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lundi 6 janvier 2025

[Cosby, S.A.] Le sang des innocents

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le sang des innocents
            (All the Sinners Bleed)

Auteur : S.A. COSBY

Traduction : Pierre SZCZECINER

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                   en français en
2024 (Sonatine)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Sud n’a pas changé. Ce constat, Titus Crown y est confronté au quotidien. Ancien agent du FBI, il est le premier shérif noir à avoir été élu à Charon, la terre de son enfance. Si son élection a fait la fierté de son père, elle a surtout provoqué la colère des Blancs, qui ne supportent pas de le voir endosser l’uniforme, et la défiance des Noirs, qui le croient à la solde de l’oppresseur. Bravant les critiques, Titus tente de faire régner la loi dans un comté rural frappé par la crise des opioïdes et les tensions raciales. Jusqu’au jour où Latrell, un jeune Noir, tire sur M. Spearman, le prof préféré du lycée, avant de se faire abattre par la police. Fanatisme terroriste, crient les uns. Énième bavure policière, ripostent les autres. À mesure que les dissensions s’exacerbent, Titus se retrouve lancé dans une course contre la montre pour découvrir la vérité.

Chez Sonatine, on ne dira jamais qu’on a un favori, et que son nom est S. A. Cosby. En trois romans, l’auteur s’est imposé comme une voix incontournable et un maître incontestable du thriller américain. Après Les Routes oubliées (prix Nouvelles voix du polar) et La ColèreLe Sang des innocents vient confirmer son talent pour les intrigues denses et sous pression, les personnages déchirés, et son regard remarquablement lucide sur l’Amérique et les dépossédés qu’elle coule dans son sillage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

S. A. Cosby est né dans le sud-est de la Virginie, où sa famille est installée depuis plusieurs générations. Il a été comparé à Dashiell Hammett, Sam Peckinpah et Attica Locke. Après Les Routes oubliées et La Colère, Le Sang des innocents est son troisième roman à paraître chez Sonatine Éditions.

 

 

Avis :

Déjà remarqué pour ses précédents romans noirs, S.A. Cosby fait encore une fois un tabac avec ce nouveau polar social, campé comme à son habitude sur la gangrène raciste du Sud rural américain.

Tout commence par ce qui finit par paraître presque banal aux Etats-Unis : une fusillade dans une école. Après avoir tiré sur un professeur (blanc), un lycéen (noir) est à son tour abattu par les adjoints (blancs aussi) du shérif (noir) Titus Crown. L’affaire, simple a priori, s’avère en réalité rapidement délicate. D’abord parce que, premier Noir élu au poste de shérif dans ce d’ordinaire paisible – du moins en apparence – comté de Charon, en Virginie, Titus sait qu’on ne lui pardonnera aucune erreur. Ensuite, parce que cet enseignant qui passait jusqu’ici pour modèle pourrait bien avoir caché de terriblement sinistres et barbares penchants, n’en déplaise à l’opinion publique qui a déjà fait son procès entre peaux blanches et peaux noires.

C’est donc en marchant sur des œufs que Titus, marqué par une vilaine affaire qui a jadis conduit à sa démission du FBI et bien décidé, coûte que coûte, à faire triompher une vraie justice, s’engage dans une enquête réellement nauséabonde. Coincé entre Blancs qui ne le respectent pas et Noirs qui le prennent pour un traître, confronté au racisme systémique des autorités, parviendra-t-il à établir la vérité et, surtout, à la faire admettre à ces concitoyens, quand une étincelle suffirait à transformer en brasier ce Sud rural à ce point hanté par le passé qu’il en est encore à se disputer autour de mémoriaux confédérés ? « Fondé dans le sang et l’obscurité, au sens propre comme au figuré », le comté de Charon cache en son coeur « une plaie purulente », une « gangrène [qui a] gagné les pierres pavant son sol et [a] déjà commencé à les disloquer », déplore-t-il, comme l’auteur d’autant plus lucide et critique que tous deux aiment viscéralement cette terre où ils sont nés.

Menée sur un rythme soutenu autour d’un personnage creusé en profondeur, dans toute la complexité de ses tiraillements, la narration tire sa saveur de sa peinture sans concession des réalités d’une petite ville tout à fait représentative du sud profond américain. Adossés aux séquelles d’une Histoire marquée par l’esclavage et par la guerre de Sécession, racisme et discriminations y font feu de tout bois sur fond de misère et de violence, alors que prolifèrent armes, stupéfiants et prédicateurs religieux de tout poil – le comté de Sharon ne compte pas moins de vingt-et-un lieux de culte. L’on y découvre une atmosphère si bien empoisonnée par les rancoeurs bâties autour des fantômes du passé, qu’à tout instant un rien pourrait suffire à mettre le feu aux poudres.

S’inspirant de ses discussions avec des policiers afro-Américains pour incarner en profondeur son personnage principal, S.A Cosby use du polar comme d’un miroir de ce Sud qui est le sien et dont il fait ici une ardente critique sociale. Un récit aussi intense que saisissant. (4/5)

 

 

Citations :

Le Sud ne change pas. On a beau essayer d’oublier le passé, il finit toujours par se rappeler à nous de la pire des manières.
 

Si on prend une hache, on va abattre un arbre. Si on prend une arme à feu, qu’on porte un badge en forme d’étoile ou pas, on va tôt ou tard finir par abattre un homme.
 

Les deux églises méthodistes et le temple New Wave de Jamal Addison ne représentaient que trois des vingt et un lieux de culte que comptait le comté de Charon. À l’époque où Titus était enfant, il y en avait déjà dix-neuf. Même sa mère (qui s’était pourtant occupée de l’éveil religieux à l’église pentecôtiste Emmanuel jusqu’à ce que la maladie la contraigne à démissionner, puis à garder le lit, puis à s’immobiliser à jamais) était de l’avis que c’était beaucoup trop.
« Dieu peut être partout à la fois s’il le souhaite, mais je doute que certains de ces établissements aient jamais connu sa présence. Il ne suffit pas de monter dans une chaire pour être un pasteur, tout comme il ne suffit pas de se rouler dans la boue pour être un cochon », avait-elle déclaré un jour avant d’éclater de rire.
 

Le jeune homme qui l’avait insulté s’appelait Ervin Jameson, mais tout le monde le surnommait « Top Cat ». Six mois auparavant, il était encore un des principaux fournisseurs de médicaments à usage récréatif du comté. Mais comme il avait aussi une fâcheuse tendance à goûter sa propre marchandise, il avait fini par faire une overdose. En se réveillant à l’hôpital après une semaine de coma, il avait annoncé avoir trouvé le salut. Il avait eu un aperçu de ce qui l’attendait de l’autre côté et il avait décidé de raccrocher pour de bon. Quelques jours plus tard, il rejoignait la paroisse d’Addison. Titus était bien placé pour savoir qu’une rencontre avec la Faucheuse peut transformer un homme, et il ne doutait pas une seconde de la sincérité d’Ervin. Ce qui l’agaçait, c’était l’arrogance suffisante qu’affichait désormais l’ancien dealer, un trait de caractère pourtant assez commun chez les néoconvertis, surtout ceux ayant souffert d’un problème d’accoutumance avant d’embrasser la foi. À croire que ces gens se contentaient de troquer leur addiction profane contre une addiction sacrée.
 

Rappelons-nous des paroles d’Edmund Burke : “Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien.” 
 

Flannery O’Connor a écrit que le Sud était hanté par le Christ. Oui, il est hanté, mais par l’hypocrisie du christianisme. Toutes ces églises, toutes ces bibles, et pourtant, les pauvres sont ostracisés, les femmes se font traiter de salopes quand elles portent plainte pour viol, et moi, je ne peux pas aller boire un verre à l’Oasis sans me demander si le barman a craché dans mon verre. Les gens prétendent que ce genre de choses n’arrive pas à Charon mais, Darlene, ce genre de choses est l’essence même des petites villes comme Charon.
 

Un été, en stage de catéchisme, Mme Jojo avait raconté au groupe de Titus un épisode particulièrement sombre de l’histoire de Charon : Hollis Cunningham, revenu de la guerre blessé et plein de haine, avait enfermé les esclaves qui lui restaient dans une grange, avant d’y mettre le feu.
« L’armée de l’Union approchait, et il a préféré brûler ses esclaves plutôt que les libérer », avait expliqué Mme Jojo d’une voix tranchante comme un rasoir.
 

(…) le Sud était certainement l’endroit le plus contrarié par son passé et le plus terrifié par son avenir.


 

vendredi 27 décembre 2024

[Offutt, Chris] Les fils de Shifty

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les fils de Shifty (Shifty's Boys)

Auteur : Chris OFFUTT

Traduction : Anatole PONS-REUMAUX

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022
                  en français en 2024 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mick Hardin se remet d’une blessure de guerre chez sa sœur Linda, shérif de Rocksalt dans le Kentucky, lorsque le cadavre d’un dealer local est découvert. Il s’agit de l’un des fils de Shifty Kissick, une veuve que Mick connaît depuis longtemps. La police refusant d’enquêter, Shifty demande à Mick de découvrir le coupable. Se débattant entre un divorce difficile et son addiction aux antidouleurs, ce dernier commence à fouiner dans les collines, avec la ferme consigne de ne pas gêner la réélection de sa sœur. Il comprend vite que le meurtre a été mis en scène, et bientôt un deuxième fils de Shifty est abattu. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur la famille Kissick ? Le temps presse et Mick le sait, car dans cette communauté basée sur un code moral intransigeant, la violence appelle la violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chris Offutt naît en 1958 et grandit dans le Kentucky, sur les contreforts des Appalaches, au sein d'une ancienne communauté minière. Il est issu d’une famille d'ouvriers. Une fois son diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre.
En 1992, il publie un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, qui est encensé par Jim Harrison, James Salter et Larry Brown. Cet ouvrage est suivi en 1997 par Le bon frère, son premier roman.
Pendant les vingt années suivantes, Chris Offut délaisse la littérature pour le cinéma. Il travaille à Hollywood, où il est scénariste de plusieurs séries télévisées, parmi lesquelles True Blood et Weeds. Il revient au roman avec Nuits Appalaches, lauréat du Prix Mystère de la critique et du Grand Prix du Roman Noir Étranger du festival de Beaune 2020. Son roman suivant Les gens des collines, reçoit le prix Marianne - Un aller-retour dans le Noir. Il est également l'auteur de chroniques parues dans de nombreuses revues et journaux, dont le New York Times et Esquire.
Il vit aujourd'hui dans le Mississippi sur une vaste propriété isolée, et partage son temps entre l'enseignement, l'écriture et le jardinage.

 

Avis :

C’est un coin d’Amérique profonde, une région rurale et plutôt déshéritée, mais qui, au coeur de ses collines des contreforts des Appalaches, abrite une nature généreuse et sauvage, à l’écart du monde et de son tapage. L’on y vit encore selon des codes ancestraux prônant l’ardeur au travail et l’honneur du sang, prêt à se défendre bec et ongle contre ce qui viendrait troubler un ordre depuis longtemps figé. Hommes taiseux et femmes teigneuses ne craignant rien ni personne, tous dans la petite localité de Rocksalt se connaissent ainsi de près ou de loin malgré leur distance bourrue et n’hésiteront pas à se prêter main forte face à l’étranger malveillant.

C’est là qu’en convalescence après une blessure de guerre, l’enquêteur militaire Mick Hardin, déjà protagoniste des Gens des collines, le précédent et premier tome de ce qui sera à terme une trilogie policière, est revenu cohabiter avec les fantômes de son enfance autant qu’avec sa sœur, première femme shérif du comté en pleine campagne pour sa réélection. Alors qu’il se morfond, abusant un peu trop des antidouleurs sans pouvoir se résoudre à signer les papiers de son divorce, Shifty Kissick, une veuve âgée qui le renvoie au souvenir du grand-père qui l’a élevé, lui l’orphelin, dans sa cabane au milieu des bois, lui demande d’enquêter sur la mort de son fils, un dealer sans envergure que la police a déjà classé aux pertes et profits des règlements de comptes entre rivaux.

Ses vieux réflexes militaires aussitôt réveillés pour le bien de « ceux qui n’ont pas encore été tués », voilà notre homme embarqué dans les péripéties musclées d’une affaire aux ramifications inattendues, susceptibles de l’entraîner, selon la vieille loi locale de l’honneur et du sang, dans un exercice d’auto-justice au prix exorbitant. Rondement menée dans un suspense sans faille, l’action laisse les pages se tourner d’elles-mêmes. Mais si, comme à la fin de toute intrigue policière, les coupables trouvent leur châtiment, ce n’est ici, dans une mélancolie déchirée entre l’attachement viscéral à la beauté paisible des lieux et la violence employée pour la défendre, que pour mieux souligner l’insoluble tragédie d’un homme rattrapé malgré lui par les atavismes culturels qu’il s’était évertués à fuir au loin.

Comme à son habitude, Chris Offutt signe avec ce dernier ouvrage bien plus qu’un polar addictif et enlevé. Peinture de l’Amérique rurale du Kentucky comme figée dans un autre temps, sa prose est aussi une réflexion mélancolique et fervente sur ce qui nous pousse, malgré la douleur, à rompre avec nos attachements et nos racines, à envisager l’avenir plutôt que le passé. (4/5)

 

Citations :

Jadis un solide gaillard, Oncle Billy n’était plus qu’un pâle sac d’os sous les couvertures. Sa respiration était laborieuse et s’achevait souvent par une toux prolongée qui effrayait Johnny Boy, comme si son oncle pouvait éjecter une partie de ses poumons abîmés. Il avait travaillé dans une mine de charbon pendant vingt ans mais n’avait pas droit aux allocations fédérales pour l’anthracose. Une nouvelle loi faisait du Kentucky le seul État empêchant les spécialistes d’étudier les radios de poumons endommagés. 


Dans l’avion, son regard se perdit à travers le hublot et il tenta de focaliser ses pensées. Il avait arrêté le rejet de déchets toxiques. Il avait guéri sa jambe, posté des pancartes pour sa sœur et découvert qui avait tué les frères Kissick. Il avait rendu Peggy heureuse en divorçant. Il avait débarrassé Shifty des menaces de Charley Flowers et aidé Jaybird à se sortir du pétrin au Dollar General. La liste était trop courte pour tout le sang versé entretemps. Douze morts, et il était là à se vanter de petites choses. Il se demanda combien de gens essayaient de se convaincre que le meurtre était acceptable au nom d’un Bien supérieur. Il n’était pas dupe. Le Bien supérieur n’existait pas, sinon en tant qu’excuse.


Il n’était jamais aussi à l’aise qu’à l’étranger, où il était parfaitement normal d’être différent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 13 décembre 2024

[Ferrari, Jérôme] Nord sentinelle

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Nord sentinelle

Auteur : Jérôme FERRARI

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d’une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l’île, connaît son agresseur depuis l’enfance.
Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte – comme on remonterait un fleuve et ses affluents – la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d’une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.
Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n’être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nourrie sur l’altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024.

 

Avis :

En dépit du titre, Jérôme Ferrari ne nous emmène pas dans le golfe du Bengale, sur l’île de North Sentinel que ses habitants protègent du monde en accueillant les intrus de leurs flèches et de leurs lances, mais sur un bout de terre qui, s’il se garde de le nommer, n’en évoque pas moins clairement la Corse à laquelle il est si attaché.

Un soir d’août, pour une ridicule histoire de bouteille de vin, un jeune restaurateur poignarde un estivant dans une station balnéaire bondée de touristes. C’est un parent du meurtrier qui relate l’épisode du haut de son aigre condescendance pour cet homme, à ses yeux produit typiquement imbécile de ces anciennes lignées corses aussi fières qu’indolentes qui, dépendant jusqu’ici du banditisme, ne sont que trop heureuses de voir affluer l’argent facile tombé des poches de hordes touristiques, en vérité consternantes de médiocrité consumériste.

Le ton est donné. Satire frôlant parfois la farce, la narration noire et grinçante s’emploie alors à disséquer le destin des deux hommes, victime et meurtrier liés depuis l’enfance et incarnant chacun une face de l’Ile de Beauté : d’un côté les Corses territoriaux, à peine sortis de ce qui paraît leur féodalité clanique, paresseusement tombés dans la dépendance de la manne touristique ; de l’autre, les étrangers qui, déferlant périodiquement en pillards uniquement préoccupés de leur plaisir instantané, s’avèrent les nouveaux acteurs d’un colonialisme contemporain. Mêlant les époques et les registres, du roman policier au conte en passant par un soupçon de merveilleux, l’histoire éclaire peu à peu la violence corse d’un jour nouveau, irrémédiablement tragique.

Etendant la moquerie jusqu’à la tonalité volontiers pompeuse de ses très longues phrases et jusqu’à la hauteur outrée et provocatrice, pleine d’une amertume critique et contemptrice, de son narrateur, l’auteur se sert de ce personnage érigé en commentateur de tragédie grecque pour élargir le champ autour de son histoire – insularité face à intrusion étrangère – et poser au sens large la question de notre rapport à l’altérité. Si bien construit et écrit que cela soit, l’on pourra rester décontenancé par la réponse suggérée, extrêmement pessimiste puisque prônant l’isolationnisme et le repli sur soi. Même sous couvert d’humour, ce radicalisme que l’on aurait pu, peut-être, mieux comprendre en pensant par exemple aux Kawésqars de la Terre de Feu évoqués par Jean Raspail dans Qui se souvient des hommes, reste plus difficile à concevoir à propos des Corses…

Superbement maîtrisé quant à sa forme, un roman dont on ne sait, sur le fond, s'il faut le prendre pour du lard ou du cochon, tant il brouille la frontière entre outrance humoristique et pessimisme avéré. (3,5/5)

 

Citations :

Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités.

Chaque possible porte en lui sa souillure – le chagrin souillé d’un lâche soulagement, le soulagement souillé d’un irrémédiable chagrin.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mercredi 24 juillet 2024

[Johnson, Craig] Dark Horse

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dark horse (The Dark Horse)

Auteur : Craig JOHNSON

Traduction : Sophie ASLANIDES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2009,
                  réédité en français en 2024
                  (Gallmeister)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

L’affaire paraissait pourtant simple. Wade Barsad, un homme au passé trouble, a enfermé les chevaux de sa femme Mary dans une grange avant d’y mettre le feu. En retour, celle-ci lui a tiré six balles dans la tête durant son sommeil. Telle est du moins la version officielle. Mais le shérif Walt Longmire, persuadé de l’innocence de Mary, décide de se rendre sur les lieux du crime et débarque incognito à Absalom, petite ville du comté voisin où il n’a pas juridiction. Très vite, il se heurte à l’hostilité de la plupart des habitants et ne tarde pas à découvrir qu’une grande partie de la population avait de bonnes raisons de vouloir la mort de Wade.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Craig Johnson naît en 1961 à Huntington, en Virginie-Occidentale. Il grandit dans une petite ville du Midwest qui, au grand dam de sa mère, était traversée par une voie ferrée. À l’âge de huit ans, il profite du fait que le train ralentit à chaque passage pour y embarquer clandestinement et partir à l'aventure. Cette première escapade dans le vaste monde s’achève lorsque son père, après avoir parcouru près de six cents kilomètres, vient le récupérer dans une gare de triage où le garnement a été repéré.

Après ses études, c’est cette fois en auto-stop, chargé d’un sac de surplus de l’armée et d’un pistolet semi-automatique Colt que Craig se rend dans l’Ouest. Petit-fils de forgeron, il n’a pas de mal à se faire embaucher dans plusieurs ranchs du Montana et du Wyoming. Il fait même quelques incursions dans l’univers du rodéo : il ne se débrouille pas trop mal aux épreuves de dressage, mais son lancer de lasso est assez minable.

Par la suite, il obtient un doctorat d'études dramatiques et se balade pas mal à travers les États-Unis. Il devient successivement pêcheur professionnel, chauffeur routier, charpentier et cow-boy. Il enseigne également à l’université et fait un temps partie de la police de New York, avant de se consacrer pleinement à l’écriture.

Son premier roman, Little Bird (The Cold Dish en VO), paraît en 2005 aux États-Unis. Il met en scène le shérif Walt Longmire et constitue le premier volet d’une saga qui fait régulièrement partie des listes de best-sellers aux États-Unis. La série Longmire, adaptation télévisée de l’univers de Craig Johnson, a connu un immense succès aux États-Unis. Elle est diffusée en France sur la chaîne D8.

Craig vit avec sa femme, Judy, au pied des Bighorn Mountains, dans le Wyoming. Son ranch est situé à la confluence des rivières Clear Creek et Piney Creek, à la sortie de Ucross, une charmante petite ville qui compte vingt-cinq habitants.

 

Avis :  

Avec une vingtaine d’ouvrages publiés en vingt ans, souvent primés, adaptés à la télévision américaine, la série policière consacrée au shérif Walt Longmire a fait la célébrité de Craig Johnson. La troisième réédition en français de son opus numéro cinq est l’occasion de (re)découvrir ce personnage magistral, tellement crédible, dont les aventures se déroulent dans le comté fictif d'Absaroka, dans le Wyoming où vit l’auteur.

« Le AR avait été BAR à une certaine époque, mais la mauvaise qualité de la menuiserie et le vent omniprésent avaient changé son nom, ou bien le B avait peut-être décidé d’aller faire la bringue ailleurs. » Avec son décor comme échappé d’un western, le vent soulevant paille et poussière pour seul souffle de vie apparent et la rugosité peu amène pour l‘étranger de ses habitants, la petite ville d’Absalom ne brille pas par son hospitalité. Recroquevillée au pied des vastes et hautes mesas qui la surplombent de leurs plateaux sauvages, un peu plus coupée du monde encore par la désaffection du vieux pont qui y mène, elle n’a que méfiance et hostilité à offrir au visiteur qui vient de se présenter comme inspecteur d’assurances et qui prétend enquêter sur l’affaire que tous préfèrent murer dans un silence prudent.

Encore ne savent-ils pas, ces Absalomiens repliés sur leurs secrets fermentés, que l’intrus est en vérité le shérif Longmire, sous couverture parce que hors de sa circonscription du comté voisin, et qu’il est discrètement mandaté pour relayer l’enquête policière officielle, étouffée par d'intrigantes pressions. Il est vrai que les faits semblent d’une parfaite limpidité, étayée par les aveux mêmes de celle qui dort désormais en prison en attendant son procès. Son mari ayant mis le feu aux écuries abritant les chevaux qui étaient toute sa vie à elle, Mary Barsad s’est vengée en déchargeant son fusil sur cet homme par ailleurs réputé insupportable. Tellement insupportable que tous ici avaient de bons motifs de le haïr et maintenant d’excellentes raisons de préférer se taire plutôt que d’innocenter une coupable idéale.

Entre paysages et décors ensorcelants, personnages et dialogues stupéfiants d’authenticité, tout droit jaillis de l’imprégnation locale de l’auteur, enfin humour déclenchant jusqu’à de francs éclats de rire, l’intrigue réserve son lot de surprises, de bains d’ambiance et d’accélérations galopantes dans tous les sens du terme, pour une lecture aussi captivante qu’attachante : un vrai régal qui prend aussitôt le goût du revenez-y, d’autres épisodes vous attendent. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation : 

Je pensai à la manière dont nous labourions et cultivions la terre, dont nous y plantions des arbres, l’enfermions avec des clôtures, y construisions des maisons et faisions tout notre possible pour repousser l’éternité de la distance – tout pour donner au paysage une espèce d’échelle humaine. Mais peu importait ce que nous faisions pour essayer de façonner l’Ouest, c’était l’Ouest qui nous façonnait inévitablement.


 

mardi 16 juillet 2024

[Vilain, Philippe] La Malédiction de la Madone

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Malédiction de la Madone

Auteur : Philippe VILAIN

Parution : 2022 (Robert Laffont)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Assunta Maresca, dite Pupetta, grandit à Naples, dans les années 1950, sous la coupe d’un père mafioso. Mais Pupetta, la « petite poupée », ne craint rien ni personne.
À dix-neuf ans, alors qu’elle participe à un concours de beauté, son destin bascule. Elle rencontre l’amour de sa vie, Pasquale Simonetti, un boss de la Camorra, qui tombe sous le charme de cette Napolitaine sulfureuse. Le mariage est vite officialisé et rien ne peut contrarier le bonheur de ce couple. Si ce n'est l'assassinat de Pasquale, quatre-vingts jours après la cérémonie. 
Pour Pupetta, l’heure de la vendetta a sonné. Son histoire ne cesse alors d’affoler la rumeur de la ville, car cette Madone vengeresse incarne à la fois le courage et l’honneur, la passion et l’héroïsme, mais également toute l’ambiguïté de Naples, à feu et à sang.
 
Inspirée de faits réels, La Malédiction de la Madone est le portrait fidèle et fascinant de cette pasionaria autant vénérée que redoutée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Vilain est l’auteur de nombreux romans, comme Paris l’après-midi (Grasset, 2005, prix François-Mauriac), Pas son genre (Grasset, 2011, adapté au cinéma), La Femme infidèle (Grasset, 2013, prix Jean-Freustié) et Un matin d’hiver (Grasset, 2020), ainsi que d’essais remarqués. Il dirige la collection « Narratori francesi contemporanei » aux éditions Gremese à Rome.

 

 

Avis :

Il y a un peu plus de soixante ans, un procès qui passionna l’Italie condamnait la Napolitaine Assunta Maresca, surnommée Pupetta, pour avoir vengé le meurtre de son mari mafioso. Philippe Vilain fait revivre cette histoire d’amour et de vendetta, sur le fond misérable et violent d’une ville alors encore marquée par les séquelles de la guerre et mise en coupes réglées par une Camorra déstructurée en une myriade de clans rivaux.

Fille d’un contrebandier de cigarettes, Pupetta est remarquée lors d’un concours de beauté par l’un des nouveaux patrons de la mafia, Pasquale Simonetti, un guappo qui s’est imposé dans le racket alimentaire en cette période de pénurie d’après-guerre, et qui maintenant fait si bien la loi sur la région que c’est à lui que l’on vient même demander justice. Ainsi cet épisode, resté dans les annales, où il contraint un homme à épouser la fille qu’il a abandonnée enceinte : « J’ai dix mille lires dans ma main, je dois les dépenser en fleurs : tu préfères que j’en fasse quoi, que je les dépense pour ton mariage ou pour tes funérailles ? »

Elle-même très vite enceinte de ce « seigneur du crime, justicier et généreux », à la « réputation d’homme juste », Pupetta l’épouse en très grande pompe et, elle qui aspirait pourtant à une vie différente de celle de sa mère, accepte par passion de subir à son tour la malédiction attachée à toute femme de mafieux : « c’est écrit d’avance : ou bien il ira en prison, ou bien il mourra ». De fait, autant admiré que craint et jalousé, Pasquale Simonetti est abattu par un sicaire de son associé, moins de trois mois après les noces. Seule, déjà veuve à vingt ans et bientôt mère, l’impétueuse Pupetta décide de se venger. Acte passionnel et crime d’honneur, son geste prémédité et assumé qui lui fera déclarer lors de son retentissant procès : « Je le referais ! », l’inscrira comme une héroïne dans la légende napolitaine, en même temps qu’il la condamnera à une lourde peine de prison.

Excellant à recréer l’atmosphère de Naples et le rapport ambigu de la ville avec le crime organisé, Philippe Vilain redonne efficacement vie à cette « petite poupée », promise au sort effacé et soumis des femmes de sa ville et de sa génération, et qui devint pourtant, au fil d’un destin sulfureux noué autour d’un caractère fier et bien trempé, cette ambivalente figure de  « Madame Camorra », criminelle aussi réprouvée qu’adulée. La narration au passé et sans beaucoup de dialogues donne à ce portrait historique romancé la coloration sépia d’anciennes photographies, ou encore le contraste d’un vieux film en noir et blanc, que l’on redécouvre avec fascination et étonnement. Dommage que l’histoire s’arrête sur un léger sentiment d’inachevé, obligeant le lecteur, faute d’un épilogue qui aurait été le bienvenu, à chercher ailleurs la suite du parcours de Pupetta. Car, condamnée à dix-huit ans de prison, elle fut graciée en 1965 et connut encore bien des avanies en lien avec des activités criminelles… (4/5)

 

Citations : 

Elle devait se réveiller à cinq heures du matin pour ouvrir la pâtisserie, lever le lourd rideau de fer, nettoyer le sol, recevoir les commandes, les déballer, préparer la caisse. Surtout, elle trouvait injuste que ses frères soient exonérés de toutes ces corvées et qu’ils aient la permission d’arriver  au travail à neuf heures. Pourquoi n’avait-elle pas les mêmes droits qu’eux ? Simplement parce qu’elle était une femme ? Son père ne se justifiait pas : c’était ainsi, voilà tout, il était inutile de protester. Que la vie soit injuste, il lui aurait volontiers donné raison, il le savait mieux que quiconque, lui qui s’était extirpé seul de la misère. L’injustice, il l’avait éprouvée quand il avait dû travailler jeune aux abattoirs, quand il s’esquintait les mains à couper de la viande gelée dans des chambres froides, toutes ses blessures dont il n’avait jamais cru bon de parler ; comme la plupart des trafiquants, c’était par nécessité, pour échapper à la misère et éviter de trimer pour trois lires en usine, qu’il avait modifié ses plans de carrière au sortir de la guerre et fini par s’orienter vers la contrebande. Entre la pénibilité d’une activité peu rémunérée et la dangerosité bien tarifée d’une autre, son choix était tout fait.
 

Tous les Napolitains connaissaient Pasquale Simonetti, le Colosse, un guappo différent des autres, un vrai, reconnu pour sa loyauté, et qui, bien qu’il ne fût pas vieux, avait la nostalgie du temps pas si lointain où les bonnes manières étaient d’usage et le respect de la parole dominait. À l’époque, la diplomatie précédait les tirs, et les sommations devançaient les condoléances. Mais en quelques années, depuis la fin de la guerre, les choses avaient changé, et la situation était anarchique. Personne ne respectait plus personne. La Camorra s’atomisait en d’innombrables clans qui, tous, réclamaient leur territoire et leur part des juteux commerces de la contrebande. Dans un contexte où la criminalité augmentait en même temps que la misère et le chômage des quartiers, l’espoir de gagner facilement de l’argent, voire d’être riche, suscitait des vocations de tueurs.  Désormais, on flinguait à tour de bras, on tuait pour un rien ; les rues s’étaient mues en champs de tir, des ball-traps extraordinaires où des quidams mouraient gratuitement. Pour être accepté par un clan ou gravir la hiérarchie, les garçons apprenaient le crime, devaient démontrer leurs aptitudes et leurs compétences, leur détermination et leur courage, et passer des examens rudimentaires parmi lesquels « le tir au pigeon ». La consigne ? Commettre un meurtre en tirant sur un badaud, un citoyen de hasard, histoire de s’exercer. Des crimes de ce genre se gravaient dans les mémoires. Tous les Napolitains avaient soit entendu le récit, soit été témoins de ces scènes spectaculaires d’innocents tombant en pleine rue. Tous avaient en tête l’image effrayante d’une femme achevée à bout portant de cinq balles de revolver devant un restaurant. Parfois, les cibles n’étaient ni gratuites ni choisies au hasard : une vieille rancune, le souvenir d’une tromperie ou d’une infidélité, une impolitesse, un oubli de saluer, une susceptibilité à fleur de peau pouvait fournir le motif opportun d’une vengeance. Les motifs importaient peu d’ailleurs, pourvu que la mort survienne au terme de l’exercice. Si pour être recruté par un clan, un tel examen de passage était indispensable, si l’on souhaitait être enfin accepté et respecté, il restait à réussir le défi le plus noble, le plus difficile aussi, une sorte d’agrégation du crime : tuer un membre de sa famille – ce qui, dans un curriculum de criminel, distinguait, constituait la preuve d’un engagement solide et révélait la sincérité absolue du  candidat. Ainsi le nombre d’apprentis criminels se multipliait-il, formant de véritables gangs parés pour la guerre entre clans. Pouvoir compter sur des hommes prêts à se sacrifier afin de montrer la puissance du groupe et surtout protéger ledit groupe était fondamental.
 
 
En amour, les sentiments les plus vertueux sont louables mais ils ne suffiront pas à convaincre un chef de famille, qui donnera sa préférence au prétendant le plus argenté, brodant pour excuser les vices d’un bon parti et inventer des disgrâces à un mauvais.


Aucun mafieux n’est athée. Tous sont nés avec la religion, tous ont communié, tous sont baptisés, tous prient, tous se signent en passant devant une église, participent aux rituels, assistent aux messes, au mieux par foi, au pire pour parader et se rendre légitimes au sein de leur communauté. Certains se  révèlent prodigues, aidant les bonnes œuvres de la paroisse en échange de la bénédiction du bon Dieu. La misère des quartiers était si grande au sortir de la guerre que Dieu ne regardait pas trop la provenance des généreuses donations : quelques dizaines de milliers de lires réparaient les âmes, rachetaient les mauvaises consciences ou rendaient l’honneur d’un nom de famille. Être camorriste n’empêchait pas d’être catholique. Bénie par l’Église, la Camorra soutenait financièrement les familles et permettait de suspendre un temps la misère, d’offrir à tous le toit et le petit travail que la société leur refusait. Comment auraient vécu les pauvres de Naples sans leur mafia ? Qu’auraient fait les chômeurs sans ces aides providentielles, sinon mettre la ville à feu et à sang ? Simonetti et Maresca, par exemple, magouilleurs extraits de la misère, qu’auraient-ils pu espérer de leur vie sinon zoner dans leur quartier et abîmer leur santé sur des chaînes d’usine ? À quoi pouvaient-ils aspirer si ce n’est à demeurer pauvres et à subir l’injustice de leur naissance ? D’ailleurs, étaient-ils si différents de tous ces héritiers, devenus hommes d’affaires, qui avaient illégalement spéculé sur les ruines de la guerre pour monter leur entreprise et acquérir des biens immobiliers, tous ceux-là qui s’étaient scandaleusement enrichis ? Au moins, Maresca et Simonetti s’étaient construits sans l’aide de personne comme tous ces pécheurs du petit peuple que la malavita corrompt. Voilà comment raisonnait Pupetta, voilà  ce qu’elle avait appris à penser, voilà aussi pourquoi elle priait.


Ce n’étaient pas des hommes bavards, mais ils se comprenaient à coups de sous-entendus, qui donnaient tout leur sens à leurs phrases inachevées. Même leur grammaire était de contrebande.


Ma fille, tu te rends bien compte de ce que tu fais, j’espère ? Tu sais avec qui tu te fiances ? S’il se prend dix ans de prison, tu devras lui rester fidèle, et ce sera trop tard pour changer d’avis, tu devras lui sacrifier le reste de tes jours, tu le sais, ça, au moins ? Rappelle-toi la fois où ton père a été en prison, tu  sais combien ça a été difficile pour moi ? Mais c’est ainsi, j’ai choisi, j’accepte et j’assume. Mais toi, est-ce que tu parviendras à supporter cette situation, si par malheur il devait arriver quelque chose à ton gars ? Car c’est écrit d’avance : ou bien il ira en prison, ou bien il mourra. 


Une atmosphère délétère envahissait la ville. Tandis que toute l’Italie était menacée par la montée du fascisme, Naples était incendiée par une guerre féroce des clans camorristes. De Melito à Secondigliano, en passant par Forcella, Materdei, le Pallonetto et les quartiers espagnols, les différents secteurs s’entretuaient pour contrôler le racket de la contrebande, et les règlements de comptes, les tueries fabuleuses dignes des meilleurs westerns, les sauvageries des expéditions punitives, les saignées mémorables, les exécutions capitales se multipliaient. Avec l’hiver, on entrait dans la saison des guerres, une drôle de saison, une drôle de guerre entre Napolitains, qui grossissait les cimetières et réjouissait secrètement les armuriers, les conseillers funéraires et les fleuristes. Il n’y avait plus personne en ville le soir, sauf les ragazzi di strada dont les errances ne craignaient aucun danger. Ce n’était pas prudent de sortir, de promener son chien, de crâner sur le front  de mer avec de belles chemises et des robes indécentes. Alors, on se barricadait, tous volets fermés, des fois que des balles se perdent ; on se calfeutrait malgré la chaleur : quitte à mourir, autant choisir sa mort, autant que ce soit d’étouffement. On attendait les nouvelles avec un mélange de terreur et de curiosité, on allumait fébrilement le transistor ou le téléviseur, on voulait savoir qui était mort. Parfois, on reconnaissait certains visages de bons citoyens tombés sous les balles, un voisin, un commerçant du coin, et on se disait qu’on avait eu bien de la chance, parce que, à quelques minutes près, on aurait pu y passer. Et l’on ne parlait plus que de cela, du crime, de la guerre des clans, de la ville à feu et à sang, de la violence sacrée, des morts qui s’ajoutaient à la liste des disparus, des hommes en cavale, des barbares, des monstres, des criminels dont les photos s’exhibaient en première page des journaux. Naples jouit de sa puissance tragique.


Être incarcéré, c’est faire l’expérience du temps, c’est éprouver le temps qui coule en soi sans pouvoir l’arrêter, ni le tuer, ni le tromper, c’est savoir que la vie continue ailleurs, sans soi, malgré soi. Être incarcéré, c’est faire de soi le corps même du temps. De longues années d’enfermement sans voir la lumière, à mal dormir, à supporter les brimades, la violence verbale, les courbatures causées par les matelas de mauvaise qualité, les piqûres de puces et de moustiques, la constipation provoquée par la nourriture infâme, les caillots sanguins dus à l’immobilité, font faner les détenues de manière spectaculaire. Ainsi, les corps perdent leur silhouette, fondent ou grossissent, s’abandonnent ou  compensent ; même les cheveux de la jeunesse grisonnent, les peaux blanchissent et perdent parfois leur pilosité ; des dents tombent jusqu’à ravager la beauté des visages. Les caractères se corrompent. Des histoires circulaient à Poggioreale : une femme avait mis le feu à sa cellule ; un surveillant avait retrouvé l’une d’entre elles roulée en boule sous sa couverture, violée et défigurée par ses codétenues. L’équilibre est précaire en prison : une notoriété se perd à l’issue d’une bagarre, laquelle peut survenir pour rien – un mot de travers, un regard trop insistant, une insomnie, le manque de tabac, l’impossibilité de cantiner. Les calmants et les substances médicales, quand ils n’abrutissent pas, décuplent parfois la violence des détenues. Certaines d’entre elles vont jusqu’au suicide.
 
 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

samedi 3 février 2024

[Vargas, Fred] Sur la dalle

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sur la dalle

Auteur : Fred VARGAS

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782080420503  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

— Le dolmen dont tu m’as parlé, Johan, il est bien sur la route du petit pont ?
— À deux kilomètres après le petit pont, ne te trompe pas. Sur ta gauche, tu ne peux pas le manquer. Il est splendide, toutes ses pierres sont encore debout.
— Ça date de quand, un dolmen ?
— Environ quatre mille ans.
— Donc des pierres pénétrées par les siècles. C’est parfait pour moi.
— Mais parfait pour quoi ?
— Et cela servait à quoi, ces dolmens ? demanda Adamsberg sans répondre.
— Ce sont des monuments funéraires. Des tombes, si tu préfères, faites de pierres dressées recouvertes par de grandes dalles. J’espère que cela ne te gêne pas.
— En rien. C’est là que je vais aller m’allonger, en hauteur sur la dalle, sous le soleil.
— Et qu’est-ce que tu vas foutre là-dessus ?
— Je ne sais pas, Johan.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS.
Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone.
Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Ses ouvrages les plus récents sont des essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

 

Avis :

Après six ans d’une interruption entrecoupée de deux essais sur le changement climatique, Fred Vargas revient au polar avec un très attendu dixième volet des enquêtes de l’inimitable commissaire Adamsberg. Ni l’homme ni la romancière n’ont perdu la main !

Un précédent opus avait confronté Adamsberg et sa brigade aux vieilles superstitions et à la méfiance traditionnelle que les horsains rencontrent encore parfois au coeur de la Normandie profonde. Cette fois, c’est la Bretagne, plus précisément le pays de Combourg en Ille-et-Vilaine, qui nous réserve les mystères de lieux chargés d’un long passé, médiéval au travers du fantôme qui fit tant trembler le jeune Chateaubriand, seul la nuit dans sa tourelle du château de Combourg, mais aussi néolithique avec l’aura ésotérique d’un grand dolmen sur la dalle duquel Adamsberg prend l’habitude de venir laisser décanter ses intuitions.

Une atmosphère un rien chargée de forces occultes accompagne donc l’arrivée en Bretagne du commissaire parisien, appelé en renfort de son homoloque local débordé. En effet, alors que dans la nuit, semblant annoncer quelque malheur prochain, le claudicant fantôme du château de Combourg est revenu frapper de sa jambe de bois le pavé du village fictif de Louviec, Gaël Leven est retrouvé mortellement poignardé. Peu compréhensibles, ses derniers mots semblent incriminer l'homme avec qui il s'est querellé la veille, un certain Josselin de Chateaubriand, bien connu ici pour cultiver sa d’autant plus curieuse ressemblance avec l’auguste François-René qu’il ne descend aucunement de sa famille. Pas convaincu par ce coupable trop évident, Adamsberg se garde de l’arrêter. Commence alors une série de meurtres similaires qui orientent la recherche des enquêteurs vers un faux gaucher signant ses crimes d’un œuf de poule et refilant à son insu des puces à ses victimes… Soulignons à ce propos que les fidèles de Fred Vargas reconnaîtront bien d’autres clins d’oeil encore que ce rappel à la première enquête d’Adamsberg, et en l’occurrence pour ce cas précis, à la thèse d’archéozoologie de l’auteur sur le rôle de la puce de rat dans la transmission de la peste au Moyen Age !

L’on retrouve avec plaisir la poésie et l’humour perchés qui, plus encore que le mystère et le suspense d’enquêtes d’évidence fantaisistes, font tout le charme, autour de personnages aussi décalés qu’attachants, de dialogues souvent lunaires et d’une atmosphère baroque à souhait, des polars vargasiens. (4/5)

 

 

Citation :

Ne sous-estimez pas le pouvoir de la parole écrite, lorsqu'un homme meurt, si sa vie n'est point consignée, il est vite oublié.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 12 juillet 2023

[Whitehead, Colson] Harlem Shuffle

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Harlem Shuffle

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traduction : Charles RECOURSE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2023
                  (Albin Michel)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Petites arnaques, embrouilles et lutte des classes… La fresque irrésistible du Harlem des années 1960.

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…
Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman féroce et drôle. Mais son personnage principal est Harlem, haut lieu de la lutte pour les droits civiques, où la mort d’un adolescent noir, abattu par un policier blanc, déclencha en 1964 des émeutes préfigurant celles qui ont eu lieu à la mort de George Floyd.

Avec Harlem Shuffle, qui revendique l’héritage de Chester Himes et Donald Westlake, Colson Whitehead se réinvente une fois encore en détournant les codes du roman noir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Son roman Underground Railroad, a fait sensation : récompensé aux Etats-Unis par le National Book Award, le prix Pulitzer et le prix Arthur C. Clarke, et plébiscité par les libraires français comme le meilleur roman étranger de la rentrée 2017, il a été traduit dans plus d’une trentaine de langues et est en cours d’adaptation télévisuelle par Barry Jenkins. Nickel Boys, élu « Meilleur Livre de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, a lui aussi été récompensé par le Prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Deux fois couronné du Prix Pulitzer, Colson Whitehead change de genre avec cette fois une histoire de gangsters au coeur de Manhattan. Au rythme dansant d’une vieille chanson de R’n’B adaptée par les Rolling Stones dont il fait le titre de son roman, il nous emmène dans le Harlem des années soixante, quartier noir marqué par la pauvreté et la criminalité, foyer de la lutte pour l‘égalité des droits civiques, mais aussi de la culture afro-américaine.

Marié et père de famille, Ray Carney est propriétaire d’un magasin de meubles sur la célèbre 125e rue. Ce fils de malfrat, bien décidé à rompre avec l’exemple paternel, rêve de respectabilité et cultive deux ambitions : accéder à un logement plus décent que leur petit appartement coincé au ras du métro aérien, et déjouer le mépris de sa belle-famille de condition bourgeoise et à la peau plus claire. Pour se donner un petit coup de pouce et parce qu’il ne sait rien refuser à son cousin Freddie, éternel abonné aux quatre cents coups, il accepte quand même de jouer les receleurs, pensant se maintenir, à force de discrétion précautionneuse, à la lisière du tissu de trafics et de petits crimes qui sous-tend la vie du quartier.

C’est sans compter les entreprises de plus en plus hasardeuses de l’incorrigible Freddie. Embarqué dans un casse foireux, le voilà qui se retrouve dans le collimateur de la pègre, puis, une aventure en appelant une autre, aux prises avec des adversaires toujours plus puissants et dangereux. Des petites frappes aux requins de la finance et de l’immobilier, en passant par les policiers et les banquiers corrompus réclamant leurs enveloppes, tout le monde trempe plus ou moins dans l’illégalité au gré de ses intérêts, derrière les façades respectables des avenues bourgeoises comme dans les rues les plus mal famées.

Tout l’art de Colson Whitehead consiste à peindre par petites touches, non pas un univers du crime spectaculaire et sensationnel, mais une réalité tristement et ordinairement entachée d’une délinquance à bas bruit, chacun cherchant à tirer son épingle du jeu dans le quotidien sans éclat d’un quartier en déliquescence. Ainsi, en filigrane du parcours chaotique des personnages, au fil de mille détails authentiques et soigneusement choisis, se révèle peu à peu le véritable sujet du livre : une peinture d’un Harlem alors en cours de ghettoïsation, ses bâtiments de plus en plus délabrés et insalubres, ses commerces progressivement abandonnés, la bourgeoisie noire laissant la place à une population nettement plus déshéritée, frappée par la ségrégation, le chômage et la pauvreté, dans un contexte favorisant la circulation de la drogue, la violence et la criminalité. Ne manquent pas au tableau les mouvements de contestation qui se mettent à secouer le quartier, comme après le meurtre d’un adolescent par un policier en 1964.

Bien plus que pour son action tragi-comique autour d’un personnage champion de la nage entre deux eaux, c’est pour l’exactitude et la vivacité de son évocation d’Harlem, ville dans la ville, que l’on appréciera ce roman truffé de détails socio-historiques colorés et marquants. En attendant la suite prévue pour cet été aux Etats-Unis et pour 2024 en français, l’on pourra poursuivre le voyage à New York en compagnie d’un autre grand amoureux de cette ville, avec lequel l’on pourra être tenté d’établir un parallèle : Colum McCann - Les saisons de la nuit, ou Et que le vaste monde poursuive sa course folle. (4/5)

 

 

Citations :

Malgré la compagnie de ses beaux-parents, Carney aimait venir dans leur maison de Strivers’ Row, « l’Allée des Travailleurs ». Enfant, il admirait ces demeures de brique jaune et de pierre blanche immaculée parachutées en plein Harlem. Vus depuis la 8e Avenue, les trottoirs étaient toujours balayés, les caniveaux débouchés, et les ruelles séparant les maisons lui apparaissaient comme des territoires intrigants. Un pâté de maisons qui avait son propre nom, ce n’était pas courant. Comment pourrait s’appeler son vieux bloc d’immeubles de la 127e Rue ? Crooked Way, « la Voie des Escrocs ». Le travailleur d’un côté, le voyou de l’autre. Les travailleurs tendaient vers une vie plus belle – qui existait peut-être, ou peut-être pas – quand les escrocs magouillaient pour détourner le système en place. D’un côté le monde tel qu’il aurait pu être, de l’autre le monde tel qu’il était. Mais Carney se montrait peut-être un peu trop radical. Nombre d’escrocs étaient de grands travailleurs, et nombre de travailleurs trichaient avec la loi.
 

Et puis, un jour, quelqu’un avait eu l’idée de créer un grand parc dans le centre de Manhattan, une oasis au sein de la jeune métropole grouillante. Plusieurs sites furent proposés, rejetés, reconsidérés, jusqu’à ce que les autorités blanches optent finalement pour un vaste rectangle au cœur de l’île. Cet emplacement était déjà habité ; aucun problème. Les citoyens noirs de Seneca Village étaient propriétaires, ils votaient, ils avaient une voix. Pas assez forte, cependant. La municipalité les expropria, rasa les maisons, et on n’en parla plus. Les habitants s’éparpillèrent dans différents quartiers, différentes villes où ils pourraient repartir de zéro, et New York eut son Central Park.
 

Alma était issue d’une lignée comparable : plusieurs générations de professeurs et de médecins, un oncle qui avait été le premier Noir admis dans telle université de l’Ivy League, un cousin qui était le premier Noir diplômé de telle faculté de médecine. Premier ceci, premier cela. Des Noirs fiers et conscients des enjeux raciaux jusqu’à un certain point – suffisamment clairs de peau pour passer pour des Blancs, et un peu trop pressés de vous le rappeler. En donnant la becquée à May, Carney vit sa main sur la joue de sa fille. May avait la peau sombre, comme lui. Il se demanda si Alma était toujours révulsée par la couleur de sa petite-fille, déçue qu’elle ne soit pas aussi claire qu’Elizabeth. Il l’avait vue tiquer dans la chambre d’hôpital après l’accouchement. Tous ces efforts, et regarde qui elle épouse. Lorsqu’elle contemplait le ventre de sa fille, Alma se demandait-elle quel sang l’emporterait cette fois ?
 
 
Elle était chez Black Star Travel depuis deux mois. Il aimait le sérieux de sa voix quand elle parlait de son travail, de l’urgence de sa mission. Black Star organisait des voyages d’affaires et d’agrément pour une clientèle de couleur, réservant des chambres dans des hôtels déségrégués appartenant à des Noirs, aux États-Unis et ailleurs, principalement dans les Caraïbes, à Cuba et à Porto Rico. L’agence sélectionnait aussi des spectacles à ne pas rater ; conseillait des banques, des tailleurs et des restaurants accueillants ; listait les théâtres de La Nouvelle-Orléans et d’ailleurs qui disposaient de sièges pour les Noirs et ceux qui leur fermeraient la porte au nez.  
L’Amérique était un grand pays souillé par des régions faisandées où régnaient l’intolérance et la violence raciales. De la famille à aller voir en Géorgie ? Voici des itinéraires sûrs, qui évitent les patelins interdits aux Noirs après le coucher du soleil et les comtés de petits ploucs racistes dont vous risquez de ne pas sortir vivants. Vous auriez intérêt à faire un détour de quatre-vingts kilomètres pour dormir au Hanson Motor Lodge, et à prendre la route vers dix-sept heures si vous voulez revenir indemnes. 


Le mal était parti du Mam Lacey’s et s’était propagé par capillarité. Jadis, c’était un bloc d’immeubles propre et accueillant, une rue joliment peinte où les enfants jouaient au ballon. À présent les fenêtres du Lacey’s étaient brisées, les immeubles attenants, déserts et condamnés, souffraient de la même malédiction, et les deux suivants n’avaient déjà plus l’air nets. Carney fronça les sourcils. Le fléau du délabrement, qui sautait d’un endroit à l’autre à l’image des puces de lit.


« Nous l’avons oublié, mais avant l’invention de l’ampoule électrique il était courant de dormir en deux temps, leur expliqua Simonov. On se couchait peu après le coucher du soleil, une fois qu’on avait terminé le travail du jour – pourquoi rester debout quand on n’y voit plus rien ? Et puis on se réveillait pour quelques heures autour de minuit, avant la deuxième phase de sommeil qui durait jusqu’au matin. C’était le rythme naturel du corps, jusqu’au jour où Thomas Edison nous a permis d’organiser notre emploi du temps à notre guise. »
Simonov leur expliqua que les Britanniques appelaient cet intervalle the watch, le tour de garde, et les Français la dorveille, contraction de dormir et veiller – le professeur l’épelait dorvay. On en profitait pour s’adonner à diverses occupations : lire, prier, faire l’amour, avancer un travail urgent ou s’offrir un loisir mérité. C’était un répit à l’écart du monde et de ses exigences, un creux dédié aux affaires personnelles que l’on se ménageait à l’intérieur de ces heures perdues.


Le jeudi était le jour où Munson venait toucher son enveloppe hebdomadaire. Après le casse du Theresa, Chink Montague avait fait courir le nom de tous les fourgues d’uptown pour tenter de localiser le collier de sa chérie. Carney s’était retrouvé inscrit dans le bottin de la pègre, et Munson avait rappliqué.  
Lors de ce premier rendez-vous, l’inspecteur avait pardonné à Carney de ne pas avoir craché plus tôt au bassinet. « Vous ignoriez peut-être comment ça marche. Je vais vous expliquer.
– C’est vrai, je vends quelques articles de seconde main, avait dit Carney.  
– Je sais ce que c’est. Des trucs qui apparaissent sur le pas de la porte, ça arrive. Pas moyen de dire d’où ils viennent et ce qu’ils font là, mais ils sont là, comme des cousins qui ne servent à rien, et vous êtes bien obligé de vous en occuper. »  
Carney croisa les bras.  
« Je passerai le jeudi. Vous êtes là le jeudi ?  
– Sept jours sur sept, c’est écrit sur l’enseigne. 
– Le jeudi, alors. Toutes les semaines. Comme la messe. »   


« Voilà comment ça marche, dit-il. Il y a une circulation, un mouvement d’enveloppes qui fait fonctionner la ville. Mr Jones travaille dans les affaires. Il doit se montrer généreux, donner une enveloppe ici, une enveloppe là, une au commissariat, une encore ailleurs, histoire que tout le monde en profite. Et tout le monde reverse au-dessus ou en dessous. Sauf ceux qui sont tout en haut. Nous, en bas, c’est pas notre problème. Et puis il y a Mr Smith. Lui aussi il travaille dans les affaires, et si c’est quelqu’un d’avisé, s’il n’est pas idiot et s’il veut durer, il fait la même chose. Il fait profiter. La circulation des enveloppes. Qui peut dire lequel des deux est le plus important ? À qui est-ce qu’on doit jurer fidélité ? À Mr Jones ou à Mr Smith ? Est-ce qu’il faut juger un homme au poids de l’enveloppe ou bien à celui à qui il la donne ? » (...)
Munson semblait sous-entendre que Dixon achetait sa protection, qu’un autre dealer passait lui aussi à la caisse, et qu’il allait donc devoir réaliser une sorte d’arbitrage. (…)
 « Je vais me renseigner, conclut l’inspecteur. Pour les deux choses. Est-ce que Dixon a la cote en ce moment. Et est-ce que vos informations intéressent quelqu’un. »


À quelques kilomètres de là, dans le Queens, la Foire internationale célébrait les merveilles d’un avenir proche. Bien sûr, il avait adoré les gadgets épatants du Futurama – les bases lunaires aux lignes épurées et les stations spatiales qui orbitaient tranquillement, les complexes sous-marins –, mais il avait surtout été époustouflé par ce que l’humanité avait déjà accompli. Dans une salle, Bell Labs présentait des Picturephones qui vous montraient le visage de votre interlocuteur à l’autre bout de la ligne, et dans une autre des ordinateurs gigantesques qui communiquaient entre eux via des câbles téléphoniques. Dans le Space Park, on pouvait découvrir des répliques grandeur nature de la fusée Saturn V, du vaisseau Gemini et d’un module d’alunissage. Des objets inconcevables qui avaient voyagé dans le cosmos, traversé des distances faramineuses, et qui en étaient revenus indemnes.
On n’avait pas besoin de partir aussi loin, et encore moins d’inventer des fusées à trois étages, des capsules habitées et une télémétrie ésotérique, pour découvrir ce dont nous étions capables. Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais.


Tandis que Munson s’attardait dans la pâtisserie, Carney se remémora la traque de Miami Joe, les couvertures et les planques dont Pepper lui avait appris l’existence. Des endroits qu’il n’avait jamais remarqués étaient soudain révélés, comme ces grottes qui se découvrent à marée basse et s’enfoncent dans l’obscurité. Pourtant, elles ont toujours été là, offrant un chemin caché vers les profondeurs. Cette tournée en compagnie du flic menait Carney dans des lieux qu’il voyait tous les jours, des établissements à deux pas du sien devant lesquels il passait depuis qu’il était enfant et qui n’étaient en réalité que des façades. Ces portes constituaient les entrées d’une ville différente – ou plutôt les différentes entrées d’une immense ville secrète. Proche de vous à tout instant, adjacente aux choses que vous connaissez, juste en dessous. Il suffit de savoir où chercher.  
Carney eut un petit rire et secoua la tête. Comme s’il n’avait rien à voir avec ça. Quand on connaissait le mot de passe, son magasin aussi était une porte donnant sur les bas-fonds. On ne peut pas savoir ce qui se trame dans la tête des autres, mais leur nature profonde n’est jamais cachée bien loin. New York était un immeuble miteux qui grouillait de monde et dans lequel vous n’étiez séparé de tous vos voisins que par une feuille de papier à cigarette.


L’humidité métamorphosait Park Avenue, nimbant d’un halo chaleureux les réverbères et les rangées de fenêtres. La rue paraissait moins hautaine. Mystérieusement clémente, comme un flic blanc qui vous laisse partir sans raison apparente. Ce quartier mettait Freddie mal à l’aise : les immeubles avaient une posture, une assurance, une confiance en leur force. Ils vous jugeaient en assénant que tout ce que vous pouviez revendiquer, tous vos combats et tous vos rêves n’étaient qu’une mauvaise contrefaçon de ce qu’ils possédaient, eux. (…)
« Je te revoyais en train de parler de Riverside Drive, dit Freddie à Carney. De m’expliquer que tu te sens bien là-bas. Le fleuve, la vue sur l’eau, ça fait relativiser. Y a nous, y a l’eau, et de l’autre côté y a encore de la terre et on fait tous partie du même truc. Park Avenue, avec tous ces vieux immeubles remplis de vieux Blancs, c’est pas pareil. C’est un canyon. Et les deux côtés n’en ont absolument rien à foutre de toi. S’ils voulaient, s’ils le décidaient, ils pourraient se serrer et t’écraser. T’es rien comparé à eux. »


Carney expliqua à Pepper qu’Elizabeth travaillait chez Black Star Travel, qu’ils durent présenter plus en détail car Pepper n’était « pas du style à prendre beaucoup de vacances ».  
Une partie du travail se résumait au bouche-à-oreille quotidien, aux conseils de survie qu’on s’échangeait dans le quartier. Le flic qui traîne sur la 6e Avenue, Rooker, il a très envie de se payer des Noirs. Mettez pas les pieds dans le quartier italien après dix-neuf heures. Ils peuvent te saisir ta maison pour un retard de paiement. Mais Black Star, de même que les autres agences et les divers guides de voyage destinés aux gens de couleur, diffusait ces informations cruciales et les mettait à la disposition de tous ceux qui en avaient besoin. Dans le bureau, sur une carte des États-Unis et des Caraïbes, les villes, villages et trajets homologués par Black Star étaient indiqués par des punaises rouges. Suivez l’itinéraire recommandé et vous serez en sécurité, vous mangerez tranquille, dormirez tranquille, respirerez tranquille ; méfiance si vous vous en écartez. À condition de s’y mettre tous, on réussira à renverser leur régime malfaisant. C’était une carte de la nation noire au sein du monde blanc, intégrée mais autonome, indépendante, dotée de sa propre Constitution. On doit se serrer les coudes, sinon on est perdus dans la nature.


Il descendit via Park Avenue. Il trouvait logique de suivre l’enfilade de taudis noirs de suie jusqu’à la 96e, où ils cédaient brusquement la place à un majestueux régiment d’immeubles résidentiels de renommée internationale, lesquels étaient remplacés à leur tour par des sièges sociaux monumentaux à partir de la 50e. Park Avenue ressemblait aux graphiques des manuels d’économie illustrant l’emplacement des entreprises florissantes, avec en abscisses le numéro des rues de Manhattan et en ordonnées le chiffre d’affaires. Voici un exemple de croissance exponentielle.

 

 

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