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jeudi 30 octobre 2025

[Sepetys, Ruta] Si je dois te trahir

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Si je dois te trahir (I Must Betray You)

Auteur : Ruta SEPETYS

Traduction : Faustina FIORE

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en
2023 et 2024
                   (Gallimard)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Bucarest, octobre 1989.
Lycéen, passionné de cinéma américain, Cristian Florescu rêve de devenir écrivain, mais dans la Roumanie du dictateur Ceausescu, même le rêve peut être dangereux. Le jour où il est convoqué par la Securitate, Cristian doit choisir: travailler pour la police secrète ou résister et perdre ceux qu'il aime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ruta Sepetys est née dans le Michigan où elle a été élevée dans l'amour de la musique et des livres par une famille d'artistes. Elle étudie la finance internationale et vit quelque temps en Europe (Paris). Puis elle part pour Los Angeles afin de travailler dans l'industrie de la musique. Aujourd'hui mariée, elle vit dans le Tennessee, à Nashville, avec sa famille.
Ruta Sepetys a reçu la Médaille Carnegie 2023 pour son roman Le sel de nos larmes.

 

 

Avis :

Il y a trente-cinq ans, une insurrection populaire mettait fin à l’une des dictatures les plus singulières et impitoyables d’Europe : celle de Nicolae et Elena Ceausescu. Après plusieurs romans, dont un premier consacré aux horreurs du goulag, l’auteur américano-lituanienne Ruta Sepetys publiait en 2022 un roman jeunesse, aujourd’hui réédité au format poche. Dans une narration haletante, nourrie d’un travail de recherche rigoureux, elle revient sur ce soulèvement et sa lente fermentation, entre faim et terreur.

Cristian, lycéen à Bucarest en 1989, raconte son quotidien : la ville grise comme un « monochrome froid », les files interminables pour des fayots périmés, l’appartement glacial, et surtout, la peur. Peur de finir dans les geôles où l’on meurt sous la torture. Peur de perdre son emploi ou pire, au moindre soupçon de déviation. Peur face à un contrôle total, jusqu’à l’absurde : une police gynécologique veille même au devoir de reproduction des femmes.

Ce ne sont pas seulement les agents de la Securitate et leur cruauté barbare qui font trembler. C’est de tout un chacun qu’il faut se méfier – « Ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. » –, la police secrète recrutant et terrorisant un réseau serré d’informateurs civils – une personne sur dix, estime-t-on. Jusqu’au sein des familles, on parle à voix basse, par crainte des « Philips », ces micros dissimulés partout. Parfois, on ne parle pas du tout, la trahison s’immisçant dans les couples et les fratries, les uns dressés contre les autres par le chantage et la terreur organisée.

Malgré tout, le couvercle jeté sur le pays ne parvient pas à demeurer totalement hermétique. Livres, magazines et vidéos venus de l’Ouest circulent sous le manteau, tandis que des radios clandestines occidentales maintiennent tant bien que mal le lien avec le monde. 1989, c’est la chute du mur de Berlin et la révolution de velours en Pologne et en Tchécoslovaquie. En Roumanie, la révolte éclate à Timișoara, puis gagne Bucarest, Cristian et les étudiants en première ligne. A la paranoïa succède une vague d’espoir que ni le sang ni la violence ne pourront contenir. 

Illustré de photographies en fin d’ouvrage, ce récit traversé par un souffle romanesque puissant n’est pas seulement prenant, mais essentiel. Par sa précision historique et sa restitution saisissante du quotidien sous Ceausescu, il bouleverse autant qu’il éclaire. En donnant voix à un adolescent, il rend l’histoire accessible sans jamais l’édulcorer. Bien plus qu’un roman jeunesse, c’est un témoignage à la portée universelle, un outil de mémoire et de transmission, à mettre entre toutes les mains. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le ciel nocturne et nuageux me recouvrait, noir, dépourvu de lumière. De grands bâtiments couleur cendre s’élevaient de part et d’autre de la rue, m’écrasant de leur hauteur. Vivre à Bucarest revenait à vivre dans une photo en noir et blanc. Une existence dans un monochrome froid. On savait que la couleur existait, quelque part, loin de la palette de ciment et de charbon de la ville, mais il était impossible d’y accéder, de s’extirper du gris. Même ma culpabilité avait un goût grisâtre, comme si j’avais avalé une cuillerée de suie.
 

Tout appartenait au parti.
Et la parti consignait tout.
« Des micros dans chaque coin, se lamentait Bunu. Des Philips dedans, des Philips dehors... »
Les « Philips » étaient les micros dissimulés un peu partout, disait-on. Dans les murs, les téléphones, les cendriers. Les familles observaient donc les mêmes consignes : à la maison, on ne parlait qu’à voix basse.
La surveillance constante oppressait ma mère. Ses mains tremblaient ; ses yeux erraient sans cesse ici et là ; elle était presque aussi maigre que les cigarettes qu’elle fumait.
 

Ne sachant pas quoi dire, ou faire pour la consoler, je la laissai pleurer, comme elle l’avait sans doute fait pendant la visite de la « police gynécologique ». Les femmes étaient régulièrement examinées sur leur lieu de travail pour vérifier si elles étaient enceintes. Ces examens rudimentaires réalisés par des inspecteurs médecins étaient humiliants, horribles, sans même parler du non-respect de l’hygiène.
Ceausescu voulait augmenter la population, pour gonfler la masse des travailleurs. Une croissance démographique provoquerait une croissance économique. Les adultes sans enfants devaient payer un impôt.
 

Tu es intelligent, Cristian. Par bonheur, même dans ce pays, on ne peut pas t’enlever ça. Mais ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. Ici, on ne peut pas avoir de confident.
 

La chance a toujours un prix. La malchance, elle, est gratuite.
 

Le soupçon est une forme de terreur. Le régime nous dresse les uns contre les autres. Nous ne pouvons pas nous regrouper, faire preuve de solidarité, parce que nous ne savons jamais qui mérite notre confiance et qui est un informateur.
- Ne parle comme ça ! avait grondé mon père.
- Tu vois, même ici, dans la rue, discuter avec ton propre père t’inquiète. Tu es devenu un homme sans voix. La méfiance est insidieuse. Elle provoque la schizophrénie et pourrit les relations. A la maison, tu es quelqu’un qui parle à voix basse. Dans la rue, ou dans les files d’attente, tu es quelqu’un d’autre. Dis-moi, qui est-tu ?
 
 
Ton père a faim, Cristian, m’avait expliqué Bunu. Au sens propre et au sens figuré. Des tickets de rationnement, dans les années quatre-vingt ? Nous avions plus à manger pendant la seconde Guerre mondiale ! Te rends-tu compte à quel point c’est de la folie ? Ils nous ont lavé le cerveau, nous ont convaincus de faire la queue pendant des heures et de nous réjouir quand nous rapportons des fayots périmés. Mais quel est le prix pour notre amour-propre ?


 

vendredi 4 octobre 2024

[Arfi, Fabrice] La troisième vie

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La troisième vie

Auteur : Fabrice ARFI

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En septembre 1969, Vincenzo Benedetto, un dessinateur industriel roumain, franchit le rideau de fer pour rejoindre la France, qu’il ne quittera plus. A-t-il fui la Roumanie pour retrouver sa famille installée à Villeurbanne ? Est-il un agent secret à la solde de la Securitate ?

Dans ce récit haletant, à la croisée du roman d’espionnage, du suspense politique et de la chronique familiale, Fabrice Arfi court après les fantômes d’un homme et tente de percer le secret d’une vie où tout s’invente. Même la vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fabrice Arfi est co-responsable des enquêtes à Mediapart. Il est à l’origine de nombreuses révélations dans les affaires Karachi, Bettencourt et Cahuzac. Il a aussi dévoilé l’affaire des financements libyens de Nicolas Sarkozy. Au Seuil, il a déjà publié, en 2018, D’argent et de sang, adapté en série par le réalisateur Xavier Giannoli.

 

 

Avis :

Journaliste d’investigation à l’origine de nombreuses révélations dans plusieurs affaires retentissantes, Fabrice Arfi publie aujourd’hui le résultat de plus de quinze ans d’une enquête qui nous replonge dans les arcanes de l’espionnage en pleine Guerre Froide.

En 1968, alors que depuis un demi-siècle on l’avait porté disparu sur le terrible front d’Isonzo – le Verdun italien – lors de la première guerre mondiale, quelle n’est pas la stupéfaction de sa famille, désormais établie en région lyonnaise, d’apprendre que le soldat Vincenzo avait en réalité réussi à gagner la Roumanie et que, bien vivant, il y est devenu dessinateur industriel. Le rideau de fer les sépare, qu’à cela ne tienne, les efforts des siens ont tôt fait de soulever des montagnes, et voilà notre homme qui, en 1969, quitte définitivement la Roumanie de Ceaușescu pour une nouvelle vie à Villeurbanne. Une vie tranquille et sans histoire, quoique…

Menant l’enquête en recroisant les sources, dont certaines touchant au plus près des services secrets français et étrangers, Fabrice Arfi ne manque pas d’arguments, à défaut de preuves, pour convaincre des très probables activités sous couverture de cet homme si miraculeusement réapparu. Mais quelles informations, provenant de quelles sources, aurait-il bien pu servir à véhiculer jusqu’aux oreilles de la Securitate ? Là encore, pas de preuves, mais un faisceau d’indices gros comme le bras pointant vers une personnalité au centre de nombreuses affaires et polémiques - passé vichyste et accusations d’espionnage - : Charles Hernu, ministre de la Défense sous François Mitterrand.

Si, aussi longue et minutieuse soit son enquête, Fabrice Arfi ne s’en casse pas moins les dents sur l’absence de preuves définitives, ce livre documenté et convaincant laisse au final assez peu de place au doute dans l'esprit du lecteur. Pas toujours absolument passionnante lorsqu’il s’agit des méandres intriqués du monde des services de renseignement, cette histoire un peu ancienne entre étrangement en résonance avec l’actualité et la famille si « normale » d’espions russes récemment libérés par la Slovénie dans le cadre d’un échange.

Un livre sérieux, bien informé et étayé, qui se lit presque comme un roman dans sa première partie centrée sur la légende de son personnage central, pour se faire ensuite un peu plus aride pour les non passionnés d’espionnage. (3,5/5)

 

 

Citation :

Tout le monde a trois vies : une vie publique, une vie privée et une vie secrète. (Gabriel Garcia Marquez)


 

vendredi 26 juillet 2024

[BOTEZ Eugeniu (BART Jean)] Europolis

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Europolis

Auteur : Eugeniu BOTEZ (Jean BART)

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : en roumain en 1933,
                  en français en 2016 (Auto-édition)

Pages : 302

 

 

 

 

 

 

Présentation :

Europolis, le roman de Jean Bart, pseudonyme d'Eugeniu Botez, constitue une évocation sans équivalent du petit port cosmopolite de Sulina au début du vingtième siècle, à l'époque de la Commission européenne du Danube. Parabole sur la différence autant que récit d'aventure, il couronne l’œuvre d'un personnage de la littérature roumaine, à la fois écrivain et capitaine de navire et demeure aujourd'hui encore un exceptionnel morceau de bravoure.

 

Un mot sur l'auteur :

Le Roumain Eugenio Botez (1874-1933) achève ses études d'Officier de la Marine à bord du navire-école Mircea dont il prendra plus tard le commandement, avant de travailler dans l'administration navale et portuaire. Cofondateur de la Revue Maritime ainsi que de la Ligue Navale Roumaine (Liga Navală Română) en 1928, il collabore à différents magazines littéraires. Ses ouvrages paraissent entre ses missions officielles en Suède, aux États-Unis, à Genève et à Paris où il est secrétaire de La Ligue Navale Roumaine, spécialiste des problématiques du Danube. Il commence à utiliser le pseudo littéraire de Jean Bart en 1911, en ajoutant entre parenthèses son vrai nom. Son dernier ouvrage, le roman Europolis paraît en 1933, l’année de sa mort.
 

Avis :  

Europolis devait être le premier tome d’une trilogie. Le décès de l’écrivain l’année de sa parution, en 1933, en a décidé autrement. Fasciné par le corsaire Jean Bart au point de choisir son nom comme pseudo, cet officier de marine devenu ensuite administrateur portuaire, puis secrétaire d’une ONG destinée à promouvoir la culture et les intérêts maritimes de la Roumanie, fait aujourd’hui partie des auteurs classiques de langue roumaine. Sa manière de peindre le petit monde de la ville de Sulina, à l’embouchure du Danube dans les années 1920, laisse d’ailleurs germer dans l’esprit du lecteur l’idée d’un Pagnol levantin.

Au fil du temps tour à tour byzantine, moldave, turque et enfin roumaine, la petite ville portuaire de Sulina est si stratégiquement placée aux bouches du Danube sur la mer Noire, tout près de la frontière ukrainienne, qu’« après la guerre de Crimée, du temps où la Turquie ne pouvait et où la Russie ne voulait pas entretenir l’embouchure du Danube pour la garder ouverte à la navigation, on [y] a provisoirement créé une Commission européenne chargée des tâches techniques permettant aux grandes puissances d’envoyer leurs navires sur le Danube pour y charger le blé roumain dont elles avaient besoin. » A l’époque du récit dans les années 1920s, et même si la Commission ne sert alors plus à grand-chose, la ville est donc toujours coupée en deux par une palissade délimitant deux Etats distincts. « A droite de la palissade, c’est la Roumanie, à gauche, la Commission européenne du Danube », un territoire fermé battant son propre pavillon, « un Etat dans l’État » que « la population bigarrée d’ici, indigène et étrangère, considère avec respect et timidité », tandis qu’« une lutte sourde oppose depuis un demi-siècle l’autorité nationale et l’autorité internationale. »

Mais la Sulina alors encore prospère a beau s’accrocher à ses illusions de petite capitale européenne, elle sait par devers elle sa fragilité. L’envasement du delta et le manque d’entretien des digues sont une menace dont tout le monde a conscience ici. Si le trafic maritime y devenait impossible, la ville mourrait abandonnée. Et c’est dans une atmosphère crépusculaire, avec la prescience d’une décadence à venir, que s’engage cette histoire qui, de cocasse et bon enfant, va tourner au drame pour ses protagonistes, terrible préfiguration du malheur et de la mort qui viendront frapper la ville demain.

Tout commence par un malentendu, lorsque Nicola Marulis, embarqué il y a bien longtemps pour l’Amérique, annonce son retour dans une lettre à son frère Stamati. Une vague de folles spéculations déferle aussitôt sur la ville, et quand Nicola débarque enfin, flanqué de sa belle et plantureuse métisse de fille, la nouvelle s’est déjà répandue qu’une pluie de dollars va changer la vie à Sulina. Le temps que le rêve se dégonfle, cupidité et jalousies auront déjà enclenché l’engrenage de la tragédie. Après l’embrasement des attentes viendra le temps des désillusions et du désespoir, en une cascade d’événements tous plus terribles les uns que les autres. Personne n’en sortira indemne, surtout pas l’innocente métisse à la peau noire dont la chute sera de toutes la plus injuste et la plus cruelle.

C’est ainsi qu’avec sa galerie de portraits finement croqués dans le décor sans pareil de cette petite colonie agrippée aux derniers feux d’une prospérité qui s’étiole, le récit nourri d’une fine connaissance des lieux et de leur atmosphère décadente – il n’est pas jusqu’à la grâce des grands voiliers qui ne cède le pas à la raideur martiale des navires à moteur, comme en rappel des changements tant redoutés massant leur nuée sombre à l’horizon – resserre implacablement les fils fort classiques d’une tragédie grecque débordant d’authenticité et donnant à réfléchir au cycle de vie et de mort des lieux, des villes et des civilisations.

Soulignons au passage l’admirable engagement de la traductrice Gabrielle Danoux, à qui les francophones doivent la découverte de bon nombre d’auteurs roumains. Et même si, publiée en auto-édition, cette version française pâtit de l’absence d’un service de relecture, c’est sur un vrai coup de coeur et le regret des deux tomes manquant à la trilogie que s’achève cette lecture à valeur de classique. (5/5)

 

Citation : 

Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil du temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube.
En attendant, cette cité ancestrale se développe ou décline selon la récolte annuelle.
La population double les années d’abondance et baisse les années de vaches maigres.
D’où vient tout ce monde bigarré ? Marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes de toutes sortes. Oiseaux de proie assoiffés de gain se réunissent ici comme des sauterelles sur l’étroite langue de terre entre le Danube et la mer.
Comme par miracle surgissent bureaux, boutiques, cafés, bistrots, bodegas, cafés-concerts, lupanars, boîtes de nuit, en quelques jours comme des champignons sortis de terre. Toute la nuit, à la lumière électrique, vrombissent les élévateurs par où le blé coule à torrents comme de la poudre d’or des chalands dans les bateaux qui l’emportent sur les mers, vers d’autres pays. Le commerce d’aventures, les jeux de hasard s’épanouissent, et l’argent passe rapidement d’une main à l’autre. Quelle époque féérique ! Ce ne sont que chansons, cris, scandales, larcins, trahisons, un appétit effréné de plaisirs, une vie bruyante, débauchée… jusqu’à ce que le robinet de l’exportation soit fermé.
Une mauvaise année, une maigre récolte et tout le souk maritime disparaît d’un coup de baguette magique : tous se dispersent dans la nuit comme des perdrix. La plupart, là où ils atterrissent, souvent dans une misère noire, demeurent les yeux rivés vers le ciel, rêvant des sept vaches grasses, attendant le retour de la terre promise où le blé pousse, les bonnes années arrosé par la pluie envoyée par le ciel et, les mauvaises années, humidifié par la sueur du paysan roumain.

 

dimanche 19 mai 2024

[Ifrim, Clelia] Les agneaux d'Abel

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les agneaux d'Abel (Mieii lui Abel)

Auteur : Clelia Ifrim

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution :  en roumain et en français
                   en 2023 (Limes)

Pages : 60

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dès le premier vers, la poésie de Clelia Ifrim ouvre des fenêtres, vers l’intérieur des êtres et de la nature, afin de « faire pour [eux]/ littératie foncière/ et écrire dans leur langue,/ j’étais ici aussi ! ». Le témoignage court, mais doux et fort à la fois d’un voyage initiatique et mystique dans les terres « des racines ». Mais ces fenêtres sont aussi autant de ponts vers l’extérieur céleste qu’il importe au lecteur d’explorer pieusement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur et sur la traductrice : 

Clelia Ifrim est née à Bucarest, où elle vit toujours. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (USR), de l’Association internationale des écrivains et artistes (IWA) des États-Unis, de l’Association universelle des poètes japonais (JUNPA), membre honoraire à vie de la Fondation culturelle libanaise Naji Naaman. Trois de ses recueils de poésie ont été traduits en japonais par Mariko Sumikura et publiés par JUNPA Books au Japon. Deux de ses poèmes ont été sélectionnés par la JAXA — l’agence spatiale japonaise — et déposés sur le module spatial Kibo de la Station spatiale internationale.
 
Gabrielle Danoux est née en 1975 à Bucarest. Après un baccalauréat littéraire au Lycée français de Bucarest, hypokhâgne à Strasbourg, une licence de lettres et une maîtrise de droit, elle devient juriste et traductrice d’entreprise. Depuis 2017, elle exerce exclusivement l’activité de traductrice littéraire, avec déjà de nombreux romans et recueils de poésie à son actif.

 

 

Avis :

Cette fois publié directement dans une édition bilingue franco-roumaine, le dernier recueil de poésie de Clelia Ifrim tient en quelques pages seulement, qui suffisent à éblouir de fulgurances tapies au détour des mots ou des images.

Hiver, arbres nus, lumière étincelante sur la glace, gel blanc et immobilité de pierre : les paysages intérieurs de l’auteur sont à l’image de cette campagne roumaine enserrée par les doigts durs et froids de la répression, de la solitude et de la pauvreté, les gens comme autant de patients confinés en salle d’attente, minces silhouettes dépourvues de l’essentiel, aperçues de loin derrière des fenêtres et des murs gris où s’exerce la pesanteur d’un système résumé à des barbelés. S’ils ne se sont pas transformés en « lourds pompons de pierre » perdus sur le chemin de la fuite, ceux qui ne sont pas partis avec les oiseaux subissent un hiver sans fin de froid et de privations, une éternité de solitude qui obstrue leur gorge et leur poitrine de morceaux de glace.

Pourtant, alors que plus personne ne ramasse les corps duveteux des hirondelles tombées en masse sur les chaussées, l’auteur enchaînée à son « piquet de terre », mais forte de ses racines et de l’écriture, s’ingénie à faire voler écrits et paroles comme des oiseaux, cueillant la pourpre de la lavande ou de la flamme craquée à sa poignée d’allumettes pour maintenir en vie l’espoir et la beauté. Ses vers sont comme ces agneaux offerts au ciel par Abel, le frère de Caïn, parce que « le ciel est un livre », un livre ouvert à la page d’aujourd’hui, et que cette page encore blanche permet de croire que tout est toujours possible.

En vingt poèmes ouvrant sous chaque terme des abysses de sens et d’émotions que seules plusieurs lectures permettront d’apprécier pleinement, Clelia Ifrim donne à ressentir, par intuitions puissantes nées entre mots et images, tout un univers, aussi bien intérieur qu’extérieur. Du grand art… (4/5)

 

 

Citation :

Des nuits de la soie reposent sur la corde à linge.
C’est l’hiver et les pinces à linge sont gelées -
hirondelles en bois et en acier.
Des nuits de la soie sont un pont de cordes.
Le vent aussi a gelé.
Personne ne passe.
Chaque hirondelle
a, dans son goitre, une graine de glaçon.
Elles n’ont pas voulu partir à l’automne
dans les pays chauds.
Elles ont voulu rester avec moi.
Pour toujours !
Et moi, dès à présent, je reste avec elle pour l’éternité
avec une graine de glaçon sous la langue.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 11 mai 2024

[Baron, Ovidiu] Promesses

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Promesses          

Auteur : Ovidiu BARON

Parution : Nombre 7 (2024)

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le désir de l’individu de se forger une identité limpide dans laquelle il pourrait se reconnaître en y intégrant plusieurs identités successives, les repères sociaux, la fragilité, le passage d’une ruralité élémentaire à la vie cosmopolite, agitée de la ville, est au cœur du présent recueil.

Il ne s’agit pas d’un village nommé ni d’une ville précise, mais d’espaces psychiques et émotionnels que ces deux concepts représentent. Il s’agit à la fois d’un retour et d’un départ, de la réparation d’une liaison corrompue, mais aussi d’une rupture définitive.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ovidiu Baron a fait des études humanistes, avec un doctorat en littérature comparée à Nice, en 2007. Après son retour en Roumanie, il suit plusieurs cours de spécialisation pour le domaine muséal, en travaillant depuis 2008 au Musée National ASTRA, où il a réalisé nombre de projets éducationnels, expositions, recherches d’ethnologie, le festival de littérature ASTRA Poetic, une collection de contes illustrés, etc. Il a publié plusieurs volumes de prose, poésie, études d’ethnologie et a coordonné l’anthologie de poésie ASTRA Poetic. Ses contes intègrent le projet d’exposition La Mémoire secrète des objets, développé par le Musée ASTRA à partir de 2022. Son premier conte illustré, Le Sentier détourné, a été publié en version française en 2022.

 

 

Avis :

Parti de Roumanie pour ses études, Ovidiu Baron est revenu y mener une carrière artistique, entre organisation de festivals, expositions dans des musées et écriture. Il en a gardé les déchirures d’un transfuge, dont son dernier recueil de poésie, rédigé en français, se fait le reflet mélancolique.

La Roumanie de l’auteur, celle inoubliable de l’enfance, c’est la campagne simple et laborieuse, où entre vaches et récolte du maïs, on se couchait tôt le soir pour économiser l’électricité. Mais c’est surtout le souvenir enchanté de galopades pieds nus entre gamins, le goût des fruits, du jus de raisin fraîchement tiré et d’un dessert au lait, ou encore le paysage de vergers et de forêts depuis la fenêtre de cuisine de sa grand-mère. Chaque poème ou presque relie l’adulte à ses liens d’alors, parents, grands-parents, tantes, vieux professeur et premier amour, et dès le premier vers – « J’aurais pu naître et mourir là-bas et rien (…) ne m’aurait été étranger » –, apparaît le déchirement qui a tout transformé.

« devant la porte mes parents me font un signe de la main »
« y a des gens et des poèmes qui disent que les parents ne cessent jamais d’attendre leurs enfants »
« rien dans ma vie ne ressemble à leurs projections »
« je ne savais pas que les chiens tenaient à s’évader »

« je n’ai plus les clés de ma mémoire »
« trop de contrastes des moi antagoniques »
« et ma mémoire un coffre-fort dont j’ai égaré à tout jamais la clé »

« devant nous des promesses
derrière nous le temps
Il y a ceux qui partent et surtout ceux qui restent »


L’enfant que fut l’auteur aimait lire, fait grave puisque « ceux qui lisent quittent le village » et ensuite « on n’en [entend] jamais rien parler ». Lui est revenu, mais la voyante qu’avait consulté sa mère avait raison. Il est « devenu quelqu’un », mais « installé dans les histoires de [s]es livres / [il n’est] plus apte à comprendre le monde et tout le monde [le fuit] ». Ce monde qu’il aimait et qu’il a quitté ne l’a pas attendu. Son père est mort. Ses anciennes amours ont vécu. Et lui surtout n’est plus le même, transfuge éternellement ambivalent, un pied dans un vieux monde qu’il ne reconnaît et qui ne le reconnaît plus tout à fait, un pied dans une nouvelle identité dont les promesses avaient donc ce prix.

De cet écartèlement entre deux identités, l’auteur a fait une oeuvre poétique pleine d’une mélancolie universelle, qui parle de la fragilité et du temps qui passe jusqu’à vous voler vos affections les plus chères. Coup de coeur. (5/5)

« j’ai été vraiment triste je vous le jure
j’ai creusé ma mémoire pour retrouver son visage (…)
je n’ai pas pu pleurer »

 

 

Citations :

lire c’est mourir
parce que lire c’est vivre
tu lis un livre tu gagnes une vie
jour après jour vie après vie
toujours nostalgique d’une autre vie
passée rêvée ou pas encore



devant nous des promesses
derrière nous le temps
il y a ceux qui partent et surtout ceux qui restent
et qui rient
le rire diaboliquement amoureux de la vie
c’est lui qui est devant nous
qui semble poser des questions
garde le silence sans se taire
tue en caressant



il n’apprend même pas ses leçons il lit répète mon père en s’éloignant
alors mon garçon si tu lis seulement laisse tomber
Il faut aller récolter le maïs
dehors mon arrière-grand-père nous attend
ne le laissez plus lire dit-il
cela les prédispose à fumer
et encore ce qui est plus grave c’est que
ceux qui lisent quittent le village
y en a au moins trois qui sont partis et on n’en a jamais rien entendu parler

 

jeudi 25 avril 2024

[Lazar, Liliana] Carpates

 





J'ai aimé

 

Titre : Carpates

Auteur : Liliana LAZAR

Parution :  2024 (Plon)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un voyage dans les Carpates ne s’improvise pas.
Piégés par la neige au cœur de la montagne roumaine, Jeanne et Boris, un couple de Français, trouvent refuge dans un étrange hameau – la Colonie – dirigée par des femmes.
Alors qu’ils se croient sauvés, débute une plongée vertigineuse dans le monde des vieux-croyants, une communauté aux lois archaïques, qui protège un impensable secret.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en Moldavie en 1972, Liliana Lazar vit en France depuis 1996 et écrit en français. Son roman Terre des Affranchis a reçu le Prix de la Romancière Francophone 2010.

 

 

Avis :

Si elle vit depuis près de trente ans en France, Liliana Lazar est à ce point habitée par la forêt de son enfance, en Moldavie roumaine où son père était garde-forestier, que l’on retrouve encore et toujours ce lieu « du sauvage, de l'animalité et de la force païenne » au coeur de ses romans. Elle nous transporte au plus touffu des épicéas de la montagne des Carpates, là où une étrange communauté religieuse vit discrètement au rythme de pratiques mystérieuses.

Nous sommes en 1992, pas si longtemps après la chute de Ceausescu. Deux Français, Boris et Jeanne, lui boxeur professionnel, elle anthropologue sachant parler roumain, se rendent à Rodna, une petite ville des Carpates, pour y recueillir des témoignages utiles à la thèse de la jeune femme. Déjà fragilisée – elle ne lui a pas annoncée qu’elle est enceinte, il lui cache le courrier rejetant sa candidature pour le poste universitaire qu’elle convoite –, l’entente au sein du couple résiste mal au climat déstabilisant qui accompagne leur périple. Après une nuit agitée dans l’atmosphère inquiétante d’une auberge isolée, voilà que leur Peugeot 504 tombe en panne en pleine montagne, sur une route peu fréquentée que la neige de plus en plus abondante est en passe de rendre impraticable.

Aventurés dans la forêt en quête de secours, les deux naufragés rejoignent une étrange communauté, totalement coupée du monde, composée de Lipovènes – vieux-croyants orthodoxes chassés de la Russie tsariste et réfugiés entre Ukraine, Roumanie et Moldavie – et de femmes diversement poussées à les rejoindre par la maltraitance des hommes. Tous vivent en autarcie, sous la houlette matriarcale et résolument misandre d’une certaine mama Otilia. Si, chez Jeanne, l’anthropologue trouve aussitôt de quoi s’accommoder de ce que les conditions météorologiques annoncent comme une longue réclusion, le bouillant Boris n’a qu’une hâte : regagner la civilisation. C’est sans compter les règles de cette microsociété, peu soucieuse de voir divulgué le secret de son existence...

S’inspirant très librement de la géographie de son enfance et d’ingrédients culturels originaux, tout droits venus de profondeurs historiques et religieuses d’un autre âge, la plume de cette auteur qui a si admirablement adopté la langue française excelle à épaissir une atmosphère mystérieuse et inquiétante, tendue autour de l’étrangeté de gens nous imposant bientôt leur oppressant huis clos. Fallait-il pour autant charger la mule jusqu’à l’invraisemblance ? Si l’intrigue en gagne en péripéties mouvementées jusqu’à un final des plus haletants que ne renierait pas le cinéma d’épouvante, l’on pourra sentir poindre le regret que, aussi récréatif et prenant que cela soit, l’ensemble finisse par gêner aux entournures d’un féminisme exacerbé jusqu’à la haine et la folie.

Un excellent roman d’atmosphère donc, pour une lecture pleine d’angoisse et d’étrangeté, mais un grand point d’interrogation quant à la forme outrancière qu’y revêt le féminisme, à la manière par exemple de Sophie Pointurier dans Femme portant un fusil. (3/5)

 

 

Citation :

Placée en exergue de la première page, une citation piquait la curiosité : « L’étranger ne voit que ce qu’il connaît déjà. » Dans l’introduction, Jeanne expliquait sa méthode, son « approche guidée par le pragmatisme et l’humilité. Partir à la découverte de l’Autre, dépasser les apparences, se faire discrète, dans l’espoir de percer les mystères d’un monde qui, pour une part, restera toujours inconnu ». Combien de fois ne s’était-elle comparée à ces passionnés qui peuvent passer des jours entiers à assembler un puzzle sans connaître le modèle à réaliser ? Car, pour comprendre les sociétés humaines, « on ne fait que rassembler des parcelles du réel ».


 

samedi 30 mars 2024

[Pavel, Laura, Francisca] Scenarios urbains

 




J'ai aimé

 

Titre : Scenarios urbains
           (Trucuri urbane)

Auteur : Laura Francisca PAVEL

Traduction : Gabrielle Danoux

Parution :  en roumain en 2022,
                   en français en
2024 (Nombre 7)

Pages : 92

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ici l’état de la matière et l’état de l’émotion se superposent.
« Le recueil de poèmes de Laura Francisca Pavel est frais, cosmopolite, un livre-concept, qui joue très finement sur le fil tendu entre l’authenticité du biographe et l’acte d’un curateur que nous pratiquons chacun dans l’autoconstruction/entretien du soi. En particulier, cet ultime jeu d’“esthétisation” de la vie — également problématisé dans les essais de son livre Personnages de théorie, êtres de fiction (2021) — me semble l’idée de force du recueil, qu’elle irise de manière souterraine. Le style, le langage, l’expressivité y sont excellents. » (Alex Goldiș)

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en 1968, Laura Francisca Pavel est l'auteur de plusieurs recueils de poésie récompensés par plusieurs prix en Roumanie, ainsi que de volumes de théorie et de critique littéraire et théâtrale également traduits à l'étranger. Elle est professeur à la Faculté de Théâtre et de Cinéma de l’Université Babeş-Bolyai.

 

 

Avis :

Poursuivant sa mission de traduction et de promotion francophone de l’oeuvre poétique roumaine, Gabrielle Danoux nous propose une nouvelle rencontre, cette fois avec Laura Francisca Pavel, auteur d’ouvrages de théorie et de critique littéraire et théâtrale en même temps que de recueils de poésie plusieurs fois primés.

En parties successives se faisant l’écho d’étapes et d’influences majeures dans sa vie, l’auteur parvenue à l’âge de la maturité semble recueillir ici l’écume de ses jours, passant ses expériences artistiques mais aussi quotidiennes au crible de sa sensibilité pour une esthétisation poétique où priment sentiments, énergie et rythme. Ce sont d’abord des éclats de mémoire primordiale, ceux de l’enfance et de la jeunesse, qui de leurs pointillés impressionnistes laissent percevoir les origines fondatrices, au coeur de la Roumanie de Ceausescu. Puis, l’esprit rebelle épris de création artistique s’émancipe, s’installe à Amsterdam dans un univers effervescent et cosmopolite. Auparavant, il y aura eu des études littéraires dans une université américaine. Ce pan de vie est celui de rencontres décisives. En émergent une poignée de figures qui ont marqué l’apprentissage de l’auteur, la romancière Djuna Barnes, la philosophe Martha Nussbaum, le théoricien et critique littéraire Stephen Greenblatt, l’artiste Bas Jan Ader disparu en mer au cours de l’une de ses performances centrées sur les effets de la gravité, et un certain Bruno, anonyme compagnon de débats et de réflexion. La suite est plus énigmatique. On y retrouve des impressions artistiques et des ressentis affectifs, l’ensemble suggérant les arrêtes vives d’une personnalité excoriée par la vie, entre sentiment d’absurde vacuité et tranchant parfois cruel d’un esprit libre et passionné.

Elliptiques, formant des reliefs épars que l’on explore à tâtons comme du braille pour trouver l’idée d’ensemble à travers les détails, ces poèmes d’un premier abord hermétique et déroutant s’apprécient dans le lâcher prise et la prise de recul. Alors commencent à s’esquisser quelques images et impressions, tandis que s’affirme peu à peu le goût un peu amer et astringent d’une lucidité rêche et sans illusions. L’on n’ose imaginer le casse-tête que fut sans aucun doute la traduction… (3/5)


 

Citation :

Garde ton rang

Quand advient le grand événement
Tu sais bien que ce n’est pas toi qu’il cherche
Non, pas la première personne
Non, pas l’exaltation sur des échasses
Non, pas le destin, non

Il cherche ton acceptation
Et l’absence
de la troisième personne, celle qui sonne faux
et la disponibilité jusqu’à la nausée

Si le grand événement vient
Reste en rang, ne lève pas les yeux,
Ne laisse rien t’échapper
Rassemble, serre le poing
Souffle en vue de l’évaporation
Eteins,
descends.


 

jeudi 1 février 2024

[Devillers, Sonia] Les exportés

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les exportés

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ma famille maternelle a quitté la Roumanie communiste en 1961. On pourrait la dire « immigrée » ou « réfugiée ». Mais ce serait ignorer la vérité sur son départ d’un pays dont nul n’était censé pouvoir s’échapper. Ma mère, ma tante, mes grands-parents et mon arrière-grand-mère ont été « exportés ». Tels des marchandises, ils ont été évalués, monnayés, vendus à l’étranger.
Comment, en plein cœur de l’Europe, des êtres humains ont-ils pu faire l’objet d’un tel trafic ? Les archives des services secrets roumains révèlent l’innommable : la situation de ceux que le régime communiste ne nommait pas et que, dans ma famille, on ne nommait plus, les juifs.
Moi qui suis née en France, j’ai voulu retourner de l’autre côté du rideau de fer. Comprendre qui nous étions, reconstituer les souvenirs d’une dynastie prestigieuse, la féroce déchéance de membres influents du Parti, le rôle d’un obscur passeur, les brûlures d’un exil forcé. Combler les blancs laissés par mes grands-parents et par un pays tout entier face à son passé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sonia Devillers est journaliste. Elle est spécialisée dans la culture l’économie et les médias. Sur France Inter elle présente les émissions quotidiennes L’Edito M et L’Instant M. Les exportés (Flammarion, 2022) est son premier livre.

 

Avis :

Alors que le régime communiste verrouillait hermétiquement les frontières, les grands-parents de Sonia Devillers quittèrent la Roumanie en 1961. Ces juifs de l’intelligentsia roumaine arrivèrent les mains vides à Paris et n’évoquèrent jamais de leur passé que leurs meilleurs souvenirs. Pourtant, la Roumanie fut, aux côtés des nazis, l’un des pays les plus zélés de la Shoah. Pourtant, quinze ans après la fin de la guerre, ils durent tout quitter et repartir de zéro dans l’exil. Intriguée par les blancs de son histoire familiale, l’auteur s’est lancée dans sa reconstitution, exhumant avec stupéfaction l’effarant et infamant trafic d’humains auquel, dans le plus grand secret, la Roumanie se livra de 1958 à 1989.

Ce n’est que depuis quelques années, avec l’ouverture progressive des archives de la Securitate, le Département de la Sécurité de l’État roumain, que le secret le mieux gardé du monde communiste commence à filtrer : pendant trente ans, des juifs furent troqués au prix fort contre du bétail - des porcs reproducteurs principalement - et du matériel agricole, nécessaires au sauvetage d’une agriculture rendue exsangue par la collectivisation. Les livres de comptes précisément tenus témoignent des transactions dont Nicolae Ceausescu se félicita en ces termes : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Plus discret pour la vitrine communiste qu’une vente rémunérée directement en devises, l’échange d’humains contre des bestiaux et des équipements s’effectuait sous l’égide d’un passeur, Henry Jacober, un juif slovaque devenu homme d’affaires à Londres, et qui, bien loin d’un nouvel Oskar Schindler sauveur de juifs victimes du communisme roumain, s’en enrichit grassement, surtout lorsque Israël conclut les plus gros deals pour se peupler.

Ainsi, après avoir échappé de justesse à la Shoah dont le récit rappelle les pires moments en Roumanie, tellement oblitérés par le régime communiste que l’Histoire n’a principalement retenu que les neufs derniers mois de la guerre passés aux côtés des Alliés, les grands-parents de l’auteur, appliqués à se fondre parmi l’élite et les citoyens modèles de leur pays, finirent quand même par tout perdre, menacés et spoliés avant de servir de monnaie d’échange, expulsés quand le rideau de fer interdisait normalement de partir.

Entre récit intime et enquête journalistique, la narration de cet exil qui ne ressemble à aucun autre dévoile salutairement une ignominie restée cachée, qui vient honteusement s’ajouter, après la Shoah, à l’infinie tragédie des persécutions infligées aux juifs. Une histoire aussi douloureuse qu’inconcevable… (4/5)

 

 

Citations : 

Dans les années 1980, parut en France un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie aux États-Unis : les confessions d’un général deux étoiles, tête pensante de la Securitate, la police politique roumaine sous l’ère communiste. Le militaire détaillait l’extravagante dérive du régime. Et, entre autres folies, racontait comment la Roumanie vendait ses juifs depuis des décennies. Elle avait commencé par les troquer contre du bétail, des veaux, des vaches, des poulets, des moutons et, surtout, des cochons. Elle avait fini par les facturer en dollars, au point que Nicolae Ceauşescu, dictateur roumain, dirait un jour : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation. »
 

Puis le Mur est tombé, le bloc communiste et ses polices secrètes ont été démantelés. Peu à peu, les archives se sont ouvertes. Certains dossiers du renseignement extérieur roumain ont mis vingt-cinq ans à être déclassifiés. Un historien, Radu Ioanid, s’est alors plongé dans la mémoire administrative du régime. Il en a exhumé des livres de comptes, des bons de commande, des inventaires. Tout, de ce grand commerce de juifs, s’y trouvait minutieusement consigné. Des listes sont ainsi apparues au grand jour. On a découvert qui avait été vendu et pour combien. La valeur de chaque ressortissant juif était établie par écrit, convertie en animaux d’élevage d’abord, en billets verts ensuite.
 

La Roumanie sortit triomphante de la Première Guerre mondiale. Elle fut choyée par le traité de Versailles qui, en 1919, annexa au Vieux Royaume plusieurs grandes régions frontalières. Cette expansion territoriale phénoménale décupla la fierté nationale. Elle posait pourtant les bases de la déflagration à venir. Les nouveaux territoires étaient peuplés d’immenses communautés juives. Ainsi, la population juive doubla-t-elle en Roumanie du jour au lendemain pour devenir, avec près de sept cent cinquante mille âmes, la troisième communauté d’Europe. Voilà qui allait revigorer une vieille psychose populaire et nourrir les prémices d’un antisémitisme politique.
 

Il passait pour avoir traversé les villages miséreux du Vieux Royaume juché sur un cheval blanc, lui-même habillé de blanc comme les paysans, portant le gilet brodé traditionnel, sa foi en bandoulière et préférant les paroles du Christ à de longs discours. Il était né catholique dans des provinces autrefois germaniques, il se fit orthodoxe et roumanisa son nom. Codreanu signifie « qui vient de la forêt ». Il sentit monter en lui les forces telluriques de la Roumanie profonde. Il défendrait cette terre contre les élites qui l’affamaient, les étrangers qui la menaçaient, les juifs qui la rongeaient. Il chasserait le peuple déicide avec lequel pactisait ce roi impuissant et corrompu. Sa majesté Carol II avait osé répudier la reine pour une maîtresse juive que les Roumains vomissaient. L’entourage du Palais ne s’enrichissait pas, il se goinfrait. Corneliu Codreanu pesait chacun de ses mots. Jamais on n’avait vu tribun plus silencieux, plus mystique, plus dangereux. Physiquement, le jeune homme n’avait rien d’un Benito Mussolini ou d’un Adolf Hitler. Il frappait par sa beauté. Sa tranquille impénétrabilité magnétisait les foules. (…)
Il fonda la Légion de l’archange Michel en 1927. Une foule d’hommes, souvent très jeunes, défilèrent bientôt dans les rues de Bucarest, rangés en faisceau, vêtus de chemise verte, prêtant allégeance à l’Église, jurant la mort du parlementarisme et réclamant que les juifs soient traqués dans les moindres recoins du pays. La Légion devint un mouvement politique de masse et se rebaptisa « la Garde de fer ».
 
 
En décembre 1937, l’écrivain [Mihail Sebstian] consigne, effaré, le résultat des élections législatives en Roumanie. La percée des fascistes se révèle spectaculaire. Sebastian la compare à celle des nazis allemands. Le roi de Roumanie réagit. Pour couper l’herbe sous le pied des légionnaires, il nomma un gouvernement ultranationaliste et conservateur. Celui-ci s’empressa d’adopter des lois antisémites calquées directement sur celles de Nuremberg. Un grand nombre de citoyens juifs perdirent d’emblée la nationalité roumaine. On purgea l’administration, l’encadrement industriel et l’enseignement des « non-Roumains de souche ». La Roumanie bascula. Sebastian relève que, pour la première fois, le vocabulaire de la presse d’extrême droite migre dans les discours officiels : « youpin, juiverie, domination de Judas et ainsi de suite ». 


Le dramaturge Eugène Ionesco se ferait dépêcher comme conseiller culturel à Vichy, où la Roumanie fasciste était diplomatiquement représentée auprès du maréchal Pétain. Quant au philosophe Emil Cioran et au grand historien des religions, Mircea Eliade, ils ne cachaient rien de leur admiration pour Hitler ni de leur haine féroce des juifs. Eliade assistait à l’université le théoricien du mouvement légionnaire. Les cours du grand homme passaient pour si brillants que même Mihail Sebastian, juif, s’y précipitait. Il finit toutefois par renoncer face à un antisémitisme aussi viscéral.


Le 17 décembre 1941, sous le régime de la terreur, Mihail Sebastian relève : « Quelque part dans une île d’ombre et de soleil, en pleine paix, en pleine sécurité, en plein bonheur, il me serait indifférent d’être juif. Mais ici, maintenant, je ne peux pas être autre chose. Et je pense que je ne veux pas l’être. »


La Roumanie fut le premier bras armé des nazis, à l’Est, et leur alliée la plus zélée. « Aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au meurtre des juifs […] La façon dont les Roumains menaient leurs opérations [de tuerie] évoque des scènes dont on ne trouve aucun équivalent dans l’Europe de l’Axe », insiste Raul Hilberg dans La Destruction des juifs d’Europe.


C’est ainsi que plus de treize mille juifs – hommes, femmes et enfants – furent assassinés en moins d’une semaine à Iasi. Point de nazis, ici. De ce carnage à grande échelle, les Roumains se chargèrent seuls : les juifs de la ville furent raflés, torturés, détroussés, abattus par familles entières sur les trottoirs ou fusillés en masse dans l’immense cour de la préfecture. Ceux qui en réchappèrent furent enfermés dans deux trains de marchandises dont les wagons ne laissaient passer ni l’air ni la lumière, sous un soleil de plomb, plusieurs jours durant. De ces tombeaux roulants, on ressortit entre cinq et six mille corps. L’idée des trains de la mort, encore une innovation roumaine… Hitler félicitera son allié, le maréchal Antonescu. 


Des atrocités commises au vu et au su de tous, avec le concours de tous. Cinq cents kilomètres séparent la Transnistrie de la capitale, mais des choses se savaient à Bucarest. Les juifs, rackettés, humiliés et terrorisés, vivaient dans l’angoisse que vienne leur heure. « Il y a eu encore une rafle de familles juives, cette nuit, dans divers quartiers. On ne sait combien, ni pourquoi. Mais, dorénavant, aucun de nous ne peut être sûr, le soir en se couchant, de se réveiller le matin chez lui, dans son lit », relate Mihail Sebastian dans son journal, en 1942. « Le malheur, c’est que personne n’y est pour rien. Tout le monde désapprouve, tout le monde est indigné, mais chacun n’en est pas moins un rouage de cette immense usine antisémite qu’est l’État roumain, avec ses bureaux, ses autorités, sa presse, ses institutions, les lois, ses procédés… Quant à la foule, elle exulte. Le sang juif, l’humiliation des juifs, voilà des amusements publics par excellence. »


En septembre 1942, le camp de Belzec était en mesure d’exterminer un arrivage journalier de deux mille Roumains en trois heures. Purification ethnique, accélération de la cadence. À Bucarest, le maréchal Antonescu valida la déportation de « la population juive tout entière ». L’historien Jean Ancel a exhumé chaque étape de ce projet préparé en silence par l’administration roumaine et que la presse allemande relatait en temps réel.  
L’opération fut interrompue au mois d’octobre, non pas pour épargner les juifs de Roumanie mais pour les utiliser comme monnaie d’échange. Le maréchal Antonescu attendait d’Adolf Hitler qu’il « rende » à la Roumanie la Transylvanie du Nord et qu’il reconnaisse les sacrifices de l’armée roumaine aux côtés des Allemands à Stalingrad. Le chef de l’État roumain voulait des contreparties et suspendit la déportation de ses juifs à la réponse de Hitler… qui ne vint pas. Au cours de l’année 1943, une possible défaite des nazis commença à s’esquisser. Le maréchal Antonescu imagina un autre scénario. La non-déportation des juifs pourrait lui servir de sauf-conduit auprès des Alliés. Passer pour leur sauveur après avoir été leur bourreau. À Bucarest, les juifs n’eurent la vie sauve que par chance, au gré de retournements toujours plus opportunistes, soutient l’historienne Alexandra Laignel-Lavastine. La version du leader fasciste travesti en bienfaiteur resta pourtant gravée dans le marbre.


Finalement, les communistes se livrèrent à une vaste entreprise de falsification. De la guerre en Roumanie, on ne retint plus que les neuf derniers mois : un pays au service de la liberté combattant aux côtés des Soviétiques et des Alliés, dans une guerre « juste ». On minimisa l’ampleur de la Shoah et on en imputa la responsabilité tout entière aux Allemands. Et pour cause : un pays communiste n’a pas de génocide juif sur la conscience. D’ailleurs, de quels juifs parle-t-on ? Au-delà des procès, la Roumanie communiste avait proscrit le mot « juif ». L’ethnologue Andrei Osteanu constate qu’à l’époque le terme a été éradiqué des romans comme des textes de sciences sociales. Sous prétexte de prendre le contrepied de la littérature et de la presse d’avant guerre, obsédées par le péril juif, le Parti refusa de nommer les juifs pour ne pas les stigmatiser. Mais ce faisant, il finit par les effacer. Et Andrei Osteanu de rappeler qu’en régime totalitaire, « si on n’en parle pas, c’est que ça n’existe pas ».


Le mois d’août se passait en bains de boue le matin et en jeux de plage l’après-midi sous un soleil dardant. Les albums de famille fourmillent d’ombrelles, de fichus, de pelles et de seaux. Ces photos jaunies laisseraient penser à des vacances normales, si le hors-champ n’avait raconté une tout autre histoire. Dès que la lumière commençait à décliner, deux cavaliers longeaient cérémonieusement le rivage. Ils traînaient derrière eux une large herse griffant le sable de ses dents. Les sillons ainsi tracés devaient rappeler à tous les vacanciers que la mer constituait une frontière. Gare à celui qui poserait un pied et laisserait son empreinte sur la zone délimitée le soir venu. Gare à celui qui oserait ainsi s’approcher de l’eau. Les garde-côtes craignaient une évasion par radeau. La Roumanie, prison à ciel ouvert.


Puisque Lucia Filderman et tous les autres « sionistes » en germe agglutinés aux grilles de l’ambassade d’Israël voulaient migrer, qu’ils migrent ! Mais au moins que la Roumanie en tire profit. À la fin des années 1950, le pays était exsangue. Il payait cher son passé fasciste, ses années à combattre aux côtés de Hitler. Son ralliement au camp vainqueur était trop tardif aux yeux de la communauté internationale pour que la Roumanie fût exonérée de dommages de guerre. Il lui fallait verser une somme vertigineuse à l’Union soviétique, trois cents millions de dollars. Par ailleurs, la collectivisation de l’économie roumaine menée en cadence par les communistes virait au naufrage, à la quasi-faillite. C’était particulièrement vrai en matière d’agriculture. L’État avait pris le contrôle des terres et des bêtes, obligeant chaque ferme à mettre en commun ses biens et ses ressources. S’ensuivirent des drames humains indescriptibles et, aussi, des pénuries comme on n’en avait jamais vu dans le pays. La Roumanie, terre d’agriculture et d’élevage, devait intensifier ses rendements coûte que coûte, ses besoins étaient exorbitants. La propagande d’État exaltait les paysans, héros d’une terre qui rompait avec les traditions pour se moderniser à marche forcée. Enfant, ma mère narguait ses parents en prétendant vouloir devenir trayeuse de vaches. La trayeuse de vache, figure glorifiée par la propagande : des bras au service de la productivité fermière ! Le pays devait nourrir plus que sa population, il visait l’exportation, afin de faire entrer les devises. Mettre la main sur de la monnaie forte devenait une obsession pour le régime. Or il ne disposait d’aucune denrée à vendre, sauf… certains de ses citoyens.


Jacober et Marcu mirent au point un système de « troc », selon le terme qu’emploie aujourd’hui l’historien Radu Ioanid, mais que nul n’aurait osé prononcer à l’époque. En clair, les uns sortaient dès l’instant où les autres entraient. Des juifs contre des porcs, des bœufs, des poules, des moutons, des dindons. Cela revenait bien sûr à mettre à prix la tête de chaque juif autorisé à franchir la frontière, à lui attribuer une valeur pécuniaire que l’on convertirait ensuite en « équivalent bétail ». Pourquoi troquer les juifs contre des animaux d’élevage ? Parce que les Roumains en avaient un besoin urgent et qu’ils rechignaient à se faire payer des juifs en monnaie sonnante et trébuchante. C’eût été trop voyant, trop risqué.


Ma famille fut échangée en 1961. Mais le troc, juifs contre cochon, débuta en Roumanie dès la fin des années 1950, soit la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les lois raciales et la Shoah. Or voilà que les juifs, race dite par les antisémites « inférieure et impure », servaient en Roumanie de monnaie d’échange contre le porc qui leur était interdit, et ce dans l’idée d’implanter dans le pays une race de porc jugée, elle, « supérieure et pure ». L’effet de miroir est édifiant.


De cette expérience, le Parti communiste roumain tira un excellent bilan. Pas la population qui manquait de tout et ne profita guère de cette abondante production porcine puisqu’elle était réservée à l’exportation. « Au début de l’année 1965, la Roumanie s’avérait en mesure de produire cinquante mille cochons landraces par an qu’elle vendait à l’Ouest sous forme de jambon et de bacon, le tout grâce aux bons soins de Henry Jacober », résuma le général Ion Mihai Pacepa. C’était le cochon aux œufs d’or. Le régime engrangeait des devises, des sommes colossales. Cet argent était tenu au secret sur un compte auquel seul le premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej, avait accès. En résumé, nul ne le savait, mais depuis six ans la Roumanie vendait des juifs, importait des porcs, exportait du lard et faisait rentrer de la monnaie forte. Lucrative balance commerciale qui avait nécessité la conversion de juifs en cochons pour en tirer, au final, de l’argent, beaucoup d’argent.


Un épisode méconnu de l’histoire roumaine, exactement contemporain du « troc » des juifs et du départ de mes grands-parents, éclaire le rapport incroyablement tordu qu’entretenait la bureaucratie communiste avec le vivant. En 1957, le vice-Premier ministre, Alexandre Moghioros, ordonna que l’on exterminât tous les chevaux de Roumanie. Une boucherie de masse planifiée et mise en œuvre par l’État. Raison invoquée : les chevaux consommaient trop d’avoine, ils privaient le bétail de nourriture. En réalité, ils enfermaient la paysannerie dans des traditions que les communistes jugeaient arriérées. (…)
Par pur délire dogmatique, on élimina ainsi entre 500 000 et 800 000 bêtes. Aucun pays au monde n’a probablement perpétré un tel massacre animal. Or c’est le même gouvernement qui décida de négocier ses juifs, dont ma famille, en échange de bétail et d’équipements mécaniques afin d’accélérer l’exploitation du cheptel national. Les ordres transitèrent par le même ministère de l’Agriculture. Et les deux processus se déroulèrent exactement à la même période : 1958-1965. Vertigineux parallélisme. On tua par centaine de milliers des bêtes inutiles ; on troqua des êtres humains contre des bêtes utiles ; on négocia sans distinction des personnes contre des machines agricoles. Ce régime avait assujetti le vivant aux impératifs du productivisme agricole. Le cheval était exterminé, le juif était commercialisé, le porc roumain avait gagné en performance : il était prêt à l’export.


Par son ampleur et sa durée, cette traite d’êtres humains demeure unique en Europe. Des juifs contre des cochons, d’abord, puis des juifs vendus à Israël, ensuite. La Roumanie étendit le principe à sa minorité allemande, que les communistes vendirent petit à petit à l’Allemagne de l’Ouest. « La cruelle vérité est que 90 % des citoyens roumains qui immigraient à l’Ouest dans les années 1970 étaient secrètement rançonnés en devises soit par Israël, soit par l’Allemagne, soit par leurs familles en Occident. Faire du commerce d’émigrés contre des devises finit par devenir l’un des principaux métiers de la Securitate et de sa direction du renseignement extérieur. Cet organe sera considéré par Ceauşescu comme sa première source de devises », conclut Radu Ioanid au terme de sa vaste recherche.


À la fin des années 1930, la Roumanie comptait 750 000 juifs. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la moitié d’entre eux furent assassinés. La commission dénombre plus de 300 000 juifs roumains et ukrainiens (la Transnistrie, mais aussi la ville d’Odessa sont devenues ukrainiennes après guerre) ayant trouvé la mort durant la Shoah, ainsi que 130 000 juifs roumains vivant en Transylvanie du Nord déportés à Auschwitz.  Si la commission pointe la difficulté de compter les morts sur des territoires qui ont changé plusieurs fois de nationalité, elle établit sans discussion la responsabilité de l’État roumain, du haut en bas de l’échelle administrative, et l’implication de sa population civile dans la destruction des juifs de Roumanie.  Au sortir de la guerre, la Roumanie ne comptait donc plus que 350 000 citoyens d’origine juive. Le régime s’empressa d’enfouir leur histoire. Il enfouit l’histoire des morts, comme il enfouit celle des vivants. Quatre décennies plus tard, lorsque Nicolae Ceauşescu fut renversé en 1989, les juifs étaient moins de 10 000 dans le pays. Ils avaient physiquement disparu. La Roumanie était bel et bien devenue un pays sans juif.