vendredi 31 mai 2019

[Lequiller, François] Les dunes du Cotentin (Tome 1) : L'appel du large





J'ai aimé

Titre : Les dunes du Cotentin
          Tome 1 : L'appel du large

Auteur : François LEQUILLER

Illustrations : Elisabeth LEQUILLER

Année de parution : 2018

Editeur : Eurocibles

Pages : 496








 

Présentation de l'éditeur :   

Nous sommes en 1895 dans une famille pauvre du bord de mer. Une maman accouche dans des conditions dramatiques. Au même moment, dans un contraste saisissant, l’épouse d’un riche armateur marseillais met au monde sa fille dans la clinique la plus moderne de Marseille. 

Dès le début du premier tome de cette trilogie, on est emporté dans les aventures d’Augustin Marie, fils de l’estran, à la volonté farouche, que « l’appel du large » va conduire à croiser la route de Juliette, jeune femme qui veut se libérer du carcan de sa famille bourgeoise. Cette épopée familiale et historique nous immerge dans la dure vie des paysans d’un village du Cotentin, depuis les conflits de l’affaire Dreyfus, de l’anticléricalisme et de la montée du communisme, en passant, sous les lustres brillants de la « Belle Époque », par les rencontres sulfureuses avec les peintres de Montparnasse, jusqu’à, inévitablement, la confrontation terrible aux affres de la Grande Guerre, dont on commémore aujourd’hui le centenaire. 

Au-delà du héros que ses racines ramènent toujours à ses dunes et à sa terre natale, ce premier volet, qui se lit comme un tout, met en scène l’extraordinaire diversité des destinées de ses proches, frères, soeurs, parents et d’un être malfaisant que l’on retrouvera tous dans le volume suivant qui couvrira la période 1919 – 1945 et que l’auteur nous promet pour la fin 2018.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François Lequiller est un statisticien-économiste, qui, après avoir fait une carrière dans l’administration économique française, a été en poste dans plusieurs organisations internationales et, à ce titre, a roulé sa bosse en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Il est marié et a deux enfants. Depuis dix-huit ans, le destin l’a conduit à acheter une « longère » dans un petit hameau du Cotentin, entre Coutances et Granville. 

Il a raconté dans la trilogie Le Pont de la Roque les aventures d'Isabelle Colas, son héroïne inspectrice de police. Ce premier volume des Dunes du Cotentin (1895-1918) ouvre la saga d'une famille issue de cette belle région, la famille Marie, qui conduira le lecteur, s'il le veut bien, jusqu'à la fin du 20e siècle.

Retrouvez ici mon interview de François Lequiller.




Avis :

L’appel du large est le premier tome d’une trilogie consacrée au parcours, tout au long du 20e siècle, d’une famille originaire du Cotentin. Ce premier volet, qui peut se lire indépendamment de la suite, couvre la période 1895-1918. L’histoire s’ouvre sur l‘enfance d’Augustin Marie, au sein d’une famille pauvre des alentours de Coutances, qui vivote péniblement des activités de chaumier du père et de pêcheuse à pied de la mère. Remarqué pour ses capacités et pour son intelligence, Augustin doit malgré tout sacrifier sa scolarité pour subvenir aux besoins des siens. Monté à Paris, il parvient à faire son chemin, qui croise celui de Juliette, fille d’un riche armateur marseillais. C’est alors qu’éclate la Grande Guerre, qui vient transformer en profondeur la société française.

Le destin d’Augustin est l’occasion de faire revivre la France de la Belle Epoque, profondément rurale et encore très hiérarchisée : un fort contraste sépare la rude vie paysanne et ouvrière du pouvoir et de la fortune de la grande bourgeoisie d’affaires, que la multiplication des spéculations internationales permet d’enrichir rapidement. Les différentes facettes de la société de cette période apparaissent tour à tour dans une évocation intéressante, qui transporte le lecteur du bord de mer manchois à l’effervescence parisienne, en passant par le port de Marseille et les tranchées de Champagne.

J’ai particulièrement aimé la première partie de cette histoire, qui nous emmène à la découverte du Cotentin de jadis, dans une évocation vivide aux mille détails authentiques qui doit sans doute beaucoup à l’attachement de l’auteur à cette région. Aussi ai-je regretté que cette touche locale disparaisse ensuite du reste du roman, moins pittoresque et plus convenu. Les péripéties que l’on voit assez facilement venir intéressent surtout pour le contexte historique qu’elles mettent agréablement en relief.

L’écriture est fluide, habile à restituer les atmosphères, tandis que les dialogues sonnent juste. Si l’ensemble est doté de grandes qualités d’évocation visuelle, le déroulement patient et minutieux du récit m’a toutefois semblé trop tenir l’émotion à distance, lissant du coup les personnages principaux.

L’appel du large est au final un agréable roman historique, qui plaira à tout lecteur intéressé par le Cotentin, mais aussi par la Belle Epoque et la Grande Guerre en France. A noter les jolies illustrations d’Elisabeth Lequiller, épouse de l’auteur et artiste-peintre. (3/5)

Merci à François Lequiller pour sa confiance.




Citation :

Depuis qu'elle avait revu Augustin au cours de la cérémonie de la communion, Espérance avait envie de lui parler. Ils avaient défilé presque côte à côte. Il était si mignon avec sa toute petite bougie. Son père lui avait délicatement expliqué que la taille de la bougie était proportionnelle aux revenus de la famille. Les gens de rien se contentaient de petites bougies. A défaut de comprendre les mots compliqués "d'inégalité sociale", celle-ci s'était donc matérialisée devant les yeux d'Espérance d'une manière très originale. Et elle avait presque honte de son quasi-candélabre.

Le coin des curieux :

Parmi les nombreuses espèces de coquillages des côtes du Cotentin, il en est une qui se rencontre exclusivement sur le littoral granvillais et dans les îles Chausey : le fia, ou mactre en français, qu'Augustin pêche dans L'appel du large.

Parfois confondu à tort avec le clam, le fia s’en distingue par une coquille beaucoup plus fine et très fragile qui en rend impossible la pêche industrielle à la drague. Comme tous les coquillages fouisseurs, le fia se nourrit et respire en filtrant l’eau grâce à ses deux siphons, ces organes tubulaires qu’il place à a surface du sable et dont la trace signale sa présence lorsque la mer se retire. 

Il faut l’extraire à l’aide d’une bêche, en douceur pour ne pas briser sa coquille, et finir le travail à la main en veillant à ne pas se couper sur les bords très coupants du coquillage. Sa taille peut atteindre dix à douze centimètres de long. En cuisine, il faut vider les fias : on ne conserve que la langue orangée et les muscles qui ferment la coquille, en éliminant la baguette gélatineuse de son tube digestif. On les consomme cuits ou crus, coupés fins. Impossibles à trouver en poissonnerie, il faut les pêcher soi-même pour pouvoir les déguster : on les dit délicieux.

mercredi 29 mai 2019

Interview de Marc Etxeberria (auteur de Andoni, la fuite et de Andoni, l'enquête) - 27 Mai 2019




Bonjour Marc Etxeberria.
Fin 2018, vous avez publié deux romans chez Publishroom :
Andoni (Tome 1) : La fuite,
Andoni (Tome 2) : L’enquête.

 

Pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ?
Enfant de la classe ouvrière, c’est grâce aux conseils d’un instituteur que j’ai eu la chance de faire des études au lieu d’aller à l’usine comme les gens de ma génération et de ma condition devaient s’y résoudre par obligation.

Ensuite, j’ai été « adopté » par une grande administration de l’époque. En clair : je devais valider mon concours d’inspecteur dans la fonction publique avec l’obtention d’une licence de sciences économiques. Plus amusant : comme j’avais signé un engagement de 8 ans avec cette administration, je recevais un salaire mensuel lors de ma dernière année d’étude, et c’est ainsi que l’étudiant pauvre est devenu un étudiant aisé.

Aujourd’hui je suis un jeune retraité.

 

Quel a été votre parcours avant de venir à l'écriture ? 
J'ai beaucoup lu lors de ma jeunesse politiquement très engagée.
Ma mère ne voulait pas de télévision à la maison car elle considérait que l’éducation populaire devait passer par la lecture ! En revanche, elle achetait tout le temps des livres ou nous emmenait à la bibliothèque de notre petit village !
Les bibliothèques, et aujourd’hui les médiathèques, sont pour moi des endroits sacrés ! Des antidotes à l’abrutissement et donc à l’aliénation !


 
Comment et quand vous est venue l’envie d’écrire ?
J’ai toujours écrit (histoire, randonnées, politique). J’avais publié un livre pour un cercle d’amis : « Chroniques solitaires d’un promeneur accompagné ». L’oxymore du titre est lourdingue, je le reconnais, mais le livre était destiné à des copains qui aimaient bien mes chroniques déjantées … 


 
Pourquoi Andoni ? Que représente ce personnage pour vous ?
Andoni est tout simplement mon père.
Mais de son vivant, il n’a jamais pu me raconter son enfance dramatique.
C’était compliqué pour moi car je ne voyais pas quel était le rapport entre le pays basque espagnol d’où était originaire ma famille et la ville de Largentière en Ardèche.
Une véritable énigme, et mon père refusait de m’aider ; à mes sempiternelles interrogations, il me répondait par un silence historique poli :
« L’Ardèche est un très beau pays. Et toi le passionné de randonnée, tu devrais y aller … ça te changera de tes Pyrénées !». 
 
 

Vous mentionnez sur votre blog la découverte d’un «trésor» qui vous a permis d’écrire l’histoire d’Andoni. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Bien sûr, c’était une image. Mais il était préférable d’utiliser une métaphore lisible (le trésor dans un grenier) que de décrire une accumulation de concours de circonstances qui m’avait livré la clef de cette énigme familiale.

Première rencontre imprévue : j’ai sympathisé au travail avec le grand ordonnateur de la librairie ambulante de l’ACER (Amis des Combattants de l’Espagne Républicaine !)
Grâce à sa culture historique, les livres que je lui achetais ou qu’il me prêtait, j’ai commencé à m’intéresser à la guerre d’Espagne !
Puis un jour, il a déniché un livre d’histoire qui détaillait la naissance des maquis «rouges» des Cévennes. Le fameux trésor car cet ouvrage allait changer ma perception du non-dit familial ! Si Nicolas n’avait pas acheté ce livre, il m’aurait été impossible d’écrire les «Andoni».
En effet, à la page 38, l’auteur mentionnait qu’une colonie d’enfants basques avait été internée dans une usine de moulinage désaffectée à Largentière !

J’ai fait lire ce livre à ma mère. Elle m’a ainsi livré les rares souvenirs que mon père lui avait confiés ! Une chance …
C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée d’écrire un livre sans savoir où j’allais. Car l’écriture romanesque était une grande inconnue pour moi ! 
 
 

Quelles sont les parts du réel et de la fiction dans l’histoire d’Andoni ?
Andoni (mon père), ses deux frères, ses parents (mes grands-parents) ont réellement existé.
Nils, Telesforo, le juge Gonzalo, Celso et les autres ne sont que des personnages de fiction.
Idem dans le second tome (Sandro, Juan, les deux historiennes).
Je me suis bien amusé avec ces personnages de papier que j’animais comme un simple metteur en scène !
La fiction m’a permis aussi de faire sauter mon carcan historique ! 
 
 

Ce qui frappe dans vos livres est la passion que vous exprimez sur plusieurs thèmes, notamment l’oppression des plus faibles et le nationalisme basque. Ces sujets vous tiennent-ils particulièrement à coeur ? Y en-a-t-il d’autres ?
En ce qui concerne l’oppression des faibles, c’est une constante qui m’a toujours accompagné car lorsqu’on appartient à cette classe ouvrière méprisée (y compris par des auteurs comme Zola ! Eh, oui le grand Zola !), et que l’on a eu la chance d’avoir été instruit par de merveilleux parents, ce fameux instit’ puis par quelques profs formidables, je me devais et je me dois d’aider ceux qui n’ont pas eu ce bonheur chez les « gens de peu » pour reprendre une définition orwellienne si bien décrite par Pierre Sansot. Car à l’école de la République, on n’apprend ni le sens de la révolte ni l’histoire des vaincus !

Quant au nationalisme basque, il s’agissait juste de rappeler certains faits historiques qui contredisent la mythologie véhiculée par les nationalistes d’hier ou ceux d’aujourd’hui (le fameux mythe fondateur d’Euskadi qui repose sur une boucle de la mélancolie légendaire). 
Aujourd’hui, le problème basque ou l’étroitesse du nationalisme (de tous les nationalismes) ne m’intéresse plus !

Pour répondre à la dernière question : je revendique une filiation naturelle avec tous les révoltés, et c’est à ce titre que je m’intéresse à tous les massacres que l’être humain a bien pu fomenter.
Lecteur passionné d’Hannah Arendt, la révélation de ces crimes m’a toujours interpellé et continue de m’occuper …
Je n’ai jamais hiérarchisé ces abominations, non, j’essaye simplement de transmettre ces histoires oubliées par le légendaire roman national ou par les propagandes totalitaires. Toutes les propagandes totalitaires que leurs couleurs soient brunes ou rouges !


 
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de vos deux livres ? 
C’est difficile de répondre à cette question pour un néophyte.
Si les lecteurs ont pris du plaisir à les lire, c’est déjà bien. Le premier livre n’est pas simple à lire, la guerre d’Espagne est un sujet douloureux, méconnu aussi bien en Espagne qu’au Pays basque. Et s’ils sourient en lisant le tome 2 même si mes digressions passionnées ont alourdi le récit, tant mieux ! 
 
 

Avez-vous d'autres projets d'écriture ? 
Oui, je viens de commencer à écrire un livre qui porte sur un incroyable continuum historique (du côté de ma mère cette fois-ci), qui se passe en Martinique !
Là ce sont mes deux petits-enfants créolisés (au sens d’Edouard Glissant) qui m’ont donné l’idée de continuer d’écrire sur des faits qui me sont revenus après des années d’oubli !
Enfin, j’ai un autre projet d’écriture où je vais raconter l’histoire de personnages qui seront en décalage total avec l’éthique que j’ai toujours prônée au quotidien ! 
 
 

Comment vous faites-vous connaître et qu’attendez-vous de vos lecteurs ? Comment allez-vous à leur rencontre ? Où peuvent-ils suivre votre actualité ? 
C’est simple, j’ai suivi les conseils d’Anaëlle qui s’occupe de la communication chez Publishroom Factory.
J’ai ouvert un site sur Facebook au nom Marc Etxeberria Lanz (où je publie en photos l’histoire des aventures d’Andoni)
J’ai quelques opportunités à venir pour des rencontres mais je n’insiste pas plus que ça, pour des raisons qui tiennent tout d’abord à mon éducation reclusienne. Et je suis bien occupé avec mes nombreuses activités qui me prennent pas mal de temps !
Et comme on ne vit qu’une fois, il ne serait pas raisonnable à mon âge de me mettre un fil à la patte conventionnel qui pourrait venir perturber un harmonisme libéré … 


 
Merci Marc Etxeberria d'avoir répondu à mes questions.
(Interview de  Cannetille, le 27 Mai 2017)


Retrouvez Marc Etxeberria ici : https://www.facebook.com/marc.etxeberrialanz.1,
ainsi que ma chronique sur Andoni : La fuite.  

mardi 28 mai 2019

[Tanette, Sylvie] Un jardin en Australie






Coup de coeur 💓

Titre : Un jardin en Australie

Auteur : Sylvie TANETTE

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 180








 

Présentation de l'éditeur :   

Quelque part vers le centre de l’Australie, la cité minière de Salinasburg s’étale en bordure du désert. Tout au bout, une petite maison de bois se cache dans un jardin à l’abandon. Deux femmes se racontent depuis cet endroit que les Aborigènes nommaient « le lieu d’où les morts ne partent pas ».
 
Tout commence dans les années 30. Ann, née dans la bonne bourgeoisie de Sydney, choisit contre l’avis de sa famille de suivre son mari aux confins du désert. Elle aura toute sa vie le projet fou d’y faire pousser un parc luxuriant. Soixante-dix ans plus tard, une jeune Française, Valérie, dirige un festival d’art contemporain dans la même région reculée. Sur un coup de coeur, elle s’installe dans une maison décrépie mais envoûtante, entourée de plantations désormais  délaissées. Valérie est très inquiète pour sa petite fille Elena. A trois ans, Elena ne se décide pas à parler. Après sa mort solitaire, Ann veille secrètement sur ce qui reste de son jardin et sur ses nouveaux habitants....
 
Si éloignées, si dissemblables, Ann et Valérie affrontent toutes deux l’adversité et trouvent un vrai réconfort là, au bout du monde. Et bien qu’elles ne puissent se connaître ni même se croiser, elles se rencontrent par-delà les années dans cet envoûtant coin de verdure. Un havre de liberté. Un jardin à soi.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sylvie Tanette est critique littéraire aux Inrocks et à la Radio suisse romande. Elle a publié un premier roman, Amalia Albanesi, en 2011 (Mercure de France).



Avis :

Dans les années trente, une jeune femme, Ann, rompt avec sa famille et la bourgeoisie de Sydney pour suivre son mari aux confins du désert, au centre de l’Australie. Tout autant rejetée par sa belle-famille d’origine irlandaise, elle tente de s’épanouir en faisant pousser un jardin en bordure du bush. Soixante-dix ans plus tard, une autre jeune femme, Valérie, également en rupture avec les siens, vient s’établir dans une maison désormais délabrée dont elle décide de ressusciter l’incongru jardin à l‘abandon : elle finira par découvrir l’histoire de l’ancienne habitante, Ann, dont l’ombre continue de hanter les lieux.

Chacune à leur époque, Ann et Sylvie sont deux femmes que leur volonté d’indépendance place à contre-courant de leur famille et de la société. Toutes deux vont s’accrocher à leurs choix de vie, à leurs valeurs et à leur liberté, dont le plus fort symbole est ce jardin qu’elles tentent inlassablement de conquérir, dans un combat inégal contre la sécheresse et la poussière rouge du bush australien, et qui les fait passer pour de folles originales.

La symbolique de cette transmission entre deux femmes séparées par deux générations et qui ne se sont jamais connues, la plus ancienne défrichant un chemin que la suivante continue à tracer, est poétique et émouvante. C’est un hommage au courage, un encouragement à ne pas se laisser dérouter de sa trajectoire malgré les écueils. De chaque lutte reste toujours quelque chose, qui pavera la voie de celui qui tôt ou tard finira par reprendre le flambeau. Ainsi, en se battant pour la reconnaissance de la culture aborigène, Valérie s’inscrit sans le savoir dans une lignée de femmes à la mentalité de pionnières, de celles qui font bouger les lignes, comme Ann lorsqu’elle se rebella contre la condition des femmes de son époque et de son milieu.

Dès l’introduction, je me sentie sous le charme de la jolie et envoûtante écriture de ce conte poétique et touchant, riche d’une profonde symbolique, et occasion d’un superbe voyage dans le bush australien, à la rencontre notamment de l’âme aborigène. Coup de coeur. (5/5)




Le coin des curieux :

Dans Un jardin en Australie, Valérie tente de promouvoir l'art aborigène contemporain.

L’art, qu’il soit antérieur à la colonisation australienne ou contemporain, est un élément clé dans la culture aborigène. Il est avant tout l’expression d’une spiritualité. Chaque œuvre - peinture, gravure sur bois, sculpture, costume de cérémonie, décoration sur un outil ou une arme – est liée à un territoire, une route, un lieu…, dont elle ranime l’esprit créateur ancestral.

En effet, les Aborigènes célèbrent, chantent, dansent, miment et peignent pour réactiver l’énergie créatrice de l'esprit ancestral à l’origine d’un lieu topographique. Cette énergie leur sera nécessaire pour faire face aux évènements historiques perturbants. Les esprits ancestraux peuvent alors communiquer par rêves aux vivants et leur insuffler de nouveaux rituels, chants, danses, peintures, qui viennent rejoindre l'énorme réservoir d'inspiration que constitue le « Temps du Rêve », ce temps mythique qui explique les origines de leur monde, de l’Australie et de ses habitants.

Un formidable exemple en est la création de l’École artistique de Warmun dans le Kimberley, qui permit aux Aborigènes d'exorciser le souvenir des massacres impunis perpétrés à leur encontre par les éleveurs blancs du Kimberley.

lundi 27 mai 2019

[Charvet, Marie] L'âme du violon






J'ai moyennement aimé

Titre : L'âme du violon

Auteur : Marie CHARVET

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 272








 

Présentation de l'éditeur :   

Un vieux luthier italien au XVIIème siècle, un tsigane orphelin qui vit de sa musique sur les chemins de la France des années 30, une jeune femme bohème qui rêve de voir un jour ses toiles exposées dans le Paris contemporain et un PDG infatigable dont le cœur n’est touché que par les airs classiques qui résonnent dans son bureau new-yorkais  : si différents soient-ils, ces quatre personnages ont en commun, un objet, le violon.

Giuseppe lui a consacré sa vie, penché sur son établi jour après jour pour le compte d’un célèbre atelier italien  ; un drame va le pousser à sortir de sa solitude et à transmettre son art à un jeune apprenti pour tenter de réaliser l’instrument parfait. Lazlo joue sans cesse de celui qu’il a reçu en seul héritage  ; son incroyable talent lui permet d’en vivre et d’espérer un jour gagner cette Amérique dont on lui parle tant, et vers laquelle on le suivra. Lucie se voit obligée de reprendre sa vie en main pour vendre l’instrument que sa grand-mère musicienne lui a confié afin de lui permettre d’acheter le matériel nécessaire à la préparation de sa première exposition. Un projet qui la mènera de Londres à Vichy, mais surtout loin de ses peurs. Et Charles se met à enquêter sur les traces de violons mystérieusement signés pour conquérir une musicienne qui a su, par son art, ré-enchanter son existence jusqu’ici réduite à des chiffres et des contrats. Il redécouvrira dans cette aventure les plaisirs simples de joies qui ne s’achètent pas.


De 1630 à nos jours en passant par l’entre-deux guerres, de la Lombardie aux gratte-ciels de New-York en passant par Paris et la Camargue, Marie Charvet lie ces quatre destins pour révéler l’âme d’un violon unique qui changera à jamais la destinée de nos quatre personnages.


En lutherie, l’ « âme du violon » désigne l’ultime pièce que dépose l’artisan au cœur de l’instrument et qui détermine sa sonorité et sa vibration. Dans ce roman choral, musical et léger, conçu comme une fugue à quatre voix et dont les chapitres déroulent en alternance les vies de chaque personnage, elle permet à l’auteur de faire résonner ensemble trois époques, plusieurs cultures et d’accorder ces destins bouleversés par un même instrument.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née dans une famille de musiciens, Marie Charvet étudie au conservatoire de musique de Strasbourg avant de s’orienter vers des études littéraires. Elle réalise aujourd’hui des ouvrages sur l’artisanat d’art pour un haut joaillier de la Place Vendôme. L’âme du violon est son premier roman.



Avis :

Un luthier de Brescia au 17ème siècle, un gitan virtuose du jazz manouche dans les années trente, une jeune femme peintre et sans ressources, un homme d’affaires mélomane et collectionneur d’instruments : ces personnages ont pour seul lien un violon d’exception qui va jouer un rôle essentiel dans leurs existences.

L’alternance de récits autour d’un unique objet qui traverse les lieux et les époques n’est pas un exercice inédit : pour ne citer que quelques exemples, Laetitia Colombani, Tracy Chevalier ou Jessie Burton s’y sont déjà prêtées. Pas d’effet de surprise donc quant à la construction de ce roman, dont on devine assez rapidement la trame et l’issue.

La thématique choisie est ici la musique, incarnée notamment par un violon et son luthier : occasion de se plonger dans un univers intéressant. Des quatre récits qui s’enchevêtrent, c’est celui de Giuseppe le luthier qui m’a le plus séduite. Même si le sujet n’est pas la spécialité de l’auteur, ses efforts de documentation lui ont permis de recréer avec pertinence l’ambiance de l’atelier et l’amour de l’artisan pour son travail.

En revanche, les autres parties du roman, trop sentimentales et pas assez crédibles, m’ont déçue : le personnage de Lucie m’a semblé fade, celui de Charles horripilant. Et puis, entre l’apprentissage de l’italien en dix jours qui permet à notre homme d’affaires de s’exprimer avec un bon accent et de déchiffrer, - certes avec difficulté -, des manuscrits en italien ancien, l’arrivée aux Etats-Unis de Lazlo le gitan en 1935 sans passer par Ellis Island et ses retrouvailles quasi immédiates avec son ami sur lequel il tombe quasiment par hasard, le récit prend quelques raccourcis afin de réussir à boucler l’intrigue.

Et c’est même l’agacement qui, à plusieurs reprises, a pointé son nez au cours de ma lecture, tant certains développements de l’histoire m’ont semblé convenus et presque caricaturaux.

J’attendais sans doute trop de ce roman qui m’a laissée sur ma faim. Il faut le lire comme une histoire simplement agréable, sans grande surprise, mais au style fluide et facile, pour un moment de détente sans prétention. (2/5)

Merci à NetGalley et aux Editions Grasset pour leur confiance.



Citations :

En Lombardie, la ville de Crémone est le sujet d’intérêt majeur des luthiers internationaux et attire sur elle tous les feux des projecteurs ; aussi les personnalités de l’univers musical de Brescia sont-elles fières d’être enfin au centre de l’attention et de pouvoir aider un collectionneur étranger en échangeant avec lui leur savoir. Toutes affirment que l’École de Brescia du début du 17e siècle est à l’origine de la lutherie contemporaine et que ses représentants sont les pères des célèbres maîtres Guarneri et Stradivari. Certains s’aventurent même à dire que sans la peste noire qui a ravagé la ville en 1629, Brescia serait devenue la perle de la lutherie italienne du 17e siècle. Hélas, tous se sont montrés incapables de fournir plus d’explications sur la question épineuse de l’authentification. Ainsi, il semblerait que seules des analyses dendrochronologiques réalisées par des laboratoires agréés puissent permettre d’établir définitivement l’origine de ces violons.

Vu l’état de l’instrument, je vais devoir faire appel à notre laboratoire spécialisé en dendrochronologie. Devant l’air interrogatif de Lucie, Hodgkins s’explique : — Il s’agit de l’analyse de la morphologie de la croissance d’un arbre qui permet de connaître précisément son année de coupe, mais également son origine. En effet, le climat a une influence importante sur la pousse d’un arbre et cette science nous permet par exemple d’identifier un bois provenant des Alpes ou de Rhénanie. Donc si l’une des pièces d’un instrument est faite d’un bois plus récent ou d’une autre origine que celle de sa signature, alors son attribution est contestable.



Avec également un violon pour fil rouge :

 

samedi 25 mai 2019

[Brasseur, Diane] La partition






Au-delà du coup de coeur 💓💓💓

Titre : La partition

Auteur : Diane BRASSEUR

Année de parution : 2019

Editeur : Allary Editions

Pages : 448








 

Présentation de l'éditeur :   

Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.

Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.

Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, publiés chez Allary Éditions et traduits dans huit pays.



Avis :

Je remercie NetGalley et Allary Editions pour cette lecture qui s’est avérée un immense coup de coeur.

Le roman s’ouvre sur l’imminente réunion tant attendue de trois frères séparés par la vie, et qui pourtant ne pourra avoir lieu. La mort vient en effet de cueillir Bruno K, l’aîné cinquantenaire, sur le trottoir qui le menait au concert de son frère Alexakis. C’était le soir où, enfin, la fratrie devait se retrouver.

Ils sont trois, nés de 1922 à 1931, de mère grecque et de père suisse pour les deux premiers, belge pour le benjamin. C’est toute leur vie que nous allons découvrir dans ce récit à rebours, celui de trois enfants d’abord, séparés et ballottés entre trois pays, au rythme de la vie tumultueuse de leur mère Koula et des évènements de leur siècle. Et on peut dire que rien ne fut ordinaire dans leur existence, que ce soit celle de Bruno, contaminé in utero par la syphilis paternelle, de Georgely, abandonné en Suisse par sa mère contrainte de choisir entre ses fils lors de sa fuite loin de son mari, ou d’Alexakis, né deux fois : en 1931 en Egypte, mais officiellement en 1932 en Grèce après le divorce et le remariage maternels, et qui porta, tant pis, les robes roses prévues pour la fille tant désirée.

Si le récit se déroule du point de vue de l’aîné Bruno, le personnage central est véritablement Koula, mère possessive et dévorante, femme solaire au tempérament entier et volcanique qui la porte à tous les excès. Elle qui rêvait des stars et de la célébrité, mena sa vie avec la passion tragique d’une véritable diva, éclipsant son entourage dans l’ombre de son aura, car comment trouver sa place auprès d’un tel astre sans s’y brûler ?

Le récit a de tels accents d’authenticité et est émaillé de tant de détails qui ne s’inventent pas, qu’il paraît la remembrance d’une saga familiale véritable : ce qu’il est sans doute d’ailleurs, à lire, à la fin du livre, les remerciements de l’auteur à son père pour les courriers conservés, alors que chaque chapitre s’ouvre sur des extraits de lettres. On a dès lors l’intuition, peut-être fausse, que l’auteur, franco-suisse, pourrait être une descendante de Georgely ou de Bruno.

Quoi qu’il en soit, la narration, habilement construite, est captivante : en nous faisant entrer dans cette histoire par la fin, l’auteur installe d’emblée le lecteur dans une tension tragique qui ne se relâchera pas, contrebalancée par une légèreté de ton teintée d’humour qui donne au récit une tonalité douce-amère : celle du souvenir, du temps passé, de l’inéluctabilité du destin et de la mort qui vient sceller à jamais les séparations et les regrets.

L’écriture est délicieuse, les mots admirablement choisis, le ton toujours parfaitement juste dans cette évocation si profondément empathique. C’est avec une infinie tendresse que s’y mêlent constamment rire et larmes, dans une simplicité et une économie de style qui exaltent l’émotion. La partition est une pépite, une lecture d’autant plus marquante qu’elle vous va droit au coeur. (6/5)




Citations :

« Tu voudrais tellement que je devienne célèbre, que tous les yeux soient braqués sur ton enfant, que toutes les bouches ne prononcent que son nom. Mon avenir, maman, veux-tu que je te dise en quoi il consiste ? Et oui maman, je n’ai plus les ambitions que tu m’attribues. Il m’a semblé que l’essentiel n’était pas de devenir un « grand homme », un homme célèbre, tout cela est si relatif. J’ai préféré essayer de devenir un homme complet. Un homme simplement. »

Alors que les joueurs entraient sur le terrain, à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau, à table et en famille, dans sa cuisine, Paul Peter K se régalait d’un potage de légumes. « Navet, poirreau, patate, courrrge… », avec lenteur et en détachant chaque syllabe Koula énumérait les ingrédients. Elle regardait son mari droit dans les yeux. En soufflant sur le liquide brûlant, Paul ne se doutait pas que sa femme lui servait pour dernier repas, une soupe d’insultes.

Chez un grand musicien, le jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef-d’œuvre.

Bruno K se bouchait les oreilles avec les mains parce que les hurlements de son frère lui faisaient mal aux tympans et au cœur. Comment calmer un enfant de 7 ans qui n’a pas vu sa mère depuis quatre ans ? On lui avait promis, elle serait là, dans le train. Depuis une semaine on lui répète : « Mama sera là pour fêter Pâques. » « Dans trois jours Mama arrive. » « Demain. » Que faut-il lui dire maintenant ? « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle garde ton petit frère, l’autre, celui que tu ne connais pas, à Liège. » « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle n’en avait pas le courage. » Cyntho a bien essayé de lui donner « une demi-douzaine de baisers de la part de ta petite maman » mais qu’est-ce qu’il en a à fiche Georgely des baisers de la bouche de ce vieux monsieur qui parle l’allemand avec l’accent français. « Une demi-douzaine » comme si c’étaient des œufs.

jeudi 23 mai 2019

[Marny, Dominique] Quai de la Perle






J'ai aimé

Titre : Quai de la Perle

Auteur : Dominique MARNY

Année de parution : 2019

Editeur : Presses de la Cité

Pages : 384








 

Présentation de l'éditeur :   

1925. Dinard, sa vie balnéaire, ses casinos, sa végétation luxuriante et ses régates... Un cadre enchanteur et cosmopolite qu’affectionne Alice, qui, en quête de beauté et de modernité, décide de créer sa marque de papiers peints.
 
Au cœur des Années folles, Alice ne doit-elle pas croire en sa bonne étoile ? Stimulée par diverses rencontres artistiques, de durables amitiés et de tumultueuses amours, elle forgera son destin dans un monde où se profileront bientôt des menaces. Dominant la mer, la villa Margarita sera son plus sûr refuge en cas de fortes tempêtes.
A travers les engagements et les choix d’Alice se révèlent le charme, la notoriété et les fastes de Dinard, perle de la côte d’Emeraude…



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Marny a publié de nombreux romans (dont La Conquérante, Les Pêcheurs de lune, Jeux de clés). Elle est aussi biographe et auteur de beaux livres
(notamment de L’Amour fou à Paris 1920-1940).
Elle a été commissaire de plusieurs expositions et préside le Comité Jean Cocteau
dont elle est la petite-nièce et auquel elle a consacré six ouvrages dont
Jean Cocteau, Le roman d’un funambule et Jean Cocteau, Archéologue de sa nuit.



Avis :

Merci à NetGalley et aux Presses de la Cité pour cette lecture.

Le Quai de la Perle se trouve à Dinard, « la Perle de la Côte d’Emeraude » qui, à la fin du 19e siècle, fut la première station balnéaire de France, fréquentée par l’aristocratie et l’élite artistique de toute l’Europe, en particulier par les Anglais. Après les souffrances de la Grande Guerre, la haute société renoue avec ses habitudes, et Dinard connaît un nouvel âge d’or pendant les Années Folles, jusqu’à ce que la Grande Dépression et la seconde guerre mondiale annoncent son déclin.

C’est dans la pleine effervescence des années vingt que s’ouvre l’histoire d’Alice, jeune femme pleine d’espérance en l’existence, dont la vie se partage entre le domicile parisien de ses parents et la maison de son oncle à Dinard, où elle passe toutes ses vacances. Alice va se lancer dans sa vie professionnelle – la création de papiers peints -, comme dans sa vie amoureuse – pas un long fleuve tranquille -, avec passion et détermination. Sa maison de Dinard, la Villa Margarita, deviendra son point d’ancrage lorsque souffleront les tempêtes de l’Histoire et de sa vie.

Si, lors d’une promenade en bord de mer, il vous est arrivé d’imaginer les habitants qui vivaient jadis dans ces somptueuses villas datant d’une époque révolue, alors Quai de la Perle vous attirera.

La narration se déroule sur un rythme enlevé, sans temps mort, et réussit à capter sans faillir l’attention du lecteur. A la curiosité pour le destin d’Alice vient s’ajouter l’intérêt pour une foule de détails piquants et authentiques, sur l’époque et le lieu : on y découvre ainsi le Dinard d’Entre-deux-guerres, mais aussi l’Art Déco et la fabrication du papier-peint. L’histoire elle-même est crédible, et si elle fait la part belle à la vie amoureuse de l’héroïne, elle ne verse jamais, ni dans la mièvrerie, ni dans un sentimentalisme excessif.

Pourtant, cette lecture agréable et pittoresque m’a laissé un léger goût de frustration, celui de « il manque un petit quelque chose ». Le style narratif, avant tout efficace et descriptif, parfois trop rapide peut-être, m’a semblé relativement froid et impersonnel. Je n’ai pas réussi à me laisser ni véritablement charmer, ni franchement emporter par l’émotion. Malgré leur caractère attachant, les personnages se sont contentés de se laisser observer à travers la vitre du temps, mais sans dévoiler leur âme.

Quai de la Perle est à mon avis une lecture plaisante et intéressante pour son cadre et ses détails historiques. Certes peut-être pas très marquante, elle restera pour moi un honnête moment de détente, ce qui est déjà très bien. (3/5)




Le coin des curieux :

Dès le milieu du 19e siècle, l’aristocratie, les personnalités politiques et les intellectuels de l’Europe entière se pressent dans la station balnéaire de Dinard, y logeant, qui dans de somptueuses villas privées, qui dans les nombreux hôtels luxueux qui y fleurissent. Après la Grande Guerre, cette haute société voit ses goûts et ses habitudes évoluer : on ne se contente plus de voir le bord de mer comme un simple cadre estival pour les mêmes mondanités que chez soi, désormais, dans un nouveau monde épris de modernité, de sport et de jazz, on découvre la mer et les activités de plein air.

Les installations hôtelières doivent alors s’adapter aux nouvelles attentes de leurs clients. Le premier projet qui influencera ensuite toute la station est le Gallic Hôtel, mentionné dans Quai de la Perle.


La construction de cet hôtel est confiée à l’architecte Marcel Oudin par Jean Hennessy, de la famille des producteurs de Cognac, propriétaire d’un terrain dominant la plage de l’Ecluse. L’établissement ouvre en 1927. 
Très art déco, il se distingue par le grand nombre de ses baies vitrées : sur la façade, avancées en gradins avec bacs à fleurs, sur le côté, fenêtres en « paravents »  avec vue sur mer. En 1930, lui est ajoutée une rotonde, abritant restaurant et terrasse, aujourd’hui devenue l’office de tourisme de Dinard. 
Pablo Picasso logera à deux reprises dans l’une des vastes chambres cossues, dont la plupart, - grande nouveauté -, sont équipées d’une salle de bain. Le personnel, lui, est logé au sous-sol, dans des chambres sans fenêtre. 
L’hôtel ferme en 1939. Il sert d’hôpital pendant l’occupation et ne rouvre jamais. Il a été converti en appartements.

mercredi 22 mai 2019

[Tremain, Rose] Rosie : une enfance anglaise





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rosie : une enfance anglaise

           (Rosie : Scenes From a Vanished Life)

Auteur : Rose TREMAIN

Traductrice : Françoise DU SORBIER

Parution : 2018 en anglais (Chatto & Windus),
                2019 en français (JC Lattès)

Pages : 180






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ce récit charmant, intime, souvent émouvant, l’auteur retrace ses plus jeunes années jusqu’à ce qu’à l’âge de dix-sept  ans elle s’émancipe de sa famille et vienne vivre à Paris.

Son enfance n’a pas toujours été heureuse.  La petite Rosie et sa sœur Jo, ont été éduquées par leur Nanny adorée, Véra, seule adulte à leur avoir réellement donné l’affection et l’amour que leurs parents n’ont pas su leur offrir. Le père est absent, la mère, Jamie, au tempérament autoritaire, est distante, elle ne veut pas être dérangée. Pendant les longs séjours à  la campagne, les adultes fument, boivent, jouent aux cartes, lisent le  Times, font des mots croisés, en attendant les repas servis par les domestiques.

Heureusement, les vacances chez les grands-parents, dans la demeure du Hampshire, se déroulent dans la joie. Le lieu est un véritable paradis, les deux petites filles jouissent d’une grande libert. Il y a les cousins Jonathan et Rober et le jardinier, qui leur fait découvrir les beautés et les secrets du jardin.
Mais à l’âge de dix ans, tout change pour la petite Rosie. Elle perd son père, il faut quitter l’appartement de Londres, l’école, les amies, et le plus douloureux, sa chère Véra, qui lui a tenu lieu de mère.

Adolescente, elle part en pension en Suisse, apprend le français, fait les vendanges, apprend la sténo et la dactylo, fait du ski. Son éducation si parfaite la prépare à épouser un homme riche… elle ne songe pas encore à l’écriture, mais plutôt au dessin. Son vœu le plus cher  : «  Aller quelque part et trouver sa place dans le monde. »
En 1961, elle vient à Paris et s’inscrit à la Sorbonne. Son destin est tracé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Rose Tremain est l’auteur de douze livres traduits en français. Elle vit à Norwich avec son mari l’écrivain Richard Holmes.

 

 

Avis :

Merci à NetGalley et aux Editions JC Lattès pour m’avoir offert la chance de découvrir en avant-première cette autobiographie de l’écrivain anglaise Rose Tremain.

L’auteur se remémore son enfance après-guerre et son adolescence dans les années cinquante, au sein d’une famille de la grande bourgeoisie anglaise qui ne cultivait guère l’amour parental. Entre un père absent, une mère indifférente et rigide, et des grands-parents presque hostiles, la petite Rosie ne trouve l’affection qui lui permet de se construire qu’auprès de sa chère nounou Nan, jusqu’à ce qu’elle doive affronter la rigueur des pensionnats de filles, d’abord anglais puis suisses. Douée pour l’écriture et le dessin, Rosie aurait pu poursuivre de brillantes études, si sa mère n’en avait décidé autrement, en cette époque où les femmes ne pouvaient envisager d’autre destin que de servir l’avenir de leur mari. Pourtant, la jeune femme finira quand même par s’affranchir et réussir à suivre sa voie, dans une longue éclosion littéraire qui lui apportera le succès qu’on connaît, un épanouissement dont le symbole identitaire sera la transformation de son prénom en Rose.

Tout n’est que pudeur et retenue dans ce récit que l’on devine douloureux, mais qui, toujours relate objectivement, et jamais ne verse, ni dans l’auto-apitoiement, ni dans la rancoeur. C’est à peine si, ça et là, transparaissent quelques éclairs de souffrance, qui viennent révéler la profondeur des blessures et une émotion par ailleurs soigneusement contenue : nécessaire mise à distance sans doute, si bien révélée dans la manière dont Rose ne mentionne ses parents que par leurs prénoms et à la troisième personne, comme s’ils n’étaient que des étrangers.

C’est donc en filigrane que se révèle au fil du récit la sensibilité de l’écrivain, tissée au travers d’expériences intimes qui ont nourri son œuvre, et qui a pu s’épanouir grâce à l’attention et l’influence de quelques professeurs d’exception, certains anonymes, d’autres plus célèbres : ils ont en commun d’avoir su partager leur passion pour la littérature, mais aussi d’avoir respecté et encouragé le talent en germe chez leur jeune élève.

Cette bienveillance aura été salvatrice pour l’équilibre de Rosie et essentielle pour l’épanouissement de sa personnalité et de son talent littéraire. Comment ne pas se laisser charmer par l’élégance et la finesse de cette écriture, grâce auxquelles les pages semblent se tourner d’elles-mêmes ?

Ce récit initiatique intime et émouvant est l’histoire d’une métamorphose, l’éclosion de Rose, considérée aujourd’hui comme l’une des plus grandes romancières anglaises contemporaines. (4/5)

 

 

Citations :

Si vous n’avez pas été aimé par un de vos parents, vous ne renoncez jamais à l’être un jour – même si une partie de vous-même sait que c’est peine perdue. Vous continuez obstinément à espérer que lui ou elle s’ouvrira à cette affection avant de mourir. Or lorsque le parent en question approche de la fin, vous vous rendez compte que ça ne se produira jamais, que la vie qu’il continuera à mener dans votre cœur après sa disparition sera aussi aride et solitaire que les années où il était là. 

L’amour a besoin de mots et d’actes pour être perçu comme tel, et Jo et moi avons grandi sans avoir le sentiment d’être aimées de notre mère. Nous nous efforcions de contourner ses humeurs et ses fureurs, comme les petits faméliques d’une louve.  

Et je n’ai jamais oublié ce que m’a dit Carolyn pendant cette rencontre. Elle m’a réaffirmé avec véhémence une chose dont nous savons tous aujourd’hui qu’elle est vraie, à savoir que toute vie humaine, si elle est construite sur une enfance privée d’amour de la part des adultes, sera presque certainement perturbée. Elle m’a rappelé qu’il n’est pas indispensable que cet amour vienne du père ou de la mère ; il peut être prodigué par une tante, un oncle, un grand-père ou une grand-mère, ou même une nounou salariée, du moment que l’enfant reçoit cet amour de quelqu’un. À ce stade de la conversation, j’étais en larmes, mais Carolyn a posé sa main sur la mienne et m’a dit : « Pleurer fait du bien, Rose. Prends une de ces serviettes, mais attention de ne pas te mettre du homard dans l’œil. Et écoute-moi : tu as eu de la chance. Tu pourrais être une épave dépressive aujourd’hui, ou tu pourrais avoir succombé à la drogue ou à l’alcool, mais ce n’est pas le cas. Nan t’a sauvée. Elle a été ton ange gardien. »

J’ai toujours eu le sentiment que les femmes de la génération de ma mère, nées juste avant la Première Guerre mondiale et ayant tant souffert pendant la Seconde, avaient reçu une bien mauvaise donne. Celles qui avaient survécu correctement avaient rué dans les brancards pour se débarrasser de tout ce qui bridait leurs aspirations et trouvé leur équilibre et leur raison de vivre dans le travail. Jane n’était pas de ces femmes-là. Humainement, sa plus grande faiblesse était d’attacher une importance excessive à l’apparence des autres, alors que sa paresse intellectuelle et affective l’empêchait de comprendre leur ressenti. Le cœur brisé dans son enfance, elle avait choisi de jurer, boire et fumer comme une cheminée tout au long d’une vie qui s’est déroulée comme une sorte de rêve étrange et complaisant, jamais interrogé ni totalement compris.

Elle était montée un jour dans notre nursery pour se changer avant le dîner, et nous étions restées fascinées en voyant que la robe dans laquelle elle s’était introduite en l’enjambant, vêtue de sous-vêtements de soie gris perle, se dressait sur le sol toute seule, comme une crinoline d’autrefois. Jamais nous n’avons oublié la scène : on avait aidé Tweets à escalader sa robe. Elle a paru disparaître quelques instants à l’intérieur, puis en a émergé, telle une sorcière surgissant d’un cercle de flammes chatoyantes, sa grande bouche fendue d’un sourire qui n’en finissait pas.

Pendant toute mon enfance, on m’a appelée « Rosie ». Ce nom m’a suivie partout, sauf à l’école, où j’étais « Rosemary » – mon nom de baptême – pour la plupart des professeurs ; et à Linkenholt, Grandpop m’appelait souvent « Rosebud », mais jamais je ne me suis sentie à l’aise avec aucun de ces noms-là, et je songe parfois à mon enfance comme à un long cheminement vers le nom à une syllabe que je pouvais vraiment investir : Rose. 

C’est l’un des inconvénients et des miracles de l’enfance : on imagine les choses de travers. Et plus tard, quand on connaît la vérité – si tant est qu’il existe une vérité absolue –, il est difficile de dévider l’écheveau embrouillé de la chose imaginée, car la première image continue obstinément à surgir. On nage dans le mystère et l’ambiguïté. Et pourtant, pour l’imagination de l’écrivain, l’indétermination est parfois une région prometteuse où il fait bon s’attarder. 

Pour la simple raison que ces histoires s’enracinaient dans des objets du quotidien, qui pouvaient devenir autres par la force de l’imagination, je les préférais à Alice au Pays des merveilles, où l’on me demandait de croire à des créatures grotesques ou à voir d’un bon œil leurs excentricités. Il m’a toujours semblé que pour le romancier, c’est une tâche plus ardue (plus adulte aussi) de réinventer le monde réel en le faisant paraître à la fois nouveau et familier, que d’imaginer des lutins et des elfes ou même des gens issus de cartes à jouer.  

Jane et notre père en ont sans doute parlé entre eux pour savoir s’ils pourraient s’occuper de nous quelque temps. Y parviendraient-ils avec l’aide de la cuisinière à demeure, Mrs Hughes (surnommée Hughesie), et de la femme de ménage qui venait tous les jours, Mrs Warburton ? J’ai souvent imaginé la conversation. « Hughesie aidera, déclare Keith. — Ne dis donc pas de bêtises, répond Jane. Comment veux-tu qu’elle nous prépare notre petit-déjeuner sur le tard et qu’elle aille en même temps conduire les enfants à l’école ? — Je pourrais les conduire, propose Keith. — Ne dis donc pas de bêtises, répète Jane. Tu n’y es jamais allé. Tu ne sais même pas où c’est. — Mais si. C’est quelque part après le kiosque à journaux de Sloane Square où elles achètent leur illustré de Patty Patate. Est-ce que tu as lu la bande dessinée avec Patty ? L’idée est assez rigolote. » Jane ignore la remarque et demande : « Et qui va leur préparer leur dîner ? — Ça, tu pourrais le faire. C’est juste des tartines beurrées avec du Viandox, non ? Ou Hughesie pourrait s’en charger. — Et qui les mettra au lit ? — Je suppose que Hughesie le fera. — Ne dis donc pas de bêtises, répète une troisième fois Jane. Tu en attends trop de Hughesie. Elle risque de tomber malade et alors, fini la langue bouillie avec la sauce aux câpres. — Ah, dit Keith. Voilà qui compromet sérieusement l’affaire. Plus de sauce aux câpres, dis-tu ? Alors on va devoir se payer une autre nounou. »

Les enfants adorent avoir une mission, sentir qu’on leur fait confiance pour quelque chose d’important ; et ils ont plaisir à s’en acquitter, bien ou mal. Les parents autoritaires et perfectionnistes qui insistent pour tout faire eux-mêmes, au cas où leurs enfants bâcleraient la besogne, ne gagnent dans l’histoire que des enfants angoissés.

Et pour nos devoirs (et non pas « travail à la maison », car nous étions loin de celle-ci), elle a commencé très tôt à nous demander d’inventer des histoires. « L’imagination, disait-elle, permet à l’esprit humain de s’échapper du quotidien. Les gens dépourvus d’imagination mènent des vies ternes. »

Exprimer ce que l’on croit penser peut parfois le faire surgir, comme ébloui, dans le monde lumineux de la certitude.

J’ai cessé de marcher et me suis immobilisée. L’odeur du foin, la chaleur de mon corps après la partie de tennis, le ciel couleur corail, le silence environnant – tout cela s’est combiné pour m’emplir d’un émerveillement profond, une extase éphémère qui, dans son intensité, avait quelque chose d’une expérience visionnaire. Je me suis dit que si je ne bougeais pas, ce moment se prolongerait et me changerait peut-être d’une façon que je ne pouvais imaginer. Mais je suis restée sur place si longtemps que le soleil s’est presque couché et que le champ s’est empli d’ombres. Et avec la tombée de la nuit est arrivé un sentiment de désolation. Cette désolation n’était que la prise de conscience banale de la nature éphémère de toute chose, que même les adolescents (ou peut-être surtout les adolescents) comprennent. Un moment de bonheur aussi intense que celui-ci s’estompe rapidement à mesure que la Terre tourne sur son axe. Aussi me suis-je demandé, là, dans ce champ, alors que la sueur de la partie de tennis séchait dans mon dos et me faisait frissonner, s’il existait un moyen de capturer les expériences de ma vie telles que celle-ci, de les enfermer, non dans un souvenir capricieux qui s’efface au fil du temps, mais dans une forme plus concrète. J’ai regagné l’école avec la réponse à ma question : oui, on pouvait fixer ces instants. J’allais écrire une histoire à propos de la prairie. Ce ne serait pas le banal récit de ce qui m’était arrivé ; il serait transfiguré en devenant fiction. Il ne serait pas revécu sur le mode de la nostalgie sentimentale, mais éprouvé à nouveau. Ainsi, il pourrait redevenir neuf – telle était ma révélation. Comme auteur de l’histoire, je ne me soumettrais pas docilement et passivement à elle ; j’affirmerais mon pouvoir divin sur ma propre expérience.

Nous avons appris à taper à la machine. On nous avait dit que ce qui nous attendait une fois que nous serions « finies » (et avant notre mariage, bien évidemment un mariage avec un homme riche), c’était un travail de secrétariat. Nous travaillerions pour des hommes ayant été éduqués en fonction de l’avenir qu’ils étaient capables d’avoir, et nous répondrions à leurs besoins. Il n’était pas question que nous aspirions à avoir un avenir. (On était en 1960, et le féminisme n’avait pas encore fait irruption sur la scène mondiale.) Nous devions faciliter les rêves et les ambitions d’autres personnes, les mâles de l’espèce.

Les écrivains ont besoin d’être immergés dans une langue, comme des requins maléfiques évoluant dans les profondeurs. Sortez-nous de notre océan de mots et nous commençons à mourir.

Notre moniteur, M. Borloz, était un homme jovial d’une quarantaine d’années, bronzé par la réverbération du soleil sur la neige et la glace. Les Allemandes et une ou deux filles du contingent anglais savaient déjà slalomer ; elles ont été retirées du groupe de Borloz et ont grimpé plus haut sur la montagne avec le téléphérique. Nous, nous sommes restées sur les pentes pour débutants, passant de longues heures de chaque séance à monter en crabe pour retourner là où nous pouvions risquer quelques manœuvres pour glisser. Avant chaque descente, M. Borloz était obligé de nous rappeler que nous devions être face à la pente, et au vide. Son expression pour résumer cette directive était de rester « nénés côté vallée », ce que des filles de seize ans considéreraient non sans raison aujourd’hui comme une blague sexiste, mais qui en 1960 nous faisait simplement rire. Et toute ma vie, avec ma famille et mes amis proches, l’expression a été utilisée comme une invitation comique à persévérer et affronter bille en tête l’adversité – exemple pertinent de la façon dont l’humour peut désamorcer la peur.

Dans le calme de la nuit aux Diablerets, dans notre « Maison Chardon », Carol, Ginny et moi avons passé de nombreuses soirées à chuchoter en parlant de notre avenir. Mais qu’y avait-il à en chuchoter ? Notre enfance était terminée, et pourtant, il n’y avait pas grand-chose devant nous qui fût susceptible de nous donner envie d’avancer vers nos vies d’adultes. Un cours de secrétariat. Un travail monotone de secrétaire, à promouvoir les ambitions des autres. Les hommes. Le sexe. Une robe blanche. À mes yeux, cela ne suffisait pas. « Alors, m’a dit Carol, tu vas devoir t’armer de patience, La Rose. Que peux-tu faire d’autre ? Et pointe tes nénés côté vallée. »

 

lundi 20 mai 2019

[Zamir, Ali] Dérangé que je suis






J'ai beaucoup aimé

Titre : Dérangé que je suis

Auteur : Ali ZAMIR

Année de parution : 2019

Editeur : Le Tripode

Pages : 192








 

Présentation de l'éditeur :   

Sur l’île d’Anjouan, Dérangé est un humble docker. Avec son chariot rafistolé et ses vêtements rapiécés, il essaie modestement chaque jour de trouver assez de travail pour se nourrir. Mais un matin, alors qu’il s’est mis à la recherche d’un nouveau client, Dérangé croise le chemin d’une femme si éblouissante qu’elle « ravage tout sur son passage ». Engagé par cette femme dans un défi insensé qui l’oppose au Pipipi (trio maléfique des trois dockers Pirate, Pistolet et Pitié), le pauvre homme va voir son existence totalement chamboulée.

Avec ce troisième roman, Ali Zamir confirme la place très originale qu’il occupe dans la littérature francophone, son don pour les récits incongrus et l’usage de mots rares. Dans Dérangé que je suis, la vitalité de sa langue se met au service de l’histoire tragi-comique d’un pauvre docker. Le mélange survitaminé des genres (on passe en un clin d’œil du drame à la farce) et la puissance ininterrompue des scènes font de ce roman-film virevoltant un bonheur de lecture. 

Dérangé que je suis, c’est tout à la fois la folie du Surmâle d’Alfred Jarry ou de Wacky Races, la tendresse du Voleur de Bicyclette et la conviction d’avoir trouvé un nouveau Pagnol sur une île de l’océan Indien.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ali Zamir est né en 1987 aux Comores. Il vit actuellement à Montpellier. Il est l’auteur au Tripode de Anguille sous roche (2016 ; récompensé notamment de la mention spéciale  du prix Wepler et du prix Senghor) et de Mon Étincelle (2017). Dérangé que je suis est son troisième roman (prix Roman France Télévisions).



Avis :

Dérangé est un pauvre diable : il fait partie de la nuée de misérables dockers, qui, chaque jour, guettent l’arrivée des bateaux dans ce port des Comores, et se disputent les clients dont ils vont charroyer la marchandise ou les bagages en échange de quelque monnaie. Lorsque s’ouvre cette histoire, Dérangé gît dans un lieu obscur, où il est enfermé, ligoté et ensanglanté. Que lui est-il donc arrivé ?

D’emblée, le récit nous embarque dans une atmosphère remuante et colorée : en quelques mots, exactement comme en deux coups de crayon, se dessinent des personnages plus vrais que nature, saisis sur le vif avec un réalisme et une puissance d’évocation saisissants. Il n’est pas une ligne qui ne crée l’impression de voir et d’entendre, comme si on y était vraiment.

Pauvre Dérangé ! Alors qu’il nous relate ses aventures tragi-comiques dont on se demande jusqu’à la fin comment elles ont pu se refermer en un piège si cruel, nous sommes emportés par une verve pittoresque et chatoyante, où se déploie le plaisir des mots le plus pur. Car Ali Zamir use des mots rares comme il enfilerait des perles, ciselant un texte truculent et poétique, où chaque terme inattendu mais si bien choisi vous arrache un sourire.

Ce petit livre si bref est un condensé de plaisir qui change de tout ce que vous avez lu jusqu’ici : précipitez-vous sur cette histoire injuste et féroce mais si réjouissante, à l’atmosphère prenante et aux personnages criants de vérité, mais surtout, à la langue si magique. (4/5)




Citations :

Dans ma chienne de vie, j'ai toujours dérangé ceux que dérangent les vies rangées.

C’était des gens qui ne laissaient pas rouiller leurs dents. Ils ne trouvaient pas à manger tous les jours, mais quand ils en trouvaient, ils faisaient comme s’ils avaient à se venger.

Le meilleur des hommes, c'est celui qui cherche non seulement à étreindre un rayon de soleil, après avoir percé les voiles, mais surtout à le partager. Sans arrière-pensée. En inondant de lumière la nuit des autres. 


L’astre de la nuit brillait à ravir sur nos têtes illuminées et le ciel était majestueusement diamanté jusqu’aux entrailles. Cela donnait envie de partir, de partir loin de ce monde plein de fange où tout perd sa valeur et devient objet matériel, où l’objet matériel se fait idolâtrer beaucoup plus que l’être humain et où l’humanité au milieu du tout et du néant ne pèse point un grain.  



Le coin des curieux :

Si, au cours de votre lecture de Dérangé que je suis, vous vous inquiétez de l'épithète de "tardigrade" que se lancent les dockers, sachez que :


Les tardigrades, du latin tardus gradus (marcheur lent), aussi appelés oursons d’eau, sont de tout petits animaux invertébrés et translucides, mesurant d’un demi à un millimètre, comportant une carapace et huit pattes griffues.

Ils sont capables de survivre aux pires conditions : au vide spatial comme aux plus fortes pressions, aux radiations, à de nombreux produits toxiques, à de très fortes salinités, à la déshydratation, à des températures extrêmes et au manque d’oxygène. En environnement hostile, ils se replient en cryptobiose : ils stoppent quasiment tout processus métabolique, se mettant en état de mort clinique, jusqu’à ce que les conditions leur permettent de « ressusciter ».

On en trouve un peu partout sur la planète, sous tous les climats, à toutes les altitudes et même en eau profonde. Leurs habitats de prédilection sont les zones favorables au développement de la mousse et du lichen (forêts et toundras), dont ils se nourrissent. Ils vivent de 1 à 2,5 ans, sans compter les périodes de cryptobiose.

En 2016, des chercheurs japonais ont constaté la réanimation de tardigrades après plus de 30 ans de congélation. On a trouvé ces petites bêtes dans les profondeurs de la banquise du Groenland, dans de la glace datée de plus de 2000 ans : ils ont repris vie une fois la glace fondue. Peut-être sont-ils capables de résister bien plus longtemps encore : des scientifiques s’intéressent à leur ADN dans l’espoir de futures percées médicales.