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dimanche 29 mars 2026

Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Très brève théorie de l'enfer

Auteur : Jérôme Ferrari

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 168

Accès au livre : ISBN 9782330216382  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.

 

Avis :

Après Nord Sentinelle, qui disséquait avec une ironie acide les illusions et les violences d’une Corse refermée sur ses mythologies, Jérôme Ferrari poursuit sa trilogie Contes de l’indigène et du voyageur en nous emmenant cette fois à Abu Dhabi, décor de verre et de sable où l’exil n’a rien de romantique et où les existences se frôlent sans jamais se rejoindre. Là, dans cette cité artificielle écrasée de lumière, l’auteur déplace son interrogation sur l’altérité : il ne s’agit plus de l’intrusion du touriste dans un territoire replié sur son histoire, mais de la coexistence muette entre ceux qui, suffisamment aisés, se rendent par choix dans ce temple du clinquant et ceux qui, poussés par la misère, viennent y chercher l’espoir d’un gagne-pain. L’auteur orchestre un face‑à‑face d’autant plus implacable qu’il se confond avec la normalité, pavant un enfer banalement quotidien fait de privilèges que l’on ne voit plus et de souffrances que l’on ne veut pas voir.

Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare. 

D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre.  Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.

À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure. 

Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)

 

 

Citations : 

Elle était encore jeune quand elle entra au service de ce couple de médecins, recrutés depuis peu par la clinique Al Noor où on leur offrait un salaire et des conditions de travail bien plus attrayantes qu’à l’hôpital public de leur pays d’origine. Leurs deux fils adultes n’avaient plus besoin d’eux depuis longtemps et plus rien ne les empêchait de fuir la grisaille parisienne pour finir leur carrière au soleil. Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.


Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.


De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible. 


Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

mardi 30 septembre 2025

[Lahens, Yanick] Passagères de nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Passagères de nuit

Auteur : Yanick LAHENS

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 244

Accès au livre : ISBN 9782848055701  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Toujours avancer sans se retourner, c’est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché à son quotidien à Port-au-Prince.

Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Élizabeth n’a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d’un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d’Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l’avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse : devenue une commerçante prospère, elle n’a plus jamais accepté de se soumettre au désir d’un homme. Confiante dans la force qu’elle a tôt transmise à sa petite-fille en l’invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n’hésite pas à couvrir sa fuite : Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d’un homme qui traverse la ville en libérateur.

En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C’est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d’émancipation.

Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui reconnaissent chacune en l’autre « une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions », la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l’histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Lauréate du prix Femina 2014 pour Bain de lune, titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France en 2019, YANICK LAHENS est née en 1953 en Haïti, où elle vit aujourd’hui encore. Son œuvre, traduite dans de nombreux pays, est publiée par Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

Constante dans l’oeuvre de Yanick Lahens, la mémoire familiale demeure au cœur de son dernier roman, véritable fresque intime et historique. La quête identitaire de la narratrice fait surgir parmi ses racines la figure d’Élizabeth Dubreuil, née libre à La Nouvelle-Orléans vers 1820, et avec elle une lignée de femmes marquées par l’exil, l’esclavage, les violences patriarcales et les silences hérités. À travers cette généalogie longtemps enfouie, la romancière redonne voix à celles qui ont résisté dans l’ombre, transformant leur vécu en récit collectif et poétique de l’histoire haïtienne.

Cette mémoire incarnée prend forme à travers une filiation féminine inspirée des propres ascendantes de l’auteur. Élizabeth Dubreuil, personnage central, est la petite-fille d’une ancienne esclave affranchie devenue commerçante indépendante. Une génération plus tard, Régina, jeune mulâtresse, croise le général Léonard Corvaseau, avec qui elle aura un enfant. Bien que séparées par le temps, ces femmes sont unies par une transmission symbolique et spirituelle, incarnant une souveraineté discrète transmise dans la pénombre. Héritière de cette lignée, la narratrice recompose leur histoire à partir de fragments, de silences et de souvenirs, cherchant à comprendre comment elles ont façonné son identité.

C’est dans cette continuité que s’inscrit la symbolique des passagères de nuit, qui irrigue tout le roman : reléguées aux marges de l’histoire officielle, ces femmes avancent dans l’obscurité, non pas comme des figures effacées, mais comme des gardiennes de la mémoire, des tisseuses de sens. Alors que le jour appartient aux dominants, la nuit est le territoire des résistances discrètes, des transmissions souterraines et des souverainetés silencieuses. Être passagère de nuit, c’est habiter ce lieu de l’invisibilité imposée, tout en refusant l’effacement et en semant dans les ténèbres les graines d’une dignité inaltérable.

Ample et lyrique, l’écriture se déploie en phrases longues et sinueuses, qui ralentissent le rythme comme pour mieux épouser le mouvement de la mémoire. Si cette prose poétique enchante par sa musicalité et sa densité, elle peut aussi désorienter par moments, tant la fragmentation du récit brouille les repères temporels et narratifs, affaiblissant du même coup la tension dramatique et diluant l’impact de certaines scènes au profit d’une méditation diffuse.

Mais cette exigence formelle est aussi le reflet d’une ambition : celle de ne pas céder à la facilité du récit linéaire, de refuser les simplifications et de rendre justice à la complexité des trajectoires féminines. Alors que les figures masculines dominent les récits de conquête, Yanick Lahens choisit de faire entendre les voix de celles qui, marchant dans la nuit, ont éclairé le chemin de leurs descendantes. Elle rappelle, avec une élégance poignante, que l’histoire ne se construit pas seulement dans la lumière éclatante des événements, mais aussi dans les ténèbres fécondes des vies silencieuses.

Passagères de nuit est ainsi un roman exigeant, traversé par une mélancolie lumineuse, qui s’impose comme un hommage vibrant à toutes celles qui, invisibles mais essentielles, ont porté en elles la mémoire d’un peuple et la promesse d’une souveraineté retrouvée. (4/5)

 

 

Citation :

Nous, les petites gens, les vaincus de toujours, n’avons pas été sauvés par Salnave. Nous avons vécu le retour des mêmes événements : des liesses euphoriques que des insurrections violentes faisaient taire par le bruit des armes. Des guerres se livraient, mais il n’y avait pas de vraies victoires. Ceux qui se croyaient les vainqueurs ne l’étaient pas vraiment et vivaient dans la crainte des vaincus. Il y avait juste une trêve. Une trêve jusqu’à la prochaine fois. Le courage des vaincus prend racine dans l’invisible, l’humide, le noir de la terre. Tu as beau vouloir couper des branches, brûler le tronc, l’arbre trouve toujours la brèche entre deux pierres, au cœur d’un terreau oublié pour renaître et te narguer par sa ténacité. 


 

vendredi 29 novembre 2024

[Joan-Lluis, Lluis] Junil

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Junil
            (Junil a les terres dels bàrbars)

Auteur : Lluis JOAN-LLUIS

Traduction : Juliette LEMERLE

Parution : en catalan en 2021,
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2024

Pages : 288

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.
Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?
Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. 

 

Avis : 

Défenseur des langues régionales, l’écrivain français d’expression catalane Lluis Joan-Lluis nous transporte à l’aube du premier millénaire pour une fable aux allures d’Odyssée soulignant l’importance de la langue dans la constitution de l’identité collective.

Un Empire au Sud ; des barbares au Nord ; la poésie d’Ovide et l’exil du poète à Tomis, l’actuelle Constanța en Roumanie, « tellement loin qu’on dirait que c’est à la fin de tout ce qui existe » : tels sont les seuls repères spatio-temporels dans ce roman qui, bien plus ancré dans l’imaginaire que dans l’Histoire, cherche avant tout à nous faire revenir à un point d’origine, lorsque langue et littérature commencent tout juste à faire prendre la sauce de l’identité culturelle à travers début de tradition orale et premiers textes fondateurs.

Tout commence par la persécution et l’aspiration à la liberté. Ils sont d’abord quatre à se résoudre à tout quitter pour l’inconnu : Junil, une jeune fille traitée en esclave par un père tyrannique, mais qui, à force d’encoller les papyrus formant les rouleaux vendus dans la librairie paternelle, s’est mise à s’intéresser à leur contenu ; Trident, l’esclave copiste qui, lui ayant appris à lire et à écrire, lui a transmis l’amour des textes, en particulier des poèmes d’Ovide dont Les Métamorphoses au nom ici hautement symbolique ; le bibliothécaire Lafas qui, voué au confinement par sa consécration à Minerve, vivait jusqu’ici cloîtré dans son savoir livresque ; enfin, Dirmini qui, déjà marqué dans sa chair, sait que la mort est au bout de son destin de gladiateur. Un enchaînement de péripéties mettant leur vie en danger parachève leur rupture de ban et les voilà tous quatre lancés sur les routes, fuyant l’Empire pour la lointaine terre des Alains dont on dit qu’ils méprisent l’esclavage, mais obligés de traverser les contrées du Nord aux mains de pillards et de tribus barbares.

S’ensuit un récit à la fois d’aventure et d’apprentissage, jalonné d’épreuves et de dangers, où partis quatre, ils poursuivent de plus en plus nombreux, agrégeant peu à peu à leur petite troupe une moisson de ces barbares qu’ils redoutaient tant et qui, maintenant qu’en ces nouvelles contrées ils sont eux-mêmes devenus des étrangers, finissent par leur paraître toujours plus familiers, mus qu’ils sont tous par le même idéal de liberté. Ils leur faudra d’abord s’inventer une langue commune, condition de partage de leurs histoires respectives et bientôt de leur avenir commun, lequel s’incarnera, au gré de récits oraux, puis progressivement écrits, en une geste laissant une large place à une mythologie et à un imaginaire partagés. Ainsi, de l’oralité toujours plus stimulée et augmentée par l’imagination des uns et des autres aux traces écrites permettant la survie de la mémoire et le prolongement de soi, l’on assiste à la création de longs poèmes homériques, à la découverte des vertus de la lecture et, ce faisant, à l’émergence d’un nouvel ordre fait d’émancipation, de rêve et de liberté.

Jolie fable antique rendant discrètement hommage à Ovide et à Sophocle, mais aussi à tous les conteurs homériques au travers d’un voyage épique vers l’émancipation au sens large, Junil est avant tout l’histoire d’un apprentissage et d’une élévation, celui de l’humanité grâce à la maîtrise du langage, puis de l’écriture et de la lecture, le tout incarné en une poignée de personnages attachants. (4/5)
 

 

Citations : 

 – C’est ça, l’écriture… (...)
On peut marquer les nuages, la terre, la rivière… Mais aussi la joie, le courage, la fatigue, tout… Et les contes que tu dis aussi… On pourrait les marquer… comme ici, mais sur un autre rouleau… comme ça personne n’aurait à faire l’effort de s’en souvenir… Le papyrus s’en chargerait tout seul… (...)
– Et à quoi sert un diseur de contes s’il ne sait pas se les rappeler ? D’où sortira-t-il les mots s’il ne les a pas en lui ? Un diseur n’invente pas, il mélange les mots qui sont en lui et les dit, dans un ordre différent à chaque fois… Et c’est cet ordre qui fait un nouveau conte, mais les mots sont les mêmes. On ne peut pas parler sans les mots qu’on porte déjà en soi… C’est en se rappelant des contes qu’on finit par connaître tous les mots… Ce que vous me racontez, ça n’a pas de sens. Si je marquais les mots, je n’aurais plus besoin de les savoir tous et alors je ne trouverais plus de conte en moi…



Ma mère aussi nous parlait d’animaux dans ses contes, mais c’étaient des animaux de tous les jours, et c’était comme si elle les faisait vivre parmi nous, tu vois ? Et les guerriers dont elle parlait, c’étaient des guerriers de chez nous, on pouvait leur donner un vrai nom, untel ou untel. Et on avait peur, bien sûr, 193 mais pour de faux, tu me suis ? C’était comme jouer à nous faire peur, pour qu’on soit sage… Mais avec le Vieux c’était autre chose. Il y avait comme un poids, dans son histoire. Comme si rien ne pouvait jamais finir bien… Et quand j’y pense maintenant, à ce qu’il nous racontait, je vois des bêtes énormes, bien plus grosses qu’en réalité, et des guerriers géants, et des femmes aussi, avec leur con… Oui, c’est ça, comme s’ils venaient d’un autre monde. Mais comment c’est possible ? Cette impression, je veux dire… Alors comme toi, Junil et Trident, vous parlez souvent de tous ces poèmes écrits que vous aviez autrefois, et comme Junil lit tout le temps ce papyrus plein de dieux et de gens étranges, et que je ne comprends pas non plus, je me demande si on peut faire vivre ces guerriers géants sans vraiment le dire avec des mots, tu vois ? Plutôt que de dire : « Regardez, ce guerrier-là est géant », montrer qu’il est géant sans vraiment le dire avec des mots… Tu penses que je dis n’importe quoi, hein ? Ah, toi aussi tu y penses beaucoup, au Vieux ? Parce qu’il avait de grands mots, tu dis ? Tu crois que c’est ça ? Qu’il y a des mots qui sont grands ? Des mots qui dévoilent ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui dévoilent quoi ? Bon sang, Lafas, explique-moi ça, tu veux bien !


 

dimanche 14 juillet 2024

[Smith, Zadie] L'imposture

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'imposture (The Fraud)

Auteur : Zadie SMITH

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais en 2023,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 546

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Eliza Touchet est loin d’être une femme ordinaire dans l’Angleterre victorienne de la fin du XIXe siècle. Non seulement, après avoir perdu son mari, elle vit en concubinage à peine masqué avec son cousin par alliance — dont elle se retrouve contrainte de corriger les innombrables romans-fleuves écrits dans la veine de Charles Dickens, le talent en moins —, mais elle est aussi farouchement indépendante et politisée.
Abolitionniste de la première heure, Eliza s’enthousiasme pour un intrigant procès qui déchaîne les passions à Londres : Sir Roger, grand héritier de l’empire Tichborne, disparu en mer des années auparavant, a brusquement refait surface et réclame son dû. À ses côtés, un ancien esclave de la colonie jamaïcaine ayant appartenu à la famille Tichborne témoigne en sa faveur. Mais ce revenant, si grossier et inculte, peut-il vraiment être Sir Roger, comme il le clame ? Et pourquoi cet homme noir prend-il ainsi sa défense ?
Avec L’imposture, Zadie Smith nous entraîne vers un monde victorien fascinant où réalité et fiction se mêlent dans un style très vivant. Au cœur de ce roman historique aux résonances très actuelles naît une grande héroïne qui ose se confronter au passé colonial brutal de l’Angleterre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Zadie Smith, née à Londres en 1975, a la double nationalité britannico-jamaïcaine. Son premier roman, Sourires de loup, paru en 2001, a connu un succès phénoménal. Ont suivi notamment L’homme à l’autographe (2005), De la beauté (2007), Ceux du Nord-Ouest (2014), Swing Time, élu roman étranger préféré des libraires en 2018 (palmarès Livres Hebdo), Grand Union (2021) et Feel Free (2023), un recueil d’essais. L’imposture signe son retour très attendu au roman, et a été encensé dès sa parution en Grande-Bretagne.

 

Avis :  

Britannique de mère jamaïcaine, Zadie Smith investit pour la première fois le roman historique pour évoquer les hypocrisies d’une Angleterre victorienne que son moralisme affiché n’a pas empêchée, entre autres, de s’enrichir de l’esclavage dans ses colonies.

Les dessous véritables de cette société en apparence si à cheval sur la morale et les conventions, c’est une femme, contrainte sa vie durant de masquer son intelligence et ses idées avancées dans un milieu patriarcal misogyne, qui s’en fait ici le révélateur. Cousine par alliance du romancier William Harrison Ainsworth, la vraie Eliza Touchet fut sa gouvernante, sa correctrice et la brillante hôtesse de ses soirées littéraires, prisées par Dickens et le gratin des auteurs de l’époque. Se glissant dans sa peau en trichant un peu sur les dates pour les besoins de l’intrigue, Zadie Smith en fait un personnage de fiction lucide et sans illusions, dont les commentaires acérés dessinent en creux une société anglaise hypocritement stratifiée, sous ses faux-semblants moraux, autour de la suprématie blanche et masculine de ses classes aisées.

Veuve laissée sans ressources par son défunt mari, Eliza n’a d’autre choix que de faire profil bas pour bénéficier de l’hospitalité de son cousin. Brillante et de fort tempérament, elle est vite devenue, même si tenue pour transparente en tant que femme, la clef de voûte de la maisonnée. Intendance, mais aussi révision des romans aussi insipides que caricaturaux d’un écrivain pourtant bouffi de prétention – se gargarisant de faire partie de la coterie intellectuelle et littéraire de l’époque, il ne fait que propager les idées toutes faites de son milieu, se plaisant par exemple à dépeindre une Jamaïque exotiquement idéalisée à cent lieues des sordides réalités de l’esclavage sucrier –, et enfin secrète béquille affective – un grand amour lesbien assez vite réprimé la lie d’abord à la première Madame Ainsworth, avant qu’elle ne devienne cette fois la maîtresse à tendance sado-masochiste de Monsieur Ainsworth – : c’est tout l’envers du décor que, elle-même obligée par son statut de se draper, à l’inverse de sa nature et de son rôle réel, de modestie et d’invisibilité, elle gère dans l’ombre pour permettre au maître de maison de briller sans vergogne, convaincu de sa légitime supériorité de gentleman.

Tout accoutumée qu’elle soit à se réfréner silencieusement pour se conformer aux attentes sociales, elle est d’autant plus fascinée par les initiatives militantes, comme le boycott du sucre, qu’en cette première moitié de XIXe siècle, quelques poignées de femmes ont choisi de mener en faveur de l’abolitionnisme. Mais, c’est en approchant le témoin clé de l’affaire Tichborne – dont le réel et retentissant procès, symbole de la revanche des classes laborieuses, passionna le pays dans les années 1860 et 1870 – qu’elle découvre le vrai visage, bien loin de ce que l’on en présente alors couramment, de la production sucrière jamaïcaine. Cet homme, Andrew Bogle, esclave dans une plantation anglaise en Jamaïque, fut serviteur chez les Tichborne, une famille aristocratique dont l’héritier disparu dans un naufrage réapparaît quelques décennies plus tard sous les traits d’un boucher à l’accent cockney venu d’Australie. L’imposture semble flagrante, pourtant le procès s’éternise et enflamme la société victorienne. L’histoire personnelle de Bogle obtenue en confidence servira de déclencheur chez Eliza. Bien décidée cette fois à ne faire aucune concession avec la vérité, cette femme contrainte à la dissimulation sa vie durant choisira l’écriture pour libérer sa voix et enfin sortir de sa propre imposture.

Avec ses chapitres courts rivalisant d’esquives entre réalité et fiction en incessants allers-retours temporels, L’imposture empile mensonges et faux-semblants à tous les étages, collectifs comme individuels, pour dénoncer ces complexes et honteux phénomènes de société finissant par parer le plus vil et le plus inacceptable 
en l’occurrence l’esclavage mais aussi toutes les formes de sujétion, sexiste et sociale  des couleurs d’une moralité naturelle et sereine. (4/5)

 

Citations : 

Au fil des ans, elle était parvenue à la conclusion qu’il était inutile de se dresser contre l’ignorance crasse, de même qu’on ne pouvait reprocher à un nourrisson non baptisé de ne pas connaître le Christ. « S’il savait ce que je sais, il ressentirait ce que je ressens », voilà ce qu’elle se répétait souvent pour rester saine d’esprit.
 

C’était peut-être à cause de ce que les vieilles femmes appelaient « le changement ». Une illusion féminine particulière, à ne pas prendre au sérieux, mais apparemment impossible à éviter. Dans l’esprit de Mrs Touchet, cela constituait la dernière haie à franchir dans le steeple-chase imposé aux dames :  
Les humiliations vécues en tant que filles.
Le tri entre les belles, les ordinaires et les laides.
La crainte de finir vieille fille.
Les épreuves du mariage ou de la maternité – ou bien leur absence.
 La disparition de cette beauté autour de laquelle tout semblait tourner.
Le changement de vie.
 

Elle ne pouvait que constater qu’avec l’âge, les frontières tracées autour de sa personne s’estompaient et fluctuaient. Alors que chez beaucoup de gens de sa connaissance, les hommes notamment, les frontières ne faisaient que se renforcer. Ils édifiaient de nouvelles barrières, voire des murs, ou des créneaux. Eliza ne manquait jamais de se féliciter de cette différence.


 

mercredi 1 novembre 2023

[Appanah, Nathacha] La mémoire délavée

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La mémoire délavée

Auteur : Nathacha APPANAH

Parution : 2023 (Mercure de France)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce poignant récit s’ouvre sur un vol d’étourneaux dont le murmure dans une langue secrète fait écho à toutes les migrations et surtout à celle d’aïeux, partis d’un village d’Inde en 1872 pour rejoindre l’île Maurice.
C’est alors le début d’une grande traversée de la mémoire, qui fait apparaître autant l’histoire collective des engagés indiens que l’histoire intime de la famille de Nathacha Appanah. Ces coolies venaient remplacer les esclaves noirs et étaient affublés d’un numéro en arrivant à Port-Louis, premier signe d’une terrible déshumanisation dont l’autrice décrit avec précision chaque détail. Mais le centre du livre est un magnifique hommage à son grand-père, dont la beauté et le courage éclairent ces pages, lui qui travaillait comme son propre père dans les champs de canne, respectant les traditions hindoues mais se sentant avant tout mauricien.
La grande délicatesse de Nathacha Appanah réside dans sa manière à la fois directe et pudique de raconter ses ancêtres mais aussi ses parents et sa propre enfance comme si la mémoire se délavait de génération en génération et que la responsabilité de l’écrivain était de la sauver, de la protéger. Elle signe ici l’un de ses plus beaux livres, essentiel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathacha Appanah a publié son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, en 2003, aux éditions Gallimard.  Elle est l’autrice, notamment, du Dernier Frère, de Tropique de la violence, de Rien ne t’appartient. Son travail embrasse à la fois les relations familiales, la mémoire, les questions géopolitiques et sociales avec une plume sensible et précise. Née à l’île Maurice et vivant depuis plusieurs années en France, ses livres sont traduits en plusieurs langues et ont été couronnés de nombreux prix littéraires. En 2022, elle a reçu le Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre.

 

Avis :

Le temps délave la mémoire, et souvent même, il la réécrit, en un palimpseste infini. Alors, comme pour la préserver en la fixant, Natacha Appanah en entreprend la traversée, explorant avec pudeur et tendresse la vie de ses aïeux jusqu’à sa propre enfance et retraçant, en même temps que l’histoire intime de sa famille, celle collective des engagés indiens à l‘île Maurice.

« Tant qu’il y aura des mers, tant qu’il y aura la misère, tant qu’il y aura des dominants et des dominés, j’ai l’impression qu’il y aura toujours des bateaux pour transporter les hommes qui rêvent d’un horizon meilleur. » Comme la poétique ouverture de son récit interroge inlassablement les indéchiffrables et éphémères motifs tracés dans le ciel par les nuées d’étourneaux s’élançant chaque année dans leur long voyage migratoire, cela fait vingt ans, depuis qu’elle a commencé à prendre la plume, que l’auteur revient, encore et toujours, sur les traces de sa propre histoire de migration. Ses trisaïeux, réduits à l’état de matricules - 358444, 358445 et 358448 pour leur fils – ont débarqués à l’île Maurice en 1872. Ils avaient emprunté cette route qui, de 1834 à 1920, devait mener à Port-Louis des centaines de milliers d’engagés indiens, aussi appelés coolies, pour pallier au manque de main d’oeuvre consécutif à l’abolition de l’esclavage. « Volontaires » contraints à l’exil par la misère, ces hommes et ces femmes qui rêvaient d’une vie meilleure se sont en fait retrouvés dans un système de servage dont bien des aspects évoquent, selon les historiens, ni plus ni moins qu‘une « nouvelle forme d’esclavage ». Celle-ci est simplement passée au travers des mémoires européennes, comme le constate l’auteur chaque fois qu’en France, où elle vit depuis ses vingt ans, on l’interroge sur ses origines.
 
Mais ce délavage des réalités historiques n’est pas le seul fait d’une mémoire collective sélective. Lorsque, au-delà des archives et des documents officiels par lesquels elle a commencé ses investigations, elle entreprend de recueillir les souvenirs familiaux, c’est au filtre très émotionnel de la transmission intergénérationnelle qu’elle se heurte. De leur vécu dans les plantations de canne à sucre, ses grands-parents ont toujours pensé protéger leur descendance en gardant leurs mots et leurs sentiments au plus secret d’eux-mêmes. Pour écrire sur eux, pour eux, il lui faut remonter patiemment le fil des souvenirs, ceux de sa propre enfance et ceux égrenés par ses parents et ses grands-parents au gré de résurgences aléatoires et fragiles, qu’avec une infinie délicatesse, elle assemble dans le touchant souci de leur rester fidèle.

«  Il y a ces minutes étranges, gris-bleu, glissantes, quand le soleil s’en va et quelque chose venu du fond des âges remonte et se rappelle à nous. » Cette chose, Nathacha Appanah nous la fait toucher du doigt au travers de ses reflets mouvants et délavés, accomplissant un essentiel devoir de mémoire et adressant à ses grands-parents un hommage magnifique de sincérité et de tendresse. (4/5)

 

Citations :

Quand soudain, d’un arbre sur le quai, ils [les étourneaux] surgissent et ce surgissement ressemble à une déflagration silencieuse, on pourrait croire que le feuillage a explosé. À quoi ressemble le destin de ceux qui migrent, est-ce que ça explose bruyamment ou ça implose intimement ?


L’engagisme (indentured labour, ou coolie trade, en anglais) est un système de travail sous contrat mis en place dès 1830 par les Européens (Anglais, Français, Portugais et Néerlandais) pour pallier le manque de main-d’œuvre dans les champs de canne des colonies après la libération des esclaves. C’est une transhumance mondiale, une migration organisée et multidimensionnelle dictée par l’expansion coloniale de l’Europe mais également par la misère endémique dans les pays des engagés. Des Javanais, des Japonais, des Tonkinois, des Mozambicains, des Malgaches, des Chinois, des Indiens quittent leur pays en échange d’un maigre salaire et de la promesse d’une vie meilleure. Ils sont nombreux ces pays, anciennes possessions, territoires laboratoires, sources de richesse pour les empires coloniaux, terres d’immigration, foyers de misère et de résilience : Afrique du Sud, Australie, la Barbade, Cuba, Chine, Fiji, île de Grenade, Guadeloupe, Guyane, Inde, Indonésie, Irlande, la Jamaïque, Kenya, Kiribati, Malaisie, Martinique, île Maurice, Ouganda, Pérou, Portugal, île de La Réunion, Sainte-Lucie, îles Salomon, Samoa, Singapour, Sri Lanka, Suriname, Tanzanie, Thaïlande, Trinité-et-Tobago, Tuvalu, Vanuatu. Ces nouveaux travailleurs quittent leur pays sur des bateaux pour de longues semaines de traversée et s’engagent à travailler la terre pendant trois, cinq ou dix ans.
Tant qu’il y aura des mers, tant qu’il y aura la misère, tant qu’il y aura des dominants et des dominés, j’ai l’impression qu’il y aura toujours des bateaux pour transporter les hommes qui rêvent d’un horizon meilleur.
Dès l’abolition de l’esclavage, l’Inde, alors colonie britannique, offre une manne de ressources peu chère pour les îles à sucre. Entre 1834 et 1920, environ 1 500 000 engagés, dont 85 % d’Indiens, sont envoyés dans les colonies britanniques. 453 063 – presque le tiers – se retrouvent à l’île Maurice, les autres aux Antilles britanniques et au Natal, en Afrique du Sud. Plusieurs milliers de travailleurs indiens émigrent également vers les colonies françaises (118 000 à La Réunion, 25 000 en Martinique, 42 000 en Guadeloupe).


Outre leur salaire mensuel de 5 roupies (10 centimes d’euro), les engagés à Maurice reçoivent 2 livres de riz, une demi-livre de légumineuses, 50 grammes de sel, de l’huile, des gousses de tamarin. Les rations sont moindres pour les femmes et les enfants.   Dans ma cuisine, je pèse 1 kilo de riz, 250 grammes de lentilles, 50 grammes de sel. Je les dispose devant moi, à côté d’une bouteille d’huile. Je n’ai pas de gousses de tamarin. Je regarde cet étalage mais, non, le mot « étalage » ne convient pas. C’est le contraire d’un étalage, c’est la vie au cordeau, c’est un quotidien rongé à l’os. J’ai des pensées noires, inavouables – si j’annonçais à ma famille que, pendant un mois, notre alimentation se composera uniquement de ces ingrédients ?


Je me souviens que lors de mon premier séjour en France – je devais avoir 20 ans – on me prenait souvent pour une Indienne. Quand j’expliquais ce visage – j’avais fini par résumer ce pan historique en une phrase, « mes ancêtres indiens ont remplacé les esclaves noirs dans les champs de canne » –, j’étais toujours étonnée que l’engagisme ne soit pas plus connu. Peut-être que ces moments étranges où il me fallait justifier ma couleur, ma figure, révéler mes origines, peut-être ces moments-là ont-ils fait naître en moi l’idée de mon premier roman ?
 
 
Au-delà des représentations documentées des Indiens « dociles », des Indiens « bons travailleurs », le camp, pour les engagés, est également un lieu où ils se sentent un peu protégés. Le système patriarcal à plusieurs niveaux (le propriétaire puis le contremaître puis le laboureur et, au bas de l’échelle, la femme) agit comme une écluse qui retiendrait ensemble ce monde. Le propriétaire domine, protège et paie ses employés ; le contremaître répond directement au propriétaire, surveille le travail du laboureur mais hors du travail, il est son égal et parfois un membre de sa famille ; le laboureur a peur de son propriétaire mais confiance dans son contremaître et peut prétendre, s’il travaille bien, à devenir lui-même contremaître ; la femme n’a pas de rôle autre que l’immense charge mentale et quotidienne du foyer et dépend directement de son mari/son père/son fils. Le « respect mutuel » qu’a évoqué Shiamdass est une illusion, je crois. Ce système « plantationaire » ne fonctionne que par le jeu de dominants-dominés et comme dans un engrenage, il faut de l’eau, de l’huile, un lubrifiant quelconque pour que la machine avance. C’est ce jus qui est appelé docilité, respect mutuel, entente, obéissance ou je ne sais quoi encore. 


Mes parents et mes grands-parents me transmettaient des connaissances et des savoir-faire qu’ils jugeaient utiles pour ma vie future. Ils éliminaient au fur et à mesure certains savoirs ou coutumes, comme la manière d’utiliser cette roche cari par exemple ou certaines recettes de cuisine trop compliquées. Ce « délestage » graduel n’est pas extraordinaire chez les descendants de déplacés ou d’exilés. Ils font, de manière instinctive, un choix entre ce qu’il faut garder de sa culture originelle et ce dont on peut se passer. C’est quasiment un choix de survie, basé sur ce qu’ils imaginent être le monde dans lequel leurs enfants évolueront et pour lequel ces derniers doivent être préparés.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 




 

 

vendredi 2 juin 2023

[Harris, Nathan] La douceur de l'eau

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La douceur de l'eau
            (The Sweetness of Water)

Auteur : Nathan HARRIS

Traduction : Isabelle CHAPMAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2022 (Philippe Rey)

Pages : 464

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À Old Ox, en Géorgie, sonnent les dernières heures de la guerre de Sécession :  l’émancipation des esclaves est proclamée. À quelques kilomètres de leur ancienne plantation, Prentiss et son frère Landry savourent amèrement leur liberté dans un monde qui ne leur offre aucun travail. Tandis qu’ils s’apprêtent à passer la nuit dans la forêt, ils sont découverts par le propriétaire du domaine, George Walker, hanté par la récente annonce de la mort au combat de son fils Caleb.

Quand George, perdu, accepte d’être guidé par les deux jeunes hommes vers sa maison, il voit en eux un moyen d’apaiser son chagrin et leur propose, contre rémunération, de les aider, lui et sa femme Isabelle, à cultiver leurs terres. Des liens inattendus de confiance se tissent entre ces êtres tourmentés, jetés dans une société qui leur reste inhospitalière, et trouvant refuge dans la quiétude d’une nature luxuriante. Jusqu’au jour où Caleb revient frapper à la porte de ses parents…

En portant un regard moderne sur une période sombre de l’histoire, Nathan Harris signe un roman impressionnant de maturité et de maîtrise. Ses héros, premières victimes de la longue et persistante ségrégation américaine, parviendront-ils à garder espoir, à survivre face au déferlement de bruit et de fureur ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathan Harris vit à Austin, Texas. À tout juste vingt-neuf ans, il publie son premier roman, La douceur de l’eau, largement salué aux États-Unis.

 

 

Avis :

Que fait-on et où va-t-on lorsqu’on est soudain affranchi après une vie d’asservissement dans la même plantation ? Comment dispose-t-on de sa liberté quand il faut reconstruire jusqu’à son identité-même, dans une société aux mentalités sudistes encore intactes qui ne vous y reconnaît aucune place, aucun droit, et surtout pas celui d’y trouver un emploi ? Leur émancipation à peine proclamée en ces lendemains de guerre de Sécession, les deux frères Prentiss et Landry acceptent le travail que, plongé dans la douleur et le désarroi parce qu’il pense son fils mort à la guerre, le fermier voisin de leur ancienne plantation leur propose sur ses terres, au grand dam des habitants de la petite ville d’Old Ox, en Géorgie. Les esprits sont dans un tel état d’échauffement qu’un rien pourrait bientôt suffire à mettre le feu aux poudres...

Entre espoirs et désillusions alors que la défaite sudiste bouleverse leur vie et les entraîne vers un inconnu à l’évidence plus hostile qu’accueillant, c’est la peur au ventre que les anciens esclaves abordent ce qui, en fait de statut d’hommes libres, ressemble plutôt désormais à un grand vide. Les uns partent tenter leur chance dans le nord, amorçant un long périple vagabond pendant lequel il leur faudra trouver moyen de survivre. Les autres s’entassent encore dans des campements de fortune, désemparés et indécis. Les forces d’occupation nordistes ont beau commencer à occuper le terrain pour y asseoir la paix, l’atmosphère est explosive, alimentée par la colère et la rancoeur des planteurs qui, convaincus de n’avoir perdu qu’une bataille, ne pensent qu’au retour de l’ordre ancien. Qui ose s’entremettre entre blanc et noir se retrouve au ban de la ville entière, la peur aux tripes face à la menace de terribles représailles.

C’est de cet impossible rapprochement entre les deux bords que vont faire les frais la non-conformiste famille Walker et ses deux protégés, très vite exposés à la vindicte générale dans une dramatique escalade de violence dont personne ne sortira indemne. Allant crescendo dans un déchaînement de péripéties pleinement crédibles mêlant lynchage, incendie et chasse à l’homme dans la touffeur humide d’une nature luxuriante, la narration nous fait toucher du doigt les racines de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Finement campés dans leurs plus infimes déchirements et contradictions, les personnages y prennent vie et épaisseur avec une parfaite justesse. Et c’est avec un immense plaisir que, subjugué par la maturité et la maîtrise de ce premier roman souvent très cinématographique, l’on s’accorde à son rythme soutenu, entrecoupé de beaux passages plus amples, empreints de réflexion et de nature-writing.

Un très beau et puissant roman, sur les prémices d’une liberté que l’on aurait tort de croire acquise par simple décret anti-esclavagiste… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Finalement, le seul moyen d’avoir une vie qui en vaille la peine, c’était d’aller la chercher ailleurs, là où ils n’auraient peut-être pas plus, mais, avec un peu de chance, pas moins.
 

Mais ce qu’ils avaient en commun avait ses limites. Réunis au départ par une passion partagée pour l’indépendance, la capacité de traverser une grande partie de la journée en silence, ils avaient, pour exprimer leurs sentiments, seulement l’échange de regards et d’effleurements. Ainsi le lien qui les unissait s’était solidifié au fil des années, mais si ce lien était peu enclin à plier, il présentait néanmoins un point de faiblesse, un seul, du fait que son existence même était pour eux une source d’embarras. Ils étaient deux à prétendre n’avoir besoin de personne et voilà à présent qu’ils avaient désespérément besoin l’un de l’autre.
 

– Wade Webler n’est ni plus ni moins égoïste et dur que vous, ou moi, ou tout homme ou femme qui réclame quelque chose de mes services. Pourtant c’est le premier à m’avoir ouvert sa porte. Le premier à m’avoir indiqué les personnes susceptibles de m’aider à accomplir nos objectifs communs. Je me permettrai d’ajouter qu’à un moment de grande gêne, alors que j’avais besoin de liquidités pour une parente, il m’est venu en aide sans hésiter. Sa générosité a été sans pareille, monsieur Walker.           
– Il vous a mis dans sa poche », marmonna George.          
Glass poursuivit comme s’il n’avait pas entendu.          
« Et jusqu’à aujourd’hui, Monsieur Webler ne m’a jamais rien demandé en échange. Bon, il souhaite maintenant que je me retire de cette affaire de Nègre affranchi trouvé mort afin d’éviter de graves troubles à l’ordre public. Si cela suffit à maintenir la paix parmi les habitants de ce patelin, à contenter mes supérieurs et à rendre service à un homme qui m’a été d’une aide incomparable, eh bien, je me ferai un plaisir de fermer les yeux. »
 

La routine variait rarement et ce jour-là n’était pas différent des autres. Les hommes qui n’étaient pas en train de couper du bois allumèrent les feux sous les chaudières. Il y en avait quatre en tout, alignées en batterie. Lorsque la première était en ébullition, le jus de canne était transféré au moyen de cuillères dans la grande marmite suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce que le sirop réduit fût arrivé jusqu’à Caleb, qui surveillait son déversement dans le tonneau. Lorsque celui-ci était plein, il fixait dessus un plateau, le déplaçait dans un coin pour le laisser refroidir et le remplaçait par un tonneau vide.          
La chaleur s’accumulait irrésistiblement et ils toussaient sans arrêt, une toux pareille à de longs aboiements qui trahissait la pénibilité de leur labeur. À la fin de la journée, afin de délasser leurs corps après avoir touillé sans fin debout pendant des heures, ils se ruaient à la rivière et se laissaient flotter sans bouger dans ses eaux glacées.
Caleb se rappelait que pendant sa première semaine, un garçon pas plus vieux que lui avait par inadvertance lâché sa cuillère. Le sirop avait coulé comme de la lave, et ils avaient assisté à son supplice muet : ses yeux qui lui sortaient de la tête, ses poings qui se serraient comme des boules de douleur. Un spectacle si fascinant que personne n’avait bougé : la vue du sirop dégoulinant à l’intérieur de sa botte et la perspective d’avoir à l’enlever, alors que le cuir avait déjà adhéré à sa peau. Plus tard, le garçon leur avait décrit la douleur quand le médecin s’y était appliqué : comme si on lui avait arraché la langue. Caleb n’avait pas oublié. Il aurait été étonné qu’un seul d’entre eux eût oublié.
 
 
Les choses vont continuer comme avant. Ces Yankees avec leurs petits uniformes et leurs épées, ils sont pas là pour toujours. Ils retourneront d’où ils viennent. Et ces Nègres, ils continueront à se plier à ce qu’on veut. Le ramdam que vous faites vers chez vous, eh bien, les gens d’ici y mettront aussi le holà. Ça a toujours été ainsi. Parce qu’on est comme ça dans le pays. Et ce qui est comme ça restera comme ça.

 

lundi 7 novembre 2022

[Collette, Sandrine] Des noeuds d'acier

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des noeuds d'acier

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2013 (Denoël)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avril 2001. Dans la cave d'une ferme miteuse, au creux d'une vallée isolée couverte d'une forêt noire et dense, un homme est enchaîné. Il s'appelle Théo, il a quarante ans, il a été capturé par deux vieillards qui veulent faire de lui leur esclave.
Comment Théo a-t-il basculé dans cet univers au bord de la démence? Il n'a pourtant rien d'une proie facile : athlétique et brutal, il sortait de prison quand ces deux vieux fous l'ont piégé au fond des bois. Les ennuis, il en a vu d'autres. Alors, allongé contre les pierres suintantes de la cave, battu, privé d'eau et de nourriture, il refuse de croire à ce cauchemar. Il a résisté à la prison, il se jure d'échapper à ses geôliers.
Mais qui pourrait sortir de ce huis clos sauvage d'où toute humanité a disparu?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage son temps entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Elle est l’auteur de Des nœuds d’acier, Grand Prix de Littérature policière 2013 et best-seller dès sa sortie, Un vent de cendres, Six fourmis blanches, Il reste la poussière, couronné par le prix Landerneau 2016, Les Larmes noires sur la terre, Juste après la vague, Animal, Et toujours les forêts, Ces orages-là et On était des loups.

 

Avis :

Après dix-neuf mois passés dans le huis clos violent de la prison, Théo Béranger n’a qu’une envie : s’enterrer au calme, loin de l’enfer des autres, avant, peut-être, d’aller rejoindre sa femme, un jour. Réfugié dans un coin perdu de moyenne montagne couverte d’une forêt sombre, il tombe entre les griffes d’une femme et de ses deux frères déments, qui le séquestrent et le réduisent en esclavage dans des conditions inhumaines. Parviendra-t-il à leur échapper, ou rejoindra-t-il ses prédécesseurs, quelques pieds sous terre ?

Premier roman de Sandrine Collette, et déjà, se dessinent les obsessions, qui, encore et toujours, ne cessent de parcourir son œuvre, à la croisée de l’humanité et de la bestialité. Si le début fourvoie notre peur en la focalisant contre Théo, homme violent, repris de justice et introduit dans le récit par les mots peu flatteurs d’un médecin psychiatre abasourdi, l’on réalise bientôt que, derrière le salaud décrit par les experts, se cache un homme placé sans recours sur les raccourcis tracés vers le malheur par la maltraitance et la brutalité subies dès l’enfance. Aussi terribles que ses actes puissent paraître, c’est le contraste avec encore plus noir que lui qui va finalement nous le rendre à nouveau humain - lui que ses bourreaux ont réduit à la condition d’animal domestique -, tout en posant de plus belle la troublante question de ce qui transforme un jour un homme en bête sauvage, sans plus de raison, de coeur, ni de sens moral.

Car, monstres déséquilibrés et dangereux, les frères et la sœur Mignon nous emmènent en même temps que Théo au plus inimaginable de l’abjection et de la sauvagerie, dans ce qui ne peut plus paraître que le tréfonds d’une folie pure où s’est dissoute toute trace d’humanité. Chacun pourra librement imaginer la somme d’horreur vécue qu’il aura fallu emmagasiner chez ces êtres pour les réduire à une telle démence, à moins qu’elle ne soit simplement le fruit d’une consanguinité suggérée par les mœurs du trio, sur ce versant enclavé et arriéré de montagne.

Comme elle sait si bien le faire, Sandrine Collette happe son lecteur dans un récit addictif, aussi noir qu’efficace, qui pourrait écoeurer de tant d’abjecte violence s’il ne posait déjà avec acuité la question, qui hante l’auteur de livre en livre, de « la frontière entre l’humanité et l’animalité ». (4/5)

 

 

Citation : 

Les gens qui sont un peu attentifs à la planète, les convaincus du développement durable ou tout simplement les radins des poubelles ont l’habitude d’écraser sur elles-mêmes les bouteilles en plastique une fois qu’elles sont vides. Ce n’est pas au bruit que ça fait que je pense, mais au résultat : une bouteille comme un accordéon, qui doit faire le tiers de sa hauteur initiale. C’est à ça que je ressemble à l’intérieur. Un empilement de hauteurs écrabouillées. C’est ainsi que je me ressens, oui.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

dimanche 19 juin 2022

[Harper, Elodie] L'antre des louves

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'antre des louves (The Wolf Den)        

Auteur : Elodie HARPER

Traduction : Manon MALAIS

Parution : 2021 en anglais,
                  2022 en français (Calmann Lévy)

Pages : 494

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Bienvenue à Pompéi, en l’an 74 avant notre ère. Amara, jeune grecque instruite mais réduite en esclavage après la mort de son père, est vendue à bas prix à un lupanar sordide, l’Antre des Louves, dirigé par Félix, un homme violent et imprévisible. L’impétueuse Amara comprend vite que la cité a beaucoup d’opportunités à offrir à celles qui savent les saisir. Avec les autres prostituées, qui deviennent sa famille de coeur, elle gravit les échelons d’une société où les hommes détiennent le pouvoir, forçant les femmes à constamment s’adapter pour survivre. Des ruelles animées de Pompéi aux recoins les plus sombres de l’Antre des Louves, nul n’imagine une seconde que les prostituées connaissent les règles du jeu mieux que quiconque. Amara va apprendre à utiliser et à contourner les codes de ce monde impitoyable afin de regagner sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elodie Harper est journaliste. Elle est diplômée d’Oxford en littérature, où elle s’est découvert une passion pour la poésie antique. L’Antre des Louves est son premier roman.

 

 

Avis :

Le Lupanar de Pompéi – l’antre des louves en latin – est la maison close la plus célèbre des vestiges de la ville romaine. On peut aujourd’hui l’y visiter et découvrir les fresques érotiques et les graffitis qui couvrent ses murs. C’est là qu’Elodie Harper a imaginé, en 74, soit cinq ans avant la fatidique éruption du Vésuve, quand Pompéi était une ville prospère et animée, la vie d’une poignée d’esclaves, capturées dans des pays voisins ou simplement vendues par leurs familles sans ressources, et livrées à la prostitution par leur redoutable maître Félix.

Parmi elles, Amara, jeune femme cultivée d’origine grecque, sort du lot. Pendant que les autres filles, avec chacune leur histoire et leur personnalité, tentent de faire face avec plus ou moins de résignation à leur nouvelle condition de « biens meubles », sans espoir de recouvrer jamais la liberté, Amara se refuse à abdiquer toute volonté d’améliorer son sort, guettant farouchement la moindre opportunité d’échapper aux cruelles maltraitances de leur maître et de leurs clients des bas-fonds de la ville, et, à moyen terme, à la déchéance de plus en plus terrible qui attend les putains vieillissantes. Les drames frappent une à une les membres de la petite communauté, liée, malgré les inévitables rivalités, par une solidarité sans faille. Manoeuvrant sans relâche au prix de sacrifices exorbitants, Amara réussira-t-elle à s’extirper du misérable antre des louves, elle que son éducation et ses talents de musicienne permettent de louer pour des prestations privées dans de riches villas de la ville ?

Indéniablement romanesque mais construit avec un souci de réalisme que ne dépare pas l’exploit de ne jamais verser dans le trivial, le roman s’avère captivant, tant en raison de ses intrigues et de ses personnages attachants, que par sa vivante restitution des divers visages de Pompéi. De son port et ses ruelles, ses bains et ses tavernes, où toutes les conditions se croisent dans une atmosphère tantôt industrieuse, tantôt déchaînée à l’heure des Saturnales de décembre, aux luxuriantes villas somptueusement ornées de fresques et de mosaïques colorées, de frais bassins et de fontaines glougloutantes au coeur de jardins calmes comme ceux du studieux écrivain et naturaliste Pline ou enfiévrés par des dîners orgiaques ; du théâtre aux combats de gladiateurs et des innombrables graffitis encore lisibles aujourd’hui sur les murs de la cité antique aux vers des Sénèque, Pline l’Ancien, Ovide et bien d'autres ; des lieux publics animés à l’isolement de la nécropole ; c’est toute la ville et ses habitants qui reprennent vie de manière convaincante, au fil des ruses et du combat d’une femme pour sa liberté.

Action, émotion et suspense se conjuguent agréablement pour faire de ce premier roman une lecture facile et distrayante. Annoncé comme le premier volet d’une trilogie, il laisse encore à peine cinq ans à son personnage principal pour s’élever dans la société pompéienne, avant que l’éternité ne fige à jamais la ville toute entière. On a hâte de connaître la suite… (3,5/5)

 

 

Citation :  

Ce serait plus facile, se dit-elle, de ne rien désirer. De ne rien ressentir. A quoi bon vouloir quoi que ce soit – ou qui que ce soit – sans la liberté de choisir ?