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lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère

  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782386630378  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

samedi 15 février 2025

[Grainville, Patrick] La nef de Géricault

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nef de Géricault

Auteur : Patrick GRAINVILLE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Géricault a vingt-six ans quand il entreprend de mettre en scène un fait divers retentissant : le naufrage de La Méduse qui a eu lieu, deux ans plus tôt, en 1816. Géricault ose ! Il joue sa vie qui sera courte sur un tableau géant. Il affronte, seul, la toile blanche qu’il vient d’acheter, cinq mètres de haut et sept de large. C’est un défi, une invraisemblable prouesse dans l’atelier parisien du Roule. Entre 1818 et 1819, il se bat avec ses démons. C’est la fin de la passion clandestine qui le lie à sa tante par alliance, Alexandrine. Le radeau est d’abord un naufrage intime avant de devenir politique. Géricault fait parler les rares témoins survivants de la catastrophe qui se succèdent, les modèles souvent célèbres dont Eugène Delacroix. La nuit tombe, Géricault vient regarder sa journée de travail, ses esquisses, ses portraits. Son corps-à-corps avec le chef-d’œuvre l’épuise. Il est dévoré par le doute. Il meurt en ignorant que le Louvre va acheter, enfin, la Nef de sa folie clairvoyante. Le Radeau de la Méduse que le monde entier vient aujourd’hui contempler.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants, aux Éditions du Seuil. Il a été élu à l’Académie française en 2018.

 

Avis :

Les peintres s’invitent régulièrement dans les romans de Patrick Grainville. Cette fois, c’est la fougue romantique et exaltée de Théodore Géricault qui, trouvant son point d’orgue dans son célèbre Radeau de la Méduse, vient nourrir les somptueuses démesures de sa prose.

A l’origine du fameux tableau, une terrible histoire vraie défraye la chronique en 1816, lorsqu’en envoyée au Sénégal au sein d’une flottille militaire pour y reprendre possession de ce territoire colonial, la frégate la Méduse confiée à un commandement inexpérimenté s’échoue sur le banc d’Arguin, au large de la Mauritanie. Cent quarante sept marins et soldats, quelques officiers et une cantinière s’entassent sur un radeau de fortune. Après treize jours d’une errance sans nom, sans eau potable ni vivres, entre mer démontée, bagarres et mutineries, enfin cannibalisme, quinze rescapés seulement finiront par être secourus.

Surnommé le « naufrage de la France », le drame provoque un scandale retentissant que la monarchie de Louis XVIII tente d’étouffer. Géricault décide pour sa part de lui consacrer une toile de très grande dimension, cinq mètres de haut et sept de large, destinée à être présentée au Salon de 1819. L’accueil de la critique et du public sera acerbe. Pourquoi mettre en lumière un tel désastre national, qui plus est doublé du tabou de l’anthropophagie ? En attendant, le peintre multiple les études et les versions de son radeau, s’intéresse au récit des survivants, stocke des restes humains pour mieux les représenter dans son atelier empuanti.

L’on assiste aux affres de sa création, nourrie de celles de sa vie privée, tumultueuse et scandaleuse aussi alors qu’une passion interdite le lie à sa tante à peine plus âgée. Passionné, l’homme est de tous les excès et chevauche la vie comme les chevaux dont il a la passion, à bride abattue et jusqu’à s’en rompre le cou à même pas trente-trois ans. La plume sans fausse pudeur de Patrick Grainville épouse l’animalité sauvage de sa peinture équine, s’enflamme de l’ardeur charnelle de sa passion amoureuse, souffre de ses désarrois de génie torturé. Au corps-à-corps du peintre avec sa toile, tout entier dans le dépassement de son art et des conventions, répondent les envolées lyriques d’une écriture bouillonnante et flamboyante, devenue prolongement du pinceau.

Un souffle épique traverse cette passionnante fresque romanesque, à la fois portrait habité d’un peintre visionnaire, aujourd’hui considéré comme le père du romantisme, et récit baroque d’une genèse artistique aussi impressionnante que l’histoire vraie qui l’inspira. Géricault-Grainville, ou la rencontre de deux inimitables démesures. (4/5)

 

Citations :

En novembre 1817, Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Henri Savigny publient leur récit du naufrage de La Méduse. Géricault envoûté. La grande image l’envahit. Un désir impossible. Ce qui se joue est infini. Le Louvre, la vie éternelle. Certes, il y a le sourire médusant de la Joconde. Mais le tableau du XIXe siècle le plus central, le plus fameux, c’est Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Les détails donnés par le géographe Alexandre Corréard et le chirurgien de marine Jean-Baptiste Henri Savigny sont féroces, rien n’est éludé. Géricault est aux prises avec le témoignage de la fureur de survivre. Sous le coup d’un délire de violence inouïe ! Il va ruminer les scènes, leur crescendo, le départ de La Méduse et de ses colons pour le Sénégal, Saint-Louis, l’échouage sur le banc d’Arguin. Et la fabrication du radeau, son errance monstrueuse. C’est le microcosme de l’horreur. Un miroir de l’humanité vraie. Une lutte pour la survie sans merci, au prix du crime, du cannibalisme, de spéculations et de calculs vertigineux de cynisme… La raison du plus fort triomphe, au paroxysme. Environ cent quarante-sept personnes sur un radeau de vingt mètres sur sept, treize jours de solitude sur l’océan. Quinze survivants au moment du sauvetage. Telle est la soustraction macabre. Géricault : vingt-sept ans. Quand prend-il la décision ? Quand ose-t-il ? Il s’agit bien de peindre l’impossible. Le dire, encore, passer par les mots, est pensable. Le langage garde un degré d’abstraction. Mais le montrer, exhiber le calvaire et ses supplices. Le mal. L’animalité inhumaine.


Corréard et Savigny avaient défendu leur peau contre les naufragés les plus démunis. Les privilégiés, les supérieurs, protégés par deux barriques de vin de chaque côté. Dans leur livre, Corréard et Savigny révèlent un mépris raciste pour les rebelles (dont on sait qu’ils sont espagnols, italiens, noirs, anciens esclaves). Les deux auteurs précisent leur charge contre « l’élite des bagnes », « ce ramassis impur » qu’on avait enrôlé pour la défense de la colonie du Sénégal. Surtout celui qui aurait pu attaquer le premier : « Cet homme était asiatique, et soldat dans un régiment colonial. Une taille colossale, les cheveux courts, le nez extrêmement gros, une bouche énorme et un teint basané lui donnaient un air hideux. » On a beau être géographe, quasi républicain, comme Corréard, et chirurgien de marine, comme Savigny, on n’en trimballe pas moins les lourds préjugés de l’époque qui justifient la violence de la riposte contre les matelots et les simples soldats tentant d’échapper à leur emplacement le plus précaire. Sauve qui peut ! Nulle fraternité sur le radeau. D’un côté, les chefs, leurs affidés, et les misérables, de l’autre côté. L’homme à l’état brut, tuant l’homme ou le jetant vivant à la mer pour se faire de la place. Il faut bien respirer un peu ! Une boucherie asymétrique, si l’on peut dire… Tout le reste est un pieux bavardage d’imposteurs théoriques. Béranger, avec ses chansons républicaines, peut aller se rhabiller. Sur le radeau sauvage régna la loi du plus fort. C’est cette jungle que Géricault doit peindre, en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains désespérés dans un périmètre si ramassé ? Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavilette trouvait presque supportables ses campagnes napoléoniennes au regard du carnage de cette nuit horrible.


Mon siècle préféré est celui de Louis XIV, de Racine, qui fut l’historiographe du roi, de Molière, qui joua ses pièces à la cour… Le Grand Siècle. Ce sont de bien petits siècles et de mauvais sires qui ont suivi. Mais le monde redevient vite ce qu’il est : le radeau de La Méduse, chère madame. Vous nous mettez, vous et moi, M. Géricault, Horace Vernet, Ingres et tous les gens paisibles que vous voyez évoluer avec civilité, oui, vous nous enfermez sur un radeau, dans une cave, sur une île déserte, n’importe quelle souricière, et très vite, au lieu d’avoir un accord, un compromis, vous aurez des hostilités terribles de caractère, de sexe, d’appartenance sociale. Des clans naîtront, des ennemis, une guerre à mort.
 
 
Louis XVIII, obèse, podagre et rongé par l’artériosclérose. Le roi pourrit avec courage, auréolé de puanteur. Son carrosse promène la marmelade mauve de ses orteils. Sa jambe se détache. Le roi est un amas de pestilence. C’est un éboulis sur un trône. Il meurt le 16 septembre 1824. Il rejoint Louis XIV et Louis XV qui se décomposèrent de leur vivant. Louis XVI, coupé vif, mourut propre.


 

vendredi 12 juillet 2024

[Nore, Aslak] Le cimetière de la mer

 



J'ai aimé

 

Titre : Le cimetière de la mer
            (Havets kirkegård)

Auteur : Aslak NORE

Traduction : Loup-Maëlle BESANÇON

Parution : en norvégien en 2021
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La matriarche d’une riche dynastie norvégienne se suicide sur le domaine familial. Elle laisse derrière elle le mystère d’un testament disparu et un manuscrit, seule trace d’un drame familial : une catastrophe maritime durant la deuxième guerre mondiale dans laquelle son mari et des centaines de personnes ont perdu la vie. Sa petite-fille se lance à la recherche de ce testament. Aidée par un journaliste, ancien agent des services du renseignement qui a ses propres motivations, elle se retrouve plongée dans le passé labyrinthique de la famille. Une histoire sombre et hantée de secrets, de trahisons et d’amours vouées à l’échec.
Le cimetière de la mer est une fresque sociale, une saga familiale et un drame sur le pouvoir et l’héritage inspiré à la fois des grands récits du XIXème siècle et des séries télévisées d’aujourd’hui.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1978, Aslak Nore a rejoint le bataillon d’élite norvégien Telemark en Bosnie, avant de travailler comme journaliste au Moyen Orient et en Afghanistan. Il est l'auteur de plusieurs best-sellers et a reçu le prix Riverton du meilleur roman policier en Norvège en 2018.

 

 

Avis :

Le suicide inattendu et la disparition du testament de sa doyenne Vera Lind placent soudain le clan dynastique des Falck, riches armateurs de pères en fils depuis presque deux siècles, face à un conflit de succession. Des deux branches ennemies de cette famille norvégienne, laquelle héritera de la fortune et du pouvoir ? Celle d’Olav, le fils de Vera et le dirigeant actuel de la puissante fondation SAGA ? Ou celle de Hans, le célèbre et charismatique médecin humanitaire, né d’un mariage antérieur à celui de Vera avec le patriarche de l’époque ? Ebranlée par la disparition de sa grand-mère et par certains comportements troubles de son père en ces circonstances, Sasha, la fille d’Olav, décide de profiter de ses fonctions de responsable des archives de la société pour mener l’enquête. Quels secrets, si embarrassants qu’ils ont autrefois empêché la publication d’un récit autobiographique de Vera, lui aussi disparu, se cachent-ils donc derrière l’honorable réputation des Falck ? Et que s’est-il réellement passé lors du naufrage de l’express côtier DS Prinsesse Ragnhild, qui, en 1940, devait coûter la vie de son grand-père et miraculeusement épargner Vera et son nourrisson Olav ?

L’on ne remue pas les boues du passé sans risque. C’est ce que le récit nous laisse constater en ménageant ses effets de suspense, à mesure qu’aux secrets de cette famille fictive, se mêlent politique et faits historiques authentiques, parfois méconnus, des années quarante à nos jours. De la résistance intérieure au nazisme révélée à l’occasion du naufrage, célèbre en Norvège, de l’express côtier qui, en 1940, coûta la vie de quelque 300 passagers, dont bon nombre de soldats allemands à son bord, aux cellules « stay-behind », ces réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la Guerre froide pour protéger l’Europe de l’Ouest d’une invasion soviétique, en passant par les dérives privées de la lutte contre l’État islamique, l’auteur qui fut membre de l’armée de l’OTAN en Bosnie, puis journaliste dans les forces norvégiennes et américaines en Afghanistan et en Irak, inscrit son histoire dans une perspective bien sombre et bien éloignée de la version officielle de l’histoire nationale norvégienne.

Le résultat est un roman foisonnant, entre saga familiale, thriller psychologique et polar géopolitique, dont, nonobstant quelques longueurs, l’on vit avec curiosité les aventures pleines de coups de théâtre. Plus que ses intrications familiales savamment construites pour nous tenir en haleine, ce sont son épaisseur historique et ses coups de projecteur sur quelques aspects méconnus de la politique extérieure de la Norvège ce dernier siècle qui font le principal intérêt de ce livre. A noter qu’Aslak Nore a déjà suscité la polémique dans son pays à l’occasion de publications précédentes, comme son essai Extremistan en 2009, non traduit, où il exprimait, à propos de l’immigration, ses interrogations quant à l’extrémisation « pour le meilleur et pour le pire » de la Norvège. (3,5/5)

 

 

Citations :

La mort ne m’effraie pas. Au fond, le plus dur est la douleur qu’elle cause aux proches, et avec l’âge ce chagrin s’amoindrit fortement. Paradoxalement, la mort cesse dès lors qu’elle survient. Elle n’existe qu’aux yeux des vivants.

Il était libre, sorti de la pire prison sur terre. Il aurait dû être heureux. Pourquoi n’était-ce pas le cas ? Il se surprenait à regretter cette période derrière les barreaux. Pas les passages à tabac, la torture et les maladies, bien sûr. Non, il regrettait le temps où il rêvait à la liberté. Toutes les prisons du monde sont pleines de rêves. C’est le seul luxe qu’aucune geôle ne peut retirer aux détenus. Or aujourd’hui les rêves avaient disparu, il ne restait plus que la réalité.

J’ai l’impression d’entendre les mêmes paroles que celles que prononcent de nombreux autres vétérans, constata le médecin-chef. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les missions elles-mêmes, aussi dramatiques soient-elles, serais-je tenté de dire. C’est le retour.

Peut-être suis-je le seul à le ressentir ainsi, mais est-il possible d’être aussi malheureux et heureux en même temps que l’on peut l’être à quatorze ans ? À cet âge, notre passé se résume à presque rien. Tout ce que l’on a, ce sont des rêves. Puis on construit sa vie, et les rêves peu à peu s’estompent. Et quand on meurt, les rêves ont disparu, seul le passé demeure.

 

jeudi 26 octobre 2023

[Grann, David] Les naufragés du Wager

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les naufragés du Wager
           (The Wager: A Tale of Shipwreck,
           Mutiny, and Murder)

Auteur : David GRANN

Traduction : Johan-Frédérik HEL GUEDJ

Parution :  2023 en anglais (USA)
                   et en français (Sous-Sol)

Pages : 448

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1740, le vaisseau de ligne de Sa Majesté le HMS Wager, deux cent cinquante officiers et hommes d’équipage à son bord, est envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du commodore Anson en mission secrète pour piller les cargaisons d’un galion de l’Empire espagnol. Après avoir franchi le cap Horn, le Wager fait naufrage. Une poignée de malheureux survit sur une île désolée au large de la Patagonie. Le chaos et les morts s’empilant, et face à la quasi-absence de ressources vitales, aux conditions hostiles, certains se résolvent au cannibalisme, des mutineries éclatent, le capitaine commet un meurtre devant témoins. Trois groupes s’affrontent quant à la stratégie à adopter pour s’en échapper. Alors que tout le monde croyait que l’intégralité de l’équipage du Wager avait disparu, un premier groupe de vingt-neuf survivants réapparaît au Brésil deux cent quatre-vingt-trois jours après la catastrophe maritime. Puis ce sont trois rescapés de plus qui atteignent le Brésil trois mois et demi plus tard. Mais une fois rentrés en terres anglicanes, commence alors une autre guerre, des récits cette fois, afin de sauver son honneur et sa vie face à l’Amirauté et au grand public.

Reconstitution captivante d’un monde disparu, Les Naufragés du Wager de David Grann est un formidable roman d’aventures et une réflexion saisissante sur le sens des récits. Un grand livre par l’un des maîtres de la littérature du réel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1967 à New York, David Grann est depuis 2003 journaliste au New Yorker. Salué par ses pairs, il fut finaliste du prestigieux National Magazine Awards en 2010. Il est l’auteur de plusieurs reportages fameux Un crime parfait (2009), Le Caméléon (2009), Trial by Fire (2010), Chronique d’un meurtre annoncé (2013) et The Yankee Comandante (2015), rassemblés dans le recueil Le Diable et Sherlock Holmes (Editions du sous-sol, Points). Il est aussi l’auteur de La Cité perdue de Z (Points), de La note américaine (Pocket) et de The White Darkness (Editions du sous-sol, Points).

 

 

Avis :

Nul besoin d’inventer pour écrire des histoires plus extraordinaires que les plus formidables des fictions : le journaliste et écrivain américain David Grann, plébiscité et adapté par les plus grands noms du cinéma outre-Atlantique, a l’art d’exhumer de la réalité des aventures à ce point incroyables qu’il lui faut se battre, armé de l’irréprochable rigueur de sa documentation et de la précision sans concession de sa plume, pour que leur narration en paraisse plausible.

Il lui aura donc fallu cinq ans d’un minutieux travail d’enquête, à recouper les documents de l’époque, journaux de bord et rapports maritimes, à explorer ouvrages et précis de marine, de chirurgie ou encore d’horlogerie, sans compter les études universitaires sur Stevenson, Melville et Byron – les premiers s’étant inspiré de cette histoire pour leurs romans, le dernier des récits de son grand-père rescapé du naufrage –, à se rendre sur place aussi, sur l’île Wager – ce bout de terre désolée, battue par les tempêtes du Pacifique Sud au large de la Patagonie, où subsistent encore des traces du navire perdu –, pour insuffler la vie dans un récit époustouflant, aussi vrai que nature.

En 1740, le Wager et ses deux cent cinquante hommes appareillent au sein d’une petite escadre de la Couronne britannique, avec pour mission la capture d’un galion espagnol revenant des Indes chargé d’or. Retardée par les avanies d’un recrutement si difficile qu’il a fallu rafler l’équipage parmi les indigents, les repris de justice et les vétérans malades ou estropiés, l’expédition aborde l‘enfer du Cap Horn à la pire des saisons. Drossé sur les rochers d’un bout de terre surgi des ouragans, le Wager se disloque, laissant miraculeusement la vie sauve à une partie de l’équipage et de ses officiers. Habitués à la vie infernale du « monde de bois », cette prison flottante coupée du monde où sévissent sans merci promiscuité, épidémies – typhoïde, typhus, scorbut – et autorité de fer, les survivants vont pourtant passer, sur leur île déserte, par tous les cercles imaginables de l’enfer. Mutinerie, cannibalisme, meurtre, jalonneront les quelque six mois de la terrible robinsonnade, avant que le groupe, scindé en différentes factions, ne trouve le moyen d’embarquer sur des gréements de fortune pour plus d’un an d’une navigation hagarde vers la civilisation. La poignée de fantômes méconnaissables et à peine humains que le monde stupéfait verra surgir d’un presque au-delà n’en auront pour autant pas fini de se battre pour défendre leur peau. Commencera alors en effet l’heure des comptes, ceux à rendre à la Justice de l’Amirauté au regard de l’impitoyable code maritime britannique. Et l’on ne badine pas, ni avec l’abandon de poste, ni avec la mutinerie…

Loin de la seule restitution journalistique d’une colossale enquête mais sans pour autant s’autoriser la moindre facilité romanesque, la narration s’anime d’une vie qui se nourrit de la puissance d’évocation d’un style net et précis, capable de rendre en quelques mots le grain d’une atmosphère ou d’une situation. Sur un rythme vif et fluide superbement servi par la traduction de Frédérik Hel Guedj, le souffle du récit emporte ainsi le lecteur dans la découverte, passionnante de bout en bout, non pas seulement d’un fait divers hors du commun, mais d’un pan historique édifiant à bien des égards. A travers le microcosme du navire, condensé flottant de l’organisation d’une société et des rapports humains, délégation d’une « civilisation » avide et pressée de piller le monde par tous les moyens – assujettissement barbare de ses propres hommes, piraterie, anéantissement des peuples autochtones comme les malheureux Kaweskars des chenaux de Patagonie également évoqués par Jean Raspail dans Qui se souvient des hommes –, enfin espace clos où, pour leur survie, des hommes se font plus sauvages que des bêtes fauves, c’est un miroir bien peu flatteur que nous tend cette sinistre tragédie. Les autorités de l’époque ne s’y sont d’ailleurs pas trompées, qui ont étouffé l’affaire alors qu’elle faisait sensation, déjà à coup de « fake news » démultipliées par la publication des différentes versions de chaque protagoniste…

Après l’hallucinant The White Darkness, qui nous emmenait dans une mortelle traversée pédestre du contient antarctique, cette nouvelle et tout aussi véridique aventure se lit, elle aussi, le souffle suspendu, fasciné par cette réalité dépassant la plus débridée des imaginations. David Grann est aujourd’hui aux Etats-Unis une star du récit de non-fiction. Gageons que cette réputation ne sera pas démentie de ce côté de l’Atlantique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’était pas rare que les autorités locales, sachant combien l’enrôlement de force était impopulaire, se débarrassent des indésirables. Mais ces conscrits étaient pitoyables, et les volontaires valaient à peine mieux. Un amiral décrit un groupe de recrues “infestées par la variole, la gale, les écrouelles et toutes sortes de maux, issues des hôpitaux de Londres. Elles ne serviront qu’à contaminer les navires ; pour le reste, la plupart d’entre elles sont des voleurs, des cambrioleurs, des forçats de [la prison de] Newgate et la lie de Londres. Et de conclure : “Durant toutes les guerres précédentes jamais je n’ai vu rameuté un tel ramassis de gaillards plus lamentables les uns que les autres.”
Afin de remédier au moins en partie à cette pénurie d’hommes, le gouvernement envoya à l’escadre d’Anson cent quarante-trois fusiliers de marine, qui formaient alors une branche de l’armée, avec leurs officiers. Les fusiliers de marine étaient censés prendre part aux opérations terrestres d’invasion et prêter main-forte en mer. Pourtant, ces recrues étaient si novices qu’elles n’avaient jamais mis les pieds sur un navire ni ne savaient tirer avec une arme à feu. De l’aveu de l’Amirauté, elles étaient “inutiles”. Acculée, la Navy n’eut d’autre choix que de réquisitionner pour l’escadre d’Anson cinq cents soldats invalides du Royal Hospital, une institution établie au XVIIe siècle à Chelsea pour des vétérans devenus “vieux, éclopés ou infirmes au service de la Couronne”. Nombre d’entre eux avaient la soixantaine bien tassée et ils souffraient de convulsions, étaient perclus de rhumatisme, durs d’oreille, en partie aveugles, ou bien il leur manquait plusieurs membres. En raison de leur âge et de leur extrême faiblesse, ces soldats avaient été jugés inaptes au service actif. Le révérend Walter les décrivait comme “un assemblage d’objets propres à exciter la pitié”.
Sur le trajet vers Portsmouth, près de la moitié des invalides se dérobèrent, en boitillant sur sa jambe de bois pour l’un d’eux. “Tous ceux qui avaient assez de jambes, ou du moins assez de forces pour sortir de Portsmouth, ayant déserté”, notait le révérend Walter. Anson plaida auprès de l’Amirauté pour qu’elle remplace “ce détachement âgé et malade”, selon la formule de son aumônier. Or, il n’y avait plus une seule recrue disponible, et après que le commodore eut renvoyé les plus infirmes, ses supérieurs leur ordonnèrent de remonter à bord.
David Cheap supervisa l’arrivée de ces hommes, dont un bon nombre étaient si faibles qu’il fallait les porter à bord des navires sur des brancards. Leurs mines paniquées trahissaient ce que tout le monde savait, au fond : ils embarquaient pour mourir. “Ils périraient pour rien, selon toute vraisemblance de maladies lancinantes et douloureuses, convenait le révérend Walter, qui plus est, après avoir consacré l’énergie et la force de leur jeunesse au service de leur pays.”


Ainsi que l’observait un marin : “Un vaisseau de ligne est, pour ainsi dire, la quintessence du monde, où il existe un spécimen de chaque caractère, quelques belles âmes et quelques vauriens de la pire espèce.” Parmi ces derniers, il listait “les bandits de grand chemin, les cambrioleurs, les voleurs à la tire, les débauchés, les adultères, les joueurs, les pamphlétaires, les géniteurs de bâtards, les imposteurs, les souteneurs, les parasites, les ruffians, les hypocrites, les bellâtres usés jusqu’à la corde”.


“Le capitaine devait être pour ses hommes le père et le confesseur, le juge et le jury, écrit un historien. Il était plus puissant que le roi, car le roi ne pouvait ordonner que l’on fouette un homme. Il pouvait leur ordonner d’aller au combat et, de ce fait, exerçait un pouvoir de vie et de mort sur chacun à bord.”


Chaque élément était essentiel au bon fonctionnement du navire. L’inefficacité, les bévues, la stupidité, l’ivrognerie pouvaient conduire au désastre. Un marin décrit un vaisseau de ligne comme “une mécanique humaine, dans laquelle chaque homme est un rouage, une courroie ou une manivelle, le tout entrant en mouvement avec une régularité et une précision sans pareilles selon la volonté du mécanicien : le tout-puissant capitaine”.
 
 
Byron était confronté à la dure vérité de ce monde de bois : la vie de tous dépendait de la prestation de chaque membre de l’équipage. Ils étaient comme les cellules d’un corps humain ; une seule cellule maligne les conduirait tous à leur perte.


La notion même de germes n’ayant pas encore fait son apparition, les instruments chirurgicaux n’étaient pas stérilisés, et la paranoïa à propos de l’origine de l’épidémie rongeait les marins comme le mal proprement dit. Le typhus se propageait-il dans l’eau ou avec la saleté ? Par un contact ou par un regard ? L’une des théories médicales dominantes considérait que certains environnements stagnants, comme ceux d’un navire, émettaient des odeurs nocives qui contaminaient les humains. Il y avait véritablement quelque chose “dans l’air”, croyait-on.  
Alors que les hommes de l’escadre d’Anson tombaient malades, officiers et médecins arpentaient les ponts, en flairant les coupables potentiels : la sentine croupie, les voiles moisies, la viande rance, la transpiration, le bois vermoulu, les rats crevés, la pisse et les excréments, le bétail non lavé, les mauvaises haleines. La fétidité avait provoqué une invasion d’insectes d’une ampleur biblique de sorte que plus personne n’osait ouvrir la bouche, notait Millechamp, “de peur qu’ils ne leur volent au fond du gosier”. Plusieurs hommes d’équipage se taillèrent des éventails de fortune dans des morceaux de planche. “[Ils] s’en servaient pour brasser l’air infecté d’un geste du poignet”, se rappelait un officier.


L’escadre continua sa progression. Bulkeley scrutait l’horizon, guettant l’Amérique du Sud, la terre ferme. Mais, hormis la mer, il n’y avait rien à contempler. C’était un fin connaisseur de ses nuances et formes. Il y avait les eaux vitreuses et les eaux irrégulières, les eaux coiffées de blanc et les eaux saumâtres, les eaux d’un bleu transparent et celles creusées par la houle ou éclairées par le soleil, aussi étincelantes que les étoiles. Un jour, écrit-il, l’océan était si pourpre qu’il “ressemblait à du sang”. Chaque fois que l’escadre traversait une étendue de cet immense champ liquide, une autre apparaissait devant eux, comme si toute la Terre avait été submergée. 


Les mers de l’extrême Sud étant les seules eaux à circuler sans obstacle autour du globe, elles accumulent une puissance démesurée, avec des vagues qui se forment sur des distances de plus de vingt mille kilomètres, gagnant en intensité à mesure qu’elles roulent d’un océan à l’autre. Enfin, à leur arrivée devant le cap Horn, elles se retrouvent enserrées dans un étroit couloir entre les terres continentales de la pointe sud du continent américain et la partie la plus septentrionale de la péninsule antarctique. Ce détroit, appelé le passage de Drake, rend le déferlement maritime d’autant plus ravageur. Les courants ne sont pas seulement les plus longs de la Terre, mais aussi les plus féroces, transportant plus de cent millions de mètres cubes d’eau par seconde, soit plus de six cents fois le débit de l’Amazone. Et puis, il y a les vents. Fouettant constamment vers l’est, depuis le Pacifique, où aucune terre ne leur barre la route, ils accélèrent fréquemment jusqu’à atteindre la force d’un ouragan et peuvent dépasser les trois cents kilomètres à l’heure. Les appellations que les marins attribuent à ces latitudes traduisent leur violence : les quarantièmes rugissants, les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes déferlants.
Qui plus est, un soudain relèvement des fonds marins de la région, qui remontent de quatre cents mètres de profondeur à moins de cent, se combine aux autres forces brutes pour générer des vagues d’une ampleur effrayante. Ces “hauts rouleaux du cap Horn” peuvent effacer des mâts de trente mètres. Des icebergs mortels détachés de la banquise flottent sur certaines de ces vagues. Et la collision des fronts froids de l’Antarctique et des fronts chauds de l’Équateur produit un cycle sans fin de déluges et de brouillard, de pluies glacées et de neige, de tonnerre et d’éclairs.
Quand une expédition britannique au XVIe siècle découvrit ces eaux, elle fit demi-tour après avoir bataillé avec ce qu’un aumônier du bord décrivit comme “la plus sauvage des mers”. Même les navires qui achevaient leur périple autour du cap Horn le faisaient au prix d’innombrables vies, et tant de ces expéditions ont fini anéanties – naufragées, coulées, disparues – que la plupart des Européens ont complètement abandonné ces routes maritimes. L’Espagne préférait acheminer ses cargaisons vers la côte du Panama, puis les transporter sur plus de quatre-vingts kilomètres au cœur d’une jungle étouffante et infestée de maladies vers des navires qui attendaient sur la côte opposée. Tout était fait pour éviter la voie du cap Horn.


Les voiles et les appendices du Centurion étaient peu à peu réduits en lambeaux, et plusieurs boulets de canon en avaient percé la coque. Chaque fois que l’un d’eux frappait sous la ligne de flottaison, le charpentier et son équipe s’empressaient de combler le trou avec des bouchons de bois, de sorte que la mer ne s’y engouffre pas. Un boulet en fer forgé de neuf livres décapita l’officier d’Anson, Thomas Richmond. Un autre marin fut touché à la jambe. Un flot de sang jaillissait d’une artère, ses camarades le descendirent dans le faux-pont où on le coucha sur la table d’opération. Tandis que le navire se convulsait à chaque explosion, Allen attrapa ses lames et, sans anesthésie, entreprit de couper la jambe du blessé. Un chirurgien de marine décrivait l’épreuve d’une opération dans ces conditions : “À l’instant où j’amputais le membre d’un marin blessé, j’étais presque constamment interrompu par le reste de ses compagnons, qui étaient dans une détresse comparable ; certains poussaient les cris les plus perçants qui se pussent entendre, alors que d’autres, dans leur demande ardente d’être soulagés, me saisissaient par les bras au moment même où je passais l’aiguille pour refermer les vaisseaux béants au moyen d’une ligature.” Pendant qu’Allen s’affairait, le navire tremblait sans relâche sous l’effet du recul des gros calibres. Le docteur réussit à scier la jambe juste au-dessus du genou et à cautériser la blessure avec du goudron bouillant, mais l’homme ne tarda pas à mourir.


Les quatre naufragés poursuivirent leur traversée du golfe, en suivant les conseils de leurs guides chonos : à quel moment ramer et à quel autre se reposer, comment trouver refuge et où pêcher des berniques. Même confrontés à cette situation, dans leurs récits, les naufragés trahissent leur racisme viscéral. Byron continuait de se référer aux Patagoniens comme à des “sauvages”, et Campbell se plaignait : “Nous n’osions déplorer aucun manquement dans leur conduite, alors qu’ils se considéraient comme nos maîtres, et que nous étions obligés de nous soumettre à eux en toutes choses.” En effet, le sentiment de supériorité des naufragés était chaque jour battu en brèche. Quand Byron cueillit quelques baies pour s’en nourrir, l’un des Chonos les lui arracha des mains, en lui signifiant que c’était du poison. “En conséquence, selon toute probabilité, ces gens m’ont à présent sauvé la vie”, reconnaissait-il.


Cela faisait trois mois qu’ils étaient partis de l’île du Wager et presque un an qu’ils avaient fait naufrage. Ainsi que l’écrivit Byron, les autres et lui-même “n’avaient plus guère figure humaine”. Cheap était au plus mal. “Je ne pouvais comparer son corps à rien d’autre qu’à une fourmilière, des milliers d’insectes rampant dessus, notait-il encore. Il n’avait maintenant plus du tout la force de se débarrasser de ses tourments, car il avait achevé de se perdre, ne se remémorant plus nos noms, de ceux qui étaient autour de lui, ou même le sien. Sa barbe était aussi longue que celle d’un ermite. […] Ses jambes étaient aussi grosses que des bornes, alors que son corps semblait réduit à de la peau sur des os.”


Une mutinerie, en particulier en temps de guerre, peut se révéler une menace si redoutable pour l’ordre public qu’elle n’est souvent même pas officiellement reconnue comme telle. Au cours de la Première Guerre mondiale, sur le front occidental, les troupes françaises de plusieurs unités refusèrent de se battre lors de l’une des plus amples mutineries de l’histoire. Mais le récit gouvernemental officiel réduisit ces incidents à de simples épisodes d’“ébranlements et de redressement du moral”. Les dossiers militaires restèrent sous scellés pendant cinquante ans, et ce ne fut qu’en 1967 qu’une analyse faisant autorité fut publiée en France.


Après son retour en Angleterre, Morris publia un récit de quarante-huit pages, qui s’ajouta à la bibliothèque sans cesse plus volumineuse de ces chroniques de l’affaire du Wager. Les auteurs se présentaient rarement, leurs compagnons et eux, en agents d’un système impérialiste. Ils étaient la proie de leurs propres luttes quotidiennes et de leurs ambitions, occupés à manœuvrer leur navire, à obtenir des promotions et à gagner de l’argent pour faire vivre leur famille et, en fin de compte, à leur survie. Mais c’est précisément cette complicité irréfléchie qui permet aux empires de prospérer. En fait, c’est exactement ce dont ces structures impériales ont besoin : des milliers et des milliers de gens ordinaires, innocents ou non, qui servent un système, qui se sacrifient même souvent pour lui, sans qu’aucun, ou presque, ne le remette jamais en question.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 8 octobre 2023

[Delecroix, Vincent] Naufrage

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Naufrage

Auteur : Vincent DELECROIX

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « On aurait voulu que je dise, je le sais bien, on aurait voulu que je dise : Tu ne mourras pas, je te sauverai. Et ce n’était pas parce que je l’aurais sauvé en effet, pas parce que j’aurais fait mon métier et que j’aurais fait ce qu’il fallait : envoyer les secours. Pas parce que j’aurais fait ce qu’on doit faire. On aurait voulu que je le dise, au moins le dire, seulement le dire.
Mais moi j’ai dit : Tu ne seras pas sauvé. »

En novembre 2021, le naufrage d’un bateau de migrants dans la Manche a causé la mort de vingt-sept personnes. Malgré leurs nombreux appels à l’aide, le centre de surveillance n’a pas envoyé les secours.
Inspiré de ce fait réel, le roman de Vincent Delecroix, œuvre de pure fiction, pose la question du mal et celle de la responsabilité collective, en imaginant le portrait d’une opératrice du centre qui, elle aussi, aura peut-être fait naufrage cette nuit-là. Personne ne sera sauvé, et pourtant la littérature permet de donner un visage et une chair à toutes les figures de l’humanité.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1969, Vincent Delecroix est diplômé de l’Ecole normale supérieure, docteur agrégé en philosophie et Maître de conférences à l’université. Son roman Tombeau d'Achille lui a valu le grand prix de littérature de l'Académie française.

 

Avis :  

Dans la nuit du 24 novembre 2021, une embarcation sombre à mi-parcours de sa traversée de la Manche, entraînant dans la mort 27 des 29 migrants à son bord. Ils ont pourtant appelé à l’aide durant plusieurs heures, donnant chaque fois leur position. Mais l’opératrice du CROSS (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) du Pas-de-Calais n’a jamais envoyé de secours. Sur les enregistrements de ses échanges avec l'un des naufragés, on peut l’entendre le renvoyer vers les autorités britanniques, avant de finir par lui asséner, agacée par l’insistance de ses appels désespérés : « Bah t’entends pas, tu ne seras pas sauvé. »

Ce fait réel a inspiré à Vincent Delecroix un récit purement fictionnel, construit autour de cette femme telle qu’il l’a imaginée à partir de ce que la presse en a dit. Interrogée par une capitaine de gendarmerie, curieusement si semblable à elle-même qu’elle lui paraît comme une sorte de double de l’autre côté du miroir, l’opératrice devenue narratrice reste sûre d’elle, expliquant sa froideur et son absence d’empathie sans doute ni remords apparents. Dans son métier, explique-t-elle, « les états d’âme ça empêche d’agir, de prendre des décisions, d’être efficace ». Et tandis que le regard et le jugement de son interlocutrice lui renvoient l’image de plus en plus accusatrice d’un monstre d’inhumanité, elle se défend en refusant de faire figure de bouc émissaire, tout au bout de la longue chaîne de notre indifférence : « Alors donc il fallait en revenir à moi, en disant que la cause de leur mort, c’était moi. Autrement dit pas la mer, pas la politique migratoire, pas la mafia des passeurs, pas la guerre en Syrie ou la famine au Soudan – moi. »

« Ça arrangerait bien tout le monde, mais il ne faut pas croire : non, je ne suis pas seule, sur le rivage, je ne suis pas la seule à regarder de loin et à l’abri le spectacle interminable, nuit après nuit, des naufrages. (…) Pendant que je me tiens là, sur la terre ferme, il y a tous les autres aussi, derrière moi, et ça fait du monde, des milliers, des millions de personnes. Tout le monde est là, le monde entier en vérité : le monde entier derrière moi, sur le rivage. (…) Vous êtes tous là. »
 
Implacable et dérangeant, appelant autant à l'émotion qu'à la réflexion, le roman procède à la manière d’une onde de choc. Choc lorsque le récit nous place à bord du canot, dans l’épouvante d’une nuit de mort, alors qu’agrippé à un mince et indifférent filet de voix, l’espoir s’amenuise désespérément. Choc lorsque l’indifférence lointaine de l’opératrice scelle le drame. Choc enfin de nous voir rappelés à nos responsabilités par cette femme en vérité ni pire ni meilleure que la plupart d’entre nous : « Le type qui dort dans un carton au pied de ton immeuble, connard, tu ne le vois pas non plus ? Pourtant il rame pareil sur le bitume et coule pareil. Il n’est pas à des dizaines de kilomètres en pleine mer, pourtant, et en pleine nuit, celui-là. Et il est assez facile à géolocaliser : il est au bout de ta chaussure. Alors tu lui envoies les secours ou c’est encore à moi de le faire ? »
 
Miroir de nos indifférences face aux naufragés de la société, un livre qui, pour le coup, ne devrait laisser personne de marbre. (4/5)

 

Citations : 

Alors je devais comprendre qu’entre mal faire et faire le mal la distance apparemment n’était pas si grande, comme aussi il n’y avait qu’un pas entre la mauvaise volonté et la volonté mauvaise. Et du coup ce n’était même plus une erreur de jugement, quelle que soit la nature de ce jugement, une mauvaise estimation de la situation, dont il était question, et la défaillance, elle n’était pas à chercher dans les services du CROSS mais en moi. Mais pas non plus, en moi, dans mes capacités à évaluer la situation et à prendre les bonnes décisions : dans mon âme pour ainsi dire, si quelque chose de ce genre existe. En sorte que la défaillance n’était peut-être pas ponctuelle non plus et qu’elle s’étendait au-delà des circonstances de cette nuit-là, ce n’était pas seulement comme si j’avais raté une marche cette nuit-là, que j’étais partie dans le décor pour quelques heures, oubliant quelque chose que tout le monde savait ou égarant temporairement quelque chose que tout le monde possédait, la conscience morale ou l’humanité, mais plutôt la révélation funeste d’une défaillance ou d’une anomalie bien plus durablement présente en moi. Un monstre, voilà sur quoi en définitive il s’agissait de faire la lumière.
 

L’empathie, ai-je dit à la capitaine de gendarmerie, c’est une crétinerie luxueuse que se paient ceux qui ne font rien et qui s’émeuvent au spectacle de la souffrance. Tant mieux pour eux. Mais le vrai, c’est qu’on ne peut pas faire les deux à la fois. Il y a des gens, je suppose, qui sont très forts pour s’émouvoir sur le sort d’autres gens, et même pour s’intéresser à leur sort tout simplement, et je suppose aussi qu’ils sont nécessaires et je leur fais confiance pour me dire ce qu’il faut faire ; mais moi je ne suis pas très forte pour cela, et de toute manière ce n’est pas mon métier. Mon métier, de manière plus générale, ce n’est pas de m’intéresser à la vie de ces gens ni de m’émouvoir de leur souffrances, prétendues ou réelles, c’est de les sortir de la baille si c’est nécessaire. Je ne veux pas les connaître, ces gens. Je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec leur vie, je veux dire leur vie d’avant, leur existence, leur histoire, qui ils sont, ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils valent et surtout ce qui les a poussés à être aussi cons. Moi je n’ai affaire qu’à la vie toute nue.
 

Depuis combien de temps j’avais cette pensée-là, cette conviction qui n’avait pas même la force d’une conviction véritable, je n’aurais pas pu le dire exactement, mais ce n’était pas Julien qui m’avait fourré ça dans la tête, ni lui ni personne d’autre. Pas lui en tout cas qui m’a appris ce que je sais, à savoir qu’il faut que l’un se noie pour qu’un autre puisse respirer à son aise et que l’air qu’on inspire c’est le souffle de celui qui expire, que l’un soit chassé pour qu’un autre s’installe, et qu’il n’y a pas une seule place qu’on occupe qui ne soit volée à un autre, qu’on a foutu à la mer.
(On me reproche de ne pas réussir à me mettre à leur place, ai-je encore songé. Mais la vérité est que c’est exactement le contraire : je suis à leur place parce que c’est leur place que j’occupe et eux, ceux qui se noient, ils sont à la mienne et ils coulent pour que je reste à la surface et je peux rester sur la terre ferme tant qu’ils sont dans l’eau).
 

Qui se trouve sur le rivage ? Qui regarde le naufrage, depuis la terre ferme ? Est-ce que vraiment, il n’y a que moi, moi toute seule ? Ça arrangerait bien tout le monde, mais il ne faut pas croire : non, je ne suis pas seule, sur le rivage, je ne suis pas la seule à regarder de loin et à l’abri le spectacle interminable, nuit après nuit, des naufrages. (…)
Pendant que je me tiens là, sur la terre ferme, il y a tous les autres aussi, derrière moi, et ça fait du monde, des milliers, des millions de personnes. Tout le monde est là, le monde entier en vérité : le monde entier derrière moi, sur le rivage. (…)
Vous êtes tous là. Si je me retournais, je vous verrais tous, installés dans vos canapés sur le sable, dans vos chaises longues, dans vos bureaux, regardant sans regarder pendant que je tiens la vigie comme une conne, et après, une fois le spectacle terminé, fustigeant C’est scandaleux, C’est révoltant. Pourtant cette nuit je n’en ai pas vu un seul se jeter à l’eau pour venir en aide, pas un qui se soit proposé de regonfler le canot pneumatique avec ses petits poumons. Mais quand il s’agit de vociférer et de traiter les autres de monstres, là, tout le monde a du souffle.
 
 
Il n’y a pas de naufrage sans spectateurs. Même quand il n’y a personne, quand c’est au milieu de la mer et de la nuit sans témoin, même quand à des milliers de milles nautiques on ne voit pas âme qui vive et qu’il n’y a que des vagues et cette bouillie de nuit qui recouvre tout et engloutit tout, quand il n’y a pas plus d’yeux pour voir ça que de bras pour se tendre, il y a tout de même des spectateurs et le rivage, d’où on regarde ça, n’est jamais très loin, même si la distance est, en même temps, infinie. Même quand on ferme les yeux, on regarde et je n’en connais pas un seul qui pourrait dire Je n’étais pas là. Sans bouger de chez eux, tous au spectacle et le spectacle est permanent, il a lieu tous les jours, toutes les nuits, il continue pendant les jours de fête et même quand on fait autre chose on est tout de même spectateur du naufrage.
Des spectateurs aveugles et un spectacle pour aveugles. Ils regardent, ils ne voient rien, et d’ailleurs ils ne peuvent rien voir, vu que la scène est toute noire et qu’à cette distance, quand on est dans son canapé ou devant sa télé, on ne peut rien discerner. Ils ne voient rien mais ils sont quand même au spectacle. Il n’y a que moi qui ai les jumelles de théâtre et qui vois, mais pas un dans le public pour me les demander et me les emprunter, et moins encore pour monter sur la scène obscure, pas un qui fait mine de se lever pour mettre les pieds dans l’eau.
Il n’y a que moi qui vois et qui entends et qui réponds. Et l’aveugle qui maintenant crache sur moi en terminant son copieux déjeuner avec ses collègues avant de retourner dans son petit bureau, je lui demande : Le type qui dort dans un carton au pied de ton immeuble, connard, tu ne le vois pas non plus ? Pourtant il rame pareil sur le bitume et coule pareil. Il n’est pas à des dizaines de kilomètres en pleine mer, pourtant, et en pleine nuit, celui-là. Et il est assez facile à géolocaliser : il est au bout de ta chaussure. Alors tu lui envoies les secours ou c’est encore à moi de le faire ?