lundi 15 août 2022

[Adrian, Pierre] Que reviennent ceux qui sont loin

 

 

 
 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Que reviennent ceux qui sont loin

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2022 (Gallimard)         

Pages : 192

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Là, sur la route de la mer, après le portail blanc, dissimulées derrière les haies de troènes, les tilleuls et les hortensias, se trouvaient les vacances en Bretagne. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie. »
Après de longues années d’absence, un jeune homme retourne dans la grande maison familiale. Dans ce décor de toujours, au contact d’un petit cousin qui lui ressemble, entre les après-midi à la plage et les fêtes sur le port, il mesure avec mélancolie le temps qui a passé.
Chronique d’un été en pente douce qui commence dans la belle lumière d’août pour finir dans l’obscurité, ce roman évoque avec beaucoup de délicatesse la bascule de l’enfance à l’âge adulte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991. Il est notamment l'auteur aux Editions des Equateurs de La piste Pasolini (prix des Deux Magots), Des âmes simples (prix Roger Nimier) et Les bons garçons.

 

 

Avis :

« Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. » Alors que ses vingt ans lui avaient fait mépriser l’univers clos de la sphère familiale pour l’envoyer se frotter au monde, la trentaine toujours célibataire du narrateur lui a, sans qu’il s’explique vraiment pourquoi, donné l’envie d’un retour au bercail. Lui, qui depuis dix ans boudait la grande maison de vacances où, chaque été, en bord de mer à l’extrême pointe de la Bretagne, le clan familial continue invariablement de se rassembler, décide soudain de renouer avec cette tradition estivale qui le renvoie au temps sacré de son enfance.

Là, cruellement soulignées par une décennie d’absence et par l’imperturbable pérennité des lieux, pendant qu’entre le même farniente à la plage et les mêmes réjouissances festives qu’autrefois, il se surprend à observer avec nostalgie un petit cousin de cinq ans, Jean, en qui il se revoit à cet âge, lui sautent à la figure la cruelle mesure du temps passé et de notre éphémère fragilité. Très vite, les jours fuyant, aussi désespérément que le sable entre les doigts, vers la fin de la saison, la dispersion de la vaste tribu et l’hibernation de la grande maison devenue ruche pour quelques semaines, cet homme, jusqu’ici empli du tranquille sentiment d’éternité que confère la jeunesse, ne peut plus s’empêcher de voir en ce fugitif temps des vacances la réplique miniature de l’écoulement de notre vie, depuis l’insouciance et l’impression d’infini du début, puis le sentiment d’urgence lorsque le mitan est passé et, enfin, la triste solitude dans laquelle tout s’achève.

A vrai dire, s’il se retourne avec tant de tristesse sur cet été de retrouvailles dont il décrit au passé les mille insignifiants et monotones bonheurs, ce n’est pas seulement parce que personne ne sait si sa grand-mère centenaire sera toujours là dans un an, ni même parce que, devenu oncle, il se retrouve face à l’enfant qu’il n’est plus, et qu’après ces semaines de vie en groupe, la solitude lui serre la gorge. Si, avec le décalage dans le temps, toute cette période lui insuffle une telle nostalgie, c’est surtout pour l’avoir vécu dans l’ignorance du drame qui devait survenir dans la foulée, précipitant sous le choc une averse de sentiments doux-amers, face à la fugacité de la vie et à la discrétion du bonheur, déjà enfui avant même que l'on ait pris conscience de son existence.

Contrairement au roman Les locataires de l’été de Charles Simmons auquel ce livre m’a beaucoup fait penser, l’auteur ne nous laisse que tardivement entrevoir l’épée de Damoclès qui pèse sur son récit. Aussi, pas de tension ici, menant au terme dramatique annoncé, mais la mélancolique rétrospective d’une saison frappée par une injuste fatalité ressemblant à un coup de tonnerre dans un ciel bleu. D’une sobre et infinie délicatesse, la narration est une merveille ciselée par une plume remarquable de beauté et de profondeur, qui, sur le fond prégnant d’une Bretagne au goût de madeleine de Proust, nous parle de la vie et du bonheur avec l’émotion de celui qui en perçoit l'éphémère fragilité. Un coup de coeur qui grandit encore à la seconde lecture. (5/5).

 

Citations :

Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d’abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l’attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse des dernières soirées dans la lumière d’automne, déjà. La fin. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie.
 

A la grande maison, nous passions et ils restaient. Les objets étaient immortels. Rien n’avait jamais bougé et c’était nous qui changions. La redécouverte des pièces de la maison ressemblait à la visite à un vieux parent. Des retrouvailles un peu forcées qui ne tiennent que par l’existence d’un commun passé. Sous la mansarde où j’entendais le vent siffler les nuits de gros temps, il y avait notre mémoire. Ici, combien d’enfants avaient dormi qui étaient devenus grands ?
 

La famille était un rempart rassurant contre l’extérieur. L’instinct de tribu nous protégeait de l’altérité. Rester entre soi offrait un confort moral et nous n’étions pas en vacances pour nous ennuyer avec des étrangers. L’entre-soi durait quelques jours suspendus entre le début du mois d’août et l’Assomption, les grandes marées. Un fiancé, une compagne, les pièces rapportées comme on disait, devaient accepter nos règles et l’humour lourd des cousins moqueurs. Il y avait des années de cela, j’avais été la grande gueule envahissante qui critiquait tout et cherchait la bagarre dans les fêtes. L’archipel de cousins et d’amis formait un clan. On s’embrassait sans se connaître vraiment, c’est-à-dire que nous n’étions jamais seul à seul. Où allions-nous ? Cela ne comptait pas. D’où nous venions ? De la même petite grand-mère. Et cela était tout. Depuis que j’avais refusé ce jeu d’été et quitté la grande maison, j’avais changé, cessant d’être un fils pour devenir un homme. J’avais du mal à vivre à nouveau en famille, supporter la proximité des autres, le manque d’intimité, l’intrusion, les commérages, les horaires fixes, les repas trop longs. Je subissais un paradoxe familial, balançant entre la joie des retrouvailles et le soulagement du départ prochain. Nous formions un monde à part, autosuffisant, suffisant, envié par d’autres sûrement. Mais le cercle familial excluait autant qu’il rapprochait. Il avait ses idées arrêtées. Et après ? Je savais désormais qu’on ne pouvait pas lui dire non à moins d’être malheureux. Il s’agissait d’accepter la famille nombreuse, tolérer le bruit, concéder. Tous ces visages étaient ceux de la vie. A quoi bon se lever contre ça ? J’avais fui la famille. Je l’avais haïe, peut-être, et je tâchais cet été-là de me réconcilier. Je pensais pouvoir reconstituer ce petit monde avant qu’il ne disparaisse. Mais la liste était déjà longue de toutes les choses qui ne reviendraient plus. Il y avait eu des enterrements dans des cimetières de banlieue, des rassemblements anticipés autour d’un mort. Car si nous nous retrouvions ailleurs qu’en Bretagne, autrement qu’au mois d’août, c’était que nous venions de perdre un être cher. Plus rares étaient les mariages, leur joie nocturne et alcoolisée et les chants aux mariés. 
 

Enfermés à l’école toute l’année, Jean et les autres faisaient l’apprentissage de la vie au cours des granges vacances. Dans les jardins et sur la plage, ils couraient en liberté. Ils se dépensaient sans compter. Et je songeais qu’il n’y a qu’au mois d’août qu’on est vraiment un enfant.
 

La colère des doux est comme l’alcool chez ceux qui ne boivent pas. Elle est rare et dure peu mais ils deviennent possédés. 
 
 
Grand-mère était là avec moi et en même temps absente. Elle ne reconnaissait plus nos visages qui changeaient, s’épaississaient, se creusaient, se teignaient de barbe. La vie était un spectacle qu’elle regardait de loin, sans en retenir les personnages. Mais elle pouvait dire le nom des inconnus qui figuraient sur les photos de famille. L’album sur les genoux, elle posait ses doigts arthritiques sur chaque cliché et déchiffrait pour nous de lointains parents. C’était une litanie de noms entendus mile fois, des « maman Jeanne », « petit père », « oncle Gilbert », « grand-père Sorel »… Elle appartenait davantage à ce passé en noir et blanc qu’au présent. Nous étions les siens mais nous nous confondions dans un anonymat de foule. Des arrière-petits-enfants naissaient chaque année. Sa descendance gonflait. Le réel lui échappait.


« C’est gentil de ne pas oublier ta petite grand-mère », murmurait-elle. Elle observait les manèges de sa petite tribu avec un sourire en coin et la main posée au bout des lèvres. Ses yeux épuisés se perdaient dans le vague. Son monde se rétrécissait. Son environnement familier se réduisait. Dans sa propre ville, il y avait toutes ces rues qu’elle n’emprunterait plus jamais. Ce rétrécissement m’inquiétait. Je ne supportais pas l’idée d’un lieu où je ne reviendrais plus jamais. C’étaient des petites morts. Et je croyais que toute la vie, il serait possible de courir partout et de revenir.


Je pensais, en regardant ces gamins, que l’existence était bien faite. Pour rien au monde je n’aurais échangé ma place pour la leur, troqué la maturité pour mon adolescence. Oui, la vie était bien faite parce qu’on ne souhaitait jamais revenir en arrière.


Mais je devinais déjà qu’un jour, dans un août à venir, elle viendrait nous présenter son fiancé. Cet homme, je lui adresserais un sourire mais je le regarderais comme un voleur. En entrant dans sa vie, il condamnerait les étés de liberté que nous avions connus. Il l’enlèverait  et rien ne serait plus pareil. Le temps ne passait jamais sans rançon.


- Sans enfants, tu vieilliras seule.
-Oh tu me fatigues à la fin… Je ne me projette pas. Des enfants pour l’instant, j’en veux pas. J’ai d’autres histoires à régler.
- Sans doute…
- Et puis vieillir, c’est regarder les autres mourir et finir seul.
- Mourir, mourir… Et naître aussi ! Pense à combien de petits-enfants grand-mère a vus naître.
- Ce n’est pas pareil. Malgré le monde, la famille comme tu dis, je crois qu’on vieillit toujours seul. Oui, on finit seul. Ca, j’en suis sûre. 
 
 
Nous vivions dans le sentiment grave que quelque chose nous était peu à peu dérobé. L’été nous filait entre les doigts. Pour se consoler nous avions le spectacle des grandes marées. Alors la mer la nuit ressemblerait à ces lacs noirs qu’on rencontre dans les pays du Nord et sur la bonace se réfléchiraient les lumières du phare et des balises. Je vivais en sursis, sans billet retour mais sachant bien que moi non plus je n’avais rien à faire ici. La ville m’attendait et tous ses plaisirs. Il fallait aussi savoir en jouir avant septembre, quand les cafés ont rouvert, que certains amis sont rentrés mais que le monde se tient encore à distance. La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jours d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt.


Je passai devant une chambre à l’étage et ressentis un violent coup au coeur. La pièce avait été désertée par des cousins qui finissaient leurs vacances le matin même. La porte était grande ouverte sur le couloir et une fenêtre laissait passer un filet d’air. On avait retiré les draps, les taies d’oreillers. Une serviette gisait au pied du lit. Il n’y avait plus un savon, ni crème ni shampoing, rien, aucun produit de maquillage posé sur le lavabo de la petite salle de bains attenante. La chambre paraissait abandonnée. Seules les taches de dentifrice sur le miroir et un rasoir usagé trahissaient un passage récent. Le matelas portait encore la marque des corps qui s’étaient endormis et réveillés ici pendant des semaines. Le lit était un vieux ridé tout nu. Il exhibait sa chair. Il grelottait. Cette chambre, je savais bien qu’on ne la referait plus cette année. Elle n’accueillerait pas de nouveaux occupants avant l’été suivant. Et j’assistais au désastre comme un voyageur immobile qui, sur le quai d’une gare de province, vient d’assister au passage d’un train sans arrêt. Voilà. Les moments passés ensemble rappelaient ce train qui s’enfuit à toute vitesse et fait trembler les quais avant de laisser derrière lui des étincelles, un courant d’air tiède, le souvenir d’un grand fracas. Le spectacle de cette chambre vide m’effraya, son silence. Ce jour-là, je compris que quelque chose était fini. Tout à fait fini. Que les vacances, on devait les vivre avec ses amis, sa famille. Lorsque tout le monde est rentré alors il faut s’en aller aussi.


J’allais dire au revoir à grand-mère. J’entrais dans des jours incertains où chaque baiser déposé sur son front pouvait être le dernier. On me préviendrait un matin pour dire qu’elle était morte. Et alors, comme pour grand-père, il me reviendrait à la mémoire la toute dernière fois où je l’aurais embrassée. Quand les gens meurent, on se souvient d’abord du dernier instant passé avec eux. Puis ce souvenir se dissipe et répparaissent d’autres moments plus significatifs qu’une portière qui se ferme sur un visage ou un corps sur un lit d’hôpital.


Au cours de ce voyage, jamais ne me parut plus évidente la fragilité des miens. Les années passant, avec l’âge et dans la mort, elle se révélait. Mon père et ma mère aussi pouvaient être brisés et il revenait à nous désormais de les serrer dans nos bras. Les plus forts avaient besoin du soutien des faibles. Sans doute était-ce cela une famille, un enchevêtrement, une tour en Kapla dont l’équilibre précaire tient, coûte que coûte, grâce à la solidité des uns et malgré la fébrilité des autres.


 

vendredi 29 juillet 2022

[Heller, Peter] La rivière

 


 

 

Coup de coeur 💓 

Titre : La rivière (The River)

Auteur : Peter HELLER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2019
                  en français (Actes Sud) en 2021

Pages : 304

 

  

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Wynn et Jack, étudiants en pleine possession de leurs moyens, s’offrent enfin la virée en canoë de leurs rêves sur le mythique fleuve Maskwa, dans le Nord du Canada. Ils ont pour eux la connaissance intime de la nature, l’expertise des rapides et la confiance d’une amitié solide. Mais quand, à l’horizon, s’élève la menace d’un tout-puissant feu de forêt, le rêve commence à virer au cauchemar, qui transforme la balade contemplative en course contre la montre. Ils ignorent que ce n’est que le début de l’épreuve.
Parce que toujours ses histoires, profondément humaines, sont prétextes à s’immerger dans la beauté des paysages, et parce qu’il a lui-même descendu quelques-unes des rivières les plus dangereuses de la planète, Peter Heller dose et alterne admirablement les moments suspendus, l’émerveillement, la présence à l’instant, et le surgissement de la peur, les accélérations cardiaques, la montée de l’adrénaline. Ses descriptions relèvent d’une osmose enchanteresse avec la nature ; ses rebondissements, d’une maîtrise quasi sadique de l’engrenage. Ce cocktail redoutablement efficace – suspense et poésie – est sa marque de fabrique. La Rivière n’y déroge pas.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est devenu romancier avec son page-turner post-apocalyptique et néanmoins solaire, La Constellation du chien (Actes Sud, 2013) et salué comme une révélation. Talent confirmé par Peindre, pêcher et laisser mourir (Actes Sud, 2015) et Céline (Actes Sud, 2015 et 2019).

 

 

Avis :

Céistes expérimentés aguerris à la vie en pleine nature, les deux amis Jack et Wynn profitent de leurs vacances universitaires pour entreprendre la descente en canoë du fleuve Maskwa, dans le Nord canadien. Leur périple se complique lorsqu’un gigantesque feu de forêt menace de les piéger. Lancés dans une course contre la montre pour sauver leur peau, ils ne savent pas encore que d’autres périls les guettent, d’origine très humaine cette fois.

Tout commence comme l’une de ces aventures sportives qu’affectionne l’auteur, entre eaux vives et pêche à la mouche, dans le cadre sauvage et grandiose d’une nature propice à la contemplation pour qui apprécie la solitude et des conditions de vie spartiates. Peter Heller écrit d’expérience et restitue avec le plus grand réalisme les moindres nuances de l’eau et de ses tourbillons, l’adrénaline dans les rapides comme les moments de grâce sous les étoiles ou dans les mouvements souples du lancer destiné à leurrer les truites. Son plaisir est communicatif, et assuré des compétences et de la débrouillardise si crédibles de Jack et Wynn, l’on se régale de vivre par procuration quelques beaux moments d’amitié, de communion avec la nature, de dépaysement pimenté de quelques sensations fortes. Mais voilà que lancé sur ce cours d'eau comme aurait pu l'être Edward Abbey, le lecteur se retrouve bientôt catapulté au-devant de tous les dangers.

Car, si la menace est d’abord sourde, centrée, malgré bien d’autres détails inquiétants, sur les premiers signes d’un incendie de forêt encore lointain, l’on sait que nos deux campeurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et que, quoi qu’il arrive, leur seule porte de sortie est l’aval de ce fleuve. D’ores et déjà ferré, le lecteur est bien vite emporté par la montée en puissance d’un récit en train de virer au cauchemar. Pourtant, même au plus fort de l’enfer, le texte ne se départit jamais d’une certaine poésie. Et même si réalistes et impressionnantes, les évocations de l’avancée du feu, de sa puissance dévastatrice, et du décor lunaire laissé dans son sillage, ne se déparent pas de leur sensibilité esthétique : une particularité générale qui gomme toute âpreté dans le roman, où l’on cherchera en vain une véritable noirceur, et qui, pour agréable soit-elle, en limite sans doute quelque peu l’impact. Il suffit pour s’en convaincre de comparer l’émotion ressentie à la sidération provoquée par les récits véridiques sur les Grands Feux qui dévastèrent le nord de l’Ontario au début du XXe siècle, et dont Jocelyne Saucier donne un aperçu dans son roman Il pleuvait des oiseaux.

D’un suspense prenant, ce livre mêle agréablement aventure, nature-writing et poésie. Le lecteur s’y laisse happer avec plaisir, et convaincu par l’expérience de l’auteur en matière de sports en eaux vives et de voyages à sensations fortes, oubliera volontiers certains aspects peut-être un peu trop « jolis » du récit. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Voilà ce qu’il aimait dans la poésie : elle faisait en quelques secondes ce qu’un roman faisait en plusieurs jours. Un tableau pouvait avoir le même effet, et une sculpture.

Paulson a aussi dit qu’un principe régit l’esthétique : plus on enjolive quelque chose, plus on risque d’en diminuer la valeur. La valeur essentielle..

« Les plus gros feux. Ils parlent, exactement comme ça. Écoute. »  
Ils écoutèrent. Qui savait à quelle distance il était. Pas encore assez près pour couronner le mur d’arbres de lumière. Il y avait d’autres sons : les turbines d’un bombardier qui déchirent l’air, mille sabots dans une cavalcade, le vacarme de boucliers qui s’entrechoquent, les applaudissements croissants de multitudes comme noyées sous des rideaux de pluie. De la pluie. Torrentielle. Balayant une vallée et s’engouffrant dans un col. Crépitant dans la forêt et imbibant la toundra. Wynn ferma les yeux et aurait pu jurer entendre l’arrivée d’un orage. Comme si le feu dans sa fureur était atteint de glossolalie et pouvait parler le langage de ses ennemis. Et chanter aussi. Par-dessus ce bruit, très léger, il perçut un raclement aigu, un vrombissement d’air qui s’élevait et retombait presque comme dans une mélodie.

Wynn s’avança jusqu’à l’eau. Il regardait dans le noir. Entre les grands arbres des berges se déroulait une bande d’étoiles, une rivière de constellations qui coulait étourdiment sans être inquiétée le moins du monde. Entre les plus brillantes, venant titiller le bras d’Orion et la tête du Taureau, des distances d’étoiles en formation de plus faible intensité et que Wynn observait, un courant profond, ininterrompu, traversé de bulles de lumière comme l’eau gazéifiée d’un rapide. Si ce n’est qu’il pouvait voir à l’intérieur et à travers lui, que ce courant possédait des dimensions insondables aussi vides d’émotion qu’elles étaient infinies. Et si cette rivière, ce firmament, coulait, elle coulait avec une immobilité majestueuse.

Le terrain à l’est montait doucement depuis la rivière, il avait dû y avoir un vaste soulèvement tectonique à cet endroit, ce qui permettait à Wynn de voir une bonne partie du ruisseau qui ressemblait à une créature sinueuse aux écailles luisantes serpentant sur la couture entre le vert et le noir, la vie et la mort. Le côté vert était tout en plumeaux et en désordre, chaotique de vie. L’herbe et les taillis le long de la berge, les fleurs, les branches d’arbres, tous lancés dans la course pour bénéficier de la lumière du ruisseau. Il entendait les passereaux et les grives. Le côté noir était réduit en cendres ; il n’avait pas grand-chose à dire et son silence était bizarrement éloquent. Wynn trouvait cette frontière aussi violente et triste que l’Hadès.
 
Wynn regarda l’étendue de ciel en aval qui se courbait entre les murs de forêt vivante. Bientôt dans cette veine du firmament palpiterait une étoile, puis trois, puis cent et celles-ci se multiplieraient, s’intensifieraient jusqu’à couler entre les cimes et former leur propre rivière dont les criques et les virages refléteraient ceux sur lesquels se trouvaient Jack, Wynn et Maia. Ce n’était pas une idée neuve et il adorait penser à ces deux rivières. La rivière d’étoiles cheminerait vers sa propre baie, son océan de constellations et Wynn imagina, comme il l’avait déjà fait, que l’eau et les étoiles chanteraient l’une pour l’autre dans une tonalité inaudible pour l’oreille humaine. Mais on pouvait sans doute l’entendre. Par moments. En étouffant le bruit de son propre pouls. Une mélopée funèbre et mélodique à l’orée du son. Wynn pensait que si les loups chantaient, de même que les coyotes, les élans, les oiseaux, le vent et nous aussi, c’était sûrement pour répondre à une musique que l’on percevait sans le savoir.


 

mercredi 27 juillet 2022

[Bertrand, Didier] Hit The Road, Jack !

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Hit The Road, Jack !

Auteur : Didier BERTRAND

Parution : 2022 (Auto-édition)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand un jeune historien épris de justice, spécialiste des guerres antiques entre Rome et Carthage, découvre des villes du même nom au Tennessee et qu’il apprend que des pontes des industries du charbon et du tabac s’y font la guerre, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il reste les bras croisés, surtout quand la colère populaire gronde et que la canicule échauffe les esprits. Mais c’est sans compter les flics véreux et la corruption légale. Comment Jack va-t-il se sortir de ce panier de crabes?

 

Le mot de l'auteur sur lui-même :

"Je suis écrivain de romans à suspense décalés et joyeux dans les genres thriller, polar et fantasy. De la découverte, un peu de savoir, du voyage et parfois une pointe de romance…"

 

Avis :

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Didier Bertrand a de l’humour, et surtout beaucoup d’imagination. Frappé de découvrir, dans un Tennessee doté d’importantes mines de charbon, deux villes nommées Rome et Carthage, comme les deux cités antiques que les guerres puniques firent s’affronter pour le contrôle de la Méditerranée occidentale, notamment des mines d’argent de la péninsule ibérique, l’auteur de polars joyeusement décalés s’est amusé à les relier sur une carte à d’autres communes du même état américain – Hannibal (décidément !), Nameless, Hot Coffee… - pour dessiner l’itinéraire de Jack, personnage jeté dans un road trip mouvementé par les conflits d’intérêts entre puissants de la région.

Ayant osé approcher de trop près Liza Vanderbilt, la fille du magnat de l’acier qui règne sur la ville ouvrière d’Elizabethville, Jack est chassé de son poste de professeur d’histoire antique à la fac, et, sous peine de représailles sur l’emploi de ses parents, contraint de s’éloigner. Tandis qu'il balise son errance à l’intention de Liza, comme un Petit Poucet, par la collection de noms remarquables d’agglomérations, ses pas le conduisent au fin fond de nulle part, dans une bourgade nommée Nameless, au coeur de ce qu’il ignore encore être un véritable marigot à crocodiles.

Car, une nouvelle opportunité minière relançant leur rivalité dans la possession des terres de la région, l’hostilité froide qui opposait le clan d’origine italienne de Scipio Varese, à la tête de la Varese Mining Company à Rome, et celui du Tunisien Nidhla Barca, puissant producteur de tabac à Carthage, vient de laisser la place à une guerre ouverte. Sur le fond bien réel de catastrophes minières et de désastres environnementaux, alors que la technique du MTR – Mountain Top Remowal – permet d’extraire le charbon à moindre coût en faisant exploser le sommet des montagnes plutôt qu’en creusant des tunnels, que la dénaturation du Clean Water Act mène à l’empoisonnement de l’eau du robinet, et que l’exposition à la nicotine et aux insecticides intoxique les enfants qui travaillent sans protection dans les plantations de tabac – autant de faits avérés au Tennessee et dans les Appalaches, documentés par les sources citées en fin d’ouvrage -, Jack se retrouve au beau milieu de règlements de comptes mafieux et d’un début de soulèvement populaire, dans une cascade de péripéties que l’auteur s’amuse à orchestrer en un joyeux divertissement, plein de rythme et de fantaisie.

Et, ma foi, l’on ne s’ennuie pas un instant dans cette lecture à classer en littérature « mauvais genre », gentiment décalée avec sa narration très orale où l’humour l’emporte sur la vraisemblance, mais aussi construite sur une idée originale qui permet incidemment de s’intéresser à quelques scandales écologiques bien réels aux Etats-Unis. A lire pour un petit moment de détente sans prétention, pas si idiot au fond si l’on enchaîne avec les articles listés en fin d’ouvrage. (3/5)

 

 

Citation : 

Je me suis levé pour préparer le café. L’eau du robinet était trouble et Hoffman m’a lancé :  
— Prenez une bouteille d’eau dans le coin. Vous allez tous nous empoisonner sinon. (...)     
— Vince n’exagère pas. L’eau est du poison ici. Tenez, attrapez ça.     
J’ai saisi le tube au vol. Elle venait de m’envoyer une lotion pour la peau. Je l’ai regardée, intrigué :   
— Si vous prenez une douche. Sinon, la peau va vous picoter et brûler comme si vous aviez des coups de soleil.     
Vince Hoffman s’est laissé tomber sur une chaise près de la grande table :     
— L’eau contient toute une panoplie de métaux lourds.     
Il a compté sur ses doigts :     
— Du béryllium, du cobalt, du plomb, du manganèse, du cadmium, du chlore, de l’arsenic et du mercure… et deux ou trois autres encore. Certains gamins, après leur bain, voient apparaître des éruptions cutanées sur tout leur corps. C’est à cause des compagnies minières ; elles lavent le charbon avec ces saloperies et balancent tous les déchets dans les rivières ou dans des puits de mine désaffectés. Les produits s’infiltrent dans les failles du sous-sol et finissent par atteindre les nappes phréatiques. Tout l’écosystème est contaminé et, au final, l’eau arrive dans nos robinets. (...)   
— Ce n’est pas possible. Comment peut-on laisser faire ça ? Il faut porter plainte !     
Le journaliste s’est renversé sur sa chaise :     
— Ah… C’est toute la beauté de la politique ! Le Clean Water Act est la loi fédérale qui protège l’eau, son intégrité physique, chimique et biologique. C’est l’une des plus anciennes et importantes lois sur la préservation de l’environnement dans ce pays. Eh bien… Tu sais quoi, Jack ?     
J’ai vu Hoffman basculer vers moi.     
— L’administration Bush a modifié le Clean Water Act ! Bush et sa clique ont autorisé les compagnies minières à déverser leurs déchets toxiques dans les vallées et les rivières. Des millions de tonnes de métaux lourds cancérigènes, bordel ! Et c’est complètement légal !     
Il a frappé du poing sur la table.     
— Plus de deux mille kilomètres de rivière ensevelis sous leur merde ! Et je ne parle pas des milliers d’autres où plus rien ne vit. Tout est mort, Jack ! Aujourd’hui, c’est une escroquerie, le Clean Water Act ! (...)      
— Vince, parle-lui de la Tennessee American Water Company.     
— Ah, la Water Company. Je suis en pleine enquête sur la Tennessee American Water Company, une entreprise privée. On pourrait penser qu’elle filtre et purifie un minimum l’eau qu’elle distribue, pas vrai ? Je suis en train de creuser, mais de fait, elle a le monopole sur l’eau dans cet État et elle ne se foule pas trop. Il n’y a qu’à voir la couleur de ce qui sort de nos robinets. Et elle a obtenu des dérogations pour que ses réservoirs ne soient pas inspectés. (...)      
— Et Randy travaillait activement sur ces sujets avec d’autres mineurs et des familles du coin. Est-ce que vous avez déjà parlé du taux de cancer du poumon dans la région ? Quand les compagnies comme celle de Varese décapitent les montagnes avec leur mélange de nitrate d’ammonium et de diesel, faut imaginer la quantité de poussières et de produits toxiques qui se dégagent dans l’atmosphère. Nous en avons tous dans les poumons, de cette poussière. Elle vient se coller aux artères, développa-t-il en nous rejoignant. Et les études montrent que les zones où l’on décapite les montagnes sont aussi celles où la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires est la plus importante. Partout ailleurs dans le pays, le taux d’espérance de vie augmente depuis dix ans. Chez nous, elle chute !

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

lundi 25 juillet 2022

[Barry, Sebastian] Des jours sans fin

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des jours sans fin
            (Days Without End)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2016,
                  en français en 2018
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 272

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chassé de son pays d’origine par la Grande Famine, Thomas McNulty, un jeune émigré irlandais, vient tenter sa chance en Amérique. Sa destinée se liera à celle de John Cole, l’ami et amour de sa vie.
Dans le récit de Thomas, la violence de l’Histoire se fait profondément ressentir dans le corps humain, livré à la faim, au froid et parfois à une peur abjecte. Tour à tour Thomas et John combattent les Indiens des grandes plaines de l’Ouest, se travestissent en femmes pour des spectacles, et s’engagent du côté de l’Union dans la guerre de Sécession.
Malgré la violence de ces fresques se dessine cependant le portrait d’une famille aussi étrange que touchante, composée de ce couple inséparable, de Winona leur fille adoptive sioux bien-aimée et du vieux poète noir McSweny comme grand-père. Sebastian Barry offre dans ce roman une réflexion sur ce qui vaut la peine d’être vécu dans une existence souvent âpre et quelquefois entrecoupée d’un bonheur qui donne l’impression que le jour sera sans fin. 

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

Le jeune Thomas McNulty a fui la Grande Famine irlandaise dans l’espoir d’une vie meilleure en Amérique. Aux côtés de celui qui est devenu son inséparable compagnon, John Cole, il endosse la tunique bleue et combat les Indiens dans les grandes plaines de l’Ouest, se travestit en femme pour chanter dans un cabaret, puis s’engage dans l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Et aussi, comme pour conjurer la violence qui les cerne, John et lui adoptent une fillette sioux après le massacre de tous les siens.

Les westerns modernes n’ont heureusement plus grand-chose à voir avec ceux des années trente à cinquante. Terminé le mythe des gentils et virils cow-boys confrontés à la cruauté des sauvages indiens. D’abord, en un hommage au fils gay de l’auteur, c’est un couple homosexuel qui, évoqué avec une pudeur et une délicatesse contrastant singulièrement avec les violences induites par les guerres et par la prévalence de la loi des armes en cette période de l’histoire américaine, joue le rôle principal dans cette vaste fresque. Et puis, Indiens, soldats et colons se retrouvent emportés, la plupart du temps bien malgré eux à leur petit niveau, dans une spirale infernale où s’enchevêtrent inextricablement, jusqu’à leur faire perdre toute raison, misère et famine, peurs et représailles de plus en plus terribles. Dépassés et impuissants, Thomas et John constatent amèrement que nul autour d’eux n’échappe au processus de pourrissement qui transforme peu à peu les protagonistes les plus raisonnables en incontrôlables bêtes fauves.

Alors que les massacres entre colons et indiens ne concernent déjà plus que les territoires les plus occidentaux d’Amérique, c’est bientôt le Nord et le Sud qui s’empoignent à leur tour dans un nouveau carnage dont les enjeux passent encore par dessus la tête des simples soldats employés comme chair à canon. Toujours, le regard et le bon sens paysan de Thomas traduisent en mots simples et imagés la nécessité de suivre le mouvement et de tenter de survivre, souvent tout court, parfois le moins mal possible. Et l’on demeure saisi par tant d’instinctif à-propos, exprimé avec une innocence et une sincérité encore amplifiées par la langue un peu frustre de cet homme condamné depuis la naissance à une existence des plus humbles.

Ce naturel contribue pour beaucoup à l’attachement du lecteur pour ce couple étonnant de courage et d’humanité, qui, en adoptant une fillette sioux après avoir contribué à l’extermination de sa tribu, relègue par ailleurs définitivement tout manichéisme loin de ces pages en permanent clair-obscur. Aussi brutal soit leur contexte, les personnages parviennent à y préserver, chaque fois que possible, ces tranches de bonheur qui donnent malgré tout son prix à leur vie.

Une grande réussite donc que ce roman plein d’aventure et d’émotion, écrit à la hauteur d’un humble émigré irlandais jeté dans le chaudron d’une jeune Amérique en ébullition. L’on retiendra incidemment que les Amérindiens ont de tout temps considéré l’existence d’hommes à tendance féminine et de femmes à tendance masculine, portant au moins à quatre le nombre de genres humains. (4/5)

 

 

Citations : 

Bert Calhoun meurt, et il est pas le seul. La monotonie de l’hiver et son âme de glace surgissent, et on a pas le moindre bois de chauffe. La moitié des prisonniers n’ont plus de chaussures et personne a assez de vêtements. On a pas de manteau, puisqu’on est en campagne juste l’été et l’automne. Le froid nous ronge la peau comme des rats. Une grande fosse a été creusée à l’est du camp, et tous les jours, on y pousse les morts. Ça peut aller jusqu’à trente en une nuit. Peut-être plus. Y a rien à manger, à part ce maudit pain de maïs. Trois lichettes par jour. Je jure devant Dieu qu’aucun homme peut vivre de ça. Semaine après semaine, on prie M. Lincoln de procéder à un échange. Avant, ça se passait comme ça. Mais le lieutenant Sprague adore nous dire que M. Lincoln va pas s’embêter à récupérer des squelettes. C’est-à-dire nous. Qu’il veut pas échanger des Fédérés bien dodus contre les tas d’os de l’Union. Qu’on lui est plus d’aucune utilité, ajoute Homer Sprague. Et là, il rit encore. Quelle source d’amusement on est pour lui. Une source qui devient rivière. On passe des semaines couchés. Y a aucune raison de se lever, à part quand faut traîner son pauvre cul pour aller chier. Aux latrines. Une puanteur impossible à concevoir. L’endroit est jamais nettoyé. Je vous jure que je pourrais y lire toute l’histoire du pain de maïs. La nuit, les températures plongent bien au-dessous de zéro. On dort blottis les uns contre les autres comme des limaces. On se met sur le bord à tour de rôle. On peut mourir la nuit à cause du givre qui vous prend le cœur, ce qui arrive à certains. Et là, c’est la fosse. Au bout de six mois, on s’en fout, ou presque. On essaie de survivre, mais on s’en fiche de mourir.


Toute l’armée a l’air de frémir. D’autres braves traversent le village armés de carabines. Les femmes et les enfants partent par l’arrière. Il y a beaucoup d’agitation et de grabuge chez les squaws. Leurs cris et hurlements dérivent jusqu’à nous. Le capitaine Sowell a pas d’autre choix que de rejoindre sa compagnie. Les Gatling se mettent à tirer sur les femmes. On les regarde tomber comme si elles appartenaient à un autre monde. Puis les canons ouvrent une autre sorte de feu, et une douzaine d’obus foncent sur le village. Ensuite, les soldats exécutent les ordres. On leur a ordonné un massacre, alors ils massacrent. Sinon, c’est eux qui vont mourir. Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux hésite. Il rappelle ses braves et se met à courir seul. Il court aussi vite qu’un jeune garçon. Ses jambes le propulsent à travers l’armoise. Le major lève son Enfield, vise et tire. Le grand Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux tombe, tué en plein ahurissement. Laissez rien en vie, crie le major. Tuez-les tous. Alors on se précipite comme le pire Déluge de tous les temps.
Qui vous expliquera la raison de tout ça ? Certainement pas Thomas McNulty. La sauvagerie de l’humain était présente en chacun de nos soldats ce matin-là. Des hommes que je connaissais bien et des nouveaux que je fréquentais depuis quelques jours. Tous se précipitent sur le village comme une bande de coyotes. Des braves jaillissent armés de leurs wigwams. Des squaws pleurent et supplient. Les soldats hurlent comme des démons. Ils tirent partout. Je vois Starling Carlton en tête de sa compagnie, sabre tendu vers l’ennemi. Le visage aussi rouge qu’une plaie. Sa corpulence dans un dangereux équilibre. Un danseur meurtrier. La force, le pouvoir et la terreur. Jusque dans le cœur de chaque soldat. La peur de mourir ou de prendre une balle. Une balle qui pénètre votre corps mou. Tuez-les tous. On a jamais entendu un ordre pareil. 


L’autre créature qui garde le silence, c’est Winona. Je la tiens tout contre de moi. Je fais confiance à personne. On vient d’assister à l’anéantissement de son peuple. Balayé comme la terre et le sang séché sur la veste d’un soldat d’un coup de brosse métallique. Une brosse métallique faite d’une haine bizarre et implacable. Qui a emporté jusqu’au major. C’est comme si les soldats s’en prenaient aux miens à Sligo pour les découper en morceaux. Quand ce bon vieux Cromwell a débarqué en Irlande, il a déclaré qu’il allait tous nous tuer. Que les Irlandais étaient juste de la vermine et des diables. Qu’il nettoierait le pays afin qu’un bon peuple puisse s’y installer. Qu’il en ferait un paradis. Là, j’imagine qu’on est en train de créer un paradis américain. C’est curieux que des Irlandais fassent le boulot. Ainsi va le monde. Rien de tel qu’un peuple vertueux. 
 
 
À la gare, l’énorme train crache de la fumée et de la vapeur. On dirait une machine vivante. En explosion perpétuelle. Avec d’immenses muscles allongés, et quatre hommes pour alimenter sa chaudière. Un vrai spectacle. La locomotive va tirer quatre wagons en direction de l’Est, il paraît que ça va bien se passer. La neige qui tombe sur la cheminée s’évapore en sifflant. J’aimerais pouvoir vanter les mérites du wagon de troisième classe, mais il est abominablement froid et humide. Winona et moi, on se blottit l’un contre l’autre comme des chats. On peut pas bouger d’un centimètre car nos compagnons de voyage ont emporté toutes leurs possessions avec eux. Il y a même des chèvres, et la caractéristique d’une chèvre, c’est de puer. Mon voisin est qu’une horrible pile de manteaux. Je sais même pas quelle taille fait son corps tellement il est emmitouflé. À Laramie, on a acheté des tourtes et l’un de ces infâmes pains de maïs. À vous tordre le ventre. On nous annonce une centaine d’arrêts, et le train démarre comme un danseur géant malgré sa corpulence. La grille à l’avant fend la neige tel un navire qui fend l’écume. Puis la neige propulsée en l’air passe par-dessus les toits et retombe par les fenêtres sans vitres en se mêlant au passage à la suie et à la fumée. C’est donc ça, le luxe moderne. On file dans un paysage qu’on aurait mis des jours à traverser péniblement à cheval. Le train galope comme un bison affolé. Dans deux ou trois jours, on sera à Saint-Louis. Un petit miracle. On va si vite que j’ai l’impression que nos pensées restent sur la voie, que seuls nos corps voyagent, certes non sans souffrance. On est étourdis et frigorifiés. Si on avait eu de l’argent pour la première classe, on l’aurait donné, même si c’étaient les derniers sous qu’on devait jamais voir. Aux arrêts tremblotants, on achète de quoi manger. La grosse locomotive souffle, cliquette et frissonne. C’est une bête humaine. 


À Saint-Louis, on se rend compte que tout a changé. Au port, il y a de grands entrepôts aussi hauts que des collines. Tous les affranchis se trouvent là, comme une moisson d’âme, et presque chaque visage qu’on croise sur les rives est une déclinaison du noir au marron clair. On a besoin d’eux partout. Pour transporter, suspendre, tirer. Mais ils ont plus l’air d’esclaves. Leur chef est noir, les ordres proviennent de poumons noirs. Il y a plus de fouets comme avant. Je sais pas trop dire, mais ça a l’air mieux. Winona et moi, on aperçoit pas une seule tête indienne. Mais c’est vrai qu’on traîne pas à la recherche des cafards et de la vermine des bas-fonds non plus. On fait que passer, et à vrai dire, il y a même quelque chose d’agréable, là. Saint-Louis, détruite par la guerre, avec ses maisons en ruine à cause des obus, commence à se reconstruire. L’impression que deux univers se confrontent. Est-ce que je suis américain ? Je sais pas. Winona et moi, on prend place dans les cales avec des pauvres hères comme nous. C’est un plaisir de faire un bout de trajet sur le fleuve. Ce bon vieux Mississippi. La plupart du temps, c’est une bonne fille raisonnable à la peau douce et lisse. Si vieille et pourtant dotée d’une jeunesse éternelle. Le fleuve prend jamais de rides, et si c’est le cas, ça dure que le temps d’un orage.

 

A venir sur ce blog :

 
Des milliers de lunes




 

samedi 23 juillet 2022

[Steinbeck, John] Le poney rouge

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le poney rouge (The Red Pony)     

Auteur : John STEINBECK

Traduction : Marcel DUHAMEL, Max MORISE

Parution : 1933 en anglais (Etats-Unis),
                  dès 1946 en français (Gallimard)
Pages : 280

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Jody, petit garçon rêveur et solitaire, vit dans un ranch de Californie, avec ses parents et Billy Buck, le garçon d'écurie, son ami. Sa vie est paisible, entre l'école et les travaux de la ferme. Un matin, Jody découvre dans la grange un poney rouge, un cadeau de son père. Aidé par Billy Buck, Jody entreprend de dresser Galiban, le poney. Et peu à peu arrive le moment où, pour la première fois, Jody va pouvoir monter Galiban! Mais le poney tombe malade.
Un petit garçon aux cheveux de paille, un regard timide et poli, un père sévère mais bon. Et la vie saine et rude de la ferme, un pays de grands espaces, chauffé à blanc par le soleil. Jody fait l'apprentissage de la responsabilité avec le poney qu'on lui a donné. Fort, juste et tendre.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

L'Américain John Steinbeck (1902-1968), Prix Nobel de littérature en 1962, est considéré comme « un géant des lettres américaines ». Si son roman Les raisins de la colère (1939), lauréat du Prix Pulitzer, est considéré comme son chef d'oeuvre, plusieurs de ses livres sont devenus des classiques de la littérature. Avec souvent pour cadre la Californie, ils ont pour thèmes récurrents le destin et l'injustice, notamment chez les travailleurs et les fermiers opprimés.
 

 

Avis :

Dans les années trente en Californie, le jeune Jody grandit entre l’école et les tâches qui lui sont confiées au ranch de ses parents. Lorsque son père lui offre un poney et les responsabilités qui vont avec, l'enfant s’emploie activement à son dressage avec l’aide de son ami Billy Buck, le garçon d’écurie. Mais, alors qu’approche le jour où Jody pourra enfin le monter, le poney attrape la gourme, cette redoutable angine équine.

Le drame frappe cruellement le petit garçon, amené à se battre contre ce qui prend corps pour la première fois dans sa vie : l’impuissance humaine face à l’adversité, lorsqu’elle s’acharne sur ceux que vous aimez et vous accule à d’impossibles choix. Et même si l’histoire se passe à la campagne, là où le contact proche des animaux vous aguerrit très tôt aux réalités de la vie et de la mort, les épreuves qui attendent Jody sont d’une dureté à le marquer au fer rouge, quelques scènes difficiles pouvant même interroger le classement de ce livre en littérature jeunesse. Ce qui s’annonçait comme un apprentissage autant qu’une récompense, tourne en réalité à une confrontation, précoce et brutale, aux très rudes contingences du métier de fermier dans le Far West du début du XXe siècle.

Ce court roman, qui figure parmi les toutes premières œuvres de l’auteur, annonce déjà les grands thèmes qui domineront sa production littéraire : la dure vie des ruraux ordinaires de Californie dans les années trente, en des lieux où il a lui-même vécu. Dans ces vastes espaces encore presque sauvages, vivre est un acharnement qui vous durcit dès l’âge le plus tendre, et la construction du Nouveau Monde se fait dans un étroit mélange d’espoir et de violence.

Un récit poignant, d’une simplicité brutale, où s’exprime toute la cruauté de la lutte pour la survie sur ce qui est encore une terre de conquête : un Far West qui vous rabote et vous dessèche les sentiments, pour qu’une fois racornis, ils cessent, une fois pour toutes, de vous rendre faible et vulnérable. (4/5)

 

 

Citation :  

Gitano n'était qu'un vieillard avant qu'on ne rencontre ses yeux noirs et éteints. Mais derrière ces yeux-là , il y avait une chose inconnue. Il n'en disait jamais assez long pour qu'on puisse deviner ce qu'il y avait à l'intérieur derrière ses yeux.


 

jeudi 21 juillet 2022

[Pasolini, Pier Paolo] L'Odeur de l'Inde

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Odeur de l'Inde
            (L'Odore dell' India)

Auteur : Pier Paolo PASOLINI

Traduction : René de CECCATTY

Parution : en italien en 1962,
                  en français en 1984 (Folio)
                  et 2020 (Denoël)

Pages : 144

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1961, Pier Paolo Pasolini se rend en Inde. Une découverte bouleversante de la terre sacrée, foulée pour la première fois au côté des romanciers Elsa Morante et Alberto Moravia. Le prestigieux trio italien chemine ainsi entre Bombay, Calcutta, Delhi et Bénarès.
Pasolini rapporte de ce voyage des écrits singuliers qui mêlent anecdotes, errances et réflexions sociologiques. Il y a d’abord l’émerveillement face à la beauté, la douceur de l’Inde, ses rencontres, et puis vient, très vite, l’épouvantable misère. Pasolini, intellectuel engagé, s’insurge, ne pouvant s’empêcher de tracer des parallèles entre ce système et celui de son pays natal.
Au-delà du carnet de voyage qui révèle un regard, une sensibilité, une vision de l’autre et du monde, L’Odeur de l’Inde dessine l’autoportrait en creux d’un homme face à une humanité qui le fascine et le dépasse.
René de Ceccatty, grand spécialiste de Pier Paolo Pasolini et traducteur émérite de l’italien, fait revivre dans une préface éclairante la genèse de ce récit puissant et interroge son influence sur l’œuvre du cinéaste-écrivain.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pier Paolo Pasolini est né le 5 mars 1922 à Bologne. Fils d'officier, il ne cesse toute sa jeunesse de passer de ville en ville : Bologne, Parme, Belluno, Crémone, Reggio nell'Emilia, puis Bologne encore où il fréquente l'université. En 1943, il doit partir pour Casarsa, dans le Frioul, le pays de sa mère, où il restera jusqu'en 1949. C'est là qu'il commence à écrire. Il s'établit ensuite à Rome, dernière adaptation à un milieu nouveau – celui du peuple romain et du sous-prolétariat des faubourgs. Il y dirige ensuite la revue Nuovi argomenti avec Alberto Moravia qui le considérait, dès la fin des années 50, comme le plus grand poète italien de sa génération.
Auteur de poèmes, de romans, de récits, de traductions libres de Plaute et d'Eschyle, Pasolini, qui avait collaboré à de nombreux scénarios, est devenu réalisateur relativement tard : entre Accatone (1961) et Salo ou Les Cent Vingt Journées de Sodome, il aura réalisé dix-huit films. Il est mort le 2 novembre 1975, assassiné par un voyou dans un terrain vague de la banlieue romaine.

 

 

Avis :

En 1961, invité à la commémoration du poète Tagore, Pasolini se rend en Inde en compagnie des écrivains Alberto Moravia et Elsa Morante. Pendant que ses « collègues » rentrent sagement à l’hôtel le soir, lui, appelé par « l’odeur de l’Inde », déambule dans la nuit à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui, par milliers, dorment à même les trottoirs et le long des plages.

Ses rencontres furtives avec la misère, limitées par l’incompréhension de la langue, le fascinent autant qu’elles l’épouvantent. Alors, tandis que, ne connaissant rien ou presque de la société indienne, il s’accroche désespérément à ses références européennes pour ne pas perdre tout à fait pied face au choc, submergé malgré tout par un tsunami d’impressions et d’émotions où surnagent révolte et compassion, il tente tant bien que mal, non sans naïveté et parfois même à l’emporte-pièce, d’analyser ce qu’il perçoit des mœurs du pays.

Il s’interroge ainsi sur les raisons du système de castes, s’étonne de ce qu’il croit voir de tolérance à la diversité religieuse, s’insurge contre le snobisme de la bourgeoisie montante locale, enfin égratigne ce qui lui semble d’immobilisme chez Nehru tout en se félicitant des initiatives de Soeur Teresa. Et si clairement l’Inde l’impressionne et l’envoûte, sa quête d’explications ne se départit jamais d’une certaine forme de refus critique. S’y reflète sans doute l’esprit d’un écrivain qui ne donna jamais dans la tiédeur ni dans la résignation, mais s’engagea toujours résolument dans un combat semé de polémiques, liées à la radicalité de ses idées.

Moravia, qui relata ce même voyage dans Une certaine idée de l’Inde, déclara : C'est un pays d'une originalité extrême, un pays qui contraint le voyageur à prendre position. Pour ma part, cela consiste à accepter sans m'identifier ; pour Pasolini - et on peut le dire de toute sa vie - il s'agissait de s'identifier sans accepter vraiment. Dans la confrontation à ce sous-continent dont on dit que personne ne revient indemne, c’est donc tout autant un certain visage du grand écrivain italien, qu’une vision particulière de l’Inde, que nous fait découvrir son récit de voyage. (4/5)

 

 

Citation :

Chaque fois qu’en Inde on laisse une personne, on a l’impression d’abandonner un moribond qui va se noyer au milieu des épaves d’un naufrage.


 

mardi 19 juillet 2022

[Goby, Valentine] Murène

 

 

 
 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murène

Auteur : Valentine GOBY

Editeur : Actes Sud

Parution : 2019                 

Pages : 384

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Hiver 1956. Dans les Ardennes, François, un jeune homme de vingt-deux ans, s’enfonce dans la neige, marche vers les bois à la recherche d’un village. Croisant une voie ferrée qui semble désaffectée, il grimpe sur un wagon oublié… Quelques heures plus tard une enfant découvre François à demi mort – corps en étoile dans la poudreuse, en partie calciné.

Quel sera le destin de ce blessé dont les médecins pensent qu’il ne survivra pas ? À quelle épreuve son corps sera-t-il soumis ? Qu’adviendra-t-il de ses souvenirs, de son chemin de vie alors que ses moindres gestes sont à réinventer, qu’il faut passer du refus de soi au désir de poursuivre ? 

Murène s’inscrit dans cette part d’humanité où naît la résilience, ce champ des possibilités humaines qui devient, malgré les contraintes de l’époque – les limites de la chirurgie, le peu de ressources dans l’appareillage des grands blessés –, une promesse d’échappées. Car bien au-delà d’une histoire de malchance, ce roman est celui d’une métamorphose qui nous entraîne, solaire, vers l’émergence du handisport et jusqu’aux Jeux paralympiques de Tokyo en 1964.

À l’origine du roman, l’image du champion de natation Zheng Tao jailli hors de l’eau aux Jeux paralympiques de Rio en 2016, qui flotte en balise cardinale parmi les remous turquoise. Je contemple l’athlète à la silhouette tronquée, son sourire vainqueur, sa beauté insolite. Autour, les gradins semi-vides minorent cette victoire. Je m’aperçois que j’ignore tout de l’his­toire du handisport, ce désir de conformité avec les pratiques du monde valide en même temps que d’affirmation radicale d’altérité, qui ques­tionne notre rapport à la norme. À travers le personnage de François, sévèrement mutilé lors d’un accident à l’hiver 1956, Murène en restitue l’étonnante genèse.

Mes romans s’attachent souvent à des per­sonnages en résistance, luttant obstinément contre les obstacles, dont ils viennent à bout. François est de ceux-là, seulement la volonté ne suffit pas. À une époque où balbutie encore la rééducation, et où l’appareillage ne parvient pas à compenser les manques de son corps, l’imagination est encore le plus puissant recours contre le réel, que François tente de plier à ses désirs.

Mais Murène est moins l’histoire d’un com­battant que d’un mutant magnifique : la trans­formation profonde d’une identité et d’un rapport au monde quand l’obstacle devient chance de métamorphose. Le handisport en sera l’artisan, qui substitue alors à l’idée de déficience celle de potentiel, une révolution du regard et de la pensée. Dans l’eau des piscines, François devient semblable aux murènes, créa­tures d’apparence monstrueuse réfugiées dans les anfractuosités de la roche, mais somptueuses et graciles aussitôt qu’elles se mettent en mou­vement.

L’œuvre d’Ovide évoque tour à tour les méta­morphoses punitives qui emmurent les êtres et celles qui les délivrent. François connaît l’une puis l’autre, l’impuissance face à la tragédie que l’existence lui impose, mais aussi et surtout une mutation patiente, solaire, qui l’ouvre à des possibles insoupçonnés.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentine Goby publie depuis quinze ans pour les adultes et pour la jeunesse. Elle reçoit en 2014 treize prix littéraires pour Kinderzimmer, paru chez Actes Sud. Passionnée par l'histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d'exploration littéraire essentiel. Murène est son treizième roman.

 

 

Avis :

En 1956, un accident laisse François pour mort. Contre toute attente et après un long comas, le jeune homme de vingt-deux ans survit. Mais il est grièvement brûlé et a dû être désarticulé des deux épaules. A la torture de la douleur s’ajoute celle d’une vie à réinventer, malgré le refus de soi et le regard d’autrui, dans l’humiliation de la dépendance et de mille renoncements quotidiens. A cette époque, les possibilités d’appareillage sont extrêmement limitées pour son cas. C’est dans le sport, plus précisément la natation, que François va progressivement retrouver l’estime de soi et le goût de vivre.

Le sujet est grave et ne peut laisser de marbre. Symbolisé avec force par l’image du mannequin Stockman sans épaules, le thème de l’infirmité physique est ici exploré posément et sans pathos, au travers d’un personnage fictif d’un parfait réalisme et d’une lumineuse humanité. Ce livre est d’abord le portrait bouleversant, tout en nuances et sans la moindre complaisance, d’un être dépossédé de ce qui faisait sa vie, son identité sociale et sa dignité humaine, en même temps que de son intégrité corporelle et de ses capacités physiques. Infirme, François sort de la sphère qui était la sienne, pour se retrouver marginalisé sur un bas-côté de la vie. A peine s’il se sent encore considéré comme un humain à part entière, tant seule sa différence tend à le définir dans les regards portés sur lui.

Lorsque François se met en tête d’apprendre à nager sans bras à la fin des années cinquante, personne n’imagine alors que le sport, la compétition et l’exploit puissent être du ressort de personnes estropiées. Son parcours du combattant est l’occasion de retracer l’émergence du handisport et la création des jeux paralympiques, dans une intéressante rétrospective historique qui fait prendre conscience du chemin parcouru depuis. C’est d’ailleurs la médaille d’or et le record mondial du nageur chinois sans bras Tao Zheng, en 2016, qui a servi de déclic à l’écriture de ce roman, clairement sous-tendu par une documentation approfondie.

Ce livre plein d’empathie et d’une grande beauté d’écriture est un magnifique hommage à toutes les personnes souffrant d’infirmités et aux extraordinaires capacités de résilience dont l’espèce humaine sait faire preuve. Si la science n’a pas fini de faire progresser chirurgie et appareillages, du chemin peut aussi être encore parcouru dans l’acceptation et l’oubli de la différence. Alors que la malchance ou la fatalité contraignent certains d’entre nous à faire face au handicap ou à l’infirmité, l’obstacle supplémentaire de la discrimination et de la dévalorisation ne devrait jamais venir alourdir le destin. (4/5)

 

Citations :

C’est le chirurgien qui le lui a appris, s’adresser aux malades même s’ils sont à demi conscients, même s’ils dorment, même en coma profond. Elle dit qu’elle parle tous les jours à un homme endormi depuis un an, on ne sait jamais s’il y a une brèche, même étroite, si la voix s’y engouffre à la façon d’une eau dans la fissure d’un mur, un goutte-à-goutte patient qui à la fin peut faire écrouler le mur – des métaphores de plombier, elle s’excuse, son père est plombier.
 

Il décrète le corps étranger à lui-même, il se persuade. Mais la morphine manque, si souvent. Mais le corps ruse et le torture : il n’a pas de phalanges et ses phalanges fourmillent ; il n’a pas de paumes, des décharges électriques les traversent ; la vieille fracture de son pouce droit se réveille, sa montre se fait enclume à son poignet, il n’a ni pouces ni poignets ; il a d’atroces mirages de chairs écrasées tordues à la place des bras. Mais les nuits précédant les pansements sont tunnels de terreur qui anticipent la souffrance, la devancent, la redoublent. Les pansements ont raison de ses fantasmes de mise à distance. Mum écrit sa joie de le savoir conscient, elle n’a pas idée de ce que ses nerfs endurent, du supplice de la chair à l’arrachage des peaux, de l’odeur de charogne dont l’eau de Cologne et l’essence d’eucalyptus ne viennent jamais à bout. Il supplie qu’on le délivre mais on craint la surdose de morphine, les nausées, l’extrême constipation. Quand ils lui accordent enfin du Dolosal, il se rétracte au fond de sa grotte. Il espère le bloc opératoire. Il l’attend, qu’importe ce qu’ils feront du corps dans ce temps mort, l’anesthésie effacera jusqu’à son nom, les vingt et un grammes de conscience qui lui restent, farewell.
 

Chaque réveil est un cauchemar. Il pense à Grandma à qui la nuit ramenait Jack, son mari, gommait la catastrophe. Le sommeil était une régression heureuse dont la splendeur n’apparaissait pleinement qu’à rebours, au matin, quand Grandma redécouvrait la mort de Jack. Il était re-mort. Elle n’était pas de celles qui dressent le couvert pour l’absent, prient et parlent aux spectres. Le jour, elle savait. La nuit elle oubliait, la blessure se rouvrait à l’aube et cette répétition de la mort n’en atténuait pas la violence. Jack mourait tous les jours. François a des Jack à la place des bras. Tous les jours on ampute François et des fantômes convoquent les manques, histoire qu’il en soit sûr : il est foutu.
 

Le pire est passé, avait écrit Robert il y a plusieurs semaines, persuadé que survivre était le plus grand défi. Vivre exige un effort colossal.
 
 
Il ne pourra plus se brosser les dents, boutonner une chemise, se raser, cirer-lacer-délacer ses chaussures, enduire un mur, pincer la joue de Sylvia, boire une chope, attraper un ballon, écrire une lettre, sculpter un bâton, glisser la clé dans la serrure, déplier le journal, rouler une cigarette, tirer la luge, décrocher le téléphone, se peigner, changer un pneu de vélo, ceinturer son jean, se torcher, payer à la caisse, couper sa viande, se suspendre aux branches, tendre un ticket de métro, héler le bus, applaudir, mimer Elvis à la guitare, signer, serrer une fille contre lui, danser avec une fille, donner la main à une fille, passer les cheveux d’une fille derrière son oreille, dénouer un ruban, toucher l’oreille d’une fille, la cuisse d’une fille, le ventre d’une fille, le sexe d’une fille, son sexe à lui, se pendre, s’ouvrir les veines, se tirer une balle, même se foutre en l’air il ne peut pas. Chaque jour s’allonge la liste des gestes impossibles, si écrasante qu’elle éteint toute résistance, il se résigne aux consignes médicales.       
Le plus dur est passé, affirmait Robert. 


La science a beau avoir désenchanté les monstres au XIXe siècle, les déclarer œuvres de la nature et non du diable, si on ne les jette plus comme à Sparte dans le gouffre des Apophètes ou comme à Rome au fil du fleuve, il est d’autres bas-fonds où nos yeux les relèguent. Le dégoût. Le rire. La pitié poisseuse qui console de nos propres misères. 


Ne vous méprenez pas, on est petits. Tout est à faire. Une poignée de participants pour chaque activité, c’est très confidentiel encore. Le sport pour handicapés est pratiqué quasi exclusivement en rééducation, autrement dit à l’hôpital, exception faite des sourds qui font du sport en club depuis 1918 eux, ils ont une avance considérable… et des aveugles. C’est du sport d’hôpital, donc, et le plus souvent en institution militaire. Après l’hôpital, il n’y a plus de structures d’accueil. Nous voulons les développer.
Les mots franchissent ses lèvres en slogans qui claquent : rétablissement physique, autonomisation, convivialité, confiance en soi, dépassement moral. Et il rappelle la devise de de Lattre qui a porté son engagement contre Hitler : “Ne pas subir.”       
— Le but, c’est aussi de reprendre sa place dans la communauté des gens normaux. Vous comprenez ?       
De se réintégrer, de refuser l’exclusion sociale. La norme est clairement établie, deux bras deux jambes greffées à un tronc, l’ensemble complètement fonctionnel, plus on s’écarte du modèle dominant plus on glisse vers l’exclusion.


Le voile des mariées. Un fin réseau de mailles, plus d’ajours que de fils. Ce ne sont pas des trous, ce sont des ajours. Le tissu est entier comme il est. Pas d’accrocs à recoudre. La dentelle est pareille. Faite d’ajours. La résille aussi, les filets pour tenir les coiffures, les chignons des danseuses… Je veux être comme le tulle, entier avec mes ajours. Pas de prothèse.
 
 
(…) elle évoque sa détestation du mot infirme – celui qu’une incapacité intrinsèque empêche d’agir –, lui préférant handicapé – celui qui a pioché une mauvaise mise, ce qui ne préjuge en rien de ses possibilités réelles, donne une chance au combattant en lui. 


— Vous parliez de ghetto en évoquant les jeux de Stoke Mandeville. Vous disiez que vous trouviez dommage que les handicapés soient séparés entre eux de façon si hermétique dans les rencontres sportives en général, médullaires d’un côté, amputés de l’autre si j’ai bien compris… Tout de même, ici, à la piscine, vous ne vous sentez pas dans une sorte de ghetto ? On nagera peut-être un jour avec des tas de paralysés et de polios, des aveugles, des sourds, tout ce que vous voulez… N’empêche, il est énorme le mur qui nous sépare des gens normaux. Vous avez beau dire, on y est, dans le ghetto.       Philippe Braque avale une gorgée de bière.       
— Vous nageriez avec des valides ?       
— Non.       
— Vous voyez.       
— Quoi ?       
— Le ghetto, comme vous dites, ce n’est pas si mal.       
— L’entre-soi me déprime.       
— Je n’ai pas de solution.       
Philippe suce une olive, crache le noyau.       
— Les déportés ont des associations. Les anciens combattants ont des associations. Ce qu’ils ont vécu, ils ne peuvent pas le partager avec tout le monde. Ou bien difficilement. Nous c’est pareil.       
— On n’en parle pas entre nous, de nos histoires.       
— Encore heureux !       
— C’est quoi le but alors ?       
— Vous n’êtes pas qu’un handicapé, Sandre. Mais vous êtes ça aussi, vous pratiquez le sport avec des handicapés parce que ça vous sécurise. Ça ne fait pas de vous un extraterrestre ni un paria, en tout cas de mon point de vue. Tenez, je fais du sport à l’Amicale mais ma femme et mes gosses ont deux jambes et deux bras, mon patron et mes collègues pareil, je vais au cinéma, au marché comme n’importe qui, en vacances quelquefois, il se trouve que j’ai perdu une jambe, voilà tout. L’Amicale c’est une halte. Mieux, un sas. Pas un cachot.
 
 
— Tu nages quoi ?
— La brasse, sur le ventre et le dos. Un peu le crawl.
Robert avait souri :    
 — Enfin la brasse, le crawl… façon de parler !     
François avait fixé son père :      
— Comment ça, façon de parler ?     
Mum s’était levée, sentant l’air s’électriser, quelqu’un en veut encore ?
— Parce que ce n’est ni de la brasse ni du crawl.     
— Ah bon ?     
— De la brasse et du crawl sans bras… ttttt.     
— Bon, avait coupé Claude, en tout cas c’est bien que tu te bouges. Le sport ça fait circuler le sang.     
— Le sport, le sport… avait continué Robert en lui versant du vin. Mettons de l’activité physique. Ce n’est pas du vrai sport.     
Pas du vrai sport. La phrase résonnait dans la tête de François qui ne se défendait pas, plus vaincu encore qu’avant de passer à table. Pas un vrai corps, donc pas du vrai sport, la première assertion commandait toutes les autres, pas un vrai frère, pas un vrai fils, un vrai amant, un vrai amoureux, un vrai prof, un vrai ami, un vrai homme. Un handicapé en toutes choses.


Il vient de battre le record du monde en une 1 minute 10 secondes et 84 centièmes. On ne voit plus que le gros plan de son visage crispé par l’effort, et les séquelles d’une rage froide, carnassière. Il tient l’or et le record du monde. “Supercrip !” titreront les journaux, exulteront les commentateurs, l’infirme d’exception, le handicapé génial, le donneur de leçons de vie, le courage fait homme. François Sandre verra un champion. Un guerrier au visage de guerrier. Une image de la puissance. Et il maudira les médias qui louent le handicapé et négligent l’athlète. Au moins célèbrent-ils une forme d’exploit.