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dimanche 20 septembre 2026

Critique : "Nishim" de Michel Jean | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Nishim" de Michel Jean




J'ai aimé

 

Titre : Nishim

Auteur : Michel JEAN

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021624861  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :  

Pekuakami, lac Saint-Jean… La jeune Claude rêve au lac majestueux dans le train qui file vers la communauté de Pointe-Bleue où vit sa grand-mère Almanda. Ce jour-là, elle croise par hasard sa cousine Jeannette dont la famille mène encore la vie innue traditionnelle en forêt. C’est le début d’une amitié indéfectible entre les deux nishim. Et alors que Claude, sillonnant l’Amérique, se laisse emporter par la modernité et la Révolution tranquille des années 1960, Jeannette fait l’expérience des pensionnats, puis de la vie difficile dans la communauté. Jamais Jeannette ne cessera de se battre, pour elle et pour les siens. Jamais Claude n’oubliera ses racines innues.

Dans ce magnifique roman, Michel Jean renoue avec sa mythologie familiale. Il donne cette fois la parole aux petites-filles d’Almanda, deux femmes exceptionnelles, deux visages de la réalité autochtone du Québec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Michel Jeanest un journaliste et écrivain innu, appartenant à la communauté de Mashteuiatsh, sur les bords du lac Saint-Jean au Québec. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, dont Tiohtiá:ke et Kukum, qui s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a été couronné par de nombreux prix littéraires, dont le prix Points des lecteurs 2023.

 

 

Avis :

Grande voix de la littérature autochtone au Québec, le romancier et journaliste innu Michel Jean a connu un succès considérable avec Kukum, récit consacré à son arrière‑grand‑mère. Il en publie aujourd’hui le prolongement, plus généalogique que narratif et donc lisible indépendamment, revenant cette fois sur l’histoire de sa mère et de sa tante – nishim signifie « cousine » – pour déployer une autre ligne de transmission au sein de l’histoire familiale et des peuples premiers au Canada.

Toutes deux petites‑filles d’Almanda, cette orpheline québécoise qui avait choisi de partager la vie innue et dont Kukum retraçait le parcours, Claude et sa cousine Jeannette sont arrachées l’une à l’autre dans les années 1960. Jeannette, qui grandit au sein de la communauté nomade traditionnelle de Mashteuiatsh, subit de plein fouet la sédentarisation forcée et les pensionnats autochtones. Elle n’en reviendra pas moins parmi les siens, reprenant une existence innue transformée par les traumatismes collectifs, marquée par la précarité et l’effritement des repères, mais envers et contre tout attachée à son héritage ancestral. Claude, élevée dans un foyer québécois mixte déterminé à l’inscrire dans la modernité, évolue à l’extérieur de la communauté, sans non plus que son assimilation efface jamais la mémoire de son appartenance. Restée innue au tréfonds d’elle‑même, elle aussi finira par renouer avec son identité profonde, réaffirmant plus silencieusement ce qui la relie à sa lignée.

Qu’il s’agisse de violence institutionnelle ou d’intégration contrariée dans la société blanche, qu’il faille maintenir la communauté vivante en dépit des traumatismes ou préserver le lien dans la diaspora, ces deux destins montrent que, malgré les séquelles laissées par l'histoire, les identités peuvent survivre et l'héritage se perpétuer. Expressions vivantes d’un vaste mouvement collectif innu, ils inscrivent l’auteur lui-même dans la chaîne de transmission, son récit bouleversant mais plein d’espoir contribuant à réparer un effacement historique. Car la survie d’un peuple passe aussi par les histoires qu’il transmet. 

Nécessaire dans son travail de mémoire, ce texte engagé s’avère plus didactique que véritablement romanesque, sans doute en raison d’une narration très linéaire et factuelle, privilégiant l’aspect documentaire du témoignage à l’intériorité des personnages. La densité littéraire s’en trouve d’autant réduite que, la clarté pédagogique l’emportant sur le style, l’écriture se voit ramenée à une simplicité souvent minimaliste que l’on destinerait volontiers à un jeune lectorat. Reste un geste fort et bouleversant de sauvegarde et de réaffirmation de l’identité innue, et un livre à mettre entre toutes les mains, notamment scolaires. (3,5/5)

 

 

Citations :

Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait ?
Pointe-Bleue se transformait en village. Pas comme ceux des Blancs où on vit avec l’espoir de s’inventer un avenir. Nous étions là parce qu’il ne nous restait rien d’autre.


Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours plus notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait avec moi. Comme on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, comment expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre  qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs.


J’ai vu mon père souffrir. Lui qui avait toujours été un grand chasseur, dont tout le savoir était lié au territoire, n’était plus qu’un Indien désoeuvré. J’ai senti sa peine. Je l’ai partagée. Je la ressens encore aujourd’hui et je pense souvent à lui. J’espère qu’il a trouvé le réconfort. J’ai vu le sentiment de communauté, qui était si fort chez les Innus, perdre son sens et s’effriter. J’ai vécu la fin du monde, mon monde, et on m’a obligée à vivre dans un autre monde, leur monde. Qui pensait qua ça pouvait bien se passer ensuite ?


Ca ne dérangeait personne à Québec et à Ottawa que quelqu’un comme moi vive ou meure. Tout ce qui comptait, c’était de nier l’Indien dans l’enfant. C’était écrit dans la loi sur les pensionnats.


Ceux qui nient nos enfants enlevés et disparus n’ont pas plus de coeur que les monstres qui nous les ont pris.
 

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Déjà plusieurs fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite, franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de sa survie. Son odyssée au travers des deux continents américains le mêle à une humanité désespérée, migrants en transit et familles disloquées, dont la trajectoire souvent tragique conte la chronique de l'exil.

Le premier choc vient d’emblée de l’écriture. Dans un français entremêlé de créole haïtien, d’espagnol et de portugais, elle crépite en phrases sèches et mordantes, pimentées d’un franc humour noir, son rythme serré, ses mots sans apprêt et ses images fulgurantes le miroir de l’autre saisissement qui, à mesure que l’urgence fait de lui son jouet, accompagne le narrateur dans le terrifiant engrenage d’une dépossession virant implacablement à la déshumanisation. Se gardant de tout état d’âme ou épanchement psychologique pour s’attacher à la réalité brute des routes migratoires, loin de tout militantisme ou arrière-pensée politique, le texte puise sa force dans la seule avalanche des faits, leur narration à hauteur d’homme suffisant à leur insuffler le souffle romanesque qui manquerait à un simple documentaire.

Malgré quelques effets répétitifs, sa vigueur de plume, sa rigueur de narration et sa portée éthique font de ce premier roman l’une des propositions les plus marquantes de la saison, le plaçant d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance. 


 

mercredi 10 septembre 2025

[Fortier, Dominique] La part de l'océan

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La part de l'océan

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2024 (Alto)

Pages : 328

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors qu’il est plongé dans la rédaction de Moby Dick, Herman Melville fait la connaissance de Nathaniel Hawthorne, une rencontre qui bouleversera le cours de sa vie et celui de son roman. De cette histoire vraie subsistent aujourd’hui une poignée de lettres qui ont servi de point d’ancrage à La part de l’océan, un livre comme une traversée sans carte et sans boussole.

Au fil des pages, un deuxième échange se tisse entre celle qui retrace la création du grand roman américain et un compagnon mi-réel et mi-inventé, un homme qui est d’abord un poème. Car, en vérité, les écrivains sont faits de trois moitiés. La troisième part, têtue et fragile, est celle du rêve. C’est à elle que l’on doit ce récit éblouissant, traversé de fulgurances, qui raconte le plus beau des naufrages.

La part de l'océan a été publié conjointement avec son livre compagnon aux Éditions du passage - le recueil de poésie Notre-Dame de tous les peut-être.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Fortier entrelace le roman et l’essai pour construire depuis une quinzaine d’années une œuvre au confluent de l’Histoire, de l’imaginaire et de l’intime. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs en 2009, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une quinzaine de langues. La part de l’océan est son dixième livre.

 

Avis :

Après les poèmes d’Emily Dickinson, pointillés de papier au travers desquels elle s’est plu à faire revivre la très secrète personnalité de la poétesse, c’est une moitié de correspondance, les lettres enflammées d’Herman Melville à Nathaniel Hawthorne dont on a perdu les réponses, qui permet à Dominique Fortier de broder autour de la part manquante, part des anges évaporée avec le temps, mais aussi, un peu comme la part du feu sacrifiée pour préserver le plus précieux, la part de passion réprimée que l’auteur imagine sublimée par Melville dans son chef d’oeuvre Moby Dick.

Elles ne sont qu’une poignée à subsister, toutes de Melville à Hawthorne, ces lettres qui laissent à imaginer la relation entre les deux hommes. De leur rencontre en 1850 alors que La lettre écarlate venait de consacrer Hawthorne l’un des plus grands auteurs américains, l’on sait qu’elle fut le début d’une amitié littéraire aux accents passionnels, qu’elle poussa même Melville à s’endetter au-delà de toute raison pour acquérir une vieille ferme proche de la demeure de son ami, et, suppose l’auteur, qu’elle eut un impact décisif sur la rédaction qu’il avait déjà entreprise de Moby Dick, le livre qui devait devenir son propre chef d’oeuvre et qu’il lui dédicaça.

Entrelaçant à son récit les jeux de miroir d’une seconde trame narrative qui brouille à plaisir la frontière entre réalité et fiction autour de sa propre relation, mi-littéraire, mi-amoureuse, avec un certain Simon dont on ne sait plus si c’est la littérature devenue homme, ou un homme devenu poème, Dominique Fortier investit peu à peu Melville et Hawthorne comme de vrais personnages, leur redonnant chair et vie à partir de leurs ossements de papier et leur prêtant, entre la fougue de l’un et la réserve énigmatique de l’autre, une passion ambivalente qui n’a jamais trouvé d’autre exutoire que les mots et dont elle conserve intact le mystère. Car, si les lettres du premier l’autorisent à imaginer ce que le second a bien pu être pour lui, jamais elle ne s’aventure à compléter les blancs laissés par cette correspondance qui ne nous est parvenue qu’à sens unique.

Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas là, mais bien dans la manière dont ces deux écrivains, dans leur va-et vient constant entre réalité et fiction, ont pu nourrir l’une par l’autre, et l’autre par l’une, dans un travail de sublimation littéraire qui donne à méditer sur le processus de création et sur la relation entre auteur et lecteur. « Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. » Peut-être Melville l’a-t-il trouvée, cette moitié supplémentaire, mais, interdite, est-ce elle qui réapparaît sous les traits de son grand cachalot blanc, créature à jamais insaisissable entre réalité et fantasme ?

Toujours aussi enchanteresse dans cette exploration des confins du réel et de l’imaginaire, là où écrivains et lecteurs se donnent rendez-vous dans leur quête infinie d’eux-mêmes, la plume subtile et poétique de Dominique Fortier est à lire absolument. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès ces premières phrases, il invente le décor et lui-même. Il se rêve différent, écrivant, car il ne connaît pas d’autre moyen de répondre à la fiction que par la fiction. Mentir est son seul moyen de dire vrai.


Pourquoi, peut-on se demander, n’écrit-il pas plutôt directement à son aîné afin de lui exprimer son admiration ? Pourquoi ressent-il le besoin de composer cet article ? Peut-être simplement parce qu’il est écrivain et que, à ce titre, il ne peut s’empêcher d’écrire pour plusieurs même quand il écrit à un seul. Inversement, au cours des mois qui suivront, en prétendant composer un roman destiné aux multitudes, il n’écrira en réalité qu’à un seul homme.


À l’été 1850, l’oncle d’Herman vient de se départir de Melvill House, la vieille demeure familiale des monts Berkshires où l’écrivain a passé les étés de son enfance, qui a aussi servi de refuge à la famille lors de l’épidémie de choléra de 1832, et où il continue de venir écrire quand il en a assez de l’agitation de la ville. Il aurait été facile pour le neveu de s’en porter acquéreur, mais il n’en a rien fait. Or la vente n’est pas sitôt conclue que Melville rachète à Pittsfield une nouvelle maison, guère plus qu’une bicoque. Il paie pour celle-ci sensiblement le même prix que les nouveaux acheteurs pour la maison de son oncle, laquelle trône sur un domaine de cent hectares, alors que ce qui deviendra Arrowhead n’en comporte qu’une soixantaine. À la ville comme à la campagne, famille, amis, le milieu littéraire tout entier s’étonnent : quelle mouche a donc piqué Herman Melville ? Comment leur expliquer que ce n’est pas une mouche, mais une épine de rose sauvage. [Hawthorne]


Né Hathorne, le jeune Nathaniel aussi ajoute une lettre à son nom pour se dissocier de son grand-oncle, de triste mémoire, juge des sanguinaires procès des sorcières de Salem à la fin du dix-septième siècle, au terme desquels dix-neuf femmes avaient été non pas noyées ou brûlées vives, comme le voulait la coutume, mais pendues haut et court. Puisqu’elles étaient mortes, elles devaient forcément être coupables – et les juges, eux, pouvaient avoir la conscience tranquille. Le fardeau de la preuve a mis quelques siècles à se renverser, il ne l’est pas encore tout à fait à l’époque où le jeune Hathorne scie son nom en deux à l’aide d’un w, mais cette lettre de distance entre lui et son aïeul lui est un soulagement, un dédouanement. Non, il n’a rien à se reprocher.
Melvill(e), Ha(w)thorne, ces deux hommes qui deviendront auteurs de romans ont besoin, avant d’écrire quelque livre que ce soit, de commencer par se réécrire eux-mêmes. Il leur fallait effacer l’histoire de leur famille avant de pouvoir raconter la leur. Chacun sera le fils de lui-même.


Il le sait : les livres ne s’ouvrent devant nous que lorsque nous sommes nous-mêmes ouverts, béants comme des cavernes, des mains aux doigts écartés, les lèvres d’une plaie. Le reste du temps, tout cela reste fermé, chacun de son côté, et la lumière attend. Elle a toute la vie devant elle, et la patience de ce qui sait que derrière la vie reste encore la blanche immensité de la mort.


Je suis retournée à la mer et, après quelques semaines, j’ai commencé à m’habituer à son chuintement incessant, un bruit blanc dont je cesserai bientôt d’avoir conscience. Mais chaque fois que je m’en éloignerai, ne serait-ce que pour entrer « dans les terres » faire les courses, en cessant de l’entendre je me rendrai compte qu’il me manque quelque chose. Quand je lui écris que c’est parfois la plus sûre manière de tracer les contours d’une chose ou d’un être, ce creux, cette empreinte qu’il laisse quand il n’est plus là, ce n’est pas de l’océan que je veux parler, mais de lui, lui en négatif, son absence.
 
 
Quelle est-elle, la promesse du roman, si ce n’est de mentir le mieux possible ? Ces jours-ci, je ne peux m’empêcher de me demander où résiderait l’ultime tromperie. Serait-ce d’écrire une histoire vraie en la faisant passer pour de la fiction, ou au contraire d’écrire une histoire inventée en la présentant comme vraie ? Comment sait-on si l’on a réussi, est-ce lorsque soi-même on ne sait plus distinguer l’une de l’autre ? Lorsque vérité et mensonge sont si bien cousus ensemble de fil blanc qu’on ne peut plus les séparer. Lorsque le vrai et le faux se partagent une même déchirure.


Seul parmi les livres de Nathaniel Hawthorne, Herman Melville a le sentiment de s’approcher au plus près de lui, convaincu que l’on passe autant de temps, sinon plus, avec les auteurs dont on choisit de s’entourer dans sa bibliothèque qu’avec ses « vrais » amis. Ce sont eux, les véritables compagnons de nos jours, qui en révèlent davantage sur notre compte que les fréquentations que le hasard ou les circonstances ont mis sur notre chemin.


Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. Ce n’est pas plus ridicule que de dire que les moutons ont quatre estomacs, les araignées huit yeux et les pieuvres trois cœurs.


Ce matin, le ciel et la mer se confondent, un seul drap bleu qui tire sur le gris clair, recouvrant l’horizon. Très loin au large, un bateau est posé là-dessus, entre l’eau et l’air. Je sais bien qu’il flotte sur l’océan, mais je ne le vois pas. Ce que je vois, c’est qu’il est suspendu à mi-ciel. Ce matin, tout cet été, je suis ce navire qui a perdu la ligne d’horizon et s’imagine qu’il peut voler.


Comment appelle-t-on quelqu’un qui est à la fois autre et presque un deuxième soi-même ? À cette question, la plupart des gens répondraient sans doute : frère, amoureux, âme sœur. Mais Melville a une autre réponse : lecteur.


On excuse plus facilement le mal qui nous est fait que celui qu’on inflige. Comment se remettre d’avoir été transformé en bourreau ? 


Pendant des années, c’est ainsi qu’il s’est imaginé les livres qu’il aimait : des lanternes dont la flamme éclaire l’étroit chemin du marcheur. Alors que le monde regorgeait de titres oiseux, on reconnaissait les livres utiles, très simplement, à leur lumière, même sombre, même obscure.


J’ai mis un temps fou à lire Moby Dick, incapable d’en parcourir plus de quelques chapitres à la fois, aussi longtemps qu’Herman Melville a mis à le construire : un an et demi, au cours duquel j’ai écrit ces pages. Autant de temps qu’il en faut au Pequod pour effectuer son funeste tour du monde. D’une certaine façon, ces trois traversées (lecture, écriture, quête) se superposent. Et une quatrième : ces mois où Simon a transpercé ma vie comme une comète lente suivie d’une traînée de feu. 


On ne donne jamais que ce qui nous manque. 


Si Nathaniel Hawthorne n’était pas là, tout proche, Melville aurait cessé d’écrire depuis longtemps. Il se serait contenté d’un assez bon roman d’aventures, une chasse à la baleine, le récit d’un voyage et d’une exploration comme il sait en faire, le genre de livres qui lui ont valu son succès. Mais son roman lui a échappé, quelque chose le lui dicte qui habite hors de lui, son livre est devenu une créature vivante, avec des envies, des soifs, des terreurs et des secrets. Son roman a commencé à rêver à sa place.


Seul, Herman Melville aurait été incapable d’écrire Moby Dick. La preuve, c’est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne le fera jamais plus après. Ce roman est écrit non pas par un, mais par deux très grands écrivains. Le livre est né de la combinaison de leurs deux génies : celui que Melville possède en propre, et celui qu’il va puiser chez son ami qui le hante. Dans ses plus belles pages, c’est l’harmonique créée par ces deux voix que l’on entend, un chœur secret.


Peut-être l’insatiable besoin d’expliquer, d’analyser, de disséquer propre à l’espèce humaine vient-il de cette faiblesse constitutive : pas suffisamment d’yeux, trop de cervelle. Trop de ténèbres, pas assez de soleils.


Il écrit à Hawthorne une histoire de cachalot parce qu’il n’existe rien de plus grand qui vive sur terre ou dans l’eau. S’il le pouvait, il choisirait l’océan pour personnage (il l’a presque fait), la tempête qui le ravage, la nuit qui s’abat sur lui, le merveilleux bestiaire des constellations peuplant le ciel. (Il l’a presque fait.)
Écrire, c’est un autre mot pour aimer.


Partout dans Moby Dick s’ouvrent ainsi des fenêtres qui n’ont d’autres raisons d’être que de ménager des passages par où Melville rejoint – invente – Hawthorne. L’encyclopédie : une façon d’arrêter le récit et, par conséquent, le temps. La blancheur, elle-même le contraire du temps : sorte d’éternité humble, une mort vive, le lieu d’où l’écrivain sort de son roman pour entrer dans un poème. Tous ces passages où il est question de frères, de jumeaux, de conjoints, ce ne sont que des suppliques par lesquelles Melville implore Hawthorne de venir le rejoindre, si ce n’est dans le réel, à tout le moins entre les pages de son livre, blanches comme des draps.


À quoi reconnaît-on qu’un livre nous est destiné ? Ce n’est pas toujours en découvrant, comme Nathaniel Hawthorne, une dédicace qui nous est personnellement adressée avant l’incipit. Il faut parfois des chapitres entiers avant que cela se dessine. Il faut quelquefois attendre de tourner la toute dernière page, réaliser que l’on n’est plus la même personne que le jour où l’on a soulevé la couverture, et que c’est le livre qui nous a changé.
On sait qu’un livre a été écrit pour nous quand il pose des questions qui flottaient quelque part juste sous la surface de notre conscience, comme ces formes lumineuses qui dansent en périphérie de notre champ de vision mais qui s’évanouissent quand on s’avise de braquer le regard sur elles. On sait qu’un livre est pour nous quand on se lève la nuit pour savoir ce qu’il a à dire quand il rêve. Un livre nous appartient quand il nous permet d’entendre une voix que l’on ne connaissait pas et qui est la nôtre – fantôme, souvenir, désir. Quand il nous semble depuis toujours faire partie de notre être, et qu’il est pourtant, à chaque page, à chaque phrase, un étonnement, une découverte, un secret qui se révèle et un nouveau mystère qui nous est donné. Quand il élargit notre monde comme une seule fenêtre peut donner à voir l’océan immense – et lorsqu’il fait aussi entrer cet océan en nous, avec ses baleines blanches, ses hollandais volants et ses marées astronomiques.
Un livre nous appartient quand on a la certitude, en le lisant, d’écrire la moitié qui manque ou, plus justement, quand il vient non pas combler mais construire cette part en nous qui toujours reste manquante – rêve, ombre, désir. Un livre nous est destiné quand il nous apprend à écrire notre nom.


Simon me rappelle ces mots de Kafka à son ami Oskar Pollak : « Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide – un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »


« Je crois qu’au fond on écrit pour deux personnes : soi-même, pour rendre le texte absolument parfait ; sinon, merveilleux ; et puis on écrit pour la personne qu’on aime, qu’elle sache ou non lire et écrire, qu’elle soit vive ou morte. » (Hemingway)


Que celui qui ne s’est jamais laissé happer par un livre, jusqu’à en perdre le sommeil et le goût de manger, que celui qui n’a pas souhaité que ce livre se mette à vivre, que son auteur émerge des pages et se mette à lui parler à l’oreille, jusqu’à ne faire de ces deux choses qu’une même créature fabuleuse, un être mi-réel et mi-rêvé, que celui-là jette la première pierre à Herman Melville.


Comment a-t-il pu croire que ce roman suffirait ? Quelle bêtise. On a beau mettre tous les océans, toutes les encyclopédies et la plus grande des créatures de la mer entre plusieurs centaines de pages, elles n’auront jamais la lumière d’une seule luciole, la douceur d’une seule caresse. Mais voilà, dût-il s’échiner pendant encore cent ans dans son bureau, jamais Melville ne parviendrait à fabriquer une mouche à feu ; et mille ans pourraient s’écouler qu’il n’arriverait pas à rassembler le courage qu’il faut pour poser à nouveau la main sur le visage de celui qu’il aime.
Alors il fait comme tous ceux qui ne savent comment vivre : il écrit.


Moby Dick, c’est l’histoire d’un amour qui n’a pas su commencer, et d’un livre qui refusait de finir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 8 août 2025

[Beauchemin, Jean-François] Le roitelet

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le roitelet          

Auteur : Jean-François BEAUCHEMIN

Parution : 2021 (Québec Amérique)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un homme vit paisiblement à la campagne avec sa femme Livia, son chien Pablo et le chat Lennon. Pour cet écrivain parvenu à l’aube de la vieillesse, l’essentiel n’est plus tant dans ses actions que dans sa façon d’habiter le Monde, et plus précisément dans la nécessité de l’amour. À intervalles réguliers, il reçoit la visite de son frère malheureux, éprouvé par la schizophrénie. Ici se révèlent, avec une indicible pudeur, les moments forts d’une relation fraternelle marquée par la peine, la solitude et l’inquiétude, mais sans cesse raffermie par la tendresse, la sollicitude.

À ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. Je me souvenais aussi que le mot roitelet désignait un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis près de vingt-cinq ans. Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l’auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l’aube (Prix des libraires 2007).

 

 

Avis :

Son frère schizophrène lui avait dit : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » Alors, le prenant au mot, il s’est appliqué à écrire une histoire où « presque rien n’arrive », mais « tout y a un sens ». Ce livre, c’est le récit de la vie qui passe, une vie «  banale, insignifiante », mais qui « pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. »

Désormais sexagénaire, le narrateur mène une existence paisible auprès de sa femme Livia, de son chien Pablo et de son chat Lennon, tout entière emplie des beautés de son jardin et de l’écriture quotidienne de l’unique page à laquelle il se limite depuis ses vingt-cinq ans et son entrée dans la peau d’un écrivain, parce qu’il faut s’appuyer « sur le regard bien davantage que sur l’imagination » et « être peintre avant d’être poète ». Souvent, son frère qui habite le bourg voisin où une pépinière l’emploie quelques heures à la belle saison, fait une apparition sur sa bicyclette, poursuivi par ses tourments et par son chaos intérieur.

C’est lui, le roitelet, à la tête marquée de jaune : « un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête », « un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire ». Laissant de côté la violence de la maladie, de la peur et du rejet ordinairement subi, les deux frères se nourrissent l’un l’autre de leur tendresse et de leur complicité, s’enveloppant d’une bulle réparatrice et consolante, façonnée dans la contemplation apaisante des beautés qui les entourent - « le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison » -, échangeant au hasard de leur quotidien des propos que leur profonde et magnifique justesse auréole d’une bouleversante splendeur.

Toute en pudeur et en délicatesse, la plume de Jean-François Beauchemin effleure les souvenirs et le quotidien de ces deux hommes unis par une indéfectible affection pour en collecter « ces moments de grâce où le temps s’arrête, dirait-on, et laisse sa place à quelque chose du plus matériel, de plus humainement saisissable, et de moins cruel ». Tandis qu’avec eux l’on s’émerveille du temps qui passe, des perfections de la nature et de l’amour qui nous lie à nos êtres chers, l’on se retrouve sous l’enchantement de cette si belle méditation sur la vie et sur la mort, sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens familiaux et affectifs.

Rares sont les livres touchant au sublime comme celui-ci, tissé par une écriture magnifique autour d’une réflexion profonde et poétique, entre spiritualité et philosophie, qui vous va droit au coeur et à l’âme. Une œuvre éblouissante et un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Un inextricable désordre régnait désormais dans cette chambre séparée de la mienne par un mur mitoyen, et de laquelle me parvenait un silence de mort. Avec le recul, je dirais qu’il entretenait cette petite pièce aux rideaux perpétuellement tirés comme il aménageait sa vie intérieure : en y entassant pêle-mêle et au hasard les objets les plus divers, comme pour ajuster son esprit à cette image de chaos que lui renvoyait le Monde, et ainsi atténuer l’angoissant décalage qu’il percevait entre lui-même et la réalité. C’était en somme sa façon de se soigner : non pas en éliminant sa peur, mais en l’alimentant au contraire, et en fournissant en combustible ce feu qui de plus en plus le dévorait, parce que le laisser s’éteindre aurait signifié l’avalement définitif et unilatéral de son cœur par le grand incendie du Monde.
 

J’ai cru m’approcher en vieillissant d’une espèce d’état d’accalmie qui me ferait considérer ma vie avec sérénité et satisfaction. Mais, vu de près, c’est complètement différent. Il n’y a pas dans cette vie une seule idée dont je sois convaincu qu’elle demeurera, et je ne suis pas certain en général d’avoir été sur la bonne piste. Tout me reste à apprendre. Ça ne serait pas si vertigineux si je disposais d’une seconde existence et, pourquoi pas, d’une troisième. Mais le temps va me manquer.
 

« Tu continueras, lui confia-t-elle en effleurant sa paume, de te lever chaque jour très tôt, à l’heure des oiseaux. De tous tes rendez-vous manqués, celui avec la chance restera le plus décevant. Mais les poètes, et le chant des mésanges et des grives, finiront par te consoler. Franchement, j’ignore si tu vivras encore longtemps dans ce corps et avec cet esprit. Chose certaine, une phrase de ta mère t’accompagnera jusqu’au bout : « Réfléchis, mais ne fais pas que réfléchir ; émerveille-toi aussi. Émerveille-toi, mais ne fais pas que t’émerveiller ; réfléchis aussi. » Ça sera la grande affaire de ta vie. »
 

« Ce que j’aime de ce livre, commença-t-il, c’est qu’il me raconte avec beaucoup de clarté ce que, confusément, je sais déjà. À mon avis, son auteur a dû travailler très fort pour en arriver à un tel degré d’intelligibilité. La littérature, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Mais quand vous savez, c’est plutôt difficile. »
 

Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. 
 

À cette heure, l’étang n’était troublé ni par le vent, ni par la déambulation des canards, ni même par les poissons, qui, à peine sortis du lit, en étaient encore j’imagine à l’étape de la planification de la journée. Le mouvement de la petite chaloupe amarrée en permanence au quai fut le premier, au moment de notre embarquement, à émouvoir au moins un peu l’eau. Les rames, une fois bien enfoncées sous la surface, ont achevé le travail, et le miroir de l’étang s’est brisé tout à fait. J’ai lancé ma ligne au moment précis où le soleil s’est élevé au-dessus de la montagne. Une cane, sortie des roseaux, est alors venue tourner autour de notre esquif, intriguée je crois par ce frêle véhicule glissant comme elle sur les eaux. Habitué à la présence des autres animaux, le chat Lennon demeurait d’un calme exemplaire, se contentant de regarder l’oiseau barboter, et tentant peut-être de traduire en termes plus clairs ses caquetages nasillards.
Une truite fut au bout d’une heure tirée de l’eau. Le chat l’observa un instant se tortiller au fond du bateau, puis s’en détourna. Je sentais que le spectacle de la montagne, à présent éclaboussée de rayons solaires, l’inspirait davantage, alimentait son esprit sans cesse hanté, ému, rieur, indigné, traversé par le doute et, surtout, imprégné de l’intense joie de celui qui ne s’habitue pas à l’inexplicable splendeur de ce Monde.
 
 
Hier soir, tandis qu’il marchait à mes côtés dans la campagne, mon frère, comme devinant ma pensée, m’a dit ces choses troublantes : « On dirait que Dieu, après avoir visité ma vie, en est reparti en éteignant la lumière. C’est en vain que je l’appelle et le prie d’y rétablir l’éclairage. » Puis, montrant du doigt les champs environnants : « Regarde un peu ces lucioles. Elles clignotent dans la nuit pour se reconnaître entre elles. Mais moi, je ne suis la lampe de personne. »              
Il était tard lorsque je suis rentré à la maison. Livia m’attendait sur le sofa, un livre à la main. « De qui suis-je la lampe ? » lui ai-je demandé, un peu abattu, en m’assoyant auprès d’elle. « De personne, j’en ai bien peur », me murmura-t-elle à l’oreille. Puis, posant doucement sa main sur mon cœur : « Mais veille à ne pas laisser mourir le feu qui brûle ici. »


Vieillir ne comporte pas tant d’avantages, mais il y a au moins celui-ci : on se déleste du superflu. À partir d’un certain âge, la vie peut être formidablement légère. Je ne sais pas pourquoi la mienne en tout cas s’allège de plus en plus. Peut-être à bien y songer l’humour de Livia joue-t-il un rôle dans cette légèreté d’oiseau. L’amour qui dure, et qui en mûrissant ne conserve que ce qu’il faut, y a aussi assurément sa part.


Je me suis souvenu des premiers symptômes : son décrochage de l’école, l’étrange repli sur soi, la perte d’intérêt pour presque tout, les insomnies, les troubles de l’attention puis les si déroutants accès de paranoïa, le mutisme, l’émoussement de l’affectivité, la lente dislocation de la personnalité. Je réentends avec une sorte de terreur sa faible voix murmurant, dans un de ces moments de lucidité dont il a le secret, ces mots douloureux : « En moi, l’enchaînement des pensées ne se fait plus. J’essaye d’arrimer les uns aux autres les wagons du train mais je n’y arrive pas. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait encore des rails. »


Je ressens de plus en plus que le temps marche derrière moi et qu’il me pousse dans le dos.


Un jour, dans une école, de jeunes élèves que je visitais et qui me croyaient sage ou, pire encore, professeur de vérité, m’ont demandé s’il était possible d’être heureux la plupart du temps. « Euh, hum, houlala, ai-je commencé. À première vue, ça me paraît une tâche assez ardue. Mais j’ai un conseil pour vous. Après l’école, rentrez directement chez vous. C’est parmi les vôtres que votre bonheur a le plus de chances d’éclore et de durer. »


À quoi sert l’amitié ? Peut-être à consoler le chagrin que l’amour a causé. 


« La lecture me lasse, lâcha-t-il, si en m’autorisant à côtoyer les êtres elle n’ajoute rien à ma compréhension des âmes. Ce roman est un somnifère. » Je m’en suis voulu d’avoir cherché aussi bêtement à le divertir. J’aurais dû me rappeler que son existence était déjà suffisamment peuplée de fantômes : ce qu’il voulait retrouver dans les livres, c’était le contraire de ces personnages qu’on traverse sans les voir et sans les toucher. Il marchait de long en large devant nous en agitant les mains, en proie à une vive agitation, à ces soudaines sautes d’humeur qui accompagnent presque toujours ses délires paranoïaques. « Cet écrivain croit expliquer son héros, répétait-il. Il ne fait que l’affubler d’habitudes. » Livia tentait de l’apaiser. Elle lui a proposé de s’asseoir un instant et de manger un morceau en notre compagnie. « Mais je ne veux pas manger ! a-t-il répondu, furieux. Je veux que les livres changent ma vie ! J’en ai assez de ces écrivains qui au lieu d’écrire accablent de mots leurs phrases, comme s’ils n’étaient que des commentateurs, de simples employés ou, je ne sais pas moi, des publicistes ! » 


Ces mots, murmurés par lui ce matin, m’inspirent encore une frayeur sans nom : « Souvent, je m’enferme chez moi à double tour et je me cache sous les draps. Les voix terribles que j’entends dans ma tête, et les visions qui m’apparaissent, continuent pendant des heures. Toi, si tu es pourchassé par un malfaiteur, tu as toujours la possibilité de courir te mettre à l’abri. Moi je ne le peux pas. Le malfaiteur est dans mon cerveau et je ne peux pas m’enfuir. Ma seule porte de sortie est ce jardin où je te retrouve presque chaque jour et dans lequel résonne le pépiement si rassurant des oiseaux. Et encore : il arrive que même les oiseaux ne me suffisent plus. Alors il ne me reste que les pages des poètes. »


Dans le tournant qui mène à la rivière, mon frère a dit : « Je crois en Dieu. Je n’ai d’ailleurs pas le choix : dans cette vie, il n’y a pas moyen de faire autrement. Mais lui ne me paraît pas tellement croire en moi. »


Assez souvent, ses crises de paranoïa sont aggravées par sa conviction que tout le monde lit dans sa pensée. « À force d’être dépouillé de mes secrets, j’ai peur qu’à la fin il ne reste plus de moi qu’une enveloppe, un corps creux, comme un poulet qu’on a évidé », m’a-t-il confié un jour, au sortir d’une de ces périodes de grand désordre psychique. Cette image terrifiante de mon frère changé en poulet évidé m’a hanté longtemps, et encore à présent j’évite autant que possible de mettre de la volaille à mon menu. Mais elle n’en demeure pas moins révélatrice de la façon dont il conçoit ses rapports avec autrui : comme un danger, une gigantesque machine à purger qui sans cesse menace de lui prendre sa vie intérieure, et ce qui lui reste d’équilibre mental. « Je crois, me répète-t-il régulièrement, que la société tente de m’avaler à partir du dedans. Quand ce sera fait, je m’effondrerai aussi sûrement qu’une maison privée de sa charpente. Car à quoi diable s’appuyer lorsqu’il n’y a plus rien en soi-même, et que tout le reste menace de céder sous le poids écrasant du regard d’autrui ? »


J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « À quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. »              
C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble des transformations qui s’opèrent en lui. 
« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »


 

mercredi 25 décembre 2024

[Dulude, Sébastien] Amiante

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Amiante

Auteur : Sébastien DULUDE

Parution : 2024 (La peuplade)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, été 1986. Steve Dubois, neuf ans, et le petit Poulin, dix ans, s’abandonnent aux plaisirs de l’amitié. La belle saison est rythmée d’aventures sur les hauts terrils et d’évasions à travers les paysages mi-forestiers mi-lunaires. Les journées des deux inséparables s’écoulent dans l’oisiveté et l’innocence, sur leurs vélos ou allongés dans leur cabane parmi les pins. Or, l’année 1986 est riche en tragédies, et l’une d’entre elles affecte le cours de la vie de Steve comme nulle autre. Cinq ans plus tard, on le retrouve en proie à son obsession : reconstituer son paradis évanoui.

Maniant une langue précise et sensuelle, Sébastien Dulude fait le récit d’une jeunesse fragile et inflammable dans un American Dream ouvrier en perte d’élan.

La mine, c’est la violence sur certains parents, puis la violence sur certains enfants ; la mine, c’est l’isolement des enfants, et l’isolement, c’est l’ennui, et l’ennui, c’est la violence qui m’a enlevé mon ami.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal en 1976, Sébastien Dulude a grandi dans le quartier Mitchell à Thetford Mines de six à seize ans. Écrivain et éditeur, il est l’auteur de trois recueils de poésie dont ouvert l’hiver (La Peuplade, 2015). Amiante est son premier roman.

 

Avis :

Alors encore capitale mondiale de l’amiante, Thetford Mines a vu grandir le poète et éditeur québécois Sébastien Dulude. Son premier roman Amiante raconte la tendresse de l’enfance comme une bulle merveilleuse et précaire dans un monde abrasif voué inévitablement à la faire éclater.

L’amiante du titre est en ces pages partout et nulle part. Partout parce que c’est elle qui modèle le paysage en un désert lunaire, comme recraché par un volcan. Et nulle part parce que, présence sournoise ourdissant longuement ses coups, elle inquiète d’emblée davantage le lecteur que les personnages, jetant sur le récit la prescience d’une catastrophe en complet contraste avec la fragile innocence des huit ans de Steve Dubois, le narrateur.

Dans cette ville minière, impossible donc d’échapper à la présence de l’amiante. De ses montagnes de résidus empoisonnés percées d’abrupts cratères s’échappe au moindre souffle d’air une poussière grise, opaque et collante, aussi invasive que le grondement sourd des explosions qui rythment le quotidien. Ces coups de canon et l’humeur brutale d’un père harassé, mal payé et inquiet des rumeurs de fermeture, sont avec ces crassiers interdits – terrain de jeux d’autant plus attirant pour les jeunes garçons du coin – à peu près tout ce qui émerge d’un monde dont Steve n’a pas encore pris la mesure de ses implacables cruautés.

Fort symboliquement, ce sera donc encore l’amiante qui, au mitan du livre, sous la forme d’une photographie en double page montrant une vue aérienne de l’immense mine à ciel ouvert, marquera la transition entre les deux versants de l’histoire. Mais d’abord, place à l’insouciance et au bonheur, avec le feu clair et joyeux d’une amitié d’autant plus lumineuse qu’elle fleurit à contre-pied de la solitude et de la crainte. Echappant à une violence paternelle quasi intériorisée comme ordinaire et laissée sans contrepoids par une absence maternelle que lui ne devine pas dépressive, Steve vit avec son indéfectible ami Charlélie, dit « Petit Poulin », un été de liberté fait de courses en BMX à travers les « dompes » interdites, d’orgies de gommes aux cerises et de passion pour les albums de Tintin lus de concert à l’abri de leur cabane-refuge dans un grand pin. Seule intrusion du monde extérieur dans leur bulle de rêve, ils collectionnent, comme d’autres les vignettes autocollantes, les articles consacrés à des catastrophes, pour eux encore fascinantes d’irréalité. Jusqu’à ce jour où le drame frappe dans la vie réelle.

L’illustration médiane franchie et avec elle cinq ans de la vie de Steve, la narration reprend depuis le rivage de l’adolescence, dans un mûrissement où nostalgie et culpabilité se mêlent. Avec la sortie de l’éden viennent la capacité à mettre des mots sur le vécu, tandis qu’à l’amitié perdue succèdent les timides vibrations de l’amour. Mais rien ne viendra jamais effacer le temps perdu du bonheur innocemment partagé, qu’avec une poésie sans pareille, magnifique de simplicité tendre, l’écrivain déroule depuis les profondeurs, en partie autobiographiques, d’une jeunesse faite de solitude, entre euphorie et douleur.

Un roman éblouissant touchant à l’universel, où bien plus qu’un minéral toxique, l’amiante se fait le symbole de la dure réalité du monde, celle qui s’impose à nous lorsque l’enfance commence à s’effriter sur l’adolescence. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La poussière fibreuse de la ville d'amiante se soulevait sous nos pas et se fichait en une pellicule grise et crayeuse contre notre sueur. Nos mollets étaient couverts de ce talc qu'on dit cancérigène - pays de l'or blanc.