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dimanche 23 février 2025

[Zeniter, Alice] Frapper l'épopée

 



 

J'ai aimé 

 

Titre : Frapper l'épopée

Auteur : Alice ZENITER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Tass était enfant, les adultes lui ont raconté l’histoire de sa terre à plusieurs reprises et dans différentes versions. Malgré tous ces récits, Tass n’a jamais bien su où commençait l’histoire des siens. Comme elle n’a jamais réussi à expliquer la Nouvelle-Calédonie à Thomas, son compagnon resté en métropole. Aujourd’hui, elle est revenue à Nouméa et a repris son poste de professeure. Dans l’une de ses classes, il y a des jumeaux kanak qu’elle s’agace de trouver intrigants, avec leurs curieux tatouages : sont-ils liés à un insaisissable mouvement indépendantiste ? Lorsqu’ils disparaissent, Tass part à leur recherche, de Nouméa à Bourail – sans se douter qu’en chemin c’est l’histoire de ses ancêtres qui lui sera, prodigieusement, révélée.
Le destin de Tass croise celui de l’archipel calédonien et Alice Zeniter, avec une virtuosité romanesque remarquable, met en scène son passionnant visage contemporain, à l’ombre duquel s’invite, façon western, son passé pénitentiaire et colonial.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alice Zeniter est née en 1986. Elle publie son premier roman en 2003, Deux moins un égal zéro, aux Éditions du Petit Véhicule à l'âge de 16 ans. Alice Zeniter étudie ensuite à l'École normale supérieure puis publie son second romain Jusque dans nos bras (2011).
Elle enseigne le français en Hongrie, où elle vit plusieurs années. Elle y est également assistante-stagiaire à la mise en scène dans la compagnie théâtrale Krétakör.
Par la suite, elle publiera six romans, parmi lesquels Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), L’Art de perdre (Flammarion, 2017) et Comme un empire dans un empire (Flammarion, 2020).
Dramaturge et metteuse en scène, elle a reçu de nombreux prix littéraires dont le prix du Livre Inter, le prix des Lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas en 2013, le Prix Renaudot des Lycéens 2015 et le Prix Goncourt des lycéens en 2017.
Alice Zeniter écrit aussi pour le théâtre avec Spécimens humains avec monstres (2011), Un ours, of course !, spectacle musical jeunesse (Actes Sud, 2015) et Hansel et Gretel, le début de la faim (2018).

 

Avis :

Après le succès de L’art de perdre qui voyait une jeune femme, avatar de l’auteur, se lancer sur les traces de son histoire familiale en Algérie, c’est un autre retour aux sources, en Nouvelle-Calédonie cette fois, qui fonde ce nouveau roman sur l’héritage colonial du XIXe siècle.

Demeurée une dizaine d’années en métropole après y avoir fait ses études, Tass revient définitivement dans sa Nouvelle-Calédonie natale à cause d’une rupture amoureuse. Ses fonctions de professeur dans un lycée l’amènent à se préoccuper de l’absence de deux de ses élèves, des jumeaux kanaks dont elle soupçonne qu’ils n’ont pas la vie facile. Son intérêt pour eux va lui faire croiser le chemin d’un mystérieux groupe indépendantiste, oeuvrant secrètement à ce que ses membres appellent « l’empathie violente ». Par de petits gestes symboliques reproduisant la dépossession – par exemple s’introduire dans une maison pour y déplacer des objets –, ils comptent semer le trouble dans l’esprit des Blancs pour qu’eux non plus ne se sentent plus tout à fait à leur place.

Cette première partie du récit servant à installer notre compréhension de la société calédonienne d’aujourd’hui, un monde stratifié aux possibilités limitées, figé dans la répétition sans fin des mêmes histoires familiales entre groupes et clans en mal d’identité depuis que les traditions millénaires se sont dissoutes dans les mille nuances séparant blancs-blancs, blancs-autres, purs-métis et autres variantes – pour faire simple, « disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs » –, l’on en vient naturellement, comme Tass qui ignore tout de cet ancêtre qui fut le premier de sa lignée à mettre un pied sur le « Caillou », à se poser la question du passé qui l’a façonnée.

Recourant à la magie des lieux, puisque, conformément aux croyances kanak, ceux-ci sont habités par les esprits des morts, l’auteur tire parti d’une chute de Tass dans un trou d’eau pour faire surgir les images de son ancêtre bagnard et, à travers lui, l’histoire de la colonisation de l’île par les Français. Au volet politique et social succède donc un aussi intéressant versant historique, dans une mise en scène que l’on pourra trouver, au mieux d’une liberté audacieuse, au pire d’autant plus brouillonne que vient s’y glisser, comme si besoin était pour l’auteur de se justifier, un chapitre sur la genèse du roman, sur les raisons de son écriture et sur les recherches afférentes. Il est surtout l’occasion d’expliquer les résonances entre les différentes histoires de colonisation et leurs mêmes héritages, qu’il s’agisse de la Nouvelle-Calédonie qui n’est rien à sa famille, ou de l’Algérie qui en est le berceau.

Documenté et réfléchi, juste et fouillé dans ses personnages, enfin profondément instructif et intéressant, le récit pourra toutefois faire regretter que l‘élan politique l’y emporte sur le souffle littéraire. Tout à son sujet de la complexité post-coloniale, Alice Zeniter signe ici un ouvrage convaincant et brillant sur le fond, peut-être moins sur la forme. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Tass ne sait pas bien si l’expression « espèce invasive » est juste car, dans les faits, l’oiseau n’a mené aucune conquête, souhaité aucune expansion de son territoire. Des humains l’ont importé comme oiseau de volière il y a plusieurs décennies, dans un but décoratif et, bien sûr, à un moment, quelque chose a mal tourné (rien d’étonnant, Tass a vu Jurassic Park : la vie trouve toujours son chemin). Le bulbul a refusé de n’avoir qu’une fonction esthétique, il s’est échappé, installé, reproduit. À ce moment-là, il a envahi, d’accord, mais contraint et forcé. Est-ce qu’il existe de l’invasion légitime comme il existe de la légitime défense ? Est-ce qu’elle regarde un colon quand elle l’observe en train de déployer ses ailes ou une victime, ou les deux à la fois ?


Les jeunes hommes qui vivent là, aux Saints, ont plus de chance que les autres de finir en cellule. Quand ils naissent, on devrait leur dire : franchement, si tu n’y passes aucun moment de ta vie, ce sera déjà un exploit. Ne pense pas à ce que tu peux faire, concentre-toi sur ce que tu pourrais ne pas faire. Ne pas aller en prison. Ne pas mourir jeune. Ne pas boire.


Quand elle appartenait encore à son clan, les histoires racontées lors des coutumes étaient longues et elles étaient vraies, déjà connues, déjà répétées : elles liaient les participants aux ancêtres et aux totems, elles mettaient chacun debout et le rendaient présent. Avant de partir, FidR habitait une structure millénaire, un lignage quasi éternel que la Parole rendait visible et le poids des héritages, parfois, lui ployait les épaules quand elle se tenait devant la Grande Case mais jamais elle ne doutait de sa place. Elle se demande si NEP et Un Ruisseau ressentent, comme elle, la perte de leur passé chaque fois qu’ils font la coutume, si un petit courant d’air de solitude leur passe aussi dans la nuque en ce moment. Elle les observe à la dérobée, NEP qui parle, les yeux brillants, les sourcils froncés, Un Ruisseau qui hoche la tête silencieusement. Ils paraissent imperméables au regret, intouchés par le manque qui agace FidR. Celle-ci se concentre sur l’histoire biscornue que NEP déroule aux pieds des nouveaux arrivants. Maintenant qu’ils n’ont plus que le groupe, ils n’ont pas d’autres ancêtres que ceux qu’ils se choisissent.


(…) mais avant qu’elle ait eu fini l’homme les a traités de faux Kanak. Les vrais, a-t-il dit, vivent à la tribu, écoutent les générations qui les précèdent et élèvent celles qui les suivent. Il a ajouté, en posant chaque mot comme un carré de sucre :
 — Ce que vous faites n’est pas bien.
 FidR a eu beaucoup de peine. Comme c’était elle qui parlait, elle s’est sentie personnellement visée. C’est sa fausseté à elle que l’autre a entraperçue. Ici, voudrait rugir FidR en se frappant la poitrine, ici c’est Kanaky. Mais il suffit qu’une personne lui dénie ce droit et elle doute. Les paroles des anciens lui reviennent, le moment de son départ, qu’est-ce qu’elle croit, elle n’est qu’une Kanak à la carte.


C’est ça, le problème de cette île. Même si on ne connaît pas tout le monde, on connaît presque tout le monde, au sens où on connaît tous les types de personnes qu’on peut devenir en grandissant, ils ne sont pas si nombreux, ils sont tous là, et rien ne s’invente vraiment, chacun rejoue la partition d’un autre, chacune reprend le rôle d’une autre, tout était déjà là, on devient le grand d’un petit, le parent d’une enfant, comme si tout le monde se décalait d’une chaise vers la droite mais toujours autour de la même table.
 
 
— C’est peut-être bien que ton père ne soit pas là pour voir ça. Je ne sais pas comment il l’aurait vécu.  
Tass déteste ce genre de phrases : elle ne sait pas si elles sont vraies ou non, elle n’a que des souvenirs d’enfant de son père. Mais surtout, elle déteste penser que son père aurait pu être là, c’est comme s’il apparaissait un instant pour lui être immédiatement arraché. Ça se remet à saigner, sous les croûtes. Elle a, malgré tout, demandé à sa mère pourquoi elle disait ça. Et Pascale a répondu que son père portait tous les souvenirs de son enfance pauvre, les odeurs d’huile et d’essence et du garage, et de l’enfance encore plus pauvre de ses parents, bien que ni Paul ni Madeleine n’en aient jamais rien raconté mais ces choses-là se sentent, et sans doute aussi le poids de la misère des grands-parents, des arrière-grands-parents, et le flou, terrible et total, autour de l’arrivée, forcément misérable, forcément difficile, du premier aïeul. Toute la famille avait travaillé dur avec l’espoir que les enfants grandiraient mieux et, de génération en génération, ils y étaient arrivés, lentement, péniblement. Mais l’indépendance apportait une incertitude contre laquelle leur travail acharné ne pouvait rien : peut-être que les enfants vivraient moins bien qu’eux, et les enfants des enfants aussi. Peut-être qu’il y aurait des temps de décroissance, d’effondrement, des pénuries et des départs. Ton père n’était pas le genre d’homme qui peut imaginer sereinement que ses enfants manqueront. Quel parent peut vouloir ça ? Ça l’aurait tué d’avoir à choisir oui ou non. Le bien du pays contre le bien de ses enfants, ou l’inverse. Te sacrifier aux demandes légitimes des Kanak. Sacrifier une décision juste à ton bonheur.


Moi, je demande, est-ce que l’avenir de la Calédonie, c’est le nickel ? Parce que ça a été notre avenir dans le passé, puis ça a été notre passé, et maintenant certains disent que c’est de nouveau notre avenir. Qui croit que le futur est fait de nickel ?  
Laurie hurle Tesla. Izé relance : la Chine ! William fait de grands gestes de bras : Mais arrêtez, arrêtez, c’est comme un calendrier de l’Avent, cette île ! Vous avez déjà ouvert toutes les cases et bouffé tous les chocolats. Y a plus rien à éventrer. Tass demande : Alors quoi, le tourisme ? Laurie : On est bien trop chers ! William : Et puis ils sont trop moches. Des rugissements de rire autour de lui. Mais c’est vrai ! Les touristes, que ce soient les Français ou les Pokens, ils débarquent ici habillés comme des clochards et en plus ils prennent vlà les coups de soleil au deuxième jour et après ils sont comme des clochards rouges et gonflés. Laurie reprend : Ok, eux, ils sont moches mais nous, on est fin nuls en service clients. Tass ajoute que les requins font du tort au business aussi. Ils se reproduisent pile pendant l’été austral, ça rapproche toutes les femelles du rivage et maintenant, chaque année ça croque, on est en train de devenir la Réunion, les amis ! 


C’est ce que la mère de son élève lui a dit, l’année dernière : elle reviendra. Quand Tass a répondu que ce serait sans doute difficile pour la jeune fille, après avoir perdu une année, la mère a souri : Ça n’existe pas, « perdre » une année, ça ne veut rien dire, le temps n’est pas une grosse boîte avec une réserve d’heures limitées dedans, le temps c’est du paysage.  
 
 
La notion de Blanc ici est un peu compliquée, ou du moins ce n’est pas la même qu’en métropole, ce n’est pas la même qu’aux États-Unis. Tass s’en est rendu compte en essayant de l’expliquer à Thomas. Avant, elle vivait avec, elle vivait dedans, elle n’avait pas besoin de l’interroger. Historiquement, lui a-t-elle dit, ce n’est pas tant une question de couleur de peau que de style de vie, ça s’est construit un peu à tâtons au XIXe siècle. Disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs. Ce qui voulait dire que tu pouvais être blanc et victime de racisme, puisque, quand même, tu n’étais pas blanc à l’œil, tu étais une « souris grise », une « peau de boudin ». On voulait bien te compter parmi les Blancs, on avait même intérêt à le faire, pour que la population blanche grossisse et parvienne à dépasser la population kanak, mais on ne se débarrassait pas comme ça de l’envie de créer de la distinction. Alors certains utilisaient le terme Blanc-blanc, pour distinguer les Blancs-uns des Blanc-autres, des Blancs pas blancs. Ma grand-mère disait ça, par exemple, s’est rappelée Tass en parlant à Thomas, surtout quand il s’agissait de commenter les mariages. Et bien sûr, Madeleine était un peu raciste mais il faut comprendre que, de toute manière, ici, les gens donnent l’ethnie d’une personne quand ils la mentionnent. Ils disent : j’ai vu tel de mes amis aujourd’hui, c’est un Wallis, c’est une Kanak, c’est un Viet – et je sais que ça te paraît insupportable, Thomas, mais je te demanderai de suspendre une minute ton jugement et de me laisser finir. À l’inverse des Blancs-blancs, on avait aussi formé le terme « pur métis » : des métis tellement métis qu’ils ne pouvaient pas se rattacher uniquement à deux populations, des personnes qui se déclaraient, par feuilletage générationnel, alsacienne-kanak-javanaise-wallisienne, et là on disait : bon, d’accord, très bien, elle, c’est une pure métis. Sur le Caillou il ne fallait pas se fier à un nom pour imaginer un physique. Car un patronyme japonais pouvait être porté par un grand gaillard à la peau brune et aux cheveux crépus, un patronyme arabe par une jeune femme aux yeux bridés, un nom germanique côtoyait des tatouages de fleurs à l’encre noire typiques de Java, et ainsi de suite. Purs métis.


(…) la mer qui se réchauffe, les poissons qui disparaissent, le corail qui meurt, les oiseaux éteints, l’eau qui monte et monte encore, les méduses qui se multiplient, la terre incultivable, les guerres pour l’eau potable, les bêtes qui crèvent avant d’avoir mis bas, l’air devenu cancérigène, la merde dans la mer, littéralement de la merde, des selles humaines, suffisamment nombreuses pour contaminer de l’eau salée, le plastique invisible trouvé dans les tortues, trouvé dans les poissons, trouvé dans les estomacs et le sang. Des années à se dire que c’est devenu invivable, à se dire qu’on est foutus mais toutes les dates butoirs sont franchies les unes après les autres et aucun événement ne se produit pour marquer le coup. Les yaourts périmés non plus ne deviennent pas solides, ni bruns, ni mortels du jour au lendemain. Tass vit dans un yaourt périmé et il y a encore des gens pour demander si c’est mangeable. Elle vit un moment de fin depuis si longtemps que ce pourrait être un éternel milieu, quelque chose d’avant le pire qui sans cesse est repoussé puisque chaque étape du pire dispose elle aussi d’un pire plus lointain. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 




 

vendredi 8 mars 2019

[Cuisset, Philippe] Zacharie Blondel voleur de poules





J'ai beaucoup aimé

Titre : Zacharie Blondel voleur de poules

Auteur : Philippe CUISSET

Editeur : Kyklos

Parution : 2018

Pages : 182









Présentation de l'éditeur :   

Après la Commune de Paris, de nouvelles lois vont réprimer les populations potentiellement dangereuses. La politique d'épuration sociale, déjà violente sous le Second Empire, se durcit sous la IIIe République. Déportation, transportation et relégation remplissent les bagnes de métropole ou d'Outre-Mer. Les travaux forcés, vantés par d'honorables ministres républicains, doivent aboutir à une forme de rédemption laïque que les bagnards sont censés porter jusqu'aux antipodes. Mais cette image colonisatrice d'une France modernisée, industrielle et triomphante, n'est qu'une façade. En réalité, on nettoie le territoire de cette intarissable veine de misère, on rassure les honnêtes gens, on offre ainsi aux puissantes exploitations agricoles et minières une main d'oeuvre à bas prix. L'administration pénitentiaire signe avec la direction de la Société Le Nickel des « contrats de chair humaine ». Charles Zacharie Blondel, petit agriculteur ruiné, braconnier et voleur de poules, condamné à la relégation à l'Île des Pins, fut victime au bagne de Nouvelle-Calédonie de ce tout premier avatar du néo-esclavagisme colonial.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français.
Zacharie Blondel, voleur de poules est son premier roman publié. Ce texte a pour but d'illustrer  la parole de Jim Harrison : " La responsabilité de l'écrivain, c'est de donner une voix à ceux qui n'en ont pas."

 

Avis :

Livre lu dans le cadre d’un partenariat entre les Editions Kyklos et le forum Partage Lecture, que je remercie. Merci également à Philippe Cuisset pour le moment de discussion autour de son livre.

Dans ce roman inspiré de l’histoire d’un vrai bagnard de Nouvelle-Calédonie, Philippe Cuisset rend la parole et le droit au souvenir à des hommes dont la « déchéance » servit de prétexte pour en faire des esclaves oubliés de tous, broyés en toute légalité. 


En cette fin du XIXème siècle, Zacharie Blondel rejoint le bagne en tant que « relégué » : condamné pour récidive. Récidive de braconnage et de vol de poules, alors que la ruine de sa petite ferme le condamnait au dénuement. Il est l’un de ces milliers d’hommes (et de femmes) dont la misère troublait l’ordre public et que le premier prétexte a permis d’expédier au loin pour faire d’une pierre deux coups : tout en nettoyant la métropole de ceux qu’on considérait comme sa lie, on alimentait les colonies en main d’oeuvre quasiment gratuite et corvéable à merci. Ainsi, le bagne de Nouvelle-Calédonie sous-traitait de la main d’oeuvre aux chantiers publics, mais aussi à des sociétés privées, où les conditions de travail étaient telles que la plupart des prisonniers mouraient au bout de quelques mois. Ceux qui survivaient à leur peine devaient encore ensuite subir son doublage dans des fermes pénitentiaires, avant d’exploiter librement le lopin incultivable dont ils se voyaient attribuer la concession. Très peu avaient les moyens de quitter l’île, et quasiment tous sont morts dans l’oubli et dans des conditions épouvantables. 

Le récit est sobre, plutôt rapide. J’y vois un bon exemple de « littérature maigre » :  ni complaisance ni superflu, le juste choix des mots et des émotions pour faire comprendre, à travers le calvaire de Zacharie, le processus judiciaire, le fonctionnement du bagne, les conditions de vie sans espoir même après la purgation complète de la durée des peines, l’hypocrisie des administrateurs plus préoccupés de leurs carrières que du sort des détenus, les préjugés de classes allant jusqu’à la phrénologie. Le style est fluide, les tournures soignées, le vocabulaire précis : l’écriture de Philippe Cuisset est très belle. Même si l’on se doute dès le début de l’issue tragique, l’on se prend à espérer que Zacharie pourra tenir le coup et une certaine émotion imprègne les dernières pages. 


J’ai beaucoup apprécié cette lecture, qui rend à Zacharie le droit de « s’exhiber en un être humainement éclatant de dignité et dont il serait bon de craindre la vindicte brûlante et amère ; car elle est de celles qui danseront sur les écumes des siècles et s’en iront loin, bien loin des peines de l’Ile des pins, déposer des auréoles salées de larmes anciennes sur les sables des côtes de Saint-Martin-en-Ré ou sur les rochers de la pointe prétentieuse de Brest.» (4/5)

 

 

Citations :

Une armada de gratte-papiers agissant dans l’ombre des piles de dossiers œuvre inlassablement et se livre, elle aussi, à un travail de triage de chiffons humains dont la déportation achèvera l’usure ultime.

… la vie reprend un faible élan, les mots retrouvent un peu de sens et Zacharie se surprend à échafauder des pensées parsemées de bribes confusément tournées vers un avenir toujours incertain mais moins invincible.


Le coin des curieux :

Le mot bagne vient de l’italien bagno, nom d’anciens bains publics romains, reconvertis en prisons.

Les galères furent le premier système pénitentiaire à l'échelle de la France, dès le 15e siècle. Devenues inutiles face aux vaisseaux de haut bord, elles furent supprimées par Louis XV en 1748. Les galériens débarqués furent alors affectés à des bagnes portuaires, comme à Toulon ou à Brest, pour travailler dans les ports et arsenaux de la Marine : main d’oeuvre des plus utiles quand il fallut construire la flotte française pour rivaliser avec la Grande-Bretagne pendant la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-83), puis les guerres révolutionnaires et napoléoniennes. 


Quand, au milieu du 19e siècle, la vapeur remplaça la voile et la machine le travail de force des hommes, les bagnes maritimes furent transférés vers la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. On jugeait alors que les bagnards métropolitains concurrençaient les ouvriers honnêtes, qu’ils étaient trop dangereux pour rester sur le territoire, et on enviait l'expérience de la colonisation pénale en Australie : on pensait valoriser le développement des colonies grâce aux travail des bagnards. 

Ce contexte d'impérialisme européen poussa Napoléon III à instituer les bagnes coloniaux français par la loi de 1854. La transportation au bagne fut abolie en 1938, mais il fallut attendre 1945 pour mettre définitivement fin à la détention au bagne. Les ultimes forçats furent libérés en 1953. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

Sur le thème du bagne et de la Commune sur ce blog :

 

 LE CORRE Hervé : Dans l'ombre du brasier
TIXIER Jean-Christophe : Les mal-aimés
WARD Jesmyn : Le chant des revenants