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dimanche 23 novembre 2025

[Tharreau, Estelle] Point de fuite

 






J'ai aimé

 

Titre : Point de fuite 

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2025 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un huis clos labyrinthique où l’amour et la mort se livrent une course-poursuite infernale dans les entrailles d’un aéroport pris dans un déluge de neige et de glace.
Alors qu’une tempête se déchaîne, un criminel tente d’échapper à la police et à son complice. Une réceptionniste dépose une étrange valise dans une chambre d’hôtel où un petit garçon est enfermé. Une femme guette l’arrivée du père de son enfant, et un steward désespéré attend d’embarquer pour un vol ultime. Tous approchent du point de non-retour qui fera basculer leur existence.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Estelle Tharreau est l’auteure d’une dizaine de romans, dont La Peine du bourreau (Prix du Roman Noir des Bibliothèques & des Médiathèques de Grand Cognac, et Prix Spécial Dora-Suarez, catégorie « Frissons », en 2021), Il était une fois la guerre (Prix Dora-Suarez, catégorie « Passion », en 2023), et Le Dernier festin des vaincus (Prix Chien Jaune, catégorie « Adulte », en 2024).

 

 

Avis :

Dans l’espace confiné d’un aéroport balayé par la tempête, Estelle Tharreau orchestre un huis clos magnétique où les êtres, tels des particules humaines, se percutent, libèrent leurs ondes de choc et en ressortent métamorphosés, projetés vers de nouveaux horizons.

Sous la contrainte de cet enfermement, les tensions accumulées se fragmentent comme dans une fission nucléaire : une rupture infime suffit à libérer l’énergie longtemps contenue et à déclencher une réaction en chaîne intérieure. Leurs certitudes pulvérisées et leurs vérités enfouies révélées, les êtres se brisent, se révèlent et se transforment.

Parmi eux, un criminel traqué, prêt à tout pour s’échapper mais rattrapé par sa vérité ; une réceptionniste qu’un bagage en apparence anodin plonge dans une spirale de conséquences imprévues ; un enfant enfermé, incarnation de l’innocence prise au piège ; une femme suspendue à l’arrivée d’un voyageur, image du désir obstiné ; enfin, un steward désespéré, silhouette au bord du geste ultime. Chacun incarne une faille universelle – peur, secret, innocence, attente, désespoir. La mosaïque de leurs destins révèle la fragilité de la condition humaine et le poids de ce que tous s’efforcent vainement de tenir à distance.

Enfermant les personnages dans un temps suspendu qui brouille les repères et amplifie l’angoisse, la tourmente agit comme une force inexorable venue les figer en pleine course dans une atmosphère dont l’électricité se confond avec celle des consciences. Dans cette attente confinée, chaque minute est une épreuve, chaque geste une menace latente. Le huis clos se referme comme un étau invisible : privé d’échappatoire, chacun va devoir faire face à ce qu’il prétendait fuir. Le fracas du vent et la violence des éléments résonnent avec les tempêtes intérieures, créant une tension constamment au bord de l’explosion.

Quelques invraisemblances, une écriture si froidement efficace dans l'action qu'elle en vient à occulter une part du potentiel à la fois angoissant et esthétique de la bulle glacée, enfin l’extrême discrétion de la dimension sociale qui donnait toute leur profondeur aux précédents ouvrages de l’auteur : une certaine frustration peut s’immiscer chez le lecteur. Elle se dissipe néanmoins peu à peu, à mesure que les révélations s’enchaînent, que les arcanes du récit se déploient avec une maîtrise indéniable, et surtout que la métaphore du point de fuite, filée jusqu’au bout, confère à l’ensemble sa cohérence et sa puissance symbolique. 

Souvent vécue comme une ligne de fuite, une course en avant pour éviter l’essentiel, il faut parfois l’accident de parcours pour que la vie se révèle dans sa vérité nue et nous invite à la vivre pleinement, en accord avec soi. Un roman haletant, oppressant et implacable, qui enferme ses personnages pour mieux révéler la fragilité de nos propres échappatoires. (3/5)

 

 

Citations :

Toutes ces destinées humaines s’apprêtaient à ricocher, à s’entrechoquer, à se neutraliser ou à s’anéantir dans les entrailles de l’aéroport avec la tour de contrôle pour seul arbitre. 

Battu par les vents violents et la neige affolée, l’éclat des mille lumières de ce navire en perdition était devenu un halo terne, diffus et orangeâtre. Jamais ce colosse n’avait semblé si seul et vulnérable. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

dimanche 15 juin 2025

[Vidal, Sébastien] De neige et de vent

 





J'ai aimé

 

Titre : De neige et de vent 

Auteur : Sébastien VIDAL

Parution : 2024 (Le mot et le reste)
                   2025 (Pocket)

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la frontière des Alpes italiennes et françaises, le village de Tordinona est l’isolement incarné. Voyant la tempête qui se prépare là-haut, la patrouille de gendarmerie composée de Marcus et Nadia s’apprête à redescendre dans la vallée quand le garde champêtre découvre le corps de la fille du maire. Dès le lendemain, alors que le seul pont reliant Tordinona au reste du monde a été détruit par une avalanche, le maire et une partie des habitants s’en prennent à un voyageur de passage qu’ils soupçonnent d’être l’assassin. Attachés à leur devoir, Nadia et Marcus s’opposent à leur haine et à leur désir de se faire justice ; dès lors ils s’apprêtent à lutter contre eux. Dans ce huis clos enserré par la violence des éléments, la tension ne cesse de monter, et avec elle, une question qui traverse les âges : que reste-t-il de notre humanité quand il n’y a (presque) plus personne pour faire respecter la loi ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sébastien Vidal est né à Tulle en 1971. Après 24 années en gendarmerie, il est revenu en Corrèze et vit désormais à Saint Jal. Aux éditions Le mot et le reste, il a publié Ça restera comme une lumière et Où reposent nos ombres, lauréat du Prix du Roman noir 2023 des Bibliothèques et des Médiathèques de Grand Cognac, du Prix de la Briance 2023, sélectionné pour le prix Dora Suarez 2023. Son dernirr roman De neige et de vent est lauréat du Prix Landerneau Polar 2024.

 

 

Avis :

Ecrivain retraité de la gendarmerie, Sébastien Vidal fait exploser la haine et la violence dans un village de montagne coupé du monde par une tempête : une vision miniature de ce que l’aveuglement et la peur de l’autre pourraient finir par produire à plus grande échelle dans le contexte actuel de radicalisation populiste.

C’est un petit village des Alpes au nom prédestiné, Tordinona, comme la prison papale où l’on enfermait les suspects d’hérésie au temps de l’Inquisition à Rome. Et, à dire vrai, ce lieu perdu et isolé regroupant une poignée de familles accrochées depuis toujours à ce décor immuable a tout de la forteresse inexpugnable, ordinairement repliée sur elle-même dans l’aversion au changement et la détestation de l’étranger, transformée l’hiver en huis clos hermétique quand le vent hurlant et la neige par tombereaux achèvent de blanchir à tous les sens du terme cette zone sans couverture téléphonique. 

Lorsque, cette nuit de tempête inaugurant le récit, une avalanche emporte le pont qui constituait le dernier lien avec la civilisation, l’enfermement le plus total referme ses mâchoires sur le village, y bloquant malgré eux deux gendarmes dans leur tournée et un voyageur itinérant n’ayant pour tout bagage que son chien et son teint basané. Alors que sévit la tourmente, le garde-champêtre découvre dans la neige le corps sans vie, porteur de marques de strangulation, de la jeune fille du maire. Aveuglé par la douleur et la fureur, ce dernier n’en a plus aussitôt qu’après l’étranger de passage. 

Face à cet homme sanguin à l’autorité d’autant plus incontestée qu’avec son usine d’embouteillage d’eau de source il est le principal employeur au village et qu’il a fait des hommes de la société de chasse qu’il préside une milice à sa solde, les gendarmes et l’homme que tous entendent lyncher n’ont d’autre choix que de se retrancher pour soutenir le siège d’habitants aussi obtus que déchaînés. Au chaos de la tempête s’ajoute celui des hommes, dans un affrontement entre les représentants des règles de droit et les partisans d’une justice privée arbitraire et inepte rappelant les pires moments de l’histoire du Sud américain : une résurgence de violence tout à fait symbolique dans le contexte politique général actuel.

Si l’on pourra trouver le trait un peu forcé et les villageois un rien caricaturaux, c’est que, peu en chaut le réalisme du récit, ce qui compte ici est l’atmosphère d’épouvante et de chaos, le déchaînement des éléments ne soulignant que mieux la férocité démente des hommes quand l’emballement collectif face à la peur les mène aux pires comportements. Mais, tout n’est pas noir et blanc dans cette histoire qui sait trouver aussi quelques pépites d’humanité et de bon sens chez certains personnages, histoire de ne pas plomber totalement la vision de notre futur. (3,5/5)

 

 

Citations :

À Tordinona, on vit entre soi depuis toujours, Internet et la modernité n’ont rien changé à ça. Les mêmes familles depuis le milieu du dix-neuvième siècle, les mêmes lignées ayant engendré les mêmes faces bourrues, les mêmes yeux suspicieux et fureteurs, les mêmes barbes fournies sous des fronts larges et épais, boucliers pour des caboches plus dures que le roc. Ça c’est pour les hommes. À leurs côtés, on a des épouses et des mères dévouées. Pour les femmes libérées, il faudra attendre encore un peu. Ici, on n’aime pas le changement, donc on n’aime pas les étrangers, même les touristes, qu’ils aillent se faire escroquer ailleurs. Ici, on vivote entre têtes connues, on se parle avec des mots familiers, et les allures et les profils, les traits de caractère, sont plus fiables que les cartes de visite et les réputations. Le village se meurt, mais au moins les Tordinonais meurent entre eux.
 
 
Pour le reste, on n'a pas de gros besoins, et dans ce monde, si tu veux être libre, le nerf de la guerre, c'est ton train de vie. Moins tu as de besoins, moins tu as besoin d'argent, et donc plus tu as de temps pour vivre vraiment.


 

lundi 21 mars 2022

[Karason, Einar] Oiseaux de tempête

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Oiseaux de tempête (Stormfuglar)

Auteur : Einar KARASON

Traducteur : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2018,
                   en français (Grasset) en 2021

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Nous sommes en février 1959. Le chalutier Mafur vient de terminer sa campagne de pêche au large de Terre-Neuve-et-Labrador. Les cales sont chargées de sébaste et les trente-deux marins présents à bord pensent déjà à rentrer au port, à Reykjavik, lorsque la météo change drastiquement. La température chute, les vents se déchaînent. Toutefois, le plus grand danger ne vient pas de la houle et des vagues qui déferlent impitoyablement sur le bateau, mais de la glace qui s’accumule sur le pont. Bientôt tout est pris sous une épaisse couche de glace, le bastingage, les flancs, la passerelle, et cette gangue devenant de plus en plus lourde, le chalutier risque d’être entraîné vers le fond. Les membres de l’équipage se relaient alors sans arrêt pour essayer de dégager le pont. Plus personne ne dort, on s’accorde tout juste quelques pauses pour reprendre des forces et se réchauffer. Tous le savent  : une course contre la montre est engagée, une bataille de vie ou de mort.
 
Le roman haletant d’Einar Karason nous plonge littéralement dans les eaux gelées de la mer du Labrador. L’hyper-réalisme du récit nous fait ressentir la lutte contre les vagues au-delà de l’épuisement, et l’on partage la fureur de vivre de ces hommes menacés par les forces déchaînées de la nature comme si l’on se trouvait à bord...  Un tour de force, un livre d’aventure et un grand roman maritime à la fois.

  

Un mot sur l'auteur : 

Einar Karason, né en 1955, est un des écrivains les plus populaires dans son pays. Après La Sagesse des Fous (Editions du Seuil, 2000), Oiseaux de tempête est le deuxième de ses romans à être traduit en langue française.

 

 

Avis :

Février 1959. Parti rejoindre les zones de pêche de Terre-Neuve en mer du Labrador, le chalutier islandais Mafur s’apprête à rentrer les cales pleines, quand une soudaine et violente tempête le surprend. Aux déferlantes et aux creux de vingt mètres, s’ajoute un froid polaire qui pétrifie les paquets de mer en une carapace de glace de plus en plus épaisse, alourdissant et déséquilibrant le bateau jusqu’à menacer de l’envoyer par le fond. Pour les trente-deux hommes à bord commence un terrible combat, aussi périlleux qu’harassant. Il leur faut coûte que coûte délester le navire, quitte à sacrifier chaloupes et bossoirs, mais surtout en brisant sans répit cette glace qui se reforme aussitôt. Les jours passent sans accalmie. Les appels de détresse des autres chalutiers présents sur la zone se taisent les uns après les autres. L’épuisement et la folie du désespoir commencent à gagner les hommes du Mafur…

C’est avec une précision quasi documentaire qu’Einar Karason évoque cette dantesque aventure du Mafur et de ses hommes, directement inspirée de ce que vécurent plusieurs chalutiers islandais lors de la tempête historique qui balaya Terre-Neuve en février 1959. Le plus grand réalisme préside au récit, et l’on y parvient sans peine à réaliser les dures conditions de ces grandes campagnes de pêche, avant de se retrouver plongé dans l’écume, la glace et l’épouvante d’une tempête infernale. La description sidère d’autant plus qu’elle se déroule implacablement, sans la moindre trace de lyrisme ni d’émotion, immergeant le lecteur dans un irrésistible maelström d’où n’émerge bientôt plus que la terrifiante perception de l’insignifiance humaine face à la toute puissance des éléments et de la nature.

Pourtant, dans cet incontrôlable déchaînement, si certains des hommes craquent, la majorité fait face avec le courage et l’énergie du désespoir. Là encore, la sobriété du récit fait ressortir avec d’autant plus de netteté le caractère de chacun. Entre la jeune recrue qui entreprend ici sa première et dernière navigation, le maître d’équipage dont la vie à terre est un désastre mais le comportement à bord absolument héroïque, le capitaine incapable de prendre le moindre repos tant que dure le danger, et le coq imperturbablement concentré sur l’indispensable continuité de ses services, c’est une galerie de portraits d’une formidable présence et d’une convaincante humanité qui prend vie sous la plume d’Einar Karason, dans un magnifique hommage à ces hommes de la mer.
 
Le puissant réalisme de ce roman court, sobre et intense, en fait un témoignage saisissant des conditions vécues par les terre-neuvas. Il se lit d’un trait, pour une immersion totale et spectaculaire dans une histoire de mer et d’aventure extrême d’une grande authenticité. (4/5)

 

Citations :

Son père avait assuré que la zone de pêche à l’ouest de Terre-Neuve était connue pour son calme et ses vents modérés. En outre, les eaux étaient si poissonneuses que les chalutiers emplissaient leurs cales en l’espace de quelques jours puis prenaient aussitôt le chemin du retour. Afin d’apaiser le mauvais pressentiment de la mère de Lárus, lui et son père l’avaient convaincue de descendre de voiture pour admirer ce solide navire diesel sur lequel son petit allait embarquer. Elle ne protestait plus, elle s’était contentée de l’embrasser et de le serrer contre elle en priant Dieu et la bonne fortune de l’accompagner, sans plus mentionner son inquiétude. Il n’était pas de mise de jouer les Cassandre face à une personne qui part en voyage. D’ailleurs, que savait-elle de la mer et de ses périls, jamais elle n’avait navigué, même si l’océan lui avait enlevé son père, son frère et son grand-père. Être marin en Islande, c’est être soldat en temps de guerre.

De telles contrariétés mettaient votre patience à rude épreuve, les matelots juraient sur le pont, ils maudissaient le chalut, maudissaient la mer et maudissaient le froid. Pourtant, il ne faisait que moins quatre ou moins cinq degrés, l’air était à peine plus froid que l’eau, mais peut-être que proférer jurons et imprécations leur réchauffait le corps. Dans la passerelle régnait une douce chaleur, le commandant ou le second qui étaient de quart avec le matelot à la barre ne juraient pas, ils se contentaient de donner des ordres et des consignes, le visage figé : on file, on laisse aller, on relève, on hisse, on vire. Puis la situation s’est améliorée, grandement, énormément : il suffisait de tracter le chalut entre dix et douze minutes pour qu’il remonte d’un coup à la surface où il jaillissait, comme gorgé d’air. C’était d’ailleurs le cas ; les prises écarlates enflaient lorsqu’elles étaient libérées de la pression des grands fonds, elles atteignaient la surface boursouflées, vomissaient leurs ouïes roses par la gueule comme si elles s’étaient époumonées à gonfler un ballon de baudruche ou à faire une bulle avec un gros chewing-gum. Chacun sait que le sébaste atlantique est d’un beau rouge vif, il ne se contente pas du bleu, du gris clair ou de simples taches jaunes contrairement aux autres poissons. Mais il est également redoutable : ses arêtes dorsales rigides sont suffisamment acérées pour traverser les gants en plastique et l’épaisseur des bottes. Heureusement, il ne nécessite que peu de manipulations, nul besoin de l’ouvrir ou de le vider, on le met tout en entier dans la cale. Nous l’attrapions à l’aide d’un crochet dans le bac rempli d’eau de mer où il était rincé, nous le déposions dans des paniers que nous vidions dans les rigoles inclinées descendant directement à la cale où une partie de l’équipage le réceptionnait. Lorsque le poisson arrivait, il fallait le mélanger avec la quantité de glace pilée adéquate. Livrée avant le départ, cette glace s’était transformée en un gros amas qui ressemblait maintenant à un glaçon. Un matelot équipé d’un pic la réduisait en morceaux, d’autres avaient des fourches avec lesquelles ils envoyaient le poisson dans les bennes, d’autres encore pelletaient une couche de glace sur chaque couche de sébaste, et ainsi de suite. Au fur et à mesure que le tas gagnait en hauteur, on ajoutait des montants de bois à la benne qui se fermait alors d’elle-même puisqu’elle atteignait le sommet de la cale. À la fin, ce n’était pas facile d’y pelleter le poisson, les marins devaient lever leur pelle ou leur fourche au-dessus de leur tête. Mais c’était simplement ainsi et il était inutile de se plaindre, on avait cependant le droit de maudire ce satané sébaste quand on se piquait sur ses arêtes dorsales, alors les jurons vous sortaient de la bouche, accompagnés d’un épais nuage de vapeur.


 

mardi 4 janvier 2022

[Vingtras, Marie] Blizzard

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Blizzard

Auteur : Marie VINGTRAS

Parution : 2021 (L'Olivier)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Le blizzard fait rage en Alaska. Au coeur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n'aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l'enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s'engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile. Avec ce huis clos en pleine nature, Marie Vingtras, d'une écriture incisive, s'attache à l'intimité de ses personnages et, tout en finesse, révèle les tourments de leur âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marie Vingtras est française. Elle emprunte son nom de plume à Arthur Vingtras (1855-1929), de son vrai nom Caroline Rémy, journaliste et écrivain féministe et libertaire.

 

Avis :

Un moment d’inattention, et Bess perd dans le blizzard le jeune garçon dont elle a la garde. La poignée d’habitants de ce bout d’Alaska se joint aussitôt à la recherche de l’enfant. Dans la course contre la montre qui s’engage, chacun se révèle, pour le meilleur comme pour le pire…

Personne n’atterrit par hasard dans un bout du monde dont les conditions extrêmes font de la vie quotidienne un enfer. Ainsi, tous les habitants de ce coin isolé d’Alaska traînent de bien lourdes valises, qu’ils espèrent enfin parvenir à poser. C’est sans compter l’irrémédiable et paradoxale promiscuité à laquelle les condamne l’isolement de leur petit groupe dans cet environnement difficile. Lorsque la tempête achève de les enfermer dans sa terrifiante boule à neige, les voici confrontés les uns aux autres dans un huis clos d’autant plus redoutable que l’urgence et le danger libèrent soudain les instincts jusqu’ici réprimés.

Les chapitres brefs et la narration sobre contribuent à l’efficacité du récit, qui, à partir d’une seule unité de temps et de lieu - ces quelques heures dans la neige à la merci les uns des autres -, nous projette dans la tête de quatre narrateurs, et nous révèle peu à peu, à travers leurs monologues, la noirceur dramatique de leurs parcours venus se télescoper en un tumultueux point d’orgue. Secrets et douleurs longuement macérés finissent alors par détoner avec une violence qui n’a d’égale que celle des éléments déchaînés.

Premier roman parfaitement maîtrisé, Blizzard entraîne le lecteur dans une trépidation croissante bâtie sur d’incessants changements de rythme. Tandis que ses grands espaces de nature rude et sauvage y servent d’implacables révélateurs d’une nature humaine soudain dépouillée de tout artifice, s’y déploie un récit dense et noir, très prenant, à la résonance très américaine. (4/5)

 

 

Citations :

Quand je lui demandais comment il faisait pour savoir tout sur tout, il souriait. Il disait qu’il était loin de tout savoir, mais que le plus important, à part l’expérience, c’était de faire confiance à son intuition pour se sortir des situations délicates. Papa était convaincu que rien ne remplaçait notre instinct d’homme primitif, qu’il fallait s’écouter et écouter la nature. Si nous étions suffisamment attentifs, elle nous donnait toutes les indications utiles rien qu’à la manière dont le vent avait tourné ou les oiseaux cessé de chanter. Quand j’ai raconté ça à Faye, elle a trouvé ça drôle parce qu’à New York ses amis payaient une fortune pour des cours destinés à les reconnecter avec leur « moi ». Par ici, le « moi sauvage », il valait mieux le découvrir rapidement, sinon ça devenait compliqué de tenir dehors.
 

Quand Magnus m’a ouvert sa porte, j’ai compris bien vite qu’ici les gens vous demandaient jamais d’où vous veniez. Vous pouviez vous être sorti les fesses tout droit de l’enfer ou être descendu du paradis, ça faisait pas de différence. Si vous étiez prêt à vivre au milieu de nulle part, à travailler dur, quel que soit le temps, et à pas vous plaindre, il y avait une place pour vous.
 

Leslie est rentré au bout de quelques mois à peine avec le genou en miettes après l’explosion d’une bombe artisanale au passage de son convoi. Il s’en était bien tiré, selon ses supérieurs, les autres n’avaient pas survécu, mais cela ne les a pas empêchés de le renvoyer chez nous comme un ballot de linge sale, une marchandise obsolète, sans valeur. Il ne pouvait plus se battre, il pouvait à peine marcher, sa carrière était finie avant même d’avoir réellement commencé. Martha était triste et soulagée en même temps. Il était revenu entier, disait-elle, pas allongé dans une boîte scellée de plomb. Moi aussi, j’ai cru que nous avions retrouvé notre fils. Un père et une mère ne comprennent pas toujours qu’il y a autre chose qu’un genou, des béquilles et la démarche claudicante d’un jeune homme entré brutalement dans l’âge adulte. Il y avait sa tête et tout ce qu’ils avaient mis dedans sans que personne en ait parlé. Les drogues pour ne pas dormir, les amphétamines pour se sentir invincible au combat, les pilules qu’on donne sans même dire ce que c’était parce que celui qui les prend est un soldat et qu’il n’a pas son mot à dire. Est-ce qu’il y a eu un médecin militaire pour prétendre que c’était pour leur bien ? Que c’était le petit cocktail de bienvenue identique à celui que prendraient des retraités pour rester en forme ? Je ne savais pas encore exactement ce qu’il avait pris, mais après les cauchemars que j’attribuais aux combats, après les nuits d’insomnie, les crises de delirium, après le chien des voisins dont il avait brisé la nuque à coups de béquille parce qu’il aboyait trop fort, j’ai dû me résoudre à admettre que c’était un autre qui était rentré d’Irak. Un étranger dans ma maison, si loin de cet enfant nu qui avait rempli ses poumons d’air, posé sur le ventre de sa mère, et qui nous avait rendus meilleurs que nous ne l’étions auparavant. La guerre nous avait pris notre fils et elle ne nous avait restitué que le négatif de la photo, juste une ombre blanche sur un fond désespérément sombre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 2 septembre 2021

[Troussier, Virginie] Au milieu de l'été, un invincible hiver

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au milieu de l'été,
            un invincible hiver

Auteur : Virginie TROUSSIER

Editeur : Paulsen

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le récit poignant de la tragédie du Frêney ou la lutte pour la survie de deux géants de l'alpinisme : l'Italien Walter Bonatti et le Français Pierre Mazeaud.
 
Le 11 juillet 1961, le calme estival est perturbé par une tempête que personne n’a vu venir. La France entière est touchée. Les pins se couchent dans les Landes tandis que les bateaux font naufrage en Bretagne. Dans le massif du Mont-Blanc, sept alpinistes, persuadés qu’il s’agit là d’un orage passager bivouaquent à quelques mètres du sommet du Pilier du Frêney, en attendant une accalmie qui ne viendra pas. Parmi eux : Pierre Mazeaud et Walter Bonatti. Mais la tempête ne se calmera pas, la foudre tombera et seuls trois des compagnons s'en sortiront. Ils seront récupérés dans un état de fatigue extrême. C'est le récit de cette lutte pour la vie que raconte Virginie Troussier à partir du témoignage des survivants.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain et journaliste née en 1985, Virginie Troussier collabore à Montagnes Magazine, Alpes Magazine, Voile Magazine. Elle est l'auteur de trois romans et d'un essai sur le ski alpin à travers la figure de Bode Miller.

 

Avis :

A l’été 1961, profitant d’une fenêtre météorologique, deux équipes d’alpinistes chevronnés, l’une italienne, l’autre française, se lancent ensemble dans l’ascension du pilier central du Frêney, dernière paroi encore vierge du Mont Blanc. L’orage qui les frappe près du sommet les contraint à interrompre leur progression, puis, la tempête s’installant durablement, à entamer une retraite dans les conditions les plus extrêmes. L’expédition n’est plus désormais qu’une lutte sans merci pour la survie...

Il y a soixante ans, ce que la presse appela « la grande tragédie du Pilier Central du Frêney » fit grand bruit. Les hommes qui s’engagèrent dans cette première, manquée à quelques dizaines de mètres près, étaient tous expérimentés, pour certains même,  comme Walter Bonatti et Pierre Mazeaud, des légendes de l’alpinisme. Personne n’avait vu venir cette tempête dantesque qui, en plein mois de juillet, balaya le pays, tuant à Paris et sur la Côte Atlantique. Coupée du monde, la cordée commença par patienter, attendant l’accalmie qui ne vint jamais. Il fallut bientôt se résoudre à affronter une dangereuse et épuisante descente sur un parcours méconnaissable, couvert de neige et de glace, dans des conditions devenues polaires : un calvaire de cinq jours et cinq nuits dont ne réchappèrent, in extremis, que trois des sept hommes.

Originaire des Alpes et passionnée de montagne, Virginie Troussier nous livre un récit dense et haletant, reconstruisant fidèlement les faits, jour après jour, mais nous donnant aussi à ressentir au plus près ce qu’ont vécu, physiquement et mentalement, ces naufragés du Mont Blanc. Au-delà du drame, son texte se fait aussi une ode vibrante à l’amitié et à ce si ardent désir de vivre, qu’à condition d’une certaine hauteur d’âme, il peut vous faire quitter confort et sécurité pour tutoyer quelques sommets.

Récit vivant, prenant et sans pathos, d’une aventure sportive transformée en tragédie, ce livre dont l’élégance se retrouve jusque dans le titre, joliment détourné de Camus, est aussi une vertigineuse occasion de toucher du doigt le curieux mélange de grandeur et de vulnérabilité humaines, en jeu dans la recherche du dépassement de soi et de la sensation ultime. Un bien bel hommage à ces sept hommes : Walter Bonatti, Robert Gallieni et Pierre Mazeaud pour les survivants, Andrea Oggioni, Antoine Vieille, Robert Guillaume et Pierre Kohlman pour les autres. (4/5)

 

 

Citations :

Le montagnard s’accepte vulnérable, il mise tout sur une hauteur qui l’a saisi. Attiré par la peau de la Terre, l’épiderme des sommets, il s’engage pour le plaisir de se fondre dans les éléments, le ciel, le jour et la nuit, les gestes continus, la paroi striée de lignes qu’il faudra suivre comme les lignes de la vie même. Ce qu’il engage avec la montagne n’est plus seulement combat ou possession, mais étreinte, corps-à-corps et dialogue. Il visualise une ligne, un mouvement, une trajectoire, une expérience. Il sculpte le sommet à son image. Là-haut, en orbite, on prend la lumière autrement.

Nos vies d’en bas sont fermées sur leur intimité, protégées des sensations qui en dissoudraient le confort. Ces montagnards ont l’habitude de faire un pas de côté, un seul pas qui les dispose à tout sentir. Et déferlent alors, jaillis de la même source, le ravissement et l’incertitude.

Revenir ne signifie pas seulement reconnaître les siens, reprendre la place que l’on occupait avant. Être de retour, c’est autre chose : c’est être pour toujours, à la fois ici et là-bas, maintenant et hier.


 

mercredi 24 mars 2021

[Plamondon, Eric] Aller aux fraises

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Aller aux fraises

Auteur : Eric PLAMONDON

Parution : 2021 (Quidam Editeur)

Pages : 88






 

 

Présentation de l'éditeur :  

Aller aux fraises, c’est une langue qui sillonne les bois, les champs, les usines, les routes sans fin, les bords de rivière. C’est le sort de ceux qui deviennent extraordinaires à force d’être ordinaires. On s’y laisse porter par les souvenirs d’un père qui s’agrègent pour devenir les légendes du fils. Ce fils qui veut construire son propre récit et qui retrouve sa mère le temps d’un nouveau cycle.  Eric Plamondon raconte la démesure de l’ordinaire. Sur le vif. C’est aussi drôle qu’émouvant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né au Québec en 1969, Eric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. 
Taqawan (Quidam 2018) a reçu les éloges tant de la presse que des libraires, et a obtenu le prix France-Québec 2018, ainsi que le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.


Avis :

Ce mince volume est un recueil de trois nouvelles.

La première, Aller aux fraises, nous renvoie aux dix-sept ans de l’auteur, à l’insouciance d’une jeunesse pressée de vivre l’amour, la fête, l’alcool, et qui, tout entière tournée vers l’aube de ce qui lui semble encore la liberté parfaite, ne réalise pas encore tout ce qui finit aussi à cette saison de la vie. Il faudra quitter la maison sans savoir qu'on n'y reviendra jamais vraiment. C'est la fin de l'enfance, la fin d'une vie, le moment où on quitte ses parents et le début d'une autre. La nostalgie point dans les souvenirs de l’auteur, à son tour à l’âge qu’avait son père à l’époque. Elle se fait poignante, alors que se dessine toute la portée du constat paternel, si pudique et si poétique dans son laconisme, d’un fils parvenu au temps d’aller aux fraises.

La deuxième, Cendres, poursuit l’hommage de l’auteur à son père en rapportant une de ses anecdotes, dans une évocation révélatrice du puissant lien filial de l’écrivain. La narration se déploie autour de quelques personnages modestes, prompts à venir oublier leurs pénibles professions ouvrières autour du billard et au fond des bouteilles du bar local. Leurs légendaires et flamboyantes parties auront un prix, mais cimenteront une amitié touchante de sincérité et de maladresse. D’une irrévérencieuse drôlerie, le texte s’égaye de dialogues savoureux, aux accents profondément authentiques.

Enfin, Thetford Mines évoque les longues et parfois aventureuses allées et venues de l’auteur, encore étudiant, entre le domicile de sa mère et celui de sa blonde : deux heures de route aller, deux heures de route retour, beau temps mauvais temps, une tempête de neige n’arrêtant pas un Québécois pour si peu. La nouvelle nous emmène sur les grandes routes rectilignes qui, en traversant les forêts, se mettent à jouer aux montagnes russes à l’approche des Appalaches. Le décor varie du blanc neigeux au gris pierreux des terrils, la ville désormais économiquement sinistrée de Thetford Mines se prêtant au passage à l’évocation des mines d’amiante, de la grande grève de 1949 et du bouleversement politique et social qu’elle provoqua au Québec.

On ne se lasse pas du talent de conteur et de la finesse d’évocation d’Eric Plamondon, qui, au travers de l’ordinaire, sait si bien exprimer la fragilité des hommes, du temps qui passe et de la vie. Chacun de ces trois courts textes est un trésor d’émotions pudiquement suggérées, en même temps qu’un régal des mots et de la langue, alors qu’y chantent pour notre plus grand plaisir l’accent et les expressions québécoises. Sous le charme, le lecteur referme ce livre avec au coeur l’envie de faire encore, dès que possible, un p'tit boute en compagnie de cet auteur. (4/5)


Citations :

Je me dirigeais tout droit vers les responsabilités, les histoires d’amour compliquées, les haines partagées, les collègues insignifiants, le mariage, le divorce, avoir un enfant, voir ses parents vieillir, changer d’idée, douter, chercher des réponses, sombrer, se relever, tenter, recommencer et, souvent, me souvenir de la fois où mon père m’avait dit : « On dirait que t’es allé aux fraises. »

Il y avait de la magie dans cette roche qui résistait aux flammes et avec laquelle on pouvait faire du tissu à l’épreuve du feu. Et Gilles de me raconter que déjà à l’époque de César on confectionnait des nappes de banquet en fibre de chrysotile et que, pour les nettoyer, on les jetait dans les flammes d’où elles ressortaient d’un blanc immaculé.
 
Si les problèmes de santé des travailleurs de l’amiante avaient été reconnus officiellement en 1948, on savait déjà chez les Romains que les esclaves qui filaient le tissu avec des fibres d’amiante développaient des problèmes respiratoires parfois mortels. L’amiantose ne datait pas d’hier.

J’étais à peine arrivé que c’était déjà le dimanche matin, la langueur de ce jour entre deux où on hésite à terminer quelque chose en sachant que demain sera pénible. L’épaisseur des dimanches, leur lourdeur monotone, leurs heures à rallonge, l’angoisse du coucher, la tête qui va trop vite et le corps qui se refuse à l’attaque de la semaine et au réveille-matin.

J’avais l’impression de m’enfoncer dans la tempête, de plonger en son sein alors que ce n’étaient que les cieux qui passaient au-dessus de moi en balayant toute la Belle Province. Les phares de la Honda Civic creusaient un tunnel dans le blanc des tourbillons de cristaux. Ce n’était plus le véhicule qui avançait mais les éléments qui se précipitaient vers moi. J’étais comme Han Solo quand il fait passer le Faucon Millenium en hyper-espace et que des milliards de points lumineux semblent bombarder le cockpit : étoiles, super nova, naines blanches, soleils, galaxies… Mon retour devenait l’errance d’un naufragé solitaire.



Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

vendredi 3 avril 2020

[Michaud, Andrée A.] Tempêtes





J'ai aimé

 

Titre : Tempêtes

Auteur : Andrée A. MICHAUD

Editeur : Rivages

Année de parution : 2020

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Marie Saintonge emménage dans une maison léguée par son oncle, récemment suicidé, située dans le Massif bleu, une montagne québécoise. Confinée à l’intérieur à cause d’une tempête de neige, elle y vit des phénomènes à l’apparence paranormale et finit par perdre pied... Ric Dubois est resté le prête-plume de l’écrivain Chris Julian jusqu’à sa mort par suicide. Délivré de ses obligations à son égard mais déterminé à terminer le manuscrit  pour se prouver sa propre valeur, Ric se rend au camping du Massif bleu, afin d’y travailler sur le roman. Plusieurs meurtres ont lieu au camping ; bien que soupçonné par beaucoup de locaux à cause de son statut d’étranger, Ric s’efforce de mettre la main sur le véritable coupable. Deux versants de la montagne, deux destins tragiques qui vont se rejoindre.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Andrée A. Michaud est une romancière québecoise, primée pour ses romans policiers.

 

Avis :

Marie Saintonge vient d’hériter de son oncle suicidé une maison isolée sur les pentes du Massif Bleu, au Québec. Sa première nuit sur place, alors qu’une terrible tempête de neige se déchaîne, tourne au cauchemar : entre une nature hostile et démontée, d’étranges visiteurs et d’inquiétants phénomènes, Marie finira-t-elle par perdre la tête comme son oncle ? Quelques mois plus tard, quand sévissent cette fois de violents orages d’été, Ric Dubois est à son tour confronté à la peur sur l’autre versant de cette montagne décidément bien peu hospitalière. Les disparitions et les morts inexpliquées se multipliant au camping de la Red River où il séjourne, il va devoir rassembler tout son courage pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ce coin de forêt, et pour sauver sa peau.

Jouant avec nos nerfs et nos doutes, l’auteur s’emploie à créer l’épouvante et l’incertitude dans cette histoire où l’on ne sait plus si les événements ont une cause rationnelle ou surnaturelle, ou encore s’ils ne se produisent que dans l’imagination des personnages, en proie à une terreur collective à l’origine de comportements délirants. La nature, écrasante et dangereuse, fait peser une menace permanente sur le récit, contribuant à son climat délétère et effrayant.

Portée par une belle écriture aux accents lyriques dans ses descriptions de la montagne et de ses tempêtes, l’histoire m’a d’abord happée, avant de laisser retomber mon enthousiasme au niveau de la simple curiosité. Malgré un début prometteur, je suis restée au final assez extérieure à l’intrigue, déçue de ne pas être davantage prise aux tripes par l’angoisse et le suspense.

Ce thriller fantastique reste un bon moment où l’étrangeté le dispute au dépaysement des conditions climatiques et des expressions québécoises. Malgré l’originalité de ses deux principaux ingrédients : la malveillance de cette montagne bleue et la dérive de ses personnages jusqu’aux rivages de la folie, il lui manque cependant ce je ne sais quoi qui rend une lecture véritablement addictive et qui réussit à vous faire frémir d’angoisse. (3/5)

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

dimanche 13 octobre 2019

[Bordes, Gilbert] Naufrage





 

J'ai aimé 

Titre : Naufrage

Auteur : Gilbert BORDES

Année de parution : 2019

Editeur : Belfond

Pages : 360






 

 

Présentation de l'éditeur :

Capitainerie de La Rochelle, juillet 2018. Une cellule de crise accueille les parents des dix bacheliers qui ont embarqué sur le voilier-école Le Corsaire douze jours plus tôt en direction de la Guyane et dont on a totalement perdu la trace. Pour quelle raison la balise a-t-elle cessé d’émettre ? Et comment a-t-on pu laisser ces marins débutants se lancer dans une telle traversée à haut risque ?
À des milliers de kilomètres, au milieu de l’Atlantique Sud, huit adolescents découvrent, hagards, l’état catastrophique de leur embarcation après la terrible tempête qu’ils ont subie. Celle-ci a emporté un de leurs camarades et les deux moniteurs qui les accompagnaient. Alix, Chloé, Constance, Julie, Mathis, Thibault, Valentin et Victor sont les survivants. Mais pour combien de temps ?
Sur leur navire à la dérive, avec les étoiles pour seuls repères, les huit apprentis navigateurs comprennent que, pour s’en sortir, ils doivent s’organiser et, surtout, rester soudés. Mais, devant l’immensité de l’océan, le passé de chacun resurgit peu à peu, mettant en péril la cohésion du groupe. Des rivalités se dessinent et les personnalités se dévoilent…

Gilbert Bordes signe un roman d’aventures et d’apprentissage époustouflant à travers le magnifique portrait de ces adolescents coupés du monde. 


 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l'écriture et à la musique. Il mène aujourd’hui une double vie : écrivain le matin, luthier l’après-midi. Auteur de plus de cinquante romans, membre de l’école de Brive, il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix des Maisons de la Presse pour Le Porteur de destins. 

Retrouvez ici l'interview de Gilbert Bordes en Avril 2019.


 

Avis :

Parti de la Rochelle en direction de la Guyane avec à bord dix jeunes gens et leurs deux moniteurs, le navire-école Le Corsaire est introuvable. Alors que les familles désespèrent, le bateau qui a essuyé une terrible tempête dérive en plein Atlantique Sud : il n’est plus qu’une coquille de noix indirigeable et coupée du monde, à laquelle s’accrochent les huit adolescents survivants. Ceux-ci vont devoir organiser leur survie, mais combien de temps pourront-ils tenir et comment vont-ils revenir à la civilisation ? A bord, chacun se retrouve face à lui-même, dans un huis-clos oppressant qui exacerbe les dissensions malgré les efforts de solidarité. Face au danger, les personnalités vont se dévoiler et mûrir comme jamais elles ne l’avaient fait jusqu’ici.

Peut-on encore aujourd’hui se retrouver aussi seuls et perdus en mer que les navigateurs d’antan ? L’histoire de Robinson Crusoé pourrait-elle avoir lieu de nos jours ? Et l’homme moderne est -il vraiment mieux armé que ses ancêtres pour survivre seul, dans un milieu naturel inhospitalier ? Autant de questions posées par ce livre, qui pourraient d’ailleurs se prolonger par : serions-nous toujours capables de nous débrouiller sans le confort et la technologie actuels, nous dont l’existence de plus en plus hors-sol nous affranchit peu à peu d’un certain nombre de contingences naturelles ?

Gilbert Bordes aime interroger les plus jeunes générations sur cette dernière question : déjà dans Elle voulait voir la mer, des adolescents se trouvaient livrés à eux-mêmes et contraints de lutter pour leur survie en abandonnant leurs acquis. Chaque fois, l’auteur manifeste comme un regret de voir notre société de plus en plus virtuelle s’éloigner peu à peu de la simplicité et de l’authenticité d’une vie proche de la nature. Parmi ses personnages, ce sont toujours les plus modestes, les plus éprouvés et les plus « campagnards » qui tirent le mieux leur épingle du jeu, car mieux capables de s’adapter et moins éloignés des essentiels.

Dans Naufrage, les huit personnages sont contraints de repousser leurs limites et de sortir de la zone de confort des habituels faux-semblants. Nul doute que s’ils sortent de telles épreuves, ils en seront transformés, bien décidés à prendre leur destin en main et à ne rien concéder de ce qui leur est le plus essentiel.

Contée de manière fluide et agréable, dans un enchaînement d’évènements plutôt crédibles, cette aventure maritime se lit avec curiosité, et, si j’imaginais aisément Elle voulait voir la mer en téléfilm pour toute la famille, cette fois, c’est en feuilleton télévisé, maintenant le suspense entre chaque bref épisode, que je n’ai aucun mal à imaginer Naufrage.

Merci, Gilbert, pour votre confiance renouvelée. Ne manque même pas, dans votre histoire, l’allusion à la fabrication de violons et de violoncelles qui vous tient tant à coeur


 

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lundi 25 mars 2019

[Collette, Sandrine] Six fourmis blanches






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Six fourmis blanches

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2015

Pages : 288




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le mal rôde depuis toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper?
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

 

Avis :

Les montagnes d’Albanie effraient toujours les habitants de ses vallées reculées : les superstitions ont la vie dure et continuent à faire vivre Mathias, le sacrificateur de chèvres auquel chaque famille à recours pour conjurer l’Esprit du Mal. Ce sont ces mêmes montagnes qu’a décidé de rejoindre un groupe de six Français, que leur guide attend pour un trek de quelques jours sur les pentes enneigées. Ils n’ont encore aucune idée de l‘enfer qui les attend.

Le récit alterne entre l’histoire de Mathias et les aventures des randonneurs jusqu’à ce qu’elles se rejoignent, dans un crescendo dramatique aux multiples rebondissements. Dans ce décor grandiose mais hostile, les faiblesses humaines s’exacerbent dès qu’il est question de la vie et de la mort. Et c’est bien un combat à mort qui s’engage, dans une blancheur glaciale et oppressante : alors que l’expédition comprend bientôt que les conditions météorologiques ne sont pas le seul obstacle à leur survie, Mathias, lui, doit faire face à la vindicte impitoyable de la vengeance à l’Albanaise.


Le suspense happe le lecteur dans un tourbillon de neige, de sang et de peur, au fur et à mesure que les phrases courtes et percutantes instillent un rythme où l’angoisse ne connaît aucune trêve, jusqu’à l’ultime et surprenant dénouement.


Ce thriller impeccablement mené m’a subjuguée de la première à la dernière ligne. Toutefois, en raison de quelques invraisemblances, il m’a semblé moins réussi que l’excellent Animal, qui, avec un certain nombre d’ingrédients similaires, avait été pour moi un immense coup de coeur. (4/5)


Le coin des curieux :

Les sacrifices animaux perdurent bel et bien dans certains coins des Balkans : ainsi, en Mai, à Babaj i Bokesle au Kosovo, des milliers d’Albanais célèbrent une fête ancestrale destinée à saluer la fin de l’hiver et l’arrivée de la belle saison. Afin d’infléchir favorablement le destin, pour éloigner le Mal, obtenir une guérison ou la fertilité, on y sacrifie des moutons par dizaines, pendant que les familles viennent s’incliner sur la tombe d’un derviche local mort il y a deux siècles et demi.


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