au podium, outrageusement transformée en infantile Lolita, Elizabeth ne tarde pas à réaliser que l’amour maternel ne tient plus qu’à ses performances lors de ses exhibitions. Elle croira trouver le moyen de s’échapper, mais, sa vie durant, ne connaîtra plus que haine et désir de revanche. Ce corps qu’elle déteste désormais, elle va s’en occuper à sa façon…

L’histoire d’Elizabeth est d’abord celle de ces enfants qui, investis malgré eux de la réalisation par substitution des rêves de leurs parents, sont poussés sans limite vers l’atteinte d’une performance qui dévore leur existence, dans le culte d’une passion que souvent ils ne partagent pas eux-mêmes. Circonstance aggravante, la prouesse attendue d’Elizabeth est directement liée à son apparence, à laquelle elle se voit bientôt réduite, pour le grand préjudice de sa construction psychique. Forcée dans une image artificielle et réductrice d’elle-même, hypersexualisée avant l’âge, l’enfant se retrouve non seulement dépossédée de son existence, mais aussi de son corps et de sa personnalité. Quand elle ne parvient pas sur la plus haute marche de ses podiums, c’est tout son être qui est marqué du sceau de l‘échec et de la déception de ses parents.

Rédigé du point de vue d’Elizabeth, le texte n’est que rage, haine et rancoeur. Et puisque c’est son corps qui alimente les fantasmes de cette mère qu’elle déteste de toute son âme, c’est à lui que l’adolescente, puis la jeune femme, va n’avoir de cesse de s’en prendre, dans un processus d’auto-destruction qui l’aspire irrésistiblement. Paradoxalement, ou peut-être fatalement, c’est encore à un autre culte de l’apparence qu’elle va finir par s’adonner, sculptant dangereusement ses muscles en vue d’une nouvelle compétition, culturiste cette fois, à grands coups de souffrance physique et de produits anabolisants.

Immensément crédible – j’ai retrouvé la rage et le trou noir intérieur qu’André Agassi, ce champion qui déteste le tennis, dévoile dans sa biographie Open -, le récit envoie ses phrases courtes comme une volée de bois vert, dans un crépitement de haine de soi assorti d’acides sarcasmes. Olivier Bourdeaut réussit un roman d’une terrible férocité, totalement aux antipodes de son si poétique succès En attendant Bojangles. (4/5) 

 

 

Citations :

Une salle polyvalente, une lumière jaune, du carrelage blanc, des fanions multicolores frétillants, nous sommes loin du palais de conte de fées. En parlant de fées, il y en a tout autour de moi. C’est un château moche avec des princesses partout. Les parents sont là, posant des diadèmes, ajustant les ourlets, prenant des photos ; ils sont fiers, souriants, angoissés, je les comprends, c’est quelque chose d’être les parents d’une princesse. Cela ne fait-il pas de vous un roi ou une reine ?

J’ai souvent changé d’aspect dans ma vie, mais je n’ai jamais changé de prénom ni de nom. Voilà deux choses stables chez moi, mon prénom et mon nom. Ce sont les seules. Elizabeth Vernn, deux mots qui permettent de faire le lien entre ce que je suis aujourd’hui et ce que j’étais à la naissance. Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus.

Ma mère aurait pu comprendre qu’elle avait déconné le jour où je lui ai avoué que j’aurais préféré être moche. J’avais onze ans. Mais non, elle n’a pas compris. Et je n’ai pas envoyé que ce signal, j’ai fait quelques trucs bizarres aussi, j’y reviendrai plus tard. Elle n’était pas stupide pourtant, mais dans ce domaine il y a eu un problème de connexion. Le petit bruit strident de la connexion au serveur a mis des années à résonner dans sa cervelle, avant ça il y a eu un bip qui grésillait dans le vide mais elle n’y a pas fait attention.

Il faut dire qu’il fallait à tout prix quitter la maison le week-end. Mes parents s’engueulaient tellement qu’une journée à l’extérieur offrait à tout le monde une pause nécessaire. Mon pauvre père, que j’ai adoré comme toutes les petites filles, n’était pas mécontent de voir le cortège princier quitter le foyer. Il n’avait pas vraiment tenu les promesses d’une vie luxueuse, il s’était contenté d’offrir à la Reine mère une vie confortable. La Reine mère, de son côté, ne semblait pas lui donner entière satisfaction. Avec toutes ces frustrations, ça braillait sec à la maison. Alors mon père préférait se ruiner en achats de robes, de maquillage, d’essence, de frais d’inscription, il achetait sa tranquillité, une petite fortune. Pendant des années, je l’ai épargné car je voyais du désarroi et de la tristesse dans ses yeux pendant les préparatifs, il avait de la peine pour moi et cette peine me réconfortait. Désormais, je maudis sa faiblesse. Il passait sa vie à gueuler contre ma mère, ses collègues, le temps, les présidents, la banque et ses clients, il aurait pu le faire une fois pour moi. Au lieu de ça, il n’a rien dit pour s’assurer le calme d’un samedi seul à regarder la télé. Il m’a sacrifiée pour son confort. Je le constaterai plus tard, un homme qui crie tout le temps est souvent un homme faible. Le silence est fort.
Je suis injuste, il a fait une chose pour moi. Une de ses relations était responsable de la communication d’une chaîne de magasins d’articles de sport. Pendant trois ans, je suis devenue le mannequin enfant officiel du groupe. (…)
C’était bien payé, 18 000 dollars par an, je crois. Il a fait une chose pour moi, il s’en est foutu plein les poches. Il s’est largement remboursé l’argent dépensé pour sa tranquillité.
 
Trop mignon comme disaient les membres du jury. C’est bien simple, je pense que ces abrutis ont trente-sept mots de vocabulaire. Sur l’échelle de l’évolution, ça les situe au niveau des attardés mentaux. D’une ville à l’autre les mêmes expressions, à croire qu’avec les mensurations ils ont aussi un cahier des charges lexical très précis. Ceci dit, comment leur en vouloir, ils voient des petites filles qui sont toutes habillées pareil, qui font les mêmes danses et les mêmes mimiques sur la même musique, alors ils disent les mêmes choses. Certains jouent la comédie, bouche grande ouverte, yeux ronds, sourcils à la lisière des cheveux. Les seuls qui ne peuvent pas la jouer sont ceux dont la chirurgie a fossilisé l’expression faciale. Il y en a un bon paquet, souvent d’anciennes reines de beauté, des coachs tout beaux tout propres ou des coiffeurs qui ont réussi. Ceux-là applaudissent plus que les autres pour montrer avec leurs mains ce que le visage n’arrive plus à exprimer. Les anciennes miss sont les plus intransigeantes. Elles ont morflé, elles ne veulent pas être les seules, elles ont un truc à régler. Si j’avais un message à l’attention des futures mini-miss je leur dirais de regarder ces femmes dans les yeux. Regarder ces yeux vides et ces paupières tirées, c’est voir votre avenir. J’y pense trop tard, c’est souvent comme ça dans la vie, l’illumination intervient quand on ne peut plus rien faire.

Je n’ai plus beaucoup d’amour pour le genre humain, et comme j’en fais partie, je n’ai pas beaucoup d’amour pour moi.

Je l’ai expérimenté, je le sais, je peux le prouver, à l’adolescence les garçons ne cherchent pas un physique, une beauté, ils cherchent la fille qui les transformera en homme. Seul l’acte les obsède, pas celle avec qui ils le feront. Il faut y passer, peu importe comment et avec qui, c’est l’étape nécessaire. Après ils vont mieux, fugace satisfaction, et ensuite ils sont foutus pour la vie, ils ne penseront qu’à recommencer, ce sera le fil rouge tenace et agaçant de leur existence, jusqu’à leur dernier souffle.

J’ai passé ma vie à élaborer des théories que les faits s’empressaient de détricoter. À quatorze ans on a une vérité définitive par jour, qui s’amuse à devenir un mensonge le lendemain.

De zéro à sept ans, comme tous les enfants, j’avais pris la vie comme elle venait, sans me poser de questions, sans comparaisons, sans objectif surtout. De sept à onze ans, j’avais pris la vie comme on me la donnait, avec l’objectif de faire comme il fallait. De onze à quinze, j’avais refusé la vie qu’on me présentait, j’en avais fabriqué une autre que j’avais imposée, ou plutôt j’avais fait le contraire de ce qu’on attendait de moi, oui d’accord, c’est la définition banale de l’adolescence en fait.
 
Petit conseil de survie : quand vous partez au paradis, prenez quand même un pull et un pantalon, on ne sait jamais ce qui peut arriver. On se prélasse sur un transat, une douche qui tourne mal et hop, on se retrouve sous le transat. J’ai fait une chute de transat. C’est pas très haut mais ça file le vertige.

La musculation est un sport particulier où la performance ne se mesure pas avec un chronomètre, un mètre, un nombre de buts ou de paniers, de revers ou de smashs, la performance se mesure dans ses yeux et ceux des autres, dans un miroir et sur une balance.

Tu es malheureuse ? Pense aux enfants du Nigéria, petite privilégiée. Oui oui, c’est vrai ça, mais ça ne tient pas. Personne ne console un type qui a la grippe en lui parlant des cancéreux, au pire ça mérite un éclat de rire, au mieux un pain dans la gueule. C’est inaudible comme discours. La théorie du pire ailleurs est la négation du bon sens et de l’ambition. Si je me compare tout le temps aux petits Nigérians, j’accepte ma condition toute ma vie et je ferme ma gueule toute la journée. Je regarde mes pieds et j’attends que la vie passe, qu’elle m’écrase.

Chaque fois le même délire, la même angoisse quand elle remplit ses poumons pour cracher sur le gâteau. Car c’est de ça dont il s’agit lors des anniversaires, manger les postillons et les miasmes de celui qui fait un pas de plus vers la mort. C’est une fête et, pour la célébrer, il faut des bougies comme pour une veillée funèbre. L’anniversaire, c’est la répétition annuelle de la fête finale et tout le monde y participe en mangeant de la meringue contaminée.

C’est peut-être ça, la jalousie, être privé de l’intérêt qu’on s’imagine mériter.
 
Un soir, nous avions regardé un documentaire dans lequel des gens tatoués de la tête aux pieds parlaient de leur envie irrépressible de recommencer. À peine sortis de chez le tatoueur, la peau charcutée, brûlée, ils pensaient déjà à leur prochaine séance, aux futurs motifs, à la prochaine parcelle de peau à décorer. Surtout, ils évoquaient tous l’endorphine et l’adrénaline que sécrétait la douleur, ce sentiment de bien-être en sortant de la boutique après quatre heures de torture. Que sont les bodybuilders à part des tatoués sans encre ? On n’inscrit pas nos motifs sur la peau mais sous celle-ci. On dessine les reliefs qu’on veut voir apparaître sur notre corps. On sélectionne la partie qu’on veut voir gonfler, on la martyrise et on attend qu’elle devienne saillante, visible, pour nous d’abord, pour les autres ensuite. Comme il est difficile d’avoir une maîtrise totale de sa vie et j’en sais quelque chose, il est réconfortant de sentir qu’on a un contrôle total sur son corps. On décide, on choisit les machines, on agit, on obtient le résultat souhaité puis on l’observe, on l’admire. Et comme pour le tatouage, c’est là que le problème apparaît. Les parties du corps tatouées ou stimulées révèlent crûment celles qui ne le sont pas. Alors on s’attaque à un autre muscle, à une autre parcelle de peau et ainsi de suite. L’avantage, ou le défaut, du tatouage par rapport à la musculation, c’est qu’il y a une limite : quand le tatoué n’a plus d’espace libre sur la peau, quand son crâne rasé est tatoué, quand ses doigts de pied sont noircis de chiffres romains, qu’il a un dragon dans le dos, ses paupières colorées, c’est terminé. Le bodybuildé, lui, peut continuer, il peut développer ses muscles, et par la même occasion étirer sa peau, l’étendre. Quand le tatoué sort de chez le tatoueur, il pense à son prochain tatouage, quand le musclé sort de la salle de sport, il pense à sa future séance. Dans le documentaire, un intervenant disait que les tatoués à l’extrême étaient des sortes d’handicapés volontaires. Je n’avais pas très bien saisi ce que cela voulait dire. Je comprends mieux maintenant. La plupart des gens regardent les handicapés avec gêne, comme si un accident les avait mis à la marge de l’humanité.
(…)
Tout est là, dans le regard. Deux yeux qui se fixent sur quelqu’un, et qui ne regardent pas de la même manière un valide et une personne en fauteuil roulant. Les séances de tatouage et de musculation changent radicalement le regard que posent les gens sur vous. Vous faites partie de l’humanité, mais vous êtes un peu à côté quand même, pas tout à fait, il y a de la curiosité et de la gêne. Quand j’étais mini-miss, on me regardait avec curiosité aussi, mais surtout avec envie. Plus maintenant. Je me suis déformée volontairement, je suis sortie du moule car je m’y sentais à l’étroit, il est devenu bien trop petit pour moi, même si je le voulais, je ne pourrais plus y rentrer, il n’est plus adapté. Ou peut-être est-ce moi.
 
Le Valet ne rentre presque jamais dans ma chambre, comme s’il avait peur de moi. Il ouvre la porte, me demande si ça va, si j’ai besoin de quelque chose. Comme d’habitude, il ne sert à rien. Il voulait que je rentre à la maison, c’est fait. Je réalise qu’en quelque sorte il est toujours resté sur le pas de la porte. Il y a des gens comme ça, qui ne s’impliquent jamais totalement, qui passent une tête pour montrer qu’ils existent, qu’ils sont là. Lorsque le samedi matin nous partions pour ces concours à la con, il se tenait dans l’encadrement de la porte. Au retour, même chose. Ce n’est pas un père de famille, c’est un portier, un valet. Un vrai.

 

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lundi 22 juillet 2019

[Bourdeaut, Olivier] En attendant Bojangles





Au-delà du coup de coeur 

💓💓💓

Titre : En attendant Bojangles

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Année de parution : 2016

Editeur : Finitude

Pages : 160






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n'y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.
Celle qui mène le bal, c'est la mère, imprévisible et extravagante. Elle n'a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.
Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l'inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.
L'amour fou n'a jamais si bien porté son nom.

L’optimisme des comédies de Capra, allié à la fantaisie de L’Écume des jours.
Cet ouvrage a obtenu le Grand Prix RTL - Lire 2016, Le Roman des étudiants 2016 France Culture - Télérama ainsi que le Prix France Télévision 2016.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. 
L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.



Avis :

Le narrateur est un jeune garçon, qui ne comprend pas tout de la vie de ses parents, mais ce qui est sûr, c’est qu’un amour profond les lie, illuminant leur existence fantaisiste et échevelée qui n’a qu’un seul mot d’ordre : s’amuser. Pourtant, derrière les rires, les larmes ne sont pas loin, et une dure réalité va bientôt s’imposer avec brutalité, lorsque l’extravagance ira un cran trop loin.

Voici un petit livre absolument délicieux.
On le commence le sourire aux lèvres, charmé par l’irrésistible humour de ce rafraîchissant tourbillon de bonheur. Puis la lecture prend une tonalité douce-amère lorsqu’on comprend le désespoir et l’incommensurable amour qui sous-tendent cette folie de plus en plus incontrôlable. Et c’est les larmes aux yeux que l’on quitte les personnages et leur drame.

En fait, la perception du lecteur est d’abord celle du fils, longtemps protégé par le courage paternel qui lui permet de vivre une enfance émerveillée sans se douter du drame qui couve. Le regard change complètement lorsqu’on découvre les carnets intimes du père et qu’on réalise à quel point rien n’aurait pu être drôle du tout.

A la fois tragique et léger, drôle et triste, tendre et cruel, ce pétillant et savoureux roman se lit comme une parenthèse enchantée qui vous fait passer du rire aux larmes et vous laisse impressionné, ému par cet extraordinaire numéro de clown triste et cette magnifique démonstration d’amour. Au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

À cette époque, je l’ai toujours vu heureux, d’ailleurs il répétait souvent :
— Je suis un imbécile heureux !
Ce à quoi ma mère lui répondait :
 — Nous vous croyons sur parole Georges, nous vous croyons sur parole !

Il racontait de belles histoires et, les rares fois où il n’y avait pas d’invités, il venait plier son grand corps sec sur mon lit pour m’endormir. D’un roulement d’œil, d’une forêt, d’un chevreuil, d’un farfadet, d’un cercueil, il chassait tout mon sommeil. Le plus souvent, je finissais hilare en sautant sur mon lit ou caché pétrifié derrière les rideaux.
— Ce sont des histoires à dormir debout, disait-il avant de quitter ma chambre.

Dans ma chambre, il y avait trois lits, un petit, un moyen, un grand, j’avais choisi de garder mes lits d’avant dans lesquels j’avais passé de bons moments, comme ça j’avais l’embarras du choix, même si Papa trouvait que mon choix ressemblait à un débarras.

Pendant les grandes danses nocturnes, il essayait d’embrasser toutes les amies de ma mère. Mon père disait qu’il sautait sur toutes les occasions. Parfois ça marchait, donc il partait sauter les occasions dans sa chambre.



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