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jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

vendredi 16 octobre 2026

Critique : "Heures sauvages" de Marie Petitcuénot | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Heures sauvages" de Marie Petitcuénot





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Heures sauvages

Auteur : Marie PETITCUENOT

Parution : 2026 (Héloïse d'Ormesson)

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 9782487819450  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Naples, 1974. Andrea inaugure sa galerie d'art en introduisant une jeune artiste qui utilise son corps comme médium. Elle lui a littéralement coupé le souffle lors d'une performance à Belgrade. Ce soir, aucun invité ne sait ce qui l'attend. Six heures, enfermés, six longues heures, une table avec des objets, du plus anodin au plus meurtrier, et une liberté totale d'interagir avec l'artiste. Elle assume l'entière responsabilité de ce qui se déroulera. L'incrédulité cède la place à l'impatience, l'amusement à l'agacement, jusqu'à l'irruption de la violence. Tous deviennent alors témoins de leur propre bestialité. Au risque d'abandonner dans cette salle une part d'eux-mêmes.

Marie Petitcuénot signe un roman stupéfiant sur l'âme humaine. Au cours de ce huis clos où hommes et femmes lâchent la bride de leurs émotions, c'est un rite qui se joue, une épreuve dont on ressort aussi bouleversé que les spectateurs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Originaire de Nancy, Marie Petitcuénot vit à Paris. Elle a travaillé dans la communication d'influence et comme plume pour des politiques. Elle a écrit pour la jeunesse. Son premier livre, Ce qui gronde (Flammarion 2021), un récit percutant sur l'amour maternel, a été remarqué.
Heures sauvages est lauréat du prix Transfuge du roman d'art 2026. Il fait partie des sélections du prix Femina et du prix Renaudot. Il est finaliste du prix Blù et du prix Talent Cultura.

 

 

Avis :

En 1974, l’artiste serbe Marina Abramović réalisait l’une de ses performances les plus célèbres, mais aussi des plus dangereuses. Marie Petitcuénot reconstitue par la fiction cette confrontation réelle de l’art à la barbarie.

« Instructions. Il y a 72 objets sur la table, tout le monde peut les utiliser sur moi comme il le désire. Je suis l’objet. Durant ce laps de temps, j’en prends l’entière responsabilité. Durée : 6 heures. »
Voilà l’invitation qu’une quarantaine d’Italiens, tous issus de la bourgeoisie et du monde artistique, découvrent alors qu’ils ont été conviés à l’inauguration d’une galerie à Naples. Il est vingt-deux heures, les portes sont verrouillées et, dans un anonymat qui ne sera jamais levé, commence le face-à-face de la neutralité absolue de l’artiste et de « ce dont est capable l’humanité enfermée, cachée, autorisée ».

La surprise initiale laisse d’abord place à un ennui ankylosant, teinté d’incrédulité. L’on commence par l’inventaire de ce que la grande nappe blanche tient à disposition : des objets hétéroclites, inoffensifs pour la plupart, mais parfois aussi immensément provocants, comme ces cordes de cuir, cette lame de rasoir, ces couteaux et cette arme à feu, avec son unique balle juste à côté. Le public ne peut encore croire à la totale inertie de cette femme, alors on fait quelques tentatives timides, qui prouvent que, non, décidément, on n’obtiendra pas la plus petite réaction de sa part. L’attente promet d’être longue, quand soudain survient le premier geste de transgression, cruel et libérateur. La rose proposée vient de trouver son usage : étriller de ses épines la peau offerte de l’artiste. Comme une meute que déchaîne la première goutte de sang, la petite foule de gens ordinaires vire au ramassis de bêtes sauvages et la performance au cauchemar.

Comment croire que quelques heures d’impunité en huis clos ont réellement suffi à faire craquer le vernis et à révéler en monsieur-tout-le-monde la bête mue par d’insondables pulsions ? Le talent de Marie Petitcuénot est précisément de rendre cette dérive crédible heure après heure, laissant le lecteur abasourdi et troublé, impressionné aussi par l’endurance et la bravoure de cette femme prête à risquer sa vie pour son art. Ses motivations s’éclairent à mesure des retours du livre sur son enfance et sa jeunesse en Yougoslavie. Grandie entre les mâchoires de l’autorité marxiste, l’artiste préfère aux œuvres muséales, trop facilement asservissables, l’expression libre et vivante du courage et de l’intégrité, quitte à faire de son propre corps l’ultime vecteur de sa révolte. Alors exhibitionniste et masochiste ? Non, mais convaincue que l’art qui ne dérange ni ne change rien n’est qu’abdication.

Impossible de rester indifférent à ce bref et stupéfiant roman qui, restituant avec précision le basculement progressif d'un groupe d'individus ordinaires dans la violence collective, installe un huis clos proprement glaçant, au plus près de l’expérience physique et mentale de Marina Abramović. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Alors à presque vingt-huit ans, Marina se dit qu’elle n’a pas peur des gens normaux. Ceux qui s’autorisent à faiblir et à se reposer, ceux qui préfèrent la tendresse à la discipline, ceux qui s’aiment et qui veulent des enfants. Ou alors elle en a peur, au contraire, ils portent la possibilité du sang et de la fureur, sans prévisibilité, ils sont le point de bascule entre le bon et le cruel. Qui peut vivre avec cet arbitraire-là. Les gens normaux qui aiment leur femme, leurs enfants, qui les consolent, qui beurrent les tartines le matin dans l’odeur ronde de café brûlant. Ceux qui ont l’air honnêtes, ceux qui ont l’air gentils, inoffensifs. Elle n’y croit pas un instant, elle voudrait voir si la rage est accidentelle, si elle ne tombe que sur certaines personnes, sur certaines familles.


L’artiste est à nouveau seule d’un côté de la pièce, la scène a été désertée. Elle ne comprend pas bien le rythme de l’onde, il n’y a pas de modèle prévisible, elle ne peut pas se préparer. Elle cherche son centre de gravité. Aucune sensualité ne se dégage de son corps, aucun charme, aucune présence, elle n’est pas morte, elle se neutralise, elle fait une performance remarquable. Le revolver est à sa place, les couteaux et la hache aussi. Elle a proposé des objets, pas le scénario. Personne ne sait d’où viendra la douleur. Il y en aura, c’est certain, tous s’y préparent. La douleur pour elle.


LE ROUGE VIF SUR SA PEAU PÂLE, son teint de terreur. Personne ne retient cet homme, personne ne l’interrompt. Comment est-ce possible. Pas un homme capable de lui mettre une main sur l’épaule, de sécuriser le scalpel de l’autre, et de l’écarter de l’artiste. C’est bon maintenant, ça suffit. Pas un seul pour le faire. Pas une seule. 


Elle travaille avec cinq autres jeunes étudiants du Centre, ils sont en train de recréer l’aménagement intérieur d’un hall d’aéroport, obsédés par le départ, tous, possédés par l’urgence de la fuite. Tu sais bien, Neša, je vais produire de l’art yougoslave, parce que je suis yougoslave. Je tourne toujours autour de la souffrance et du courage, toujours j’y reviens, vous aussi d’ailleurs, dans tout ce que vous créez. Il lève le bras droit dans un geste théâtral et l’interrompt. Non, Marina, moi je ne veux plus rien produire, je ne veux plus rien créer de matériel, je ne veux pas façonner des objets qui seront comparés aux sculptures des musées, aux tableaux des écoles de peinture, de l’histoire de l’art. Je ne veux plus rien dessiner, plus rien écrire. C’est fini, plus jamais je ne voudrai représenter quelque chose, ou pire, expliquer. Que l’œuvre naisse seulement du courage de l’artiste, de son intégrité absolue et du danger qu’il brave. Je ne veux pas être moderne ou post-moderne. Je ne suis d’accord avec aucune de leurs classifications, toutes leurs évaluations sont suspectes. Mais tu vas faire quoi, Neša. Je ne sais pas. Quoi que nous fassions, nous serons toujours des marginaux nourris par l’État… Ce qui ne fait pas de nous des marginaux très honnêtes. Ils rient doucement, et puis un long moment de presque silence. Des ciseaux, des clous, des chocs de métal. Lesquels d’entre eux étaient attendus par la grande Histoire. Lesquels d’entre eux mangeraient à leur faim.


Peut-être qu’il la trahirait s’il mettait fin à la performance maintenant. Il la trahirait. Mais qu’est-ce qui peut advenir après ça. Est-ce qu’elle pourrait être plus menacée que d’une balle dans la tête. Est-ce qu’ils pourraient être plus assassins. Il la trahirait, mais est-ce que l’art est à dix minutes près. Ils ont vu ce qu’ils devaient voir. Désormais, que chacun s’arrange avec sa conscience, avec Dieu, avec sa propre mémoire. Ils avaient vu l’origine de la barbarie, ils avaient vu la fragilité de la civilisation. Le mythe d’une société. La bonté humaine, le bien. Ils savaient tout ce qu’il y avait à savoir. Elle avait réussi.


C’est la fin du silence. Alors elle leur parle, elle leur dit qu’elle savait ce qu’ils pouvaient faire, elle n’a pas été déçue. Elle leur dit que la performance est réussie, qu’elle a créé cet espace où il est désormais évident, incontestable, que l’homme est malade de violence. Une maladie congénitale, pas seulement les nazis et les communistes, non, pas seulement la grande Histoire. L’homme malade, les gens comme eux, les gens normaux comme eux, du bibliothécaire au coiffeur, de la jeune secrétaire à la mère de famille. Tous ivres de violence, il n’avait fallu que six heures pour que ce soit révélé. Il n’y avait pas besoin de traité de philosophie, pas besoin d’enquête ni de contre-enquête. Tous ici, ils pourraient témoigner, ils avaient failli la tuer. Elle, le soixante-treizième objet de cette salle. 
 

mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

mardi 6 octobre 2026

Critique : "Les maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les maîtres du som

Auteur : Ryad ASSANI-RAZAKI

Parution : 2026 (Liana Levi)

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9791034912926  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Ce n’est qu’un petit village de pêcheurs sur le golfe de Guinée, à la fin du XVe siècle. Pourtant les Portugais l'ont choisi pour rejoindre l'Afrique sub-saharienne et s'y installer. La stupéfaction des villageois est immense car la peau de ces hommes, venus chercher de l'or, est translucide, et leur langue indéchiffrable. Petit à petit, sous la pression des « diables blancs », les anciennes croyances vacillent, les coutumes s'effacent. Tout change, mais pas l'usage qui impose de se débarrasser des enfants nés malformés, comme la petite Efua. Pourtant un homme mystérieux, récemment arrivé au village, s'intéresse à la fillette. Est-ce un esclave, un prince, un guerrier ? Et quel est le motif de son intérêt pour Efua ? Les réponses à ces questions se situent à l'issue d'un long voyage jusqu'à Tombouctou. Là-bas aussi, certains remettent en question les croyances anciennes. Éblouis par le savoir des Arabes, ils veulent imposer dans le puissant Empire songhaï la religion d'Allah arrivée d'Orient, au risque de rompre un équilibre ancestral...

Épopée ambitieuse et romanesque, Les Maîtres du sol met en scène un pan aussi fascinant que peu connu de l'histoire de l'Afrique.  

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1981 à Cotonou, au Bénin, Ryad Assani-Razaki vit à Toronto. Il est également l’auteur de La Main d’Iman, lauréat du prix Robert-Cliche du premier roman.

 

 

Avis :

Après un recueil de nouvelles et un premier roman plus intimiste, l'écrivain bénino-canadien Ryad Assani-Razaki change d'échelle avec une vaste fresque historique remontant aux prémices de la colonisation de l'Afrique au XVe siècle. Cette immersion dans la complexité géopolitique des royaumes de l'époque répond à l’ambition clairement affirmée de restituer leur mémoire aux peuples africains en racontant l’Histoire de leur propre point de vue.

Le petit village de pêcheurs d'Aldea, sur le golfe de Guinée, n'est plus lui-même depuis que l'édification du fort portugais d'Elmina bouscule ses coutumes locales au profit de la ruée vers l'or. Il s’apprête, comme le veulent les usages, à éliminer une fillette atteinte de malformation, Efua, lorsqu’un mystérieux guerrier étranger, surgi de nulle part, l’enlève et entame avec elle un long exil vers le nord, jusqu’à Tombouctou. Au coeur de l’Empire songhaï, la ville est le théâtre de la confrontation des érudits à l’expansion d’une nouvelle hégémonie religieuse qui, arrivée d’Orient sous la bannière d’Allah, entend supplanter les spiritualités traditionnelles. C'est en ce lieu de toutes les tensions que, liés par une étrange prophétie, le guerrier amnésique à la recherche de ses origines et l'enfant, que sa particularité physique investit, dans les esprits, de pouvoirs occultes, vont rencontrer leur destin.

Un puissant souffle romanesque anime cette épopée aux allures d’odyssée mythologique. Dans un mélange de rigueur historique et de tradition orale, la fresque se teinte de poésie et de légende, intégrant un bouquet de voix qui, tout en restituant la complexité des débats politiques et spirituels de l’époque, semblent entonner ensemble un véritable chant fondateur. Cette narration chorale, où l'histoire ne se dissocie jamais totalement du mythe, orchestre, de manière homérique, le grand récit collectif d'une mémoire reconquise.

Fruit de nombreuses années de recherche et d'écriture, le livre, minutieusement documenté, opère un profond recentrage géographique et mental, destiné à contrer des siècles d’aliénation culturelle et à replacer le lecteur face à la propre histoire civilisationnelle de l’Afrique de l’Ouest. Complexe et exigeant, toujours passionnant, le récit se révèle riche en découvertes, notamment lorsque, loin des clichés occidentaux sur la cité mystérieuse des sables, il dévoile un visage méconnu de la ville de Tombouctou, véritable épicentre intellectuel de l'Empire songhaï et foyer de débats spirituels intenses. Surtout, il montre un continent à l’opposé de la passivité, avec ses royaumes et ses empires pris entre leurs propres calculs politiques, leurs alliances et leurs erreurs stratégiques. Les personnages y revêtent une dimension allégorique, à mesure que le guerrier revenant aux sources dans sa quête mémorielle et identitaire s'escrime à protéger l’enfant difforme, incarnation de la mémoire et de la résilience des savoirs traditionnels face aux premiers assauts de la domination et de l’acculturation. 

Denses et captivantes, les près de cinq cents pages de ce roman, posé en équilibre entre érudition historique, aventure et récit d'apprentissage, se lisent avec une concentration qui n'exclut jamais le plaisir. Véritable entreprise de réappropriation culturelle, il offre également une précieuse clé de lecture pour comprendre les fondements des relations de l'Afrique avec l'Orient et l'Occident. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’usage de l’aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le mode ; chaque fois qu’un peuple en a conquis un autre, il l’a utilisée. […] Il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître ; arriver ainsi par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles. Pourtant, cette idée qui devrait n’être qu’un lieu commun est loin d’être évidente pour tous les Africains. (Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture)


Le djihad était donc un combat entre des Orientaux – dont la prédominance avait été établie par le Coran – et les peuples archaïques de Songhaï alliés aux zins, les Korombas et les Gourmantchés. La question qui les opposait était la suivante : qui possédait le droit inaliénable d’occuper la région, et qu’est-ce qui donnait une légitimité à leur occupation ? Qui étaient, en somme, les véritables maîtres du sol ?

 

mercredi 30 septembre 2026

Critique : "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme




Coup de coeur 💓

 

Titre : De l'autre côté du lac

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782707358233   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Aux abords d’un lac de haute montagne, à la lisière d’une réserve interdite aux humains, un groupe de chercheurs s’affaire. Parmi eux, une photographe aperçoit sur un des versants quelque chose qui échappe au regard de tous les autres. Les signes étranges s’accumulent, un corps est retrouvé. La photographe décide de rester là-haut, seule. Quelques mois plus tard, c’est elle qui, à son tour, disparaît. 
Avec ce roman tout en tension, Sylvain Prudhomme approfondit plusieurs thèmes qui lui sont chers : le désir d’intensité, l’appel du sauvage, le rêve d’une vie vraie. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

Centré sur la disparition d'une photographe à la lisière d'une réserve alpine interdite aux hommes, le neuvième roman de Sylvain Prudhomme emprunte les codes du thriller naturaliste pour mieux sonder l'attrait du sauvage et la tentation de se retirer du monde.

Pour l'avoir croisée fugacement au débotté d'une randonnée, le narrateur n'en est pas moins resté durablement marqué par la présence et le tempérament entier de la photographe Paola Alba. Aussi, à l'annonce de sa disparition quelques mois plus tard, entreprend-il de retracer ses derniers jours au bord du lac de montagne où elle séjournait seule. De proche en proche, des traces qu'elle a laissées aux projections qu'elle suscite chez lui, se dessine le portrait d'une femme rétive aux compromis, toujours plus fascinée par ce qu'elle observait au-delà de la rive inaccessible.

Cette attirance s'incarne à même les pages par l'insertion de photographies carrées en noir et blanc. Capturées à la chambre sur des plaques de verre, elles matérialisent les cadrages de Paola et son regard sur le monde. Fixer l'inaccessible exige ici de la patience et de l'intensité, mais l'auteur rappelle aussi l'envers de la traque, qui finit par vous absorber. Brouillant les frontières entre document et fiction, ces images ancrent l'intrigue dans ce qui ressemble à s’y tromper à de la non-fiction. Le lecteur se laisse alors prendre au jeu des conjectures, piqué par le mystère de cette disparition autant que par la menace sourde que, renforcée par la proximité de l’interdit, la montagne semble exhaler dans le silence et la solitude d'un hiver naissant. 

La tension du récit doit beaucoup à la plume de Sylvain Prudhomme qui, alternant sobrement descriptions minutieuses, témoignages et notes laissées par Paola, imprègne peu à peu le paysage d'une présence diffuse dont on ne sait mesurer l'hostilité réelle. Blanche et factuelle, l’écriture resserre le texte sur l’intransigeance de la montagne, somptueuse mais exigeante, ne tolérant ni tricherie ni demi-mesure, et paraissant parfois choisir elle-même ceux qu'elle accepte ou rejette. 

Face à cette puissance sélective d'une nature qui, dans la rude indifférence de ses propres lois, nous ramène à la question de la survie sur un mode presque animal, la tentation de s’y réfugier relève de la gageure. Pour autant, les promesses de liberté que l’autre rive du lac semble faire miroiter invitent à réfléchir à la part d'absolu que la société contemporaine malmène en nous, quand l'écart se creuse entre les existences que nous menons et nos convictions profondes. Plus Paola se dérobe, plus elle accueille les aspirations et les manques que chacun projette en elle, faisant progressivement glisser le roman de la poursuite vers la quête d'une fidélité à soi-même.

Ce roman prenant et immersif, qui emprunte au polar, au récit naturaliste et au carnet d'observation, réussit tout à la fois à divertir et à faire réfléchir en entretenant jusqu'au bout la troublante sensation de reposer sur des faits réels. Sa fin ouverte laisse le lecteur face à ses propres interrogations quant au difficile équilibre entre les exigences du monde moderne et l'aspiration, souvent fantasmée, à une existence plus accordée et proche de l'essentiel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En trois mois les choses ont avancé. Sa galeriste a aimé ses photos de septembre. Elle a voulu les montrer sans attendre. Une exposition a eu lieu à Milan. « La conscience », l’a appelée la galeriste. Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé. « Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, / Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l’ombre fixement. » Si tu trouves la référence au poème de Hugo trop pompeuse, on pourra toujours le traduire en italien : « La coscienza ». Elle lui a fait rédiger une note d’intention de quelques lignes. Parle de ce poème, elle a dit. Assume. C’est ça que disent tes photos, non ? Notre responsabilité, notre immense responsabilité de chaque instant. Je me trompe ?  
Paola a écrit un texte. Elle a parlé de l’œil du lac. Elle a essayé de raconter ce qu’elle avait ressenti devant le lac en septembre : Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac. Je le photographiais comme j’avais toujours photographié tous les lacs et toutes les montagnes. Je cherchais la meilleure vue, attendais la meilleure lumière, composais le meilleur cadre. J’étais l’œil qui scrute et cadre, l’œil qui capture et met en boîte. Du matin au soir j’allais et venais à l’affût, j’arpentais, je reconnaissais, je pistais, je prélevais. Et puis je me suis rendu compte que c’était le lac qui me regardait. Un matin j’ai très distinctement senti son œil sur moi. J’ai compris que depuis le début il me surveillait. Je me suis retournée et j’ai vu une marmotte qui me fixait. J’ai compris qu’à chaque seconde j’étais vue.


Depuis vingt ans qu’elle faisait ce métier, elle le connaissait par cœur, ce sentiment d’épuisement. Cette lente et fatale perte de sens, à perpétuellement zapper, à fuir en avant. Cette frénésie qui vous essorait, tellement habitué à déclencher qu’au bout d’un moment les prises de vue devenaient machinales, les choix n’étaient plus que techniques, le désir s’éteignait. Tous les photographes qu’elle connaissait avaient ces moments de trou. C’est pas grave, ça va revenir, elle pensait chaque fois qu’elle en traversait un. Elle annulait tout. Se mettait au vert. Attendait que ça repousse en elle. Que l’appétit soit de nouveau là. Parfois c’était long. Elle doutait. Pensait à tant d’amis photographes qu’elle avait vus se cramer, ne plus parler lorsqu’elle les voyait que de trajets en avion, de nuits d’hôtel ici ou là, de tarifs de piges, de journaux qui leur prenaient ou pas leurs images, de galeristes qui étaient des cons ou des génies. Elle l’avait déjà constaté même d’artistes qu’elle estimait. Après toute une vie à photographier ils mouraient, et que restait-il des milliers de vues prises pendant tant d’années, de tous les avions pris pour se transporter sur tant de terrains. Combien d’images admirait-elle vraiment, entre toutes celles qu’ils avaient faites. En tout et pour tout deux, peut-être trois, prises parfois quarante années avant leur mort. Au point culminant de leur appétit. Au pic d’un désir qui les avait portés avec une intensité inouïe au début, avant de se raréfier peu à peu, de se muer en autre chose, un savoir-faire, une maîtrise. Le métier.


Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac – et puis j’ai compris que c’était le lac qui me regardait. Elle repense aux phrases rédigées pour le cartel de l’exposition. Aux formules qu’elle a trouvées et qui ont ravi tout le monde. À présent elle ne sait plus. Elle se demande si elle n’a pas inventé tout ça. Elle a honte. Elle regarde les montagnes qui de toutes parts l’enserrent. Elle regarde la réserve à la tombée des falaises. La perfection tranquille de la réserve de l’autre côté du lac. Son immobilité muette. Son indifférence. Elle se demande où est passée l’urgence qu’elle éprouvait en septembre. Elle se revoit aimantée, incapable de rester deux heures d’affilée sans faire une nouvelle image. C’est comme si ses sens étaient engourdis. Comme si son désir était mort. Ça va revenir, elle pense. 


Le troisième genre de connaissance est une perception intuitive et globale, immédiate, absolue, écrit un philosophe. Dans le troisième genre de connaissance les choses ne sont plus perçues isolément mais dans leurs relations, leur développement, leur unité. C’est le degré de connaissance le plus élevé auquel un être puisse accéder, indissociable d’un degré de puissance, supérieur lui aussi. C’est un mode d’être presque inaccessible. Un état auquel on accède au mieux fugacement, exceptionnellement, le temps d’un éclair, d’une épiphanie fulgurante, d’un enchaînement de gestes inexplicablement adéquats.  
C’est le mode d’être de Dieu.


Je crois qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours deux sortes de gens, a souri Jérôme après un moment : ceux qui, devant toutes les fumées au loin, font la moue et passent leur chemin. Et ceux qui cherchent le feu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Déjà plusieurs fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite, franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de sa survie. Son odyssée au travers des deux continents américains le mêle à une humanité désespérée, migrants en transit et familles disloquées, dont la trajectoire souvent tragique conte la chronique de l'exil.

Le premier choc vient d’emblée de l’écriture. Dans un français entremêlé de créole haïtien, d’espagnol et de portugais, elle crépite en phrases sèches et mordantes, pimentées d’un franc humour noir, son rythme serré, ses mots sans apprêt et ses images fulgurantes le miroir de l’autre saisissement qui, à mesure que l’urgence fait de lui son jouet, accompagne le narrateur dans le terrifiant engrenage d’une dépossession virant implacablement à la déshumanisation. Se gardant de tout état d’âme ou épanchement psychologique pour s’attacher à la réalité brute des routes migratoires, loin de tout militantisme ou arrière-pensée politique, le texte puise sa force dans la seule avalanche des faits, leur narration à hauteur d’homme suffisant à leur insuffler le souffle romanesque qui manquerait à un simple documentaire.

Malgré quelques effets répétitifs, sa vigueur de plume, sa rigueur de narration et sa portée éthique font de ce premier roman l’une des propositions les plus marquantes de la saison, le plaçant d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance.