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dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

Vous aimerez aussi : 

 
CURIOL Céline : La dynamique de l'oeuf
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 
 

samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073130242  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 4 août 2025

[Prudhomme, Sylvain] L'enfant dans le taxi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant dans le taxi

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution :  2023 (Minuit)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Je sais seulement que cela fut. Que ces deux bouches un jour de printemps s'embrassèrent. Que ces deux corps se prirent. Je sais que Malusci et cette femme s'aimèrent, mot dont je ne peux dire exactement quelle valeur il faut lui donner ici, mais qui dans tous les cas convient, puisque s'aimer cela peut être mille choses, même coucher simplement dans une grange, sans autre transport ni tendresse que la fulgurance d'un désir éphémère, l'éclair d'un plaisir suraigu, dont tout indique que Malusci et cette femme gardèrent longtemps le souvenir. Je sais que de ce plaisir naquit un enfant, qui vit toujours, là-bas, près du lac. Et que ce livre est comme un livre vers lui. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

« Depuis toujours dans l’ordre des familles le crime c’est de parler, jamais de se taire. » A l’enterrement de son grand-père, le narrateur Simon apprend fortuitement ce que sa parentèle a toujours feint d’ignorer pour ne pas faire de vagues : l’existence d’un fils caché du patriarche défunt, conçu outre-Rhin, sur les bords du lac de Constance, alors qu’il faisait partie des forces d’occupation alliées en Allemagne au lendemain de la seconde guerre mondiale. Pas encore cicatrisé de sa récente séparation d’avec la mère de ses deux fils, Simon n’a plus qu’une idée en tête : raccommoder l’histoire familiale en dénouant les nœuds du secret toujours farouchement gardé par sa désormais fragile mais inflexible grand-mère.

Qui est donc M., à ce point effacé par le déni familial qu’on voulut à peine le recevoir lorsque, adolescent, il débarqua un jour d’un taxi tout droit venu d’Allemagne, dans l’espoir de connaître son père ? Que se passa-t-il, ce vieil hiver sur la rive allemande du lac de Constance, sur quoi ce père décida si fermement de tirer un trait définitif ? Interrogeant ses oncles et tantes, Simon recueille allusions réticentes et confidences étouffées, qui révèlent en creux, comme après une amputation diffusant d’incompréhensibles douleurs fantômes, l’informe mais obsédante présence de celui qui ne s’appréhende pourtant que par le vide et l’absence.

Car, si aucun n’en parle jamais, s’en tenant prudemment au silence et au déni comminatoires de leurs parents sans même envisager de le connaître un jour, les quatre frères et sœurs ont tout à fait conscience que, quelque part au-delà de la frontière d’un interdit tacite, vit un demi-frère à qui l’on a refusé tout contact avec eux. Un parmi les 400 000 enfants, objets de brimades et réceptacles malgré eux de culpabilité et de honte, parce que nés après-guerre de soldats des forces alliées et de femmes allemandes.

Passant outre les décennies d’interdits, Simon s’emploie à déplier les circonvolutions du secret, reconstituant le passé sous une forme plausible, se lançant avec ses enfants dans une quête aux allures de jeu de piste qui, d’erreurs en nouvelles tentatives, les mène aux abords du lac de Constance, réhabilitant le fantôme familial qui trouve enfin chair et visage et transmutant définitivement l’absence en présence. Rédigée à la première personne, la recherche de l’autre est aussi une quête de soi dans un moment de profond questionnement, une histoire de pères et de fils qui parfois se perdent, mais s’aimant toujours d’une certaine façon, finissent par se trouver, unis par la force de liens que l’auteur pressent indestructibles.

Avec ce roman intimiste au phrasé sensible et délicat, Sylvain Prudhomme sonde avec tact les silences familiaux, quand la vérité se fait autant désirer que redouter, mais se transmet quoi qu’il arrive, de génération en génération, sous une forme plus ou moins consciente et fantasmée. Un très beau roman, fluide et lumineux, résolument optimiste quant à la force de résurgence de l’amour, sous une forme ou une autre. (4/5)

 

 

Citations :

(…) depuis toujours dans l’ordre des familles le crime c’est de parler, jamais de se taire.
 
 
Qui n’est pas d’accord pour convenir que la paix est précieuse, que tous ceux qui la troublent sont toujours des importuns, des inconvenants, des fâcheux. Le problème n’était-il pas plutôt que la paix soit l’autre nom du déni.
 
 
En quelques clics j’ai appris son métier : Antiquitätenhändler, antiquaire, brocanteur. Il apparaissait peu sur internet, avait peut-être cessé d’exercer. Mais il disposait toujours d’une adresse professionnelle dans le centre. J’ai songé à tout ce que cela changeait : M. non plus chauffeur de bus mais marchand d’objets de seconde main. Non plus homme sociable familier de tous les habitants du bourg, habitué à véhiculer les uns et les autres, mais solitaire habitué à côtoyer surtout des choses, à les racheter, les revendre. M. l’orphelin de père entouré d’objets eux-mêmes comme en suspens, sur le point de changer de mains, d’entamer une nouvelle vie. M. l’enfant abandonné qui avait fait profession de s’entourer d’articles délaissés, de veiller sur eux, de découvrir ce qui s’y cachait de valeur inaperçue pour les sauver.
 

Il y a eu 400 000 enfants comme M. 400 000 enfants allemands nés de soldats alliés.
J’ai encore attendu quelques secondes et puis j’ai reçu ces mots : 400 000 dont moi. Je ne te l’ai jamais dit mais moi aussi je suis un M. Moi aussi je suis né en 1946, d’une mère allemande et d’un père allié.
 

J’ai songé au mot qui servait communément à nommer les M. et les Franz : des bâtards. J’ai écouté le son glorieux que faisaient ces deux syllabes. J’ai pensé que naître bâtard c’était savoir d’avance que les autres ne vous feraient pas de cadeau. C’était apprendre d’emblée le grand partage entre ceux qui osaient nommer les choses et ceux qui préféraient les taire. Naître bâtard c’était gagner du temps, mûrir à vitesse accélérée, apprendre à composer dès les premiers pas avec le boitement inévitable de la vie. C’était grandir plus courageux, plus honnête avec soi-même et avec la vie, tout simplement plus vrai. N’était-ce pas ce que l’on disait des chiens bâtards : qu’ils étaient beaucoup plus intelligents que tous les chiens de race. Que pour eux la débrouille était question de survie.


 

vendredi 27 juin 2025

[Higashino, Keigo] Le fil de l'espoir

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fil de l'espoir (Kibō no ito)

Auteur : Keigo HIGASHINO

Traduction : Sophie REFLE

Parution : en japonais en 2019
                  en français en 2025 
                  (Actes Sud)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Yayoi, propriétaire d’un paisible salon de thé, est retrouvée assassinée, les enquêteurs Kaga et Matsumiya plongent au cœur d’une affaire aussi complexe qu’émouvante. Leurs investigations les conduisent à Shiomi, un homme marqué par une tragédie indescriptible : quinze ans plus tôt, il a perdu ses deux enfants dans un terrible tremblement de terre. Alors qu’il tentait de se reconstruire, un lien caché et troublant avec la victime est venu ébranler toutes ses certitudes. Secrets de famille, douleurs enfouies et vérités insoupçonnées se dévoilent au fil d’un suspense vibrant où chaque révélation remet en question la précédente. Dans ce nouvel opus implacable de la série Kaga, Keigo Higashino, maître incontesté du polar japonais, livre une exploration poignante des blessures de l’âme humaine et de l’effet papillon inconcevable de nos choix.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1958 à Osaka, Keigo Higashino est l’une des figures majeures du roman policier japonais. Son œuvre, composée d’une soixantaine de romans et d’une vingtaine de recueils de nouvelles, connaît un succès considérable. Plus d'une vingtaine de ses ouvrages ont été portés à l’écran et il a remporté de nombreux prix littéraires dont le prestigieux prix Edogawa Rampo ainsi que le prix du meilleur roman international du Festival Polar de Cognac 2010 pour La maison où je suis mort autrefoisLe Cygne et la Chauve-Souris est son onzième roman à paraître dans la collection "Actes noirs". Mondes parallèles, une histoire d’amour paraît dans la collection "Exofictions" en 2024.

 

 

Avis :

Pour sa quatrième apparition dans l’oeuvre du maître du polar japonais Keigo Higashino, le policier Kaga Kyōichirō doit déployer des talents de mentor lorsque Matsumiya, son subalterne et cousin, se retrouve déstabilisé par des révélations concernant son père en même temps qu’il enquête sur un meurtre plongeant lui aussi ses racines dans d’inattendues intrications familiales.

Après la mort de ses deux enfants dans un tremblement de terre, un couple surmonte son chagrin en donnant naissance à nouveau. Ces parents, comme ressuscités, sont alors loin de se douter de jusqu’où mènera ce fil de vie et d’espoir ardemment conçu par fécondation in vitro. Quinze ans plus tard, une femme sans histoires, propriétaire affable et estimée d’un salon de thé, est retrouvée assassinée. Alors que l’enquête piétine, le policier Matsumiya est par ailleurs secoué par ce qu’une inconnue surgie de nulle part lui révèle soudain sur sa propre famille.

« Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible. » C’est à cette émergence, bravant les silences et les non-dits des personnages avec un doigté plein d’humanité et de psychologie, que vont s’employer l’enquêteur intimement bien placé pour faire preuve d’empathie, mais aussi l’auteur dans une narration mêlant pour le meilleur les ressorts d’un roman policier intrigant et l’intelligence d’une étude sur la puissance et la complexité des liens familiaux, connus ou cachés.

Un polar de haute tenue donc, à la mécanique policière bien huilée, mais aussi empreint d’émotion et de finesse psychologique dans son exploration des impasses de la parentalité et de la filiation. (4/5)

 

 

Citations :

— Apprendre que son vrai père est quelqu’un d’autre que la personne que l’on croyait être son père rend-il heureux ? Quelqu’un qui connaît la vérité sur cette paternité doit-elle en informer l’intéressé ? 
Kaga ne répondit pas tout de suite. 
— Toi, tu en penses quoi ? Quel effet ça a eu sur toi d’apprendre ça ? 
— En toute honnêteté, je ne sais pas vraiment. D’un côté, je me dis que ç’aurait été plus facile de continuer à ne pas le savoir, mais de l’autre, je pense que maintenant que je le sais, je voudrais aller jusqu’au bout et connaître toute la vérité. C’est compliqué. La seule chose certaine, c’est que ce n’est pas rien. Dans certains cas, ça peut changer la vie de la personne en question. 
— Oui, bien sûr. Mais où veux-tu en venir ? 
— Ce que je me demande, c’est si c’est nécessairement juste de dévoiler le secret d’un tiers. Encore plus quand il s’agit de paternité. La police a-t-elle ce droit ? Même si c’est pour révéler la vérité à propos d’un crime qui a été commis.


Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible.


 

lundi 12 mai 2025

[Fottorino, Eric] Des gens sensibles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des gens sensibles

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara. »
Au début des années 1990 à Paris, Jean Foscolani, dit Fosco, s’apprête à publier son premier roman, Des gens sensibles. Saisie par la force de son texte, l’attachée de presse de la maison d’édition, Clara, remue ciel et terre pour que le talent du jeune auteur soit reconnu. Grâce à elle, Fosco rencontre Saïd, un écrivain algérien adulé dans son pays, qui dénonce les atrocités commises par les fanatiques religieux. La vie de Saïd est en permanence menacée. Pendant quelques mois, avec Clara, ils vont former un trio inséparable uni par un farouche désir de liberté, par l’amour et l’amitié, et surtout par la conviction que la littérature est plus grande que la vie.
À travers ce roman bouleversant, Éric Fottorino offre une plongée incomparable dans l’univers littéraire de la fin du XXᵉ siècle, sur fond de drame algérien et de foi immense dans le pouvoir des mots.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Dans une fiction d’inspiration largement autobiographique, Eric Fottorino fait revivre ses fantômes d’une façon toute modianesque, pour un hommage à fleur de peau à la littérature et à la liberté d’expression au travers d’une très passionnée attachée de presse éditoriale et d’un écrivain algérien devenu la cible des fanatiques religieux dénoncés dans ses livres.

Le jeune narrateur Jean Foscolani, dit Fosco presque comme Fotto, est aux anges de voir son premier livre publié par les éditions du Losange. Il est emporté dans le tourbillon festif et mondain de Clara, l’attaché de presse déterminée à en faire la coqueluche de la rentrée littéraire. Cette femme solaire et insomniaque qui semble ne se nourrir que de la fumée de ses cigarettes, de champagne et de littérature, mène sa vie tambour battant, noyant de vieilles blessures dans sa passion pour les livres et leurs auteurs. Une relation amoureuse agitée la lie à Saïd, un écrivain algérien contraint à l’exil sous protection policière, que la violence et la peur font sombrer toujours plus profond dans l’alcool et le désespoir.

Avec la tendresse grave et nostalgique du témoin qui se retourne quelque trente ans plus tard sur ce qui fut son épiphanie d’écrivain, mais aussi une tragédie vécue dans une impuissance déférente et triste puisque Clara et Saïd – dans la vie réelle Chantal Lapicque, attachée de presse chez Stock, et Rachid Mimouni, écrivain censuré en Algérie et traqué par les islamistes – ne devaient pas tenir très longtemps à ce rythme, Fosco raconte sa fascination pour ce duo de fortes et brillantes personnalités qui, inventant contre leurs douleurs un espace littéraire et intellectuel comme échappé des contingences du monde, lui ont ouvert les portes du microcosme littéraire parisien en même temps que d’une carrière pleine de reconnaissance.

Et puis Fosco, comme Fotto, doit lui aussi composer avec ses propres souffrances et sa quête identitaire, sa mère refusant de lui délivrer sur son père plus que la seule information de son origine nord-africaine, comme Saïd. Avec la pudeur et la délicatesse des « gens sensibles », l’on pourrait même dire ici écorchés vifs, l’auteur raconte le pouvoir de l’écriture et la littérature comme espace de liberté, de découverte de soi et d’orpaillage de la vraie vie. Et, puisqu’ « on écrit pour pouvoir se taire », lui sait qu’en devenant écrivain, il a « choisi [s]a naissance. » Il est devenu « l’enfant de [s]es livres », qui ne « racont[e] pas [s]a vie », mais « l’invent[e] en l’écrivant. »

Autofiction fine et pudique, ce roman est le récit touchant d’une naissance à l’écriture et, à travers elle, d’une naissance à la vie, doublé d’un formidable hommage à celle qui, vouant son existence à ses auteurs, en a été l’accoucheuse. La littérature se fait ici espace vital, au sens propre comme au figuré. Salvatrice pour Fosco-Fotto et ses interrogations identitaires, elle était pour Saïd et Rachid Mimouni, comme elle l’est encore aujourd’hui pour tant d’auteurs persécutés, Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour l’Algérie, mais aussi Ahmet Altan en Turquie par exemple, l’ultime refuge d’une liberté bafouée. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin de la retrouver, de sentir sa présence. J’ai bu un thé sur une terrasse du Palais-Royal. J’étais seul avec son fantôme qui s’entourait de livres sans les lire, mais les butinait follement. Je songeai que, toute diminuée qu’elle était, ou justement parce qu’elle l’était, Clara éprouvait mieux que personne les vertiges de la littérature, ses sommets sans air, son souffle à tout renverser. Ses parfums violents. Ses états d’urgence. Elle savait qu’une émotion tissée de mots peut vous transformer à jamais. Ce frisson, elle le recherchait dans chaque roman qu’elle passait des nuits entières à parcourir en aveugle, le cœur aux aguets.


En écrivant, espérais-je fiévreusement, je laisserais une trace, même ténue, dans l’esprit de ceux qui me liraient. J’observais Clara dans ces instants exaltés où elle dénichait pour moi des trésors. Concentrée dans sa recherche, elle attrapait les ouvrages à la façon d’un chercheur d’or secouant son tamis au-dessus d’une rivière. Subitement son regard s’éclairait, empli de toute l’excitation qui vient avec la certitude d’avoir, même une seconde, perçu le visage de la vie. Et je me retrouvais comblé, orpailleur joyeux, les mains pleines de littérature.


Jean-Claude se mit alors à murmurer : « Clara, elle me fait penser à un personnage des Pièces noires d’Anouilh, ça te dit quelque chose ? » Comme je faisais non de la tête, il poursuivit en baissant encore le ton : « Dans La Sauvage, il est question d’une violoniste qui joue dans un orchestre de bastringue. Un pianiste virtuose en tombe follement amoureux. Il la convainc même de l’épouser. Elle accepte. Mais un soir avant de le retrouver, alors qu’elle a troqué sa vieille robe noire pour une belle toilette, elle entend un chien aboyer dans le lointain. Elle se regarde dans le miroir. Elle ôte sa jolie tenue, renfile l’ancienne. Elle ne rejoindra pas l’homme qui l’aime. Clara ressemble à cette femme. Il y aura toujours un chien perdu qui aboie dans la nuit et l’empêchera d’être heureuse. »


J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente, et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?


J’avais renoncé à parler avec maman, depuis tout ce temps qu’elle gardait son secret, et que ce secret me faisait écrire des mots comme des murs porteurs. Le silence m’avait construit. Berbère du Maroc ou d’Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Feraoun, peu m’importait désormais. J’avais choisi ma naissance. Je serais l’enfant de mes livres. Je ne raconterais pas ma vie. Je l’inventerais en l’écrivant.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 8 mai 2025

[Mehler, Pablo] Un degré de séparation

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un degré de séparation

Auteur : Pablo MEHLER

Parution : 2024 (Liana Lévi)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Frederic Altman, un écrivain américain ayant connu la notoriété, n’est plus en mesure d’écrire la moindre ligne et ce sans motif apparent. Des années après son effondrement créatif, pour ne pas dire son effondrement tout court, la découverte d’une vieille photo dans les affaires de sa mère récemment décédée fait remonter à la surface les questionnements non résolus sur le secret de sa filiation. La photo, sur laquelle figure sa mère avec un jeune homme, a été prise à l’époque de sa naissance. Cet inconnu serait-il son père? Son imagination et son désir de saisir la vérité s’animent. Tout en revenant sur les épisodes marquants de son enfance de fils unique au sein d’une famille meurtrie par la guerre et l’exil, l’écrivain-narrateur entame une recherche minutieuse qui l’amène jusqu’à un éminent chercheur parisien. La résolution de cette quête lui paraît désormais indispensable à son équilibre, et pourrait même raviver son inspiration. Mais si le secret peut être toxique, la vérité est parfois plus difficile à appréhender qu’on ne le pense.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pablo Mehler, né aux États-Unis de parents argentins, a passé la majeure partie de sa vie en France où sa famille a émigré à la fin des années 1960. Il a été producteur de films et se consacre aujourd’hui à l’écriture. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles et d’un long-métrage en cours de production. Un degré de séparation est son premier roman.

 

Avis :

Comble de l’ironie pour lui qui enseigne l’écriture créative à l’université, le célèbre écrivain américain Frédéric Altman, aussi prolifique qu’il ait pu être jusqu’ici, ne parvient plus à écrire. En plein doute et au bord de l’effondrement, le voilà de surcroît laissé à ses désormais insolubles interrogations lorsque sa mère s’éteint en EHPAD et emporte avec elle le secret de sa naissance.

Instable et sujette aux addictions, cette femme trop dévorée par ses propres manques affectifs pour assumer un enfant, qui plus est sans père, l’avait très vite oublié dans son pensionnat pour se consacrer corps et âme à son métier de critique littéraire, façon comme une autre de combler un vide émotionnel creusé par la peur de souffrir. « La culture et les idées, plutôt que les doutes et la tendresse. À prendre ou à laisser. » C’est ainsi qu’avec la littérature pour seule monnaie d’échange avec sa mère, le narrateur avait fini par devenir écrivain, colmatant à son tour les carences et les non-dits par l’invention d’histoires inspirées de la sienne. De quelles souffrances sa mère se protégeait-elle donc ? Surtout, qui était cet homme, dont elle s’obstinait à fuir le souvenir jusqu’à priver son fils ne serait-ce que du plus petit indice identitaire ?

Mais une petite photographie, retrouvée dans les maigres affaires de la morte, vient peut-être ouvrir la piste de la dernière chance. Jeune et pour une fois souriante, sa mère s’y tient radieuse aux côtés d’un inconnu. Intrigué, Frédéric Altman entame une longue quête qui, en même temps qu’il se souvient et essaie de reconstituer le parcours maternel, l’emmène, depuis les archives de l’université Columbia, à New York, sur les traces de l’étudiant de la photo, un Français devenu à Paris un scientifique de renommée internationale.

Alors qu’en incessants allers retours entre hier et aujourd’hui, l’on observe le narrateur se débattre avec les béances d’une filiation en passe d’engloutir ce qu’il pensait pourtant être devenu, l’introspection se fait quête de sens et recherche d’une issue. Il faut d’abord accepter les contours de l’impasse pour ne pas s’y laisser enfermer, isolé des autres par l’expérience du manque et de la perte, puis trouver la nouvelle voie menant à la résilience et à la façon de tenir debout au-dessus de l’abîme. Dans son désarroi, le personnage apprend à faire avec les parois auxquelles il se cogne – ce degré de séparation qui est propre à chacun de nous et sur lequel nous bâtissons notre rapport au monde et à autrui. Alors peut-être pourra-t-il trouver dans l’écriture cette planche de salut qu’à sa manière, sa mère avait désespérément cherchée dans le métier de critique littéraire.

D’une grande finesse psychologique, ce premier roman très maîtrisé explore fort joliment la perte, la quête de soi et les ressorts de la création artistique dans un récit aussi poignant qu’addictif. (4/5)

 

Citation : 

Elle parlait du roman aussi bien que si elle l’avait relu la veille. Elle était si exaltée que je me suis demandé si c’était bien à moi qu’elle s’adressait. Camus nous avait fait oublier notre querelle et j’ai ressenti une forme d’apaisement à l’idée que le reste de mon séjour ne serait plus assombri par notre dispute. Et effectivement. Son indifférence habituelle a repris son cours et a perduré jusqu’à la fin de l’été. Mon intérêt pour la littérature me réhabilitait à ses yeux. C’était bien peu de chose mais cela avait le mérite d’exister. Il n’y avait pas de place pour les sentiments, pour les émotions, pour les joies ou les peines. La culture et les idées, plutôt que les doutes et la tendresse. À prendre ou à laisser.


 

samedi 1 mars 2025

[Dubois, Jean-Paul] L'origine des larmes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'origine des larmes

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul a commis l’irréparable : il a tué son père. Seulement voilà : quand il s’est décidé à passer à l’acte, Thomas Lanski était déjà mort… de mort naturelle. Il ne faudra rien de moins qu’une obligation de soins pendant un an pour démêler les circonstances qui ont conduit Paul à ce parricide dont il n’est pas vraiment l’auteur.

L’Origine des larmes est le récit que Paul confie à son psychiatre : l’histoire d’un homme blessé, qui voue une haine obsessionnelle à son géniteur coupable à ses yeux d’avoir fait souffrir sa femme et son fils tout au long de leur vie. L’apprentissage de la vengeance, en quelque sorte.

Mélange d’humour et de mélancolie, ce roman peut se lire comme une comédie noire ou un drame burlesque. Ou les deux à la fois.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Toulouse, la côte basque et un peu le Canada : c’est en terrain familier et pourtant réinventé, que l’on s’empresse de suivre Jean-Paul Dubois dans sa dernière, et peut-être sa plus noire, déclinaison des déboires tragi-comiques d’un fils désespéré de parvenir jamais à « tuer le père ».

Il lui aura fallu en réalité attendre la mort de ce père tant détesté, incarnation du mal absolu, pour que Paul Sorensen, alors au tournant de la cinquantaine, parvienne enfin à se rebeller, en lui tirant deux balles dans la tête à la morgue et en le reléguant dans un « carré des indigents ». Mais, quant à le gommer de sa mémoire, c’est une autre histoire. Contraint par le tribunal à une année de soins, c’est-à-dire à des consultations mensuelles chez un psychiatre, le voilà forcé de revenir en détails sur ce qui, décidément, n’aura jamais de fin : le cauchemar de sa relation avec son père.

En cette année 2031 où il a fallu installer de petits trottoirs de bois surélevés partout dans Toulouse, «  un peu comme à Venise à l’époque des hautes eaux », tant le climat déréglé est devenu pluvieux, c’est à ne plus savoir si c’est le déluge qui vient faire écho à son état de déréliction intérieure, ou l’inverse. Pluie et larmes s’entremêlent dans la tête de Paul sans jamais rien laver de sa peine, lui rappelant ironiquement ces tristes vers de Coleridge : « Water, water everywhere, nor any drop to drink ». Né d’une double mort, celle de sa mère en couches en même temps que celle de son frère jumeau, et aujourd’hui « fournisseur officiel » de la mort en tant que fabricant de housses pour défunts, ce survivant qui vit avec la culpabilité d’une sorte de pacte avec la faucheuse n’a jamais été aimé. A mesure des séances avec le psychiatre se dévide le fil de sa terrible histoire, marquée par le destin, mais plus encore, par les avanies d’un père toxique, immoral et sadique, qui n’aura eu de cesse de le détruire, lui et son entourage. Loin de l’optimisme du praticien, l’on se prend, aux côtés de Paul, à douter comme lui de le voir jamais échapper aux griffes du désespoir, lorsque, minuscule trouée dans cette vallée de larmes, surgit un inattendu brin d’espérance…

Passent les années et les livres de Jean-Paul Dubois, l’auteur réussit encore et toujours à nous surprendre et à nous éblouir de son talent à réinventer à l’infini la même histoire, d’habitude douce-amère, cette fois franchement cruelle, d’un antihéros toute sa vie empêché par le poids mortifère de sa filiation paternelle. Est-ce de se projeter dans un futur proche, météorologiquement aussi déliquescent que la psyché de son personnage réduit à la seule conversation d’une intelligence artificielle ? L’humour noir semble confiner ici à l‘ironie du désespoir, même si la possibilité d’une échappatoire se laisse in extremis entrevoir.

Un nouveau coup de maître que cette déclinaison du fameux personnage chaque fois prénommé Paul qui, comme si son état intérieur déteignait sur l’extérieur et vice versa, se retrouve ici fort poétiquement le malheureux jouet d’un destin et d’un monde partant à l’unisson à vau l’eau. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a que deux dates qui comptent dans une vie. Celle de ta naissance et celle de ta mort.


Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère. Ce ventre qui m’a expulsé au dernier moment vers la vie sans que je demande rien ni que je sache pourquoi. De l’air est entré dans mes poumons pour la première fois au moment même où leurs cœurs ont arrêté de battre.


(…) deux morts contre ma vie. Je suis le fruit de cette rançon. Je sais ce que je dis. Je connais l’origine des larmes.


Comme me l’a dit, un jour fort justement Lanski, je suis « un fils à sa maman ». Et les opéras grotesques, les dramaturgies familiales qui ont rythmé toute ma jeunesse ont sans doute sérieusement amoindri cet apport d’engrais initial, la confiance que je pouvais avoir en moi. Au lieu de fuir les coulisses de ce théâtre toxique, j’en suis, au contraire, devenu sociétaire. C’est dans ces loges que j’ai dormi, mangé, travaillé, appris et répété mon rôle de fils indésirable, c’est de là que j’ai regardé le monde extérieur par un hublot, comme le passager d’un bateau confiné dans sa cabine. Dehors, la mer, immense. Mais impossible de me jeter à l’eau, je ne sais pas nager. Alors je suis resté, aménageant un petit territoire dont je savais pourtant qu’il pouvait être violé à tout instant par un dément. J’ai toujours vécu dans la crainte de ce qui pouvait advenir. Je n’ai jamais connu la paix, ni le répit, ni la sérénité. Plus tard le fils à sa maman a été embauché par sa mère, et il a toujours bien fait son travail pour qu’elle soit contente. L’enfance à perte de vue. Fils pour l’éternité.


Qu’est-ce qui est vrai dans notre vie ? Ce à quoi nous voulons bien croire. La religion, le travail, l’amour, la confiance, l’argent, la réussite, tout repose sur des mécanismes codés, des imitations culturelles, des simulations tribales qui offrent la représentation d’une réalité, laquelle n’est pas plus fiable que l’empathie scolarisée de U.No. Comme elle, nous apprenons à partir de données familiales, économiques, politiques, morales, que nous stockons afin de pouvoir, au fil des circonstances, représenter, interpréter ce que l’on attend de nous. Cet encodage est parfaitement délimité par des lois chargées de régir l’Imitation. Celle d’a Kempis comme la mienne. Mes data sont sorties du cadre admissible et des limites de l’Imitation acceptables. C’est pour cela que je me trouve ici, pour cela qu’il va falloir que je parle, m’explique et me justifie devant Guzman.
Les femmes et les hommes simulent. À longueur de vie et depuis toujours. Comme U.No, ce sont des machines complexes, intelligentes, qui n’ont cependant pas accès à la sagesse ou à la connaissance universelle. La faute à un disque dur sous-dimensionné. Lorsqu’ils parviennent aux limites de leur compréhension, aux frontières de leurs data, la carte mère, dépassée, met en branle la vieille procédure « syntax error », qui elle-même enclenche un mécanisme d’évitement avec ses corollaires, la panique, le mensonge, la simulation, la violence.
La machine, elle, connaît parfaitement la broderie de la chimie amoureuse mais avoue clairement son incapacité à éprouver cette émotion dont notre espèce raffole. En revanche, grâce aux données qui lui sont accessibles, et de la même manière que le font les humains carencés affectivement, sexuellement ou simplement imperméables à ce sentiment, elle sera tout à fait capable d’imiter à la perfection ces frissons, ces sentiments qui souvent nous gouvernent.
 
 
Je donnerais le restant de ma vie pour savoir, comprendre ce qui est arrivé, quel est cet homme sorti de nulle part qui m’a fabriqué comme on crache un noyau, qui a laissé glisser dans la mort ses deux compagnes ainsi qu’on laisse filer un train, sachant que c’est sans conséquence puisque de toute façon l’on prendra le suivant.


Il est quand même à noter, au-delà de l’aspect symbolique et maladroitement mythologique de cette histoire, que j’aurai passé toute ma vie professionnelle à travailler pour la mort et donc à être nourri par elle. Et je me dis que c’était peut-être cela les termes de l’échange initial et odieux : la vie de mon frère et de ma mère contre l’assurance d’un gîte, d’un couvert puis d’un rassurant bulletin de paye  (…).


Je trouve ces journées parfois totalement ridicules. Que de temps perdu à récurer le passé et la vie collée, carbonisée depuis des années au cul d’une poêle.


Non, personne ne vous écoutera. Sauf à Las Vegas, justement. Lors du congrès annuel de « la mort », déclinée sous toutes ses formes, et qui se tient souvent au Horseshoe Hotel and Casino. Les quelques fois où je me suis rendu dans le Nevada pour assister à cette convention, j’ai été frappé de voir combien la mort, lavée de tous ses sortilèges, était ici un secteur d’activité comme un autre, traitée à l’égal de la firme pétrolière Sunoco ou de la multinationale agroalimentaire Heinz. Le chiffre d’affaires de la mort, à l’image de celui des batteries lithium-soufre, finit toujours par s’enfouir dans le cimetière d’un tableau Excel qui recyclera tout ça, pour, d’une manière ou d’une autre, à la fin des fins, faire le bonheur d’un fonds de pension.


Le soir je n’arrive pas à m’endormir. Trop de choses me gardent en éveil. Elles ne sont jamais fatiguées. Toujours à la surface du monde à jacasser, à tourner dans tous les sens, à claquer les portes. Elles sont en moi tout le temps, mais sortent surtout la nuit comme les hérissons ou les musaraignes. Le jour, je ne les entends pas. Ce sont parfois de simples phrases, des segments d’images, des bouts de visages, la dissection d’un souvenir, le frisson d’une odeur. Des images montées à la serpe. Elles sortent toutes du même endroit. Généralement, les gens bien ordonnés, en paix avec leur vie, les classent et les rangent dans une armoire fermée à clé après minuit. La mienne n’a plus de serrure depuis longtemps et je me demande même si j’ai jamais eu un passe.

 

 

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