mardi 30 avril 2019

[Colombani, Laetitia] La tresse






J'ai aimé

Titre : La tresse

Auteur : Laetitia COLOMBANI

Année de parution : 2017

Editeur : Grasset et Le Livre de Poche

Pages : 240








 

Présentation de l'éditeur :   

Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est réservé et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.
Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. La Tresse est son premier roman.

 

 

Avis :

La tresse entrelace le récit de trois vies aux antipodes les unes des autres, et pourtant réunies par… des cheveux : l’Indienne Intouchable Smita qui rêve d’une vie meilleure pour sa fille, la Sicilienne Giulia soudain propulsée à la tête de la fabrique familiale de perruques, et l’avocate canadienne Sarah qui se retrouve atteinte d’un cancer.
L’histoire est parfaitement maîtrisée et réunit tous les ingrédients du succès : des personnages touchants, une thématique originale et intéressante, un style agréable à lire. Ces qualités accroissent d’autant ma déception de ne trouver au final qu’un ensemble un peu trop « facile » : on devine assez vite où l’auteur nous emmène, le récit est rapide, presque journalistique, et ne prend pas le temps de la nuance et de la subtilité. Ma perception dominante est celle d’un assemblage d’images choc, choisies pour impressionner et séduire le lecteur, mais au final assez artificiel et sans profondeur.
Un petit livre plaisant donc, mais dont, en raison de son succès, j’attendais sans doute trop, et qui n’a pas réussi à me toucher : trop convenu, trop simpliste, trop manichéen… autant de « trop » qui résultent en un « pas assez » convaincant. (3/5)

 

Citations :

Il le répétait souvent : une femme n’est pas l’égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. Assurément, son père aurait préféré sauver sa vache, plutôt que sa femme.

Pas loin d’ici, on tue les filles à la naissance. Dans les villages du Rajasthan, on les enterre vivantes, dans une boîte, sous le sable, juste après leur naissance. Les petites filles mettent une nuit à mourir.

A ce qu’il paraît, le Mahatma avait déclaré le statut d’Intouchable illégal, contraire à la Constitution et aux droits de l’homme, mais depuis rien n’a changé. La plupart des Dalits acceptent leur sort sans protester. D’autres se convertissent au bouddhisme pour échapper au système des castes, à la manière de Babasaheb, le maître spirituel des Dalits. Smita a entendu parler de ces grandes cérémonies collectives, où ils sont des milliers à changer de religion. Des lois anti-conversion ont même été promulguées, pour tenter de contenir ces mouvements qui affaiblissent le pouvoir des autorités – les candidats à la conversion doivent désormais obtenir une autorisation, sous peine de poursuites judiciaires, un détail qui ne manque pas d’ironie : autant demander à son geôlier la permission de s‘évader.

Elle sait qu’ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables (…) On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses sœurs. Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. Certains parlent d’épidémie. Une récente décision d’un conseil de village a défrayé la chronique près d’ici : deux jeunes femmes ont été condamnées à être déshabillées et violées en place publique, pour expier le crime de leur frère parti avec une femme mariée, de caste supérieure. Leur sentence a été exécutée. (…) Smita a déjà entendu ce chiffres, qui l’a fait frissonner : deux millions de femmes, assassinées dans le pays, chaque année. Deux millions, victimes de la barbarie des hommes, tuées dans l’indifférence générale. Le monde entier s’en fiche. Le monde les a abandonnées.

Bien sûr, il ne dit pas le mot (cancer), c’est un mot que personne ne prononce, un mot qu’il faut deviner, derrière les périphrases, le jargon médical dans lequel on se noie. On dirait qu’il est une insulte, qu’il est tabou, maudit. C’est pourtant de cela qu’il s’agit.

Se plaignant de douleurs à la tête, elle s’était confiée au médecin qui l’employait ; il l’avait alors auscultée. Après lui avoir fait passer un examen, il l’avait convoquée le soir-même, pour lui signifier son licenciement : elle avait un cancer. Bien sûr, les raisons alléguées étaient « économiques », mais personne n’était dupe. La procédure avait duré trois ans, la femme avait fini par gagner. Elle était décédée peu après.

Ce n’est pas elle qui est malade, c’est la société tout entière qu’il faudrait soigner. Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire.


Le coin des curieux :

Les perruques existent depuis l’Antiquité : les Egyptiens en portaient en plantes tressées ou en crin pour protéger leurs crânes rasés du soleil ou lors de cérémonies. Elles étaient répandues chez les Assyriens, les Phéniciens, les Grecs et les Romains, mais presque inconnues en Orient, sauf dans les théâtres traditionnels chinois et japonais.

Après la chute de l’Empire romain, la perruque disparût complètement d’Europe occidentale, jusqu’à ce que la mode en revint au 16e siècle, par souci non seulement esthétique, mais aussi utilitaire : des cheveux rasés sous une perruque limitaient les infections liées au manque d’hygiène. Les Cours d’Europe, qui faisaient alors les modes, eurent une influence décisive. En France, ce fut Louis XIII qui, le premier, lança la mode de la perruque masculine au 17e siècle.

Progressivement, les perruques devinrent un incontournable pour qui désirait tenir son rang social. En 1673, un édit de Louis XIV institua la corporation des perruquiers et ce métier hautement qualifié se répandit bientôt dans toute l’Europe, alors que les perruques, de plus en plus sophistiquées et imposantes, couvrant dos et épaules, se faisaient aussi onéreuses que lourdes et inconfortables. Au 18e siècle, les perruques se firent plus petites et plus formelles, et devinrent partie intégrante de l’uniforme de certaines professions, comme encore aujourd’hui chez les hommes de loi de certains pays. Très répandues en Europe occidentale et en Amérique du Nord, elles restèrent un important symbole social sous l’Ancien Régime, jusqu’à la création des États-Unis d’Amérique et la Révolution française. Leur usage persista en Angleterre jusqu’à l’institution en 1795 d’une taxe sur la poudre à cheveux destinée à soutenir le financement de la guerre contre la France.

Pour les femmes, les perruques complètes passèrent de mode dès le 18e siècle. Elles réapparurent brièvement en France sous le Directoire, juste après la Terreur, avec l’extravagance des Merveilleuses, sous toutes les formes et de toutes les couleurs.

lundi 29 avril 2019

[Marzano-Lesnevich, Alexandria] L'empreinte





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'empreinte (The fact of a body, a
           murder and a memoir
)

Auteur : Alexandria MARZANO-LESNEVICH

Traducteur : Héloïse ESQUIE

Parution : 2017 en américain (Flatiron Books)
                2019 en français (Sonatine)

Pages : 480






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Etudiante en droit à Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable.

Dans la lignée de séries documentaires comme Making a Murderer, ce récit au croisement du thriller, de l’autobiographie et du journalisme d’investigation, montre clairement combien la loi est quelque chose d’éminemment subjectif, la vérité étant toujours plus complexe et dérangeante que ce que l’on imagine. Aussi troublant que déchirant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alexandria Marzano-Lesnevich est la fille de deux avocats. À l’instar de ses parents, elle a fait des études de droit avant de s'en détourner pour des raisons qui nourrissent son oeuvre.
Alexandria Marzano-Lesnevich est l’autrice de L’Empreinte, salué par la critique, notamment par The Guardian. Amazon a désigné L’Empreinte comme un des meilleurs livres de 2017.
Ce premier récit littéraire lui vaut de remporter le prix du livre étranger JDD / France Inter 2019, le Chautauqua Prize ainsi que le Lambda Literary Award for Lesbian Memoir en 2018. Elle a également reçu un Rona Jaffe Award en 2010 (un prix qui récompense chaque année des autrices débutantes) ainsi que plusieurs bourses et résidences d'artistes.
Passionnée par l’écriture et le journalisme, elle a contribué à des journaux prestigieux tels que The New York Times ou Oxford American. Alexandria Marzano-Lesnevich a collaboré avec d’autres autrices pour proposer une anthologie intitulée Waveform: Twenty-First-Century Essays by Women célébrant le rôle des femmes essayistes dans la littérature contemporaine.
Alexandria Marzano-Lesnevich vit à Portland dans le Maine et enseigne la littérature.

 

 

Avis :

Voilà un livre dérangeant et stupéfiant, qui m’a, à plusieurs reprises, littéralement fait sortir les yeux de la tête.

Durant toute leur enfance, l’auteur et ses sœurs ont subi des violences sexuelles de la part de leur grand-père. Au su de leurs parents et de leur grand-mère qui, pourtant, n’ont jamais réagi et ont toujours fermé les yeux. D’ailleurs, ce ne fut pas le seul drame et secret de la famille, mais toujours le silence prévalut, par peur de se faire encore plus mal, comme si ne pas regarder le gouffre sous ses pieds pouvait préserver d’y plonger. Pour la jeune Alexandria, l’inertie de ce silence démultipliera les impacts du traumatisme : boulimie, anorexie, vagues de terreur, colère et mal-être perpétuel l’amèneront à une quête infinie de sens et d’explications.

Ce besoin de comprendre va la faire se passionner pour le cas d’un criminel pédophile, Ricky Langley, condamné à mort en 1994, puis à la prison à perpétuité, pour le meurtre d’un enfant de six ans en Louisiane. Pourtant intimement opposée à la peine capitale sur le principe, l’auteur va se surprendre à souhaiter la mort de cet homme, dont le crime vient rencontrer tant d’échos au plus profond d’elle-même.

Désormais, l’enquête de l’étudiante en droit va revêtir deux dimensions, qui s’entremêlent constamment dans son récit : en cherchant à comprendre l’histoire de Ricky Langley, ce sont ses propres souffrances qu’elle tente de conjurer. Au fil de son cheminement, entre questionnements sur la personnalité et les motifs du criminel d’une part, et résurgence de ses souvenirs personnels d’autre part, se dessine  peu à peu une réflexion sur une multitude de thèmes : le poids du secret et de la transmission au sein des familles, les blessures et les violences faites aux enfants, la vengeance et le pardon, la justice et la peine de mort, la complexité de l’être humain. Car, au fond, rien n’est manichéen dans l’existence, et il ne suffit pas d’opposer le bien au mal :
« L’homme au centre de ce procès, dont la personnalité sera interminablement discutée et débattue, interminablement reconstituée et disséquée dans un dossier qui finira par faire près de trente mille pages, cet homme restera en ce sens une énigme. Il est bien possible que ce que l’on voit en Ricky dépende davantage de qui l’on est que de ce qu’il est. »
S’il existe autant de vérités que de ressentis, il est aussi bien difficile de faire la part des choses dans les sentiments humains : malgré sa colère et sa haine, l’auteur découvrira qu’elle n’en continue pas moins d’aimer ses parents et ses grands-parents. Tout comme la mère de la victime de Ricky Langley prendra parti contre la peine de mort à l’encontre du meurtrier et lui rendra des visites régulières en prison.

Ces deux récits réels entremêlés, tout aussi saisissants l’un que l’autre, entraînent le lecteur dans une réflexion large et passionnante, où toute vérité est relative mais ne devrait jamais rester cachée : au final, un plaidoyer contre la peine de mort et une démonstration s’il en fallait que le silence en matière de pédophilie est aussi traumatisant que le crime lui-même. Coup de coeur.

 

 

Citations :

Chaque samedi, ma sœur Nicola joue aux dames avec mon grand-père sur le perron comme je le faisais auparavant. Moi, je ne peux plus. Je ne peux même pas les regarder jouer. Je suis trop consciente du fait que je l’ai vu la toucher dans notre chambre. Trop consciente du fait qu’il m’a touchée. Cette vérité me donne la chair de poule, la nausée. Je ne peux même pas aller aux toilettes sans penser à ses mains autour de son membre dans cet endroit, au geste que je ne comprenais pas. Mais je sais que je n’ai pas le droit de dire ça, de même que je n’ai pas le droit de raconter à mes copines d’école ce qui s’est passé. Ma mère a expliqué que je nuirais à la carrière politique de mon père dans le cas contraire. Mon père a expliqué que je ferais souffrir ma mère. Ils m’ont tous deux interdit d’en parler à ma grand-mère, car ça lui ferait trop de mal, et à mon frère. Il est très lié à mon grand-père et, comme il est le seul garçon dans une maison pleine de filles, il a besoin de lui. La douleur est donc un poids que je dois porter seule.

Je commence à me cacher. Je teins mes cheveux en rouge camion de pompier, quelquefois en mauve, une fois en vert, et j’adopte un style à base de longues jupes amples de couleurs vives et dissonantes et de Doc Martens rouge sang tellement trop grandes que lorsque j’entre au lycée, les élèves les appellent des « chaussures de clown ». C’est de cette façon que je peux disparaître à ce moment-là : en donnant aux gens qui m’entourent quelque chose d’autre à regarder, la tenue que je porte, au lieu de moi.

Je vais aux toilettes et me fais vomir. C’est un soulagement délicieux de me sentir vide, et à partir de ce jour-là, j’ai un secret supplémentaire. Mes parents doivent voir les paquets de gâteaux vides dans la cuisine, l’état lamentable dans lequel je laisse parfois les toilettes. Ils doivent remarquer que leur fille est devenue morose et qu’elle se mure dans le silence. Mais nous n’en parlons pas. De même que nous ne parlons pas de la balafre sur le ventre de mon frère, de la sœur manquante, du téléphone que l’on débranche parfois et, le reste du temps, des créanciers qui appellent jour et nuit ; tout ce qui grignote peu à peu cette vie que mes parents ont construite, la rendant semblable aux passés respectifs qu’ils ont tous les deux fuis, maintenant que les colères de mon père ont pris une telle proportion que même le cabinet d’avocats est en péril. Si nous ne mentionnons que les moments de bonheur, peut-être seront-ils les seuls à exister.


Le mois dernier, après son arrestation, dit-il, il a pris quarante aspirines et attendu la mort. La seule façon d’évacuer son mal-être était de se tuer. Mais les cachets ont eu pour seul effet de lui donner mal au ventre et de lui faire siffler les oreilles. Alors il est là. En colère, mais prêt à faire des efforts. Parfois, il se fait de longues entailles dans les bras et se regarde saigner. Il boit des produits ménagers et traverse la route sans regarder, défiant les voitures de l’écraser. À présent il déclare à l’assistante sociale qu’il veut se faire hospitaliser, de façon à ne pouvoir agresser personne. « On dirait que plus je me donne de mal pour ne pas le faire, plus je le fais. » Mais ils refusent de l’hospitaliser. Il est propre et vêtu convenablement, note l’assistante sociale. Il se comporte comme il faut. Il n’est pas si malade que ça.

Alors Ricky s’enfuit. Il n’est pas question qu’il continue à s’asseoir sur une chaise et à parler de ça ; on ne l’écoute pas. Il va faire du mal à quelqu’un. Il faut qu’il soit bouclé, mais ils ne le prennent même pas suffisamment au sérieux pour ça. Le corps agité de tics nerveux, incapable de rester en place, infichu de garder un boulot, bon à rien quand il essaie de se suicider et bon à rien quand il essaie de se faire soigner, il déguerpit.

Autour de moi, mêlées aux chants de Noël diffusés par les haut-parleurs, s’élevaient des voix que j’ai connues toute ma vie. Sur lesquelles se détachait une voix pleine de forfanterie : celle de mon père. Là, je l’ai entendu expliquer à un groupe d’amis que j’étais en train d’écrire un livre sur quelque chose qui s’était produit dans le passé. « Mais si vous en entendez parler, ne vous inquiétez pas, a-t-il dit, la voix rendue un peu pâteuse par l’alcool. Il n’y a qu’Alexandria qui s’en souvienne. »  Dans l’escalier, je me suis figée. Ma famille avait toujours gardé le silence sur les sévices. Mais personne n’avait jamais sous-entendu qu’ils ne s’étaient pas produits. Mon père a continué à parler. Cet instant qui avait tout changé en moi n’avait rien changé pour lui.

Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. « En ce moment, je pense souvent que je devrais mourir ou m’arranger pour me faire tuer par quelqu’un », lâche-t-il pour l’heure. 


Ce qui m’a tant séduite dans le droit il y a si longtemps, c’était qu’en composant une histoire, en élaborant à partir des événements un récit structuré, il trouve un commencement, et donc une cause. Mais ce que je ne comprenais pas à l’époque, c’est que le droit ne trouve pas davantage le commencement qu’il ne trouve la vérité. Il crée une histoire. Cette histoire a un commencement. Cette histoire simplifie les choses, et cette simplification, nous l’appelons vérité. 

… je ne crois pas au fond que le fait que je sois contre la peine de mort – ou celui que d’autres soient pour – puisse se ramener à la raison. Il s’agit toujours de la même conviction simple, fondamentale : celle que chaque individu est une personne, quoi qu’il ait pu faire, et que prendre une vie humaine est mal.

Parce qu’en plus de tout ce qui peut être vrai de mon grand-père, il y a ceci : il n’a eu à rendre aucun compte. 


jeudi 25 avril 2019

[Ward, Jesmyn] Le chant des revenants





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le chant des revenants
           (Sing, Unburied, Sing)

Auteur : Jesmyn WARD

Traducteur : Charles RECOURSE

Parution : 2017 en américain chez Scribner,
                2019 en français chez Belfond

Pages : 269






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award, Jesmyn Ward nous livre un roman puissant, hanté, d’une déchirante beauté, un road trip à travers un Sud dévasté, un chant à trois voix pour raconter l’Amérique noire, en butte au racisme le plus primaire, aux injustices, à la misère, mais aussi l’amour inconditionnel, la tendresse et la force puisée dans les racines.
Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla.
De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État.
Et puis il y a Leonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent.
Leonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l’État du Mississippi. Issue d’une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d’une bourse pour l’université. 
Son premier roman, Ligne de fracture, a été salué par la critique. Mais c’est avec Bois Sauvage qu’elle va connaître une renommée internationale, en remportant le National Book Award.  Son mémoire, Les Moissons funèbres, s’est vu récompensé du MacArthur Genius Grant. 
Avec Le Chant des revenants, sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par le New York Times, Jesmyn Ward devient la première femme deux fois lauréate du National Book Award.
Jesmyn Ward vit dans le Mississippi, avec son époux et leurs deux enfants.

 

 

Avis :

Dans une campagne pauvre du Sud des Etats-Unis, Jojo, enfant métis de douze ans, dont le père est en prison et la mère démissionnaire et toxicomane, est élevé par ses grands-parents noirs – les blancs ont violemment rejeté l’union de ses parents et la naissance de leurs petits-enfants.

Jojo, mûri plus vite que son âge, a farouchement pris sa petite sœur sous son aile. Il lui en faut du courage pour contrer les défaillances de ses parents, mais aussi pour affronter les fantômes du passé qui hantent les membres de sa famille : ainsi celui de son oncle, abattu lors d’un assassinat raciste déguisé en accident de chasse. Et aussi celui de Richie, un jeune compagnon de captivité de son grand-père dont il va peu à peu découvrir la dramatique histoire. Car son grand-père, lui aussi, a été emprisonné : arrêté arbitrairement en 1948, il s’est retrouvé au pénitencier agricole de Parchman, dans le Mississippi, connu pour avoir fait perdurer des pratiques esclavagistes jusque dans les années soixante-dix.

C’est une véritable sauvagerie raciste qui se dévoile peu à peu au travers des pages : des noirs lynchés ou abattus sans raison et en toute impunité, un système judiciaire et pénitentiaire aux pratiques inconcevables, et des comportements violents qui perdurent encore aujourd’hui jusqu’au coeur des familles.

La chaleur moite du Mississippi a tôt fait de vous envelopper et de vous entraîner dans une atmosphère mêlée de croyances et de superstitions où les esprits des morts ne quittent pas les vivants, surtout lorsque leur destin s’est avéré tragique. Tendresse et dignité, violence et impuissance se mêlent en un récit émouvant et révoltant, dont certains passages sont à glacer le sang : un chant de souffrance, mais aussi d’espoir, espoir qu’un jour les esprits torturés finiront par trouver le repos, leur histoire entendue, reconnue, pour enfin permettre la reconstruction des vivants. Coup de coeur.

 

 

Citations :

Quelques jours plus tard, j'ai compris ce qu'il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l'ancre, quand se laisser porter.  

À l’Oya du vent, des éclairs, des orages. Renverse nos esprits. Que tes tempêtes lavent le monde, le détruisent, et qu’il renaisse des vents de tes jupes. Et quand je lui ai demandé ce que ça voulait dire, elle a répondu, c’est pas bon d’utiliser la colère pour détruire. On prie pour que la colère se change en tempête qui fera jaillir la vérité.

 

 

Le coin des curieux :

Au début du 20e siècle, des lois ciblant spécifiquement les Noirs remplissent les prisons américaines majoritairement d’Afro-Américains. Certains politiciens décident d’exploiter cette main d’oeuvre captive en la louant à des sociétés en charge de grands travaux, comme la construction de chemins de fer. Le gouverneur du Mississippi James Vardeman a l’idée d’une plantation pénitentiaire : construite en 1901, la prison de Parchman Farm fonctionne comme au temps de l’esclavagisme. Y ont cours ségrégation, insalubrité, surpopulation, coups de fouet et autres sévices corporels. Certains détenus sont choisis pour servir de gardiens. Dotés d’une arme, d’un cheval et de chiens, ils ont le droit d’abattre tout prisonnier qui semble avoir l’intention de fuir. Meurtres et viols y sont monnaie courante. L’arbitraire y est roi. 

C’est dans les années soixante, lorsque les Freedom Riders, groupes de militants pour les droits des Noirs, se rendent à Parchman, que les media font découvrir à l’ensemble des Etats-Unis la situation abominable qui règne dans l’établissement. L’avocat Roy Haber, atterré par des témoignages accablants et par ses propres constatations, a alors un rôle déterminant : il entame des démarches judiciaires et remporte le procès d’un prisonnier contre un gardien. La cause des détenus de Parchman est désormais célèbre. Le système d’un autre âge de Parchman est abandonné en 1972. Le jugement impacte aussi d’autres établissements américains mais le changement va être très long à mettre en place.

 

Sur le thème du bagne et de la Commune, vous aimerez aussi : 


 LE CORRE Hervé : Dans l'ombre du brasier
TIXIER Jean-Christophe : Les mal-aimés
  

lundi 22 avril 2019

[Dru, Marie-Virginie] Aya






J'ai beaucoup aimé

Titre : Aya

Auteur : Marie-Virginie DRU

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 224








 

Présentation de l'éditeur :   

Aya, c’est toute l’âme de l’Afrique, sa sensualité, sa magie et sa rudesse. Aya, c’est une fille de douze ans, pas encore une femme, belle comme un soleil, et qui ne rêve que d’épouser son petit amoureux, Ousmane. Main dans la main, ils se promènent sur les bancs de sable de Karabane avant de plonger dans l’eau, où ils croisent Moussa de retour de la pêche dans sa barque bleue.
Ce paradis, Aya ne l’abandonnerait pour rien au monde, s’il n’y avait ce terrible secret qui la fait grandir trop vite et qu’elle ne peut partager avec personne. Contrainte de fuir son île, elle va peut-être se libérer du poids qui lui coupe le souffle et se forger enfin un destin. Une magnifique histoire de résilience que la plume sensuelle, poétique et envoûtante de Marie-Virginie Dru, grande amoureuse du continent africain, fait vibrer tel un chant initiatique.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aya est le premier roman de Marie-Virginie Dru, peintre et sculptrice dont l’œuvre est très inspirée par l’Afrique, et en particulier le Sénégal, où l’auteur a vécu et séjourne régulièrement.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et à Albin Michel pour leur confiance et l’opportunité qu’ils m’ont offerte de lire Aya avant sa parution, dans le cadre de la Masse Critique.

Aya doit son prénom à son jour de naissance, « jeudi » en wolof. A Karabane, à la fois île et village situés à l'extrême sud-ouest du Sénégal, la vie s’écoule paisiblement, sauf pour la famille N’diaye qui cumule les coups du sort. A douze ans, Aya n’a depuis longtemps plus guère que son âge pour lui rappeler qu’elle est encore une enfant. Alors que son frère est parti tenter sa chance en France, ce pays de rêve où il est devenu un migrant parmi tant d’autres, Aya va aussi devoir quitter son île natale pour trouver refuge dans un foyer fondé à Dakar par des Françaises.

L’auteur a vécu au Sénégal et connaît très bien le pays. La Maison Rose de Dakar existe bel et bien. Dédiée aux femmes et à la réinsertion, elle a été fondée par une Française, Mona Chasserio, et la famille Dru y est très impliquée.

Le roman Aya est un hommage à l’action de Mona et de son équipe, qui ressemble tant à l’incessant et épuisant effort de Sisyphe mais qui est devenue leur raison de vivre, comme dans ce passage de Camus que, dans le roman, Mona connaît par coeur :
« A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans liens qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par la mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir, et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Maintenant, il s’agit de vivre. »

Si Aya est un personnage imaginaire, il est un exemple sans doute parfaitement représentatif des femmes accueillies à la Maison Rose : meurtries, elles y apprennent à apprivoiser leur passé et à trouver l’élan nécessaire pour reprendre le cours de leur vie. En tout cas, on aimerait vraiment croire en ce fascinant portrait de petit bout de femme, dont quasiment rien n’arrive à arracher le sourire et dont la résilience est un message d’espoir pour toutes ses semblables, ainsi que pour les personnes qui tentent de leur venir en aide. Car rien n’est facile, ni gagné d’avance : la photographe Camille qui, bouleversée, tente de s’impliquer et passe à côté de toutes les occasions et opportunités, se décourage et s’empresse de rentrer chez elle.

Par son activité, on est tenté d’y voir un reflet de l’auteur, non pas photographe mais peintre sculpteur, inspirée dans ses œuvres par l’Afrique, et qui, elle aussi, tente de saisir des instants :
« C’est pour ça qu’elle aime tant faire des photos et capturer ce moment où tout s’aligne parfaitement. Saisir la perfection d’un paysage juste quand un nuage accentue la lumière, ou attraper le regard d’un étranger qui vous livre son âme à cet instant décisif. Clic-clac, avant qu’il ne soit trop tard. Imprimer la pellicule pour voler au temps une seconde d’éternité. »

Ce court roman à la fois fiction et projection d’une expérience personnelle, est écrit sans artifice, avec concision et sobriété. Pas de pathos, ni d’état d’âme. Juste un récit qui parle de lui-même et nous fait toucher des yeux et du coeur un bout d’Afrique, avec ses souffrances et ses bonheurs, de quoi insuffler un peu d’espoir dans un océan d’indifférence et d’incompréhension. Une lecture agréable et touchante, pleine d’humanité, au goût sucré-salé d’exotisme et de larmes. (4/5)

 

Citations :

C’est dans cette maison remplie d’histoires tristes à crever que j’ai découvert, comment dire… la joie. Oui, la joie. Pas celle que je connaissais avant. La vraie. La joie de ces femmes quand elles retrouvent la confiance. La joie d’être à nouveau appelées par leur prénom, d’avoir une identité.

- Tu étais heureuse avec ces malheureuses ?
- Oui, heureuse de servir enfin à quelque chose. Je les ai un peu aidées… Et j’ai beaucoup appris. C’est fou, à Paris, on a tout ce qu’on veut et pourtant on est tous dépressifs !
- Ca veut dire quoi ?
- Dépressif ? C’est quand on est triste tout le temps. C’est quand on voudrait faire l’autruche, enfoncer sa tête dans le sable et ne plus la sortir. C’est quand on est aussi faible que la feuille arrachée à l’arbre qui flotte sans savoir où elle va.
- Ah oui ! Chez nous, on sait pas être comme ça. On a mal au ventre, ou mal à la tête. Alors on dort et ça va mieux.
- Pourtant vous avez une vie pas facile, bien plus dure que la nôtre.
- Oui, madame toubab chérie, c’est ce que j’appelle la justice de Dieu ! Nous on n’a rien, mais on a la sourire dans le coeur, vous, vous avez tout, mais vous ne le voyez pas…

Depuis qu’il est dans ce pays dont il a tant rêvé, il est devenu transparent, on ne le regarde plus, ou de travers. Ses frères d’Afrique ont laissé leurs yeux chez eux, avec leurs souvenirs.

Pour eux, tu représentes une race à part : les migrants. Je suis devenu « les migrants », ils en parlent tant et tant. Jamais au singulier, ça nous donnerait trop de place, et ils en ont plus, des places, même avec la meilleure volonté. Et les migrants, c’est devenu un sujet dérangeant pour la société, il paraît. Alors, avec leurs barbes, leurs cheveux propres et leurs gentille manières, ils ont créée des « assosses » pour nous aider, nous les migrants dont on ne sait pas quoi faire. Ils sont guidés par des idées hautes, et descendent très bas avec ces rejetés. Ces Afros, ils sont si sales, si noirs, si rien.

Il croyait vraiment qu’en partant, il sauverait sa famille. Il s’est juste sauvé de sa vie. Il a pris le mauvais bateau, il a fait le mauvais choix. Il était trop jeune pour décider, il est trop vieux pour tout gommer. Rien ne peut le secourir. 


Le coin des curieux :

Depuis 2008, au cœur de Guédiawaye, une banlieue défavorisée de Dakar, au Sénégal, une maison peinte dans un rose lumineux, la Maison Rose, attire les regards. Le rez-de-chaussée abrite une petite manufacture de couture, où les ouvrières brodent à la main sacs, coussins ou vêtements, pour des marques souvent françaises, engagées dans la mode éthique.
Fondée par une Française, Mona Chassario, en collaboration avec l’association Unies vers'elle, la Maison Rose accueille des Sénégalaises en situation de précarité ou victimes de violences (viol, inceste, maltraitance, prostitution…), pour les aider à se reconstruire et à redonner un sens à leur vie. Deux marques françaises soutiennent son activité : la CSAO, Compagnie du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest, gérée par Ondine Saglio, et Côme Éditions, créé par Clémence et Matthieu Dru.

Mona Chassario a un long passé d’entraide à des femmes en difficultés : pendant trente ans, elle s’est occupée de femmes parisiennes vivant dans la rue. Elle a quitté sa vie de famille confortable et son poste à responsabilité dans l’industrie pharmaceutique pour vivre deux ans dans la rue, aux côtés de ces femmes en souffrance. Elle a fondé l’association Coeurs de femmes et un centre d’accueil de jour avec capacité d’hébergement. Elle raconte son expérience dans son livre Coeur de Femmes, publié en 2005. Elle a notamment reçu le titre d’Officier de la Légion d’Honneur en 2008.

De sa rencontre avec Danielle Hueges, alors chargée de Mission pour le compte du Ministre sur le thème de la pauvreté, est née l’association Unies vers’elle, centrée sur un projet de co-développement au Sénégal.

A la Maison Rose, "il est impératif de ne jamais oublier que chaque enfant, chaque femme est unique, qu’il ne peut y avoir de certitudes. Il faut donc, constamment, adopter une position d’observation et de reconnaissance et exclure, immédiatement, tout jugement. La souffrance pousse à se fabriquer une carapace protectrice en mettant en place des mécanismes de défense qui se manifestent. Nous essayons de remettre les valeurs individuelles et de transformer le négatif en positif, de réparer ce qui a été cassé. Malheureusement, certaines femmes ne peuvent pas renaître. Pour toutes les autres, celles qui repartent, elles sont debout."    

A ce jour, La Maison Rose a accueilli plus de cinquante femmes majeures et près de 350 enfants mineurs. Plusieurs dizaines de bébés y sont venus au monde.



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jeudi 18 avril 2019

[Laurens, Camille] La petite danseuse de quatorze ans






J'ai beaucoup aimé

Titre : La petite danseuse de quatorze ans

Auteur : Camille LAURENS

Editeur : Stock en 2017, Folio Gallimard en 2019

Pages : 176








 

Présentation de l'éditeur :   

« Elle est célèbre dans le monde entier mais combien  connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette  à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou
Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son  âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà  un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école. Dans les  années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris,
et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un  rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. Elle a  été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur  en a eu assez de ses absences à répétition. C’est qu’elle avait  un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous  gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa  famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou  des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas. »



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels Dans ces bras-là (prix Femina 2000) et Celle que vous croyez (Gallimard, 2016). Elle est traduite dans plus de trente pays.

 

 

Avis :

Réalisée en cire et portant de véritables cheveux, jupon et chaussons, la petite danseuse de quatorze ans d’Edgar Degas, présentée dans un cylindre de verre comme un spécimen anatomique conservé dans du formol, choqua ses contemporains. Elle n’avait certes rien de commun avec l’idéal classique des statues antiques. Qu’étaient donc les intentions de l’artiste, lorsqu’il s’imprégnait de l’univers des danseuses de l’opéra, alors si peu éloigné du monde des courtisanes et de la prostitution ? Pourquoi insistait-il sur certains traits, enlaidissant ses modèles comme pour faire écho aux croyances phrénologiques alors à la mode ? Et surtout, pourquoi cette statue, dont plusieurs exemplaires coulés en bronze sont aujourd’hui visibles dans plusieurs grands musées, nous émeut-elle toujours ?

Camille Laurens est partie sur les traces du peintre sculpteur et de son modèle, au travers d’une enquête approfondie dont le résultat est ce texte court, érudit et personnel, qui, sans jamais faire œuvre de fiction, nous retrace avec sensibilité la vie particulièrement dure des petits rats d’opéra au 19e siècle, que les premières lois sur le travail des enfants protégeront moins que les autres, et qui, souvent, dans le meilleur des cas trouvaient un protecteur – puisqu’il était à la mode d’entretenir sa danseuse -, sinon, finissaient sur le trottoir.

L’explication du contexte social permet d’éclairer les choix de Degas et de comprendre la véritable portée artistique de cette œuvre que vous ne verrez plus du même œil après cette lecture. Le texte est d’autant plus chargé d’émotion que l’auteur, véritablement prise de tendresse pour ce petit rat, en vient à évoquer des souvenirs intimes liés à sa propre famille.

Un très beau texte, qui a su tirer la quintessence d’une imposante documentation pour nous faire comprendre, très simplement, l’émotion suscitée par cette petite danseuse de quatorze ans, qui, sans Edgar Degas, serait restée à jamais dans l’obscurité de sa triste condition d’enfant exploitée. (4/5)

 

Citations :

Les lois Jules Ferry de 1881 et 1882, qui rendront l’enseignement primaire public et gratuit puis obligatoire pour tous les enfants de six à treize ans, n’existent pas encore, et du reste l’Opéra sera longtemps dispensé de les appliquer : pour les petites danseuses, l’enseignement primaire ne sera obligatoire qu’en 1919. L’écrivain Théophile Gautier, auteur sur le sujet d’un texte peu connu quoique incisif intitulé « Le rat », ironise tristement sur l’ignorance crasse de ces « pauvres petites filles » qui savent à peine lire et qui « feraient mieux d’écrire avec leurs pieds : ils sont plus exercés et plus adroits que leurs mains ».

L’Opéra de Paris recrute en effet des « petits rats » dès l’âge de six ans, qu’on appelle plus tard des « marcheuses » parce qu’elles passent leur temps à exécuter des pas, d’abord en salle de cours, puis sur scène où elles n’apparaissent que vers treize ou quatorze ans – Marie y fera ses débuts dans La Korrigane, ballet en deux actes. Là encore, Théophile Gautier se gausse de ce surnom de « marcheuses » qui anticipe leur proche avenir sur le bitume. 

Les « marcheuses » finissent bien souvent dans une maison close – le lupanar est un autre topos de la peinture et de la littérature – mais l’étoile comme la ballerine de troisième ordre, pour peu qu’elle soit belle, évolue dans les « hautes sphères du dandysme et de la politique ». Au foyer de l’Opéra ou en coulisses, aristocrates, membres du Jockey Club, grands bourgeois, journalistes influents, hommes politiques se pressent autour d’elle. Elle est la maîtresse d’un député, d’un pair de France, d’un héritier dont elle « mange le capital ». Le célèbre baron Haussmann, par exemple, défraie la chronique par la liaison scandaleuse qu’il entretient avec une jeune ballerine. Dans cette époque vénale et jouisseuse, il est de bon ton d’« avoir sa danseuse ». 

Une autre source de revenu se profile derrière le petit rat, tolérée sinon reconnue. Ce qui serait aujourd’hui dénoncé comme pédophilie, proxénétisme ou corruption de mineure est alors une pratique ordinaire dans cet univers où, selon Théophile Gautier, « les mœurs en usage sont une absence totale de mœurs ». Du reste, la majorité sexuelle a été fixée à treize ans par la loi de 1863 – elle l’était auparavant à onze. En coulisses, la profession d’entremetteuse entre les admirateurs mâles et les mères pour « présenter » leurs filles jouit donc d’un statut quasi officiel. La police ferme les yeux, de même que la direction de l’Opéra.

En outre, Degas a une passion pour la musique – Mozart, Gluck, Massenet, Gounod –, c’est sa première et principale raison de fréquenter l’Opéra avant de s’apercevoir, à travers des ballets aux chorégraphies subtiles, que, par la danse, « la musique devient dessin ».

Marie Van Goethem n’est qu’une jeune ouvrière de la danse et une petite fille seule, solitaire. Personne ne se soucie de son sort. Degas la modèle dans sa simplicité, dans son dénuement. La sculpture permet de figurer le vide autour d’elle : pas de décor, pas de compagnie. On fait le tour d’une statue comme on fait le tour d’une question, on l’examine sous tous les angles. « La petite Nana » se découpe sur fond de néant.

Degas désire abattre le stéréotype, asséner une vérité que la société ignore – veut ignorer. La danse n’est pas un conte de fées, c’est un métier pénible. Cendrillons sans marraine, les petits rats ne deviennent pas des princesses, et leurs cochers sans carrosse restent des souris grises comme le coutil de leurs chaussons. Ce sont des enfants qui travaillent, à l’instar des cousettes, des petites bonnes, des vendeuses, mais plus durement encore. 

On ne saurait nier que le visage de la Petite Danseuse offre certains des traits dénoncés comme typiquement criminels par la phrénologie et l’anatomie médicale de l’époque – front fuyant, mâchoire prognathe, pommettes saillantes, cheveux épais. Et il est avéré qu’Edgar Degas s’est beaucoup renseigné sur ces théories physionomistes, qu’illustrent plusieurs de ses portraits peints ou de ses monotypes de bordel. Il n’est pas le seul. Ces travaux physiognomoniques étaient très prisés par les artistes et les écrivains du XIXe siècle. Ainsi, Honoré de Balzac possédait les œuvres complètes de Lavater, illustrées de six cents gravures parmi lesquelles il choisissait les traits de ses personnages en fonction du caractère qu’il souhaitait leur imprimer : à visage laid, âme mauvaise. Émile Zola affirmait avoir lu tout Lombroso, en tirant des réflexions sur l’atavisme et la dégénérescence héréditaire. Victor Hugo visitait les prisonniers pour vérifier si leurs penchants criminels étaient gravés sur leur visage. 

On peut raisonnablement penser qu’il a fait pour elle ce qu’il a fait pour eux, forçant les traits naturels de son jeune modèle afin de lui donner les caractéristiques d’une criminelle. Certes, elle n’a tué personne, mais son délit n’en est pas moins grave si l’on se souvient de l’affirmation du Dr Lombroso : « La prostitution est la forme du crime chez la femme. » Par son pouvoir de dépravation, la « fille » suscite le même mépris et la même répression que les assassins. Et c’est bien ainsi que sera perçue Marie par tous les commentateurs, comme une prostituée en acte ou en germe, une sauteuse. Le critique Paul Mantz traduira le sentiment général en évoquant « un visage où tous les vices impriment leurs détestables promesses ». Et les visiteurs, en la comparant à un « singe » ou à une « Aztèque », la renvoient, ainsi que le note Douglas Druick, « aux premiers stades de l’évolution humaine.


Souvenir de voyage :

 

MET de New York

 

 

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mercredi 17 avril 2019

[Bamberger, Vanessa] Alto Braco







J'ai aimé

Titre : Alto Braco

Auteur : Vanessa BAMBERGER

Editeur : Liana Levi

Parution : 2019

Pages : 240









Présentation de l'éditeur :   

Alto braco, «haut lieu» en occitan, l’ancien nom du plateau de l’Aubrac. Un nom mystérieux et âpre, à l’image des paysages que Brune traverse en venant y enterrer Douce, sa grand-mère. Du berceau familial, un petit village de l’Aveyron battu par les vents, elle ne reconnaît rien, ou a tout oublié. Après la mort de sa mère, elle a grandi à Paris, au-dessus du Catulle, le bistrot tenu par Douce et sa sœur Granita. Dures à la tâche, aimantes, fantasques, les deux femmes lui ont transmis le sens de l’humour et l’art d’esquiver le passé. Mais à mesure que Brune découvre ce pays d’élevage, à la fois ancestral et ultra-moderne, la vérité des origines affleure, et avec elle un sentiment qui ressemble à l’envie d’appartenance.
Vanessa Bamberger signe ici un roman sensible sur le lien à la terre, la transmission et les secrets à l’œuvre dans nos vies.

 

 

Avis :

Sa mère étant morte dans les jours suivant sa naissance, Brune, la narratrice, a été élevée par ses deux grands-mères, à vrai dire par sa grand-mère et sa grand-tante, deux sœurs originaires de l’Aubrac et venues dans les années soixante s’établir bistrotières à Paris, dans la plus pure tradition auvergnate. Fantasques et terribles, mais si humaines et attachantes, les deux « maîtresses-femmes » se sont consacrées sans relâche, avec acharnement et souci de bien faire, à leur travail et à l’éducation de Brune, en faisant une petite Parisienne bien éloignée des racines familiales dont elle ignore quasiment tout.

Lorsque sa grand-mère décède en exprimant le souhait d’être inhumée en terre natale, c’est pour Brune une profonde remise en cause de toutes ses certitudes qui l’attend au berceau familial. Dans ces paysages à la beauté et à l’âpreté climatique si particulières de l’Aubrac, l’attend une famille dont elle ignorait les secrets très longtemps cachés et dont les révélations vont bouleverser sa vie. Elle y découvre aussi un univers qui ne la laissera bientôt plus indifférente : celui de l’élevage bovin, producteur de ces résistantes vaches rousses aux grands yeux ourlés de noir, comme maquillés de khôl, et aux longues cornes en forme de lyre, que l’on appelle les reines d’Aubrac.

Au thème intimiste de la filiation et de la transmission, se mêle une réflexion sociale sur le délicat équilibre entre rentabilité économique et respect de l’animal et de la nature. Si l’émotion largement autobiographique de ce vibrant hommage aux terres d’Aubrac est contagieuse, le déroulement du raisonnement écologique, par ailleurs tout à fait intéressant, m’a semblé trop rapidement plaqué sur l’histoire personnelle de Brune pour ne pas conférer à l’ensemble un certain sentiment d’artifice, un peu comme si la journaliste tendait à l’emporter sur la romancière.

Je referme donc Alto Braco avec une impression mitigée, touchée par ses personnages et éblouie par la majesté de l’Aubrac, mais avec le regret que la trame trop manifestement journalistique ne se soit pas davantage transformée en « œuvre littéraire ». (3/5)

 

Citations :

Car les prairies nues de l’Aubrac ne devaient rien à la nature mais aux hommes, aux moines qui dès le 12e siècle avaient arraché la plupart des arbres du plateau pour en faire des pâturages, pensant dompter le vent, se croyant tout-puissants.

Le vent avait encore forci et cette fois les nuages cédèrent. Ils se cabrèrent et commencèrent à rouler, le bleu creva le ciel en un jet de peinture, des faisceaux de lumière se braquèrent sur la prairie, chassant les ombres et les bêtes dans une course folle.

Je ne faisais aucune confiance à ma mémoire défaillante. Je connaissais le secret de la fabrication d’un souvenir : la première fois, on se rappelait l’évènement ; la deuxième, le souvenir de l’évènement ; la troisième, le souvenir du souvenir, et ainsi de suite. Il finissait par devenir la réécriture d’un passé lointain.

Un secret à moitié révélé, c’est un cancer à moitié soigné.

Dans cette partie lozérienne de l’Aubrac, les prairies étaient semées de gigantesques roches qui semblaient avoir été jetées depuis la lune. Elles lévitaient au-dessus de la peau de neige, laquelle se lézardait par endroits pour laisser apparaître les cours d’eau noire, comme des saignées dans la terre. Une immense pelage de dalmatien.


Souvenirs d'Aubrac : 

 


 

  

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lundi 15 avril 2019

[Zukerman, David] San Perdido






Coup de coeur 💓💓

Titre : San Perdido

Auteur : David ZUKERMAN

Editeur : Calmann Levy

Parution : 2019

Pages : 450








Présentation de l'éditeur :   

Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ? 
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert  de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi  impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir  aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent  apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle  part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera  le rôle de justicier silencieux au service des femmes  et des opprimés et deviendra le héros d’une population  jusque-là oubliée de Dieu.

 

 

Avis :

Coincé entre la jungle panaméenne et la mer des Caraïbes, San Perdido porte bien son nom. Dans ce lieu de perdition des années cinquante, où l’on dit que chaque jour naissent un tortionnaire et sa future victime, se côtoient deux mondes : en bas, autour du port où le commerce le plus florissant est celui des charmes féminins, et aussi près de la vaste décharge où la vieille Felicia et tant d’autres viennent glaner leur pitance, sévissent la misère et l’exploitation humaine. Les salaires des dockers n’ont ainsi augmenté que de dix centimes de l’heure en trente ans. Sur les hauteurs se perchent les belles demeures, surplombées par le palais du gouverneur de la ville, où règne une forte promiscuité entre argent, vice, crime et corruption. S’y répand d’ailleurs une variété criminelle de la « fièvre jaune », qui frappe spécialement les dirigeants politiques, à la longévité étrangement courte…

Alors que rien ne semble pouvoir alléger un jour la condition d’en-bas ni contrecarrer les malversations d’en-haut, se développe à San Perdido une curieuse légende, teintée de mystère et d’espoir : celle d’un descendant des cimarrons, ces esclaves noirs en fuite qui, jusqu’à l’abolition de l’esclavage au 19e siècle, vivaient retranchés dans la jungle et harcelaient les colonies espagnoles. Et si cet homme avait le pouvoir de redresser certains torts ?

Dans une ambiance colorée au rendu très visuel, se déploie un récit captivant et rythmé, où la magie de la légende vient rendre plus supportable le quotidien des pauvres gens de San Perdido, leur faisant retrouver espoir et dignité.
Qu’est-ce qu’un héros sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ? L’on se prend à croire à celui-là, à cet homme discret et imperturbable qui combat silencieusement et implacablement l’injustice. Il est entouré d’une galerie de personnages attachants, qui accompagnent le lecteur tout au long de l’intrigue, rendue crédible par l’authenticité des décors et la touchante humanité de ses protagonistes. Les expressions hispaniques, pour la plupart des insultes se passant de traduction, apportent quant à elles une touche de vie locale vraie et pimentée. 

Cette histoire envoûtante m’a emportée dès les premiers mots pour ne plus me lâcher avant son point final. Grand coup de coeur pour ce pittoresque voyage en Amérique latine, où le vert émeraude de la jungle et le bleu turquoise de la mer des Caraïbes cachent un dangereux combat entre l’ombre et la lumière. (5/5)

 

Citation :

Bientôt les touristes enfouissent le nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux.

 

Le coin des curieux :

Au 16e siècle, le Panama comportait deux principales colonies espagnoles : les ports de Nombre de Dios sur la côte caraïbe et de Panama sur la côte pacifique, séparés par une jungle coupée uniquement de hautes montagnes. Cette zone hostile et peu accessible était le refuge de groupes armés composés d’esclaves noirs en fuite, appelés cimarrons (de « cima » [cime] et « marron »).  

Ces colonies de Noirs libres, appelées palenques, existaient dans de nombreux endroits de l’Amérique hispanique, où elles étaient une menace et une inquiétude pour les Espagnols qu’elles venaient régulièrement attaquer. 

C’est au Panama que les cimarrons furent les plus nombreux et acquirent le plus de pouvoir, s’alliant notamment avec les pirates français et anglais, comme Drake. Les plus grands conflits eurent lieu de 1549 à 1582, date à laquelle un accord de paix reconnaissant la liberté des cimarrons mit fin à leur mouvement organisé au Panama. La résistance des esclaves et des cimarrons continua néanmoins durant toute la période coloniale et ne disparut définitivement qu’avec l’abolition de l’esclavage au 19e siècle
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