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jeudi 17 mars 2022

[Jeannin, Aurélie] Les Bordes

 


 
 

 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Les Bordes

Auteur : Aurélie JEANNIN

Parution : 2021 (HarperCollins)

Pages : 224

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Les Bordes, c’est un lieu et c’est une famille. En l’occurrence, sa  belle-famille qui ne l’aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable,  tenant solidement sur ses deux jambes, un oeil toujours fixé sur  le rétroviseur ou l’entrebâillement de la porte, qui guette, anticipe,  tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route  avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel  familial. Pour celle qui craint chaque seconde l’accident domestique, Les  Bordes ressemblent à l’enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins,  de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs. Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour  une mère de protéger ses enfants ?

Derrière la mécanique du drame hasardeux et l’absence de bourreaux,  Les Bordes  dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu’humaine.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée  en identité de marque. Elle est l’autrice d’un premier roman remarqué,  Préférer l’hiver  (HarperCollins, 2020 ; HarperCollins Poche, 2021).  Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

 

 

Avis :

Comme tous les ans en juin, les Bordes se réunissent à la ferme familiale du même nom, pour un pique-nique en bord de lac. Avec son mari et ses deux jeunes enfants, Brune, la narratrice, y retrouve son beau-frère et les siens, mais surtout ses beaux-parents qui la détestent. Le week-end est donc pour elle une épreuve, qu’elle redoute d’autant plus que, mère anxieuse et sur-protectrice, elle envisage la ferme et ce coin de campagne comme des lieux de tous les dangers, souvenirs obligent...

Si le monologue de Brune est l’occasion d’abattre, avec une bonne dose de vérité dérangeante, tous les clichés de la maternité heureuse, l’on ne tarde guère à trouver cette mère au bord de la rupture un rien exaspérante dans l’excès de ses alarmes, son obsession de la perfection et ses crises émotionnelles qui sapent d’ailleurs définitivement son autorité. C’est que, chez Brune, la maternité est le révélateur de failles profondes, l’explosif qui fait sauter les couches de protection dont elle était parvenue à s’envelopper dans un semblant d’équilibre. La charge d’âmes renvoie brutalement à la figure de la jeune femme son manque de confiance en elle et ses angoisses, laissant à nu une vulnérabilité dont le lecteur s’irrite avant d’en comprendre la raison, enracinée aux Bordes depuis le temps de l’enfance.

Décortiqués en profondeur dans leur psychologie, les personnages nous sont livrés dans leur vérité brute, révélant sans fard la violence sous-jacente qui peut empoisonner les relations familiales, au gré de drames et de blessures jamais cicatrisées, surinfectées par les non-dits où couvent chagrin, amertume et colère. Imparable parce qu’enfermée dans le huis clos de l’intimité, la méchanceté y atteint d’autant plus facilement des paroxysmes, que chacun se pense victime, cherche un coupable à sa souffrance, et qu’un enfant facilement culpabilisable fait un parfait bouc-émissaire. D’abord agacé par ce qui paraît à première vue de pusillanimité chez Brune, le lecteur sombre peu à peu avec elle dans l’ambiance délétère des Bordes, bientôt convaincu que le pire reste à venir. Et c’est désormais la même prescience du danger qu’il partage avec la jeune mère.

Aucun de ses personnages n’échappe à l’impitoyable scrutation d’Aurélie Jeannin. Tous éclairés sans concession dans leurs peurs, leurs frustrations et leurs manipulations affectives, ils dessinent un tableau accablant de noirceur, indéniablement convaincant, de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus intime : la sphère familiale, lieu de tous les amours et de toutes les haines. (4/5)

 

Citations :

Sa belle-mère aurait pu être une de ces femmes dociles et effacées, qui compensent l’aigreur de leur mari par une discrète mais infinie douceur. Une de ces femmes chez qui tout est excuse. Dont le moindre geste est une requête. Un élan pour demander pardon, au nom de cet autre à côté d’elle, malveillant, noir en dedans. Elle aurait pu être une mère et une grand-mère ronde et molle. Une sucrerie pour équilibrer l’acidité. Mais sa belle-mère était une branche morte. Pas une épave résignée qui se contenterait d’être absente. Non, une branche morte qui reste là, tenace, grise, piquante et déformée. Elle n’était d’aucun soutien, jamais. Elle fixait son mari de ses yeux dévorants, elle appuyait ses questions, nourrissait ses griefs. Elle en rajoutait (…).

Elle a changé de prénom. Elle n’a plus de prénom. Même son mari dit « maman » quand il parle d’elle. Elle est une maman. Elle est maman. Elle est la leur. Elle est toutes les mamans. Elle est maman le jour la nuit tout le temps pour tout pour l’un pour l’autre pour les deux pour toujours. Ce « ma » qui précède ce « man ». Ce « ma » qui dit « à moi ». Ma-man, ma mère, ma maman.


 

jeudi 9 décembre 2021

[Perruchas, Christophe] Revenir fils

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Revenir fils

Auteur : Christophe PERRUCHAS

Editeur : Rouergue

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Depuis la mort de son père, le narrateur, un collégien de quatorze ans, vit seul avec sa mère, qui montre les signes grandissants d’un syndrome de Diogène : elle accumule les objets qui envahissent peu à peu la maison. Tandis que le fils adolescent continue de grandir et d’explorer, la mère se replie jour après jour dans un monde où un premier enfant, Jean, touché par la mort subite du nourrisson, reprend vie.
Dans deux séquences séparées par une vingtaine d’années, Christophe Perruchas fait entendre les deux voix de la mère et de son fils : le récit d’une folie qui se referme sur une maison-paysage, monstrueuse matrice ; le portrait d’un fils qui bute sur l’impossible. D’abord adolescent puis jeune père lui-même, on le voit se confronter à cette mère inaccessible, qui l’a « orpheliné de son vivant ».
Après «Sept gingembres,» paru en 2020, Christophe Perruchas montre ici encore un sens aigu de la composition et explore l’indicible de l’homme contemporain.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman.

 

Avis :

Orphelin de père, le narrateur, âgé de quatorze ans, grandit tant bien que mal auprès d'une mère de plus en plus inaccessible. Réfugiée dans un monde où revit son premier né, que la mort subite du nourrisson a emporté, elle présente des signes croissants du syndrome de Diogène et accumule maladivement les objets. Deux décennies plus tard, devenu père à son tour après avoir été finalement élevé par son oncle et sa tante, le fils tente désespérément d'établir le contact avec sa mère, désormais terrée dans une maison débordante d'immondices.

Le roman commence par la genèse du drame, lorsqu’au décès du père dans un accident de voiture, se met en place un nouveau trio, constitué de la mère, du fils adolescent et, cette fois, du fantôme de plus en plus envahissant d’un bébé mort bien avant. La narration se partage entre le « je » du garçon, progressivement évincé par ce frère qui n’est plus, et le curieux « on » de la mère, qui, dans sa confusion croissante, s’est mise à dériver à distance du monde réel, abordant les rivages d’une folie sur le point de l’engloutir. Plus l’adolescent, à l’âge des premières expériences sexuelles et sentimentales, se lance à la découverte de la vie, plus la mère se replie dans un cocon peuplé de fantasmes, matérialisé par les objets qu’elle accumule en barricades protectrices et rassurantes.

Vingt ans plus tard, c’est au plus épais de la tragédie que le récit nous projette directement. « Orpheliné de son vivant », le fils rayé de l’univers maternel, mais décidé à forcer les barrages que sa mère a construits entre elle et lui, tente de retrouver une existence pour cette femme. A ses côtés, l’on découvre avec effroi l’état de décrépitude dans lequel elle est désormais plongée. Le narrateur se retrouve spéléologue lorsqu’il pénètre la maison de son enfance, devenue le sarcophage d’un esprit malade. Il n’y déterrera guère que les bribes vivaces de ses propres souvenirs, enfouis sous les montagnes de déchets puants qui ont colonisé tout l’espace.

Bouleversant quant à sa thématique, le roman ne se lit paradoxalement pas le coeur lourd. Car, si le récit a le tranchant d’un réalisme parfois cru, il l’amortit le plus souvent avec une pudeur pleine de tendresse et d’humour. Et c’est avec la même affection pour l’un comme pour l’autre que le lecteur entre dans la tête des deux personnages principaux, emportés dans leur vie et leur souffrance sans jamais s’appesantir sur eux-mêmes. Face à l’impossibilité du deuil, tout s’efface pour cette mère, rendue à un tel état de confusion que seul y surnage un prénom, celui de l’enfant mort. Elle-même n’a plus de consistance que celle de ce « on » par lequel elle se désigne, aux côtés d’autres concepts génériques comme « l’Homme » pour le mari mort et « le fils » pour le garçon vivant, tous trois ayant perdu pour elle leur réalité concrète. Abandonné pour un fantôme, le fils vivant tente d’exister. Dans sa colère, perdra-t-il lui aussi l’équilibre ?

Avec ses scènes marquantes, sa construction autour du ressenti de deux personnages, et son écriture modelée sur leurs modes d’expression et de pensée, ce roman désenchanté à l’ironie mordante possède une vraie originalité, en même temps qu’une parfaite justesse. C’est dans un grand frisson que l’on s’empresse de regagner la surface, après cette plongée dans les eaux troubles de la maladie mentale. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mme Morisset est mariée à M. Morisset, mais allez savoir pourquoi, lui, on l’appelle Jacques. C’est un grand qui parle fort et qui bricole mal, le genre à monter les robinets à l’envers, froid à la place de chaud, ce qui fait que tu t’ébouillantes la bouche quand tu te rinces les dents. Il dit que c’est fait exprès, ne jamais se reposer tout à fait, rester aux aguets, être à l’affût. Même aux toilettes, il a mis le ballon d’eau chaude dans une position pas faite pour lui, pour gagner de la place, depuis, il fuit, dégouline de sous le faux plafond, ça fait ploc, ça goutte sur l’épaule droite quand on ne s’y attend pas. Et aux toilettes, avec personne qui vous regarde, on ne s’attend à rien. Chez les Morisset, c’est pas possible, il faut s’attendre.

(…) un jeune, tout en verticales, sec, avec des lunettes à la John Lennon et des grands pulls qu’on dirait des toiles de tente mal montées avec ses os comme piquets (…)

Je m’étais inscrit en début d’année, en même temps qu’Isabelle, deux jours de voile, loin sur l’Erdre, après la plaine de Mazerolles, là où c’est plus une rivière, presque un lac. Du 420, jamais fait encore, il y a trois ans, j’avais essayé l’Optimist, qui est au bateau ce que le poisson pané est au poisson. Un rectangle. Augmenté d’une petite voile et c’est tout. Le moment le moins ennuyeux, c’était quand le Zodiac nous ramenait à la queue leu leu le soir pour goûter.

Il y a des choses un peu confuses, le docteur a dit que c’était normal, avec ce qui s’est passé.
Les nerfs, il s’est passé, voilà. On a gardé, gardé, et puis un jour, tout est sorti d’un coup, comme les images de Fréjus aux actualités du cinéma, on s’en souvient bien, toute cette eau et toute cette boue, les digues qui cèdent, la catastrophe. On a fait comme un Fréjus de la tête, voilà la vérité. Maintenant, on est à peu près tirée d’affaire, le niveau de l’eau ne monte plus, ça va gentiment descendre et puis sécher, on va retrousser les manches et construire d’autres digues. Les médicaments vont aider, comme une béquille quand on a une patte cassée. Et puis quand ça ira mieux, on s’en passera. Rien de plus, rien de moins.

Les enfants, je crois que ça sert à ne pas se suicider quand on arrive à la trentaine, inconcevable de ne pas en avoir avant, donner un sens à la vie, ne plus être englué dans un petit narcissisme confortable. Et stérile, justement.
 
Même Olivier, mon meilleur ami, ne trouve pas grâce. Ne rentre dans aucun moule, pas d’alliance au doigt, pas assez d’ambition et ses histoires de filles sur internet, le lieu de toutes les débauches, l’endroit où pullulent les sites nazis et les pédophiles, le nœud où communiquent les terroristes barbus, là encore où l’on peut acheter de la drogue et louer des prostituées, plexus de vices. De tout ça, on parle à voix basse quand les enfants sont couchés. Si je donne mon point de vue, si je l’ouvre, ne serait-ce qu’un peu, beau-papa, du bout de sa table, sourit, indulgent, ça lui passera, c’est encore de son âge, être socialiste.              
Son monde est petit, moche, étriqué, son monde sent le renfermé, l’entre-soi, le moisi et le consanguin. Dans son monde, on ne salue pas ses voisins, mais on va à l’église. Son monde n’aime pas ce qui n’est pas comme lui, les Arabes, les juifs, les musulmans, les manouches et leurs grosses voitures, voleurs, nationalités et religions, tout se confond, tout ce qui est plus brun qu’Espagnol est suspect.              
Son monde actuellement, c’est aussi le mien.

Quatre mille personnes y habitent, y travaillent, d’abord la classe moyenne, un Premier ministre de la République y a vécu quelques années, jeune marié. Et puis, de ravalements ratés en concentration d’une population de plus en plus déclassée, le lieu a fini, raccourci des banlieues, par avoir mauvaise réputation. La petite bourgeoisie de la périphérie ouest ne s’y aventurant plus que pour lécher les vitrines de la hideuse route de Vannes, But, Cuir Center, Darty, Truffaut, PicWic à ce que je vois, longue litanie colorée, obscène, les parkings vides, Gifi des idées de génie, le fond du seau, Courtepaille la tristesse, Castorama, piscines Caron, presque en ordre alphabétique. Les parkings déserts, siphonnés par Atlantis, la gigantesque zone commerciale à moins de trois kilomètres.
Déclin de cette périphérie qui avait pourtant participé à celui du centre-ville, le désert avance, paradoxalement, à mesure que le béton et les lampadaires, minimalistes, design, déplacés, gagnent du terrain.             
Ces lumières droites, rigides girafes de fer, sont les éclaireurs du vide, les marqueurs de la pourriture urbaine.

La porte s’écarte de quelques centimètres, bientôt retenue par une chaîne d’acier qui se tend.              
Quelques centimètres et autant de secondes de vide avant que l’espace ne se remplisse. De cheveux jaunes et longs, pas très fins, grossiers fils de pêche, d’une paire d’yeux juste en dessous et de peau ravinée, autour. De pilosité aussi, véritable contrefaçon masculine, le menton surtout. De plus près, les yeux me semblent encore plus petits que l’autre jour, plus fixes aussi, peut-être le manque de place les force-t-il à restreindre leurs mouvements. La bouche s’ouvre, découvrant une improbable rangée de dents, jaunes et plâtreuses, des trous çà et là, mats et noirs, comme les touches d’un vieux piano, la vie qui perd des points. La voix qui s’en échappe, ferraille éraillée, met quelques mots à se stabiliser et à devenir audible. 
 
Dans toutes les pièces, le relief obéit à des règles identiques, dictées par la logique de la sédimentation, au centre rien ou presque, en tout cas, rarement plus haut que le mollet, un étroit passage permet de faire quelques mètres, puis, quand on s’éloigne du cœur, l’altitude change, d’abord les collines puis les Préalpes. Et enfin, les sommets qui tutoient les plafonds, stalagmites qui dansent de tous leurs contours accidentés. On comprend ici ou là quelques glissements de terrain, un carton déformé qui ne retient plus ses intestins de feutre, une camarguaise, en plein centre de la vallée alors que sa jumelle est restée en équilibre tout là-haut.             
J’ai l’impression d’avoir autant de liberté qu’une rivière, je dois me contenter de suivre le chemin que la géographie m’ordonne. On m’impose le sens de la visite, comme dans ces grands magasins bleu et jaune, avec leurs meubles de Suède, j’évite de justesse un radiateur, rouillé, en plein dans le passage. Je suis à la croisée d’Ikea et d’Emmaüs.

J’ai fait le chemin à pied, soleil et pollens, je sens le sexe des arbres quand je passe sous leurs jupes de feuilles, leurs ébats immobiles.

La maison des parents, c’est comme un corps qui expulse, ça se referme et ça se modifie pour qu’on ne puisse plus y revenir.
Les parents, ça efface les traces des enfants, ça neige dessus. Un jour, on revient et exit, disparue la chambre de nous, môme. Papa a refait la tapisserie, acheté un joli clic-clac dans les tons bigarrés, tout plein de rayures et voilà le travail, une nouvelle chambre, ou autre chose, une salle de billard, un endroit pour l’aquarium ou les livres, un lieu pour les loisirs, maintenant qu’on a du temps.

Si on faisait venir des archéologues, qu’on leur demandait d’investir la maison avec leurs pinceaux et leurs burins, ils ne retrouveraient aucune trace de moi dessous, et diraient au monde entier leur certitude : ma mère n’a eu qu’un fils.
Mon absence, sa permanence, tout cela au contraire valide ma théorie, on efface les enfants qu’on a eus, quand on sanctuarise les autres. Dans les musées, on ne conserve jamais que ce qui échappe. Si le petit Jean était vraiment un fils, un hobby aurait pris sa place. Si le petit Jean était vraiment un fils, la mère aurait croisé les jambes, comme toutes les autres, pour l’empêcher de remonter et d’investir à nouveau la matrice, mais il n’existe tellement pas qu’elle l’idolâtre et lui ouvre les bras par-dessus les années.
Tous les deux, à distance, on joue aux chambres musicales, les non-fils, les pas-fils ou les plus-fils. À ce jeu-là, je suis plus le fils de la mère que Jean ne le sera jamais. 
 
L’espace où vit ma mère n’est constitué que de minutes arrêtées, d’époques qu’elle a traversées autant qu’elles l’ont traversée. Ma mère immobile au centre de son univers, dans son big-bang à l’envers, les murs toujours plus proches, toujours moins de place où circuler. Son univers est en contraction, il s’effondre sur lui-même. Il arrivera un moment où il l’engloutira. Fatalement. Quand elle ne pourra plus accumuler, et plus encore, quand elle ne pourra plus bouger, enkystée dans son sarcophage.

Personne n’a pu éteindre cette colère, je la sens quelquefois encore, acide, tapie, tout juste endormie, prompte à escalader n’importe quel prétexte, un chauffard, une facture injustifiée, une attitude ambiguë de Sandrine, pour sortir sa tête monstrueuse et mordre, déchirer, mâcher ceux qui passent à sa portée, les proches, ceux qui aiment et qu’elle lacère sans retenue. Personne n’a réussi, ni Mme Naigre, ni les pédopsychiatres, ni Robert, encore moins Jacqueline, les dîners.             
Ce que je leur balançais, avec force, autour de la table, dans la salle à manger – démesuré tout ce bois, comme des habits du dimanche. Furieux contre eux, contre elle, contre un dieu auquel je ne croyais pas, sûr de mon bon droit mais vaguement coupable de la facilité du procédé, ma colère injuste, et terriblement excité, de plus en plus, par leur attitude, la compréhension mielleuse qu’ils opposaient à mes écarts. Cet immense ressentiment, qui mettrait des années à se canaliser, à s’éteindre de lui-même n’était que de la peur, le résultat de ce que je percevais comme une injustice, de l’angoisse face à la disparition de l’avenir, notion floue jusque-là, mais qui prenait toute sa réalité dans son prochain effacement. Juste avant la chute, je continuais à courir comme ces personnages stupides de dessins animés, j’étais une mouche, tout le reste était vitre.

jeudi 30 septembre 2021

[Boileau-Narcejac] Celle qui n'était plus (Les diaboliques)

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Celle qui n'était plus (Les diaboliques)

Auteur : BOILEAU-NARCEJAC

Editeur : Folio

Année de parution originale : 1952

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

"De l'autre côté du couloir, des pieds glissent sur le parquet de la chambre. Le lustre s'allume. Le bas de la porte du bureau s'éclaire. Elle est derrière, juste derrière, et pourtant, il ne peut y avoir quelqu'un derrière. À travers l'obstacle, ils s'écoutent, le vivant et le mort. Mais de quel côté est le vivant, de quel côté est le mort ?"

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sous ce double nom se cachent deux auteurs, Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998). Tous deux épris de littérature policière et auteurs de romans d'aventures, ils se rencontrent et s'associent en 1948. Inséparables, leurs rôles sont néanmoins nettement définis : Pierre Boileau bâtit l'intrigue, Thomas Narcejac rédige, étoffe, met au propre le texte définitif. La plupart de leurs romans ont été portés à l'écran notamment par Clouzot et Hitchcock. Le cycle des Sans Atout consacre un genre policier pour les enfants : une intrigue sophistiquée, débrouillée rondement par l'intelligence aiguë d'un jeune garçon.

 

Avis :

Un mari, une épouse, une maîtresse. Et un plan machiavélique où la manipulation réserve bien des surprises, au lecteur comme aux personnages…

Ce sont ses adaptations cinématographiques, en 1955 sous le titre « Les diaboliques » et en 1996 dans un remake américain, qui ont fait la célébrité de ce roman policier. Si les films ont bien conservé l’atmosphère angoissante et le crescendo de la peur associée au remord et à la culpabilité, les scénaristes ont pris de grandes libertés avec l’histoire originale, que l’on découvre ici avec curiosité.

Le point de départ est classique : dans le trio, l’un est de trop et les deux autres vont s’employer à l’éliminer. La méthode est tordue, mais paraît imparable. Sauf que l’un des meurtriers, ayant clairement agi sous l’ascendant de l’autre, perd les pédales quand la situation prend un tour inattendu et de plus en plus inexplicable. Si le lecteur, harponné par le mystère, pourra penser disposer d’un tour d’avance sur ce personnage en devinant sa fondamentale erreur de raisonnement, il n’en sera pas moins bluffé par les renversements successifs de situation et les dangereuses implications futures que l’épilogue laisse augurer.

Au-delà de l’intrigue et de ses rebondissements inattendus, c’est la construction psychologique des personnages qui donne tout son sel à ce roman noir. Englué dans sa vie sage et terne, plus naïf que méchant, ce couple anodin n’aurait sans doute jamais franchi la ligne jaune si une rencontre malveillante n’était venue le bousculer. Projetés du côté obscur par les circonstances, l’homme et la femme se retrouvent bien vite dépassés par les événements, à la fois bourreaux et victimes. Au final, pour quelques vrais démons, combien de pauvres diables, que leur faiblesse et leur lâcheté rendront complices ou acteurs du pire, question de situations ?

Un très bon cru donc que ce polar psychologique et d’atmosphère, à la facture classique et au charme à peine désuet. (4/5)

 

 

Citations :

Quand on se marie, on croit épouser une femme, et on épouse une famille, toutes les histoires d’une famille. On épouse la captivité de Germain, les confidences de Germain, les bacilles de Germain. La vie est menteuse. Elle semble pleine de merveilles, quand on est petit, et puis…

Quand l’avait-il vue détendue, souriante, confiante ? Elle vivait à longue échéance, à des semaines, des mois de distance. L’avenir était son refuge, comme, pour la plupart des autres, le passé.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

vendredi 29 janvier 2021

[Geni, Abby] Farallon Islands

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Farallon Islands (The Lightkeepers)

Auteur : Abby GENI

Traductrice : Céline LEROY

Parution : en anglais (USA) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.
 
Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île : six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Avec une puissance d’évocation renversante et un sens profond de l’exploration des âmes, Abby Geni nous plonge en immersion totale parmi les requins, les baleines, les phoques, les oiseaux et les scientifiques passablement autistes… dans un vertigineux suspense, entre thriller psychologique et expérience de survie.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Abby Geni est l'auteur de Farallon Islands, premier roman très remarqué à sa sortie en France comme aux États-Unis où il a remporté de nombreux prix, notamment celui de la Meilleure Fiction 2016 décerné par la Chicago Review of Books et le prix 2017 de la Découverte Barnes & Noble. Elle a également signé un recueil de nouvelles (The Last Animal) encore inédit en France. Ses livres sont traduits dans sept langues. Elle vit à Chicago.

 

 

Avis :

Miranda est photographe animalière. Sans attache, elle parcourt le monde au gré de sa chasse aux images. Cette fois, elle a obtenu l’autorisation de séjourner sur les îles Farallon, cet archipel sauvage loin au large de la Californie, réserve protégée abritant d’exceptionnelles colonies d’oiseaux, mais aussi propice à l’observation des éléphants de mer, des baleines et des requins blancs. Elle y découvre des lieux inhospitaliers et particulièrement difficiles d’accès, où réside, dans la promiscuité spartiate d’un refuge-observatoire, un petit groupe de biologistes aussi peu accueillants que leur environnement. Un huis clos explosif se met en place, dans un climat d’autant plus pesant et menaçant que les accidents ne tardent pas à s’enchaîner.

Le cadre du roman est exceptionnel et fidèle à la réalité. On y découvre un petit bout du monde battus par les éléments, difficilement relié au continent par une presque journée de bateau à bord de la rare navette qui assure le ravitaillement, et qui ne peut même pas accoster ces îles dites de la Mort. C’est à l'aide d'une nacelle treuillée depuis le haut d’une falaise qu’on y débarque. Dans ce décor dantesque où l’homme n’est qu’un intrus, la nature est seule maîtresse et impose sa grandeur, sa violence et ses dangers. Le récit d’un parfait réalisme aligne une série de tableaux aussi grandioses que terrifiants, où le miracle de la vie s’assortit de l’implacable et cruelle loi du plus fort. Ici, beauté rime avec âpreté, vie avec cruauté, et l’homme s’y sent aussi fragile qu’au tout début du monde.

Un tel théâtre devient aisément infernal si l’on s’y retrouve durablement confiné dans la promiscuité d’un étroit logement de fortune, en compagnie d’hommes et de femmes que leurs blessures et névroses, autant que leur passion scientifique, ont poussé à l’écart du monde. Dès le début de l’histoire, un climat délétère s’installe, aussi étouffant que les fréquentes brumes qui ouatent l’archipel. Face à la nature brute et à la perpétuelle sensation de danger, les faux-semblants s’effacent et les caractères se révèlent, dans une confrontation sournoise où tout peut soudainement déraper. Le moindre incident devient suspect, la plus petite parole s’interprète de travers, et la paranoïa s’empare du lecteur y compris. Il suffit d’un premier drame pour mettre le feu aux poudres.

Geni Abby nous livre ici un angoissant thriller psychologique, dont la tension et les effets en cascade doivent beaucoup à sa puissante évocation des îles Farallon : un lieu sauvage à quelques pas du monde « civilisé », où l’homme a tôt fait de redevenir un fauve parmi les autres. (4/5)


Citations :  

On dit que le temps ralentit dans des moments de stress très intense. J’ai fait quelques recherches sur le sujet, et en fait, ce qui se passe, c’est que la mémoire devient incroyablement fidèle. En temps normal, l’esprit ne se raccroche qu’aux images et aux événements importants. Nous nous souvenons des grandes choses et oublions les petites. En situation de stress, toutefois, notre cerveau stocke tout. Le temps s’écoule à la même vitesse que d’ordinaire, mais avec le recul, le souvenir devient photographique. C’est comme si la trotteuse avait ralenti, comme si nous étions capables de voir le monde qui nous entoure dans des détails aussi fantastiques que précis.

C’était un après-midi ensoleillé, sans un nuage, le ciel d’un bleu presque douloureux. L’océan était si plat que sous certains angles la profondeur de champ disparaissait. On aurait cru que l’eau avait été suspendue sur un fil à linge comme une couverture, un pan de tissu vertical.

J’ai regardé l’horizon. C’était une ligne claire entre deux bleus intenses, comme un pli sur une feuille de papier.

À ma plus grande surprise, ça y est. En fait, c’est arrivé ce matin : je me suis réveillée à l’aube et les îles m’étaient familières.  
J’ai déjà vécu ça lors de mes voyages précédents, mais ce plaisir ne s’émousse pas. Dans le désert il m’a fallu un moment pour m’adapter à l’air sec comme de l’amadou. Sous les tropiques, il m’a fallu du temps pour m’habituer à l’odeur puissante des arbres, aux averses aveuglantes de pluie chaude. Une fois, j’ai passé une semaine dans une grotte pour prendre des photos de chauves-souris. Même là, j’ai fini par m’habituer à l’odeur du guano, au ploc ploc de l’eau, à la façon dont l’obscurité semblait ramper vers moi sur les murs. Le processus d’acclimatation est toujours le même. Ce qui est inconnu devient familier – ce qui était étrange devient ordinaire – les viscères luisants du monde sont retournés comme des gants.

Chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose, nous le transformons. Ainsi fonctionne notre cerveau. J’envisage mes souvenirs comme les pièces d’une maison. Je ne peux pas m’empêcher de les modifier quand j’entre à l’intérieur – je laisse des traces de boue par terre, je bouscule un peu les meubles, crée des tourbillons de poussière. Avec le temps, ces petites altérations s’additionnent.  
Les photos accélèrent ce délitement. Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les images ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.  
Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues.
 
Il n’est pas toujours possible de s’approcher par bateau, ces jours-ci. La mer est déchaînée, gronde contre la rive. Impossible d’abaisser en toute sécurité la Cantine dans des vagues pareilles, même chose pour le Janus. L’écume est projetée contre les rochers en gerbes cendrées. Des fois, on a l’impression que l’océan brandit une main hors de l’eau pour essayer d’entraîner l’île du Sud-Est dans les profondeurs.

Toujours aussi difficile d’avoir la notion du temps sur ces îles. Les calendriers, les horloges – tout cela semble bien arbitraire. Une construction artificielle. Ces lieux ont quelque chose d’intemporel. Le passage des saisons ne dépend pas de la météo, mais des animaux. L’hiver est là quand les baleines et les éléphants de mer donnent naissance à leurs petits. L’été est là quand les oiseaux nidifient. L’automne appartient aux requins. La nuit ne suit pas le jour, pas vraiment – cela impliquerait que l’un arrive avant l’autre. Non, le jour et la nuit fonctionnent plutôt comme une grande vague dont la base serait une aube étincelante qui déferlerait à travers un long après-midi doré et dont la crête serait le soir allant se fracasser contre l’obscurité, après quoi tout recommencerait. Pour moi, le temps sur les îles est une entité indépendante qui ne connaît pas de variations.

Plus que toute autre forme artistique, la photographie requiert d’être froid et dépassionné. (…)
Ce travail exige un esprit qui sache se tenir à distance. (…)
Le traumatisme et la souffrance sont les fondements de l’art. J’y crois. Mais confronté à la tragédie, un peintre spécialisé dans les fresques ou dans les aquarelles peut vivre ce moment en être humain et redevenir artiste après. Face à la mort d’un être cher, un sculpteur ou un portraitiste peut d’abord souffrir, faire son deuil, guérir – puis créer. La plupart des artistes traversent l’existence de cette manière. Ils peuvent avoir des réactions normales face aux vicissitudes de l’expérience humaine. Ils peuvent traverser le monde avec compassion et camaraderie.
Ils peuvent créer plus tard. En dehors, ailleurs, au-delà.  
Mais la photo est immédiate. Elle n’offre pas le luxe du temps. Confronté au sang, à la mort ou au changement, un photographe n’a pas d’autre choix que de saisir son appareil. L’artiste vient en premier, l’être humain en second. La photo est la captation neutre des événements, la chronique du sublime comme de l’effroyable. La nécessité veut que ce travail soit effectué sans émotion, sans attache, sans amour.


 

mardi 5 janvier 2021

[Seyvos, Florence] Une bête aux aguets

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une bête aux aguets

Auteur : Florence SEYVOS

Parution : 2020 (Editions de l'Olivier)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’elle se retrouve seule, à l’abri des regards, Anna entend des voix, aperçoit des lumières derrière les rideaux, surprend des ombres dans le couloir. Elle sait qu’elle appartient à un autre monde, qui n’obéit pas aux mêmes lois que le monde ordinaire.
Cela l’effraie, et la remplit de honte.
Est-ce pour la protéger d’un danger que, depuis l’âge de douze ans, Anna doit avaler des comprimés prescrits par un certain Georg ? De quelle maladie souffre-t-elle ? Dans quel état se retrouverait-elle si elle abandonnait le traitement ?
Une bête aux aguets
est l’histoire d’une jeune fille qui découvre qu’elle est habitée par la peur : celle de se métamorphoser en une créature dont elle n’ose prononcer le nom. Mais ce phénomène qu’elle ne peut expliquer est peut-être la promesse d’un autre changement. Dans ce roman voué à l’inquiétante étrangeté, Florence Seyvos nous conduit au cœur du mystère qu’elle ne cesse d’explorer, de livre en livre, avec obstination.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Florence Seyvos est née en 1967. En 1992, elle publie un récit, Gratia, aux Éditions de l'Olivier. Puis, en 1995, son premier roman, Les Apparitions, très remarqué par la critique. Pour ce livre, Florence Seyvos a obtenu en 1993 la bourse jeune écrivain de la fondation Hachette, ainsi que le prix Goncourt du premier roman 1995 et le prix France Télévisions 1995. Elle a publié, depuis, L'Abandon en 2002, et Le Garçon incassable en 2013 (prix Renaudot poche). Elle a également publié à l'Ecole des loisirs une dizaine de livres pour la jeunesse et coécrit avec la réalisatrice Noémie Lvovsky les scénarios de ses films, comme La vie ne me fait pas peur (prix Jean-Vigo), Les Sentiments (prix Louis-Delluc 2003) ou Camille redouble.

 

 

Avis :

Tombée gravement malade à douze ans, Anna ne doit la vie sauve qu’au mystérieux traitement administré par un ami de sa mère, un certain Georg. Guérie mais transformée, elle se retrouve aujourd’hui la proie de curieux troubles : hallucinations visuelles et auditives, mais aussi, étranges et inquiétantes pulsions lorsqu’elle s’aventure à interrompre la prise des médicaments fournis par Georg. Peu à peu, la peur envahit la jeune fille : de quelle dangereuse maladie souffre-t-elle ? Quelle espèce de créature est-elle donc en train de devenir ?

Une seule certitude surnage dans un océan de perplexité : ce livre déconcertant tient son lecteur d’un bout à l’autre par la curiosité et cette brève histoire servie par une écriture efficace et fluide se lit d’une traite sans déplaisir aucun. S’alignent ensuite une série de points d’interrogation sans réponse. Anna n’est-elle qu’une adolescente en souffrance, est-elle manipulée par son entourage ou encore atteinte d’une maladie mentale ? S’agit-il en définitive d’un conte fantastique ? Ambigu à souhait, le texte ne lève jamais le doute. Et l'on se sent au final autant intrigué que frustré par le caractère insaisissable du personnage d’Anna et par l’aspect énigmatique de cette histoire ouverte à toutes les hypothèses.

Ce livre empreint d’une trouble étrangeté offre au global une lecture plutôt envoûtante. L’on s’y retrouve plongé dans une atmosphère dérangeante, où la métamorphose d’une adolescente l’amène à la frontière de la folie et du surnaturel. La réalité en sort tellement distordue que, tout comme Anna, le lecteur n’aura au final que des doutes auxquels se raccrocher. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 30 juin 2020

[Ca, Nhã] Les canons tonnent la nuit





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les canons tonnent la nuit
          (
Đêm nghe tiếng đại bác)

Auteur : Nhã CA

Traductrice : Liêu TRUONG

Parution : en vietnamien en 1966,
                en français en 1997 (Editions Picquier)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une famille unie, encore respectueuse des valeurs traditionnelles, a quitté sa terre natale pour suivre le flot des réfugiés et s’installer à Saigon. La guerre n’est pas visible depuis la capitale mais tout rappelle sa présence et ses menaces… Ce monstre froid avance la nuit, à pas de géant, avec le bruit des canons.
Ce roman bouleversant nous fait découvrir la littérature du Sud-Vietnam des années 1960 à 1975, jusqu’alors totalement méconnue.

 

 

Un mot sur l'auteur :

De son vrai nom Trần Thị Thu Vân, Nhã Ca est une femme de lettres vietnamienne née en 1939, connue pour ses écrits publiés à Saïgon pendant la guerre du Viêt Nam. Elle vit aujourd'hui aux Etats-Unis.

 

 

Avis :

Après la partition du pays, cette famille vietnamienne a fui le nord occupé par les communistes, pour se réfugier à Saïgon. La guerre n’y est encore qu’une notion assez abstraite, matérialisée par le grondement de plus en plus proche des canons et la mobilisation des jeunes hommes. Avec l’incorporation militaire du fils aîné et du fiancé de l’une des filles, commence une longue attente angoissée, rythmée par les échanges de lettres et les espoirs de permissions.

L’on comprend aisément comment tant de familles, de mères et de jeunes femmes vietnamiennes des années soixante et soixante-dix ont pu se reconnaître dans ce livre, portrait du quotidien d’une maisonnée ordinaire, qui tente tant bien que mal de poursuivre une existence aux étranges allures de presque normalité, alors que pèsent d’angoissantes menaces et que l’étreint la peur pour ses hommes partis au combat. Le temps semble suspendu pendant que chacun s’astreint à étouffer son anxiété sous des occupations incongrûment anodines, s’attachant d’autant plus à l’ordinaire qu’il est tout ce qu’il reste pour tenter de se rassurer, comme protégé par le sentiment d’irréalité de ce qui demeure invisible.

Bien peu d’action donc dans cette histoire, mais une émotion contenue à fleur de mots, dans une atmosphère menaçante, oppressante et tendue qui fait craindre l’explosion à chaque page : un témoignage réaliste et touchant de l’usure de l’attente et de l’angoisse pour ceux restés à l’arrière des combats, qui résonne d’autant plus tragiquement que, contrairement à l’auteur, l’on sait ce qu’il adviendra de Saïgon deux ans après la publication originale de ce livre. (4/5)

 

 

Citations :

Dans la nuit immense se propagent les échos lointains des canons. Leur grondement, d’abord indistinct, se précise peu à peu. Le voilà ! Il s’approche, il est tout près, di… dam, di… dam, à la fois doux et léger, comme une berceuse monotone. Le voilà ! De nouveau il s’approche, il s’en va. Vient-il du nord ? Non. Du sud ? De l’est ? De l’ouest ? Il s’élève strident, il s’éloigne, plus rapide que l’éclair, plus leste que la foudre. Il se perd dans la nuit. J’entends chaque grondement, chaque roulement. Inconsciemment, je sais par cœur chaque bruit, devine juste chaque explosion. Et le grondement des canons s’approche, s’approche toujours…

vendredi 1 mai 2020

[Pyun, Hye-Young] Le jardin





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le jardin (홀 The Hole)

Auteur : Hye-Young PYUN

Traductrices : Yeong-Hee LIM et Lucie MODDE 

Parution : en coréen en 2016,
                en français en 2019 chez Rivages

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Oghi, paralysé après un accident de voiture ayant causé la mort de sa femme, se retrouve enfermé chez lui sous la tutelle d’une belle-mère étrange. Cette dernière s’obstine à creuser un immense trou dans le jardin entretenu autrefois par sa fille, afin, dit-elle, de terminer ce qu’elle avait commencé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hye-young Pyun est née en 1972 en Corée. Elle a fait ses débuts littéraires en 2000 en remportant le concours de nouvelles du Seoul Shinmun. Son œuvre, caractérisée par une imagination insolente, a été récompensée par les prix littéraires les plus prestigieux en Corée et a été traduite dans de nombreux pays. Le Jardin a reçu le prix Shirley Jackson aux États-Unis et figurait parmi les dix meilleurs thrillers de l’été selon le Time Magazine.

 

 

Avis :

Complètement paralysé après un accident de voiture qui a coûté la vie à son épouse, ne s’exprimant plus que par battements de paupières, Ogui, la quarantaine, est finalement renvoyé à son domicile après une longue hospitalisation. Sa belle-mère, son ultime parente, s’installe chez lui. Insidieusement, au rythme des étranges comportements de la vieille femme, qui s’active notamment à creuser un vaste trou dans le jardin, s’installe un huis-clos étouffant et inquiétant…

J’ai été littéralement happée par cette terrible histoire qui s’ouvre sur le réveil d’Ogui après un long coma. Peu à peu lui revient la mémoire des événements qui ont mené à son funeste accident, un enchaînement de souvenirs qui finissent par dessiner le portrait de cet homme et la nature de ses relations passées avec son épouse, ses beaux-parents et ses collègues. Ogui a jusqu’ici mené une existence ordinaire, plutôt centrée sur lui-même et ses ambitions, ni pire ni meilleure qu’une autre, mais l’on comprend graduellement, au fil de ses réminiscences, ce que lui semble incapable de percevoir : son entourage a sans doute des raisons de le considérer d’un œil pas forcément bienveillant, et de ne pas compatir si spontanément à son sort actuel…

Dès lors, le malaise ne fait que se préciser, Ogui prenant conscience des impalpables menaces qui le cernent, lui qui se retrouve désormais dans une situation de totale dépendance et d’impuissance à se défendre si besoin. Dépossédé de son corps, réduit à une passivité physique qui l’oblige à subir son environnement sans recours, Ogui réalise qu’il risque de perdre aussi son statut d’être humain tout court, chacun pouvant désormais le traiter à sa guise, comme un vulgaire objet, en vérité plutôt répugnant.

Nous faisant vivre de l’intérieur l’enfermement d’un homme dans la prison qu’est devenu son corps inerte, à la merci d’un entourage désormais tout puissant sur son sort, ce récit réussit à instaurer un climat hautement angoissant et à faire frémir le lecteur dans un crescendo de tensions au dénouement implacable : la force des mésententes et des malentendus familiaux est décidément sans équivalent ! Grand coup de coeur. (5/5)


 

Parmi la littérature coréenne sur ce blog :

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

vendredi 3 avril 2020

[Michaud, Andrée A.] Tempêtes





J'ai aimé

 

Titre : Tempêtes

Auteur : Andrée A. MICHAUD

Editeur : Rivages

Année de parution : 2020

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Marie Saintonge emménage dans une maison léguée par son oncle, récemment suicidé, située dans le Massif bleu, une montagne québécoise. Confinée à l’intérieur à cause d’une tempête de neige, elle y vit des phénomènes à l’apparence paranormale et finit par perdre pied... Ric Dubois est resté le prête-plume de l’écrivain Chris Julian jusqu’à sa mort par suicide. Délivré de ses obligations à son égard mais déterminé à terminer le manuscrit  pour se prouver sa propre valeur, Ric se rend au camping du Massif bleu, afin d’y travailler sur le roman. Plusieurs meurtres ont lieu au camping ; bien que soupçonné par beaucoup de locaux à cause de son statut d’étranger, Ric s’efforce de mettre la main sur le véritable coupable. Deux versants de la montagne, deux destins tragiques qui vont se rejoindre.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Andrée A. Michaud est une romancière québecoise, primée pour ses romans policiers.

 

Avis :

Marie Saintonge vient d’hériter de son oncle suicidé une maison isolée sur les pentes du Massif Bleu, au Québec. Sa première nuit sur place, alors qu’une terrible tempête de neige se déchaîne, tourne au cauchemar : entre une nature hostile et démontée, d’étranges visiteurs et d’inquiétants phénomènes, Marie finira-t-elle par perdre la tête comme son oncle ? Quelques mois plus tard, quand sévissent cette fois de violents orages d’été, Ric Dubois est à son tour confronté à la peur sur l’autre versant de cette montagne décidément bien peu hospitalière. Les disparitions et les morts inexpliquées se multipliant au camping de la Red River où il séjourne, il va devoir rassembler tout son courage pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ce coin de forêt, et pour sauver sa peau.

Jouant avec nos nerfs et nos doutes, l’auteur s’emploie à créer l’épouvante et l’incertitude dans cette histoire où l’on ne sait plus si les événements ont une cause rationnelle ou surnaturelle, ou encore s’ils ne se produisent que dans l’imagination des personnages, en proie à une terreur collective à l’origine de comportements délirants. La nature, écrasante et dangereuse, fait peser une menace permanente sur le récit, contribuant à son climat délétère et effrayant.

Portée par une belle écriture aux accents lyriques dans ses descriptions de la montagne et de ses tempêtes, l’histoire m’a d’abord happée, avant de laisser retomber mon enthousiasme au niveau de la simple curiosité. Malgré un début prometteur, je suis restée au final assez extérieure à l’intrigue, déçue de ne pas être davantage prise aux tripes par l’angoisse et le suspense.

Ce thriller fantastique reste un bon moment où l’étrangeté le dispute au dépaysement des conditions climatiques et des expressions québécoises. Malgré l’originalité de ses deux principaux ingrédients : la malveillance de cette montagne bleue et la dérive de ses personnages jusqu’aux rivages de la folie, il lui manque cependant ce je ne sais quoi qui rend une lecture véritablement addictive et qui réussit à vous faire frémir d’angoisse. (3/5)

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

mercredi 8 janvier 2020

[Zeh, Juli] Nouvel an





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nouvel An (Schilf)

Auteur : Juli ZEH

Traductrice : Rose LABOURIE

Parution : en allemand en 2007,
                en français en 2019 (Actes Sud)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Des vacances de Noël en famille sur l’île de Lanzarote – ce rêve de Henning, mari et jeune père plein de bonne volonté, risque de tourner au vinaigre. Le temps est maussade, le moral se détériore ; les crises d’angoisse qu’il redoute tant réapparaissent. Le premier janvier, il décide de s’éloigner des obligations familiales, d’un amour mêlé d’incompréhension et d’une paternité qui l’écrase. Il enfourche un médiocre vélo de location et entreprend, par défi, une ascension harassante.
C’est un homme épuisé qui arrive au sommet de la montagne, où paysage et village se révèlent. Tel un voile qui se déchire, il lui semble retrouver un lieu maudit de sa petite enfance, une expérience traumatisante dont la romancière ressuscite alors chaque instant enfoui dans sa mémoire.


Juli Zeh, à son meilleur, se livre à un travail vertigineux d’expérimentation psychique : la plongée de Henning dans l’onde obscure du refoulé nous hantera longtemps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1974 à Bonn, Juli Zeh a été propulsée sur le devant de la scène littéraire européenne avec La Fille sans qualités (Actes Sud, 2007 ; Babel n°912 ; prix Cévennes du meilleur roman européen 2008). De nombreuses distinctions ont couronné son œuvre, traduite en une vingtaine de langues. Actes Sud a publié quatre autres romans dont Décompression (2013) et Brandebourg (2017).

 

 

Avis :

La vie du narrateur lui échappe : son couple bat de l’aile, ses enfants l’épuisent, son travail est ingérable et il est de plus souvent sujet à de terribles crises d’angoisse qui le laissent vide et sans force. Il a soudain l’idée d’emmener les siens à Lanzarote pendant les vacances de fin d’année. Le jour de l’An, au cours d’une ascension solitaire en vélo entamée pour échapper à la morosité familiale, il croit reconnaître des lieux connus dans son enfance : le passé lui remonte brutalement à la figure, faisant resurgir de vieux évènements traumatisants refoulés au plus profond de sa mémoire.

Le récit commence doucement, autour du mal être du personnage principal qui, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à gérer son existence. Lorsque son passé se rappelle violemment à lui, le rythme s’emballe soudain, et le lecteur se retrouve aspiré aux côtés du narrateur, dans une tension horrifiée qui ne se relâchera plus avant le dénouement inattendu, aux nouvelles perspectives inextricables.

Le cadre si particulier de Lanzarote éclaire de ses contrastes en noir et blanc un huis-clos d’autant plus angoissant qu’il enferme dans son drame deux très jeunes enfants. Tandis que le lecteur tremble et s’étonne, il comprend peu à peu les raisons qui empêchent encore aujourd’hui le principal protagoniste de vivre normalement : une prise de conscience qu’il imagine semblable dans la tête du narrateur, et pourtant…

Construit sur les terribles conséquences du silence et du déni autour d’un implacable fait divers, ce roman fait doublement froid dans le dos : l’on y frémit des épreuves traversées par les deux enfants, mais aussi de leurs souffrances à l’âge adulte. Ce roman est une excellente surprise, qui se dévore en une soirée et continue de vous hanter bien après sa dernière page. (4/5)

 

 

Citation :

Il y a quelques années, à la maison d’édition, Henning s’est occupé d’un livre sur les enfants dont le succès finance encore aujourd’hui son poste. L’ouvrage s’intitule "Le Moi construit" et parle du fait que les enfants se voient assigner par leur environnement, autrement dit par leurs parents, des rôles qu’ils vont jouer et conserver tout au long de leur vie.

  

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020