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mardi 20 octobre 2026

Critique : "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : Le silence de la neige

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (XO)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782386930393  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Août 2015. Quelque part en Alaska. Ils sont neuf. Sept étudiants et deux enfants. Rescapés d’un accident d’avion. Perdus dans les montagnes proches du Yukon, sans rien pour survivre. Sans rien pour attendre des secours qui n’arrivent pas.
Ils devaient participer à un voyage d’étude sur la nature. Les voilà aux prises avec l’immensité sauvage d’une terre rarement foulée par l’homme. Loin de toute trace de civilisation. En proie au froid et à la faim. Livrés à la peur et aux instincts les plus primaires. Parviendront-ils à rester unis dans le silence de la neige ?
Gilbert Bordes nous plonge dans un huis clos étouffant où l’immensité de la nature devient une prison pour nous qui ne savons plus y vivre. Une histoire de survie, profondément humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

Déjà dans Naufrage, Gilbert Bordes délaissait le roman du terroir pour l’expérience extrême d’un groupe d’adolescents, contraints par un accident en pleine mer à lutter pour leur survie contre les éléments déchaînés. Ils sont cette fois sept jeunes gens et deux enfants à se retrouver isolés dans une nature hostile par le crash de leur petit avion quelque part en Alaska. L’appareil désormais au fond d’un lac avec leurs bagages, ils n’ont qu’eux-mêmes pour faire face à une épreuve que la défectuosité de leur balise de secours risque de prolonger dangereusement.

Ils sont donc une poignée de purs citadins, brusquement ramenés comme au temps de la préhistoire, sans outils ni feu ni vêtements adaptés, seuls dans un milieu qui, entre contrastes climatiques et faune prédatrice, ne pardonne aucune erreur. L’automne s’annonce et, avec lui, les premières neiges. Le groupe découvre combien la vie est rude et fragile loin du confort moderne. Dépouillés de tout ce qui matelassait leur quotidien sans plus même qu’ils y prêtassent attention, confrontés à la peur, au froid et à la faim, les voilà ramenés à l’exclusive tyrannie de leurs besoins physiologiques, dans une tension favorisant autant les rapprochements que les frictions. Dans leur situation, le moral compte autant que la débrouillardise, et d’accidents en conflits et accès de terreur, leur solidarité dans l’épreuve restera leur principal atout face aux ombres de la folie et de la mort.

Conte autant que récit de survie, tant, ne cultivant qui plus est que fort peu l’hyper-réalisme, l’écriture de Gilbert Bordes ne sombre jamais dans l’âpre ni le noir, ce parfait roman pour la jeunesse ne fera sans doute ni trembler ni pleurer pour de bon. L’on préférera sourire de connivence avec l’auteur, reconnaissant au passage un clin d’oeil presque incongru à sa passion pour la lutherie, et surtout sa nostalgie face à un monde contemporain de plus en plus déconnecté des réalités physiques et naturelles – lui-même aime à dire « hors-sol » –, oublieux des interdépendances de chacun avec le grand « tout » de la vie et de la mort, et favorisant un égocentrisme à la vue courte. Les survivants de cette histoire en sortiront quant à eux transformés, bien décidés à vivre désormais autrement cette existence dont ils auront périlleusement réalisé tout le prix. Faute d’un impact aussi fort sur le lecteur, libre à lui de réfléchir à son tour. (3/5)
 

 

Citation :   

Dieu ne joue pas aux dés. (A. Einstein)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 

samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782386630484  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)

dimanche 5 juillet 2026

Critique : "L'hôtel" de Daisy Johnson | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "L'hôtel" de Daisy Johnson




J'ai aimé

 

Titre : L'hôtel (The Hotel)

Auteur : Daisy JOHNSON

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782234097216  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lieu de mythes et de secrets, l’hôtel se dresse au-dessus des marais sombres, dans sa splendeur surannée. Bâti sur une terre maudite, ses fondations portent en elles le souvenir d’une mort violente. Pourtant, il est impossible de résister à son pouvoir d’attraction. En pénétrant dans l’hôtel, chacun réagit à sa façon. Pour certains, c’est un lieu qui respire la familiarité, pour d’autres, l’étrangeté. Les visiteuses qui ont osé s’aventurer dans la chambre 63 – la plupart des victimes sont des femmes – en sont ressorties changées à jamais. Les voilà désormais prisonnières de l’hôtel et de sa malédiction. Petit chef-d’oeuvre de littérature gothique, ce livre vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Daisy Johnson est née en 1990 et vit à Oxford. Son premier roman, Tout ce qui nous submerge (Stock, 2019), a été finaliste du Man Booker Prize 2018. Sœurs, son deuxième roman (Stock 2021), a été encensé par la critique française et adapté au cinéma sous le titre September & July.

 

 

Avis :

Alors que ses deux précédents ouvrages se tenaient à la lisière du fantastique, la Britannique Daisy Johnson s’aventure pleinement dans le registre horrifique avec ce roman composé de quatorze histoires écrites en plein confinement pour la BBC Radio 4. Ensemble, elles explorent les angoisses féminines dans une société aux relents patriarcaux.

Construit en 1919 sur un marécage où fut noyée la première narratrice, tenue pour sorcière, l’hôtel est au centre du récit. Sous son « style néogothique avec de hautes cheminées, d’étroites fenêtres surmontées de coupe-larmes, des vitraux qui assombrissent l’intérieur », il abrite un tourment surnaturel auquel certaines âmes, exclusivement féminines, sont sensibles. Celles qui le ressentent ne peuvent plus s’en défaire. Femme de chambre aimantée malgré elle, fillette rêvant d’en emmurer une autre, future mariée ou prochaine divorcée victimes d’altérations malsaines de la réalité, ou encore vieille dame persécutée par la voix de son intelligence artificielle domestique : toutes expérimentent la peur, leurs brèves histoires s’entrecroisant pour tisser, de génération en génération, le lit d’une condition féminine habituée à trembler en silence dans le rôle que lui impartit la société. En toile de fond, la menace des trois mots prononcés par la sorcière avant son exécution : « Je reviendrai bientôt ». 

Pleines de clins d’œil aux références classiques du genre horrifique, mais trop courtes et hétérogènes pour installer durablement l’effroi, ces histoires gagnent en épaisseur à la lumière de cette malédiction primale qui pèse sur les femmes et conditionne leur place parmi les hommes. Pour autant, si l’hôtel, organisme vivant qui dévore ses proies en usant de leurs peurs et de leurs fantasmes, évoque la maison hantée imaginée par Jean-Baptiste Del Amo dans La nuit ravagée, le récit reste ici, en termes de puissance et de symbolisme, nettement en retrait : là où Jean-Baptiste Del Amo met en scène l’étrangeté au monde propre à l’adolescence homosexuelle, Daisy Johnson effleure seulement la peur intériorisée par les femmes dans une société patriarcale.

Ambiance gothique trop décousue, symbolisme féministe trop esquissé : l’ensemble peine à convaincre pleinement. La faute en revient sans doute à la brièveté et à l’hétérogénéité de textes initialement conçus pour la radio, non pour former un roman. Reste l’indéniable talent de l’autrice pour bâtir une atmosphère étrange et inquiétante, porté par une plume fluide et volontiers envoûtante, qui donne envie de la lire dans un format plus abouti. (3/5)

 

 

Citation :

Les humains sont égoïstes et illogiques, ils tourbillonnent un instant puis meurent si vite qu’ils n’ont peut-être même pas eu le temps de vivre. 


 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

dimanche 23 novembre 2025

[Tharreau, Estelle] Point de fuite

 





J'ai aimé

 

Titre : Point de fuite 

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2025 (Taurnada)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782372581684  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Un huis clos labyrinthique où l’amour et la mort se livrent une course-poursuite infernale dans les entrailles d’un aéroport pris dans un déluge de neige et de glace.
Alors qu’une tempête se déchaîne, un criminel tente d’échapper à la police et à son complice. Une réceptionniste dépose une étrange valise dans une chambre d’hôtel où un petit garçon est enfermé. Une femme guette l’arrivée du père de son enfant, et un steward désespéré attend d’embarquer pour un vol ultime. Tous approchent du point de non-retour qui fera basculer leur existence.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Estelle Tharreau est l’auteure d’une dizaine de romans, dont La Peine du bourreau (Prix du Roman Noir des Bibliothèques & des Médiathèques de Grand Cognac, et Prix Spécial Dora-Suarez, catégorie « Frissons », en 2021), Il était une fois la guerre (Prix Dora-Suarez, catégorie « Passion », en 2023), et Le Dernier festin des vaincus (Prix Chien Jaune, catégorie « Adulte », en 2024).

 

 

Avis :

Dans l’espace confiné d’un aéroport balayé par la tempête, Estelle Tharreau orchestre un huis clos magnétique où les êtres, tels des particules humaines, se percutent, libèrent leurs ondes de choc et en ressortent métamorphosés, projetés vers de nouveaux horizons.

Sous la contrainte de cet enfermement, les tensions accumulées se fragmentent comme dans une fission nucléaire : une rupture infime suffit à libérer l’énergie longtemps contenue et à déclencher une réaction en chaîne intérieure. Leurs certitudes pulvérisées et leurs vérités enfouies révélées, les êtres se brisent, se révèlent et se transforment.

Parmi eux, un criminel traqué, prêt à tout pour s’échapper mais rattrapé par sa vérité ; une réceptionniste qu’un bagage en apparence anodin plonge dans une spirale de conséquences imprévues ; un enfant enfermé, incarnation de l’innocence prise au piège ; une femme suspendue à l’arrivée d’un voyageur, image du désir obstiné ; enfin, un steward désespéré, silhouette au bord du geste ultime. Chacun incarne une faille universelle – peur, secret, innocence, attente, désespoir. La mosaïque de leurs destins révèle la fragilité de la condition humaine et le poids de ce que tous s’efforcent vainement de tenir à distance.

Enfermant les personnages dans un temps suspendu qui brouille les repères et amplifie l’angoisse, la tourmente agit comme une force inexorable venue les figer en pleine course dans une atmosphère dont l’électricité se confond avec celle des consciences. Dans cette attente confinée, chaque minute est une épreuve, chaque geste une menace latente. Le huis clos se referme comme un étau invisible : privé d’échappatoire, chacun va devoir faire face à ce qu’il prétendait fuir. Le fracas du vent et la violence des éléments résonnent avec les tempêtes intérieures, créant une tension constamment au bord de l’explosion.

Quelques invraisemblances, une écriture si froidement efficace dans l'action qu'elle en vient à occulter une part du potentiel à la fois angoissant et esthétique de la bulle glacée, enfin l’extrême discrétion de la dimension sociale qui donnait toute leur profondeur aux précédents ouvrages de l’auteur : une certaine frustration peut s’immiscer chez le lecteur. Elle se dissipe néanmoins peu à peu, à mesure que les révélations s’enchaînent, que les arcanes du récit se déploient avec une maîtrise indéniable, et surtout que la métaphore du point de fuite, filée jusqu’au bout, confère à l’ensemble sa cohérence et sa puissance symbolique. 

Souvent vécue comme une ligne de fuite, une course en avant pour éviter l’essentiel, il faut parfois l’accident de parcours pour que la vie se révèle dans sa vérité nue et nous invite à la vivre pleinement, en accord avec soi. Un roman haletant, oppressant et implacable, qui enferme ses personnages pour mieux révéler la fragilité de nos propres échappatoires. (3/5)

 

 

Citations :

Toutes ces destinées humaines s’apprêtaient à ricocher, à s’entrechoquer, à se neutraliser ou à s’anéantir dans les entrailles de l’aéroport avec la tour de contrôle pour seul arbitre. 

Battu par les vents violents et la neige affolée, l’éclat des mille lumières de ce navire en perdition était devenu un halo terne, diffus et orangeâtre. Jamais ce colosse n’avait semblé si seul et vulnérable. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

dimanche 15 juin 2025

[Vidal, Sébastien] De neige et de vent

 





J'ai aimé

 

Titre : De neige et de vent 

Auteur : Sébastien VIDAL

Parution : 2024 (Le mot et le reste)
                   2025 (Pocket)

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la frontière des Alpes italiennes et françaises, le village de Tordinona est l’isolement incarné. Voyant la tempête qui se prépare là-haut, la patrouille de gendarmerie composée de Marcus et Nadia s’apprête à redescendre dans la vallée quand le garde champêtre découvre le corps de la fille du maire. Dès le lendemain, alors que le seul pont reliant Tordinona au reste du monde a été détruit par une avalanche, le maire et une partie des habitants s’en prennent à un voyageur de passage qu’ils soupçonnent d’être l’assassin. Attachés à leur devoir, Nadia et Marcus s’opposent à leur haine et à leur désir de se faire justice ; dès lors ils s’apprêtent à lutter contre eux. Dans ce huis clos enserré par la violence des éléments, la tension ne cesse de monter, et avec elle, une question qui traverse les âges : que reste-t-il de notre humanité quand il n’y a (presque) plus personne pour faire respecter la loi ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sébastien Vidal est né à Tulle en 1971. Après 24 années en gendarmerie, il est revenu en Corrèze et vit désormais à Saint Jal. Aux éditions Le mot et le reste, il a publié Ça restera comme une lumière et Où reposent nos ombres, lauréat du Prix du Roman noir 2023 des Bibliothèques et des Médiathèques de Grand Cognac, du Prix de la Briance 2023, sélectionné pour le prix Dora Suarez 2023. Son dernirr roman De neige et de vent est lauréat du Prix Landerneau Polar 2024.

 

 

Avis :

Ecrivain retraité de la gendarmerie, Sébastien Vidal fait exploser la haine et la violence dans un village de montagne coupé du monde par une tempête : une vision miniature de ce que l’aveuglement et la peur de l’autre pourraient finir par produire à plus grande échelle dans le contexte actuel de radicalisation populiste.

C’est un petit village des Alpes au nom prédestiné, Tordinona, comme la prison papale où l’on enfermait les suspects d’hérésie au temps de l’Inquisition à Rome. Et, à dire vrai, ce lieu perdu et isolé regroupant une poignée de familles accrochées depuis toujours à ce décor immuable a tout de la forteresse inexpugnable, ordinairement repliée sur elle-même dans l’aversion au changement et la détestation de l’étranger, transformée l’hiver en huis clos hermétique quand le vent hurlant et la neige par tombereaux achèvent de blanchir à tous les sens du terme cette zone sans couverture téléphonique. 

Lorsque, cette nuit de tempête inaugurant le récit, une avalanche emporte le pont qui constituait le dernier lien avec la civilisation, l’enfermement le plus total referme ses mâchoires sur le village, y bloquant malgré eux deux gendarmes dans leur tournée et un voyageur itinérant n’ayant pour tout bagage que son chien et son teint basané. Alors que sévit la tourmente, le garde-champêtre découvre dans la neige le corps sans vie, porteur de marques de strangulation, de la jeune fille du maire. Aveuglé par la douleur et la fureur, ce dernier n’en a plus aussitôt qu’après l’étranger de passage. 

Face à cet homme sanguin à l’autorité d’autant plus incontestée qu’avec son usine d’embouteillage d’eau de source il est le principal employeur au village et qu’il a fait des hommes de la société de chasse qu’il préside une milice à sa solde, les gendarmes et l’homme que tous entendent lyncher n’ont d’autre choix que de se retrancher pour soutenir le siège d’habitants aussi obtus que déchaînés. Au chaos de la tempête s’ajoute celui des hommes, dans un affrontement entre les représentants des règles de droit et les partisans d’une justice privée arbitraire et inepte rappelant les pires moments de l’histoire du Sud américain : une résurgence de violence tout à fait symbolique dans le contexte politique général actuel.

Si l’on pourra trouver le trait un peu forcé et les villageois un rien caricaturaux, c’est que, peu en chaut le réalisme du récit, ce qui compte ici est l’atmosphère d’épouvante et de chaos, le déchaînement des éléments ne soulignant que mieux la férocité démente des hommes quand l’emballement collectif face à la peur les mène aux pires comportements. Mais, tout n’est pas noir et blanc dans cette histoire qui sait trouver aussi quelques pépites d’humanité et de bon sens chez certains personnages, histoire de ne pas plomber totalement la vision de notre futur. (3,5/5)

 

 

Citations :

À Tordinona, on vit entre soi depuis toujours, Internet et la modernité n’ont rien changé à ça. Les mêmes familles depuis le milieu du dix-neuvième siècle, les mêmes lignées ayant engendré les mêmes faces bourrues, les mêmes yeux suspicieux et fureteurs, les mêmes barbes fournies sous des fronts larges et épais, boucliers pour des caboches plus dures que le roc. Ça c’est pour les hommes. À leurs côtés, on a des épouses et des mères dévouées. Pour les femmes libérées, il faudra attendre encore un peu. Ici, on n’aime pas le changement, donc on n’aime pas les étrangers, même les touristes, qu’ils aillent se faire escroquer ailleurs. Ici, on vivote entre têtes connues, on se parle avec des mots familiers, et les allures et les profils, les traits de caractère, sont plus fiables que les cartes de visite et les réputations. Le village se meurt, mais au moins les Tordinonais meurent entre eux.
 
 
Pour le reste, on n'a pas de gros besoins, et dans ce monde, si tu veux être libre, le nerf de la guerre, c'est ton train de vie. Moins tu as de besoins, moins tu as besoin d'argent, et donc plus tu as de temps pour vivre vraiment.


 

mercredi 11 juin 2025

[Mention, Michaël] Qu'un sang impur

 





J'ai aimé 

 

Titre : Qu'un sang impur

Auteur : Michaël MENTION

Parution :  2025 (Belfond)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman apocalyptique, Qu'un sang impur dissèque le vivre-ensemble dans une atmosphère à la John Carpenter, entre 28 jours plus tard et The Walking Dead.
Matt, jeune père de famille, savoure une bière en terrasse à Paris, quand se produit un étrange phénomène : toutes les feuilles des arbres tombent instantanément, avant qu'une onde de choc surpuissante ébranle la capitale. Attentat ? Séisme ? Explosion nucléaire ? À la suite d'un mouvement de panique sans précédent, et en l'absence d'informations, le président décide de confiner les habitants. Matt, Clem et leur fils de quatre ans se retrouvent prisonniers de leur immeuble en banlieue et tentent d'organiser le quotidien avec leurs voisins. Jusqu'à ce qu'une terrifiante épidémie gangrène la population...
Entre solidarité, lâcheté et sacrifice, jusqu'où Matt et Clem iront-ils pour survivre et protéger leur fils ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Mention est né en 1979. Passionné de rock et d'histoire, il accède à la reconnaissance avec sa trilogie policière consacrée à l'Angleterre, récompensée par le Grand Prix du roman noir au Festival international de Beaune en 2013 et le prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015. Il est l'auteur de treize romans, dont Power (10/18, 2019), lauréat du Grand Prix du Festival Sans Nom de Mulhouse et du prix Polars pourpres, La Voix secrète (10/18, 2017) et Les Gentils (Belfond, 2023), lauréat du Grand Prix Dora-Suarez 2024 et du prix Méditerranée Polar 2024.

 

 

Avis :

Après le roman noir, le polar historique et le western, Michaël Mention s’attaque au roman apocalyptique avec une histoire sanglante de pandémie et de confinement prétexte à une critique sociale.

Dans un futur proche, un virus très ancien réactivé par une catastrophe naturelle déferle sur l’Europe en transformant les personnes infectées en zombies cannibales. Les gouvernements ayant décrété le confinement le plus strict, Matt, son épouse et leur jeune fils se retrouvent coincés avec les habitants de leur immeuble parisien dans un huis clos évoquant notre expérience de 2020 démultipliée à l’extrême. La solidarité fonctionne un temps, mais la tension croissante, alors que les tentatives d’intrusion de zombies et les nouvelles contradictoires propagées par les chaînes d’information continue et par les réseaux sociaux exacerbent l’angoisse jusqu’à l’insupportable, finit par corrompre à ce point les relations au sein de ce microcosme que de nouveaux dangers, cette fois tout intérieurs à l’immeuble, achèvent de faire exploser le semblant de sécurité construit par ses habitants. 

Lancé dès la scène-choc introductive, le rythme va crescendo dans un enchaînement de péripéties qui n’a rien à envier aux films les plus efficaces du genre. Pour autant, ce n’est pas l’angoisse qui prend le dessus chez le lecteur, comme tenu à distance par l’ironie et l’humour noir qui imprègnent le récit. Pendant que sévit à l’extérieur une folie furieuse perçue aux travers des incertitudes entretenues par les dérives des réseaux d’information, l’on fait la connaissance des personnages à l’intérieur de l’immeuble, l’on visite leur psychologie pour s’apercevoir qu’au bout du compte, nul n’est besoin d’un virus pour faire de l’homme un animal dangereux. Entre radicalisation des façons de penser et haine de l’autre, la société toute entière s’est faite amadou prêt à s’enflammer sans réfléchir à la première étincelle un peu conséquente. Le cannibalisme n’est certes pas la seule façon de s’entre-dévorer…

Assez efficace pour une lecture agréable, le livre pourra sembler manquer à la fois de puissance dans l’angoisse – sans comparaison sur ce plan avec un modèle du genre : Le chant du prophète de Paul Lynch – et de profondeur dans la vision somme toute assez sommaire qu’il propose des travers de la société contemporaine. Reste une narration maîtrisée au rythme prenant et à l’ironie grinçante, pour une parabole tournant en dérision jusque dans son titre les valeurs défaillantes d’une société plus très sûre de sa boussole. (3,5/5)

 

 

Citation :

Drôle d’époque où des starlettes du Net vendent l’eau de leur bain 5 000 balles tandis que des agriculteurs crèvent la dalle en bossant 20 heures/24.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 13 novembre 2024

[Joncour, Serge] Chaleur humaine

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chaleur humaine

Auteur : Serge JONCOUR

Parution :  2023 (Albin Michel)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ceci est un roman total.
Entrelaçant l’histoire du monde et une histoire de famille, il embrasse notre présent et nos fautes passées. En quelques semaines, du début du mois de janvier 2020 à la fin du mois de mars, le quotidien d’une famille française va basculer en même temps que l’humanité.
Fuyant le confinement urbain, Vanessa, Caroline et Agathe se réfugient aux Bertranges, une ferme du Lot entre les collines et la rivière, où leurs parents vivent toujours. Les trois sœurs y retrouvent Alexandre, ce frère si rassurant avec qui elles sont pourtant en froid depuis quinze ans, ainsi que des animaux qui vont resserrer les liens du clan. Tandis que, du dérèglement climatique aux règlements de compte, des épidémies aux amours retrouvées, la nature reprend ses droits, ces hommes et ces femmes vont vivre un huis clos d’une rare intensité.
Avec Chaleur humaine, Serge Joncour nous tend un miroir vertigineux et, ce faisant, il ajoute une pierre essentielle à son œuvre.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Serge Joncour a pratiqué différents métiers avant d'entrer en écriture. Ses romans, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma, ont été couronnés de nombreux prix littéraires.

 

 

Avis :

Nul besoin d’avoir lu « Nature humaine » pour savourer ce second volet, tendre et malicieux, des tribulations d’une famille française aux prises avec les transformations de son siècle. Nous sommes au printemps 2020 et une inquiétante épidémie pousse trois sœurs – elles qui s’étaient tant empressées, il y a une quinzaine d’années, de céder aux sirènes de la ville, à Toulouse, Rodez et Paris – à se réfugier avec mari et enfants aux Bertranges, la ferme familiale qu’à proximité de leurs parents désormais retraités, leur frère Alexandre continue de faire vivre au plus profond du Lot. Commence une cohabitation agitée, où griefs et non-dits n’auront pourtant d’autres choix que de s’effacer face à l’impondérable et brutale réalité des contingences.

Mille petits riens peuplent cette chronique, au plus près du quotidien, du tsunami sanitaire qui ébranla le monde en venant lui rappeler ses fragilités. Ce sont eux qui, de personnages en images saisis par une plume fort naturellement travaillée, dessinent une docufiction saisissante de vie et de réalisme qui, avec l’incomparable puissance du roman, vient fixer dans nos mémoires cet épisode qui a surpris tout le monde mais qui en dit tant sur nos vies et sur notre place dans l’écosystème qu’est la planète. Tandis que l’on s’identifie sans peine aux attachants protagonistes diversement copiés sur la vie pour peindre la société dans son ensemble, l’on se retrouve transplanté, comme par une sorte de retour en un temps oublié par un monde vivant majoritairement hors-sol, dans un coin de nature préservé, une sorte d’image universelle de la France rurale.

Là, un Alexandre emblématique de ces agriculteurs mis au rancart par la société moderne voit soudain les regards se recentrer, alors que, dans le désarroi général des siens brutalement ramenés aux fondamentaux de la survie, il se retrouve dans le rôle inattendu de pilier de sa famille. Lui qui assistait dans l’indifférence générale à la lente mais inexorable transformation de son bout de territoire, les éoliennes bientôt plus présentes dans le paysage que les arbres décimés par les maladies et les parasites, récupère enfin un peu de l’attention et de la considération du monde, mais pour combien de temps ? De satisfactions rustiques en incidents divers imprimés en marge de ce confinement rural, le récit se colore de préoccupations environnementales débordant largement le seul contexte pandémique de la Covid-19.

Entrelaçant l’histoire mondiale à celle d’une famille, Serge Joncour nous tend un miroir de nos erreurs passées et de notre situation actuelle pour mieux nous inviter à réfléchir. Car, prévient-il,  « la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif. » (4/5)

 

 

Citations :

— Tu vois, papi, à force on n’a plus peur, lança Mathéo à son grand-père sans se retourner.
— Et t’avais peur de quoi, de la nuit ?
— Non, du virus, du confinement, tout ça…
— C’est bien. Alors dis-toi qu’un jour, de cette peur on en rira. Peut-être même qu’on la regrettera.
— Ah bon, pourquoi ?
Jean ne répondit pas tout de suite. Il avait cessé d’avancer, puis il continua tout bas, pour que personne ne l’entende, sinon Angèle dont il serra plus fort le bras :
— Parce qu’elle n’est rien au regard de toutes celles qui nous attendent.


Jean et Angèle en restèrent là, sachant depuis longtemps qu’il en était ainsi : la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif.