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mercredi 10 septembre 2025

[Fortier, Dominique] La part de l'océan

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La part de l'océan

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2024 (Alto)

Pages : 328

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors qu’il est plongé dans la rédaction de Moby Dick, Herman Melville fait la connaissance de Nathaniel Hawthorne, une rencontre qui bouleversera le cours de sa vie et celui de son roman. De cette histoire vraie subsistent aujourd’hui une poignée de lettres qui ont servi de point d’ancrage à La part de l’océan, un livre comme une traversée sans carte et sans boussole.

Au fil des pages, un deuxième échange se tisse entre celle qui retrace la création du grand roman américain et un compagnon mi-réel et mi-inventé, un homme qui est d’abord un poème. Car, en vérité, les écrivains sont faits de trois moitiés. La troisième part, têtue et fragile, est celle du rêve. C’est à elle que l’on doit ce récit éblouissant, traversé de fulgurances, qui raconte le plus beau des naufrages.

La part de l'océan a été publié conjointement avec son livre compagnon aux Éditions du passage - le recueil de poésie Notre-Dame de tous les peut-être.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Fortier entrelace le roman et l’essai pour construire depuis une quinzaine d’années une œuvre au confluent de l’Histoire, de l’imaginaire et de l’intime. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs en 2009, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une quinzaine de langues. La part de l’océan est son dixième livre.

 

Avis :

Après les poèmes d’Emily Dickinson, pointillés de papier au travers desquels elle s’est plu à faire revivre la très secrète personnalité de la poétesse, c’est une moitié de correspondance, les lettres enflammées d’Herman Melville à Nathaniel Hawthorne dont on a perdu les réponses, qui permet à Dominique Fortier de broder autour de la part manquante, part des anges évaporée avec le temps, mais aussi, un peu comme la part du feu sacrifiée pour préserver le plus précieux, la part de passion réprimée que l’auteur imagine sublimée par Melville dans son chef d’oeuvre Moby Dick.

Elles ne sont qu’une poignée à subsister, toutes de Melville à Hawthorne, ces lettres qui laissent à imaginer la relation entre les deux hommes. De leur rencontre en 1850 alors que La lettre écarlate venait de consacrer Hawthorne l’un des plus grands auteurs américains, l’on sait qu’elle fut le début d’une amitié littéraire aux accents passionnels, qu’elle poussa même Melville à s’endetter au-delà de toute raison pour acquérir une vieille ferme proche de la demeure de son ami, et, suppose l’auteur, qu’elle eut un impact décisif sur la rédaction qu’il avait déjà entreprise de Moby Dick, le livre qui devait devenir son propre chef d’oeuvre et qu’il lui dédicaça.

Entrelaçant à son récit les jeux de miroir d’une seconde trame narrative qui brouille à plaisir la frontière entre réalité et fiction autour de sa propre relation, mi-littéraire, mi-amoureuse, avec un certain Simon dont on ne sait plus si c’est la littérature devenue homme, ou un homme devenu poème, Dominique Fortier investit peu à peu Melville et Hawthorne comme de vrais personnages, leur redonnant chair et vie à partir de leurs ossements de papier et leur prêtant, entre la fougue de l’un et la réserve énigmatique de l’autre, une passion ambivalente qui n’a jamais trouvé d’exutoire que les mots et dont elle conserve intact le mystère. Car, si les lettres du premier l’autorisent à imaginer ce que le second a bien pu être pour lui, jamais elle ne s’aventure à compléter les blancs laissés par cette correspondance qui ne nous est parvenue qu’à sens unique.

Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas là, mais bien dans la manière dont ces deux écrivains, dans leur va-et vient constant entre réalité et fiction, ont pu nourrir l’une par l’autre, et l’autre par l’une, dans un travail de sublimation littéraire qui donne à méditer sur le processus de création et sur la relation entre auteur et lecteur. « Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. » Peut-être Melville l’a-t-il trouvée, cette moitié supplémentaire, mais interdite, est-ce elle qui réapparaît sous les traits de son grand cachalot blanc, créature à jamais insaisissable entre réalité et fantasme ?

Toujours aussi enchanteresse dans cette exploration des confins du réel et de l’imaginaire, là où écrivains et lecteurs se donnent rendez-vous dans leur quête infinie d’eux-mêmes, la plume subtile et poétique de Dominique Fortier est à lire absolument. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès ces premières phrases, il invente le décor et lui-même. Il se rêve différent, écrivant, car il ne connaît pas d’autre moyen de répondre à la fiction que par la fiction. Mentir est son seul moyen de dire vrai.


Pourquoi, peut-on se demander, n’écrit-il pas plutôt directement à son aîné afin de lui exprimer son admiration ? Pourquoi ressent-il le besoin de composer cet article ? Peut-être simplement parce qu’il est écrivain et que, à ce titre, il ne peut s’empêcher d’écrire pour plusieurs même quand il écrit à un seul. Inversement, au cours des mois qui suivront, en prétendant composer un roman destiné aux multitudes, il n’écrira en réalité qu’à un seul homme.


À l’été 1850, l’oncle d’Herman vient de se départir de Melvill House, la vieille demeure familiale des monts Berkshires où l’écrivain a passé les étés de son enfance, qui a aussi servi de refuge à la famille lors de l’épidémie de choléra de 1832, et où il continue de venir écrire quand il en a assez de l’agitation de la ville. Il aurait été facile pour le neveu de s’en porter acquéreur, mais il n’en a rien fait. Or la vente n’est pas sitôt conclue que Melville rachète à Pittsfield une nouvelle maison, guère plus qu’une bicoque. Il paie pour celle-ci sensiblement le même prix que les nouveaux acheteurs pour la maison de son oncle, laquelle trône sur un domaine de cent hectares, alors que ce qui deviendra Arrowhead n’en comporte qu’une soixantaine. À la ville comme à la campagne, famille, amis, le milieu littéraire tout entier s’étonnent : quelle mouche a donc piqué Herman Melville ? Comment leur expliquer que ce n’est pas une mouche, mais une épine de rose sauvage. [Hawthorne]


Né Hathorne, le jeune Nathaniel aussi ajoute une lettre à son nom pour se dissocier de son grand-oncle, de triste mémoire, juge des sanguinaires procès des sorcières de Salem à la fin du dix-septième siècle, au terme desquels dix-neuf femmes avaient été non pas noyées ou brûlées vives, comme le voulait la coutume, mais pendues haut et court. Puisqu’elles étaient mortes, elles devaient forcément être coupables – et les juges, eux, pouvaient avoir la conscience tranquille. Le fardeau de la preuve a mis quelques siècles à se renverser, il ne l’est pas encore tout à fait à l’époque où le jeune Hathorne scie son nom en deux à l’aide d’un w, mais cette lettre de distance entre lui et son aïeul lui est un soulagement, un dédouanement. Non, il n’a rien à se reprocher.
Melvill(e), Ha(w)thorne, ces deux hommes qui deviendront auteurs de romans ont besoin, avant d’écrire quelque livre que ce soit, de commencer par se réécrire eux-mêmes. Il leur fallait effacer l’histoire de leur famille avant de pouvoir raconter la leur. Chacun sera le fils de lui-même.


Il le sait : les livres ne s’ouvrent devant nous que lorsque nous sommes nous-mêmes ouverts, béants comme des cavernes, des mains aux doigts écartés, les lèvres d’une plaie. Le reste du temps, tout cela reste fermé, chacun de son côté, et la lumière attend. Elle a toute la vie devant elle, et la patience de ce qui sait que derrière la vie reste encore la blanche immensité de la mort.


Je suis retournée à la mer et, après quelques semaines, j’ai commencé à m’habituer à son chuintement incessant, un bruit blanc dont je cesserai bientôt d’avoir conscience. Mais chaque fois que je m’en éloignerai, ne serait-ce que pour entrer « dans les terres » faire les courses, en cessant de l’entendre je me rendrai compte qu’il me manque quelque chose. Quand je lui écris que c’est parfois la plus sûre manière de tracer les contours d’une chose ou d’un être, ce creux, cette empreinte qu’il laisse quand il n’est plus là, ce n’est pas de l’océan que je veux parler, mais de lui, lui en négatif, son absence.
 
 
Quelle est-elle, la promesse du roman, si ce n’est de mentir le mieux possible ? Ces jours-ci, je ne peux m’empêcher de me demander où résiderait l’ultime tromperie. Serait-ce d’écrire une histoire vraie en la faisant passer pour de la fiction, ou au contraire d’écrire une histoire inventée en la présentant comme vraie ? Comment sait-on si l’on a réussi, est-ce lorsque soi-même on ne sait plus distinguer l’une de l’autre ? Lorsque vérité et mensonge sont si bien cousus ensemble de fil blanc qu’on ne peut plus les séparer. Lorsque le vrai et le faux se partagent une même déchirure.


Seul parmi les livres de Nathaniel Hawthorne, Herman Melville a le sentiment de s’approcher au plus près de lui, convaincu que l’on passe autant de temps, sinon plus, avec les auteurs dont on choisit de s’entourer dans sa bibliothèque qu’avec ses « vrais » amis. Ce sont eux, les véritables compagnons de nos jours, qui en révèlent davantage sur notre compte que les fréquentations que le hasard ou les circonstances ont mis sur notre chemin.


Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. Ce n’est pas plus ridicule que de dire que les moutons ont quatre estomacs, les araignées huit yeux et les pieuvres trois cœurs.


Ce matin, le ciel et la mer se confondent, un seul drap bleu qui tire sur le gris clair, recouvrant l’horizon. Très loin au large, un bateau est posé là-dessus, entre l’eau et l’air. Je sais bien qu’il flotte sur l’océan, mais je ne le vois pas. Ce que je vois, c’est qu’il est suspendu à mi-ciel. Ce matin, tout cet été, je suis ce navire qui a perdu la ligne d’horizon et s’imagine qu’il peut voler.


Comment appelle-t-on quelqu’un qui est à la fois autre et presque un deuxième soi-même ? À cette question, la plupart des gens répondraient sans doute : frère, amoureux, âme sœur. Mais Melville a une autre réponse : lecteur.


On excuse plus facilement le mal qui nous est fait que celui qu’on inflige. Comment se remettre d’avoir été transformé en bourreau ? 


Pendant des années, c’est ainsi qu’il s’est imaginé les livres qu’il aimait : des lanternes dont la flamme éclaire l’étroit chemin du marcheur. Alors que le monde regorgeait de titres oiseux, on reconnaissait les livres utiles, très simplement, à leur lumière, même sombre, même obscure.


J’ai mis un temps fou à lire Moby Dick, incapable d’en parcourir plus de quelques chapitres à la fois, aussi longtemps qu’Herman Melville a mis à le construire : un an et demi, au cours duquel j’ai écrit ces pages. Autant de temps qu’il en faut au Pequod pour effectuer son funeste tour du monde. D’une certaine façon, ces trois traversées (lecture, écriture, quête) se superposent. Et une quatrième : ces mois où Simon a transpercé ma vie comme une comète lente suivie d’une traînée de feu. 


On ne donne jamais que ce qui nous manque. 


Si Nathaniel Hawthorne n’était pas là, tout proche, Melville aurait cessé d’écrire depuis longtemps. Il se serait contenté d’un assez bon roman d’aventures, une chasse à la baleine, le récit d’un voyage et d’une exploration comme il sait en faire, le genre de livres qui lui ont valu son succès. Mais son roman lui a échappé, quelque chose le lui dicte qui habite hors de lui, son livre est devenu une créature vivante, avec des envies, des soifs, des terreurs et des secrets. Son roman a commencé à rêver à sa place.


Seul, Herman Melville aurait été incapable d’écrire Moby Dick. La preuve, c’est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne le fera jamais plus après. Ce roman est écrit non pas par un, mais par deux très grands écrivains. Le livre est né de la combinaison de leurs deux génies : celui que Melville possède en propre, et celui qu’il va puiser chez son ami qui le hante. Dans ses plus belles pages, c’est l’harmonique créée par ces deux voix que l’on entend, un chœur secret.


Peut-être l’insatiable besoin d’expliquer, d’analyser, de disséquer propre à l’espèce humaine vient-il de cette faiblesse constitutive : pas suffisamment d’yeux, trop de cervelle. Trop de ténèbres, pas assez de soleils.


Il écrit à Hawthorne une histoire de cachalot parce qu’il n’existe rien de plus grand qui vive sur terre ou dans l’eau. S’il le pouvait, il choisirait l’océan pour personnage (il l’a presque fait), la tempête qui le ravage, la nuit qui s’abat sur lui, le merveilleux bestiaire des constellations peuplant le ciel. (Il l’a presque fait.)
Écrire, c’est un autre mot pour aimer.


Partout dans Moby Dick s’ouvrent ainsi des fenêtres qui n’ont d’autres raisons d’être que de ménager des passages par où Melville rejoint – invente – Hawthorne. L’encyclopédie : une façon d’arrêter le récit et, par conséquent, le temps. La blancheur, elle-même le contraire du temps : sorte d’éternité humble, une mort vive, le lieu d’où l’écrivain sort de son roman pour entrer dans un poème. Tous ces passages où il est question de frères, de jumeaux, de conjoints, ce ne sont que des suppliques par lesquelles Melville implore Hawthorne de venir le rejoindre, si ce n’est dans le réel, à tout le moins entre les pages de son livre, blanches comme des draps.


À quoi reconnaît-on qu’un livre nous est destiné ? Ce n’est pas toujours en découvrant, comme Nathaniel Hawthorne, une dédicace qui nous est personnellement adressée avant l’incipit. Il faut parfois des chapitres entiers avant que cela se dessine. Il faut quelquefois attendre de tourner la toute dernière page, réaliser que l’on n’est plus la même personne que le jour où l’on a soulevé la couverture, et que c’est le livre qui nous a changé.
On sait qu’un livre a été écrit pour nous quand il pose des questions qui flottaient quelque part juste sous la surface de notre conscience, comme ces formes lumineuses qui dansent en périphérie de notre champ de vision mais qui s’évanouissent quand on s’avise de braquer le regard sur elles. On sait qu’un livre est pour nous quand on se lève la nuit pour savoir ce qu’il a à dire quand il rêve. Un livre nous appartient quand il nous permet d’entendre une voix que l’on ne connaissait pas et qui est la nôtre – fantôme, souvenir, désir. Quand il nous semble depuis toujours faire partie de notre être, et qu’il est pourtant, à chaque page, à chaque phrase, un étonnement, une découverte, un secret qui se révèle et un nouveau mystère qui nous est donné. Quand il élargit notre monde comme une seule fenêtre peut donner à voir l’océan immense – et lorsqu’il fait aussi entrer cet océan en nous, avec ses baleines blanches, ses hollandais volants et ses marées astronomiques.
Un livre nous appartient quand on a la certitude, en le lisant, d’écrire la moitié qui manque ou, plus justement, quand il vient non pas combler mais construire cette part en nous qui toujours reste manquante – rêve, ombre, désir. Un livre nous est destiné quand il nous apprend à écrire notre nom.


Simon me rappelle ces mots de Kafka à son ami Oskar Pollak : « Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide – un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »


« Je crois qu’au fond on écrit pour deux personnes : soi-même, pour rendre le texte absolument parfait ; sinon, merveilleux ; et puis on écrit pour la personne qu’on aime, qu’elle sache ou non lire et écrire, qu’elle soit vive ou morte. » (Hemingway)


Que celui qui ne s’est jamais laissé happer par un livre, jusqu’à en perdre le sommeil et le goût de manger, que celui qui n’a pas souhaité que ce livre se mette à vivre, que son auteur émerge des pages et se mette à lui parler à l’oreille, jusqu’à ne faire de ces deux choses qu’une même créature fabuleuse, un être mi-réel et mi-rêvé, que celui-là jette la première pierre à Herman Melville.


Comment a-t-il pu croire que ce roman suffirait ? Quelle bêtise. On a beau mettre tous les océans, toutes les encyclopédies et la plus grande des créatures de la mer entre plusieurs centaines de pages, elles n’auront jamais la lumière d’une seule luciole, la douceur d’une seule caresse. Mais voilà, dût-il s’échiner pendant encore cent ans dans son bureau, jamais Melville ne parviendrait à fabriquer une mouche à feu ; et mille ans pourraient s’écouler qu’il n’arriverait pas à rassembler le courage qu’il faut pour poser à nouveau la main sur le visage de celui qu’il aime.
Alors il fait comme tous ceux qui ne savent comment vivre : il écrit.


Moby Dick, c’est l’histoire d’un amour qui n’a pas su commencer, et d’un livre qui refusait de finir.

 

 

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dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

vendredi 8 août 2025

[Beauchemin, Jean-François] Le roitelet

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le roitelet          

Auteur : Jean-François BEAUCHEMIN

Parution : 2021 (Québec Amérique)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un homme vit paisiblement à la campagne avec sa femme Livia, son chien Pablo et le chat Lennon. Pour cet écrivain parvenu à l’aube de la vieillesse, l’essentiel n’est plus tant dans ses actions que dans sa façon d’habiter le Monde, et plus précisément dans la nécessité de l’amour. À intervalles réguliers, il reçoit la visite de son frère malheureux, éprouvé par la schizophrénie. Ici se révèlent, avec une indicible pudeur, les moments forts d’une relation fraternelle marquée par la peine, la solitude et l’inquiétude, mais sans cesse raffermie par la tendresse, la sollicitude.

À ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. Je me souvenais aussi que le mot roitelet désignait un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis près de vingt-cinq ans. Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l’auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l’aube (Prix des libraires 2007).

 

 

Avis :

Son frère schizophrène lui avait dit : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » Alors, le prenant au mot, il s’est appliqué à écrire une histoire où « presque rien n’arrive », mais « tout y a un sens ». Ce livre, c’est le récit de la vie qui passe, une vie «  banale, insignifiante », mais qui « pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. »

Désormais sexagénaire, le narrateur mène une existence paisible auprès de sa femme Livia, de son chien Pablo et de son chat Lennon, tout entière emplie des beautés de son jardin et de l’écriture quotidienne de l’unique page à laquelle il se limite depuis ses vingt-cinq ans et son entrée dans la peau d’un écrivain, parce qu’il faut s’appuyer « sur le regard bien davantage que sur l’imagination » et « être peintre avant d’être poète ». Souvent, son frère qui habite le bourg voisin où une pépinière l’emploie quelques heures à la belle saison, fait une apparition sur sa bicyclette, poursuivi par ses tourments et par son chaos intérieur.

C’est lui, le roitelet, à la tête marquée de jaune : « un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête », « un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire ». Laissant de côté la violence de la maladie, de la peur et du rejet ordinairement subi, les deux frères se nourrissent l’un l’autre de leur tendresse et de leur complicité, s’enveloppant d’une bulle réparatrice et consolante, façonnée dans la contemplation apaisante des beautés qui les entourent - « le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison » -, échangeant au hasard de leur quotidien des propos que leur profonde et magnifique justesse auréole d’une bouleversante splendeur.

Toute en pudeur et en délicatesse, la plume de Jean-François Beauchemin effleure les souvenirs et le quotidien de ces deux hommes unis par une indéfectible affection pour en collecter « ces moments de grâce où le temps s’arrête, dirait-on, et laisse sa place à quelque chose du plus matériel, de plus humainement saisissable, et de moins cruel ». Tandis qu’avec eux l’on s’émerveille du temps qui passe, des perfections de la nature et de l’amour qui nous lie à nos êtres chers, l’on se retrouve sous l’enchantement de cette si belle méditation sur la vie et sur la mort, sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens familiaux et affectifs.

Rares sont les livres touchant au sublime comme celui-ci, tissé par une écriture magnifique autour d’une réflexion profonde et poétique, entre spiritualité et philosophie, qui vous va droit au coeur et à l’âme. Une œuvre éblouissante et un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Un inextricable désordre régnait désormais dans cette chambre séparée de la mienne par un mur mitoyen, et de laquelle me parvenait un silence de mort. Avec le recul, je dirais qu’il entretenait cette petite pièce aux rideaux perpétuellement tirés comme il aménageait sa vie intérieure : en y entassant pêle-mêle et au hasard les objets les plus divers, comme pour ajuster son esprit à cette image de chaos que lui renvoyait le Monde, et ainsi atténuer l’angoissant décalage qu’il percevait entre lui-même et la réalité. C’était en somme sa façon de se soigner : non pas en éliminant sa peur, mais en l’alimentant au contraire, et en fournissant en combustible ce feu qui de plus en plus le dévorait, parce que le laisser s’éteindre aurait signifié l’avalement définitif et unilatéral de son cœur par le grand incendie du Monde.
 

J’ai cru m’approcher en vieillissant d’une espèce d’état d’accalmie qui me ferait considérer ma vie avec sérénité et satisfaction. Mais, vu de près, c’est complètement différent. Il n’y a pas dans cette vie une seule idée dont je sois convaincu qu’elle demeurera, et je ne suis pas certain en général d’avoir été sur la bonne piste. Tout me reste à apprendre. Ça ne serait pas si vertigineux si je disposais d’une seconde existence et, pourquoi pas, d’une troisième. Mais le temps va me manquer.
 

« Tu continueras, lui confia-t-elle en effleurant sa paume, de te lever chaque jour très tôt, à l’heure des oiseaux. De tous tes rendez-vous manqués, celui avec la chance restera le plus décevant. Mais les poètes, et le chant des mésanges et des grives, finiront par te consoler. Franchement, j’ignore si tu vivras encore longtemps dans ce corps et avec cet esprit. Chose certaine, une phrase de ta mère t’accompagnera jusqu’au bout : « Réfléchis, mais ne fais pas que réfléchir ; émerveille-toi aussi. Émerveille-toi, mais ne fais pas que t’émerveiller ; réfléchis aussi. » Ça sera la grande affaire de ta vie. »
 

« Ce que j’aime de ce livre, commença-t-il, c’est qu’il me raconte avec beaucoup de clarté ce que, confusément, je sais déjà. À mon avis, son auteur a dû travailler très fort pour en arriver à un tel degré d’intelligibilité. La littérature, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Mais quand vous savez, c’est plutôt difficile. »
 

Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. 
 

À cette heure, l’étang n’était troublé ni par le vent, ni par la déambulation des canards, ni même par les poissons, qui, à peine sortis du lit, en étaient encore j’imagine à l’étape de la planification de la journée. Le mouvement de la petite chaloupe amarrée en permanence au quai fut le premier, au moment de notre embarquement, à émouvoir au moins un peu l’eau. Les rames, une fois bien enfoncées sous la surface, ont achevé le travail, et le miroir de l’étang s’est brisé tout à fait. J’ai lancé ma ligne au moment précis où le soleil s’est élevé au-dessus de la montagne. Une cane, sortie des roseaux, est alors venue tourner autour de notre esquif, intriguée je crois par ce frêle véhicule glissant comme elle sur les eaux. Habitué à la présence des autres animaux, le chat Lennon demeurait d’un calme exemplaire, se contentant de regarder l’oiseau barboter, et tentant peut-être de traduire en termes plus clairs ses caquetages nasillards.
Une truite fut au bout d’une heure tirée de l’eau. Le chat l’observa un instant se tortiller au fond du bateau, puis s’en détourna. Je sentais que le spectacle de la montagne, à présent éclaboussée de rayons solaires, l’inspirait davantage, alimentait son esprit sans cesse hanté, ému, rieur, indigné, traversé par le doute et, surtout, imprégné de l’intense joie de celui qui ne s’habitue pas à l’inexplicable splendeur de ce Monde.
 
 
Hier soir, tandis qu’il marchait à mes côtés dans la campagne, mon frère, comme devinant ma pensée, m’a dit ces choses troublantes : « On dirait que Dieu, après avoir visité ma vie, en est reparti en éteignant la lumière. C’est en vain que je l’appelle et le prie d’y rétablir l’éclairage. » Puis, montrant du doigt les champs environnants : « Regarde un peu ces lucioles. Elles clignotent dans la nuit pour se reconnaître entre elles. Mais moi, je ne suis la lampe de personne. »              
Il était tard lorsque je suis rentré à la maison. Livia m’attendait sur le sofa, un livre à la main. « De qui suis-je la lampe ? » lui ai-je demandé, un peu abattu, en m’assoyant auprès d’elle. « De personne, j’en ai bien peur », me murmura-t-elle à l’oreille. Puis, posant doucement sa main sur mon cœur : « Mais veille à ne pas laisser mourir le feu qui brûle ici. »


Vieillir ne comporte pas tant d’avantages, mais il y a au moins celui-ci : on se déleste du superflu. À partir d’un certain âge, la vie peut être formidablement légère. Je ne sais pas pourquoi la mienne en tout cas s’allège de plus en plus. Peut-être à bien y songer l’humour de Livia joue-t-il un rôle dans cette légèreté d’oiseau. L’amour qui dure, et qui en mûrissant ne conserve que ce qu’il faut, y a aussi assurément sa part.


Je me suis souvenu des premiers symptômes : son décrochage de l’école, l’étrange repli sur soi, la perte d’intérêt pour presque tout, les insomnies, les troubles de l’attention puis les si déroutants accès de paranoïa, le mutisme, l’émoussement de l’affectivité, la lente dislocation de la personnalité. Je réentends avec une sorte de terreur sa faible voix murmurant, dans un de ces moments de lucidité dont il a le secret, ces mots douloureux : « En moi, l’enchaînement des pensées ne se fait plus. J’essaye d’arrimer les uns aux autres les wagons du train mais je n’y arrive pas. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait encore des rails. »


Je ressens de plus en plus que le temps marche derrière moi et qu’il me pousse dans le dos.


Un jour, dans une école, de jeunes élèves que je visitais et qui me croyaient sage ou, pire encore, professeur de vérité, m’ont demandé s’il était possible d’être heureux la plupart du temps. « Euh, hum, houlala, ai-je commencé. À première vue, ça me paraît une tâche assez ardue. Mais j’ai un conseil pour vous. Après l’école, rentrez directement chez vous. C’est parmi les vôtres que votre bonheur a le plus de chances d’éclore et de durer. »


À quoi sert l’amitié ? Peut-être à consoler le chagrin que l’amour a causé. 


« La lecture me lasse, lâcha-t-il, si en m’autorisant à côtoyer les êtres elle n’ajoute rien à ma compréhension des âmes. Ce roman est un somnifère. » Je m’en suis voulu d’avoir cherché aussi bêtement à le divertir. J’aurais dû me rappeler que son existence était déjà suffisamment peuplée de fantômes : ce qu’il voulait retrouver dans les livres, c’était le contraire de ces personnages qu’on traverse sans les voir et sans les toucher. Il marchait de long en large devant nous en agitant les mains, en proie à une vive agitation, à ces soudaines sautes d’humeur qui accompagnent presque toujours ses délires paranoïaques. « Cet écrivain croit expliquer son héros, répétait-il. Il ne fait que l’affubler d’habitudes. » Livia tentait de l’apaiser. Elle lui a proposé de s’asseoir un instant et de manger un morceau en notre compagnie. « Mais je ne veux pas manger ! a-t-il répondu, furieux. Je veux que les livres changent ma vie ! J’en ai assez de ces écrivains qui au lieu d’écrire accablent de mots leurs phrases, comme s’ils n’étaient que des commentateurs, de simples employés ou, je ne sais pas moi, des publicistes ! » 


Ces mots, murmurés par lui ce matin, m’inspirent encore une frayeur sans nom : « Souvent, je m’enferme chez moi à double tour et je me cache sous les draps. Les voix terribles que j’entends dans ma tête, et les visions qui m’apparaissent, continuent pendant des heures. Toi, si tu es pourchassé par un malfaiteur, tu as toujours la possibilité de courir te mettre à l’abri. Moi je ne le peux pas. Le malfaiteur est dans mon cerveau et je ne peux pas m’enfuir. Ma seule porte de sortie est ce jardin où je te retrouve presque chaque jour et dans lequel résonne le pépiement si rassurant des oiseaux. Et encore : il arrive que même les oiseaux ne me suffisent plus. Alors il ne me reste que les pages des poètes. »


Dans le tournant qui mène à la rivière, mon frère a dit : « Je crois en Dieu. Je n’ai d’ailleurs pas le choix : dans cette vie, il n’y a pas moyen de faire autrement. Mais lui ne me paraît pas tellement croire en moi. »


Assez souvent, ses crises de paranoïa sont aggravées par sa conviction que tout le monde lit dans sa pensée. « À force d’être dépouillé de mes secrets, j’ai peur qu’à la fin il ne reste plus de moi qu’une enveloppe, un corps creux, comme un poulet qu’on a évidé », m’a-t-il confié un jour, au sortir d’une de ces périodes de grand désordre psychique. Cette image terrifiante de mon frère changé en poulet évidé m’a hanté longtemps, et encore à présent j’évite autant que possible de mettre de la volaille à mon menu. Mais elle n’en demeure pas moins révélatrice de la façon dont il conçoit ses rapports avec autrui : comme un danger, une gigantesque machine à purger qui sans cesse menace de lui prendre sa vie intérieure, et ce qui lui reste d’équilibre mental. « Je crois, me répète-t-il régulièrement, que la société tente de m’avaler à partir du dedans. Quand ce sera fait, je m’effondrerai aussi sûrement qu’une maison privée de sa charpente. Car à quoi diable s’appuyer lorsqu’il n’y a plus rien en soi-même, et que tout le reste menace de céder sous le poids écrasant du regard d’autrui ? »


J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « À quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. »              
C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble des transformations qui s’opèrent en lui. 
« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »


 

vendredi 11 juillet 2025

[Shimazaki, Aki] Ajisaï

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ajisaï

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2025    

Editeur : Actes Sud

Pages : 176 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shôta est étudiant en littérature et rêve de devenir écrivain. Lorsqu’il apprend que sa famille, qui l’a toujours aidé, se heurte à des difficultés financières, il doit chercher une solution pour subvenir seul à ses besoins. Alors qu’il se résout à cumuler les emplois, se présente à lui la chance inespérée d’occuper une dépendance de la maison de campagne d’un couple marié. C’est là qu’il rencontre madame Oda, la propriétaire, musicienne troublante avec qui il va retrouver le goût du piano – une rencontre digne des plus beaux romans d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991.
La première pentalogie, Le Poids des secrets, comprend Tsubaki (prix Hervé Foulon – Un livre à relire 2021), Hamaguri (prix Ringuet), Tsubame, Wasurenagusa (prix Canada Japon) et Hotaru (prix littéraire du Gouverneur général du Canada).
Son deuxième cycle romanesque, Au cœur du Yamato, est composé de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi et Yamabuki (prix Asie de l’Association des écrivains de langue française – ADELF).
Le troisième cycle, L’Ombre du chardon, comporte Azami, Hôzuki, Suisen, Fuki-no-tô et Maïmaï.
Son nouveau cycle, Une clochette sans battant, débuté avec Suzuran (2020 ; prix Canada Japon), Sémi (2021) et No-no-yuri (2022), se poursuit avec Niré (2023) et Urushi (2024).
Tous ses romans peuvent se lire individuellement, ou dans le désordre au sein d’une pentalogie, et forment une œuvre singulière, publiée dans son intégralité par Actes Sud.

 

 

Avis :

D’origine japonaise et installée au Canada, Aki Shimazaki entame avec Ajisaï sa cinquième pentalogie, toujours écrite en français. Sous ce titre signifiant Hortensia et symbolisant l’amour d’une femme, elle aborde avec sa sobriété et sa poésie habituelles de nombreux traits typiques de la société japonaise, tout en développant un thème des plus universels.

Le motif central est classique, c’est sa déclinaison particulière, comme une variation contemporaine et locale illustrant son intemporalité archétypale, qui fait la saveur et la valeur de cette histoire. Aspirant écrivain, Shôta l’étudiant en littérature hésite d’autant plus à poursuivre jusqu’au doctorat des études onéreuses ne débouchant que sur de rares et prestigieux postes en université, que la faillite de son père, jusqu’ici prospère propriétaire d’un grand magasin, le contraint à s’autofinancer. Par chance, il décroche, en complément de ses heures le soir dans une librairie, un emploi de house-sitting lui garantissant le gîte sur la propriété de campagne d’un couple fortuné. Mais voilà que sa rencontre avec la maîtresse des lieux, la belle et malheureuse en ménage madame Oda, vient troubler leurs sentiments à tous deux, déclenchant une passion fleurant l’interdit et la tragédie.

D’une trompeuse simplicité, le récit tire sa subtilité des mille et infinies nuances qui, par petits et précis coups de pinceaux, laissent apercevoir la profondeur des non-dits sous la surface à la poésie un peu froide d’une narration consacrée avant tout aux actes et comportements observables. Dans cette peinture japonaise, pas de démonstrations émotives, mais des protagonistes faisant simplement face, sans se plaindre ni se rebeller, à l’invisible mais omniprésent maillage des attentes et des contraintes sociales. Pourtant, les difficultés et la détresse psychologique foisonnent à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la crise économique et de la honte de la faillite, de l’hyper-compétition dans un système éducatif coûteux ne garantissant pas forcément de débouchés, de la tentation du suicide en cas d’échec et de la difficulté des femmes à vivre libres et indépendantes. C’est ainsi que cette histoire que l’on pourrait à tort juger plutôt convenue et sans surprise finit par dessiner en filigrane, dans la chair et dans l’âme de ses personnages, l’envers de la société japonaise contemporaine, le conservatisme de ses traditions et son écrasante pression sociale.  

Après les émotions conflictuelles du jeune Shôta, déchiré entre l’intensité de ses sentiments et le respect des convenances, l’on attendra avec impatience le point de vue des autres caractères, dont cette femme en quête d’émancipation, l’auteur nous ayant accoutumés à décliner la même histoire sous différents angles au fil des tomes, par ailleurs abordables indépendamment les uns des autres, de ses pentalogies. (4/5)

 

Citation :

Mon frère, toujours cynique, m’a averti : “Rien n’est plus cher que ce qui est gratuit.” 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 


mercredi 25 décembre 2024

[Dulude, Sébastien] Amiante

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Amiante

Auteur : Sébastien DULUDE

Parution : 2024 (La peuplade)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, été 1986. Steve Dubois, neuf ans, et le petit Poulin, dix ans, s’abandonnent aux plaisirs de l’amitié. La belle saison est rythmée d’aventures sur les hauts terrils et d’évasions à travers les paysages mi-forestiers mi-lunaires. Les journées des deux inséparables s’écoulent dans l’oisiveté et l’innocence, sur leurs vélos ou allongés dans leur cabane parmi les pins. Or, l’année 1986 est riche en tragédies, et l’une d’entre elles affecte le cours de la vie de Steve comme nulle autre. Cinq ans plus tard, on le retrouve en proie à son obsession : reconstituer son paradis évanoui.

Maniant une langue précise et sensuelle, Sébastien Dulude fait le récit d’une jeunesse fragile et inflammable dans un American Dream ouvrier en perte d’élan.

La mine, c’est la violence sur certains parents, puis la violence sur certains enfants ; la mine, c’est l’isolement des enfants, et l’isolement, c’est l’ennui, et l’ennui, c’est la violence qui m’a enlevé mon ami.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal en 1976, Sébastien Dulude a grandi dans le quartier Mitchell à Thetford Mines de six à seize ans. Écrivain et éditeur, il est l’auteur de trois recueils de poésie dont ouvert l’hiver (La Peuplade, 2015). Amiante est son premier roman.

 

Avis :

Alors encore capitale mondiale de l’amiante, Thetford Mines a vu grandir le poète et éditeur québécois Sébastien Dulude. Son premier roman Amiante raconte la tendresse de l’enfance comme une bulle merveilleuse et précaire dans un monde abrasif voué inévitablement à la faire éclater.

L’amiante du titre est en ces pages partout et nulle part. Partout parce que c’est elle qui modèle le paysage en un désert lunaire, comme recraché par un volcan. Et nulle part parce que, présence sournoise ourdissant longuement ses coups, elle inquiète d’emblée davantage le lecteur que les personnages, jetant sur le récit la prescience d’une catastrophe en complet contraste avec la fragile innocence des huit ans de Steve Dubois, le narrateur.

Dans cette ville minière, impossible donc d’échapper à la présence de l’amiante. De ses montagnes de résidus empoisonnés percées d’abrupts cratères s’échappe au moindre souffle d’air une poussière grise, opaque et collante, aussi invasive que le grondement sourd des explosions qui rythment le quotidien. Ces coups de canon et l’humeur brutale d’un père harassé, mal payé et inquiet des rumeurs de fermeture, sont avec ces crassiers interdits – terrain de jeux d’autant plus attirant pour les jeunes garçons du coin – à peu près tout ce qui émerge d’un monde dont Steve n’a pas encore pris la mesure de ses implacables cruautés.

Fort symboliquement, ce sera donc encore l’amiante qui, au mitan du livre, sous la forme d’une photographie en double page montrant une vue aérienne de l’immense mine à ciel ouvert, marquera la transition entre les deux versants de l’histoire. Mais d’abord, place à l’insouciance et au bonheur, avec le feu clair et joyeux d’une amitié d’autant plus lumineuse qu’elle fleurit à contre-pied de la solitude et de la crainte. Echappant à une violence paternelle quasi intériorisée comme ordinaire et laissée sans contrepoids par une absence maternelle que lui ne devine pas dépressive, Steve vit avec son indéfectible ami Charlélie, dit « Petit Poulin », un été de liberté fait de courses en BMX à travers les « dompes » interdites, d’orgies de gommes aux cerises et de passion pour les albums de Tintin lus de concert à l’abri de leur cabane-refuge dans un grand pin. Seule intrusion du monde extérieur dans leur bulle de rêve, ils collectionnent, comme d’autres les vignettes autocollantes, les articles consacrés à des catastrophes, pour eux encore fascinantes d’irréalité. Jusqu’à ce jour où le drame frappe dans la vie réelle.

L’illustration médiane franchie et avec elle cinq ans de la vie de Steve, la narration reprend depuis le rivage de l’adolescence, dans un mûrissement où nostalgie et culpabilité se mêlent. Avec la sortie de l’éden viennent la capacité à mettre des mots sur le vécu, tandis qu’à l’amitié perdue succèdent les timides vibrations de l’amour. Mais rien ne viendra jamais effacer le temps perdu du bonheur innocemment partagé, qu’avec une poésie sans pareille, magnifique de simplicité tendre, l’écrivain déroule depuis les profondeurs, en partie autobiographiques, d’une jeunesse faite de solitude, entre euphorie et douleur.

Un roman éblouissant touchant à l’universel, où bien plus qu’un minéral toxique, l’amiante se fait le symbole de la dure réalité du monde, celle qui s’impose à nous lorsque l’enfance commence à s’effriter sur l’adolescence. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La poussière fibreuse de la ville d'amiante se soulevait sous nos pas et se fichait en une pellicule grise et crayeuse contre notre sueur. Nos mollets étaient couverts de ce talc qu'on dit cancérigène - pays de l'or blanc.


 

dimanche 3 décembre 2023

[Chacour, Eric] Ce que je sais de toi

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ce que je sais de toi

Auteur : Eric CHACOUR

Parution :  2023 (Philippe Rey)

Pages : 304

Accès au livre : ISBN 9782384820344  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une sœur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu’au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu’il va prendre sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.

Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d’humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d’un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu’aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d’un homme en quête de sa vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal de parents égyptiens, Éric Chacour a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd’hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

 

 

Avis :

Dans l’Egypte des années 1980, une passion interdite vient bousculer une vie rangée. Mais on ne défie pas impunément le mektoub et, surtout, les conventions. Avec une retenue qui n’a d’égale que son intensité, ce premier roman à l’écriture magnifiquement ciselée explore les profondeurs d’un drame enseveli sous le secret.

Grandi dans la tradition bourgeoise d’une famille levantine chrétienne installée au Caire, Tarek a suivi sans broncher un destin tout tracé en devenant médecin comme son père, puis, au décès de ce dernier, en reprenant son cabinet. Bien rodée entre sa patientèle et un foyer tout entier à sa dévotion entre mère, sœur, épouse et servante, l’existence de Tarek déraille pourtant, lorsque ayant ouvert un dispensaire dans le quartier du Moqattam sordidement construit sur une décharge, il y choisit comme assistant Ali, un jeune prostitué dont il a entrepris de soigner la mère gravement malade. En cette période où le retour d’Egyptiens partis travailler en Arabie Saoudite fait naître en Egypte un nouveau rigorisme religieux, la présence d’Ali aux côtés de Tarek dérange. Ce sont d’abord des malveillances, puis le drame, et enfin l’exil solitaire de Tarek à Montréal.

Que s’est-il passé exactement ? S’adressant à lui à la deuxième personne du singulier, un narrateur mystérieux dont on ne découvrira l’identité qu’à mi-parcours - cette révélation creusant plus encore les béances tragiques de cette histoire - assemble avec pudeur, respect et bienveillance, les douloureux fragments du parcours de Tarek entre 1961 et 2001, entre une Egypte colorée et olfactive en pleine transformation que l’auteur, né à Montréal de parents égyptiens, recompose à partir d’évocations familiales, et un Montréal où, à l’époque de la nationalisation de Nasser, ont émigré nombre des Chawams, ces chrétiens issus de divers rites orientaux, originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine, et qui, bien qu’en Egypte depuis plusieurs générations, continuaient à y manier le français mieux que l’arabe. Dans le Caire du début des années 1980, une liaison entre deux hommes est socialement inacceptable. Paradoxalement, ce sont les femmes, pourtant sans voix au chapitre dans la société, qui vont ici jouer un rôle prépondérant et veiller, à leur manière, à ce que l’ordre social demeure immuable.

D’une extrême délicatesse, le récit plein d’empathie évoque sans jamais juger, laissant à comprendre de l’intérieur les perceptions et réactions des différents protagonistes. De tout cela émerge peu à peu une tragédie en cascade, aux répercussions infinies et irréparables, sauf à compter, au moins partiellement, sur l’affection, l’intelligence et l’opiniâtreté a posteriori du narrateur. Un livre bouleversant, magnifiquement écrit, tout en finesse et sensibilité, qui, de la triste banalité humaine de cette histoire, parvient à dégager, tel un diamant de sa gangue, la quintessence universelle de l’amour et de la filiation. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On vient tous sur terre pour mourir un jour et peut-être, avant, faire quelques jolies choses.
 
 
Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.
 

D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte, le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait une violente évidence. (…)
e me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.
Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être difforme de sa propre laideur.
 

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.
 

Ce n’est pas tant que l’on s’habitue aux deuils : on finit simplement par se faire à l’idée que nous sommes mortels. On y trouve même parfois une certaine forme d’apaisement. Il nous arrive de pleurer encore. On pleure pour se sentir vivant, on pleure comme un rappel de son propre sursis, on pleure de mesurer l’extrême précarité de celui-ci. On dit que l’on pleure ceux qui nous ont quittés mais, à la vérité, on ne pleure jamais que sa propre impuissance.
 

Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu’ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d’en gagner un peu. Ils se l’injectent par intraveineuse, le réajustent d’un bilan sanguin à l’autre, se font une raison ou finissent par la perdre.