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vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

dimanche 9 novembre 2025

[Tuil, Karine] La guerre par d'autres moyens

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La guerre par d'autres moyens

Auteur : Karine TUIL

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Un an après avoir quitté l’Élysée, Dan Lehman, ancien président de la République, n’est plus que l’ombre de lui-même. Le couple iconique qu’il formait avec l’actrice Hilda Müller n’est qu’une façade. Alcoolique, menacé par des affaires judiciaires, il tente de revenir sur la scène médiatique tandis que Hilda tient le rôle principal d’un film qui pourrait être sélectionné au festival de Cannes. Mais les fractures de leur vie privée brouillent les frontières entre drame personnel et fiction.
Avec ce nouveau roman puissant, Karine Tuil sonde les mécaniques cruelles du pouvoir. Dans cette comédie humaine où l’addiction répond à la difficulté de vivre, où la jeunesse et le capital social deviennent les meilleures armes de séduction se joue une guerre clandestine, mais qui en sortira victorieux ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Karine Tuil est l'auteure d'une dizaine de romans, dont Les choses humaines (2019), couronné par les prix Interallié et Goncourt des lycéens, et de La décision (2022).
 

 

Avis :

Politique, cinéma et littérature : connue pour ses romans sans complaisance sur les contradictions et les hypocrisies de la société contemporaine, Karine Tuil soulève à nouveau les masques pour une satire décapante de toutes les formes de pouvoir dans la société post #Metoo.

Battu par une candidate d’extrême droite, Dan Lehman n’a pas été réélu à la présidence française. Il tente bien de rester dans la lumière en publiant un livre, mais une polémique à propos d’une de ses scènes ainsi qu’un début de poursuites judiciaires pour corruption achèvent de l’envoyer au tapis côté vie publique. Côté vie privée, rien ne va plus non plus, Hilda, son épouse de vingt ans sa cadette, le délaissant pour relancer une carrière d’actrice que son rôle de première dame avait interrompue et Marianne, son ex-femme désormais romancière de renom, n’ayant aucune envie de renouer. Ne lui restent dans cette petite mort que l’amour inconditionnel de sa encore toute petite fille sourde et muette et celui, beaucoup plus conflictuel, d’une de ses aînées, Léo, en pleine rébellion féministe. Rien en fait qui puisse le retenir sur la pente de la dépression et de l’alcoolisme, alors qu’avec son dictaphone pour seul interlocuteur, il dispose désormais de tout son temps pour ruminer son expérience du milieu politique, de ses sales manœuvres et de ses impitoyables coups bas, en même temps que son amertume face aux dérives, notamment populistes, mais aussi antisémites, qui sont sorties renforcées de son échec. 

Son naufrage dans les ténèbres s’avère d’autant plus douloureux qu’après avoir mis de côté leurs propres ambitions du temps de sa suprématie, les femmes de sa vie entrent à leur tour dans la lumière, transportant la suite de l’histoire dans un autre théâtre tout aussi cruel et impitoyable, celui du star-system. Un producteur en vogue ayant entrepris d’adapter au cinéma le livre qui vient de propulser Marianne au rang des auteurs à succès, c’est Hilda qui, fort ironiquement, en décroche le rôle principal. Mais, alors que le film qui dénonce la maltraitance des femmes s’avère favori au festival de Cannes, l‘actrice se retrouve coincée entre ses espoirs de réussite et la violence machiste du cinéaste devenu son amant. Iniquité et hypocrisie l’emporteront-elles une fois de plus dans cet univers qui, aussi glamour soit-il, n’a, dans son obsession de plaire à tout prix, rien à envier aux aspects les plus détestables de la politique ? De ce côté, l’auteur semble nous laisser l’espoir, la vague #Metoo ayant quand même commencé à fissurer les pires habitudes patriarcales.

Habile à peindre ses personnages dans leur complexité et leurs fêlures, tous un savoureux mélange de traits empruntés à une brochette de noms connus sans que l’on puisse se référer à l’un plutôt qu’à l’autre comme dans un roman à clef, Karine Tuil nous divertit autant de ses situations vaudevillesques que de ses observations acérées, toujours justes, des travers de notre société. La lucidité et parfois le cynisme développés par ses caractères dans l’ampleur de leurs désillusions lui permettent une réflexion aussi fine que féroce sur les jeux de pouvoir, politique ou médiatique, sur ce qui fait de l’art de plaire - de plus en plus aléatoire et versatile sous l’influence des réseaux sociaux - une guerre sociale, une « guerre par d’autres moyens » selon la formule de Clausewitz reprise par Foucault dans sa définition de la politique. 

Soif de pouvoir, orgueil, séduction et paraître sont ici les maîtres-mots d’une comédie humaine qui trouve son acmé dans les rapports de domination entre les hommes et les femmes, là où les jeunes générations, non sans hiatus ni déconvenues non plus d’ailleurs, commencent à faire bouger les lignes. En attendant, c’est un miroir empli de zones d’ombre que nous tend ce roman réaliste et cruel, pourtant délicieusement divertissant. Pouvoir ou glamour : même combat, même naufrage. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il comprit assez vite qu’il avait commis une erreur irréversible. À une femme constante et stable, il avait préféré une femme trophée sur laquelle il n’avait jamais pu compter, une femme enfant dont il devait gérer les oscillations de l’ego et les états d’âme. De tout ce qu’il avait aimé en elle – c’était une actrice hypersensible, vénéneuse, intense – il avait perçu, au quotidien, le versant négatif : elle pouvait être autocentrée, capricieuse, fragile, obnubilée par ses rôles, trop dépendante aussi, de lui, de son agent, de l’approbation d’un milieu qui vous rejetait aussi vite qu’il vous avait encensée.


L’attraction sexuelle, cette utopie mystificatrice, cette illusion dangereuse : quelques années plus tard, de cette attirance irrépressible, il ne gardait même pas un vague souvenir. Il avait voulu l’épouser pour lui prouver son amour alors que le mariage était avant tout une aventure domestique, voire affective quand on avait de la chance. Quand on mourait à cinquante ans, la cohabitation limitée à une trentaine d’années de vie commune était supportable. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, ce n’était pas seulement devenu impensable mais contre nature. Lehman ne rencontrait que des couples malheureux et frustrés, déchirés entre amour de leur famille et besoin de solitude, sécurité et désir de liberté – seule la polygamie offrait un mode de vie supportable.


« André Maurois disait : qu’importe qu’un bonheur soit faux du moment qu’on croit qu’il est vrai. Hilda et moi ne nous voyons quasiment pas, sauf pour de rares sorties publiques imposées et des séances photos censées prouver à des lecteurs crédules à quel point nous sommes heureux. » Ils pouvaient l’être, entre les gouttes, notamment quand ils étaient avec Anna. Ils aimaient évoquer ses progrès, ses exploits sportifs, sa manière gracile d’être au monde : « Un enfant suffit parfois à masquer les fêlures d’un couple en ruine. »


« Vient un moment, au mitan de la vie commune d’un couple légitime, où l’on se fige dans un confort agréable, une affection sécurisante, c’est doux, calme, rassurant ; on se parle avec une tendresse un peu forcée, on se caresse encore un peu : on n’est plus l’un pour l’autre qu’un animal de compagnie. »


« Pendant cinq ans j’ai servi l’intérêt général, mais j’ai assez vite découvert, à la tête de l’État, l’archaïsme et le conservatisme des structures sociales, la force de l’inertie, on ne bouscule pas si aisément ce qui est acquis, en politique, on crée toujours à partir de bases existantes, un mandat n’est pas une page blanche sur laquelle le nouvel élu inscrit sa vision sans contestation ni opposition ; c’est au mieux un ajustement, une correction. »


Ça avait été une campagne pleine de tensions et de fureur : lynché par l’extrême gauche dans un climat douteux aux relents antisémites, critiqué au sein de son propre parti, qui l’avait accusé d’opportunisme électoral à la suite de son appel à une union républicaine avec le centre, démuni face à la dérive populiste et nationaliste, il s’était retrouvé seul, livré à des vents contraires. Il avait vu arriver sans méfiance de jeunes technocrates qui, aux côtés de celle qui allait lui succéder à la tête du pays, avaient su utiliser de nouveaux outils, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, pour mener une campagne offensive, moderne, interactive, dont il s’était moqué en privé, la qualifiant de propagande fasciste 2.0 – lui avait opté pour une stratégie à l’ancienne avec tracts et affiches sur lesquels on le voyait sourire (le blanchiment de ses dents ayant donné lieu à de multiples moqueries en ligne), une utilisation minimale des réseaux, allant jusqu’à en dénoncer les effets pervers – des attaques qui s’étaient retournées contre lui. Vieillir en politique, c’était aussi découvrir que des choses qui fonctionnaient à votre époque étaient devenues complètement inefficaces et obsolètes. Lehman ? Un homme du passé.


« Si vous voulez un ami à l’Élysée, prenez un chien. »
 
 
« J’ai décidé de me retirer de la vie politique – la phrase la plus difficile que j’aie été amené à prononcer. Les semaines, les mois, les années qui suivent un échec en politique sont semblables à ceux qui s’écoulent après un deuil – pourquoi se mentir ? On croit ne jamais s’en remettre. Chaque sortie publique vous rappelle votre mort sociale. N’être plus qu’un acteur secondaire d’un monde où l’on rayonnait, perdre le pouvoir quand on l’a exercé, est une épreuve existentielle. »


Tous les anciens présidents vantaient les mérites de leur action sous l’apparence faussement modeste du récit d’un dévouement total au service de l’État, racontant avec exaltation leur nouvelle vie. La réalité, c’était que, hors du pouvoir, tout devenait insignifiant. Lehman savait que le discours officiel des hommes d’État, dans ces livres qu’ils publiaient après avoir quitté le pouvoir pour avoir l’impression d’exister encore, était vicié par l’orgueil, aucun d’entre eux n’exprimait son réel intime : le vertige du vide et de la solitude, l’amertume et le sentiment d’inutilité. Et pourtant, ils s’y étaient tous préparés : à peine arrivés au pouvoir, ils n’avaient pensé, de manière obsessionnelle, qu’au moment où ils n’y seraient plus.


Ceux qui l’avaient élu l’oublieraient. Y a-t-il plus grande épreuve que de se voir mort alors qu’on est encore vivant ?


(…) vivre aux côtés d’un homme politique créait une inégalité de départ, il fallait faire preuve d’abnégation, de discrétion, savoir s’effacer, j’avais renoncé à écrire à temps plein par une sorte de fatalisme social ; j’avais compris – sans qu’il ait besoin de le formuler explicitement – que mon travail était moins important que le sien. J’avais publié une dizaine de livres dans une petite maison d’édition littéraire et, si j’avais reçu une reconnaissance critique, je n’avais jamais connu un grand succès public : l’échec commercial, ça me semblait être la règle, pas l’exception, j’en parlais avec un détachement de façade mais on a beau afficher une distance élégante, une sorte de lucidité sur le statut d’écrivain en affirmant qu’on écrit pour soi, pour questionner et mettre du sens là où il n’y en a pas, rappelant qu’il y a une insatisfaction chronique, à l’origine, que le succès de toute façon ne comblera pas, on n’y croit pas soi-même (…)


Dan m’avait laissée avec les enfants sans se préoccuper des conséquences sur ma vie, de la douleur qu’il allait me causer, sans se demander si j’allais supporter l’humiliation publique, il n’avait pensé qu’à lui, à son avenir, à son plaisir. Il avait voulu être heureux, il avait voulu profiter et jouir, aimer et être aimé, c’était son irréfragable liberté, je ne le jugeais pas pour ça, je comprenais qu’on eût envie de vivre avec intensité mais je me demandais si l’on pouvait être heureux sur le malheur de quelqu’un d’autre ?


— Vous êtes resté cinq ans à la tête de l’État. C’est quoi pour vous, le pouvoir ? 
— Ah, ça, c’est Michel Foucault qui l’a le mieux défini lors de l’un de ses cours au Collège de France, au milieu des années 70. Il a dit, en paraphrasant Clausewitz : « La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. »


Elle avait refusé le botox qui figeait les traits, le scalpel qui défigurait mais quand elle entendait des producteurs se moquer des visages figés comme des masques de cire, des beautés dévastées par le bistouri, elle avait envie de leur rappeler que c’était à cause d’eux que les actrices en arrivaient là, leur obsession de la jeunesse les avait menées à l’abattoir des salles de chirurgie, à trafiquer leurs visages pour devenir ces êtres sans âge qui ressemblaient à des créatures hybrides, mi-femmes mi-félins. Elles s’abîmaient pour eux, pour avoir encore leur regard impitoyable sur elles et peut-être, avec un peu de chance, leur queue dans leur chatte. 
 
 
« Le pire, tu vois, ce n’est pas de céder le pouvoir mais d’être remplacé par quelqu’un que l’on méprise. » 
 
 
Le succès, cette machine à créer des inégalités. Quand tu arrives quelque part, des inconnus s’avancent vers toi pour te parler de ton travail et ceux qui t’accompagnent deviennent transparents, quels que soient leurs mérites ; toi, tu les aimes, tu voudrais te cacher derrière eux, vanter leur valeur, tu es gênée, ils ne te le disent pas mais tu le comprends : ils vont s’éloigner de toi car le succès t’a rendue toxique. Je ne me suis jamais sentie aussi seule qu’à cette époque où les gens que j’aimais m’évitaient, m’envoyaient les critiques assassines qu’on écrivait sur moi accompagnées de messages de condoléances faussement empathiques, ou me répondaient de façon sporadique : on aurait dit qu’ils me punissaient. J’avais accueilli le succès avec une joie pleine de méfiance, comme un cadeau dont je devrais tôt ou tard payer le prix.


Ce n’est probablement pas par un pur hasard historique que le mot personne, dans son sens premier, signifie un masque. C’est plutôt la reconnaissance du fait que tout le monde, toujours et partout, joue un rôle.


Le métier d’acteur a ceci de commun avec la fonction politique qu’il faut savoir composer avec le rejet, l’objectif étant d’être choisi, d’accepter d’être mis en compétition avec d’autres et de survivre à l’échec, à la critique, à la fluctuation de sa valeur sociale : un jour en haut, le lendemain en bas ; vivre dans le désir des autres, séduire, tout le temps, sans jamais être sûr du résultat – plaire est un métier.


Les gens qui ont des privilèges n’en jouissent que si les autres n’en ont aucun. 


Globalement les écrivains ne sont pas satisfaits de la vie en tant que telle, ni des gens etc., a écrit Bukowski. L’écriture est un moyen pour eux de se l’expliquer, de s’en échapper et de modifier les forces outrageuses qui nous rendent plus que malheureux. L’alcool est une chimie qui réarrange aussi nos horizons. Ça nous procure deux façons de vivre au lieu d’une. » C’était sans doute ce qui nous rassemblait, Dan et moi, en dépit des épreuves, de nos déroutes et de nos trahisons, depuis notre rencontre : cette nécessité de chercher hors de soi un remède à la difficulté de vivre. Je savais que ce bonheur ne serait que de courte durée, nous étions comme deux joueurs tirant chacun le bout d’une corde pour ramener l’autre vers soi. Tôt ou tard, l’un de nous deux finirait par lâcher prise.


Le pouvoir est dangereux, impur ; plus on l’exerce, plus on occulte la violence et la domination qu’il suppose : il isole, altère les relations et jusqu’à la perception que l’on a de soi. C’est une jouissance peut-être, mais une jouissance qui abîme. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 19 juillet 2025

[Brunel, Philippe] Le cercle des obligés

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le cercle des obligés

Auteur : Philippe BRUNEL

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Automne 1968, dans une décharge des Yvelines, Stefan Markovic, homme à tout faire et doublure d’Alain Delon, est retrouvé mort, ligoté dans une housse de matelas, le visage détruit et une balle dans la nuque. Automne 1993, sur le parking d’une résidence, le long des marais salants de la presqu’île de Giens, Henri Diana, grande figure du Milieu varois, est assassiné. Vingt-cinq années, deux morts, et un peu de sable blanc de la côte d’Azur comme piste oubliée. 
Ainsi commence Le cercle des obligés, le roman vrai de Philippe Brunel. Son héros, un jeune journaliste sans pratique mais avide de s'élever, suit les pas d’un reporter de légende, Pierre Salberg, qui enquête sur la plus sulfureuse des affaires des années 70. Simple règlement de compte, crime d’honneur, vendetta personnelle, complot politique, le meurtre de Markovic soulève autant de fantasmes que d’énigmes. Et maintient, égare, blesse les êtres dans une connaissance impossible. 
On croise ici des ombres, le réalisateur Jean-Pierre Melville, dont le studio-maison s’enflamme ; Alain Delon, magnifique et provocateur ; Markovic, garde du corps, ami, amant de l'épouse de l'acteur ; des femmes de grande vie, des hommes de basse vertu, des chefs d’Etat ; et une France cinématographique, violente et trouble, entre Série noire et le Café de la jeunesse perdue.
A coup d’hypothèses, de rencontres et de choses vues, Philippe Brunel reconstitue l’histoire perdue derrière l’affaire Marcovic.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1956, Philippe Brunel est journaliste. Il est l’auteur, entre autres, de Vie et mort de Marco Pantani (Grasset, 2009), remarqué en France, best-seller en Italie ; de La Nuit de San Remo (Grasset, 2012), de Rouler plus vite que la mort (Grasset, 2018) et Laura Antonelli n’existe plus (Grasset, 2021).

 

Avis :

Il était  « secrétaire, garde du corps et doublure lumière » d’Alain Delon, mais aussi son ami et, bientôt, l’amant de sa femme Nathalie. Il fut retrouvé une balle dans la nuque et le visage fracassé dans une décharge des Yvelines. Aussitôt, ce fut l’emballement médiatique. Elimination vengeresse commanditée par l’acteur ? Ou initiative des truands qu’il fréquentait pour en faire un débiteur, un obligé ?

Ainsi démarre en octobre 1968 la trouble affaire Marković qui, entre rumeurs de parties fines avec des personnages politiques, chantages et même photographies truquées visant à compromettre Claude et Georges Pompidou, n’en finit pas de rebondir dans un parfum de scandale. Probablement la plus retentissante de l’après-guerre, l’enquête de police ne s’en est pas moins cassé les dents, laissant s’étendre jusqu’à nous des ombres que Philippe Brunel a entrepris de convier dans un roman vrai empreint de mélancolie.

Son rapport à la réalité à jamais brouillé par le trouble ressenti lorsque, enfant et croyant apercevoir Alain Delon et le réalisateur Jean-Pierre Melville dans une voiture américaine, il entendit les gens alentour s’exclamer « C’est lui, oui c’est bien lui ! C’est Jef Costello ! », autrement dit le personnage incarné par l’acteur dans un de ses films, le journaliste écrivain invite donc la réalité dans ce qui lui semble sa version la plus probable au coeur d’une fiction qui replonge dans l’affaire Marković tout autant qu’elle raconte une époque et une jeunesse perdue, celle d’un narrateur empruntant beaucoup à la mémoire de l’auteur.

C’est en fait une triple temporalité qui tend habilement le récit. Devenu journaliste aguerri à son tour, le narrateur tente de renouer les fils de l’enquête abandonnée trente ans plus tôt par un vieux briscard du journal, Pierre Salberg, qui l’avait alors engagé comme jeune assistant avant de disparaître. Son aîné s’intéressait alors à l’assassinat en 1993 d’un mafieux de la côte varoise, dont il soupçonnait qu’il avait aussi trempé dans l’affaire Marković. De 1968 aux années 1990 et à ce qu’il en reste aujourd’hui dans la mémoire de notre homme et des quelques témoins encore vivants, la réalité s’enveloppe si bien de brumes fantomatiques qu’elle n’est pas près de livrer ses mystères.

Se servant de la fiction pour mieux raconter une histoire vraie, l’auteur ne nous tient pas seulement suspendu au mystère d’un fait divers qui, en son temps, secoua la France entière. Ce que l’on retiendra plus encore ici, c’est sa façon toute modianesque d’observer avec mélancolie la lumière qui continue de nous parvenir de ce passé comme d’une étoile depuis longtemps éteinte, l’onde de plus en plus diffuse provoquée par une réalité coulant toujours plus profondément au fond de la mémoire et du temps passé : une manière qui convainc largement que, journaliste sportif de renom, Philippe Brunel gagne aussi à être connu comme écrivain. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Inutile de se mentir, la vie n’a pas l’épaisseur qu’on lui prête. Elle n’est rien d’autre qu’une longue conversation avec soi-même, qu’on ressasse à l’infini sous l’assaut des regrets, des malentendus, des chagrins qui perdurent sans parvenir à chasser les particules d’obscurité qui la recouvrent et l’empoussièrent. Notre volonté d’y voir clair ne mène qu’à de nouvelles impasses et ne fait que raviver en nous le sens du provisoire et de la perte. D’où un vague sentiment d’échec, d’enlisement familial et cette confusion qui me saisit quand je repense à ce séjour sur la Côte d’Azur, à ces temps lointains où je n’avais pas encore pris la mesure des choses. 


Avec ses autopsies sommaires, ses perquisitions bâclées, ses faux témoins, ses photomontages grossiers dont l’authenticité importait moins que l’usage qu’on leur prêtait (l’un d’eux confectionné par la presse à titre d’illustration montrant madame Pompidou au bras d’un Markovic à la tête encollée), l’instruction s’était peu à peu enlisée dans un bourbier fictionnel, une masse indiscernable, lacunaire d’intrigues sur fond de tripatouillage politique. Ça relevait, au choix, de l’imbroglio mafieux, d’un sac de nœuds à la Chandler ou, mieux encore, d’une grille de mots croisés noircie par une déclinaison entremêlée de personnalités, une star de cinéma et sa femme, des call-girls, un truand corse fiché au registre du grand banditisme, un garde du corps sans statut officiel, des ministres et hauts fonctionnaires en DS noires liés par un mensonge d’État, un candidat à l’Élysée et son épouse, des intermédiaires yougoslaves suspectés de travailler pour les services secrets. Tous ces gens s’étaient tour à tour inscrits, explicitement ou non, dans un alliage de rancœurs et d’infidélités, au générique de ce rébus faisandé puant la mauvaise conscience, l’autre face impensée du pouvoir et de la célébrité. Manquait l’essentiel : le nom du commanditaire, du meurtrier.


D’après les experts, un meurtrier commettrait une vingtaine d’erreurs par imprudence, vanité, encouragé par une petite voix intérieure, machiavélique, qui lui susurre « à quoi bon être le diable si tout le monde l’ignore ». Marcantoni avait pu céder à ce péché d’orgueil d’abandonner des indices, derrière lui, sciemment, pour revendiquer la paternité du meurtre, offrir ce sacrifice en gage de sa fidélité à l’acteur dont il chérissait jalousement l’amitié. Ou plus sournoisement, par une sorte de réflexe narcissique, pour l’inscrire dans le « cercle des obligés » et faire de lui son débiteur.


Les truands, bâilleurs de fonds des campagnes électorales, prospèrent d’autant mieux que les élus sont corrompus. Ils bâtissent des immeubles sur les ruines romaines du temple d’Aristée, volent, détournent des amphores.
Trois hommes masqués par des nez de cochon ont rossé à coups de batte de base-ball Ritondale qui renonce à se représenter au conseil général.
La veille du premier tour, Fargette est assassiné en Italie.
Hyères est en ébullition. Les explosions se succèdent avec la destruction du Sax, du Macama.
Les requins sont sur terre. Et plus rien n’étonne : ni les assassinats, ni les explosions, ni de voir le maire se déplacer avec sa propre police et nourrir des amitiés dans le milieu.


 

mardi 3 juin 2025

[Kehlmann, Daniel] Jeux de lumière

 





Coup de coeur 💓 

 

Titre : Jeux de lumière (Lichtspiel)

Auteur : Daniel KEHLMANN

Traduction : Juliette AUBERT-AFFHOLDER

Parution : en allemand en 2023,
                   en français en 2025 (Actes Sud)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le réalisateur G. W. Pabst tourne en France au moment où Hitler prend le pouvoir outre-Rhin. Fuyant l’horreur qui se dessine dans cette nouvelle Allemagne, il se réfugie à Hollywood, mais là-bas, celui qui fut l’un des maîtres du cinéma allemand d’avant-garde, qui a dirigé les plus grandes stars du muet, n’est qu’un réalisateur parmi d’autres. Même Greta Garbo, qu’il a immortalisée dans "La Rue sans joie", ne peut rien pour lui. Lorsqu’il apprend que sa vieille mère est malade, Pabst rentre dans son Autriche natale, annexée par l’Allemagne nazie, mais la guerre éclate et les frontières se ferment. Bloqué dans le Troisième Reich, Pabst est vite confronté à la brutalité du régime. Bientôt Goebbels, le ministre de la Propagande du Reich, veut faire tourner le génie du septième art. Persuadé de pouvoir résister à ses avances et de ne se plier à aucune autre dictature que celle de l’art, Pabst fait alors le premier pas vers un enlisement sans retour. Daniel Kehlmann revisite avec maestria la vie de l’un des géants du cinéma et montre ce que peut la littérature : se rapprocher de la vérité par l’invention.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975 à Munich, Daniel Kehlmann a passé son adolescence à lire Nabokov et Borges. Après des études de philosophie et de littérature à l’université de Vienne, il a publié son premier roman à 22 ans, La Nuit de l’illusionniste, publié dans une version revue et abrégée chez Actes Sud en 2010.
Les Arpenteurs du monde (Actes Sud, 2007 ; Babel n°940), le plus grand phénomène littéraire allemand depuis des décennies, a été traduit dans une quarantaine de langues. En France, critique et public ont été enthousiastes. Il a publié chez Actes sud son roman Friedland en 2015. Le Roman de la vie de Tyll L’Espiègle s’est vendu à 500 000 exemplaires en Allemagne.
Lauréat d’une douzaine de prix littéraires, il vit actuellement entre Berlin et New York.

 

Avis :

« Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester. » Est-ce à dire qu’en matière d’art, la fin justifie (tous) les moyens ? L’auteur allemand Daniel Kehlmann s’inspire librement des accommodements du cinéaste Georg Wilhelm Pabst avec le régime nazi pour sonder, entre ombre et lumière, la responsabilité des artistes quand création rime avec compromission.

Aujourd’hui oublié, il connut le succès au temps du cinéma muet, faisant connaître Greta Garbo, transformant Louise Brooks en icône et s’imposant aux côtés de Murnau et de Fritz Lang comme l’une des plus grandes figures du cinéma allemand. Snobé par Hollywood après avoir fui la montée du nazisme, il préféra rentrer en Autriche pour s’y retrouver bloqué par la guerre, s’évertuant malgré tout à poursuivre son art coûte que coûte, fût-ce au service du IIIe Reich et de la glaçante Leni Riefenstahl. 

Donnant chair à ce squelette historique au moyen d’une exofiction bâtie sur l’ambiguïté, Daniel Kehlmann fait revivre le cinéaste Pabst sous les traits d’un homme, mi-réel, mi-fictif, qui ne vit que pour le cinéma et ne perçoit le monde et la réalité qu’avec une caméra à la place des yeux. Obsédé par son art et la quête de son prochain chef d’oeuvre, l’homme qui, même au plus près du danger, réarrange mentalement la moindre scène en séquence cinématographique, est tellement absorbé par sa recherche de perfection qu’il en arrive à pactiser avec le diable, persuadé que « les temps sont toujours étranges », mais qu’« avec le recul », l’on s’aperçoit immanquablement que l’art était « la seule chose qui valait la peine ». Alors, louvoyer pour satisfaire Goebbels et user de tous les moyens, même de prisonniers des camps comme figurants, n’est pas le plus important. Ce qui seul compte, c’est de faire œuvre de génie, tant pis pour les circonstances.

Certes pas plus mauvais bougre qu’un autre, faisant juste au mieux de chaque situation pour se mouiller le minimum et faire feu du moindre bois à sa disposition, notre personnage en arrive forcément, même à son corps défendant, à d’inévitables compromissions. Le tout pour un tournage ubuesque dans une Prague en pleine débâcle, un tour de force à l’origine du passage le plus haletant du livre et de plusieurs scènes d’anthologie, alors qu’enfin monté dans des conditions vertigineuses, le film disparaît, ses bobines perdues et son auteur plus sûrement anéanti par l’évaporation de son œuvre que par la mort elle-même. 

Bien loin du pur récit biographique, Jeux de lumière tire parti du parcours de vie d’un personnage réel pour en faire l’incarnation de l’artiste prêt à tout sacrifier, morale comprise, pour la réalisation de son œuvre et la reconnaissance de son génie. Lui-même très cinématographique, donnant à voir sans commentaire ni analyse psychologique, le roman est aussi passionnant qu’ambigu, son personnage constamment sur une ligne de crête louvoyant au contact du mal dans l’orgueilleuse conviction de ne se compromettre qu’à bon escient. Ou comment pactiser avec le diable… Coup de coeur. (5/5)
  

 

Citations :

L’Allemagne, dit Rühmann, n’importait plus de films. Or il fallait remplir les salles et la propagande ne suffisait pas, si bien qu’on dépendait des quelques personnes qui savaient faire de bons films.  Certains avaient réussi à aller à Hollywood, dit Käutner, Zinnemann par exemple et évidemment Fritz Lang ! Mais quand on n’avait pas cette chance, on devait faire ce qu’on pouvait ici. Il fallait rester honnête, faire aussi peu de compromis que possible. Bref, faire son boulot.  Il y avait forcément des compromis à faire, dit Rühmann. Il avait dû divorcer de Maria, sans quoi il n’aurait pas pu continuer à travailler. Après quoi il lui avait lui-même présenté un collègue suédois, Rolf, comme mari fictif. Il leur virait de l’argent tous les mois, Göring avait approuvé l’arrangement. Tout le monde y trouvait son compte : il pouvait tourner, Maria était en sécurité, Rolf gagnait bien sa vie.  Pabst demanda où elle habitait, Maria.  Eh bien, chez Rolf, dit Rühmann. C’était quand même son mari !


Quand tu ne peux pas faire une chose que tu dois absolument faire, il n’y a qu’une solution : laisse un autre la faire à ta place. Quelqu’un qui te ressemble et se sert de ton corps, mais qui n’a aucun mal à tirer deux balles dans la tête d’un petit chevreuil agonisant. Quelqu’un qui peut soulever l’arme, fermer un œil, expirer à fond, puis retenir son souffle tout en se fichant de savoir que la chose gémissante devant lui respire et endure d’atroces souffrances et une telle peur qu’elle est déjà perceptible – sous forme de nuage sombre.  Jakob a compris que le meurtre et la peinture ont un point commun : les deux réussissent lorsqu’on oublie que les choses ne sont pas simplement des couleurs et des ombres. Les deux s’exécutent facilement quand on fait abstraction de la substance.


— Tu as raison, a-t-il fini par dire. Mais seulement à moitié. Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester.  
— Et quand bien même. S’il reste, le… l’art. N’en reste-t-il pas souillé ? Ensanglanté et crasseux ?  
Oui, cette fois-là, elle l’a vraiment ébranlé. Il avait l’air froissé, secoué, réellement blessé.  
— Et la Renaissance ? Qu’en est-il des Borgia et de leurs empoisonnements, de Shakespeare, qui a dû s’arranger avec Élisabeth ? On peut écrire seul des poèmes, on peut peindre seul des tableaux, mais des films ? Ça nécessite toujours le pouvoir et l’argent. Une grosse machinerie pour chaque film. Tu sais bien que je ne suis pas ici de plein gré, mais…
(…)
— Ce n’est peut-être pas si important, ce qu’on veut. L’important, c’est de faire de l’art dans les circonstances données. 


— Il dit qu’il connaît votre nom. Et que, même avant que vous ne soyez interdit de publication, il n’aurait jamais touché de sa vie à un de vos livres.  
— Je comprends. Si je pouvais les écrire sans devoir les lire au passage, j’en remercierais le Seigneur.
 
 
— Vous m’avez forcé ! m’écriai-je si fort que deux dames antédiluviennes à perles se retournèrent d’un air réprobateur.             
— Oui, vous le savez et moi aussi, mais ne serait-ce que dans cette salle, personne n’est au courant, et pensez-vous qu’on y croira chez vous en entendant vos amusantes saynètes ?             
— Pour lesquelles vous m’avez forcé, mon vieux !             
— “Forcé” est un bien grand mot. Je ne vous aurais pas amputé. Vous seriez resté un prisonnier normal. Sans Adlon ni cigares. Chacun est l’artisan de son bonheur, mon vieux. Le Reich, c’est chez vous maintenant. 


 

mercredi 5 février 2025

[Echenoz, Jean] Bristol

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bristol

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

- Alors qu'est-ce que vous faites dans la région, dites-moi un peu, s'inquiète le commandant Parker.
- Disons que c'est pour un film que je suis en train de tourner, indique Robert. Comme vous voyez.
- On ne m'en avait pas averti, regrette le commandant, mais voilà qui m'intéresse beaucoup. Et quel genre de film, au juste ?
- Toujours pareil, expose Robert, l'amour et l'aventure. Avec l'Afrique et ses mystères, vous voyez le genre.
- Ah oui, soupire le commandant Parker, je vois en effet très bien le genre. Et pour votre histoire d'amour, vous avez pris quelle actrice ?
- Céleste, dit Robert. Céleste Oppen.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Il y avait eu Gérard Fulmar, il y a maintenant Robert Bristol, le tout dernier anti-héros dont Jean Echenoz s’amuse à mettre en scène la banale médiocrité avec tous les codes du roman d’action. Voici donc Bristol, cinéaste de bas étage pris par mégarde dans une presque affaire policière, ou quand le prosaïsme se déguise en film et en roman.

Il faut bien du talent pour faire un tout à partir de rien, ou disons de peu. Echenoz est passé maître à ce jeu, mais pas son personnage, cinéaste à petits budgets et acteurs obscurs, qui avec « le moins doit faire imaginer le plus ». Tout à sa frugale préparation du tournage d’un navet en Afrique australe, le voilà qui ne prête guère attention à ce qui se passe dans son voisinage, à commencer par la défenestration d’un homme nu, à l’identité mystérieuse, depuis l’étage supérieur de son immeuble parisien. A vrai dire, ce triste fait divers n’aurait aucune raison de le concerner, si l’ennui ranci d’une voisine et la complaisance négligente d’un officier de police judiciaire ne venaient faire de lui, si terne et insignifiant soit-il, le possible méchant d’une histoire peut-être louche. Quand on disait qu’un rien peut devenir quelque chose…

Ayant d’ores et déjà réussi la mise en abyme de deux non-histoires, celle d’un mauvais film dans un décor en toc et, pendant les pauses du tournage, les piètres tribulations d’un faux malfaiteur, l’auteur n’en a pas pourtant pas fini avec les jeux de mise en scène de son pas grand-chose de départ. Laissant régulièrement la narration au second plan, il multiplie les décalages, interpelle le lecteur, le prend à partie sur sa manière de raconter certaines scènes, commente ses choix et ses hésitations, ajoutant encore une couche à son mille-feuilles, celle qui nous en rend, lui et nous, partie prenante. Et puis, les détails comptant autant que la structure, il parfait jubilatoirement le tout en y glissant des allusions discrètes à d’autres œuvres, démentant aussitôt se prendre au sérieux en faisant en même temps assaut d’une érudition ostensiblement saugrenue. Un rien habille le creux, surtout les mots savants…

De fausses histoires aux velléités d’intrigue, des losers mal déguisés en personnages, enfin des cinéastes et des écrivains jouant aux maquignons avec leurs œuvres : c’est avec la plus totale dérision, dans une connivence complice et amusée, que Jean Echenoz se joue des pires trivialités pour démontrer par l’absurde, en vrai virtuose de la langue et des mots, que l’on peut bien, en effet, faire du rien une œuvre d’art. (4/5)

 

Citations :

Si Bristol se prête volontiers aux propos tourbillonnaires de Severinsen, sans doute est-ce qu’il la trouve distrayante, pourquoi pas séduisante malgré son âge qui n’est pas loin du sien – son prénom dit assez qu’il n’est pas un jeune homme, on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps. Peut-être désirable, bavarde assurément : ce sont maintenant l’usure du tapis d’escalier, les nouvelles boîtes aux lettres à prévoir et le caractère abrupt de la gardienne qu’évoque Michèle Severinsen à jet continu. Sous cette averse, Bristol émet des avis brefs autant qu’inefficaces comme on essaie d’ouvrir un parapluie rétif, avant de mettre un terme à ce monologue comme on arrache un sparadrap : d’un seul coup vif, c’est mieux. Il a descendu trois étages et traversé le hall, puis il fait un peu froid dans la rue des Eaux.


Tout dépend de l’angle et du cadrage et plus tard, à la post-production, un peu de musique derrière et trois effets spéciaux feront l’affaire. Car ainsi va le cinématographe où le moins doit faire imaginer le plus. C’est le règne de la partie pour le tout, l’empire de la synecdoque où rien n’arrive à l’extérieur du cadre : hors de son rectangle où se déroule une guerre sans merci, riche en clameurs sauvages, corps démantelés et sang giclant un peu partout, il n’y a que deux types dont l’un tient une perche et l’autre un réflecteur, l’un regarde sa montre et l’autre s’éponge le front.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

lundi 12 septembre 2022

[Foenkinos, David] Numéro deux

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Numéro deux

Auteur : David FOENKINOS

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi. »

 

 

Un mot sur l'auteur : 

David Foenkinos est romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur. 
En 2009, son roman La Délicatesse est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires. Il obtient au total dix prix et devient un phénomène de vente dans le monde entier.

 

 

Avis :

Un jeune Londonien de dix ans participe au casting, qui, en 1999, doit sélectionner le garçon qui interprètera Harry Potter au cinéma. A son grand désespoir, alors qu’ils n’étaient plus que deux candidats en lice, il n’est finalement pas choisi.

Il suffit parfois d’un rien pour que le destin bascule. Et pas toujours dans le bon sens, quoi qu’en dise le fameux adage sur le hasard qui fait bien les choses. Martin Hill, propulsé à portée de rêve par un extraordinaire concours de circonstances, se voit aussitôt ravir cette chance inespérée, alors que rien ne permettant de le départager de son dernier concurrent, le choix qu’il faut bien opérer l’écarte définitivement. Se remet-on jamais d’avoir perdu le ticket gagnant au loto ? D’avoir raté l’embranchement décisif qui pouvait transformer votre existence au-delà de toute espérance ? La plupart du temps, « notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas », mais, pour Martin, bientôt témoin désespéré de l’inextinguible Potter Mania qui viendra notamment, au travers du merchandising, contaminer jusqu’aux objets les plus usuels de son quotidien, tout n’est, sa vie durant, que rappel cuisant de son échec et de ce qu’il a l’impression qu’un autre lui a volé.

Même si construit autour de multiples et bien réelles anecdotes liées à la saga Harry Potter, Martin Hill est un personnage fictif. Inventé à partir du plus impressionnant engouement collectif qui soit, phénomène de société exploité commercialement jusqu’à la lie, il est un puissant prétexte à bien des réflexions. Dans un monde mené par le culte de la performance et de l’image, où le bonheur s’affiche - et se réverbère à l’infini sur les réseaux sociaux - à grands coups de standards aussi vains que factices, ne finit-on pas par trouver la réalité bien plus terne et plus détestable qu’elle ne l’est, et par se laisser dérober le véritable bonheur d’exister, dissous dans la frustration et un absurde sentiment d’échec ? A envier tout ce qu’on nous fait miroiter comme désirable, à quantifier la réussite à l’aune de la notoriété et de la fortune, à ne se satisfaire que d’avoir plus que son voisin, n’en oublie-t-on pas de vivre, tout simplement ?

Mêlant un humour discrètement affleurant à son génie des petites phrases qui font mouche, David Foenkinos réussit d’une bien originale façon à nous faire comprendre, que cet autre que nous envions tant, est peut-être, bien souvent, juste caché au fond de nous-mêmes, incapable de se rendre compte de son bonheur et de sa chance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On associe toujours le hasard à une force positive qui nous propulse vers des moments merveilleux. De manière étonnante, sa version négative est très rarement évoquée, comme si le hasard avait confié la gestion de son image à un génie de la communication. La preuve : on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire.
 

Voilà donc pourquoi Daniel Radcliffe avait été choisi. Une question d’intuition : il aurait la force mentale de traverser une expérience extrême. Mais, plus encore. Au cœur de cette déclaration, la directrice de casting utilise une expression fascinante : « ce petit quelque chose en plus ». Cette qualité impossible à définir avait donc été décisive. Si Martin avait demandé : « Pourquoi lui et pas moi ? », on lui aurait répondu que tout était de la faute de ce petit quelque chose en plus.
Cela pouvait rendre fou de passer à côté de tellement pour si peu.  
C’est ainsi qu’une vie humaine bascule du mauvais côté. C’est toujours un rien qui fait la différence, comme si le simple positionnement d’une virgule pouvait changer la signification d’un roman de huit cents pages.
 

Elle avait été son premier grand amour, celui qui se transforme souvent en condamnation à perpétuité du souvenir.
 

Avec les années, on acquiert peu à peu la capacité de supporter les coups. La vie humaine se résume peut-être à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs.
 

Lors de cette première nuit, Martin ne cessa de se repasser le casting. À quel moment avait-il raté quelque chose ? Qu’aurait-il pu mieux faire ? De toute façon, cela ne changerait rien. La vie n’a pas de marche arrière. Il avait manqué sa chance, et devait maintenant affronter l’avenir avec ce naufrage. Bien sûr, il ne pouvait pas endosser toute la responsabilité. L’autre acteur avait sûrement été meilleur. Et ça, il n’y pouvait rien. C’était la fatalité. Tout juste pouvait-il maudire le destin qui avait propulsé cet Autre sur son chemin. Il y a si souvent quelqu’un pour prendre votre place, pour vous barrer la route. Cela lui était déjà arrivé à l’école, ou au club de sport ; des occasions où il avait failli être premier avant l’apparition de quelqu’un de plus performant que lui. Est-ce toujours ainsi ? Toute vie humaine est, à un moment ou un autre, gâchée par une autre vie humaine.
 
 
C’est en novembre 2001 que sa vie bascula. Étrangement, Martin n’avait pas anticipé l’inévitable. Ni ses parents, d’ailleurs. Pourtant, il semblait assez clair que l’adaptation de ce livre phénomène ne passerait pas inaperçue. Ce fut pire que cela. Les avant-premières du film provoquèrent d’emblée une forme d’hystérie collective, battant tous les records. Le jour de la sortie, le 16 novembre, il n’était question que de Harry Potter. L’horreur commença vraiment pour Martin : il lui serait dorénavant impossible d’échapper à ce qu’il avait raté. Ce fameux droit à l’oubli que l’on évoque pour les criminels, il ne pouvait pas s’en prévaloir. Pire, on aurait dit que le pays entier soufflait sur les braises de son échec. Il devenait complexe d’allumer la télévision sans tomber sur l’expression radieuse de Daniel Radcliffe, sans écouter le récit de son quotidien merveilleux. Son visage était placardé partout dans Londres. On le trouvait génial, on voulait tout savoir de lui ; on disait même qu’il allait bientôt rencontrer la reine. La vie de l’Autre s’imposait en permanence.


Pour la première fois, Martin tenta de mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Selon lui, c’était comme être quitté par une fille et devoir la croiser chaque jour. Et puis non, cette comparaison sentimentale ne lui semblait pas assez forte. C’était bien pire que ça. « Tout me rappelle sans cesse mon échec, c’est horrible… » finit-il par dire.


On l’a surnommé « l’homme le plus malchanceux du monde ». Il faut dire qu’il a été écarté des Beatles quelques semaines seulement avant que le groupe ne devienne le plus légendaire de tous les temps. (…)
Pendant que ses anciens camarades deviennent riches et célèbres, il demeure à l’écart tel un pestiféré de la gloire. Son échec est pire qu’un échec, car tout le monde en a connaissance. Toute sa vie, il sera en permanence confronté à ce qu’il a manqué. On ne peut pas allumer la télévision, écouter la radio, lire un magazine sans tomber sur les Quatre garçons dans le vent. Sa vie devient un enfer, au point qu’il tente de se suicider en 1965. Il remonte doucement la pente, mais il juge préférable d’arrêter la musique. Il n’a pas envie qu’on vienne l’écouter par curiosité malsaine. Alors qu’il galère, ses anciens partenaires devenus multimillionnaires ne lui viennent pas en aide. Le temps passe, il finit par devenir boulanger. Mais il n’échappa jamais à sa malédiction. Dans le regard de chacun, il sera pour toujours celui qui a failli être un Beatles.


Cette éclaircie n’empêchait pas Martin de rester sur ses gardes ; il continuait d’avoir la peur au ventre quand il se retrouvait seul avec Marc. Tout pouvait recommencer. C’est peut-être ça, la plus grande réussite d’un agresseur : provoquer une terreur sourde sans avoir plus rien à faire.


On l’interrogeait sur les raisons de son absence, il demeurait évasif. Son silence fascinait même certains élèves. C’était une leçon à tirer pour quiconque voulait devenir populaire ; on prête toujours aux taiseux d’incroyables histoires.


Un jour, lors d’une pause, il fit un tour pour rendre visite à Mona Lisa. Comme prévu, autour du tableau le plus célèbre du monde, c’était l’effervescence. En observant ce spectacle, Martin pensa : « La Joconde, c’est le Harry Potter de la peinture. » Autour de ce minuscule cadre, plus rien n’existait. Son regard balaya alors les autres œuvres de la salle des États. Pour les visiteurs présents, elles étaient invisibles. Martin s’identifia à elles : lui aussi avait été tout proche du rêve avant d’être plongé dans l’anonymat. Son destin était celui d’un tableau accroché à côté de La Joconde.
 
 
Parmi les candidats, il rencontra un écrivain finaliste du prix Goncourt 1978. Cette année-là, Patrick Modiano l’avait obtenu, à l’âge de trente-trois ans, pour son sixième roman, Rue des Boutiques Obscures. Depuis, le lauréat enchaînait les succès, et fascinait les foules lors de ses passages télévisuels chez Bernard Pivot. Pour le perdant, la gloire de l’Autre était devenue la prolongation permanente de son échec. (…)
Tous les perdants de concours médiatiques avaient vécu cette même souffrance : un échec accentué par l’image permanente de la joie du gagnant. On pouvait toujours leur dire : « C’est formidable d’être allé jusqu’en finale ! » Mais non, personne ne pouvait se réjouir d’un parcours achevé si près du but. Il était préférable de rester dans l’ombre plutôt que de frôler la lumière. L’amertume en était décuplée. Le refoulé retournait dans les profondeurs du désintérêt général pendant que le lauréat s’aveuglait des attentions de tous. Si un Goncourt ne valait pas un Potter en matière d’intensité, les épreuves étaient tout de même comparables.


Sophie avait demandé : « Et toi ? Tu fais quoi ? » Il fallait donc toujours se définir, avoir des choses à dire sur soi, offrir son passé pour recevoir du présent. Il rêvait d’une rencontre ne reposant sur rien de concret. Cela lui rappelait les mots de Flaubert à Louise Collet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien qui se tiendrait par la force intérieure de son style. » Oui, c’était exactement ça son désir, celui de vivre une rencontre sans devoir se raconter, une rencontre qui ne tiendrait que par la force intérieure de son style.


Elle ne voulait pas aller à cette soirée. L’une de ses amies avait fortement insisté. N’est-ce pas toujours ainsi ? Les grandes rencontres s’opèrent dans l’ombre de notre volonté. Sachant cela, on devrait toujours faire le contraire de ce que l’on avait prévu.


Rencontrer quelqu’un, c’est se permettre d’exister à nouveau sans son passé. On se raconte comme on veut, on peut sauter des pages, et même commencer par la fin.


Ce qui est violent dans l’échec, c’est d’avoir perdu la maîtrise de son destin.


La pire conséquence d’un échec, c’est qu’il transforme le reste de votre vie en un perpétuel échec.


— Quand je vais sur Instagram et que je vois la vie merveilleuse des gens, il m’arrive aussi d’avoir l’impression que la mienne est nulle ou ratée. 
— …
— On vit aujourd’hui sous la dictature du bonheur des autres. Ou, en tout cas, leur prétendu bonheur…


Il est rare que l’on ait ainsi accès à son destin opposé ; notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas. 

 

 

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