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dimanche 4 octobre 2026

Critique : "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau




J'ai aimé

 

Titre : Joseph dans la nuit

Auteur : Olivier GRONDEAU

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 250

Accès au livre : ISBN 9782378805975  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Olivier Grondeau est un voyageur épris de liberté qui, depuis des années, voyage en autostop, sans téléphone, avec un grand sourire et peu de moyens. Il était en route vers Lahore et avait le projet d’aller fêter la fin d’année sur une plage indienne. Mais un matin, dans une auberge de Chiraz en Iran, Olivier Grondeau est arrêté sans explication par quatre policiers et il est transféré pour des interrogatoires dans les locaux gérés par le Renseignement. Une détention au secret, une garde à vue sans légalité. Il est accusé de collecter des informations pour des pays étrangers, alors qu’explose dans le pays le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». On lui passe un uniforme bleu à rayures et on l’enferme dans une cellule exiguë. Personne n’a été averti de son arrestation, ni l’ambassade de France, ni sa famille. La première expression en persan qu’il y apprend est Fekr nakon “Ne réfléchis pas”. Privations, silence, peur savamment entretenue : voilà ce qui se passe quand la vérité ne compte plus. Pour survivre, ce passionné de littérature mobilise alors tout ce qui peut lui apporter de la lumière, la poésie persane comme les chansons de Britney Spears. Il se projette mentalement des films aimés. Au coeur de l’enfermement, il cultive les gestes de survie : écrire chaque jour un mot de Nerval, convoquer chaque nuit un.e ami.e en rêve. Dans ces conditions, l’imaginaire est aussi une forme de transgression.

Ce livre dépasse le simple témoignage. Par la précision de sa langue, par la musique qui habite les souvenirs d’Olivier autant que sa plume, par sa manière de transformer le dérisoire en symbole d’espoir, par les portraits émouvants de ses codétenus, Olivier Grondeau nous offre une oeuvre littéraire à part entière, parmi les meilleurs récits d’enfermement. À travers une expérience si singulière, il touche des thèmes universels : la liberté, la peur, la survie, l’identité, la force de l’art. Et nous offre une plongée exceptionnelle au coeur des prisons iraniennes. Un texte comme un appel à croire, même dans l’ombre, que quelque chose en nous refusera toujours de céder.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Passionné de poésie et d’ailleurs, Olivier Grondeau est parti huit ans sur les routes, après des études littéraires et des emplois en librairie. Curieux, attentif, il a longtemps mené une vie discrète, guidée par le goût des rencontres et de la littérature. À l’automne 2022, il se trouve à Chiraz, en Iran, au moment des manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Kidnappé par les services des renseignements iraniens, il va passer deux ans et demi en prison, notamment dans la terrible prison d’Evin. Il finit par sortir de l’anonymat après plus de deux ans de détention, devenant malgré lui l’un des visages de la « diplomatie des otages », ces Occidentaux retenus en prison par l’État iranien pour faire pression sur leur pays d’origine. Libéré en février 2025, il a achevé ses études d’anthropologie à Montpellier. Joseph dans la nuit est son premier livre.

 

 

Avis :

Comment survit-on à deux ans et demi de geôle au secret ? En lice pour le Goncourt 2026, Joseph dans la nuit raconte le calvaire d'Olivier Grondeau, ce voyageur français arrêté en Iran en 2022 et accusé à tort d’espionnage. Évoquant par son titre la figure biblique du juste jeté au fond du puits, le récit revient sur ses soixante-douze premiers jours d’emprisonnement. Une plongée dans le quotidien d'un otage, avec l'évasion mentale comme seul rempart contre la folie.

Rien ne prédestinait pourtant ce trentenaire à devenir une monnaie d'échange géopolitique. Ancien libraire passionné d'anthropologie, Olivier Grondeau parcourait le monde à pied et en stop, voyageant léger et sans téléphone portable, lorsqu’il s’est retrouvé pris, en pleine révolution iranienne, dans la répression du régime de Téhéran. Arrêté dans une auberge de jeunesse de Chiraz, il est immédiatement incarcéré et bientôt transféré dans la redoutable prison d'Evin. Privé de repère, sans le moindre contact avec l’extérieur, il refuse de plier et, de projections cinématographiques imaginaires en convocation de chansons pop ou de poèmes qui lui sont chers, s'accroche à des rituels mentaux pour ne pas s’effondrer.

Le choix de s’en tenir à ces soixante-douze premières journées a le grand mérite de resserrer la narration sur la violente sidération de la mise au secret. Dans la promiscuité de quelques mètres carrés partagés avec d’autres détenus, le monde parfaitement inaccessible même si juste de l’autre côté du mur, se joue une confrontation brutale avec le vide et la dépossession de soi, un combat psychologique qui fait partie des armes du régime. Face à l’abîme, l’auteur confronté au sordide et à l’arbitraire a le réflexe de chercher obstinément la lumière. Outre l’émouvante fraternité entre prisonniers, c’est dans son amour pour la poésie, la musique et le cinéma que le jeune homme trouve la force de survivre, conjurant peur et désespoir par l’unique chose qu’on ne pourra lui arracher : le souvenir de la beauté.

Impossible, en lisant ces pages célébrant la liberté absolue de l’esprit, de ne pas songer à Ahmet Altan et à son impressionnant Je ne reverrai plus le monde. A la différence de la résistance purement cérébrale de l’intellectuel turc, sacralisée par sa mission d’écrivain et de philosophe, le combat plus instinctif du routard français se déroule à hauteur d’homme, avec pour seul viatique l’inventaire hétéroclite et vivant de sa mémoire. Flâneries géographiques ressassées, vers de Nerval ou refrains de Britney Spears se côtoient sans hiérarchie dans un même élan vital, l’auteur faisant feu de tout bois, trivial comme sublime, pour conserver son équilibre psychique. 

Le lecteur s’identifiant sans peine à cet homme démuni qui lutte contre le vide avec des bribes de sa propre vie, le livre y gagne en proximité touchante. Chronique intime et témoignage bouleversant, son terrain est l’émotion brute, au quotidien, d’une bataille psychologique. Avec pour seule tentative d’élévation ses allusions au mythe de Joseph jeté dans le puits - symbole de trahison, de descente aux enfers puis de résurrection -, difficile de ne pas y voir une limite face à la dimension métaphysique et à l’envergure intemporelle d’auteurs de la trempe d’Ahmet Altan. De quoi, peut-être, tempérer les espoirs de consécration qui entourent aujourd'hui le livre. (3,5/5)

 

 

Citation :

Quand j’en avais terminé, ils me faisaient part de leurs certitudes. Selon eux, je n’étais pas un touriste. Les touristes, ça vient une fois, ça descend dans un bel hôtel d’Ispahan, ça booke une excursion à Persépolis, ça prend des photos et ça quitte le pays. Mais j’étais allé dans des régions où d’autres n’allaient pas. Je n’avais pas pris de photos. Je n’avais même pas de téléphone. Ils insistaient sur ce point : 
– Les touristes, certains ont jusqu’à huit téléphones. 
Surtout, j’étais revenu. 
– Pourquoi es-tu revenu ? Les touristes ne reviennent pas. 
Que l’Iran m’ait manqué, voilà ce qu’ils trouvaient suspect. C’est comme s’ils pensaient : l’Iran, on y vient pour la culture, on y revient contre le régime.

 

 

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vendredi 2 octobre 2026

Critique : "Minotaure" de Boris Bergmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Minotaure" de Boris Bergmann




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Minotaure

Auteur : Boris BERGMANN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782226511874   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Être l’indésiré, né hors du désir du père, voilà mon acte de naissance.
J’y réponds par un désir extrême, une surenchère d’histoires vécues… ou racontées.
Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre.
Avant de les dévorer. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Boris Bergmann est né à Paris en 1992. Il est l’auteur de cinq romans dont Nage Libre (prix de la Vocation 2018) et Les Corps insurgés (prix Fénéon 2020). Il a été pensionnaire de la Villa Médicis et de la Villa Kujoyama. Il a organisé des expositions en France et à l’étranger (autour de l’œuvre de René Daumal, notamment) et collabore en tant qu’éditeur associé à la revue d’art et de littérature Magma. Minotaure est son premier roman autobiographique.

 

 

Avis :

Grandir lorsqu'on se vit comme le monstre caché d’un secret de famille peut ressembler au parcours du Minotaure dans son labyrinthe. A vingt-trois ans, Boris Bergmann délaisse pour la première fois la fiction pour une quête intime et douloureuse à la rencontre de son père biologique.

Incarnation de l’enfant indésiré depuis la fuite paternelle à l'annonce de sa conception, l’auteur s'est retrouvé le jouet, dans sa jeunesse, de pulsions et d'excès destinés à combler le vide laissé par cette désertion. « Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre. Avant de les dévorer. » Pour vaincre le monstre en lui une fois pour toutes et sortir de cette errance émotionnelle semblable à la traversée d’un dédale, il décide de forcer la porte de son père. Son choix de la confrontation est le début d’un travail d’apprivoisement de la colère vers une forme d’apaisement. A défaut de la reconnaissance de son géniteur, il lui faut apprendre à faire la paix avec ce qu’il a reçu, en l’occurrence l’amour inconditionnel d’une mère à la personnalité hors normes, militante de la première heure au sein de l’association Aides, ainsi que d’un père de substitution issu de la communauté gay.

Ce cri littéraire viscéral, dicté par une urgence évidente, semble porté par le souffle d'une tempête. L’allégorie du Minotaure aidant, s’imprime dans l’esprit du lecteur l’image d’un taureau écumant de souffrance et de rage, cherchant dans ses virevoltes désordonnées à se libérer de ses entraves. Dans son besoin impérieux de vérité, quelle qu’en soit la violence, le texte bouscule et, n’ayant que faire de se ménager, plonge jusqu’au tréfonds d’une lucidité sans concession. Cette quête brute, menée à l'allure d'un galop endiablé, ancre le récit dans une tension fébrile, dont le véritable enjeu, bien au-delà de la quête des origines, est le combat livré pour se réapproprier sa propre existence.

Certes, le texte frise parfois la leçon de mythologie et s'encombre d'une théorie un peu lourde. L’omniprésence du mythe grec n’en est pas moins ce qui le sauve du simple règlement de comptes autobiographique. A travers le masque du monstre, l’écrivain s’extrait du fait divers pour toucher à la peur universelle de l'abandon, le dédale traduisant mieux que tout discours n’importe quelle enfance abîmée et les désordres affectifs qui en découlent souvent. Cette mise en image du traumatisme est aussi ce qui l’amène sur le chemin de la résilience. Dans un labyrinthe, rien ne sert de se cogner aux murs. Mieux vaut s’appliquer à trouver son fil d’Ariane, qui tient ici à la force des liens l’unissant à une mère libre, à contre-courant des usages patriarcaux, et à un homme gay, au portrait touchant. Le livre s'achève ainsi en un salut pudique à ce duo de coeur, qui s’est employé à réinventer la transmission manquée.

Boris Bergmann signe un récit volcanique mais libérateur, qui déplace peu à peu la question de l’origine vers celle de l’héritage choisi. Sans doute pas un ouvrage consensuel tant il bouillonne et force parfois la conceptualisation, il n‘en impressionne pas moins par son énergie et sa sincérité féroce. (4/5)

 

 

Citations :

Picasso, encore, a peint le monstre hybride à de nombreuses reprises. Il en avait même confectionné une petite statue de céramique, figée dans les fours de Vallauris. Ce minotaure miniature servait d’insigne à son désir. Quand il organisait un dîner dans sa villa cannoise de la Californie et qu’il choisissait une future conquête pour la nuit, il posait devant son assiette le minotaure. Le prendre et le garder, c’était accepter ce probable coup de semence. 
Plus tard, après sa mort, sa fille, Paloma, dut se battre au tribunal pour obtenir sa part d’héritage. Les artistes n’ont pas d’enfant, pas de lignée. Le procès fit jurisprudence en matière de filiation : depuis ce jour, la loi française ne tolère plus les bâtards. Tous égaux, tous légitimes, tous reconnus.
Après avoir gagné le droit de porter le célèbre patronyme, Paloma voulut le faire fructifier à son tour. Elle le vendit pour un parfum, siglé « Paloma Picasso ». Son nom : Minotaure. Son odeur : revanche.


Le sentiment du manque prend des formes étranges. Il n’est pas clair. Je ne l’énonce pas. Ni en classe ni à ma mère. Rarement aux amis du collège. Pas même à Domi. Je le garde pour moi. Dans mon silence d’enfant unique. Et c’est silencieusement qu’il s’exprime en moi.


N’est-il qu’un Malgré eux ? Un piteux cas d’école du livre de l’avocate ? Un corps abusé par ma mère, utilisé et trahi ? Ou bien un séducteur ? Un baiseur obsédé par son pouvoir, profitant de son autorité ? Un psy de la famille laissant un fils dans la nature ? Un petit prédateur d’avant #MeToo forcé au secret et à la victimisation ?   Pourquoi continuer à chercher ? Chaque trouvaille est une nouvelle occasion d’être déçu. Chaque rebondissement est comme le pouls d’une rencontre à laquelle j’essaye, par tous les moyens, de donner du sens.


« Mais je n’y suis pour rien. Ça me dépasse… » 
À l’origine et à son insu, il serait l’homme trompé, la victime – j’ose prononcer ce mot à sa place. Victime de ma mère, il y a trente ans, et de moi, aujourd’hui. Enfoui en lui, un soupçon hargneux : n’être que le rouage d’un complot. J’aurais aimé qu’il se place au-delà du crime, hors de l’ordre étroit de sa colère. Qu’il ne demeure pas borné, qu’il se dégage du remords. Mais toute parole indolore est inutile et ricoche face à ce mur. Au sens propre : le père est l’hôpital qui se fout de la charité.   
« On m’avait fait la promesse que je n’aurais jamais de vos nouvelles. » Cette promesse de ma mère, je reconnais ne pas l’avoir tenue. Pour ne pas l’avoir faite.


C’est moi cette fois qui le quitte, qui l’abandonne. Ma mère l’a déjà fait, il y a bien longtemps. Dès notre première rencontre, je l’avais compris : elle l’a effacé en n’écoutant qu’elle-même. C’est pour lui ce qui est vraiment insupportable. Qu’une femme lui échappe, édicte à sa place, tranche en sa faveur, abolisse son autorité. En choisissant Bruxelles, je refuse que la loi le reconnaisse comme père, je répète le choix de ma mère. Je ne le traduis pas en justice. Je bannis son nom, son héritage. Je veux juste savoir. Ensuite, je le jette.


Elle a inversé le rapport, la domination habituellement tolérée. C’était elle le taureau, le monstre. Usant de la semence à sa guise, jouissant pour elle, procréant pour elle, désirant sans son aide. Et plus encore que lui. Son désir est immense : il a suffi à ma mère pour arracher ma naissance, la braquer, l’enlever. Un rapt mais à l’envers. À l’envers de l’histoire de l’art, de l’histoire des dieux, de l’histoire du viol. À l’envers de toute l’histoire. Elle a vengé Sabines, Alcippe, Alcyone, Aura, Perséphone, toutes violées, engrossées, abusées, déflorées, pénétrées. Et toutes les autres, toutes celles qui au moment où j’écris subissent.
(…)
Elles racontent la même chose. Le désir d’une femme plus fort que celui de l’homme, c’est rarement dans ce sens-là. Mais c’est vrai : le désir d’une femme dépasse l’homme, de loin.
Forcément, pour le père, ce dépassement se doit de sévir dans l’ombre, jamais de face, il se conjugue en coup bas. L’histoire nous l’a trop appris : le geste héroïque de la femme est la trahison. C’est l’équivalent du meurtre chez l’homme. Mais la trahison a un pouvoir en plus, un pouvoir unique : elle inverse les rôles.


Père se sert de ma mère pour jouir. Elle se sert de lui pour enfanter. Tous deux abusent l’un de l’autre. Mais là où j’admire ma mère, c’est qu’habituellement l’abus est le propre du masculin.

 

lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782246843573  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073130242  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 12 mai 2026

Critique : "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Au grand jamais

Auteur : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073088260  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. »
La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct — serait-ce plutôt un don ? —, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant.
Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière née à Paris, Jakuta Alikavazovic est lauréate du prix Goncourt du premier roman, décerné en 2008 pour Corps volatils, et, en 2011, du prix Médicis de l'essai pour Comme un ciel en nous. 

 

 

Avis :

Héritière d’un passé familial marqué par l’ex‑Yougoslavie, Jakuta Alikavazovic interroge, livre après livre, la manière dont les silences, les bribes de mémoire et les transmissions souterraines influent sur une sensibilité et nourrissent une écriture. Sa prose, précise et habitée, explore ce qui se joue dans les non‑dits, entre effacement et persistance. 

Dans cette veine autofictionnelle, elle raconte la mort de sa mère, retrouvée sans vie dès les premières pages, un livre entre les mains. Se confrontant aux vides laissés par la disparue et tentant de comprendre ce qui subsiste, elle fouille les objets, rouvre les souvenirs et convoque les gestes oubliés pour retrouver un lien avec celle qui n’est plus. Le roman, bâti sur une profusion de silences plutôt que sur des certitudes, privilégie l’intuition et la rêverie, faisant de l’écriture un lieu où se rassemblent les fragments d’une histoire familiale. 

Porté par une langue d’une grande justesse, le roman séduit par la finesse avec laquelle il transforme une expérience intime en réflexion sur la transmission, la mémoire et l’exil. Sa forme fragmentaire, fidèle au mouvement du souvenir, fait dialoguer passé et présent, réel et imaginaire, et trouve son ampleur dans ces traces infimes qui permettent de recomposer une présence disparue. Cette sensibilité renforce l’émotion d’une narration libre, nuancée et profondément incarnée.

Mais Au grand jamais est aussi un hymne à la littérature, un livre qui réfléchit à ce qui nourrit l’acte d’écrire et à la manière dont les mots permettent de retenir ce qui s’efface. Le charme du récit tient autant à la virtuosité de sa langue qu’à la présence évanescente de la mère, figure lointaine qui n’en irradie pas moins tout le texte. En faisant de l’écriture un geste de survie, un moyen de rendre perceptible l’invisible, Jakuta Alikavazovic transforme la disparition en matière vive et tisse avec ses phrases un lieu où la mère, pourtant fuyante, retrouve une forme de présence.

Plus que l'intrigue, l'on retiendra de ce livre l’expérience d’une voix qui cherche, avec une patience obstinée, à approcher ce qui échappe et meurt. En sourd une émotion profonde, comme une vibration intérieure éloignée de toute tentation pathétique. Le titre lui‑même éclaire cette démarche en pointant l’irréversible, ce qui ne reviendra plus, mais aussi ce contre quoi l’écriture tente de lutter en maintenant vivante une présence vouée à disparaître. Cette présence est d’autant plus fragile que la mère, avec l’exil, a cessé d’écrire, le déracinement semblant ainsi sceller son propre effacement.
 
À travers cette exploration de l’absence et de la disparition, Jakuta Alikavazovic affirme une conception exigeante de la littérature, espace où se déploie une pensée sensible de la filiation et de la survivance. Loin de se réduire à un récit de deuil, le livre ouvre une réflexion plus vaste sur ce qui nous constitue et sur la manière dont les mots, par leur seule intensité, peuvent retenir quelque chose de la fragilité des êtres. Du grand art et un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon Dieu, m’étais-je dit, comme un coup en pleine poitrine – on dirait l’un de mes livres. Pas un personnage en particulier, non ; mais le principe même de mon écriture, son cœur secret. Le fait, connu de moi seule, que j’ai souvent écrit pour dissimuler dans et entre les lignes ce qui m’est le plus cher et qui, m’étant le plus cher, est aussi, inévitablement, le plus fragile, d’une fragilité vous blesse, parfois même vous abat. Ainsi ai-je abrité dans mes textes, au fil des ans, des lieux qui ont depuis longtemps disparu de ma vie, un cinéma, une cabine téléphonique, un pays tout entier ; une robe en soie safran qui a longtemps été mon bien le plus précieux et qui a, une nuit, comme fondu sur moi ; un regard d’un certain bleu qui, je le craignais, ne se poserait plus jamais sur mon visage ; et sans ce regard et ce bleu sur moi, vivre, me semblait-il, ne valait pas la peine. Ce qu’on appelle la réalité, ce qu’on appelle le réel – et qui n’est peut-être que le temps – m’ont toujours donné raison. Toutes ces choses si précieuses, irremplaçables, ont été effacées, ont été remplacées. Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même. Et voici que ma mère, avec tous ses trésors sur elle, tous ces objets un jour précieux, désormais à divers stades de déliquescence – voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi.


Plus étonnant peut-être, un jour elle m’avait dit, Ne mange jamais dans la rue. Son père lui avait inculqué cela. Son père dont elle avait toujours dit qu’il m’aurait aimée, mais que je n’ai pas connu. Il était déjà un vieil homme. Mort avant ma naissance, bien avant, ma mère avait vingt ans. Ne mange jamais dans la rue. 
Mais pourquoi, avait-elle dit, car certains entêtements de l’enfance sont aussi, sans doute, quasiment universels. 
Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim.
Une phrase qui en dit long sur les attentions d’un homme pour ceux qui n’étaient pas de son milieu, mais sur sa tranquille acceptation, aussi, de cet ordre des choses. Certains ont faim et d’autres non. Une phrase qui en dit long, surtout, sur un pays et une époque, Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim. Partout de grands yeux brillants de fièvre, partout des ventres vides. 


On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales, elles n’ont pas toutes la même résonance, la même valeur. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. L’histoire qui prend le dessus est prédatrice. Elle fait le vide autour d’elle, les autres récits ont du mal à lui résister. À lui survivre. Lorsqu’ils le font c’est en cachette, ailleurs que dans les mots, qui sont allés se ranger dans le camp du récit le plus glorieux. Or, qu’est-ce qu’une histoire qui n’a plus droit aux mots ? Comment peut-elle survivre ? 
Comme dans la nature, celles qui sont les plus faibles ne sont pas pour autant celles qui tiennent le moins à leur existence. Et, comme dans la nature, elles se cachent. Elles se camouflent. Parfois elles se font passer pour l’inverse de ce qu’elles sont : des silences, des vides. Parfois, quand elles se déclarent vaincues, elles deviennent réellement des silences, des vides. Les histoires mortes, étouffées, enterrées, ont tellement voulu vivre qu’elles reviennent parfois, comme nous, sous la forme de fantômes. Mais qu’est-ce qu’un fantôme d’histoire ? Une histoire fantôme ? Ce peut être un chagrin qu’on ne s’explique pas, la peur de quelque chose qu’on n’a jamais vu, ou une démangeaison à l’épaule, au mollet, qui rougit, s’enflamme. Ce peut aussi être quelque chose de plus dangereux. Il y a des flammes, par exemple, il y a des incendies entiers qui sont la forme que prend une histoire lorsqu’elle doit se passer des mots.
 
 
C’était une amitié d’enfance, vraie, pleine : une présence pure. Une connivence pure. C’est grâce à Thomas que j’ai su que l’on peut être à la fois soi-même et l’autre ; et, si ce n’est plus un sentiment que je cherche dans la vie (car il est toujours, dans la vie, trop cher payé), c’est encore celui que je recherche lorsque j’écris, celui qui fonde mon rapport même aux textes, aux personnages, à leurs histoires. Là, sur la page, dans et entre les lignes, on peut être à la fois soi-même et l’autre. Et, sur la page comme dans l’enfance, il est possible d’être les deux sans se perdre. Dans toutes les autres situations de l’existence, dans la passion, dans la dévotion, on prend, qu’on l’accepte ou pas, le risque de se diluer, de disparaître. Parfois, c’est même ce que l’on cherche, sans le savoir ou en le sachant au contraire fort bien. Mais dans l’enfance, comme sur la page, être l’autre n’est pas une menace pour celle qu’on est, et j’ai aimé et j’aime ces deux états, ces deux osmoses.


Ce que je ne savais pas, bien sûr, et que lui, le père de ma mère, savait : rien n’est sûr en ce monde, et rien n’est stable, et le mur le plus épais s’écroule, et la vitre la plus solide redevient le sable qu’elle a été, et tout en ce monde peut nous être enlevé d’un souffle, disparaître en une nuit, tout, les corps aimés, les plus grandes bibliothèques, tout ce que l’on croit solide, durable, n’est que vapeur, oui, tout cela n’est qu’une larme qui quitte l’œil et s’évapore avant d’avoir atteint la commissure des lèvres. On peut tout nous prendre mais la dernière chose à céder, la plus difficile à faire ployer, à extirper, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Et ce à quoi l’on tient, mieux vaut ne le confier ni à un meuble, ni à une machine, et encore moins à une machine d’État. Ce à quoi l’on tient, mieux vaut l’incorporer. Les seuls endroits où certaines choses peuvent survivre sont les têtes et les cœurs. Et c’est par cœur que l’on doit connaître ce qui est utile et ce qui est précieux. Les itinéraires de secours, en cas d’incendie. Son numéro de passeport. Une poignée de numéros de téléphone. Les façons de construire un abri pour échapper à la nuit au-dehors. Et un ou deux poèmes, pour échapper à la nuit au-dedans.


J’aurais dit, donc : Nous sommes pudiques, ou taiseux, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est moins question ici d’émotion, de choix personnels, que d’un pli pris politiquement avant ma naissance, avant même l’arrivée en France ; par prudence, par précaution ; qui m’a été transmis comme une façon de vivre, et que j’ai appliqué sans en connaître les raisons. C’est dans ma longue incapacité à dire, à écrire je que s’est le mieux manifestée l’histoire des miens, une histoire que je trahis du simple fait de vouloir la déployer ; une histoire où il est préférable, pour survivre, de ne pas être soi.


De l’excellente éducation que j’ai reçue dans les grands établissements de la République, il ne me reste que des bribes, comme des traînées de nuages, des rêves que l’on m’aurait racontés – cette éducation à laquelle mes parents ont tant tenu, à laquelle j’ai tant tenu moi-même, car nous le savons bien, nous, la deuxième génération : l’excellence est un camouflage, un rêve pas tant d’exploit que de sécurité, de protection. L’excellence est le prix à payer pour avoir accès à ce qui, pour certains, relève de la plus grande banalité – le droit d’être tel que l’on est, et de vivre tranquillement, tel que l’on est, où l’on se trouve ; de vivre tranquillement, tout tranquillement, sans avoir soudain, ici, ou là, le cœur qui se met à battre de façon sauvage – l’excellence, dans ces rêves souvent déçus qui sont les nôtres et qu’il est parfois cruel de mettre en mots, n’est pas le contraire de la nullité, ni de la médiocrité, mais le contraire de la peur). 


Ma connaissance de la géopolitique européenne, dans les années 1960 et 1970, est superficielle. Un mince vernis de culture historique, une mince couche de glace qui menace à tout moment de céder sous mon pas. Ce ne sont pas des choses qu’on enseigne à l’école. Et puis, avec ce fond de honte et de rejet envers une origine que je ne reconnais pas aisément comme mienne, j’ai ignoré, évité les contacts et les échanges avec ce monde-là. Celui des émigrés. Celui des immigrants. Et de ceux restés, ou rentrés, au pays. Cette honte, j’en ai honte. Ainsi je vis sous le coup d’une honte au carré, qui est le propre, me semble-t-il parfois, des enfants d’immigrés. Nous avons honte, et comme nous sommes fiers, comme nous aimons nos parents, nous avons honte d’avoir honte.  


 

vendredi 8 mai 2026

Critique de "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Intérieur nuit

Auteur : Nicolas DEMORAND

Parution : 2025 (Les Arènes)

Pages : 112

Accès au livre : ISBN 979103751423  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nicolas Demorand est journaliste. Il co-anime la matinale de France Inter depuis 2017.

 

 

Avis :

Connu pour sa carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, Nicolas Demorand révèle sa bipolarité, diagnostiquée tardivement après vingt ans de détresse silencieuse. Derrière l’image publique du journaliste assuré, il décrit la nuit intérieure, les vertiges et les failles qu’il s’efforçait de cacher. Ce livre est le courageux coming-out d’un homme qui transforme sa fragilité en parole, dans l’espoir d’aider ceux qui traversent les mêmes abîmes.

Longtemps, Nicolas Demorand a erré dans une indigence médicale, enchaînant des traitements inadaptés qui ne faisaient qu’aggraver son mal. Le diagnostic de bipolarité, enfin posé, a mis en lumière la mécanique de ses crises : des oscillations incessantes et imprévisibles entre phases dépressives et maniaques, excluant l’usage des antidépresseurs. Le traitement repose alors sur d’autres molécules, ajustées parfois au jour le jour, pour tenter de le maintenir dans une situation intermédiaire. Mais cette « moyenne » demeure un conflit, un frottement permanent entre deux états, qui le fait « grésiller » dans une incertitude épuisante. Même soigné, il reste prisonnier de ce déséquilibre, contraint de vivre dans un imprévisible ponctué de « trous d’air » où l’existence se dérobe sous ses pas.

Témoignage saisissant dans son objectivité sobre, le texte décrit avec une précision implacable la douleur intérieure, la solitude engendrée et l’impact sur la vie sociale et professionnelle. Nicolas Demorand met en lumière l’ignorance médicale persistante, les errances thérapeutiques et l’incompréhension de l’entourage face à un mal invisible. Comme l’annonce son incipit frontal « Je suis un malade mental », il s’attaque au tabou entourant la maladie psychique, refusant le non-dit pour transformer son expérience en acte de vérité. 

Ce combat contre le mutisme rejoint celui d’autres auteurs qui ont choisi de mettre en mots la souffrance psychique pour faire bouger les lignes. Gilles Paris, dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, raconte ses chutes dépressives et la violence des hospitalisations avec le même dépouillement sincère. Ces récits, tendus et sans fard, contribuent à lever le voile sur des pathologies encore mal connues, souvent mal prises en charge et socialement stigmatisées. Partages d’expérience et leviers de sensibilisation, ils invitent à repenser le regard porté sur la santé mentale et à rompre l’isolement des malades. Ils offrent à ceux qui traversent les mêmes épreuves la possibilité de se reconnaître, mais aussi l’espoir de devancer certaines impasses et de gagner un temps précieux sur ce chemin de croix.

Sobre, poignant et courageux, ce livre s’inscrit, aux côtés de Gilles Paris et d’autres, dans une parole nécessaire : une parole qui ose dire, refuse l’effacement et, en se risquant à l’intime, contribue à transformer le regard de la société, rappelant que la santé mentale n’est pas une affaire privée mais un enjeu collectif. (4/5)

 

 

Citations :

Je suis un malade mental. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps, vingt ans, peut-être trente, certainement huit, depuis qu’un diagnostic a été posé. J’avale tous les jours une grande quantité de médicaments, je vais deux à quatre fois par mois dans un hôpital psychiatrique où l’on me surveille comme le lait sur le feu. Je suis bipolaire, pour employer le mot précis qui a remplacé « maniaco-dépressif ». Mon humeur varie entre de longues, profondes, phases dépressives et d’autres, maniaques ou hypomaniaques, infiniment plus courtes, où je déborde d’une énergie malsaine qui me carbonise le cerveau. Dans les moments de stabilité, j’attends avec inquiétude que l’une ou l’autre de ces phases se manifeste.
 
 
Le type de dépression qui m’affecte, en tant que bipolaire, a une particularité : il est extrêmement difficile à soigner. Contrairement à une dépression « classique », prendre des antidépresseurs m’est interdit : cela présente le risque de me stimuler à un point tel qu’à la dépression succède une phase maniaque. Et, à celle-ci, une nouvelle crise dépressive. Et ainsi de suite. Exclus, donc, les antidépresseurs : mon psychiatre les remplace par d’autres molécules dont il ajuste parfois les posologies au jour le jour. Ces alternatives me sortent du trou, évidemment, elles me hissent vers une sorte d’humeur moyenne dont on pourrait imaginer qu’elle constitue une victoire. En réalité, cette moyenne est un conflit, un frottement permanent entre de petites poussées maniaques et de légers dérapages dépressifs. Je grésille. C’est la « phase mixte », la plus difficile à soigner, qui me fait traverser des trous d’air pendant des semaines ou des mois. Inutile de dire à quel point il est épuisant de ne savoir ni qui, ni dans quel état je serai aujourd’hui ou demain, quand ce n’est pas tout à l’heure, entre midi et deux.


 

jeudi 9 avril 2026

Critique : "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je n'ai jamais dit papa

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221280898  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une bouleversante déclaration d'amour filial et paternel, par un homme dont l'inquiétude viscérale devient un grand poème de vie.

Un homme parle à son père.
Son père qui est mort alors qu'il n'avait pas un an. Lui en avait trente-deux. Ou peut-être trente-trois. Comme veut la croyance en Haïti, " on l'a mangé ". Le pays est alors dirigé par le dictateur " Papa Doc ", le père, quelle ironie, de son peuple qu'il massacre. Louis-Philippe Dalembert a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Il a grandi dans la gêne et la fierté. Avec le manque lancinant, honteux, ravalé de l'absent, à jamais un inconnu. Mais un homme ne pleure pas. Pas de larmes, non. Des poèmes. Comme un instinct de survie. Comme un envol. Devenu adulte, Louis-Philippe Dalembert devient père, et une question le hante : que transmettre quand on n'a rien reçu ?
Un homme parle à son fils.

 

Un mot sur l'auteur : 

Louis‑Philippe Dalembert est né à Port‑au‑Prince et a grandi en Haïti avant de poursuivre des études en France et aux États‑Unis. Poète, romancier et nouvelliste, il construit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire et les liens familiaux. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix majeures de la littérature haïtienne contemporaine.

 

Avis :

Connu pour une oeuvre où se croisent mémoire familiale, histoire d’Haïti et expérience de l’exil, Louis‑Philippe Dalembert aborde ici son propre passé, marqué par la mort de son père alors qu’il n’avait pas un an. Le livre s’attache à reconstituer, à partir de témoignages fragmentaires, la silhouette d’un père absent dont l’auteur n’a jamais pu prononcer le nom autrement qu’en creux. Cette démarche, à la fois biographique et introspective, donne au récit une tonalité factuelle qui met en lumière la manière dont un manque initial peut structurer une identité et orienter une trajectoire d’écriture.

Le récit restitue le décor d’une enfance haïtienne inscrite dans l’univers féminin de la mère, de la grand‑mère et des tantes qui ont assuré l’éducation du garçon après la disparition précoce du père. Ces figures, tour à tour protectrices, autoritaires ou mutiques, forment la trame humaine à partir de laquelle l’auteur tente de saisir ce qu’a pu être la place – ou l’absence de place – de cet homme dans la famille. À travers leurs souvenirs hésitants, leurs versions parfois discordantes et leurs nombreux non‑dits, se dessine un portrait indirect du disparu, tandis que la dictature de Duvalier, dit Papa Doc, impose au pays une paternité politique qui résonne ironiquement avec la quête intime de l’écrivain. À cette toile de fond s’ajoutent la pauvreté, la faim et l’extrême précarité du quotidien, qui marquent tout autant l’enfance du narrateur et donnent au récit une densité sociale tangible. L’histoire progresse ainsi entre reconstruction personnelle et évocation historique, portée par des personnages dont la mémoire lacunaire constitue le seul accès possible à une filiation interrompue. 

Adoptant une écriture volontairement dépouillée qui contraste avec la charge émotionnelle du sujet, Louis‑Philippe Dalembert refuse emphase et dramatisation pour mieux sonder la complexité d’un deuil jamais vécu mais toujours présent. Outil de vérité face à la fragilité des sources, à la précarité de la mémoire et à la difficulté de reconstruire une histoire familiale lorsque les traces sont minces, cette retenue stylistique lui permet de transformer son expérience en interrogation plus large sur la filiation, la transmission et les zones d’ombre qui accompagnent toute trajectoire personnelle. En choisissant la forme d’une lettre adressée à son fils, il donne à cette réflexion une dimension intime et tournée vers l’avenir. L’adresse directe instaure un espace d’échange où le père qu’il est devenu tente de combler, par l’écriture, le silence laissé par celui qu’il n’a pas connu. Ni règlement de comptes ni confession, ce dispositif épistolaire, qui permet la mise à distance et la lucidité, offre une manière d’examiner les manques de sa propre histoire pour éviter qu’ils ne se reproduisent, donnant ainsi au livre une portée réflexive sur la capacité de l’écriture à combler les vides et à donner forme à ce qui n’a jamais eu l’occasion d’advenir.

Sensible, pudique et profondément humain, ce récit intime trempé dans l’absence d’un père est aussi un hommage vibrant aux femmes de la famille qui n’ont jamais baissé les bras face à ce manque et aux difficultés quotidiennes, affectives comme économiques, qu’il a engendrées. Il est surtout l’occasion de repenser les thèmes de la filiation et de l’héritage, dans une tentative touchante de l’auteur de transformer le vide en plein pour son jeune fils. Et si l’extrême retenue du texte produit parfois un effet de distance qui, ajouté à la spirale d’une quête autour d’un vide impossible à combler, peut bercer le lecteur d’une certaine monotonie, il n’en demeure pas moins un ouvrage maîtrisé, juste et tendre, non dénué de poésie, où vibre l’écho persistant de ces « dizaines de milliers de garçons et filles de ce pays, orphelins de père », auxquels l’auteur offre, par l’écriture, une forme de reconnaissance. (3,5/5)

 

 

Citations : 

La souffrance majeure, j’ai longtemps cru cela, réside dans la privation d’une présence essentielle et dans la conscience de cette privation. Dans ton cas, il s’agit du vide pur et simple. Un peu comme pour un aveugle de naissance. La différence est de taille avec celui qui a bénéficié de la vue, avant de la perdre. Il faut alors apprendre à vivre avec la perte. On souffre du manque. On souffre d’imaginer ce dont on a été privé et dont on ne pourra plus profiter. Quand on ignore, comme moi, et qu’on sait qu’on ne saura jamais, quoi qu’il arrive, on a presque envie de bénir son ignorance. On se dit qu’on est mieux avec le vide qu’avec la perte. On se met l’âme en paix.


Peut-on, au demeurant, rêver de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu ? De toute ma vie, je n’ai pas le moindre souvenir d’un rêve où tu aurais été ne serait-ce qu’un figurant de second plan.


Des années après, je lirai ces mots sous la plume de l’écrivain italien Erri De Luca : « Le manque de nourriture est humiliant. Ceux qui en souffrent ne le montrent pas. Ça m’est arrivé et je l’ai gardé pour moi. […] Quand je l’ai vu chez les autres, je l’ai reconnu. […] On le comprend aux yeux. […] Le reste du corps cache la privation, les yeux ne le peuvent pas. »


Au moment où j’écris ces vers, la question de la transmission obsède le père sans repère que je suis. Que transmettre quand on n’a pas reçu ? Que transmettre à un fils quand on n’est soi-même le fils d’aucun père ? Qu’on doit tout inventer à partir de ce rien ? Ma propre paternité me porte tout au bord de ce vide – ce déni, diront certains –, dont je me suis presque toujours tenu éloigné. Par peur sans doute d’y basculer.


Ta veuve, elle, est inconsolable. On le serait à moins. Tu la laisses, à vingt-huit ans, avec trois enfants sur les bras, dont le petit dernier, moi, n’a pas un an. Mais elle fait face. En dépit de ses pleurs. Comme elle fera face toute sa vie. Et avant elle sa mère et l’arrière-grand-mère. Et, avant les trois, des centaines de milliers, des millions de femmes de ce pays. Elles feront face, envers et contre tout. 


Quand on habite à l’étranger et que le téléphone résonne dans la nuit, on s’attend toujours à une mauvaise nouvelle de là-bas. Pas d’ici. Curieux, non ? Comme si « ici », le lieu où on réside, ne pouvait en aucun cas être associé à une douleur brutale. Mais « là-bas », si. Encore plus lorsque le coup de fil déboule au mitan de la nuit. « Là-bas ». Dans mon cas, ce concept désigne tout ensemble Port-au-Prince, Paris, New York, Montréal, où la diaspora familiale s’est éparpillée au fil des décennies. L’appel peut venir de partout troubler les eaux sereines de l’ici et maintenant. Nous plonger dans un tumulte d’émotions contraires. De décisions à prendre dans l’immédiat, à un moment où on est loin d’y penser. Où le cœur n’y est pas. Tous les immigrés le savent. Le vivent. Tôt ou tard.


Peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas connu ? L’amour filial est-il automatique ? Encore des questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse.

 

 

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