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jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

samedi 1 mars 2025

[Dubois, Jean-Paul] L'origine des larmes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'origine des larmes

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul a commis l’irréparable : il a tué son père. Seulement voilà : quand il s’est décidé à passer à l’acte, Thomas Lanski était déjà mort… de mort naturelle. Il ne faudra rien de moins qu’une obligation de soins pendant un an pour démêler les circonstances qui ont conduit Paul à ce parricide dont il n’est pas vraiment l’auteur.

L’Origine des larmes est le récit que Paul confie à son psychiatre : l’histoire d’un homme blessé, qui voue une haine obsessionnelle à son géniteur coupable à ses yeux d’avoir fait souffrir sa femme et son fils tout au long de leur vie. L’apprentissage de la vengeance, en quelque sorte.

Mélange d’humour et de mélancolie, ce roman peut se lire comme une comédie noire ou un drame burlesque. Ou les deux à la fois.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Toulouse, la côte basque et un peu le Canada : c’est en terrain familier et pourtant réinventé, que l’on s’empresse de suivre Jean-Paul Dubois dans sa dernière, et peut-être sa plus noire, déclinaison des déboires tragi-comiques d’un fils désespéré de parvenir jamais à « tuer le père ».

Il lui aura fallu en réalité attendre la mort de ce père tant détesté, incarnation du mal absolu, pour que Paul Sorensen, alors au tournant de la cinquantaine, parvienne enfin à se rebeller, en lui tirant deux balles dans la tête à la morgue et en le reléguant dans un « carré des indigents ». Mais, quant à le gommer de sa mémoire, c’est une autre histoire. Contraint par le tribunal à une année de soins, c’est-à-dire à des consultations mensuelles chez un psychiatre, le voilà forcé de revenir en détails sur ce qui, décidément, n’aura jamais de fin : le cauchemar de sa relation avec son père.

En cette année 2031 où il a fallu installer de petits trottoirs de bois surélevés partout dans Toulouse, «  un peu comme à Venise à l’époque des hautes eaux », tant le climat déréglé est devenu pluvieux, c’est à ne plus savoir si c’est le déluge qui vient faire écho à son état de déréliction intérieure, ou l’inverse. Pluie et larmes s’entremêlent dans la tête de Paul sans jamais rien laver de sa peine, lui rappelant ironiquement ces tristes vers de Coleridge : « Water, water everywhere, nor any drop to drink ». Né d’une double mort, celle de sa mère en couches en même temps que celle de son frère jumeau, et aujourd’hui « fournisseur officiel » de la mort en tant que fabricant de housses pour défunts, ce survivant qui vit avec la culpabilité d’une sorte de pacte avec la faucheuse n’a jamais été aimé. A mesure des séances avec le psychiatre se dévide le fil de sa terrible histoire, marquée par le destin, mais plus encore, par les avanies d’un père toxique, immoral et sadique, qui n’aura eu de cesse de le détruire, lui et son entourage. Loin de l’optimisme du praticien, l’on se prend, aux côtés de Paul, à douter comme lui de le voir jamais échapper aux griffes du désespoir, lorsque, minuscule trouée dans cette vallée de larmes, surgit un inattendu brin d’espérance…

Passent les années et les livres de Jean-Paul Dubois, l’auteur réussit encore et toujours à nous surprendre et à nous éblouir de son talent à réinventer à l’infini la même histoire, d’habitude douce-amère, cette fois franchement cruelle, d’un antihéros toute sa vie empêché par le poids mortifère de sa filiation paternelle. Est-ce de se projeter dans un futur proche, météorologiquement aussi déliquescent que la psyché de son personnage réduit à la seule conversation d’une intelligence artificielle ? L’humour noir semble confiner ici à l‘ironie du désespoir, même si la possibilité d’une échappatoire se laisse in extremis entrevoir.

Un nouveau coup de maître que cette déclinaison du fameux personnage chaque fois prénommé Paul qui, comme si son état intérieur déteignait sur l’extérieur et vice versa, se retrouve ici fort poétiquement le malheureux jouet d’un destin et d’un monde partant à l’unisson à vau l’eau. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a que deux dates qui comptent dans une vie. Celle de ta naissance et celle de ta mort.


Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère. Ce ventre qui m’a expulsé au dernier moment vers la vie sans que je demande rien ni que je sache pourquoi. De l’air est entré dans mes poumons pour la première fois au moment même où leurs cœurs ont arrêté de battre.


(…) deux morts contre ma vie. Je suis le fruit de cette rançon. Je sais ce que je dis. Je connais l’origine des larmes.


Comme me l’a dit, un jour fort justement Lanski, je suis « un fils à sa maman ». Et les opéras grotesques, les dramaturgies familiales qui ont rythmé toute ma jeunesse ont sans doute sérieusement amoindri cet apport d’engrais initial, la confiance que je pouvais avoir en moi. Au lieu de fuir les coulisses de ce théâtre toxique, j’en suis, au contraire, devenu sociétaire. C’est dans ces loges que j’ai dormi, mangé, travaillé, appris et répété mon rôle de fils indésirable, c’est de là que j’ai regardé le monde extérieur par un hublot, comme le passager d’un bateau confiné dans sa cabine. Dehors, la mer, immense. Mais impossible de me jeter à l’eau, je ne sais pas nager. Alors je suis resté, aménageant un petit territoire dont je savais pourtant qu’il pouvait être violé à tout instant par un dément. J’ai toujours vécu dans la crainte de ce qui pouvait advenir. Je n’ai jamais connu la paix, ni le répit, ni la sérénité. Plus tard le fils à sa maman a été embauché par sa mère, et il a toujours bien fait son travail pour qu’elle soit contente. L’enfance à perte de vue. Fils pour l’éternité.


Qu’est-ce qui est vrai dans notre vie ? Ce à quoi nous voulons bien croire. La religion, le travail, l’amour, la confiance, l’argent, la réussite, tout repose sur des mécanismes codés, des imitations culturelles, des simulations tribales qui offrent la représentation d’une réalité, laquelle n’est pas plus fiable que l’empathie scolarisée de U.No. Comme elle, nous apprenons à partir de données familiales, économiques, politiques, morales, que nous stockons afin de pouvoir, au fil des circonstances, représenter, interpréter ce que l’on attend de nous. Cet encodage est parfaitement délimité par des lois chargées de régir l’Imitation. Celle d’a Kempis comme la mienne. Mes data sont sorties du cadre admissible et des limites de l’Imitation acceptables. C’est pour cela que je me trouve ici, pour cela qu’il va falloir que je parle, m’explique et me justifie devant Guzman.
Les femmes et les hommes simulent. À longueur de vie et depuis toujours. Comme U.No, ce sont des machines complexes, intelligentes, qui n’ont cependant pas accès à la sagesse ou à la connaissance universelle. La faute à un disque dur sous-dimensionné. Lorsqu’ils parviennent aux limites de leur compréhension, aux frontières de leurs data, la carte mère, dépassée, met en branle la vieille procédure « syntax error », qui elle-même enclenche un mécanisme d’évitement avec ses corollaires, la panique, le mensonge, la simulation, la violence.
La machine, elle, connaît parfaitement la broderie de la chimie amoureuse mais avoue clairement son incapacité à éprouver cette émotion dont notre espèce raffole. En revanche, grâce aux données qui lui sont accessibles, et de la même manière que le font les humains carencés affectivement, sexuellement ou simplement imperméables à ce sentiment, elle sera tout à fait capable d’imiter à la perfection ces frissons, ces sentiments qui souvent nous gouvernent.
 
 
Je donnerais le restant de ma vie pour savoir, comprendre ce qui est arrivé, quel est cet homme sorti de nulle part qui m’a fabriqué comme on crache un noyau, qui a laissé glisser dans la mort ses deux compagnes ainsi qu’on laisse filer un train, sachant que c’est sans conséquence puisque de toute façon l’on prendra le suivant.


Il est quand même à noter, au-delà de l’aspect symbolique et maladroitement mythologique de cette histoire, que j’aurai passé toute ma vie professionnelle à travailler pour la mort et donc à être nourri par elle. Et je me dis que c’était peut-être cela les termes de l’échange initial et odieux : la vie de mon frère et de ma mère contre l’assurance d’un gîte, d’un couvert puis d’un rassurant bulletin de paye  (…).


Je trouve ces journées parfois totalement ridicules. Que de temps perdu à récurer le passé et la vie collée, carbonisée depuis des années au cul d’une poêle.


Non, personne ne vous écoutera. Sauf à Las Vegas, justement. Lors du congrès annuel de « la mort », déclinée sous toutes ses formes, et qui se tient souvent au Horseshoe Hotel and Casino. Les quelques fois où je me suis rendu dans le Nevada pour assister à cette convention, j’ai été frappé de voir combien la mort, lavée de tous ses sortilèges, était ici un secteur d’activité comme un autre, traitée à l’égal de la firme pétrolière Sunoco ou de la multinationale agroalimentaire Heinz. Le chiffre d’affaires de la mort, à l’image de celui des batteries lithium-soufre, finit toujours par s’enfouir dans le cimetière d’un tableau Excel qui recyclera tout ça, pour, d’une manière ou d’une autre, à la fin des fins, faire le bonheur d’un fonds de pension.


Le soir je n’arrive pas à m’endormir. Trop de choses me gardent en éveil. Elles ne sont jamais fatiguées. Toujours à la surface du monde à jacasser, à tourner dans tous les sens, à claquer les portes. Elles sont en moi tout le temps, mais sortent surtout la nuit comme les hérissons ou les musaraignes. Le jour, je ne les entends pas. Ce sont parfois de simples phrases, des segments d’images, des bouts de visages, la dissection d’un souvenir, le frisson d’une odeur. Des images montées à la serpe. Elles sortent toutes du même endroit. Généralement, les gens bien ordonnés, en paix avec leur vie, les classent et les rangent dans une armoire fermée à clé après minuit. La mienne n’a plus de serrure depuis longtemps et je me demande même si j’ai jamais eu un passe.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 21 mai 2021

[Dubois, Jean-Paul] La succession

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La succession

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2016 (Editions de l'Olivier)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Jamais il n’a connu un tel bonheur. Pourtant, il se sent toujours inadapté au monde. Même la cesta punta, ce sport dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules.

Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il se décide enfin à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien de banal: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, est un homme étrange, apparemment insensible; la mère, Anna, et son propre frère ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. C’est toute une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant rentrer en France pour vider la demeure. Lorsqu’il tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, il comprend enfin quel sens donner à son héritage.

Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire déchirante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et quelques-unes de ses obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que Paul Katrakilis est pelotari professionnel au Jaï-Alaï de Miami, ce casino où l’on parie sur les joueurs de pelote basque. Diplômé de médecine, il a préféré s’écarter de la voie tracée par son père et son grand-père, eux-mêmes médecins, pour vivre modestement d’une passion qui lui permet en outre de prendre ses distances avec une famille aux tendances névrotiques et suicidaires. Le décès paternel le rappelle toutefois à Toulouse, pour y régler une succession qui va s’avérer bien plus encombrante qu’escompté : on n’échappe pas si facilement à ses atavismes…

On se délecte chaque fois autant de la plume et de l’humour de Jean-Paul Dubois qui, du rire aux larmes, entre gravité et légèreté, nous embarque pour notre plus grand plaisir dans l’exploration de ses thèmes de prédilection. Nous nous retrouvons donc à nouveau aux côtés d’un narrateur prénommé Paul, appliqué à se choisir une vie outre-atlantique pour se retrouver irrémédiablement rattrapé par un destin familial aux allures de malédiction. Si le propos s’habille d’une fantaisie cocasse, accentuant avec dérision les névroses qui ravagent chaque membre de la famille Katrakilis, il n’en suinte pas moins une profonde mélancolie, alors que l’envie de vivre, grignotée par le deuil, la solitude et la désillusion, y cède peu à peu la place à l’aliénation et à la dépression. Les personnages, enlisés dans le sillon de vie tracé par leur filiation, subissent un destin qui les emprisonne et leur coupe les ailes, au point que leur liberté finit par se résumer au seul choix de leur fin de vie.

De la pelote basque convertie en business mafieux au droit de grève quasi inexistant aux Etats-Unis, de la médecine aux ordres de la dictature soviétique à celle qui se résout discrètement à pratiquer l’euthanasie réclamée par ses patients, d’automobiles miteuses à d’autres presque mythiques, ou de la disparition du dernier quagga dans un zoo d’Amsterdam au touchant attachement à un chien sauvé de la noyade, la balade finit, malgré tous ses détours, par nous ramener à l’essentiel : « Je regrette de ne pas avoir su trouver ma place. » « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière ».

Ce texte admirablement écrit, dont la désespérance se pare élégamment d’un humour désabusé, est un curieux cocktail de tristesse et de drôlerie qui vous empoigne le coeur comme il vous séduit l’esprit. Il ne déroge pas à la règle : les romans de cet auteur sont irrésistibles. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Le ciel était gris avec, çà et là, des taches sombres qui faisaient penser à des hématomes.

J'allais devoir rentrer en France pour enterrer mon père et m’occuper de ces choses que l’on doit régler quand on est le seul et le dernier à pouvoir les régler. Je pensai qu’après ma mort il n’y aurait plus personne pour s’occuper de ces formalités. Et pourtant tout se réglerait. Comme à chaque fois qu’un type meurt et qu’il faut faire de la place pour les suivants. Les numéros de sécurité sociale s’effacent les uns après les autres, les assurances se lassent de réclamer, les facteurs oublient l’adresse, les banques regardent ailleurs, et toute cette petite comptabilité d’une existence s’éteint d’elle-même comme une triste et mauvaise journée d’hiver.

« Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n’existe pas de marche arrière. »

« Est-ce que tu sais à quelle vitesse tombent les gouttes de pluie ? Quels que soient la hauteur du nuage et le poids de chacune, elles arrivent toutes sur le sol à une vitesse à peu près constante, comprise entre 8 et 10 km/h. Et cela est dû à leur forme qui augmente l’effet de frottement dans l’atmosphère et empêche leur accélération.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 

dimanche 28 mars 2021

[Dubois, Jean-Paul] La vie me fait peur

 


 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La vie me fait peur

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 1994 (Seuil), 1996 (Points)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trente-trois mille pieds, c’est l’altitude idéale pour réfléchir à sa vie. Dans l’avion qui l’emporte vers Miami, Paul Siegelman s’efforce de retrouver le fil conducteur et remet les chapitres dans l’ordre : la mort de sa mère, les acrobaties financières de son père, ses propres errances d’Ibiza à panama City, ses relations tumultueuses avec les femmes. «Je suis tout petit. Je peux vivre dans un verre à dents», dira-t-il un jour. Et si c’était vrai ?

Avec ce livre limpide et mystérieux, Jean-Paul Dubois explore nos angoisses les plus familières et fait l’inventaire de quelques passions simples, comme autant de consolations. Dans les parages de Philip Roth et de John Updike, il est l’un des romanciers français les plus singuliers d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Il a reçu le prix Femina pour Une vie française (2004) et le prix Goncourt pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019). Journaliste, il est l’auteur de chroniques publiées en deux tomes : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). L’ensemble de son œuvre est disponible en Points.


 

Avis :

Paul Siegelman s’est toujours laissé porter par la vie, laissant les choses avancer d’elles-mêmes sans jamais réellement s’en mêler. Un événement imprévu vient pourtant soudain secouer sa quarantaine jusqu’ici sans histoire. Dans l’avion qui l’emmène à Miami où réside désormais son père, il entame une introspection qui pourrait bien déboucher sur un tournant majeur dans son existence…

Chaque livre de Jean-Paul Dubois n’est « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». Les obsessions de l’auteur nous emmènent une fois de plus aux côtés d’un homme prénommé Paul, à la dérive d’une existence toute tracée qu’il suit passivement, comme réfugié dans une sorte d’absence, commode mais au final assez ennuyeuse. Seul un séisme personnel le forcera à sortir du cadre dans lequel il paresse distraitement, à enfin prendre des risques et des décisions, à vivre en définitive.

L’on retrouve avec amusement les ingrédients des autres romans, accommodés d’une manière chaque fois étonnamment renouvelée. L’élégance et l’humour de la plume opèrent avec le charme qu’on est toujours sûr de trouver dans les pages de cet écrivain, au point que chacun de ses ouvrages évoque aussitôt la promesse d’une vraie délectation, le plaisir de s’installer dans un bon vieux fauteuil familier et confortable, pour une soirée de connivence aussi légère que profonde, aussi drôle que mélancolique.

Par bonheur, la bibliographie de Jean-Paul Dubois me réserve encore de nombreuses découvertes, que j’ai bien l’intention de savourer une à une. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

A quarante-quatre ans, lorsque je pense à ce que je suis devenu, lorsque j’envisage l’avenir, la vie me fait peur. Je n’incrimine nullement Vivien. Les sept années que j’ai passées avec elle ne furent pas pires que les autres. Je ne lui en veux même pas de m’avoir confirmé mon éviction par courrier recommandé. Il est dans sa nature de se conformer aux termes de la loi. Ma femme est ainsi faite. Je savais tout cela en l’épousant. Chez elle, le professionnel l’emporte toujours sur l’affectif. Ces derniers temps, avant d’être un amant assommant, j’étais surtout l’élément encombrant qui pénalisait son bilan.

Je ne suis pas un entrepreneur, ni un bâtisseur. Je ne me sens pas investi d’un rôle. Je ne fais pas partie de la famille des acteurs. Je ne me sens à l’aise que dans la salle, assis parmi la foule des autres spectateurs.

Vivien m’a toujours reproché de n’avoir aucune prise sur le monde. Vivien est née avec des grappins dans les mains. Pour elle, traiter avec l’avenir est aussi simple que de manier un agenda. Elle est persuadée qu’il suffit d’inscrire ses projets de manière lisible, pour qu’à la date choisie ils se réalisent. La maladie, la mort, la fatigue, les aléas sont des paramètres qu’elle refuse de prendre en compte. Elle se sent propriétaire de sa vie. Et moi, à peine locataire de la mienne. Un locataire qui voudrait croire aux vertus du bail emphytéotique, mais qui sait que tout peut arriver. Oui, au fond de moi, je voudrais croire. Mais, avec l’âge, le doute l’emporte sur l’espérance.

Avec Linda pour principale associée, Philip Schrader était à la tête d’un petit empire médical. Il dirigeait la Crandon Park Clinic, un établissement où l’on pratiquait uniquement des actes de chirurgie esthétique. A leur façon aussi, les Schrader étaient des magiciens, des fakirs. Tirant sur les peaux comme l’on retend les cordes d’une tente après la pluie, ils vendaient à des prix inabordables l’éphémère illusion de la jeunesse. A la fois maquilleurs et maquignons, ils s’efforçaient de donner au décrépit l’aspect de la patine.

L’ultimatum expira et plus jamais le téléphone ne sonna. Je savais que je laissais filer une chance de changer ma vie. Peut-être était-elle infime. Mais je reconnais avoir eu peur de la tenter. Parce que je ne crois pas plus en l’amour qu’aux prévisions météorologiques à dix jours. J’ai foi en un certain nombre de choses, comme la patience, le respect, le silence et même le mensonge. Mais je me défie de l’amour, ce sentiment hallucinogène éphémère qui paralyse l’esprit, et vous laisse ensuite pour mort, dans la posture de l’électrocuté. Un homme aimant vit toujours dans un verre à dents.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


vendredi 4 décembre 2020

[Dubois, Jean-Paul] Si ce livre pouvait me rapprocher de toi

 


 


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Si ce livre pouvait me rapprocher
            de toi

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 1999 (Editions de l'Olivier)

Pages : 216

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« C'est à ce moment-là, je crois, que je décidai de partir pour un voyage dont j'ignorais la destination et la durée. J'étais désargenté, désenchanté. Mais je voulais me replonger dans le courant de la vie, me battre pour ou contre quelque chose, retrouver l'envie du bonheur et le goût de la peur, lutter contre la force des vents, éprouver la chaleur, le froid, casser des cailloux et, s'il le fallait, creuser les flancs de la terre. »
Paul Peremülter est écrivain. À la fin de son treizième livre, déçu par son travail et toute une vie d'homme assis, il entreprend un périple qu'il voudrait simplement excentrique. Mais ce voyage va le conduire au plus profond de lui-même, dans la forêt obscure de ses origines. C'est dans ce monde magique et étouffant qu'il découvrira ce qu'on lui avait toujours caché, ce qu'il n'aurait jamais dû savoir.
Avec ce roman qui s'achève dans les forêts du Québec, Jean-Paul Dubois s'aventure dans de nouveaux territoires littéraires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Le narrateur et écrivain Paul Permülter est au bord de la dépression. Fraîchement divorcé et sans enfant, il dresse à cinquante ans le bilan d’une vie creuse et stérile, qu’il résume avec morosité aux quelques décimètres cubes de papier où loge toute son œuvre. Il décide de secouer ce quotidien qui ne le satisfait plus, en partant à l’aventure outre-Atlantique. Après plusieurs petits boulots aux Etats-Unis, il atterrit au Canada, dans la région des lacs où son père s’est noyé il y a bien longtemps. Son parcours ne tardera pas à l’emporter bien au-delà des traces paternelles, par ailleurs pleines de surprises…

Il aura fallu l’âge mûr, et tout le poids de ses désillusions et de sa solitude, pour que Paul en arrive à affronter ses peurs et ses démons, passage obligé pour enfin devenir lui-même et trouver la sérénité. Loin de son ancienne vie bourgeoise et au gré des imprévus d’une bourlingue sans but précis, son voyage va s’avérer un parcours aussi bien intérieur et personnel qu’intercontinental. Au fil de multiples rebondissements et de rencontres marquantes, Paul nous embarque ainsi dans un récit d’aventures qui, le confrontant d’abord à ses semblables, puis à la nature grandiose du Canada, et enfin à lui-même, monte peu à peu en puissance pour s’achever dans une apothéose haletante.

Captivé à ne plus pouvoir lâcher le livre, le lecteur s’attache à ce personnage en perdition, qui devra d’abord régler ses vieux comptes avec son père pour trouver ensuite le courage de vaincre ses propres ténèbres. Le charme du récit doit beaucoup au talent narratif de l’auteur et à son style. L’écriture de Jean-Paul Dubois est toujours un régal de perfection et de dérision, qui vous envoûte et vous fait regretter de déjà tourner la dernière page. Du coup de foudre de mon premier titre « duboisien » à mes coups de coeur successifs dans ma découverte de ses autres romans, cet écrivain n’est pas prêt de quitter le panthéon de mes auteurs favoris. (5/5)

 

Citations :

J’en tire aujourd’hui ce simple enseignement personnel : un livre n’a jamais rendu meilleur. Ni celui qui l’écrit, ni celui qui le lit. Et cet autre, plus général : nous nous épuisons à tenir des rôles à contre-emploi, à vivre dans des maisons trop grandes, à nous accommoder de sentiments minuscules, à aimer par la force des choses, et si nos dents crissent dans le noir, c’est qu’elles ragent de voir ce que nous sommes devenus, ce à quoi nous avons peu à peu renoncé, au point de nous contenter d’écrire ce que jamais nous ne serons.

De la route goudronnée émanait une odeur acre et hostile. Le bitume restituait la chaleur qu’il avait emmagasinée durant la journée, l’air était étouffant, l’atmosphère orageuse. À l’horizon, des éclairs de chaleur, pareils à de faibles néons capricieux, découpaient les formes obtuses des grosses masses nuageuses et les modestes contours de vagues collines.

— Vous voulez dire que je ne pourrai jamais avoir d’enfants ?
— Pas par une voie naturelle.
Quelque chose alors s’éteignit en moi. Je ne saurais dire quoi exactement. Mais j’éprouvai un vague sentiment de tristesse et de solitude. Je n’étais porteur d’aucune vie, pareil à un homme sans issue. Tous ceux qui s’étaient démenés avant moi pour me léguer un patrimoine génétique avaient œuvré pour rien.

La nuit, fumant des cigarettes sur la véranda, il m’arrivait souvent de réfléchir à l’héritage, à ces biens inestimables que les pères sont empêchés de léguer à leurs fils, ces fortunes à jamais perdues et enterrées. Je pensais à tous ces trésors de l’esprit, ces savoirs accumulés, cette expérience, cet usage du monde, cette mémoire du temps et des saisons, cette connaissance d’une langue étrangère, des fièvres de la joie et du poids de la peine, je pensais à tout ce patrimoine précieux à jamais muré et enseveli dans la tête des morts. Les notaires n’avaient à connaître que le partage de la ferraille, mais où passaient tous les biens de l’esprit, à qui profitaient-ils ? Si les enfants pouvaient hériter de l’acquis de leurs pères, posséder seulement ce capital ontologique, vivre serait un jeu d’enfant, et le monde infiniment riche.
 
Et j’ai découvert que le courage dont on fait preuve pour écrire est celui-là même qui nous fait défaut dans l’existence. J’ai découvert que décliner ainsi sa vie ne la rend pas moins misérable, qu’une existence présentable n’a pas besoin d’être mise en scène, que les phrases ne sont jamais qu’une suite de mots complaisants. J’ai découvert que, croyant chaque fois écrire pour quelqu’un, c’est en réalité contre moi que je plaidais.    
Faire un livre est une chose très simple. Il suffit de ne pas vivre. De s’arrêter, d’attendre que les morts sortent de terre, les sentiments de l’oubli, et les vers de la vase. Il suffit de décomposer les images du bonheur pour entendre, derrière le bruit des bouches qui s’embrassent, résonner le murmure des indicibles questions que chacun porte en soi.

La foi est sans doute la dernière disgrâce qui puisse toucher un homme. Elle est la forme la plus primitive de l’esclavage, le bâillon de la raison. Sinon comment expliquer qu’un condamné puisse à ce point vénérer son bourreau, lui rendre grâce, le prier à genoux ? Fort heureusement, je crois, voyez-vous, que le malheur est un puissant antidote. Le mien m’a en tout cas libéré de cette tentation. Vous savez en quoi je place aujourd’hui ma foi ? Dans cette merde qui grouille sous mes pieds, cette vase tiède qui a tout son temps et qui nous attend.

En deux mois de voyage, j’avais vu davantage de paysages et de visages, ressenti plus d’émotions, côtoyé plus d’êtres humains que durant les treize années passées à écrire ou à me torturer l’esprit. C’était un enseignement primordial que je ne devrais jamais oublier.

… l’espace d’un moment, nous nous regardâmes, le médecin qui croyait aux livres et l’écrivain qui n’y croyait pas, le généraliste déçu par les particuliers, le patient diminué par son état général, chacun assis de part et d’autre de la table, immobiles comme des planètes hostiles.

Les livres ne sont qu’un tout petit miroir du monde où se mirent les hommes et l’état de leur âme, mais qui jamais n’englobe la stature des arbres, l’infini des marais, l’immensité des mers. Si beau que soit le texte, si attentif le lecteur de Melville, il manquera toujours à ce dernier l’émotion fondatrice, l’indispensable synapse avec le réel, ce bref instant où surgit la baleine et où vous comprenez qu’elle vient vous chercher. Une chose est de lire la peur, une autre de l’affronter.
 
Comme les alliages de métaux qui reprennent leur forme après un choc, la vie possède elle aussi cette mémoire de carrossage qui lui permet, en peu de temps, de débosseler les impacts les plus violents, d’éliminer les traces du chaos pour imposer son ordre immémorial, ses normes et le lissé de ses formes. C’est pour cela que nous survivons à la disparition de ceux que nous aimons. Parce que l’existence est un tôlier d’exception, et non, comme nous avons trop tendance à le croire, en raison de notre courage.

Mais après tout, n'avons-nous pas tous en nous quelque chose qui nous pousse à fouiller le cœur des lacs et des forêts pour y retrouver cette insouciance de la jeunesse, la douceur d’une époque où, pour savoir qui l’on était, il suffisait de regarder la mère et d’écouter le père ? Passé un certain âge, lorsque l’on n’a plus la moindre foi, ni la force de se raccrocher à sa médiocrité, il ne reste qu’à croire, très fort, à ce que l’on a été.

« Tu te promènes en forêt. Et tu te perds. Tu sais comment on fait, nous, au Canada, pour se repérer ? On s’arrête sur place et on attend sans bouger. Le temps qu’il faut. Un mois, deux mois, six mois. Et puis, un jour, on remarque qu’on a de la mousse qui a poussé sur une jambe. Et voilà. Maintenant on sait de quel côté se trouve le nord. »

Le bonheur, c’est d’être auprès de quelqu’un à qui l’on tient, dans un endroit où l’on est bien, dont on n’a pas envie de partir. Trouver sa place sur cette terre et y rester en vie. Être présent, simplement. Offrir du réconfort et savoir que l’on peut en espérer. Aimer l’autre pour sa chaleur, son corps, son odeur. Et, bon Dieu, ne pas voir le jour se lever en se disant qu’on voudrait être ailleurs.

 

 

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