mardi 31 mars 2020

Bilan de mes lectures - Mars 2020 - 15 livres

 

Coups de coeur :

 

ECHENOZ Jean : Vie de Gérard Fulmard
GRUMBERG Jean-Claude : La plus précieuse des marchandises
PLAMONDON Eric : Oyana
RASH Ron : Par le vent pleuré
TESSON Sylvain : La panthère des neiges
TRAN HUY Minh : Les inconsolés

 


  J'ai beaucoup aimé :


CHAVASSIEUX Christian : Noir canicule
DESFORGES Tito : La machine à brouillard
HAUSHOFER Marlen : Le mur invisible 
MATTERN Jean : Une vue exceptionnelle
MINGARELLI Hubert : La terre invisible
RUSKOVITCH Emily : Idaho
 

 

J'ai aimé : 


 BELLEC Hervé : Lulu tout simplement
DARRIEUSSECQ Marie : La mer à l'envers


 

Je n'ai pas aimé : 


CASTELLANI Christopher : Les diables bleus

lundi 30 mars 2020

[Tesson, Sylvain] La panthère des neiges





Coup de coeur 💓

 

Titre : La panthère des neiges

Auteur : Sylvain TESSON

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2019

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«– Tesson ! Je poursuis une bête depuis six ans, dit Munier. Elle se cache sur les plateaux du Tibet. J'y retourne cet hiver, je t'emmène.
– Qui est-ce ?
– La panthère des neiges. Une ombre magique !
– Je pensais qu'elle avait disparu, dis-je.
– C'est ce qu'elle fait croire.»

 

 

Un mot sur l'auteur :

Sylvain Tesson est né à Paris en 1972. Géographe de formation, il multiplie les voyages et les expéditions dans des conditions souvent extrêmes, dont il rapporte des carnets ou des films.  Ses récits de voyage et ses livres de réflexion ont été couronnés par de nombreux prix littéraires : Prix Goncourt de la Nouvelle et Prix de la Nouvelle de L'Académie Française en 2009, Prix Médicis Essai 2011, Prix Renaudot 2019.

 

 

Avis :

Infatigable voyageur de l’extrême, l’auteur accompagne le photographe animalier Vincent Munier dans une expédition au Tibet, dans l’espoir d’apercevoir l’une des dernières panthères des neiges.

La narration livre de magnifiques pages sur l’un des espaces encore préservés de la planète, en grande partie en raison de son inaccessibilité et de ses âpres conditions climatiques. Par des températures oscillant entre -20 et -30°C, au coeur de montagnes à première vue désertes offrant des paysages aussi rudes que somptueux, l’équipe d'observateurs doit déployer toutes ses ressources physiques et des trésors de patience, pour guetter indéfiniment, et peut-être vainement, l’apparition de la rarissime reine du camouflage. En attendant, affût après affût, la faune sauvage locale se dévoile peu à peu, poursuivant son cycle perpétuel de vie et de mort sur un territoire en peau de chagrin, de plus en plus menacé par l’activité humaine.

Un désenchantement plein d’auto-dérision imprègne le texte, face à la certitude d’observer un monde sauvage en sursis, décimé par l’irresponsable avidité des hommes, au nom d’un progrès au final sur bien des plans contestable. Empruntant à de nombreuses références tant occidentales qu’orientales, l’auteur nous livre, sur un ton caustique, une réflexion philosophique et spirituelle qui fait si souvent mouche que j’en conserve une collection d’aphorismes record pour une seule lecture.

Ce superbe récit d’aventure, qui fait autant rêver que méditer, frappe à chaque phrase, inoculant l’envie de prendre à son tour le temps d’ouvrir les yeux. Il m’a incitée à aller découvrir avec émerveillement les clichés de Vincent Munier, dont on sait plus ce qui impressionne le plus : la beauté des sujets ou la technique et la patience qu’il aura fallu pour la capturer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On pouvait s’échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant. (…) Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. (…) Je venais de le comprendre : le jardin de l’homme est peuplé de présences. Elles ne nous veulent pas de mal, mais elles nous tiennent à l’œil. Rien de ce que nous accomplirons n’échappera à leur vigilance. Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. (…) Le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez.
 

 
Munier, tristement : — Mon rêve dans la vie aurait été d’être totalement invisible.
La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d’approcher une bête.



La vie apparut et se distribua à la conquête de la Terre. Le temps s’attaquait à l’espace. Ce fut la complication. Les êtres se ramifièrent, se spécialisèrent, s’éloignèrent les uns des autres, chacun assurant sa perpétuation par la dévoration des autres. L’Évolution inventa des formes raffinées de prédation, de reproduction et de déplacement. Traquer, piéger, tuer, se reproduire fut le motif général. La guerre était ouverte, le monde son champ. Le soleil avait déjà pris feu. Il fécondait la tuerie de ses propres photons et il mourrait en s’offrant. La vie était le nom donné au massacre en même temps que le requiem du soleil. Si un Dieu était vraiment à l’origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d’un système nerveux était la suprême invention dans l’ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait « souffrance ».
Hier, l’homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n’était pas lui-même tout en se lamentant d’en être capable. À la douleur, s’ajoutait la lucidité. L’horreur parfaite.


Quelle volonté avait ordonné l’invention de ces formes monstrueusement sophistiquées, toujours plus ingénieuses et toujours plus distantes à mesure que les millions d’années passaient ? La spirale, la mandibule, la plume et l’écaille, la ventouse et le pouce préhensile étaient les trésors du cabinet de curiosités de cette puissance géniale et déréglée qui avait triomphé de l’unité et orchestré l’efflorescence.


Occupant le cœur du Tibet à 5 000 mètres de moyenne, ce plateau de fondrières, grand comme la France, assurait la transition entre les Kunlun au nord, et la chaîne de l’Himalaya au sud. La zone échappait à l’aménagement du territoire, nom de la dévastation des espaces par la technostructure. Personne ne peuplait le territoire, quelques nomades le traversaient. Aucune ville, pas de routes. Des toiles de tente claquant dans les rafales : voilà pour la présence humaine. Les géographes avaient vaguement cartographié ce désert d’altitude, reproduisant sur des cartes du XXIe siècle les itinéraires fugaces d’explorateurs du XIXe siècle. Il aurait été bon de signaler l’existence de ce plateau aux esprits pleurnichant sur « la fin de l’aventure ». Ces âmes mortes geignaient : « Nous sommes nées trop tard dans un monde sans secrets. » Pour peu qu’on les cherchât, les zones d’ombre existaient encore. Il suffisait de pousser les bonnes portes conduisant aux bons escaliers de service. Le Chang Tang offrait l’échappée. Mais quel effort pour l’atteindre !


Avec Munier, je commençais à saisir que la contemplation des bêtes vous projette devant votre reflet inversé. Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé.


L’une des traces du passage de l’homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L’être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa nature propre : il était un nettoyeur.



Les versants se strient de veinures noires, coulées de l’encrier de Dieu qui aurait posé sa plume après l’écriture du monde. 



Thermomètre à – 20 °C. Nous autres, les hommes, étions condamnés à ne faire que passer en ces endroits. La majeure partie de la surface de la Terre n’était pas ouverte à notre race. Faiblement adaptés, spécialisés en rien, nous avions notre cortex pour arme fatale. Elle nous autorisait tout. Nous pouvions faire plier le monde à notre intelligence et vivre dans le milieu naturel de notre choix. Notre raison palliait notre débilité. Notre malheur résidait dans la difficulté de choisir où demeurer.



Nous n’étions pas des êtres « privés d’instincts », comme le professaient les philosophes culturalistes, nous étions au contraire encombrés de trop d’instincts, contradictoires. L’homme souffrait de son indétermination génétique : le prix à payer était l’indécision. Nos gènes ne nous imposant rien, il nous restait à choisir entre tous les possibles offerts à notre volonté. Quel tournis ! Quelle malédiction que de pouvoir tout embrasser ! L’homme brûlait de faire ce qu’il redoutait, aspirait à transgresser ce qu’il venait de bâtir, rêvait d’aventures une fois rentré chez lui mais pleurait Pénélope dès qu’il naviguait. Capable de tous les embarquements possibles, il se condamnait à n’être jamais content. Il rêvait de l’« en même temps ». Mais l’« en même temps » n’est pas biologiquement possible, ni psychologiquement souhaitable, ni politiquement tenable.
(…)
Les génies de l’humanité étaient des hommes qui avaient choisi une voie unique, sans dévier. Hector Berlioz voyait dans l’« idée fixe » la condition du génie. Il soumettait la qualité d’une œuvre à l’unité du motif. Si l’on voulait passer à la postérité mieux valait ne pas butiner.



Définition de l’homme : créature la plus prospère de l’histoire du vivant. En tant qu’espèce, rien ne le menace : il défriche, bâtit, se répand. Après s’être étendu, il s’entasse. Ses villes montent vers le ciel. « Habiter le monde en poète », avait écrit un poète allemand au XIXe siècle1. C’était un beau projet, un vœu naïf. Il ne s’était pas réalisé. Dans ses tours, l’homme du XXIe siècle habite le monde en copropriétaire. Il a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, les « espaces infinis » deviendront sa vidange. Il y avait quelques millénaires, le Dieu de la Genèse (dont les propos avaient été recueillis avant qu’il ne devînt muet) s’était montré précis : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la Terre, et l’assujettissez » (1,28). On pouvait raisonnablement penser (sans offenser le genre clérical) que le programme était accompli, la Terre, « assujettie », et qu’il était temps de donner repos à la matrice utérine. Nous étions huit milliards d’hommes. Il restait quelques milliers de panthères. L’humanité ne jouait plus une partie équitable.



Il restait 5 000 panthères dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d’êtres humains vêtus de manteaux de fourrure.


On attendait une ombre, en silence, face au vide. C’était le contraire d’une promesse publicitaire : nous endurions le froid sans certitude d’un résultat. Au « tout, tout de suite » de l’épilepsie moderne, s’opposait le « sans doute rien, jamais » de l’affût. Ce luxe de passer une journée entière à attendre l’improbable !
Je me jurais, une fois rentré en France, de continuer à pratiquer l’affût. Nul besoin de se trouver à 5 000 mètres dans l’Himalaya. La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse. On ne l’aurait jamais noté si l’on ne s’était pas maintenu aux aguets. Et si rien n’arrivait, la qualité du temps passé s’était trouvée accrue par l’attention portée. L’affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un style de vie.



Ce matin-là, l’attaque échoua. Une chèvre bleue détecta la panthère et sa convulsion alerta l’ensemble du troupeau. À ma surprise, les caprins ne s’enfuirent pas mais se tournèrent vers le fauve, de face, pour lui signifier que l’approche était éventée. Surveiller la menace protégeait le groupe. Leçon donnée par les chèvres bleues : le pire ennemi est celui qui se cache.



Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l’humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu’à ce que l’élan néolithique sonne la sortie d’abri. L’homme s’était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l’accomplissement de la civilisation : l’embouteillage et l’obésité. On pourrait modifier la pensée B139 de Pascal – « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » – et trouver que le malheur du monde débuta quand le premier homme sortit de la première grotte.



En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifiions les eaux, asphyxiions les airs. Un rapport de la Société zoologique britannique établissait à 60 % la proportion d’espèces sauvages disparues en cinq décennies. Le monde reculait, la vie se retirait, les dieux se cachaient. La race humaine se portait bien. Elle bâtissait les conditions de son enfer, s’apprêtait à franchir la barre des dix milliards d’individus. Les plus optimistes se félicitaient de la possibilité d’un globe peuplé de quatorze milliards d’hommes. Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre. 



Il est plus difficile de vénérer ce dont on jouit déjà que de rêvasser à décrocher les lunes.


Elles (les bêtes) appartenaient aux origines dont la biologie nous avait éloignés. Notre humanité leur avait déclaré une guerre totale. L’éradication était presque finie. Nous n’avions rien à leur dire, elles se retiraient. Nous avions triomphé et bientôt, nous autres humains, nous serions seuls, à nous demander comment nous avions pu faire le ménage aussi vite.
(…)
La Terre avait été un musée sublime.
Par malheur, l’homme n’était pas conservateur.



Nous atteignîmes le parc. La fête foraine était réussie. Les manèges moulinaient, les haut-parleurs pulsaient, la vapeur des beignets enveloppait les clignotements. Même Pinocchio aurait été dégoûté. Les panneaux n’omettaient pas d’afficher la propagande du Parti. Le peuple chinois avait perdu sur les deux tableaux. Politiquement, il subissait la coercition socialiste. Économiquement, il tournait dans la lessiveuse capitaliste. Il était le dindon à deux têtes de la farce moderne, marteau et algorithme sur le fanion.

 

 

Autres livres sur ce blog sur :

 

- l'exploration du Tibet :


- la photographie animalière et la vie sauvage en danger :

samedi 28 mars 2020

[Bellec, Hervé] Lulu tout simplement





J'ai aimé

 

Titre : Lulu tout simplement

Auteur : Hervé BELLEC

Editeur : Les Presses de la Cité

Année de parution : 2020

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

A la suite d’un burn-out qui l’empêche de jouer, Baptiste, musicien de jazz d’un certain renom, se lance dans le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Sur l’insistance de ses filles, il a accepté de se prêter à ce qu’elles espèrent être une thérapie efficace. Au tout début de son voyage, il rencontre à Sainte-Anne-d’Auray Ludivine Kirchner, une fille plutôt étrange, bohème, fantasque, touchante, qui exerce un métier étonnant.
S’ensuit un road trip cocasse, déroutant – et romantique – qui va les mener d’un sanctuaire à l’autre, sur des chemins volontairement de traverse où l’on dort à la belle étoile, voire où l’on force pour une nuit la porte d’une maison ou la cabine d’un bateau.
Une histoire belle, drôle, et tragique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hervé Bellec est l’auteur d’une vingtaine de livres qui parlent avec tendresse et humour de ses voyages, de sa Bretagne, de ses rencontres. Il a notamment publié La Nuit blanche, prix Edouard et Tristan Corbière, et plus récemment Les Sirènes du Transsibérien.

 

Avis :

Après un burn-out, le narrateur Baptiste Kerdéniel, trompettiste de jazz professionnel, se lance depuis la Bretagne sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Sa route croise celle de Ludivine Kirchner, une fille fantasque et marginale aux allures de SDF, que son étonnant métier fait inlassablement sillonner les chemins de Bretagne, de sanctuaires en lieux saints. Cette improbable rencontre entre deux personnages aussi assortis que l’huile et l’eau va s’avérer autant décisive que tragique.

Avec humour et en parsemant son récit d’anecdotes instructives et malicieuses sur l’univers des pèlerinages et les multiples lieux saints qui parsèment notamment la Bretagne, l’auteur nous entraîne dans un road trip qui ne quittera finalement quasiment pas le territoire breton. Pourtant indécrottablement rationnel et sceptique, le narrateur va peu à peu découvrir, par l’intermédiaire de Ludivine, une série de personnages a priori plutôt « illuminés » mais dont l’humanité va néanmoins lui aller droit au coeur et lui faire plus de bien qu’il n’était prêt à l’envisager.

L’on prend plaisir à imiter Baptiste et à se laisser emporter avec curiosité, intrigué par la libre extravagance de l’indomptable et solaire Ludivine, toute entière investie dans l’instant présent et l’accomplissement de ce qui lui semble les vrais essentiels de son existence. Avec elle, pas de demie mesure ni de faux semblants : la vérité la plus brute s’assume sans fard ni hypocrisie, voire avec une certaine brutalité, en tous les cas, avec une spontanéité et une authenticité réconfortantes, et un seul mot d’ordre : s’accepter et être soi-même.

Voici au final un livre drôle et attachant à rapprocher de la littérature feel good, pour un agréable voyage en terre d’Armorique en compagnie de personnages hauts en couleurs, et, peut-être, une petite réflexion sur ce qui est le véritable moteur de notre existence. (3/5)

jeudi 26 mars 2020

[Mingarelli, Hubert] La terre invisible





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La terre invisible

Auteur : Hubert MINGARELLI

Editeur : Buchet Chastel

Année de parution : 2019

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1945, dans une ville d’Allemagne occupée par les alliés, un photographe de guerre anglais qui a suivi la défaite allemande ne parvient pas à rentrer chez lui en Angleterre. Il est sans mot devant les images de la libération d’un camp de concentration à laquelle il a assisté.
Il est logé dans le même hôtel que le colonel qui commandait le régiment qui a libéré le camp. Ayant vu les mêmes choses qui les ont marqués, ils sont devenus des sortes d’amis. Un soir, le photographe expose son idée de partir à travers l’Allemagne pour photographier les gens devant leur maison. Il espère ainsi peut-être découvrir qui sont ceux qui ont permis l’existence de ces camps. Le colonel met à sa disposition une voiture et un chauffeur de son régiment. C’est un très jeune soldat qui vient d’arriver et qui n’a rien vu de la guerre.
Le photographe et son jeune chauffeur partent au hasard sur les routes. Le premier est hanté par ce qu’il a vu, et le second est hanté par des évènements plus intimes survenus chez lui en Angleterre. Le roman est ce voyage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1956 et décédé en 2020, Hubert Mingarelli était scénariste et écrivain. 
A 17 ans, il arrête l’école pour s’engager dans la marine, qu’il quitte trois ans plus tard. Il s’installe à Grenoble où il exerce de nombreux métiers puis commence à publier, vers la fin des années 80. 

 

 

Avis :

A la fin de la seconde guerre mondiale, les hommes des forces alliées parvenus sur place découvrent avec stupeur l'horreur des camps de concentration. Parmi eux, en Allemagne, un photographe de l'armée anglaise réagit au choc en sillonnant les environs pour accumuler des clichés de la population voisine. Un jeune soldat l'accompagne et lui sert de chauffeur.

Comment mieux évoquer l’indicible qu’en évitant les mots ? Hubert Mingarelli construit son récit sans jamais sortir du non-dit, ne nous renvoyant l’atroce réalité que sous la forme d’un reflet dans le regard des protagonistes témoins. Ne nous est donné à voir ici que l’effet, ou l’absence d’effet, sur ceux qui ont vu. Car, autant que ce qu’il vient de découvrir, n’est-ce pas la passivité indifférente de ces gens des alentours qui choque le narrateur photographe ? Cherche-t-il à retrouver sur leurs visages l’état de sidération qui le tient, une trace de remord ou de culpabilité, une marque du mal qui expliquerait l’inexplicable ? Comment admettre que l’espèce humaine ait pu engendrer tant de barbarie ?

Peut-être s’ingénie-t-il aussi à aligner les portraits-robots d’une criminalité collective, car face à l’infamie, le réflexe n’est-il pas de s’emparer des coupables, ne serait-ce que pour soulager son impuissance, sa colère et sa peur ? Ce qu’il entend révéler ou mettre à distance dans ses portraits, n’est-ce pas ce qu’il craint qui pourrait lui faire perdre son sang-froid, et, comme d’autres, l’amener à des actes de justice expéditive qu’un rien suffirait à déclencher ?

Au final, ce jeu de miroir, qui m’a fait penser à la manière d’approcher les Gorgones de la mythologie grecque, confère retenue et sobriété à ce court roman qui, malgré son thème difficile, se lit étonnamment sereinement. (4/5)

mercredi 25 mars 2020

Interview d'Anatole PONS (traducteur)

 
Bonjour Anatole Pons.
Pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ? 
Je suis traducteur littéraire de l’anglais et de l’italien, après un passage dans plusieurs maisons d’édition. Passionné de littérature de tous horizons et animé d’une grande curiosité pour tout ce que je ne connais pas.


Comment êtes-vous devenu traducteur ? Quelles ont été vos motivations ?

Comme beaucoup de collègues, un peu par hasard ! Quand j'ai découvert qu'on pouvait faire du livre un métier, j'ai tout de suite voulu travailler dans l'édition. J'ai commencé par un stage au service des droits étrangers d'Actes Sud, une chance incroyable. Après plusieurs stages et un séjour à l'étranger, j'ai commencé à traduire des documents pour plusieurs ONG. Et là, il y a eu une rencontre décisive avec deux éditeurs : les éditions du sous-sol et les éditions Gallmeister. Deux maisons qui sortent des textes formidables et qui apportent beaucoup de soin à leurs traductions. J'ai appris "sur le tas" et me suis nourri de leur confiance.


Quelles langues, quels auteurs traduisez-vous ? Quels sont vos rapports avec eux ? Avez-vous besoin d'affinités ? Travaillez-vous avec plusieurs éditeurs ?

Je traduis principalement de l’anglais, très majoritairement américain. J’ai traduit des auteurs comme Chris Offutt, Thomas McGuane, Wallace Stegner, Ted Conover, Georges Plimpton, Peter Singer (chez mes copains des éditions Goutte d’Or, qui font un travail incroyable), Rob Davis (un auteur de BD anglais complètement déjanté, aux éditions Warum), ainsi qu’un nouveau venu des lettres américaines, Peter Farris, que je suis depuis son premier roman, Dernier appel pour mes vivants (Gallmeister a publié le troisième, Les Mangeurs d’argile, l’an dernier). Avec cette particularité : les deux derniers romans de Peter n’ont pas été publiés aux États-Unis alors que Gallmeister l’a suivi, et à raison : ses livres obtiennent un beau succès critique, dont je suis très heureux. Dernier appel était ma première traduction ; nous avons en quelque sorte évolué ensemble et c’est un lien très fort.

J’accorde beaucoup d’importance à la relation avec les éditeurs et j’ai la chance de travailler avec des maisons qui partagent cette approche et inscrivent la relation de travail dans la durée. Je traduis pour plusieurs maisons, mais Gallmeister occupe toujours la plus grande partie de mon temps. D’autant qu’en ouvrant son catalogue à des littératures non-américaines (avec les premières parutions prévues sans doute pour 2021), la maison m’a permis de réaliser un rêve de longue date : traduire de l’italien, une langue qui me tient beaucoup à cœur. Je travaille actuellement sur un roman noir situé en Sardaigne, magnifique, où il est question d’énigmatiques meurtres rituels… De plus, l’auteur a souvent recours à la langue sarde, qui est bien une langue à part entière et non un dialecte de l’italien, ce qui pose un défi supplémentaire. Heureusement, de nombreux collègues ont déjà beaucoup écrit à ce sujet et sont une source inépuisable d’inspiration.

Quant à la relation avec les auteurs, elle n’est pas forcément nécessaire mais c’est toujours un plaisir d’avoir des échanges avec quelqu’un que l’on a passé plusieurs mois à traduire. Le plus souvent, ce sont des questions très techniques (le nom d’un arbre, le sens d’une expression très locale, etc.) que nous abordons. Il arrive aussi que les auteurs viennent en tournée en France pour présenter leurs livres, et c’est toujours l’occasion de belles rencontres. 


Avez-vous le choix des auteurs et des ouvrages ?  
Je fais confiance à mes éditeurs sur le choix des textes. À la longue, ils me connaissent bien et savent quels romans peuvent me plaire. J’ai évidemment le choix de refuser, mais cela arrive rarement ! Et j’aime aussi ”suivre” un auteur ou une autrice, quand le calendrier le permet. On s’habitue au fur et à mesure à la “musique” de chacun et il y a quelque chose de confortable à traduire plusieurs fois les mêmes personnes. Par ailleurs, je n’ai pas de style de prédilection et j’apprécie donc tout projet nouveau, toute entrée dans un nouvel univers. Ainsi j’ai pu me plonger dans le monde de la boxe, de la pêche à la mouche, du renseignement, des hobos, des pionniers américains… C’est une partie du travail que j’aime beaucoup.


Comment se déroule votre travail de traduction ? 
Je lis d’abord le livre une première fois, puis une deuxième “crayon en main” pour noter les passages difficiles, ceux qui vont nécessiter plus de recherches, les trouvailles qui viennent spontanément, etc. Puis je me lance dans un premier jet, plein de blancs et de points d’interrogation, avant de revenir plusieurs fois sur le texte, jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant… tout en sachant que nous autres traducteurs sommes des perfectionnistes conscients que la traduction parfaite n’existe pas !   

J’ajoute que je travaille souvent avec des amies traductrices avec lesquelles nous échangeons sur les difficultés de nos traductions respectives. En plus de briser la solitude inhérente à la profession, cela permet d’avoir un recul sur son texte qui n’est pas toujours évident et de se confronter à d’autres manières de faire. Dans le même esprit, j’ai eu la chance l’an dernier de participer à un atelier qui s’appelle “Vice-Versa” et qui rassemble pendant une semaine des traducteurs et traductrices français-anglais et anglais-français, pour échanger autour de nos traductions en cours. Une expérience inoubliable ! 


Quelle liberté par rapport au texte original vous donnez-vous ?   
Le moins possible. Le but est que le lecteur français puisse avoir l’expérience la plus proche possible d’une lecture de l’original. Je m’efforce de garder le rythme, les structures de phrases, les connotations, tout ce qui donne sa couleur au texte. En jargon savant, on distingue traditionnellement les “sourciers”, qui seraient soucieux de rester proches du texte, des “ciblistes”, qui chercheraient avant tout à offrir le texte le plus agréable à lire au lecteur. Pour moi, il y a quelque chose d’un peu artificiel là-dedans, car le but est de trouver l’équilibre entre ces deux exigences. C’est même précisément dans la tension entre les deux que réside le principal enjeu d’une traduction, à mon sens. En d’autres termes, produire un texte de bonne tenue tout en donnant à voir tout ce qui fait la spécificité d’un auteur. 


Le traducteur est au final amené à s’effacer derrière l’auteur. N’est-ce pas un métier frustrant ?   
Pas du tout. C’est un métier qui permet de passer ses journées à écrire et à faire des recherches, il y a un travail quotidien de création. Je n’éprouve aucune frustration à m’effacer derrière l’auteur. Je me vois plutôt comme un artisan, avec trois langues comme matériau de travail. Ceci dit, il existe des écrivains-traducteurs et des traducteurs écrivains, donc chacun peut y trouver son compte ! 


Merci Anatole Pons d'avoir répondu à mes questions. 
Merci pour votre invitation, et surtout, merci de systématiquement indiquer dans votre blog le nom des traducteurs et des traductrices : tout le monde ne le fait pas et c’est toujours un plaisir de voir notre travail mis en valeur. 


Anatole Pons a notamment traduit Nuits Appalaches de Chris Offutt.
Retrouvez-en ma chronique ici.


mardi 24 mars 2020

[Echenoz, Jean] Vie de Gérard Fulmard





Coup de coeur 💓

 

Titre : Vie de Gérard Fulmard

Auteur : Jean Echenoz

Editeur : Les Editions de Minuit

Année de parution : 2020

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

La carrière de Gérard Fulmard n'a pas assez retenu l'attention du public. Peut-être était-il temps qu'on en dresse les grandes lignes.
Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s'est retrouvé enrôlé au titre d'homme de main dans un parti politique mineur où s'aiguisent, comme partout, les complots et les passions.
Autant dire qu'il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l'a fait, qu'il est tombé là par hasard, c'est oublier que le hasard est souvent l'ignorance des causes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

 

Avis :

Viré de son emploi de steward, Gérard Fulmard décide de se promulguer détective privé. Sans aucune expérience, il se retrouve embarqué dans une drôle d'affaire et, à son corps défendant, devient homme de mains d'un parti politique, dans des circonstances qui ne vont cesser de lui échapper.

Quel délice que ce roman qui s'amuse à détourner les codes du polar pour nous servir une histoire riche en rebondissements burlesques, centrée sur un anti-héros bien peu armé pour affronter les pièges d'un monde politique dangereusement marécageux, et rédigée dans un style jubilatoire et sans pareil : chaque phrase est une friandise, tant le choix des mots et des formules est ciselé, le tout sur un ton où transperce la délectation de nous surprendre et de nous faire sourire. Entre l'intrigue pleine de fantaisie dont on se demande avec curiosité quelle en sera l'issue, et l'irrésistible jeu de l'écriture, aussi drôle que virtuose, l'on parvient à l'excipit avec le regret d'en avoir déjà terminé avec ce pur moment de plaisir littéraire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

À ses pieds, au premier plan, verticalement délimité par le ruban gris fer du pont de Bir-Hakeim et celui bistre et blanc du pont de Grenelle, horizontalement par les cordons de quais liserés d’immeubles beiges à moulures et corniches, constructions galonnées de feuillus roussâtres, le foulard brun de la Seine s’écoule immobilement, divisé en deux pans que passemente le fil gris de l’île aux Cygnes, là-dessus la tour Nelson et ses voisines couchent de longs rectangles d’ombre.
Au-delà de ce cadre, la perspective urbaine a l’air d’un grand lit plus ou moins fait sur lequel s’accumule un fouillis d’étoffes diverses, châles de pierre et plaids en béton, écharpes d’étages et froncis de balcons, jetés de terrasses sur camaïeu froissé de draps clairs, patchwork de couvertures pâles à carreaux de zinc, de plomb, d’ardoise – et plus loin encore, au bord de l’horizon, la ville prend un tour portuaire sur une mer floue de banlieues étales, bornée par le donjon de l’hôtel Hyatt Regency qui lui tiendrait lieu de phare.

dimanche 22 mars 2020

[Castellani, Christopher] Les diables bleus





Je n'ai pas aimé

 

Titre : Les diables bleus (Leading Men)

Auteur : Christopher CASTELLANI

Traductrice : Caroline NICOLAS

Parution : en américain en 2019,
               en français en 2020 chez Cherche Midi 

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Juillet 1953. Portofino, Italie. Lors d’une party spectaculaire organisée par Truman Capote, le dramaturge Tennessee Williams et son amant Frank Merlo font la connaissance de la Suédoise Anja Blomgren, jeune actrice en devenir au charme vénéneux. Cette rencontre aura sur leur vie un impact profond et durable.

Dix ans plus tard, Frank est dans un hôpital new-yorkais. Il attend – en vain ? – que son cher « Tenn » ait le courage de venir le voir. Sur son lit de mort, il se remémore les événements de cet été mythique. Quant à Anja, elle vit désormais recluse et garde en sa possession un trésor : l’unique exemplaire d’une pièce inédite de Williams, écrite spécialement pour Frank.

Avec ce roman d’une sensibilité extrême, Christopher Castellani mélange faits et fiction pour nous faire partager une des plus belles histoires d’amour de la littérature contemporaine, celle de Tennessee Williams et Frank Merlo à une époque haute en glamour, où tout était encore permis.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Christopher Castellani vit à Boston.

 

 

Avis :

En 1953, lors d’une soirée donnée par Truman Capote à Portofino en Italie, le célèbre Tennessee Williams et son amant Frank Merlo font la connaissance de la jeune Anja Blomgren, future vedette de cinéma, avec qui ils vont rester liés. Bien des années plus tard, Franck et Anja se remémorent chacun à leur tour cette époque et ce qui s’ensuivit, l’un du fond de son lit de mort où il espère désespérément une visite de Tenn, l’autre au seuil de la vieillesse, alors qu’elle s’est désormais retirée de toute vie publique.

Si l’auteur, depuis longtemps fasciné par Tenn et surtout par Frank, connaît parfaitement leur histoire, il lui a fallu les mêler à des personnages de fiction pour réussir à construire un roman sur leur relation. Ce subterfuge commode, qui lui permet de porter un regard extérieur sur le couple au travers d’un témoin inventé de toutes pièces, a pour défaut d’affaiblir considérablement la crédibilité du récit, où il devient impossible de faire la part entre les faits historiques et le parti pris de l’écrivain. Qui plus est, Christopher Castellani se lance audacieusement dans l’écriture, en lieu et place de Tennessee Williams, d’une pièce de théâtre posthume, la qualifiant d’ « à peine pire » que d’autres des « pièces assez mauvaises » que l’Américain a écrit dans sa vie.

Le procédé aurait peut-être pu passer si le résultat avait été convaincant : malheureusement, ma première impression, nette dès le tout début du récit, n’a fait que se renforcer au fil de ce qui m’a semblé une lecture interminable, si assommante qu’il m’a fallu véritablement me forcer pour en venir à bout. L’histoire manque de souffle et l’émotion ne transperce que très rarement la chape d’ennui qui pèse sur le lecteur. Quelques débuts de réflexion paraissent de-ci de-là, qui auraient mérité d’être explorés plus avant : les ayants-droits peuvent-ils envisager de détruire une œuvre posthume, ou se doivent-ils de la rendre à l’Histoire ? La valeur historique l’emporte-t-elle alors sur  le respect de la vie privée et de l’image des proches ?

Il est dommage que l’émotion de l’auteur, perceptible dans la post-face, à propos de cette grande histoire d’amour homosexuelle, n’ait pas réussi à transparaître dans ce roman. Je n’ai pas ressenti de véritable souffle romanesque, capable de justifier les libertés prises avec la réalité historique. (1/5)

vendredi 20 mars 2020

[Tran Huy, Minh] Les inconsolés





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les inconsolés

Auteur : Minh TRAN HUY

Editeur : Actes Sud

Année de parution : 2020

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Entre Lise et Louis, la rencontre produit des étincelles dignes des romans et des films que la jeune fille, rétive aux renoncements de l'âge adulte, confond parfois avec la vie. Leur histoire - le premier amour - se déroule tel un conte. Mais comme dans un conte, elle est rapidement minée par la petite musique de l'enfance mal aimée, le refrain des rapprochements impossibles, des différences infranchissables. Et bientôt la nuit des malédictions envahit le rose des rêveries romantiques.
Nimbé d'un mystère qui de page en page s'épaissit, Les Inconsolés est une histoire de fantômes et de vengeance, où l'on retrouve le talent délicat et têtu de Minh Tran Huy pour la navigation de l'eau qui dort - dont chacun sait qu'il faudrait s'en méfier.
Il y a l'élan vers l'amour fou, l'irrésistible faim d'aimer - et d'être aimé, enfin -, les blessures de l'enfance, le poids des origines et les émerveillements de la jeunesse. Il y a aussi cette manière toute personnelle, à la fois sincère et ironique, de pousser les clichés jusqu'à leur paroxysme, jusqu'à en extraire toute la vérité, en révéler le tranchant, les dangers.
Entre thriller romantique et conte de fées cruel, ligotant l'une à l'autre naïveté et lucidité, le nouveau roman de l'auteur de La Double Vie d'Anna Song nous livre aux vénéneux tentacules du malentendu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1979 à Clamart, Minh Tran Huy est critique littéraire et écrivain. Après La Princesse et le Pêcheur (Actes Sud, 2007), La Double Vie d’Anna Song (Actes Sud, 2009, prix Drouot 2010, prix Pelléas 2010) et Voyageur malgré lui (Flammarion, 2014), elle signe avec Les Inconsolés son quatrième roman.

 

 

Avis :

Lise et Louis ont tous deux vingt ans mais sont comme l’ombre et la lumière. Lui, issu de la grande bourgeoisie et promis à un brillant avenir dans la finance, a pour credo l’argent et l’action. Elle, métisse franco-vietnamienne grandie dans un milieu bien plus modeste, est une plante déracinée et meurtrie qui n’aspire qu’à la discrétion, et rêve d’art et de cinéma. Leur rencontre est le prélude à une passion dévorante qui va rapidement tourner au cauchemar : on n’enfreint pas impunément cette loi qui fait que, souvent, les contraires se repoussent.

Loin de la romance insipide et sans cervelle, cette histoire d’amour impossible et tragique possède une vraie singularité qui la fait sortir du lot : construite sous une forme originale et intrigante qui ne s’explique que peu avant le dénouement, elle entremêle les codes du thriller et du conte de fée, multipliant les références au cinéma et aux récits traditionnels, tant occidentaux que vietnamiens. Le résultat est une émouvante et terrible fable, aussi contemporaine qu’intemporelle, sur les difficultés du métissage, qu’il soit culturel ou social.

Touchée par les discrets accents autobiographiques qui parsèment de-ci de-là le texte, j’ai été totalement séduite par cette réflexion juste et sensible, exprimée avec une poésie teintée de cruauté qui m’est allée droit à l’âme. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Puis les auteurs qu’elle admirait ne se contentaient pas de peaufiner leur langue ou leur style : ils incisaient et creusaient la vie comme elle-même incisait et creusait ses laques. Ils grattaient le silence. Le brillant des apparences. La douleur, parfois. Et cherchaient au-dessous sans toujours avoir conscience de ce qu’ils cherchaient, parce qu’il ne s’agissait pas de dévoiler un secret mais de le trouver. Pour elle, il existait une part de mystère en toute chose et le rôle des artistes n’était pas de lever ce mystère, seulement de lui donner forme. Elle disait que la lumière sans ombre ne l’intéressait pas plus que l’ombre sans lumière. Que l’art pouvait éclairer l’existence mais aussi l’obscurcir et qu’il devait cristalliser en un geste, en une œuvre, toute l’opacité, la complexité et la multiplicité de la vie. Elle disait ne détenir aucune réponse ni vérité, parce que les réponses et les vérités étaient faites pour les mathématiciens et les policiers, pas pour les écrivains ou les peintres, qui avancent à tâtons, dans le noir, sans savoir ce qui en sortira…
 

 

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mercredi 18 mars 2020

[Haushofer, Marlen] Le mur invisible





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le mur invisible (Die Wand)

Auteur : Marlen HAUSHOFER

Traductrices : Liselotte BODO,
                      Jacqueline CHAMBON

Parution : en allemand (Autriche) en 1963,
                en français en 1985 chez Actes Sud 

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Voici le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d'une femme ordinaire, confrontée à une expérience - limite. Après une catastrophe planétaire, l'héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie. Et ce qui aurait pu être un simple exercice de style sur un thème à la mode prend dès lors la dimension d'une aventure bouleversante où le labeur, la solitude et la peur constituent les conditions de l'expérience humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-70) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d'écrire son oeuvre tôt le matin ou la nuit. C'est à partir de 1946 qu'elle publie ses premiers contes dans des journaux ; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son oeuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l'intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible (1963), son talent est enfin reconnu dans son pays mais elle disparaît déjà en 1970, à 50 ans. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, elle fait partie de ces femmes-écrivains dont les héroïnes sont inoubliables.

 

 

Avis :

Alors qu’elle séjourne dans un chalet isolé en forêt alpine, la narratrice se retrouve coupée du monde par la brusque apparition d’un mur de verre, au-delà duquel toute vie semble avoir disparu. Tout en explorant la vaste zone giboyeuse de son côté du mur, elle tâche d’organiser sa survie, avec pour seule compagnie quelques animaux domestiques.

Le récit n’apportera jamais d’explication sur ce mur et cette apocalypse soudaine : ils ne sont que les prétextes quasi symboliques d’une robinsonnade et d’une réflexion sur la condition humaine. Brutalement ramenée à ses besoins les plus fondamentaux, contrainte à un rude investissement physique pour assurer une survie assujettie à la nature, au rythme des saisons et à l’exploitation durable et raisonnée de ses ressources environnementales, cette femme va vite découvrir un nouvel ordre du monde, à des lieux de ses anciennes préoccupations désormais bien dérisoires, et où elle va expérimenter une forme de bonheur et d’harmonie inédits pour elle.

S’insurgeant contre l’orgueil de l’homme si sûr de sa prééminence sur terre et de son importance individuelle, Marlen Haushofer évoque notre vulnérabilité et notre finitude, questionnant nos choix et le véritable sens de la vie. Loin des artifices et de la fuite en avant de la société actuelle, débarrassée des perpétuelles insatisfactions égoïstes de ses semblables, notre survivante apprend à vivre pleinement le moment présent, à trouver la paix de l’esprit dans l’amour des créatures qui l’entourent et dans l’humble conscience de faire partie d’un tout.

Intriguée par le début étrange de cette histoire, parfois étreinte d’un sentiment de longueur mais portée par l’écriture fluide et agréable, je referme ce livre troublée par cette désillusion si désespérée qu’elle aboutit à la préférence de la solitude et de l’amour des bêtes, au pénible commerce des hommes. Tout l’esprit du livre me semble contenu dans cette citation :


Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d’hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier dans cet événement. Aucun coléoptère que j’écrase sans y prendre garde ne verra dans cet événement fâcheux pour lui une secrète relation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l’ai écrasé : un bien-être dans la lumière, une courte douleur aiguë et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils sont jetés dans la vie sans l’avoir voulu. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n’existe pas de sentiment plus raisonnable que l’amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard.

 

 

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