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vendredi 10 octobre 2025

[Howard, Elizabeth Jane] A petit feu

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A petit feu (Something in Disguise)

Auteur : Elizabeth Jane HOWARD

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : en anglais en 1969,
                  en français (La Table Ronde)
                  en 2025

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Adjugé, vendu ! » C’est en ces termes qu’Alice, la fille du colonel Herbert Browne-Lacey, songe à son avenir le jour où Leslie Mount lui passe la bague au doigt. Si cet engagement précipité a le mérite de l’éloigner de l’autorité paternelle, Alice comprend, trop tard, que l’homme qui partagera désormais sa vie n’est pas si différent de son père.
C’est seulement une fois Alice partie que May, sa belle-mère, commence à prendre au sérieux les mises en garde de ses propres enfants, Oliver et Elizabeth, contre le colonel qu’elle a épousé en secondes noces et avec qui elle se retrouve désormais en tête à tête dans un austère manoir en rase campagne.
Car Elizabeth, malgré ses remords à l’idée d’abandonner sa mère, a elle aussi mis les voiles, pour suivre son frère qui mène une vie de bohème dans le Swinging London. Après des débuts mal assurés en tant que cuisinière à domicile, elle rencontre le grand amour. Voyages luxueux et villas en bord de mer, cette idylle a tout du rêve…

À ce portrait mordant d’une famille anglaise des années soixante, Elizabeth Jane Howard confère une tension palpable et explore, à travers le destin de ces trois femmes, le caractère incertain des relations amoureuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard est l’auteur de quinze romans. Les Cazalet ChroniclesThe Light Years, Marking Time, Confusion et Casting Off – sont devenus des classiques modernes au Royaume-Uni et ont été adaptés en série pour la BBC et pour BBC Radio 4. Elle a également écrit son autobiographie, Slipstream. Elle est morte en janvier 2014, après la parution du 5e volume des Cazalet Chronicles, All Change.

 

 

Avis :

Après La saga des Cazalet et La longue vue, les Éditions de la Table Ronde poursuivent la traduction en français de l’œuvre d’Elizabeth Jane Howard (1923-2014), déjà consacrée comme classique outre-Manche. Ce cinquième roman épingle avec une ironie mordante la société anglaise des années soixante, à une époque où, malgré les avancées permises par la Seconde Guerre mondiale, les femmes aspirent à plus d’indépendance tandis que les hommes s’accrochent à leurs privilèges patriarcaux.

Ingénues ou plus aguerries, les femmes partagent ici un même désenchantement face au mariage et aux illusions qu’elles y avaient projetées. Ainsi May, veuve trop confiante, choisit de se remarier en fermant les yeux sur les signaux d’alerte émanant de son futur époux, le colonel Herbert Browne-Lacey, et se retrouve bientôt prisonnière d’une maison gigantesque, prétentieuse et sinistre, que ce dernier, désargenté, lui a fait acheter pour n’y vivre qu’à deux. L’atmosphère y est raide et lugubre, révélant peu à peu les desseins sombres et inavouables du mari, autoritaire et toxique, y compris dans son rôle de père. Sa fille Alice, pressée de fuir cette emprise, se jette à son tour dans le mariage, croyant y trouver refuge. Elle y découvre un nouveau joug, entre devoir conjugal, maternité et mainmise d’une belle-famille aussi oppressante que son père. 

Complètent ce tableau familial les deux enfants adultes de May, Oliver et Elizabeth, installés ensemble à Londres. Diplômé d’Oxford mais peu enclin à une vie laborieuse, Oliver alterne petits boulots et parasitisme en attendant d’épouser une riche héritière. Son affection pour sa sœur ne l’empêche pas de profiter de ses talents domestiques. Issue de l’école des arts ménagers, Elizabeth subvient à leurs besoins en proposant ses services de cuisinière à une clientèle aisée friande de dîners privés. Moderne et indépendante, échappera-t-elle aux affres du mariage et de la vie de couple ordinaire ? Rien n’est moins sûr, car un coup de foudre avec un homme plus âgé et fortuné l’affranchit des conventions tout en l’exposant à d’autres formes de souffrance.

Si ces femmes échouent dans leurs aspirations, c’est qu’elles continuent de faire confiance aux hommes, découvrant trop tard leur erreur. Car en ces années 1960, rares sont ceux qui acceptent de remettre en question leur confort dans la répartition des rôles au sein du couple et de la famille. Fine observatrice, Elizabeth Jane Howard excelle à peindre les psychologies et leurs interactions. En quelques portraits et situations, elle compose un tableau vivant et crédible de son époque et du milieu qui fut le sien. Son style élégant s’accompagne d’un humour ravageur, so british dans sa noirceur et sa dérision feutrée, pour un texte d’une étonnante modernité dans ses visées féministes. (4/5)

 

 

Citations :

Oliver, qui ne se lassait jamais d’insulter la bâtisse, avait dit un jour qu’elle serait parfaite pour un producteur américain désireux de tourner un film de série B sur le thème de la maison hantée. Poutres, créneaux, fenêtres plombées, portes cloutées, affreuses et inutiles cheminées semblant tricotées au point de riz, brique couleur de foie, improbables morceaux de crépi (du vomi de dinosaure, dixit Oliver) : l’ensemble en faisait un véritable monument. 


Elle songea à Alice, coincée dans la maison construite par Leslie, enceinte, et, malgré le mariage, encore plus seule qu’avant ; elle songea à sa mère, qui perdait obstinément son temps à effectuer des tâches ingrates et inutiles pour un raseur ; et elle songea à Oliver, qui gâchait son intelligence brillante et sa jeunesse par manque d’opportunités, de volonté ou autre… Elle ne voulait pas penser à Oliver ; en fait, de manière égoïste, elle ne voulait penser à aucun d’eux. Ensemble ils concouraient à faire de la vie une corde de funambule ; si l’on évoluait dessus sans regarder en bas, tout paraissait facile, mais si on avait le malheur de baisser les yeux…


Le pire, dans le mariage – du moins dans les premières années –, c’était que plus rien n’allait de soi, il fallait en permanence prendre l’autre en considération, faire preuve d’indulgence ou de fermeté, sans parler de la nécessité de modifier son comportement social – puisque ça, c’était censé aller de soi. Et qu’est-ce qu’on obtenait en échange ? La cuisine, quoique pas mauvaise, n’était pas au niveau de celle de sa mère. De la compagnie, mais tout bien considéré, il n’était pas sûr que les femmes soient tellement douées pour cet aspect de la vie. Jamais il n’aurait épousé une fille vulgaire comme Phyllis Bryson par exemple, qui s’esclaffait avec les hommes au pub – non merci, très peu pour lui. Il y avait le côté sexuel de la relation, mais ça non plus, ce n’était pas si simple. Il s’était peu à peu rendu compte qu’Alice n’était pas très portée sur la chose – certes, il n’aurait pas forcément vu d’un bon œil qu’elle le soit ; tout bien considéré, une femme sexuellement ardente ne pouvait en aucun cas être aussi ce que, faute d’un autre mot, il qualifiait de convenable. Il ne désirait donc pas qu’Alice soit différente dans le noir de ce qu’elle était, non, mais étant un homme normal, il aspirait parfois à un peu de changement. Il supposait que, quand elle aurait un ou deux enfants, tout s’arrangerait et deviendrait plus normal. Tout le monde en passait par là.


Jennifer a été privée de sa mère très jeune. Et même avant, elle était privée de mère maternante, si tu vois ce que je veux dire. Les égocentriques invétérés du genre de Daphne font des enfants comme on se met au tir à l’arc ou au clavecin : ils s’aperçoivent vite que cela nécessite un gros effort pour un résultat aléatoire. Jennifer n’a jamais été une enfant facile. Quand Daphne et moi avons fini par divorcer, elle était assez grande pour comprendre ce qui se passait, mais pas encore assez pour considérer la situation autrement qu’en termes de gain et de perte pour elle. Elle avait perdu une mère ; elle m’avait gagné, moi, d’une certaine manière. Depuis lors, je suis plus ou moins otage de sa sécurité. Les enfants sont assez doués pour ça.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

samedi 20 septembre 2025

[Lamarche, Caroline] Le Bel Obscur

 






J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le Bel Obscur

Auteur : Caroline LAMARCHE

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’elle tente d’élucider le destin d’un ancêtre banni par sa famille, une femme reprend l’histoire de sa propre vie. Des années auparavant, son mari, son premier et grand amour, lui a révélé être homosexuel. Du bouleversement que ce fut dans leur existence comme des péripéties de leur émancipation respective, rien n’est tu. Ce roman lumineux nous offre une leçon de courage, de tolérance, de curiosité aussi. Car jamais cette femme libre n’aura cessé de se réinventer, d’affirmer la puissance de ses rêves contre les conventions sociales, avec une fantaisie et une délicatesse infinies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Lamarche vit à Liège. Son œuvre témoigne d’un éclectisme et d’une hardiesse renouvelés de livre en livre. Elle a notamment obtenu le prix Rossel avec Le Jour du Chien (Les Éditions de Minuit) et le Goncourt de la nouvelle pour Nous sommes à la lisière (Gallimard). Elle signe avec Le Bel Obscur son retour au roman.

 

 

Avis :

Sans aucun doute le plus personnel de l’auteur, ce roman à forte consonance autobiographique tisse avec une délicatesse troublante le récit d’une femme confrontée à la révélation de l’homosexualité de son mari – son premier amour et son compagnon de jeunesse – et à la résurgence d’un ancêtre oublié, Edmond, dont le destin effacé semble faire écho à celui de Vincent, l’époux devenu autre.

Loin de se réduire à une autofiction ou à une chronique conjugale, le livre déploie une architecture subtile où le passé et le présent se répondent pour faire de la mémoire familiale le miroir d’une histoire collective plus vaste : celle des désirs contraints et des existences condamnées à l’ombre. Edmond, ce « bel obscur » resurgi sous la forme d’une photographie parmi les papiers de famille, incarne une figure masculine effacée, dont la disparition prématurée et le silence autour de son nom laissent deviner une trajectoire entravée par les normes sociales du XIXe siècle. Deux hommes, deux époques : l’un que la pression sociale pousse au silence et à la disparition, l’autre que l’attention aimante, la curiosité bienveillante et la fidélité souple de son épouse autorisent à s’épanouir dans une liberté pleinement assumée, non arrachée mais offerte.

C’est là que le roman prend une dimension à la fois sociologique et profondément inédite. Confrontée à une situation intime pour le moins désarçonnante, la narratrice cherche autour d’elle des figures auxquelles se raccrocher, des récits qui pourraient l’éclairer, des mots qui diraient ce qu’elle vit. Mais là où les personnes LGBTQ+ disposent aujourd’hui de réseaux, de communautés et de ressources pour penser leur place et leur histoire, elle découvre un quasi-vide : rien ou presque, en dehors des Etats-Unis, sur les femmes qui ont aimé des hommes contraints de dissimuler leur orientation, rien sur celles qui ont partagé leur quotidien, leur intimité et leur silence. C’est une surprise pour elle comme pour le lecteur, qui se prend soudain à réfléchir au sort de ces « victimes dans l’ombre des victimes ».

Mais un étonnement peut en cacher un autre, qui n’en finit pas de rendre cette lecture troublante. Victime certes, la narratrice n’a, malgré la révélation et la transformation du désir, aucune envie de dénouer le lien qui l’unit à son mari. Ce lien, que l’on pourrait croire incompréhensible, voire paradoxal, interroge le lecteur tout au long du récit. Pourquoi rester ? Pourquoi aimer encore ? Pourquoi ne pas fuir, rompre, reconstruire ailleurs ? Peu à peu se dévoile la complexité de sa démarche : non un renoncement ni un sacrifice, mais un choix lucide et une fidélité à ce qui fut, à ce qui demeure, à ce qui échappe. En s’obstinant à relier les fragments d’une vie, à faire de cette relation transformée un lieu de réinvention, elle accomplit un geste profondément politique dans sa discrétion : un geste qui repousse les limites de l’acceptation de l’altérité et interroge les normes du couple, les frontières du désir, les formes possibles de l’amour au-delà de la sexualité.. 

Souple, lumineuse et traversée de références littéraires, la plume avance par glissements, éclats et retours, dans une dynamique qui semble hésiter à trancher ou conclure, préférant le tremblement à la résolution. Cette retenue, si elle confère au roman sa beauté singulière, évoque aussi une forme de repli, le récit semblant parfois s’enrouler autour de sa propre intériorité, comme si la narratrice ne parvenait jamais tout à fait à se dégager du halo mélancolique qui l’enveloppe.

Et pourtant, c’est dans cette impasse pleinement embrassée, dans la complexité nue de ce que signifie aimer et coexister avec l’autre, que le récit puise sa force. En conjuguant l’intime et le politique, le personnel et le collectif, il déploie une lucidité douce et une émancipation discrète, surprenant autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il choisit de ne pas simplifier. (4/5)

 

 

Citations :

En quête d’un encadrement moins brutal, je suis revenue vers les livres. À l’époque dont je parle, il n’y avait strictement aucune référence sur Internet. Quand je cherchais femmes d’homosexuels, on me renvoyait systématiquement à des ouvrages ou des articles traitant des femmes homosexuelles. 
Heureusement les Américains, eux – ou plutôt elles –, avaient fait le boulot dès les années soixante-dix. The Other Side of the Closet, d’Amity Pierce Buxton Ph.D., initiatrice d’un très actif réseau d’entraide, m’a frappée par sa démonstration imparable de l’effet domino de l’homophobie. Cette Amity, docteur en éducation de l’Université Columbia à qui son mari avoua un jour son homosexualité, y expliquait que dans les couples tels que le nôtre les épouses se trouvaient aussi « in the closet », dans le placard. Certaines divorçaient sans attendre. D’autres, la majorité, tenaient bon par amour ou par souci familial avant de se retrouver seules à l’âge mûr. Quelques-unes s’informaient, voire fréquentaient à la marge l’univers de leur conjoint. La plupart mettaient des années à retrouver un brin de confiance en elles-mêmes. Peu refaisaient leur vie, victimes collatérales d’une homophobie qui acculait les gays au mariage ou au suicide.


Quelques jours plus tard, lorsque nous avons pris congé de Brian le long de Canari Wharf, il nous a dit, nous rassemblant du regard : « Vous êtes le couple le plus étonnant que j’aie jamais rencontré. » Et, à Vincent : « Je veux qu’elle soit heureuse. » « Moi aussi », a renchéri Vincent, avec conviction. J’écoutais comme d’une autre galaxie. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir mon bonheur ? Cela sonnait comme une sommation à trouver moi aussi des amants d’un soir, d’une semaine ou d’un mois, voire à refaire ma vie. Plus qu’une façon de se débarrasser de moi, j’ai préféré y voir leur gratitude et leur souhait très sincère que mon avenir s’ouvre comme il s’ouvrait pour Vincent. Pour lui, tout semblait simple. Nouveau départ, nouveau paysage et une communauté au sein de laquelle trouver des repères et déployer sa neuve identité. La mienne, d’identité, étroitement liée à l’homme que j’avais choisi pour la vie, se craquelait comme un vernis de mauvaise qualité. C’était si inconcevable, si insidieusement terrifiant, que je suis entrée dans le jeu du couple le plus étonnant. J’avais besoin de cette admiration à l’heure où l’on me priait d’être heureuse toute seule.


Ce que j’ai commencé à comprendre au terme de cet aveu lancé à mon beau-frère et ma belle-sœur après des années de silence, c’est que si les homosexuels souffrent de leur relégation dans la clandestinité, leurs épouses, au placard elles aussi, ne bénéficient pas du soutien d’une communauté, de lieux de rencontre, de manifestations ou de drapeau à leurs couleurs. La Rainbow House, fondée depuis, offre pourtant le plus inclusif des sites internet du monde. Régulièrement je l’écume avec admiration et envie, cherchant une petite place où faire entendre ma voix dans le grand concert des associations ouvertement féministes et antipatriarcales qui la composent. Mais force m’est de constater que les intentions détaillées sous la rubrique « Familles LGBTQIA+ » ne concernent que les droits des parents homosexuels. Quant au « Focus Femmes » – ce que, tout bien considéré, je crois être –, il est réservé aux « lesbiennes, bisexuelles, transgenres, queers et intersexuées ». Si cela avait été aussi clair du temps de mes naïfs débuts, je ne me serais jamais risquée à solliciter une oreille compréhensive dans ce qui s’était révélé le lieu de rejet du corps étranger que je semblais être.


Je me suis laissé tuer sans effusion de sang, sans la moindre violence, sans autre victime que moi-même. L’estomac des anorexiques se rétrécit jusqu’à la mort, le sexe des abstinents aussi, à la différence qu’on n’en meurt pas vraiment. Il suffit de ne plus y penser, de bannir le souvenir des lieux où veillaient nos sens à l’affût, d’en fermer définitivement la porte comme on condamne la chambre d’un enfant mort.


« En Chine, les épouses d’homosexuels se rebiffent », titrait Courrier international. Dans un pays qui réprimait férocement l’homosexualité, presque tous les gays se mariaient. Résultat : plus de 16 millions de femmes chinoises épousaient sans le savoir un homosexuel, 90 % d’entre elles souffraient de dépression et 10 % faisaient des tentatives de suicide, « victimes dans l’ombre d’autres victimes ».

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mardi 2 septembre 2025

[Tomic, Ante] Miracle à la Combe aux Aspics

 



J'ai aimé

 

Titre : Miracle à la Combe aux Aspics
            (Čudo u Poskokovoj Dragi)

Auteur : Ante TOMIC

Traduction : Marko DESPOT

Parution :  en croate en 2009,
                   en français en
2021
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À sept kilomètres de Smiljevo, haut dans les montagnes, dans un hameau à l’abandon, vivent Jozo Aspic et ses quatre fils. Leur petite communauté aux habitudes sanitaires, alimentaires et sociologiques discutables n’admet ni l’État ni les fondements de la civilisation – jusqu’à ce que le fils aîné, Krešimir, en vienne à l’idée saugrenue de se trouver une femme. Bientôt, il devient clair que la recherche d’une épouse est encore plus difficile et hasardeuse que la lutte quotidienne des Aspic pour la sauvegarde de leur autarcie. La quête amoureuse du fils aîné des Aspic fait de ce road-movie littéraire une comédie hilarante, où les coups de théâtre s’associent pour accomplir un miracle à la Combe aux Aspics.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Originaire d’un petit village de Croatie, Ante Tomi, né en 1970, a obtenu un diplôme en philosophie et sociologie de l’université de Zadar. Devenu journaliste pour le quotidien Slobodna Dalmacija, il démontre un rare talent littéraire qui se confirme en 2000 dans son premier roman Što je muškarac bez brkova (Qu’est-ce qu’un homme sans moustache). Trois ans plus tard, il publie Ništa nas ne smije iznenaditi (Rien ne doit nous surprendre) qui décrit la vie des recrues dans l’Armée populaire yougoslave. Ces deux romans ont été adaptés à l'écran. En 2009 sort son roman le plus connu, Miracle à la Combe aux Aspics. Il est actuellement chroniqueur pour le journal Slobodna Dalmacija.

 

 

Avis :

Paru en l’an 2000 et adapté au cinéma, le premier roman du Croate Ante Tomic Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ? était une pépite d’humour burlesque et satirique qui pourfendait allégrement le patriarcat et le conservatisme en Croatie. Devaient suivre plusieurs ouvrages de la même eau, non traduits en Français, jusqu’à Miracle à la Combe aux Aspics, une autre franchement irrévérencieuse pantalonnade, de celles qui, avec son activité de journaliste satirique, ont valu à l’auteur plusieurs agressions violentes et les remontrances du ministre de la Culture, dans un pays où libre expression rime encore dangereusement avec pression politique.
 
Nous voici donc de retour près de Smiljevo, une bourgade imaginaire de l’arrière-pays dalmate. En cette région de montagnes reculées, une famille accrochée à son hameau abandonné s’obstine à y mener une existence d’un autre siècle, autarcique et rebelle. Plus que jamais rendus à un état de quasi sauvagerie depuis la mort de la mère qui leur servait rageusement de bête de somme – « Comme si elle en avait fait vœu à la Sainte Vierge, Zora se tut jusqu’à son dernier soupir, où elle jeta un tendre et ultime regard à son époux et murmura : Tu es une merde » –, Jozo Aspic, le père, et ses quatre fils adultes, Krešimir, Branimir, Zvonimir et Domago, repoussent à coups de fusil toute intrusion de la civilisation et de ses autorités dans la vallée qui abrite leur taudis. Mais une remarque, prudemment glissée par le curé sur l’utilité d’une femme pour le confort domestique, fait germer un projet incongru dans l’esprit du fils aîné. Il s’agit de retrouver, quelque part dans la grande ville de Split, certaine serveuse dont les bonnes dispositions, quelque quinze ans plus tôt, pourraient laisser augurer une possible « ouverture »...

S’ensuit une cascade d’aventures grand-guignolesques, les Aspics débarquant, dans leur course à la belle, sur les plates-bandes du chef de la police. Scènes rocambolesques et répliques truculentes s’enchaînent, opposant la détermination bornée de ploucs mal dégrossis mais armés jusqu’aux dents à celle, tout aussi dépourvue de nuances, d’autorités aux méthodes coercitives. Au tempérament vite échauffé de cette bande de rustres répond l’aplomb de femmes habituées à faire face à tout sans se plaindre. Et, la belligérance serbo-croate parsemant de ses stigmates tout le récit, c’est aussi bien la farce légère que la parodie noire et féroce des conflits internes couvant toujours sous la cendre balkanique que l’on peut choisir de voir dans ce nœud de vipères… aspics.

D’un humour peut-être moins irrésistible que le très cocasse premier roman de l’auteur, cette nouvelle comédie déjantée prend elle aussi tout son sel à travers sa satire très décalée de la société croate et de ses antagonismes. A lire, comme toute caricature, avec le recul nécessaire. (3,5/5)

 

 

Citation :

Le garçon apporta trois boissons verdâtres.
– C’est quoi , ça ? demanda Mile. Du liquide vaisselle ?
– Cocktail rhum blanc et limette, monsieur, dit le serveur en tiquant.
– Du rhum ? Chez nous, on met ça dans les gâteaux, remarqua Branimir. 
– Monsieur, c’est sûrement le meilleur rhum du monde. Vingt-cinq ans d’âge.
– Vingt-cinq ans ? dit Mile. Mon garçon, s’il était aussi bon que tu le prétends, on l’aurait bu depuis longtemps.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Qu'est- ce qu'un homme sans moustache ?




 

samedi 25 mai 2024

[Howard, Elizabeth Jane] La longue-vue

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La longue-vue (The Long-View)          

Auteur : Elizabeth Jane HOWARD

Traduction : Leïla COLOMBIER

Parution : en anglais en 1956,
                  en français en
2024
                  (La Table Ronde)

Pages : 464

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Londres, 1950. Antonia et Conrad Fleming donnent un dîner pour les fiançailles de leur fils Julian, chez eux, dans le quartier chic de Campden Hill Square. Derrière les apparences policées d’une soirée mondaine, Antonia mesure, à quarante-trois ans, l’échec de son propre mariage.
Londres, 1942. Mrs Fleming retrouve son époux pendant une permission.
Saint-Tropez, 1937. Écourtant ses vacances en famille, Conrad s’échappe pour retrouver sa maîtresse.
Paris, 1927. Antonia, dès sa lune de miel, commence à deviner l’emprise étouffante et sarcastique qu’exercera sur elle son mari.
Sussex, 1926. À dix-neuf ans, Antonia, pour échapper à la jalousie de sa mère et à la passivité de son père, n’a qu’une hâte : se marier…

La Longue-vue, si singulier par sa facture, possède le charme de ces œuvres où l’on voit une vie entière se déployer. On retrouve toute la virtuosité d’Elizabeth Jane Howard dans ce qui n’est que son deuxième roman, sur les illusions perdues d’une femme observant à la longue-vue sa vie écoulée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard est l’auteur de quinze romans. Les Cazalet ChroniclesThe Light Years, Marking Time, Confusion et Casting Off – sont devenus des classiques modernes au Royaume-Uni et ont été adaptés en série pour la BBC et pour BBC Radio 4. Elle a également écrit son autobiographie, Slipstream. Elle est morte en janvier 2014, après la parution du 5e volume des Cazalet Chronicles, All Change.

 

 

Avis :

Après la version française de la fameuse Saga des Cazalet, les éditions de la Table Ronde proposent cette fois une traduction révisée, préfacée par Hilary Mantel, du deuxième roman de l’auteur britannique Elizabeth Jane Howard. Ecrit en 1956. il raconte à rebours la vie d’une femme, aux prises avec les faux-semblants du mariage dans une famille bourgeoise.

Le récit s’ouvre en 1950, lorsque le dîner de fiançailles de son fils renvoie Antonia à l’échec de sa propre union avec Conrad Fleming. Sa future bru sait-elle seulement ce qui l’attend auprès d’un homme qui ne manquera sans doute pas de reproduire les attitudes de son père ? Et elle, comment a-t-elle bien pu en arriver là ? Emportée par ses réflexions dans un long zoom arrière rembobinant sa vie, là voilà qui remonte le temps, de ses désillusions d’aujourd’hui jusqu’à sa candeur de très jeune fille. De 1950 à 1926, cinq étages de son existence se déconstruisent ainsi en cinq parties chronologiquement inversées, et derrière la sèche quadragénaire engoncée dans son décorum et son opulence, transparaît peu à peu une femme meurtrie, coincée dans les rôles auxquels, mère, épouse et fille, elle se sera efforcée de se conformer en y perdant progressivement son coeur et son âme.

A mesure qu’Antonia rajeunit et que défilent les décors, soigneusement restitués, à Londres et dans la campagne anglaise, à Paris et sur la Côte d’Azur, qui ont accompagné son long apprentissage de femme, en réalité un formatage implicite, répondant à d’invisibles codes sociaux et la plaçant insensiblement toute sa vie sous emprise masculine, l’on découvre, le tout ciselé avec une finesse psychologique remarquable, sa personnalité profonde, ses primes aspirations et leur lente décomposition au contact de son milieu. 
 
Des propres malheurs conjugaux de sa mère, elle mettra longtemps à réaliser, cachées sous une frivolité manipulatrice et égoïste lui faisant d’abord prendre la défense de son père, les tentatives désespérées d’exister, au moins, dans le regard d’amants de passage. Incapable d’autant se mentir pour sa part, Antonia fait avec la maturité l’accablant décompte des malentendus sexistes venus empoisonner sa vie. Créature perverse et méprisable par nature – « Rien de tout cela ne te fait donc honte, ne serait-ce qu’un peu ? Ou bien es-tu à tel point une femme désormais que ce mot n’a plus de sens pour toi ? » lui crache son père retranché dans sa misogynie pour justifier le naufrage de son couple –, objet de plaisir, voire de passion, pour des hommes parfois sincères qui ne quitteront pour autant jamais leur épouse, ou encore bien d’investissement comme un autre – « C’est ma maison et tu es ma femme » lui assène son mari pour bien marquer son autorité – : les représentations que chacun dans cette histoire se fait du rôle des femmes n’asservissent pas seulement ces dernières, mais font aussi le malheur des hommes, derrière le masque des apparences et des conventions.

Soigné dans ses décors comme dans ses caractères, tout en nuances et finesse d’observation, ce roman dont la construction à rebours épouse à merveille aussi bien les interrogations du lecteur que le désarroi de son héroïne – mais comment en arrive-t-on là ? – parle d’illusions, de mensonges, mais aussi de vérités que l’on se cache et, ce faisant, du mal que l’on se fait et que l’on inflige : une formidable comédie humaine, qu’en petites touches savamment assemblées, l’auteur colore d’un féminisme aussi imparable que posé, et qui mérite largement d’étendre son statut de classique contemporain au-delà du Royaume-Uni. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mais à ce moment les messieurs firent leur entrée, ayant terminé leurs mystérieux conciliabules techniques sur l’argent, le sexe, les instincts meurtriers des Nord-Coréens – terminé de discuter de problèmes fondamentaux de manière aussi superficielle que, dans le salon, les dames avaient traité de manière fondamentale de questions superficielles. Les deux parties s’efforcèrent maladroitement de se mêler l’une à l’autre, et au bout d’une demi-heure la soirée s’acheva.
 

Après une telle journée, elle pouvait méditer sur le sort de toutes les mères et leurs filles : June et sa mère, elle-même et Deirdre. Elle était abasourdie par le vide effrayant de la scène dont elle avait été témoin en prenant le thé chez Mrs Stoker et sa fille. Elle avait vu deux femmes ligotées l’une à l’autre, qui n’avaient rien en commun sur le plan personnel, et tout en commun par ailleurs ; qui, si elles n’avaient été parentes, n’auraient pas voulu passer cinq minutes ensemble mais qui, puisqu’elles l’étaient, avaient passé dix-neuf années à s’agacer, s’influencer, se dénigrer mutuellement, à se mêler des affaires de l’autre et à dépendre l’une de l’autre. 
 

On lui avait appris, se figura-t-elle, à diviser la vie en quatre étapes. On stockait sa prime jeunesse pour la dépenser tout entière pendant la vingtaine ; et l’on plaçait les années du milieu de sa vie pour bénéficier de ses intérêts pendant la vieillesse. En fait, la période pendant laquelle il nous était permis de papillonner – gaspillant jeunesse, beauté et plaisirs – était plus courte, sur la durée de notre vie, que celle accordée à un papillon sur la durée de sa métamorphose d’œuf en chenille puis en chrysalide.
 

(…) sans tenir compte de ses larmes, [il] l’avait quittée sur l’accablante affirmation qu’il y avait deux sortes de gens : ceux qui vivaient plusieurs vies avec le même partenaire et ceux qui vivaient la même vie avec plusieurs partenaires.
 

ll n’y a rien qu’on fasse par devoir tant qu’on n’a pas eu à choisir.
 
 
IIs flânèrent des jours entiers, à l’aventure ; en apparence, ils exploraient Paris, mais comme il le fit remarquer à un moment où ils se demandaient quelle rue prendre, « notre seul but est de se trouver l’un l’autre », et lorsqu’elle avait demandé : « N’y sommes-nous pas arrivés ? », il avait aussitôt répondu : « Oh, nous voyagerons toute la vie : il n’y a pas d’arrivée. »
 

Il faut morceler sa vie, de sorte que l’on passe plus de temps à vivre qu’à mourir : voilà la clef. 
 

Au cours des minutes qui suivirent, elle découvrit que les mots ne brisent que la surface d’un silence, et que les silences gênés sont chargés de mots qu’on ne dit pas.
 

Il lui fallait déballer tous ces vêtements qu’il lui avait offerts – pourtant elle restait là à fixer les malles sans y toucher. Elles ne contenaient rien, se dit-elle alors, qui lui ait appartenu avant son mariage. Elle se sentit soudain dépourvue de tout refuge, comme un enfant qu’on a envoyé chez des gens et qui n’a même pas son billet de train retour. Il était en colère contre elle, et elle ne savait pas pourquoi – elle ne savait même pas pourquoi sa colère lui faisait si peur –, toujours est-il qu’elle ne pouvait y échapper ni refuser de la voir.
 
 
— Si tu veux mettre un tableau ici, je t’en trouverai un.
— J’en ai déjà un. Je n’ai pas besoin que tu m’offres un tableau – je veux le Blake. »
Il fit pivoter le tabouret pour lui faire face. Puis il dit posément : « Je me suis débarrassé de ce tableau. Je ne veux pas le voir accroché chez moi. Je te l’ai dit, je le déteste.
— Je croyais que c’était aussi chez moi !
— Ne crois-tu pas qu’on devrait se mettre d’accord, sur une question aussi importante ?
— D’accord avec toi, tu veux dire. Je vois, maintenant : cette maison est destinée à être la tienne, je ne suis censée qu’y habiter, je… »
Il l’interrompit d’une voix égale : « C’est ma maison et tu es ma femme. » 


L’hiver n’avait plus ce côté énergique du givre et de la lumière claire et vive, des craquements secs et des branches acérées. À présent, certains jours se levaient dans un silence froid et laiteux, et le soleil, énorme et mat, suspendu dans le ciel comme un fruit en conserve, recouvrait toutes choses d’un vernis trouble : les oiseaux étaient miteux – le ciel huileux. À présent, la brume venue de la mer déferlait parfois jusqu’à eux, blanche dans le lointain, mais une fois sur vous elle n’était plus qu’une humidité glaciale et écrasante : arbres, buissons et chevelures s’incrustaient de gouttelettes glacées – les journaux aux pages ramollies se lisaient sans bruit, et les routes devenaient glissantes. Et puis, d’autres jours, il pleuvait toute la journée – une pluie drue ou silencieuse, triste ou rageuse, à grosses gouttes martelant le sol et rebondissant partout, ou bien en un crachin venteux qui virait à la neige fondue – et le ciel était lourd et chiffonné, semblable à des draps défraîchis.

 
Je ne suis pas aveugle. Tu te trompes d’interlocuteur en venant me raconter cette histoire qui ne réussit à me convaincre que d’une chose, que tu es bien une femme. Toutes ces excuses, ces justifications, ces déformations, en elles-mêmes si typiquement féminines – sans cesse accabler les hommes, pauvres d’eux, dissimuler ton but réel, quel qu’il soit, parce que tu sais très bien à quel point il est sordide : rien de tout cela ne te fait donc honte, ne serait-ce qu’un peu ? Ou bien es-tu à tel point une femme désormais que ce mot n’a plus de sens pour toi ? 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 27 avril 2024

[Mattern, Jean] Les eaux du Danube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les eaux du Danube

Auteur : Jean MATTERN

Parution :  2024 (Sabine Wespieser)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avant cette conversation avec le professeur de philosophie de son fils, les jours s’écoulaient selon un rythme immuable pour le narrateur de ce bref et saisissant roman d’un ébranlement : issu d’une bonne famille lyonnaise, marié depuis près de vingt ans à Madeleine avec qui il est venu s’installer à Sète, Clément Bontemps est un être d’habitude, bon mari et bon père, heureux d’ouvrir à horaires fixes son officine de pharmacien.

Il a pourtant suffi que le professeur Almassy évoque, avec une grande délicatesse, le désarroi dans lequel le mutisme du père plonge le fils, pour que la surface lisse de l’existence de Clément se craquèle. Seul dans la maison familiale en ce mois de juillet, celui qui ne s’est jamais posé de questions, bien trop soucieux de se prémunir contre toute émotion, se retrouve confronté aux silences de sa propre histoire. Il comprend qu’il lui faudra aborder enfin les non-dits avec lesquels il a vécu jusque-là : son mariage de convenance, les origines hongroises de sa mère…

Georges Almassy, dont le nom dit les racines hongroises elles aussi, lui sera d’une aide providentielle pour assembler les pièces d’un puzzle familial qui, des bords de la Méditerranée, vont le conduire, de manière totalement inattendue, vers les eaux du Danube juste après la deuxième guerre mondiale…

Dès lors, le rythme du récit va staccato, ouvrant les tiroirs secrets de ce qui devient une magnifique histoire de transmission et de filiation. Jean Mattern joue de manière vertigineuse dans ce livre de ses thèmes de prédilection, nous rappelant avec brio que la littérature s’écrit sur les vérités enfouies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d’Europe centrale. Il suit des études de littérature comparée en France à la Sorbonne, avant d’être responsable des droits étrangers aux éditions Actes Sud, responsable des acquisitions de littérature étrangère aux éditions Gallimard, puis responsable du domaine étranger chez Grasset. Il est aujourd’hui directeur éditorial des éditions Christian Bourgois.

Dans chacun de ses livres, la question de la transmission occupe une place prépondérante : après Les Bains de Kiraly (2008), De lait et de miel (2010), Simon Weber (2012), Le Bleu du lac (2018), Une vue exceptionnelle (2019) et Suite en do mineur (2021), Les Eaux du Danube est son septième roman chez Sabine Wespieser éditeur. Aux éditions Gallimard il a également publié un roman, Septembre (2015), ainsi qu’un essai, De la perte et d’autres bonheurs (2016), dans la collection  « Connaissance de l’Inconscient ».

 

 

Avis :

Au travers du destin d’un homme sans histoire ni passion, Jean Mattern poursuit son délicat questionnement des apparences, dans une nouvelle exploration des non-dits autour des origines et de la filiation.

« J’ai passé ma vie à éviter les sensations fortes. Question d’éducation. Pas d’alcool, pas de sauts en parachute, pas de voitures de course. Pas d’aventures non plus. Même le sexe m’ennuie parfois. Tout m’ennuie d’ailleurs, je crois. J’attends que ça passe. » Ainsi fait-on, dès l’incipit, la connaissance de Clément Bontemps, anti-héros absolu issu de la bourgeoisie lyonnaise et menant à Sète une existence réglée comme du papier à musique, entre son épouse Madeleine, son fils Matias et sa pharmacie. Ayant décidé une fois pour toutes d’éviter les vagues et les drames, « gérant sa vie comme un financier ses actions », il traverse le temps comme sous anesthésie, les yeux soigneusement fermés sur tout ce qui pourrait briser la perfection des apparences. Comme la mélancolie de Marguerite lors de leurs épousailles, la naissance prématurée de Matias et leurs si grandes dissemblances, et, de temps à autre, les absences « vitales » de sa femme, « pour aller à l’Opéra de Paris ou ailleurs »...

Mais voilà qu’un coup de téléphone vient soudain égratigner la bulle ouatinée de sa sérénité. Georges Almassy, le professeur de philosophie de Matias, veut lui parler de son fils. « Il craint de vous faire certains… aveux. De vous dire certaines choses, si vous préférez. » En ces années 1980 où, tout juste dépénalisée, l’homosexualité est toujours perçue comme une maladie, l’enseignant multiplie les allusions sans que le père muré dans les convenances s’autorise à comprendre. Sa gêne, notre homme l’attribue plutôt à une coïncidence troublante : le nom Almassy le renvoie à ses origines hongroises par sa mère et au silence familial qui les a reléguées dans l’oubli, Mme Bontemps mère s’étant « fondue dans le décor comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur » pour ne plus jamais évoquer d’autrefois qu’un prénom, József, répété en boucle sur son lit de mort.

Alors, perturbé par le rappel de cette fêlure d’un passé qu’une fois veuf, son père a définitivement bouclé d’un « Chacun emporte sa part de mystère en quittant ce monde », ce n’est pas en songeant à son fils mais à sa mère que le narrateur recontacte l’enseignant. Lui qui aux eaux de la Méditerranée a toujours préféré la sécurité sans surprise de la piscine, va se retrouver plongé dans celles, ensanglantées par l’Histoire, du Danube. Découvrant alors les frappantes répétitions d’un destin familial qui l’aura influencé à son insu, trouvera-t-il la force de briser la carapace et d’enfin s’autoriser à vivre ? S’ouvrira-t-il enfin aux émotions de ses proches, son épouse qui laisse traîner les poèmes de Paul Valéry – « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre » –, et son fils qui se désespère de parvenir à lui parler de qui il est ?

Ciselant son texte en mille détails signifiants, Jean Mattern réussit encore une fois, en un roman aussi bref qu’intense, une brillante auscultation des thèmes qui lui sont chers : les pouvoirs dévastateurs du non-dit, la transmission, et enfin, l’acceptation de soi. Un livre délicat et délicieux. (4/5)

 

 

Citations :

Je n’appartiens à aucun lieu. Comment pourrais-je affirmer que je suis plus moi-même ici qu’ailleurs ? J’ignore le sens de ces mots. J’essaie de traverser les journées. C’est la seule définition que je trouve à tout ça. Il faut avancer. La vie, c’est cet écoulement du temps, rien d’autre. Il faut naviguer sur ce fleuve des heures, pourquoi imaginer autre chose ? Se contenter de rendre tout cela aussi agréable que possible, éviter les tempêtes, avancer. C’est ça, être soi-même.


Mais je n’ai pas l’habitude de ce genre de choses. Déranger les gens. M’imposer. Poser des questions. La discrétion était une vertu cardinale pour mon père, il ne cessait de nous le répéter. Et nous nous efforcions tous de mettre sa maxime en pratique. Tous. Même l’affection se devait d’être discrète. Pas d’effusion, pas de sentimentalité. Surtout pas. Madeleine se moquait parfois de moi, en me disant que c’était devenu ma seconde nature. Il m’est arrivé de m’interroger, j’avoue : quelle serait ma première nature – si cela existe – sans ce diktat paternel de la modération et de la mesure en toute chose ? Qui serais-je devenu alors ?


Madeleine me l’avait dit le jour de nos fiançailles : je suis un homme sans passions. Elle ajouta que cela lui convenait très bien. Mais j’aimerais tout de même comprendre comment la Fantaisie en fa mineur de Schubert parvient à remuer à ce point un jeune homme de dix-sept ans. Je n’ai jamais été ce garçon-là. J’aimerais connaître cette félicité – dont témoignaient son regard et la coloration de ses joues encore une heure plus tard – que même le sexe ne me procure pas. Suis-je condamné à la bonne mesure en toute chose ? Je n’ai pas le cœur sec pour autant. J’aime Madeleine avec une tendresse que je ne peux pas nier. Nous faisons encore l’amour de temps en temps. Cela me procure de la satisfaction et elle aussi semble trouver ça agréable – mais ce que nous partageons s’arrête là. Et être satisfait n’a pas grand-chose à voir avec être heureux. Contrairement à ce que l’on m’a appris. Dans ma famille, la passion pour Schubert, ou autre chose, n’avait aucune place dans nos journées. La pharmacie occupait celles de mon père et, si la musique faisait partie intégrante de la bonne éducation et de temps en temps de la vie sociale, lors d’une soirée au concert ou à l’opéra, elle n’a jamais joué un autre rôle, jamais empourpré les joues de qui que ce soit. On ne m’a pas donné accès à ce territoire étrange où Madeleine s’aventure à chaque fois qu’elle met un 33-tours sur notre platine, ou lorsqu’elle part assister à un spectacle quelque part. Il faut croire qu’elle a transmis la clef de son paradis à Matias. Il me reste la salle d’attente. Ou devrais-je dire le purgatoire ?


Elle avait connu une année de félicité, elle pouvait dire sans sourciller à un inconnu tel que moi qu’elle avait perdu le grand amour de sa vie. Je lui enviais ses certitudes et même sa douleur. Ma vie, réglée comme l’horloge au-dessus de la porte de la pharmacie, si petite à côté, si ordinaire ou médiocre, comparée à son chagrin immense. Comment pourrais-je lui parler de cette oppression qui enserrait ma poitrine depuis quelques semaines, sans pouvoir lui en donner la moindre raison ? Oserais-je admettre que le doute me rongeait ? Le sentiment que j’avais géré ma vie comme un financier gère ses actions, mais que je ne prenais aucun plaisir à récolter les fruits de ma sagesse ?


Hélène et Léopold Bontemps étaient des figures de la bonne société lyonnaise : mes parents. Pharmacien de père en fils pour l’un, et femme au foyer modèle pour l’autre. Une épouse qui s’était fondue dans le décor, comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur. (…) Maintenant, pendant ces heures où le sommeil ne vient plus, je me demande si je n’ai pas été anesthésié par la pièce de théâtre que mes parents répétaient jour après jour. Celle d’une famille ordinaire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 25 février 2024

[O'Farrell, Maggie] Le portrait de mariage

 




J'ai aimé

 

Titre : Le portrait de mariage
            (The Marriage Portrait)

Auteur : Maggie O'FARRELL

Traduction : Sarah TARDY

Parution :  2022 en anglais
                   2023 en français (Belfond)

Pages : 416

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

C’est un grand jour à Ferrare. On y célèbre les noces du duc Alfonso et de Lucrèce de Médicis. La fête est extravagante et la foule n’a d’yeux que pour le couple. La mariée a quinze ans. Rien ne l’avait préparée à ce rôle. Elle n’était que la troisième fille du grand duc de Toscane, la discrète, la sensible, celle dont ses parents ne savaient que faire. Mais le décès soudain de sœur aînée a changé son histoire. 
La fête est finie, Lucrèce est seule dans un palais immense et froid. Seule face aux intrigues de la cour. Seule face à cet homme aussi charismatique que terrifiant qu’est son mari. Et tandis que Lucrèce pose pour le portrait de mariage qui figera son image pour l’éternité, elle voit se dessiner ce que l’on attend d’elle : donner vie à un héritier. Son propre destin en dépend…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (2000, rééd. 2017), elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture. Après La Maîtresse de mon amant (2003), La Distance entre nous (2005), L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (2008), Cette main qui a pris la mienne, lauréat du prestigieux Costa Book Award (2011), En cas de forte chaleur (2014), Assez de bleu dans le ciel (2017), I am, I am, I am (2019) et Hamnet, lauréat du Women’s Prize for Fiction (2020), Le Portrait de mariage est son dixième livre à paraître chez Belfond. Tous sont repris chez 10/18.

 

 

Avis :

Décidément, le mariage ne porta pas bonheur aux filles de Cosme 1er de Médicis, maître de Florence pendant la Renaissance. Isabelle fut assassinée par son mari, et si Marie et Lucrèce semblent avoir succombé, l’une à la malaria, l’autre à la tuberculose, la légende colporta une version bien moins naturelle de leur mort, survenue lorsqu’elles n’avaient respectivement que dix-sept et seize ans. L’aînée s’apprêtait alors à épouser Alphonse II, le puissant duc de Ferrare. La plus jeune venait de le faire à sa place. Les rumeurs de leur assassinat ont inspiré deux romans parus presque concomitamment : Marie est au centre de l’intrigue du passionnant Perpective(s) de Laurent Binet, Lucrèce est la tragique héroïne du nouveau livre de Maggie O’Farrell, impatiemment attendu après le succès de Hamnet.
 
De fait, en dehors des festivités qui soulignèrent de leur exceptionnelle somptuosité le mariage de Lucrèce et d’Alfonso, et aussi du portrait de la jeune épousée par le Bronzino, l’on ne sait pas grand-chose de cette éphémère duchesse de Ferrare. Mariée à treize ans à un homme du double de son âge pour servir d’amples enjeux politiques, elle connaît le sort habituel des filles de familles illustres, élevées dans le seul but d’au plus vite rendre fertile le jeu des alliances de pouvoir. Alors, fallait-il lui consacrer tout un roman ? 
 
Reprenant à son compte la rumeur d’empoisonnement dont Richard Browning s’est fait l’écho en 1842 dans son poème My Last Duchess, Maggie O’Farrell l’imagine en épouse innocente et naïve à peine sortie de l’enfance, sa spontanéité juvénile et ses élans affectifs bientôt douchés par la peur croissante que lui inspire un époux autoritaire et cruel sous le vernis des bonnes manières. Semant le doute dans l’esprit du lecteur quant aux réelles intentions d’Alfonso, l’intrigue se resserre en un huis clos inquiétant, partagé entre l’imposant château d’Este, retranché entre ses douves et ses tours défensives en plein centre de Ferrare, et une austère forteresse isolée en bordure de forêt, à des jours d’inconfortable et malaisé voyage du riant palais florentin qui abrita l’enfance insouciante de Lucrèce.

Hélas, la belle écriture fluide et l’imagination de l’écrivain ont beau fouiller personnages et décors pour parer la narration des reflets chamarrés de la Renaissance italienne, le roman peine à trouver la consistance suffisante pour épargner l’ennui à son lecteur. Non seulement le scénario d'un romanesque presque mièvre accumule les invraisemblances, mais l’ensemble trahit un regard beaucoup trop moderne pour ne pas engendrer une vague mais persistante sensation d’anachronisme. Reste une jolie fantaisie historique, réussie dans la reconstitution de ses décors et de son contexte, mais trop superficielle sur le fond pour convaincre aussi bien que le précédent succès de Maggie O’Farrell. (3/5)

 

 

Citation :

— Il s’agit, je vous l’assure, d’un état assez commun chez la gent féminine. Votre épouse, je me permets de le dire, porte en elle trop de chaleur. Son sang est trop chaud, ce qui excite l’esprit femelle. Il s’agit, bien entendu, d’un problème qu’il m’est possible de traiter. Je préconiserais une série de saignées avec ventouses, et des décoctions à base de plantes et de minéraux. Je veillerai moi-même à les préparer. Elle ne devra plus manger que des aliments froids, un peu de volaille, des légumes verts, de la viande rouge, fromage et lait chaque jour. Plus d’épices, de bouillon, de poivre ou de tomates. Elle devra par ailleurs être entourée d’images douces et fruitées. Ces bêtes sauvages sur ces murs devront être retirées. Ces ossements, ces plumes et ces curieux artefacts également. Des activités précises devront lui être proposées, chaque jour, suivies d’une période de repos après chaque repas, au lit, et après le réveil. Pas d’excitation, de danse, de musique, de loisirs créatifs, de lecture, en dehors des textes religieux.  
— Fort bien.  
— J’ai la certitude que l’événement que vous attendez arrivera prochainement. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 13 février 2023

[Austen, Jane] Lady Susan

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Lady Susan

Auteur : Jane AUSTEN

Traduction : Pierre GOUBERT

Parution : en anglais en 1871,
                  en français en 2000 chez Folio

Pages : 128                  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une veuve spirituelle et jolie, mais sans un sou, trouve refuge chez son beau-frère, un riche banquier. Est-elle sans scrupules, prête à tout pour faire un beau mariage, ou juste une coquette qui veut s'amuser ? Le jeune Reginald risque de payer cher la réponse à cette question... Grande dame du roman anglais, Jane Austen trace le portrait très spirituel d'une aventurière, dans la lignée des personnages d'Orgueil et préjugé et de Raison et sentiments.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Jane Austen (1775-1817) est une femme de lettres anglaise. Ses romans, parmi lesquels Raison et Sentiments (1811), Orgueil et Préjugés (1813), Mansfield Park (1814), Emma (1815), Northanger Abbey (1818) et Persuasion (1818), sont devenus de grands classiques de la littératures anglo-saxonne et romantique. En Angleterre, le succès de Jane Austen est tel qu'en 2017 elle est la deuxième femme, après la reine d'Angleterre, à figurer sur les billets de banque.

 

 

Avis :

A trente-cinq ans, la séduisante Lady Susan se retrouve veuve et désargentée. Précédée d’un parfum de scandale alors que sa coquetterie manipulatrice aurait brisé plus d’un ménage, elle s’invite chez son riche beau-frère pour y poursuivre ce que toutes les autres femmes décèlent de ses manigances sans scrupules, mais qui charme tant les hommes que bon nombre se laisseraient volontiers mener jusqu’au mariage.

Aussi intelligente qu’égoïste et amorale, Lady Susan semble partagée entre le plaisir de séduction que lui permet son indépendance, et l’ambition qui la rend prête à tout pour se remarier avantageusement. En tous les cas, elle s’en donne à coeur joie pour manipuler son entourage sans vergogne, mentant et trompant avec le plus grand cynisme, et allant jusqu’à maltraiter cruellement sa fille de seize ans, qui, bien que tenue éloignée, commence à lui faire de l’ombre alors qu’il lui faut songer à la caser elle aussi.

Cette femme dont l’intelligence et la beauté désarmante dissimulent une personnalité narcissique, froide et calculatrice, usant de tous les ressorts de l’hypocrisie et de la manipulation pour jouer avec les sentiments d’autrui sans jamais se départir d’une insensibilité cruelle, a quelque chose de Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’air de famille s’impose d’autant plus que, tout comme pour la marquise, c’est un échange épistolaire qui nous dévoile peu à peu le vrai visage de Lady Susan, au travers notamment de ses lettres à son amie et complice, et de la correspondance de l’épouse de son beau-frère avec sa mère, qui toutes deux la détestent.

On se laisse prendre avec délice à cette peinture finement satirique de la bonne société anglaise du XVIIIe siècle, ridiculisée par une aventurière bien décidée à user de ses armes et du mariage, puisque c’est le seul moyen alors pour les femmes de s’assurer statut social et aisance financière. Et si son audace cyniquement opportuniste scandalise tant les épouses tout en séduisant si systématiquement les hommes, n’est-ce pas aussi parce qu’elle s’emploie à mettre en œuvre, ouvertement et librement, ce que chacune a vécu et fera vivre à ses filles dans le strict respect des conventions et des apparences : un mariage arrangé avec un bon parti, entendons par là un homme riche à défaut de tout autre affinité, auprès de qui elles trouveront ennui mais sécurité matérielle, et qui leur fera peut-être la grâce de ne pas les encombrer trop longtemps si, comme souvent, il les devance quelque peu en âge ?

Porté par la plume déjà remarquable d’une Jane Austen alors âgée de dix-huit ans, ce court roman d’une extraordinaire finesse psychologique est une lecture étonnamment réjouissante, tant il brocarde avec esprit la bien-pensante société de son époque. (5/5)

 

 

Citations :

Pour ma part, j'ai été si gâtée dans ma petite enfance qu'on ne m'a jamais obligée à m'appliquer à quelque étude que ce soit, et il s'ensuit que je n'ai pas ces talents de société qui sont considérés comme nécessaires aujourd'hui pour parfaire une jolie femme. Ce n'est pas que je me fasse le défenseur de la mode qui prévaut d'acquérir une connaissance sans défaut de tout ce qui est langues, beaux-arts et sciences. C'est du temps perdu. Posséder le français, l'italien, l'allemand, la musique, le chant, le dessin, etc. vaudra quelques applaudissements à une femme mais n'ajoutera pas un seul prétendant à sa liste. La grâce et les manières, après tout, sont ce qui compte le plus.

J’ai beaucoup de choses à accomplir. Il me faut punir Frederica, et assez sévèrement, pour s’être adressée à Reginald. Il me faut le punir lui aussi pour avoir accueilli la requête de ma fille aussi favorablement, ainsi que pour le reste de sa conduite. Je dois tourmenter ma belle-sœur pour le triomphe insolent que font paraître son air et son attitude depuis le renvoi de Sir James — car, en me réconciliant avec Reginald, je n’ai pu sauver cet infortuné jeune homme. Enfin, je me dois un dédommagement pour les humiliations auxquelles je me suis abaissée ces jours derniers.

Il m’est impossible de dire quand je pourrai vous voir. Ma réclusion risque d’être longue. C’est me jouer un tour tellement abominable de tomber malade ici, au lieu que ce soit à Bath, que c’est à peine si j’arrive à garder un peu de maîtrise de moi. À Bath, ses vieilles tantes auraient pris soin de lui mais ici tout m’incombe — et il supporte son mal avec tant de sérénité que je n’ai pas même l’excuse que l’on a d’ordinaire pour perdre son sang-froid.

Ma chère Alicia, quelle erreur n’avez-vous pas commise en épousant un homme de son âge — juste assez vieux pour être formaliste, pour qu’on ne puisse avoir prise sur lui et pour avoir la goutte —, trop sénile pour être aimable et trop jeune pour mourir.