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vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 15 février 2026

Critique de "La traversée des temps 5 - Les Deux Royaumes" d'Eric-Emmanuel Schmitt | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Les Deux Royaumes de Eric-Emmanuel Schmitt


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 5 -
           Les Deux Royaumes

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La cueillette du gui, un élixir de jouvence cent pour cent gaulois, une assemblée de druides à l’ombre des grands chênes… Le fabuleux monde celtique n’en finit pas d’émerveiller Noam lorsqu’il débarque en Gaule. Mais bientôt l’irruption d’envahisseurs d’un genre nouveau, les Romains, vient bouleverser l’équilibre des forces.

Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.

Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Avec La Traversée des temps, Éric‑Emmanuel Schmitt s’est lancé dans une entreprise ambitieuse : revisiter en huit tomes l’histoire de l’humanité à travers le regard d’un narrateur immortel, Noam, témoin des grandes ruptures qui façonnent les civilisations. Saga mêlant aventure, fresque historique et réflexion philosophique, elle cherche à rendre sensibles les émotions, les croyances et les contradictions des époques traversées. L'auteur y poursuit une démarche humaniste : suivre l’homme au fil des siècles, éclairer la permanence de ses aspirations comme de ses erreurs, et interroger ce que notre passé dit encore de nous.

Ce cinquième volume ramène Noam en Gaule, à la veille de la conquête romaine, dans un monde celtique traversé de rivalités politiques, d’alliances fragiles et de tensions face à l’avancée méthodique de Rome. Immergé dans cette société foisonnante, il observe de l’intérieur un moment charnière où deux univers – le celtique et le romain – se heurtent et redessinent le destin du continent. Mais le monde romain qu’il traverse n’est pas moins tourmenté : la révolte de Spartacus, spectaculaire mais limitée dans ses ambitions, contraste avec l’irruption du christianisme naissant, dont l’affirmation de l’égale dignité de tous sape les fondements mêmes de l’ordre romain. Eric-Emmanuel Schmitt montre ainsi combien cette idée encore marginale contient de subversion profonde, capable de fissurer un empire persuadé de sa solidité. 

Gaule pré-romaine, débuts de l’Empire, premières communautés chrétiennes : chaque univers est restitué avec une précision sensible, jamais pesante, qui donne au lecteur l’impression de traverser réellement les siècles. L’auteur conjugue rigueur documentaire et souffle romanesque, offrant une fresque d’une grande vitalité. La circulation entre ces époques très contrastées se fait avec une remarquable fluidité : le regard de Noam sert de fil conducteur et assure l’unité d’un récit qui embrasse de vastes pans de l’histoire sans jamais se disperser.

Comme dans les précédents tomes, le texte est enrichi de nombreuses notes de bas de page, devenues l’une des signatures de La Traversée des temps. Elles apportent des éclairages historiques, des anecdotes ou des précisions culturelles qui complètent le récit sans l’alourdir. Toujours accessibles et souvent teintées d’humour, elles offrent un second niveau de lecture et permettent de glisser des commentaires plus contemporains, mettant en regard les comportements humains d’hier et d’aujourd’hui. 

L’ensemble compose une réflexion stimulante sur la transformation des sociétés : Eric-Emmanuel Schmitt montre comment les civilisations se construisent, se heurtent, s’effritent et se réinventent, et comment les idées – politiques, spirituelles ou culturelles – peuvent bouleverser des mondes en apparence immuables. Les Deux Royaumes s’impose ainsi comme un volume à la fois vivant, instructif et traversé par une réflexion sur les forces qui façonnent l’histoire humaine.

En refermant Les Deux Royaumes, on mesure combien Éric‑Emmanuel Schmitt maîtrise l’équilibre singulier qui fait la force de sa saga : unir la rigueur de l’historien, l’élan du romancier et la curiosité du philosophe. Ce cinquième tome confirme la solidité de La Traversée des temps, capable de faire revivre des mondes lointains tout en éclairant les nôtres. À la fois ample et accessible, érudit et vivant, il poursuit avec conviction cette exploration des continuités et des ruptures qui jalonnent l’aventure humaine. Une étape marquante d’un projet littéraire qui, tome après tome, gagne en profondeur et en ampleur. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

On ne commande pas en cédant aux désirs de ceux que l’on dirige.


La citoyenneté romaine n’avait cure du sang, de la couleur ou du dialecte. Elle accordait un statut juridique basé sur l’origo, une notion complexe qui autorisait tout citoyen à revendiquer un ancrage – une origine légale – indépendamment de son lieu de résidence. Cela faisait du Romain un être à la fois enraciné et mobile. Il pouvait habiter à Rome et appartenir à une bourgade d’Afrique, ou avoir vu le jour en Gaule et arborer un nom romain. L’important n’était pas l’endroit où il naissait, plutôt dans quel récit il consentait à s’inscrire. C’était un trait de génie politique : implanter l’homme non dans une essence, mais dans une fiction.


Rome regorgeait de mythes de fondation, les légendes se contredisaient, les versions pullulaient. Romulus, descendant de Iule, fils d’Énée. Romos, fils d’Ulysse et de Circé. Point commun ? Tous les fondateurs étaient des étrangers. Et ceux qui les suivirent ? Des bergers, des esclaves en fuite, des criminels en exil : voilà les ancêtres du Sénat ! Rome, c’était la lie de l’univers transformée en or. Si notre époque connaît le « rêve américain », l’Antiquité connut le « rêve romain ».


Dans son Livre des origines, Caton l’Ancien affirmait que les Latins descendaient d’un mélange de Grecs archaïques et de Troyens émigrés après la guerre. La cité romaine se présentait donc comme une construction faite d’importations dont la somme constituait l’identité. Tout se brassait, rien ne choquait. Une pratique étrangère ? Elle devenait rite. Un dieu venu d’Orient ? Il obtenait son temple. Une langue ennemie ? Elle était traduite, enseignée. Rome ne vomissait pas : elle accueillait. (…)
La citoyenneté romaine offre un contre-exemple précieux aux modèles contemporains d’identité nationale, souvent étroits, suspicieux, obnubilés par les frontières et par l’origine. Rome a montré qu’une société peut croître sans racine unique, prospérer sans mythologie purificatrice, durer sans l’obsession du même.


On vit plus facilement dans la résignation que dans l’attente d’un miracle, l’optimisme réclame du courage, il mobilise des forces que l’on n’a peut-être plus, réveille des désirs que l’on a appris à celer, et rend intolérable ce que l’on tolérait encore. La perte de toute espérance expliquait la passivité qui caractérisait tant d’esclaves. 


Une énigme pose un problème qui trouve une résolution. Un mystère énonce un problème qui demeure privé de réponse. 
 – Quel intérêt ? répliquai-je, un brin agacé. Mieux vaut une énigme qu’un mystère. 
 – Pas du tout. L’énigme clôt ta réflexion, le mystère l’ouvre.
 Les iris de Noura étaient traversés d’une ferveur qui me déconcertait.
 – Le mystère te pousse à la méditation. Il t’offre une liberté qu’aucun éclaircissement définitif ne viendra entraver. En même temps, il t’apprend l’humilité : tu ne comprendras jamais tout, parce que la vie te dépasse. La vie… ou Dieu.


Je voulais juste dire qu’avec Jésus, vous ne vous seriez pas contentés d’une révolte : vous auriez provoqué une révolution. Archimède affirmait : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai la Terre. » Ce point d’appui, c’est l’idée que Jésus a promue, celle de l’égalité. Selon lui, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni esclave, ni maître, ni même de distinction entre l’homme et la femme. Face à Dieu, toutes les différences s’effacent. Il rejette toute idée d’infériorité naturelle, plus encore d’inégalités sociales inscrites dans le droit.   
Elle marqua une pause avant d’ajouter, incisive :  
– Vous avez combattu courageusement, toi, Spartacus, Crixos, vos compagnons, mais vous n’avez pas pensé. Vous vous êtes battus pour fuir votre condition, non pour en finir avec l’esclavage. Vous aspiriez à la liberté, oui, mais seulement à la vôtre. Aucun d’entre vous ne songeait à repenser le monde, à abolir le principe de la servitude, à réformer les lois. Cette déficience a affaibli votre lutte et l’a rendue confuse, sans lendemain. Jésus, lui, soutenait que chaque être humain en vaut un autre. 
 
 
Il faut bien que je l’admette, malgré mon goût de la raison et mon attachement aux philosophes des Lumières : les droits de l’homme ne sont pas nés un matin dans l’esprit d’un intellectuel coiffé d’une perruque poudrée. Si l’on remonte le fil, on finit par croiser, au détour de l’Histoire, un Galiléen sans biens, sans titres, sans épée, qui s’est mis à parler aux faibles comme s’ils étaient rois, aux puissants comme s’ils étaient poussière. Qu’a donc fait ce Jésus, sinon abolir les privilèges, retirer la dignité du piédestal où l’orgueil la tenait perchée, pour l’offrir à tous ? Il a dit que le mendiant vaut autant que le riche, que le Samaritain – l’étranger méprisé – est mon frère, que le royaume de Dieu appartient aux enfants, ceux que l’on ne consulte jamais. N’est-ce pas là, sous une forme religieuse, une assertion terriblement subversive ? Ce n’est pas encore la Déclaration des droits de l’homme, certes, mais tout est déjà là, prophétique et dérangeant. Si nos Constitutions modernes ont troqué le ciel contre la république, l’égalité a planté ses racines dans le sable brûlant de la Judée.   
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde. 
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable. 
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale. 
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.


S’il y en avait un qui, contrairement à moi, avait saisi la nature du christianisme sans que Noura lui fournît des explications, c’était Ponce Pilate. Il redoutait autant les multiples formes de la spiritualité juive – elles lui restaient étrangères – que ce qui rassemblait les Judéens. Et c’était plus particulièrement chez les disciples de Jésus qu’il percevait un élément perturbateur. Proclamer que les individus sont égaux, que les femmes ont la même valeur que les hommes, que l’on ne doit de comptes qu’au Créateur, refuser tout autre culte que celui du Dieu unique, voilà ce qu’un Romain ne pouvait entendre. Si de telles idées étaient venues à se répandre, elles eussent ébranlé les fondements mêmes d’une société dont la stabilité reposait sur l’ordre, la hiérarchie et la soumission aux divinités de Rome. Le royaume de Jésus n’avait rien de terrestre, rien de concret, rien de romain. Il s’adressait aux âmes, abolissait les rangs, les coutumes, les lois. Un royaume rêvé, sans doute. Mais les rêves, lorsqu’ils imprègnent les esprits, finissent par corrompre la réalité. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

samedi 7 février 2026

[Bussi, Michel] Les ombres du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les ombres du monde

Auteur : Michel BUSSI

Parution : 2025 (Presses de la Cité)

Pages : 576 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Octobre 1990. Le capitaine français Jorik Arteta, en mission au Rwanda, rencontre Espérance, jeune professeure engagée dans la transition démocratique de son pays.
6 avril 1994. Un éclair déchire le ciel de Kigali. Le Falcon du président rwandais explose en plein vol. Commencent alors cent jours de terreur et de sang. Les auteurs des tirs de missiles ne seront jamais identifiés. Quelqu'un, pourtant, connaît la vérité.
Noël 2024. Jorik, sa fille et sa petite-fille s'envolent pour le Rwanda. Tous poursuivent leur propre quête, tourmentée par les fantômes du passé.Dans Les Ombres du monde, Michel Bussi fait entrer l'Histoire dans le roman et le roman dans l'Histoire, articulant, en maître du suspense, la construction romanesque avec les faits historiques.
Une fresque éblouissante, à la croisée de trois générations, sur la transmission de la mémoire, et dont les rebondissements sont de puissants révélateurs de l'expérience de la violence, de la perte et du pardon. Une langue où les images poignantes affleurent au cœur du tragique et traversent sur un fil les ombres du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michel Bussi, magicien du suspense, aime nous surprendre en nous manipulant. Ancien enseignant-chercheur en géographie, il a exploré les cartes du monde avant de dessiner celles des âmes humaines. Ses personnages ? Des invisibles, souvent des héroïnes courageuses, en quête d'identité et de réparation. À leurs côtés, les lieux, comme sa chère Normandie, prennent vie pour devenir eux aussi des personnages à part entière. Depuis Nymphéas noirs jusqu'aux Assassins de l'aube, les 21 romans de Michel Bussi parus aux Presses de la Cité, puis en poche aux éditions Pocket, ont conquis 38 pays et fait de lui l'un des auteurs préférés des Français et le plus adapté en série et en BD.

 

Avis :

Sans renoncer à la tension narrative qui fait sa signature, le maître du suspense Michel Bussi s’aventure pour la première fois hors du thriller pur qui l’a consacré pour signer un roman historique grave et engagé autour du génocide rwandais.

Cette fresque suit le destin croisé de Jorik Arteta, jeune capitaine français plongé malgré lui dans les zones d’ombre de l’opération militaire au Rwanda, et d’Espérance, enseignante rwandaise dont la vie bascule avec la montée des violences. Autour d’eux gravitent des figures prises dans l’engrenage politique et humanitaire de l’époque, tandis que le récit alterne entre les années 1990 et un retour au Rwanda en 2024, où survivants et témoins doivent affronter les secrets enfouis et les responsabilités longtemps tues.

En s’attaquant au génocide rwandais, Michel Bussi prend le risque d’un déplacement radical : quitter le terrain confortable du thriller pour affronter un événement historique d’une violence extrême, où la fiction doit composer avec l’exigence de vérité. Ce pari, il le relève en mobilisant ce qui fait sa force – la maîtrise du rythme, l’art du dévoilement progressif, la construction en strates – tout en adoptant une gravité nouvelle. Le roman gagne ainsi en densité ce qu’il perd en légèreté, la mécanique du suspense servant d’outil pour sonder les zones d’ombre de l’Histoire, interroger les responsabilités et explorer des trajectoires brisées.

Sans jamais sacrifier la complexité au profit de l’émotion ou du spectaculaire, l'écrivain tisse une fresque patiente, attentive aux voix multiples qui composent la mémoire rwandaise. Le récit alterne les temporalités pour mieux faire sentir la persistance des traumatismes et la difficulté du retour, tandis que les personnages, pris dans l’engrenage politique et humanitaire, incarnent la tension entre culpabilité, silence et quête de vérité. Cette ambition narrative, alliée à une documentation solide, confère au roman une portée éthique nouvelle dans l’oeuvre de l'auteur, qui livre ici l’un de ses romans les plus engagés et les plus aboutis.

Quelques réserves toutefois surgissent. Michel Bussi, fidèle à ses ressorts de suspense, en use et parfois en abuse jusqu'à l'improbable, la trajectoire de ses personnages se retrouvant artificiellement chargée de bien trop de twists et de faux-semblants pour demeurer plausible. L’épisode des gorilles, tiré vers une autre guerre, animale celle-là, affaiblit assez inutilement l’ensemble. En somme, l’auteur ne parvient pas toujours à s’affranchir de ses mécanismes habituels pour se consacrer pleinement à ce qui fait le véritable intérêt du livre : la mise en lumière du génocide rwandais et la dénonciation de ses implications politiques et humanitaires, d’une force réellement instructive. Le roman révèle une réalité largement méconnue, aux conséquences proprement révoltantes, qui lui confère un impact humain et politique considérable. Un virage bienvenu et globalement réussi, qui aurait pu être assumé encore davantage.
 
Si l’on peut regretter que les réflexes du thriller brouillent parfois la puissance du propos, l’essentiel demeure : la mise au jour d’un drame historique encore trop méconnu et la clarté avec laquelle le roman interroge les responsabilités internationales. Par son travail de documentation et son engagement narratif, Michel Bussi offre un récit salutaire, dont la portée humaine et politique reste forte malgré les limites de sa construction. (4/5)

 

 

Citations : 

J’ai beaucoup réfléchi en prison, avec les curés. Je crois que cette violence, si tout le monde y a adhéré, c’est parce que nous étions de pauvres paysans, aux vies sans grand intérêt. Les corvées des champs, les longues marches pour aller puiser de l’eau ou couper le sorgho… Et pendant ces cent jours, nous nous sommes pris pour des dieux. Vous rendez-vous compte, nous avions le pouvoir de vie et de mort, nous franchissions tous les tabous de la morale. Arrêter, renoncer aux ibitero, c’était comme revenir à nos vies ordinaires, à notre misère, c’était comme redevenir des hommes normaux. Oui, madame la juge, pendant ces cent jours, nous sommes tous devenus des dieux. Ou des diables, ce sera à vous de le décider !


Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour ne te donner qu’un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire. C’est exactement ce qui s’est passé au Rwanda : 70 % des enfants ont vu quelqu’un se faire tuer devant leurs yeux, 80 % connaissaient un proche qui a été tué, 90 % ont cru qu’ils allaient mourir. J’ai toujours gardé en mémoire ces mots d’une survivante : « Un génocide n’est pas un feu de broussailles qui s’élève sur deux ou trois racines, mais sur un nœud de racines qui a moisi sous terre sans personne pour le remarquer. » Tu veux savoir ce que le génocide des Tutsi a de particulier ? (...)
Même si le projet d’éliminer les Tutsi est ancien, il remonte aux années 1960 et aux premiers massacres, on estime qu’il n’a été voulu, pensé, que par une poignée de personnes. Peut-être une dizaine de membres de l’Akazu. Dans chaque préfecture, il n’y avait sans doute pas plus d’une cinquantaine de personnes au courant du plan, quelques hauts fonctionnaires, des chefs de gendarmerie, des industriels pour assurer la logistique. Sur le terrain, ils ne pouvaient compter que sur trente mille miliciens. Et ainsi de suite, les ordres d’extermination pensés par une poignée de responsables politiques et militaires sont descendus de façon pyramidale sans qu’aucun contre-pouvoir organisé ne puisse s’y opposer, parce que les racines sous terre avaient suffisamment pourri… 
« Les fanatiques de l’Akazu eux-mêmes ne devaient pas penser que l’incendie prendrait aussi vite. Il faut que tu comprennes, Maé, ce génocide ne ressemble à aucun autre. Il n’y a pas eu de déportation massive au Rwanda, pour tuer loin des yeux, pas de gendarmes pour rafler, pas de chef de gare pour s’assurer que les trains partent. Il n’y avait qu’une règle d’or, les cafards ne devaient pas s’échapper. On devait les tuer sur place avant qu’ils ne se cachent, puisque rien ne permettait de les distinguer. Presque toutes les victimes du génocide des Tutsi ont été tuées à proximité de l’endroit où elles habitaient. Les fugitifs n’avaient qu’une peur, croiser quelqu’un qu’ils connaissaient. Les enfants en particulier, qui n’avaient pas de carte d’identité, n’ont été tués que parce que des voisins les ont dénoncés.


Pas de chambres à gaz ici, pas de mitrailleuses lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques, mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux.


Pendant longtemps, on a parlé de guerre au Rwanda, en se gardant bien d’employer le mot tabou. Génocide. En avril 1994, la France a reçu à l’Élysée deux planificateurs de l’épuration ethnique, sans les considérer comme des criminels. Un mois plus tard, quand François Mitterrand commémore les crimes nazis d’Oradour-sur-Glane, il assure, la main sur le cœur, « plus jamais ça », sans prononcer le moindre mot sur les massacres au Rwanda. D’avril à juin 1994, le monde a fermé les yeux. Un membre du gouvernement intérimaire rwandais siégeait même au Conseil de sécurité de l’ONU. Au plus fort des tueries, les États-Unis refusèrent eux aussi d’employer ce mot, génocide, qui obligeait, en respect du droit international, à une intervention des Nations unies. Pour regarder ailleurs, le monde a un bon prétexte : la Coupe du monde de football vient de commencer sur le sol nord-américain.
 
 
Tous les génocides du monde ont au moins un point commun. À l’exception d’une poignée de justes, personne ne résiste à la machine à tuer quand elle s’est emballée. La désobéissance civile est un mythe. Tout le monde obéit, et plus encore quand les ordres sont insensés. Qu’aurions-nous fait, Maé ? Comme tout le monde, je le crains : nous aurions hurlé avec les loups, pour essayer de survivre. Et ensuite, si par miracle on y était parvenues, nous aurions palabré, pardonné, commémoré.


Pour clore les polémiques, en 2019, le président Macron a commandé à des historiens indépendants un rapport sur le rôle de la France au Rwanda. Le rapport Duclert, un pavé de neuf cent quatre-vingt-onze pages, conclut à la responsabilité accablante de l’État français. Une responsabilité accablante aussi bien sur le plan politique, institutionnel, intellectuel, éthique, cognitif et moral… Je te le cite de mémoire : « Les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. » (…)
Le rapport écarte en revanche le terme de complicité de génocide. Pour te le dire autrement, cela signifie que le pouvoir français de l’époque, et en particulier François Mitterrand, n’avait pas de volonté génocidaire. (…)
— Cela veut dire qui ni Mitterrand, ni ses conseillers, ni les militaires français n’ont souhaité le génocide. Mais que sans eux, il n’aurait pas eu lieu… 
— Ça ma grande, personne ne le saura jamais. Ce qui est certain, c’est que par son soutien aux extrémistes hutu, entre 1990 et 1994, la France a laissé aux planificateurs du génocide le temps de l’organiser. Ce qui est aussi certain, c’est que la plupart des responsables politiques ou militaires, du moins ceux encore vivants, prétendent n’avoir commis aucune faute. Selon eux, personne ne pouvait prévoir un drame d’une telle ampleur. Ce serait la faute de la fatalité, ou de la violence des Africains contre laquelle on ne peut rien. 
— La fatalité, répéta Aline. Sauf si on prouve un jour que ce sont des militaires français, dirigés par Paul Barril, qui ont commis l’attentat du 6 avril…


C’était le rôle de la France au Rwanda, être la nourrice d’un pays qu’elle était censée protéger. Imagine, il arrive un accident à cet enfant, il se blesse ou il meurt. La nourrice, même si elle n’est coupable de rien, même si elle l’a bien surveillé, même si la fatalité est la seule coupable, ne reste pas droite dans ses bottes. Elle pleure, elle s’en veut, elle se dit j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper. Elle se reproche même ce qu’elle n’a pas à se reprocher, parce qu’elle est émue, bouleversée, parce qu’elle se comporte tout simplement en être humain. Ce qui m’écœure chez ces responsables politiques, qu’ils aient pu changer quelque chose ou non à ce génocide, c’est qu’ils restent le regard sec et le col serré, à s’offusquer qu’on puisse les mettre en cause, en jurant avec raideur je n’ai fait que mon devoir, pour l’honneur de la France, alors qu’ils devraient s’effondrer en larmes. Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient répondre, les yeux rouges : j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper, parce que c’est moi qui avais la garde de ce petit pays, personne d’autre, alors le million d’innocents assassinés, oui ils reviennent me hanter chaque nuit. Ça ne changerait rien, je sais, ça pourrait être considéré comme de l’hypocrisie, moi j’y verrais une preuve minimale d’humanité.


— Ce jour viendra, Maé, et tu le connaîtras. Quand l’histoire sera passée, quand les acteurs du drame auront disparu, quand la vérité aura refroidi et que plus personne ne pourra s’y brûler. Même si beaucoup de documents de l’Élysée demeurent classés secret défense, même si la justice administrative française refuse toujours de se pencher sur le rôle de l’État, et si la justice pénale continue de protéger la plupart des réfugiés rwandais accusés d’avoir participé au génocide, Madame Agathe, la veuve du président Habyarimana, en premier… 
« Ce jour viendra, Maé, et la France portera ce génocide comme une tache indélébile de son histoire. Sans la cacher. On vit toujours mieux en assumant les fautes de nos parents ou de nos grands-parents. J’ai appris une chose : on ne peut pas tuer une seconde fois les morts, les fantômes finissent toujours par gagner. Quand ils sont un million, ils forment une armée contre laquelle aucune nation, même droite dans ses bottes, ne peut lutter. 


 

samedi 27 décembre 2025

[Assouline, Pierre] L'annonce

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'annonce

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils se sont rencontrés dans un pays en guerre. Raphaël est français, étudiant à Paris, et s’est porté volontaire pour aider Israël, cette jeune nation envahie par les armées de ses voisins. Esther est israélienne, soldate, et travaille dans les services psychologiques de l’armée. Ils ont vingt ans et aimeraient croire que c’est le plus bel âge de la vie. Ce qu’ils vont partager pendant quelques semaines modifiera à jamais leur rapport à la mort. L’un et l’autre devront l’annoncer sans y être préparés.
C’était à l’automne 1973 pendant la guerre du Kippour. Puis ils se sont perdus de vue, chacun dans son pays, emmené par son destin. Jusqu’à ce que cinquante ans plus tard, jour pour jour, la guerre frappe à nouveau...
Récit d’initiation et portrait d’une femme aimée, L’annonce interroge, avec le tragique de l’Histoire, ce qui subsiste de nos attachements malgré le passage du temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, biographe et journaliste, Pierre Assouline est membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Issu d’une famille juive séfarade et lié à Israël par un rapport identitaire profond – celui-là même qui l’avait poussé, à dix-neuf ans, à se porter volontaire pendant la guerre du Kippour en 1973 –, Pierre Assouline ne pouvait qu’être atteint au plus intime par ce qu’il nomme lui-même le pogrom du 7 octobre 2023. Ce choc ravive en lui non seulement la mémoire d’un engagement de jeunesse, mais aussi la conscience aiguë d’une continuité tragique : un demi-siècle a passé, l’homme a vieilli, mais la guerre demeure et Israël se retrouve une fois encore frappé au coeur. L’annonce se construit précisément sur ce jeu de miroir entre 1973 et 2023, entre l’élan candide du jeune volontaire et la lucidité d’un homme mûr confronté à la répétition de l’Histoire.

Entre ces deux réalités se tient Esther, rencontrée en 1973, perdue de vue puis retrouvée en 2023, figure-pont entre les époques et reflet de l’état psychologique du pays. Personnage inventé, elle permet à Pierre Assouline de transposer son expérience dans une vérité romanesque plus large. Chargée par l’armée d’annoncer les décès, elle vit dans la fuite de l’annonce qu’elle redoute de recevoir un jour elle-même, comme si la violence finissait toujours par atteindre ceux qui la transmettent. Allégorie d’un Israël meurtri, elle incarne la peur, la fatigue et la sidération d’un peuple qui, de guerre en guerre, se sait toujours susceptible d’être frappé. À travers elle, c’est une nation entière qui apparaît suspendue entre mémoire et douleur recommencée, habitée par la conviction qu’elle n’a « nulle part où aller » et que son seul horizon est celui qu’elle doit défendre pour survivre.

Si le roman puise dans un épisode réel de la vie de l’auteur, il ne s’agit pourtant pas d’un récit autobiographique. L’expérience personnelle n’est qu’un point d’appui, un tremplin vers une réflexion plus vaste sur la mémoire, la peur et la persistance des blessures collectives – là où la fiction, plus que le témoignage, permet d’atteindre une vérité émotionnelle et historique plus profonde. Car L’annonce est aussi un livre résolument politique, très unilatéral dans sa légitimité, qui, dans un moment où les formes de haine se recomposent, s’insurge contre toutes les formes d’antisémitisme – frontales, quand elles prennent la forme de la guerre et du terrorisme ; mais aussi plus insidieuses, lorsqu’elles se dissimulent derrière le masque de l’« anti-sionisme » –, soulignant la persistance d’une hostilité qui change de visage sans jamais disparaître.

Nourri de multiples références littéraires et musicales, au premier rang desquelles la présence insistante de Leonard Cohen et l’écho de La femme fuyant l’annonce de David Grossman, ce mélange intime de fiction symbolique et de précision autobiographique tient du cri du cœur, entre fatigue et colère, dans sa manière de peindre l’enjeu plus que jamais existentiel d’une société israélienne contrainte de composer, dans sa chair comme dans son âme, avec une violence qui, génération après génération, continue de vouloir sa destruction. Sous l’engagement, le portrait meurtri et désenchanté d’un pays, depuis toujours acculé à lutter pour sa survie, au prix du désespoir et de traumatismes sans fin. (4/5)

 

Citations : 

Il y a des moments dans la vie d’un homme où il n’y a pas à réfléchir ni à se réfugier dans la conscience et ses échappatoires, d’autant qu’elle ressemblait à un champ de bataille. Juste réagir. Kant l’avait écrit et mon prof de philo l’avait une fois soumis à notre sagacité : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Une forte pensée pour l’avenir et un peu plus. L’une de ces rares décisions qui donnent l’impression, à l’instant même où vous la prenez, qu’elle changera votre vie. 


On est juif par le sang reçu mais israélien par le sang versé. 


Pour nous aussi c’était la guerre, car nous étions solidaires du pays dans lequel nous avions choisi de vivre à ce moment précis. Mais la guerre sans la faire. Un pays où l’on est constamment rattrapé par la situation,les événements, les nouvelles. Toutes choses qui se ramènent à une seule : la guerre sous une forme ou une autre.


Misère de l’homme sans aucun dieu. Comment font-ils, ceux qui ne sont pas habités par la moindre transcendance ? 


Une paix partielle  et fragile s’installa. Esther n’en était pas moins mobilisée par sa fonction. Encore des tirs, encore des morts. Et il y avait ces cadavres découverts sur le champ de bataille et enfin identifiés par les médecins légistes. Des disparus qui ne l’étaient plus. Parfois des soldats que l’on avait crus faits prisonniers et dont la dépouille pourrissait au soleil là où personne n’aurait eu l’idée d’aller les chercher. D’autres si commotionnés qu’ils souffraient de graves troubles mnésiques. Ce n’est pas parce qu’on a disparu qu’on est un déserteur. Ne pas savoir est une torture. Le doute, un sentiment corrosif. La guerre ne fait pas que des morts : elle tue aussi des vivants, mais plus lentement. Le calvaire n’en est que plus grand car ce n’est pas le corps mais l’âme qui est touchée.


J’avais rarement vu quelqu’un s’aimer autant tout en se donnant tant de mal pour se faire détester.


On ne trouve jamais la paix en évitant la vie. Il faut toujours l’affronter et l’affronter encore.


« On gagnera parce qu’on n’a pas le choix, n’oublie pas qu’on est dos à la mer. » Pour Israël, cette guerre était une guerre juste puisqu’elle répondait à une attaque massive, une volonté d’annihilation. Au-delà même de la nécessité de la contre-attaque, une évidence pour tout pays confronté à une semblable situation, sa dimension la justifiait. Il le disait avec ses mots à lui et l’impact que cela produisait était bien plus durable. Il répétait : « Comprenez bien, on n’a nulle part où aller, nulle part ailleurs qu’ici en Israël, chez nous. » Au fond, ce raisonnement, il n’y avait pas à en sortir, si on voulait s’en sortir.


Israël vivait dans la hantise d’une menace permanente. Ils intégrèrent ce spectre car il est aussi vieux que le pays, à croire qu’il lui est consubstantiel ; mais s’il a la vertu d’unifier le peuple, il n’est pas assez puissant pour l’empêcher de se désunir. 


Les grands mensonges se fabriquent avec de petites vérités.


Depuis 1973, quelque chose s’est scindé en moi. En deux parties. Comme si j’étais coupé en Dieu. Quel Juif est né sur la même terre que son grand-père ? Je n’en connais pas. L’histoire les a destinés à être un peuple d’errants et de nomades. Jusqu’où nous mènera cette manie de se trouver des ancêtres plus anciens que la terre elle-même ? En retranscrivant ses cauchemars dans son Journal, Franz Kafka écrivait que, dans un monde où tout doit s’acquérir car rien ne nous est donné, le plus difficile est encore de partir à la conquête de son passé, cette chose étrange que tout individu croit recevoir gratuitement en héritage. Tout de même, de temps en temps, ce serait bien de se donner un autre avenir que notre passé. En tout cas, ce serait reposant. Combien de temps encore faudra-t-il s’acquitter de sa dette de malheur ? Il est hanté par des ombres errantes. Pas sûr que l’on gagnerait à les identifier. Laissons-les en l’état, elles finiront bien par nous lâcher un jour.
 
 
Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il l’écrit.


Les Israéliens semblent parfois s’être enfermés dans une bulle cognitive qui les rendrait insensibles au sort des Palestiniens. C’était déjà vrai avant, ça l’est davantage encore à la faveur des événements. 


Le maniaque du pourquoi est guetté par la folie s’il ne consent pas à la part d’irrationnel et d’absurde de l’humaine condition. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  


 

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

mercredi 17 décembre 2025

[Paulin, Frédéric] Que s'obscurcissent le soleil et la lumière

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Que s'obscurcissent le soleil 
            et la lumière

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Si la guerre ne finit jamais, qui donc verra la fin des combats ? Qui donc verra la fin des larmes des veuves, de la détresse des orphelins, de la souffrance des pères ? Qui donc, si ce n’est ceux qui sont morts à la guerre ? »
Fin d’année 1986, Paris est à feu et à sang. Il faut alors trouver rapidement un coupable pour calmer l’opinion publique. La piste Abdallah, bien que hautement improbable, est choisie, car la raison d’État prévaut souvent sur la vérité, comme le commissaire Caillaux ne le sait que trop bien. À l’international, Michel Nada a fort à faire car les enjeux sont colossaux : la crise des otages qui dure depuis plusieurs années maintenant vient se mêler de manière toujours plus cynique à la course à la présidence de 1988 entre Mitterrand et Chirac. Au Liban, la guerre reprend de plus belle après une brève accalmie, opposant cette fois les chrétiens entre eux, en plus de la lutte fratricide entre chiites, et le pays se retrouve bientôt avec deux gouvernements. Cette macabre comédie cessera-t-elle un jour ? Dans le dernier volet de sa trilogie libanaise, Frédéric Paulin nous emmène jusqu’aux derniers jours d’un conflit long de quinze ans et qui, comme il avait débuté, s’achève dans le chaos, avec, comme toujours, le peuple libanais pour seul véritable perdant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel.
Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :   

Après Nul ennemi comme un frère et Rares ceux qui échappèrent à la guerre, Frédéric Paulin clôt sa trilogie géopolitique avec un dernier volet consacré aux ultimes années du conflit libanais, entre 1986 et 1990. Le récit reprend là où il s'était brutalement interrompu. Paris reste secouée par les attentats, les services secrets s’agitent et les ramifications de la guerre civile débordent largement de Beyrouth. On retrouve les mêmes personnages fictifs, mêlés aux figures historiques, pour cette suite troublante de réalisme, qui, miroir de la complexité d’un conflit dense et opaque, se déploie dans un entrelacs de lieux et de temporalités. 

Dans ce troisième tome, Frédéric Paulin resserre encore l’étau autour de ses protagonistes, pris dans les jeux d’ombres et les brutalités du renseignement et de la diplomatie. À mesure que le conflit s’intensifie, leurs trajectoires se referment inexorablement, jusqu’à leur effacement. Marqués par la fatigue et le doute, ils dessinent une humanité en lutte, ni héroïque ni cynique, mais désespérément impuissante dans sa lucidité. Leur disparition, brutale ou silencieuse, scelle la trilogie dans une impasse tragique, reflet fidèle d'une guerre sans issue.

L’écriture, tendue et précise, saisit les tensions invisibles, rend palpable l’attente, la peur et l'usure, là où l’éthique s’efface devant les calculs politiques. Elle accompagne les scènes de marchandage autour des otages, réduits à des leviers électoraux dans la rivalité entre Chirac et Mitterrand, révélant un monde où les vies humaines sont reléguées au rang de variables dans une stratégie de conquête du pouvoir. 

Frédéric Paulin explore les marges de l’histoire contemporaine avec une acuité sans fard, attentive aux failles humaines autant qu’aux rouages politiques. Certaines scènes, saisies dans leur âpreté, claquent comme des déflagrations : une exécution dans un couloir, un regard échangé avant la mort, une ville qui s’effondre sous les bombes. Ce sont des fulgurances de réel, des fragments de vérité assemblés avec une exactitude quasi documentaire.

Pourtant – est-ce une certaine lassitude, avec près de 1300 pages cumulées sur toute la trilogie ? – on en vient parfois à souhaiter une respiration, tant la précision irréprochable finit par pétrifier l’émotion et la mécanique narrative, si maîtrisée, par lisser les aspérités. L’intérêt ne faiblit pas, mais l’intensité s’émousse, comme si le récit, à force de lucidité, se tenait à distance de ce qu’il fait ressentir.

Que s’obscurcissent le soleil et la lumière referme une trilogie ambitieuse, tendue, d’une cohérence remarquable. Frédéric Paulin y poursuit son entreprise de dévoilement, entre fiction et histoire, sans jamais céder à la facilité du spectaculaire ni à l’illusion du dénouement. Si ce dernier volume laisse parfois l’émotion en retrait, il confirme la puissance d’un regard : celui d’un écrivain qui interroge les zones grises du pouvoir et les mécanismes souterrains qui façonnent les conflits contemporains. Une lecture exigeante, dérangeante par sa lucidité, impitoyable dans sa vision du politique – et nécessaire. (4/5)

 

 

Citations :

Est-ce que la légalité est une frontière ? La juge Gagliago elle-même n’en est plus certaine. Est-ce que la légalité est une frontière lorsque les politiques mentent, se renient, font d’un petit juge le coupable de leurs magouilles ? Est-ce que la légalité a un sens lorsqu’il s’agit d’assassiner un assassin ?

Sur le terrain, les combats continuent. Édouard Nada a aussi accepté l’inacceptable : dans son pays, les combats ne sont plus le moyen d’atteindre des objectifs stratégiques ou politiques, non, ce ne sont que l’expression pathologique de chefs de guerre, et des miliciens qui leur obéissent. Ces gens se battent entre eux uniquement pour affirmer leur présence. Les anciens alliés se retrouvent désormais ennemis et l’on se massacre au sein d’une même confession : chiites contre chiites, Palestiniens contre Palestiniens, et chrétiens contre chrétiens. La Syrie et l’Iran exacerbent ces conflits, certes. Mais les Libanais sont assez fous pour se battre entre eux, sans l’aide de l’extérieur.

 

 

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