J'ai beaucoup aimé
Titre : La dynamique de l'oeuf
Auteur : Céline CURIOL
Parution : 2026 (Actes Sud)
Pages : 416
Accès au livre : ISBN 9782330216290
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Portrait d’une femme en crise s’interrogeant sur ce qu’elle appelle sa “nature morte”, La Dynamique de l’œuf est aussi une enquête érudite et loufoque sur la figure de la poule dans tous ses états. En convoquant la science et la philosophie, l’art contemporain et la littérature – on y croise l’œuf de Brancusi, le poulet de Ron Mueck, John Berger ou Anna Tsing –, Céline Curiol donne le roman iconoclaste et féministe d’une héroïne qui cherche des réponses sur la maternité et l’origine de la vie en explorant le paradoxe millénaire de la poule et de l’œuf.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Elle est l’auteure de romans et essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L'Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d'une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016), Les Lois de l'ascension (2021) et Prendre la tangente (2022) parus chez Actes Sud. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen).
Avis :
Ingénieur de formation, longtemps journaliste à New York avant de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture, Céline Curiol s’empare du vieux paradoxe de l’oeuf et de la poule pour conduire une réflexion inattendue sur la maternité empêchée et la création. Ce curieux assemblage d’érudition et d’expériences intimes multiplie les digressions de tout ordre entre enquête, fable, essai et récit de résilience.Encore sous le choc d’une rupture, la peintre Léna accepte de se rendre dans un château isolé pour y reproduire une fresque Renaissance. En ces lieux gouvernés par deux vieillards lunatiques, sa propre nulliparité trouve un reflet inopiné dans l’obstination d’une poule nommée Gilda à couver des œufs non fécondés. Ramenée à son obsession personnelle, la jeune femme se laisse envahir par des interrogations inhabituelles, discrètement alimentées par la bibliothèque et la conversation décalée et pleine de poésie de ses hôtes.
Sa plus grande trouvaille, et bientôt son livre de chevet, est un ouvrage signé par Féline Furiol, avatar transparent de Céline Curiol. Ce texte, dont Léna est à la fois lectrice et protagoniste, installe un jeu de miroirs où, comme dans la configuration de l’oeuf et de la poule, on ne sait plus si la pensée émane de la romancière ou de sa créature. Cette ambiguïté permet à Léna d’envisager son impossibilité de donner la vie – sa « nature morte », pour reprendre ses mots – sous des angles inédits, couvrant aussi bien la question de ses propres origines que celle de son activité créatrice. Inlassable dans sa quête de sens, elle fait feu de tout bois pour alimenter sa réflexion. Philosophie, biologie, création artistique ou anecdotes personnelles, tout paraît lui parler de la même chose, s’amalgamant peu à peu, au gré de mille détours, hésitations et reprises, en un édifice de bric et de broc où chaque ajout semble venir éprouver la solidité du précédent. Le cadre volontiers baroque et déstabilisant de son séjour contribue lui aussi à la lente maturation de ses réflexions. Sans qu’il soit besoin de vraies péripéties, parce qu’il permet soudain de légers décalages de perception, ce simple changement d’environnement s’avère propice à d’infimes mais décisifs déplacements d’idées.
Profondément original, fantaisiste et souvent drôle, ce livre, qui mêle digressions et références avec la fausse spontanéité d’un jardin anglais, cache, dans le joyeux désordre de sa pensée, une construction très étudiée évoquant l’esthétique de Chimère de Julie Wolkenstein ou encore de Moon Tiger de Penelope Lively. (4/5)
Citations :
Pour ma défense, je dois dire qu’il m’a toujours été difficile de considérer les mots comme de justes signes : dès leur esquisse, ils se gorgent de sons, de tonalités, s’enrobent de textures et de dimensions, déploient gorges et défilés, champs de force et sensualités, se remplissent de reliefs, reflets, revers, acquérant une matérialité qui me fait confondre leur corps avec le mien, et qui les rend impropres, quand ils empruntent ma voix, à une communication exempte de doute et de désir. Toujours, mes mots s’amassent autour d’une présence qui cherche à me ressembler à l’instant où elle prétend me rassembler.
Ainsi s’éteignit mon courage. Puisque je n’atteindrais jamais les sommets, mieux valait ne pas me lancer dans une aventure d’écriture qui allait m’épuiser : j’avais si peur de paraître médiocre. Et comme on le sait, c’est la croyance en ses propres potentiels qui fonde la volonté. Ne pas croire, c’est déjà donner raison à la défaite pour ne citer que James.
Nous aurions pu nous installer à la terrasse d’un café, je l’avais proposé mais il avait dit, c’est mieux là, et j’avais obtempéré sans insister, posant le premier d’une longue série d’assentiments, un précédent dont le pli trop vite pris ne deviendrait manifeste que lorsqu’il serait par trop préjudiciable. La formule de toute relation intime se détermine en quelques heures, voire journées, d’une façon plus immédiate et subreptice que nos consciences, avides de maîtrise, ne l’admettent. Je sais aujourd’hui que s’instaurent, entre deux personnes, des modes de décision et de discussion, des tempos et des prédominances le plus souvent invariables. C’est le long de ces lignes de force tracées d’emblée que la relation se déploie ; et c’est aux positionnements que chacun consent à y adopter que celle-ci tiendra. À peine dissipé le sentiment de découverte, déjà des modalités d’exécution s’imposent.
Le kitsch, c’est ce qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est en réalité. Telle cette phrase, qui fait semblant d’être mienne, alors qu’elle est en réalité celle de Nikolin rapportée par Ida inventée par Olga Tokarczuk dont il me plaît toujours de relire l’extrapolation – ou est-ce celle d’Ida ou celle de Nikolin ? – sur l’amour, sans doute parce qu’elle me console. Tout amour tient du kitsch. Il n’existe pas de nouvelles formes pour exprimer l’amour, car elles ont toutes été utilisées un nombre incalculable de fois. Et parce qu’il n’y a pas de nouvelle forme, il n’y a donc pas d’amour.
Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique, aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte40, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
La signification surgit des écarts ; c’est de cette façon que le langage vit quand d’entre les mots jaillit sa portée phénoménale. Si j’ai abandonné l’écriture, c’est à cause de cela, je crois. À cause de la difficulté à écrire dans une langue commune qui soit aussi langage singulier.
L’œuf a la particularité de ne pouvoir être recollé, réparé ou remisé. Brisé, il l’est une fois pour toutes. Un avertissement quant à la fragilité de tout ce qui se veut vivant. Une personnification de l’irréversibilité.
Raccrochant, dépitée, je me suis rappelé que Diderot, déjà en son temps, avait émis une troublante hypothèse : la morale que nous appliquions aux animaux dépendait d’un rapport de taille. C’est dire qu’étant plus petit, le poussin, plus que le cheval par exemple, pouvait être tué avec moins de scrupules… et la fourmi, avec très peu ! La morale, ainsi posée, devenait affaire de perceptions sensorielles (…)
A six ou sept ans, il va sans dire, m’était inconnue l’existence des poules ménagères, ces femmes dévolues à une domesticité sanctifiée auprès d’un homme auquel elles se sont liées par amour ou nécessité pécuniaire, quand bien même les deux ne concordent pas au sein de l’institution du mariage. Dès lors, l’homme voit, dans sa poule ménagère, un élément essentiel au rythme de ses journées, de son existence même, indispensable au maintien d’une routine concrète et tranquille, différant en cela, et de façon fondamentale, des dindes passagères, rencontrées et baisées de façon sporadique et joyeuse, car, ainsi que tout bon catholique le sait, la dinde représente l’exceptionnel – Noël ! –, un hors-d’œuvre hors-cadre qui dès lors qu’il prend une allure trop régulière ou familière doit être quitté. À cause d’une législation qui interdit, en Europe, la polygamie, toute dinde ne peut donc que rarement accéder au statut de poule.
Souvent, ce sont les plus austères qui, lorsqu’ils s’autorisent enfin à parler, livrent trop bien ficelé un drame qu’accompagne un lourd échafaudage d’affreuses fatalités, se condamnant à demeurer l’esclave des représentations que l’on se fera dès lors d’eux.
Une duplication artificielle, une vulgaire reproduction réalisée par une artisane-ouvrière, une copiste-néophyte mais ceci, je ne le dis pas. Pourtant, si jamais je n’ai voulu me qualifier d’artiste, c’est au cours de cette dernière semaine que je me suis sentie le devenir, prête à le revendiquer pour la première fois de ma vie. Mais voilà, j’ai perdu mon grand œuvre ! Tout ce que j’en conserverai est une certitude, aussi indéfectible pour l’heure que mon souffle : toute artiste ne cherche à reproduire que ce qu’elle se sent capable de travestir.
All art is still life. Quelqu’un, sur un autre continent, l’avait un jour proclamé. À moins que c’eût été Féline Furiol – mais je ne vois pas pourquoi elle se serait exprimée en anglais. Tout art n’est que vie immobile ; tout art n’est que nature morte, si l’on considère qu’une œuvre, dès lors qu’elle est achevée, n’évolue plus.







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